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Full text of "Croisades Et Pelerinages"

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ADE 



ET 



RÉCITS, CHRONIQUES ET VOYAGES 
EN TERRE SAINTE 
XII e -XVI e SIÈCLE 


ÉDITION ÉTABLIE SOUS LA DIRECTION DE 
DANIELLE RÉGNIER-BOHLER 
Professeur à l’université' de Bordeaux III, Michel-de -Montaigne 



ROBERT LAFFONT 



© Éditions Robert Laffont, S. A., Paris, 1997, pour la présente édition. 


ISBN : 978-2-221-06826-7 



Ce volume contient : 


PRÉFACE 
par Jean Subrenat 
Professeur à l’université de Provence 

INTRODUCTION GÉNÉRALE 
par Danielle Régnier-Bohler 

Professeur à l’université de Bordeaux III , Michel' de 'Montaigne 
REPÈRES CHRONOLOGIQUES 
CARTES 

ARBRES GÉNÉALOGIQUES 

LITTÉRATURE ET CROISADE 

Chansons de croisade 

Traduit de l’ancien français, présenté et annoté 
par Danielle Régnier-Bohler 

La Chanson d’Antioche 
Traduit de l’ancien français, présenté et annoté 
par Micheline de Combarieu du Grès 
Maître de conférences à l'université de Provence 

La Conquête de Jérusalem 
Traduit de l’ancien français, présenté et annoté 
par Jean Subrenat 

Le Bâtard de Bouillon 

Traduit du moyen français, présenté et annoté 
par Jean Subrenat 

Saladin 

Traduit du moyen français, présenté et annoté 
par Micheline de Combarieu du Grès 

CHRONIQUE ET POLITIQUE 

Chronique de Guillaume de Tyr 
Traduit du latin, présenté et annoté 
par Monique Zerner 

Professeur à l’université de Nice'Sophia Antipolis 



La Conquête de Constantinople 
Traduit de l’ancien français, présenté et annoté 
par Jean Dufournet 

Professeur émérite à l’université de Paris III Sorbonne nouvelle 

La Fleur des histoires de la terre d’Orient 
Traduit du moyen français, présenté et annoté 
par Christiane Deluz 

Professeur émérite à l’université Fi ançois-Rabelais de Tours 

PÈLERINAGES EN ORIENT 

Récits de saint Willihald, Bernard le Moine, Thietmar, 

Symon Semeonis, Guillaume de Boldensele, Ludolph de Sudheim, 
Nompar de Caumont, Louis de Rochechouart, l’Anonyme de Rennes 
Traduits du latin et du moyen français, 
présentés et annotés par Christiane Deluz 
et Béatrice Dansette 
Docteur en histoire 

Traité sur le passage en Terre sainte 
Traduit du moyen français, présenté et annoté 
par Danielle Régnier-Bohler 



PRÉFACE 
par Jean Subrenat 


Quelle joie quand on m 'a dit : 
allons à la maison de Yavhé ! 
Nous y sommes, nos pas ont fait halte 
dans tes portes, Jérusalem ! 

(Ps 122, 1-2) 

Voici que nous montons à Jérusalem... 
(Mt xx, 1 8 ; Mc x , 33 ; Le xvm, 3 1 ) 


Il est tout de même étonnant, et sans doute unique, dans l’histoire de 
l’humanité, qu’un lieu, un pays, une ville aient exercé une aussi grande 
fascination pendant de si nombreux siècles — depuis la fuite d’Egypte 
sous la conduite de Moïse jusqu’à nos jours — et, sans doute, jusqu’à la 
fin du monde, sur des civilisations et des courants spirituels aussi diffé- 
rents, en notre Occident, que le monde juif, le monde musulman, le 
monde chrétien. Et c’est, assurément, dans ce qu’il est convenu d’appeler 
le Moyen Âge que cet enthousiasme apparaît le plus fortement dans sa 
diversité. Telle est l’une des constatations immédiates que suggèrent 
l’abondance et la variété des textes réunis dans le présent livre. 

Jérusalem, ville sainte et centre de la Terre promise aux pères par 
l’Étemel, ville du Temple et de l’Alliance, terre où vénérer les tombeaux 
des prophètes et des « grands maîtres de l’époque talmudique ». 

Jérusalem, « fief » de Jésus, qu’il convient de restituer au seigneur 
auquel il appartient — qui est précisément le Seigneur. Tout chevalier 
conscient de ses engagements et de ses devoirs féodaux pouvait faire la 
transposition de son allégeance vassalique au suzerain suprême, le « Sei- 
gneur des seigneurs » ; tout chrétien ne pouvait que désirer « d’un grand 
désir » mettre ses pas humains dans ceux, terrestres, de son Seigneur et 
se préparer ainsi à le suivre jusque vers la Jérusalem céleste, apothéose 
de celle d’ ici-bas. 



VIII 


PRÉFACE 


Tout bon musulman, fils d’Abraham lui aussi, souhaitait évidemment 
garder l’accès à des tombeaux chers à sa foi et se trouvait idéologique- 
ment tout à fait désemparé devant la guerre que lui fait le monde chrétien 
pour « vangier Jhesu », alors qu’il n’a eu aucune responsabilité dans la 
crucifixion du Christ à une date où son Prophète n’avait pas encore fondé 
sa foi ; l’auteur de La Conquête de Jérusalem a raison de le faire dire au 
roi (musulman) de Jérusalem. 

On conçoit que cette multiplicité de points de vue ait donné lieu à un 
foisonnement assez extraordinaire de textes, reflet d’opinions plus ou 
moins nécessairement conflictuelles, même si l’on s’en tient à l’Occident 
latin du Moyen Âge, sans intégrer de textes arabes ; les musulmans, pour 
simplifier, n’allaient pas « outre-mer » à Jérusalem ; ils y étaient. 

À ces données fondamentales, essentielles, celles de la foi, s’ajoutent 
assez vite des points de vue plus immédiats : l’attrait de l’Orient fabuleux, 
merveilleux, le tourisme, mais aussi à travers lui un désir de découverte, 
d’admiration pour un monde qu’il faut comprendre, au-delà même de 
Jérusalem. L’on songe au voyage de Marco Polo, mais lisons ici le Livre 
de messire Jean de Mandeville et, plus encore, La Fleur des histoires de 
la terre d’Orient dans lesquels se constatent des intentions scientifiques, 
voire encyclopédiques : Hayton traite d’abord de la Chine et des autres 
royaumes d’Asie, des Arabes, des Turcs et des Mongols, avant d’aborder 
le problème des croisades. Cette soif de découverte et d’explication qui 
annonce évidemment la Renaissance n’est pas en contradiction avec l’es- 
prit d’« outre-mer » ; c’est un hommage indirect à la Création. Lorsque 
Christophe Colomb, sachant que la Terre était ronde, part vers l’Occident 
pour rejoindre l’Orient, il croit un moment avoir redécouvert le Paradis 
terrestre ; en cela, il ne fait guère, à son tour, qu’une synthèse, qui a sa 
cohérence, de « l’Histoire sainte ». 

Jérusalem est d’abord, fondamentalement, le terme d’une marche, d’un 
pèlerinage, d’un retour. Il s’agit de la Terre promise à « nos pères », vers 
laquelle il faut toujours tendre. J. Shatzmiller insiste sur « l’importance 
des pèlerinages et des voyages pour la vie juive de tous les temps », 
conformément aux prescriptions scripturaires. On en mesure le désir et 
l’ardeur pour une diaspora nombreuse et très solidaire, avide de redécou- 
vrir ses lieux saints, d’en reprendre, à tout le moins, comme une posses- 
sion spirituelle, ainsi qu’en témoignerait le grand voyage en 1211 de trois 
cents rabbins de France et d’Angleterre. 

Qu’un mouvement analogue — même si ses finalités sont différen- 
tes — inspire les chrétiens n’étonne pas dans la mesure où nous y sommes 
habitués. Ce n’était pas cependant toujours aussi évident. Tout d’abord, 
le centre de gravité du christianisme est, de fondation même, Rome, le 
tombeau de Pierre (« Tu es Pierre et sur cette pierre... »), Rome où il y a 
des reliques tangibles à vénérer, comme à Compostelle, alors qu’à Jérusa- 
lem le pèlerin va se recueillir devant un cénotaphe. Mais ce tombeau vide 



PRÉFACE 


IX 


est précisément preuve de résurrection ; c’est pourquoi il est important de 
« suivre » les pas du Christ, pour sortir à son tour de son propre tombeau 
quand les temps seront accomplis. Jérusalem est le lieu d’une piété très 
christocentrique, mais aussi très spiritualisée, qui va à l’essentiel : consta- 
ter que Dieu s’est incarné pour sauver. C’est pourquoi il faut, sur place, 
toucher la terre qu’homme II a touchée et s’assurer, si l’on ose dire, que 
le tombeau est bien vide. Un voyageur à l’esprit curieux de tout, formé à 
la spiritualité, tel le jeune évêque Louis de Rochechouart, ne manque pas 
d’insister sur cette nécessité d’un contact quasi charnel avec la réalité tan- 
gible, le Sépulcre en particulier. Ainsi, en la seconde moitié du xv e siècle, 
perdure cette caractéristique du pèlerinage déjà visible dans les premiers 
récits que nous pouvons ici lire, celui de Bernard le moine en un certain 
sens et celui, très recomposé, de saint Willibald. 

À la respectable dévotion du pèlerinage qui fit toujours partie de la spi- 
ritualité chrétienne, rattachée à la tradition vétéro-testamentaire, mais 
aussi symbole de la vie terrestre qui n’est qu’une longue marche, qu’un 
passage, s’ajoute, dans un certain nombre de cas, la conception du pèleri- 
nage comme source d’une grâce de pardon, comme « satisfaction » d’une 
pénitence, imposée par un confesseur. Telle est la situation de Guillaume 
de Boldensele en 1334-1335. Son cas ne doit pas être exceptionnel ; la 
littérature profane, qui accorde une large place aux pèlerins, raconte quel- 
ques pèlerinages émouvants, comme celui de Renaut de Montauban, le 
héros de la célèbre légende des Quatre Fils Aymon, qui, après avoir reçu 
l’absolution du pape en personne, ira vénérer le Saint-Sépulcre pour 
obtenir une réconciliation avec son seigneur Charlemagne. Aller à Jérusa- 
lem, c’est, dans cette optique, revivre presque en vraie grandeur les souf- 
frances de la Passion — la dévotion du chemin de croix se développe à 
partir du xiv e siècle — et s’assurer donc de son propre salut. 

Partir en pèlerinage pour Jérusalem, reconquérir par les armes la Terre 
sainte, deux notions, à nos yeux contemporains, radicalement différentes, 
deux aspects d’une même et unique réalité aux yeux d’un monde fort 
éloigné de subtilités politiques parfois hypocrites et qui vit volontiers sa 
relation à Dieu comme celle à son seigneur humain. La « croisade », 
terme dont les connotations sont le plus souvent perçues comme négati- 
ves, n’est à l’origine que la libre décision de «prendre la croix», de 
« porter sa croix », le symbolisme de la cérémonie religieuse de départ 
est limpide sur ce point. Que la réalité historique, avec ses violences, ses 
exactions, parfois une volonté délibérée de meurtres et de destructions, 
soit douloureuse, la relation de Robert de Clari est là, parmi d’autres, pour 
le montrer presque jusqu’à la caricature puisque l’on sait le fâcheux abou- 
tissement de la quatrième croisade. 

Il n’empêche que la version romancée, si l’on ose dire, de l’histoire 
de la première croisade, celle que les poètes épiques ont aimé retenir et 
développer pour un public en totale communion avec leur propre adapta- 



X 


PREFACE 


tion apologétique, sans gommer les violences, les souffrances, propose 
une finalité plus subtile au déroulement des événements. Restituer, en 
effet, à Dieu son domaine (l’« héritage du crucifié », disait Rutebeuf au 
xm e siècle), c’est aussi préparer la parousie. Il fallait que Jérusalem rede- 
vînt terre du Christ, afin qu’il pût, conformément à la vision prophétique 
de Jean, la « glorifier » à la fin des temps. C’est, en somme, une médita- 
tion composée avec un siècle de recul par rapport à la réalité historique. 
Le déroulement des faits, tant sur le plan géographique qu’événementiel, 
est respecté, mais le regard a changé. Il s’agit d’interpréter l’histoire et 
aussi de glorifier ses acteurs. 

La lecture de La Chanson d'Antioche montre qu’il n’est guère fait 
silence sur l’horreur que fut la prise de la ville. Le siège de Jérusalem, tel 
que le chant épique le présente, repose encore sur des données réelles. 
Mais là ne semble plus être l’essentiel. La Ville sainte devait être, confor- 
mément à la réalité historique, conquise, mais dans quel but ? Etablir un 
royaume stable ? Non. Tous les grands chevaliers se récusent pour en 
prendre la couronne. Un miracle est nécessaire pour forcer la main à 
Godefroy de Bouillon, encore n’accepte-t-il qu’une couronne de brancha- 
ges qui lui sera imposée sur la tête par le plus pauvre des chefs militaires. 
Tous ces brillants chevaliers n’ont qu’une hâte : retrouver leurs domaines 
européens où se situe leur devoir d’état, où les attendent fidèlement des 
êtres chers, mais après avoir — car là strictement était leur serment de 
croisés — vénéré le Sépulcre. La croisade n’avait plus alors été qu’un 
long pèlerinage plus douloureux, donc plus méritoire sans doute, qu’un 
autre, faisant courir aux chevaliers les risques inhérents à leur ordre. La 
mission était accomplie : permettre l’accès libre aux Lieux saints ; ils en 
avaient fait la preuve par leur expérience même. Historiquement, les 
choses furent moins limpides, mais que pouvaient représenter pour l’opi- 
nion publique occidentale les implications politiques et militaires de la 
constitution d’un royaume chrétien à Jérusalem ? 

Une telle idéalisation littéraire des faits rejoint une évolution des 
esprits au xm e siècle. 11 devient difficile de trouver des renforts militaires, 
un certain pacifisme se fait jour. L’acte le plus marquant de ce nouvel 
état d’esprit sera le voyage malheureux mais hautement symbolique de 
François d’Assise en terre musulmane. La lecture du récit de Thietmar, 
frère mineur précisément, à cette époque, fait comprendre son attention 
chaleureuse aux êtres humains qu’il rencontre, ainsi que son estime 
presque admirative pour la foi des musulmans qu’il sent confusément 
comme « aimés de Dieu » eux aussi. 

Ces divers points de vue occidentaux devaient être assez incompréhen- 
sibles pour les musulmans, des musulmans d’ailleurs souvent assez tolé- 
rants à l’égard des voyageurs et des pèlerins. L’auteur de La Conquête de 
Jérusalem en a conscience au fond de lui-même. Contrairement à nombre 
de ses confrères en poésie épique de la fin du xn e ou du début du 



PREFACE 


XI 


xin e siècle, il ne brosse pas un tableau totalement négatif ou indifférent 
des ennemis. Il va jusqu’à une certaine tendresse dans la description de 
leurs malheurs ; il donne à plusieurs une personnalité attachante, Comu- 
maran au grand cœur par exemple. Tout le personnage du beau Saladin 
procède du même état d’esprit, comme si ces guerres étaient déjà démo- 
dées et que l’on devait aller vers une réconciliation totale de l’humanité 
entière, qui, du point de vue de nos auteurs, ne pouvait évidemment être 
que chrétienne. C’est encore ce que suggère, mais sur un mode dégradé 
et peu sérieux. Le Bâtard de Bouillon , montrant la chrétienté étendue, au- 
delà de La Mecque, jusqu’à la mer Rouge, c’est-à-dire jusqu’aux extrémi- 
* *s de la terre. 

Une autre ambiguïté demeure dans cette littérature d’imagination, 
néanmoins appuyée sur des événements historiques. Quel degré de bonne 
conscience y trouvons-nous ? Très bonne conscience, quand il s’agit d’un 
pèlerinage pacifique, comme celui qu’une légende attribue à un Charle- 
magne dont l’humilité n’est pas la vertu cardinale. Mais quand il s’agit 
d’une expédition armée ? Certes, c’est un acte de foi et, de ce point de 
vue, une conduite positive. Cependant, les grandes pertes humaines dans 
les rangs chrétiens ressemblent parfois à une punition infligée par Dieu 
en des terres arides à un peuple pécheur. Il devait, d’autre part, être diffi- 
cile, à la fois pour les personnages et pour le public, de rester insensible 
aux souffrances supportées par l’ennemi, tout autant qu’à la propre 
cruauté des croisés qui en était la cause. L’on se rassérène en pensant aux 
quarante années de la longue marche du peuple choisi dans le désert, et 
les poètes, s’appuyant sur des récits de première main, font état d’encou- 
ragements célestes : inventions de reliques (la sainte lance à Antioche), 
apparitions, miracles, assistance militaire de légions célestes surgissant, 
toutes blanches, à la droite des armées. N’y a-t-il pas là comme une sorte 
d’occultation d’un jugement sain sous une imagination symbolique desti- 
née à rassurer le croisé sur le bien-fondé de sa démarche, quand le clergé 
s’agite beaucoup devant des chevaliers plus réservés, parfois réticents ? 

L’émotion individuelle des grands chevaliers devant Jérusalem, telle 
que la présentent les œuvres de fiction, dut être bien réelle. Plusieurs his- 
toriens ou témoins l’attestent ; presque tous les grands voyageurs font 
état, chacun pour son propre compte, de la spontanéité de leurs impres- 
sions et de la vivacité de leurs sentiments. Il s’agit d'une attitude 
complexe faite d’action de grâce religieuse, de soulagement humain et 
d’admiration plus ou moins profane. L’ouverture du chant II de La 
Conquête de Jérusalem donne bien le ton. Pierre l’Ermite ne cache pas 
son émotion en décrivant, à la manière d’un guide, le panorama de Jérusa- 
lem : beauté de la ville, rappel historique qui s’ancre dans la foi et pro- 
messe de salut. Dans la réalité, le voyageur juif Benjamin de Tudèle aura 
une attitude qui présente quelques points communs lors de son voyage en 
Terre sainte. 



XII 


PREFACE 


Les historiens et chroniqueurs nous ramènent évidemment à une appré- 
hension des faits plus immédiate et objective. On verra le scrupule 
« scientifique » de Guillaume de Tyr qui justifie le soin avec lequel il a 
travaillé, et revendique même la consultation de recueils arabes pour 
écrire sa chronique. Il adopte le point de vue réaliste de l’homme politi- 
que qu’il est et le concilie avec le regard chrétien de l’évêque qu’il est 
également, parlant par exemple « des hommes vaillants et des princes 
chers à Dieu, qui, sortant des royaumes d’Occident à l’appel du Seigneur, 
entrèrent dans la Terre promise et revendiquèrent presque toute la Syrie 
à la force du poignet ». Pour lui, la croisade est une expédition militaire 
voulue par Dieu ; il rejoint en cela l’opinion des évêques mis en scène 
dans les épopées de croisade. 

Robert de Clari, en revanche, quelques décennies plus tard, adopte, par 
la force des choses, un point de vue beaucoup plus modeste ; il laisse voir 
à la fois sa curiosité devant sa découverte de l’Orient, cette fois-ci chré- 
tien, de Constantinople, et aussi ses inquiétudes religieuses devant la per- 
version de la croisade à laquelle il participe. Sa chronique de modeste 
chevalier se rapproche en cela de certains récits de voyages. 

Les relations particulières de pèlerinages, rassemblées ici en un fais- 
ceau très riche, vont nous renseigner, en outre, sur les conditions matériel- 
les de routes et de transports, les motivations individuelles de différentes 
personnalités dans ces déplacements. 

Ces textes, même si l’on devine parfois l’existence d’un genre littéraire 
qui a ses stéréotypes, mêlent le regard curieux de l’honnête homme 
souvent étonné ou admiratif à la méditation du pèlerin. Visiter, comme 
l’ont fait l’Anonyme de Rennes au xv e siècle ou Guillaume de Bolden- 
sele, les hauts lieux de l’Ancien Testament — le Sinaï en particulier où 
sont érigés, il est vrai, des monastères chrétiens — participe de l’associa- 
tion des deux motivations. Une constante perdure donc depuis Y Itinéraire 
de Bordeaux à Jérusalem , au iv e siècle, jusqu’au xv e siècle, avec des 
vicissitudes diverses selon les situations politiques ou militaires, tandis 
que l’on voit se mettre en place divers circuits de voyage surtout mariti- 
mes, au départ de Venise en particulier, ainsi que des réseaux d’accompa- 
gnement et d’accueil sur les routes et à Jérusalem, où les Franciscains 
s’implantent officiellement dès la fin du xm e siècle : accueil hospitalier, 
mais aussi direction de conscience. 

Tonalités des textes très diverses donc, reflets des personnalités et des 
circonstances également. Certains, comme Nompar de Caumont, pren- 
nent plaisir à raconter leurs découvertes d’étapes : la Sicile, Chypre, 
Rhodes, glissant même des anecdotes personnelles. Symon Semeonis, 
quant à lui, parti de la lointaine Irlande, laisse voir, dès la traversée de 
Londres et de Paris, son admiration un peu naïve pour des grandes villes 
comme il n’en avait encore jamais vues. En revanche, un homme réfléchi 
comme l’évêque Louis de Rochechouart, qui avait sérieusement préparé 



PREFACE 


XIII 


son voyage par diverses lectures, montre dans son récit un intérêt particu- 
lier pour la géopolitique du Moyen-Orient. Et Guillaume de Boldensele 
profite même de son pèlerinage pour visiter l’Egypte, dont il donne des 
descriptions attentives. 

Ces différences d’approche font découvrir des personnalités souvent 
originales et donnent à l’ensemble des récits un aspect attachant. À côté 
de la dévotion du pèlerin apparaissent la curiosité du voyageur, la décou- 
verte de nouveaux horizons, l’admiration pour de riches civilisations 
(musulmane ou byzantine) qui, à leur tour, se sont reflétées dans la littéra- 
ture profane. Une constante de la plupart de ces récits, il est important de 
le remarquer, est l’ouverture d’esprit, un sens de l’accueil intellectuel. La 
littérature d’outre-mer ne véhicule que très rarement la haine, tout au plus 
un sentiment d’incompréhension que l’auteur tente de résoudre, quand il 
ne découvre pas, comme Hayton, les mérites de l’Etranger ou qu’il n’af- 
fine sa foi à la lumière de la raison, comme Guillaume de Boldensele, 
esprit particulièrement ouvert et chaleureux. 

À cela s’ajoute une impression générale d’enthousiasme, d’attirance per- 
manente de tous. 11 faut aller, pour y retrouver ses sources, fouler la terre 
symbolique des ancêtres où doit renaître le royaume de David selon la Pro- 
messe dont on attend l’accomplissement. Il faut « prendre sa croix », selon 
le précepte évangélique, pour « suivre » Jésus. Cette démarche, presque 
processionnelle, passant par le Tombeau vide, ne peut donc se continuer 
que vers l’Éternité, la Jérusalem céleste, entrevue déjà par Isaïe et Baruch, 
annoncée par l’Apocalypse, où Dieu séchera toutes larmes, les larmes de la 
croisade, comme pour les Hébreux s’éiaient séchées les larmes de la dépor- 
tation. Fascination, désir d’incarnation (et de conquête) pour restituer à 
Dieu son héritage terrestre, alors même qu’ Il avait bien dit que son royaume 
n’était pas de ce monde et qu’il avait refusé, pour lui-même, l’intervention 
des anges du Père ; ce n’est pas le moindre paradoxe. 

Jérusalem, quitte ta robe de tristesse et de misère, 

revêts pour toujours la beauté de la gloire de Dieu, 

prends la tunique de la justice de Dieu, 

mets sur ta tête le diadème de gloire de l 'Eternel 

car Dieu veut montrer ta splendeur partout sous le ciel [...] 

Jérusalem, 

lève-toi, tiens-toi sur la hauteur 
et regarde vers l 'Orient ; 

vois tes en fants du couchant au levant rassemblés 

sur l’ordre du Saint, jubilants, car Dieu s 'est souvenu (Ba, v, 1-3, 5) 

Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de 
chez Dieu ; elle s’était faite belle, comme une jeune mariée parée pour 
son époux (Ap, xxi, 3) 




INTRODUCTION GENERALE 

par Danielle Régnier-Bohler 


... notre maître marinier cria à ses marins, qui étaient à la proue de la nef, en leur 
disant : « Êtes-vous parés ? » Et ils répondirent : « Oui, sire ; que les clercs et les 
prêtres s’avancent. » Dès qu’ils furent venus, il leur cria : « Chantez, de par 
Dieu. » Et ils entonnèrent tous d’une voix : Veni. creator Spiritus. Et il cria à ses 
marins : « Faites voile, de par Dieu » ; et ainsi firent-ils. Et en peu de temps le 
vent remplit les voiles et nous déroba la vue de la terre, et nous ne vîmes que le 
ciel et l’eau, et chaque jour le vent nous éloigna des pays où nous étions nés. Et 
je vous raconte ces faits, parce qu’il est bien follement téméraire celui qui ose 
s’exposer à un tel péril avec le bien d’autrui ou en état de péché mortel, car on 
s’endort le soir sans savoir si on se retrouvera le matin au fond de la mer. 


C’est en ces termes que le chroniqueur champenois Jean de Joinville, 
ami et conseiller du roi Louis IX, relate l’embarquement des croisés à 
Marseille, au mois d’août 1248. Il s’agit du grand départ pour la septième 
croisade, dite «croisade Saint Louis» (1248-1254). Le célèbre chroni- 
queur a laissé des faits et des saintes paroles du roi un témoignage irrem- 
plaçable 1 . Le passage ci-dessus évoque l’enthousiasme, la solennité du 
départ, ainsi que ses périls, qui sont bien davantage ceux de l’âme que 
ceux de la mer. 

De ces grandes entreprises qui mirent en mouvement la chrétienté, le 
volume Outre-mer a voulu se faire l’écho, comme un lieu où sont rassem- 
blés des textes qui ont tous pour objet le passage vers le monde d’au-delà 
de la mer, cet Outre-mer dont parlent les chansons de geste dites « de la 
croisade » et dont les historiographes relatent la conquête. Ce pays 
d’outre-mer est l’Orient des Lieux saints qui portent la mémoire des dates 


1 . Grâce à l’édition de Jacques Monfrin, le texte de Joinville est enfin accessible : La Vie 
de Saint Louis par Joinville. Texte établi, traduit, présenté et annoté avec variantes par 
Jacques Monfrin (Bibliographie générale). Le passage cité se trouve aux paragraphes 126 
et 127, p. 63. 



XVI 


INTRODUCTION GÉNÉRALE 


fondatrices de la chrétienté : la naissance et la mort du Christ, la Passion, 
la mise au tombeau dans le Saint-Sépulcre. De cette sacralisation de 
l’Orient témoignent tout particulièrement les récits de pèlerins placés 
dans ce volume à la suite des chansons de geste et des chroniques : les 
pèlerins, au fil des siècles, se sont rendus outre-mer pour y accomplir le 
parcours de leur rédemption. 

Epopées, chroniques et récits de voyageurs chrétiens — itinéraires aux- 
quels répondent les récits de voyageurs juifs en Orient — sont fortement 
liés par le désir de parler du même espace et d’effectuer le même et remar- 
quable parcours. Au terme se profile Jérusalem. Les combattants héroï- 
ques que chantent les laisses de la chanson de geste, les guerres et 
fondations que relatent les chroniqueurs, les appels à l’union des princes 
chrétiens pour asseoir la domination chrétienne en Orient, enfin les épreu- 
ves et les joies des voyageurs atteignant leur but, concernent l’ensemble 
des textes proposés ici dans une traduction moderne. Tous sont inédits. 

De l’âpreté des entreprises guerrières à la joie de la découverte et au 
sens du devoir accompli : un lien attache très fortement ici l’Histoire et 
l’écrit. Les chansons de la croisade remodèlent les figures de l’épopée 
carolingienne 1 ; elles prennent pour héros les acteurs de la première croi- 
sade et quelques grands lignages bien connus de l’Occident médiéval. 
Dans les chroniques, celui qui écrit — Guillaume de Tyr ou Robert de 
Clari, d’autres encore — veut rendre compte d’une suite authentique des 
événements. Et les récits des pèlerins sont nourris de la crainte des périls 
et du désir d’un parcours essentiel à la vie du chrétien. Quant aux 
voyageurs juifs retrouvant la terre de leurs pères, ils ont un regard très 
spécifique sur leur culture. Outre les repères religieux, quelques-uns de 
nos textes évoquent de façon remarquable la mosaïque ethnique du 
Proche-Orient médiéval 2 . 

S’il est convenu d’accorder à l’imaginaire littéraire sa part de liberté, 
fût-elle cette fois paradoxalement liée à l’événement historique, la chroni- 
que se réclame quant à elle d’une vérité dont les marques s’imposent plus 
particulièrement pour définir un genre. Historiographe, le chroniqueur 
fait état de ses sources. 11 veut être cru, il s’appuie sur des autorités, il 
peut rapporter ce qu’il a vu, ce qui est le cas de Robert de Clari et de 
Joinville 3 . 11 en est autant des pèlerins. Mais Jean de Mandeville, dont le 
voyage ne fut probablement que fabulation et compilation, est là pour 
nous rappeler qu’il y a dans la culture médiévale un élément singulier, 


1 . Charlemagne et ses proches, figures célèbres, sont également engagés dans une guerre 
sainte^ Voir la Chanson de Roland. 

2. À la lecture des récits de Voyageurs juifs en Orient , ici traduits et présentés par Joseph 
Shatzmiller, on ajoutera celle du Traité pour le passage en Terre sainte d’Emmanuel Piloti. 
Traduction et présentation par D. Régnier-Bohler. 

3. Voir dans ce volume La Conquête de Constantinople de Robert de Clari, texte traduit 
et présenté par Jean Dufoumet. 



INTRODUCTION GÉNÉRALE 


XVII 


peut-être, aux yeux du lecteur d’aujourd’hui : l’usage du faux pour affir- 
mer du « vrai », l’usage d’un parcours crédible mais susceptible d’inté- 
grer des mythes. Dans une culture désormais ouverte à l’espace oriental 
et aux lointains parcours, voyager en chambre et faire croire au voyage 
furent les exploits de l’énigmatique Jean de Mandeville 1 . 

Le champ de l’écrit est l’écho de ces vastes aspirations qu’anime la foi. 
On y trouve les accents les plus prenants, les plus révélateurs, les plus 
riches. Dans la perspective des larges territoires linguistiques concernés 
par la croisade, le domaine français affirme une grande vitalité, et ce 
volume en offre maints témoignages 2 . L’idéal, certes, a pu se mêler à 
l’espoir de bénéfices de tous genres : que le terme de la croisade soit Jéru- 
salem apparaît parfois par des détours qui révèlent que l’enthousiasme 
épique est relayé par des stratégies territoriales qui visent un Orient et un 
espace maritime propices aux échanges entre les hommes. Au xv c siècle, 
la Terre sainte peut devenir le gage d’une libre circulation des biens et 
des mœurs 3 . 

Les chansons de geste organisées en cycles s’attachent à ces événe- 
ments qui ont bouleversé le monde occidental ; à leur tour, les chroniques 
rapportent des faits avec une précision souvent louable, et les récits de 
pèlerins apparaissent comme des journaux de voyage d’un intérêt remar- 
quable, mais on n’oubliera pas les échos des croisades dans le monde de 
la lyrique et dans les fictions de type romanesque. L’ampleur et la véhé- 
mence des appels à la croisade apparaissent en effet dans les poèmes de 
trouvères, anonymes ou poètes célèbres ; on y entend la tristesse d’une 
séparation ainsi que la crainte de la durée. Dans ces poèmes, des femmes 
pleurent le départ, et l’art lyrique ne fait pas oublier que les croisades 
furent des événements exaltants, mais difficiles. Du chant militant à la 
douleur de la séparation qu’exprime l’amant sur le point de partir, jusqu’à 
l’indignation d’un trouvère du Nord accusant sa dame de lui avoir été 
infidèle durant son absence, la croisade apporte à la création lyrique la 
dimension d’une réalité humaine et des motifs poétiques nouveaux. 

Pour le lecteur qui cherche sous l’élaboration littéraire la réalité de 
l’époque, les écrits médiévaux — littérature, chroniques et récits — évo- 
quent souvent avec force la matérialité même de l’entreprise, les emblè- 
mes des combattants, l’âpreté de la lutte, la constitution des États 


1 . On lira ici la version liégeoise du Livre de Jean de Mandeville, traduit et présenté par 
Christiane Deluz. 

2. Pour le domaine littéraire en langue allemande, par exemple, les faits historiques ont 
nourri l’imaginaire du thème de la croisade. Voir Danielle Buschinger, « La signification 
de la croisade dans la littérature allemande du Moyen Âge tardif », dans Actes du colloque 
d'Amiens de 1987 La Croisade : réalités et fictions, p. 51 à 60 (Bibliographie générale). 

3. On n'oubliera pas qu’il y eut des combats de religion également dans le nord-est de 
l’Europe dans le but de convertir des païens en Livonie, Estonie, Prusse et Lituanie par 
exemple. Comme pour les croisades d’Orient, les bénéfices commerciaux ne furent pas 
exclus de ces entreprises guerrières. 



XVIII 


INTRODUCTION GÉNÉRALE 


d’Orient, bref l’occupation d’une terre balisée après avoir été convoitée, 
et qui resta fragile ; la Terre sainte fut conquise mais reprise, reconquise 
et à nouveau perdue On n’oubliera pas non plus, à lire ces témoignages, 
que le Moyen Âge, période d’explorations, vit des témoins importants 
partir au loin jusque dans l’Empire mongol — et plus loin encore — pour 
y porter leur foi et assurer les fondements de contacts rassurants. 

LES ÉVÉNEMENTS 

La terre à conquérir est sacrée, les Lieux saints sont aux mains des 
musulmans. Les buts de la croisade apparaissent comme des leitmotive , 
aussi bien dans l’œuvre littéraire que dans la chronique : la délivrance du 
Saint-Sépulcre et la terre où Jésus a vécu et souffert, la vengeance de Dieu 
et la conquête de la terre sur les infidèles 1 2 . Ces buts « confèrent à la pre- 
mière croisade les caractères d’une guerre juste, d’une guerre sainte et 
d’une conquête universelle de la chrétienté sur les infidèles 3 . Le but d’une 
croisade est de conquérir le Sépulcre du Christ à Jérusalem 4 : à cette fin, 
durant deux siècles, l’Occident fut animé d’un immense élan et du senti- 
ment qu’il existait bien une unité à travers la foi, que le pape avait voix 
d’autorité et de prestige, que la chevalerie et l’Église avaient partie liée. 
Pourtant, à lire ces récits et ces chroniques, on n’oublie jamais que sur le 
plan matériel également, la croisade a favorisé l’échange des biens et la 
circulation des marchandises, et que des confli ts sont nés des entraves que 
le négoce subissait en un espace où les luttes allaient bon train. 

Pour ce qui concerne les causes du départ en croisade, elles furent 
d’ailleurs multiples. Outre le désir légitimé par la dévotion chrétienne, il 
existe bien d’autres facteurs pour expliquer la mobilité et la disponibilité 
aux départs. Ainsi, du xi c au xm e siècle, l’essor démographique agite les 
contrées et la population devient plus mobile. La classe chevaleresque 
peut à peine contenir ceux qui prétendent à des droits sur des terres. 
L Histoire des Lusignan, en s’appuyant sur un conte de fée fondatrice de 
lignage — la belle figure de Mélusine — , retrace l’expansion des Lusi- 
gnan vers l’Orient et l’installation des fils aînés, par des mariages avec la 
fille du roi d’Arménie et celle du roi de Chypre 5 . En procurant des 
espaces aux fils de Mélusine, cette chronique d’un lignage fabuleux laisse 


1. Voir dans ce volume les cartes des États d'Orient, p. lxiv-lxvii. 

2. Voir Hermann Kléber « Pèlerinage, vengeance, conquête. La conception de la pre- 
mière croisade dans le cycle de Graindor de Douai », dans Au carrefour des routes d’Eu- 
rope..., t. II, Senefmnce n° 21, p. 757-775. 

3. H. Kléber, ibid., p. 764. 

4. Certes la croisade a pu avoir pour objet d’autres terres et pour ennemis d'autres que 
les Sarrasins : la croisade contre les Albigeois fut une lutte contre l’hérésie cathare. Voir Lu 
Chanson des Albigeois, texte et traduction. Le Livre de Poche, « Lettres gothiques ». 

5. On retrouvera ce beau récit dans la traduction qu'en a donnée Michèle Perret, L His- 
toire des Lusignan, Postface de Michèle Perret, Préface de Jacques Le Goff, Stock, « Moyen 
Âge », 1979, rééditions postérieures. 



INTRODUCTION GÉNÉRALE 


XIX 


affleurer le beau rêve d’une féodalité non menacée : les historiens savent 
ce qu’il en coûtait d’être fils cadet et destiné soit à l’Eglise soit au départ. 

À travers l’idéal religieux, les croisades proposent ainsi l’espoir d’ex- 
ploits et de gains tout à la fois. Aux yeux des combattants, mettre au 
service de Dieu leur désir d’action et leur force était plus glorieux que de 
servir d’autres causes en Occident. Pour ce qui concerne l’entreprise 
sainte, la noblesse française — moins exposée que les Allemands sur l’est 
de l’Europe, ou les Espagnols dans une péninsule occupée par l’Islam — 
devait s’engager plus loin pour prouver son désir d’y contribuer. Ainsi 
l’Italie du Sud et la Sicile ont-elles connu l’arrivée des Normands. Les 
États chrétiens en Espagne — la Galice, la Castille, la Navarre par 
exemple — reçoivent l’aide de combattants venus de Bourgogne et de 
Champagne : la Reconquista est une œuvre commune. Tolède est reprise 
aux Sarrasins en 1075 par la Castille. La Sicile est conquise par Roger, 
frère de Robert Guiscard. Le détroit de Sicile s’ouvre aux armées chré- 
tiennes, en particulier celles qui les premières apportèrent leur aide aux 
croisés, Pise et Gênes '. A ces faits politiques et économiques s’ajoute le 
désir cristallisé par les lieux saints : Rome, Compostelle, et surtout Jéru- 
salem. Le pénitent s’engage sur le chemin du pèlerinage : des récits très 
anciens témoignent de ces voyages-là 1 2 . On comprend que l’idéal d’un 
parcours de pèlerinage associé à la notion de guerre sainte puisse mener 
à ces mouvements de masse que furent précisément les croisades. 

Lorsque fut lancé l’appel à la première croisade, en 1095, bien des fac- 
teurs d’ébranlements étaient réunis, et le désir en était plus ou moins 
formulé au sein même de la classe chevaleresque occidentale. Déjà les 
pèlerinages se perçoivent aisément comme des vagues d’hommes en 
mouvement. Des villages se mettent en route, avec des familles entières, 
et des migrations s’organisent, menées par de saintes figures, appelant le 
peuple à se croiser — prédicateurs mal vêtus aux côtés de paysans indi- 
gents — avec le seul secours de quelques gens d’Église et chevaliers. De 
ces entreprises, la plus connue est la Croisade des enfants 3 . Ces mouve- 
ments de masse font connaître un idéal du sacrifice : ici s’impose la 
mémoire de la Passion du Christ rédemptrice pour les pécheurs, puisque 
le pèlerinage devait assurer la rémission de tous les péchés. Ainsi la valo- 
risation de ce parcours, associée aux espoirs d’une guerre sainte, anima 
les siècles dont parlent les textes retenus ici. 

Les combattants et les pèlerins, d’ailleurs, n’étaient pas les seuls 


1. Il faut rappeler également la défaite d'Alexis Comnène : Byzance se voit débordée, 
sur le plan économique et commercial comme sur le plan des forces armées. 

2. On trouvera dans ce volume une ample mise en situation des récits de pèlerinage par 
Béatrice Dansette : « Les relations du pèlerinage outre-mer : des origines à l’âge d’or ». 

3. On devrait plutôt dire « croisade des jeunes ». Voir Peter Raedts, « La Croisade des 
enfants a-t-elle eu lieu ? », dans Les Croisades, p. 55 sqq. (Bibliographie générale). 



XX 


INTRODUCTION GÉNÉRALE 


concernés : les populations étaient à cette fin lourdement imposées 1 . 
Parmi les ordres religieux, certains eurent pour mission le combat. 
L’ordre des Hospitaliers, l’ordre des Chevaliers teutoniques, celui des 
Templiers, furent des forces remarquables, dont l’archéologie permet 
d’évaluer l’efficacité. L’ordre de l’Hôpital existe dès 1099, et quelques 
décennies plus tard est fondé celui des Chevaliers teutoniques ; quant au 
Temple, il fut créé au début du xu e siècle, en 1118, pour la défense du 
royaume latin de Jérusalem. Même si l’on voit en ces moines-chevaliers 
des banquiers, le souvenir de la classe chevaleresque fournit bien la char- 
pente de cette fondation. La papauté tenait en effet à avoir une arme auto- 
nome, aux côtés des combattants laïcs. L’ordre des Templiers, ordre 
guerrier, a été vu comme « la gendarmerie des Lieux saints 2 », alors que 
l’Hôpital avait pour fonction d’assurer aux chrétiens de Terre sainte, ainsi 
qu’aux pèlerins de passage, l’aide matérielle et morale, les soins et l’ac- 
cueil. 

Quant aux événements, ils se déroulent au sein d’une chronologie 
serrée : en 1095, le pape Urbain II prêche la croisade, et les chrétiens 
l’entendent dans l’enthousiasme. Les chroniques rendent compte de cet 
esprit, même si l’écrit devient ici volontiers partisan. Par petits groupes 
de pèlerins ou sous la forme de grandes expéditions, le phénomène du 
pèlerinage a précédé les croisades elles-mêmes. Que les chiffres indiqués 
par les chroniques soient réels ou non, ils indiquent la gloire du parcours. 
Jérusalem est un « pôle d’attraction » remarquable à partir du xi e siècle : 
or la Cité sainte était entre les mains des infidèles, et un sentiment de 
souillure, devant la présence de non-chrétiens, rappelle P. A. Sigal, mena 
au geste d’expulsion des juifs et musulmans, lorsque les croisés purent 
s’emparer de Jérusalem en 1099. 

Si la spiritualité des croisés se révéla vivement motivée, l’événement 
pourtant ne surgit pas de façon abrupte. Des causes en sont connues, mais 
la place prise par Jérusalem est l’aboutissement d’une longue cristallisa- 
tion. Lieu chargé de diverses interprétations symboliques et allégori- 
ques 3 , Jérusalem était connue sous des formes riches de sens : d’un côté 
la Jérusalem céleste, le paradis, la cité de la paix, de l’autre la Jérusalem 
terrestre, lourde du souvenir de la mort du Christ. Si cette Jérusalem-là 
était perçue comme miroir de la ville céleste, il convenait d’y voir le lieu 
où le Christ avait été mis en croix. Ainsi, très tôt, ce lieu de mémoire 
suscita des voyages, des trouvailles de reliques ramenées en Occident, 
tels des fragments du Saint-Sépulcre. Ce dernier en particulier fit l’objet 
de multiples donations dont témoignent déjà des textes du xi e siècle. 


1. En outre, des dons étaient sollicités. 

2. Pour emprunter ces termes à Jean Favicr, « Les templiers ou l'échec des banquiers de 
la croisade », Les Croisades, p. 82. 

3. Comme le montre avec pertinence P.A. Sigal, « Et les marcheurs de Dieu prirent les 
armes », Les Croisades, p. I 1 1-125. 



INTRODUCTION GÉNÉRALE 


XXI 


Se croiser, c’était se préparer à la fois moralement et matériellement. 
Les actes de purification consistaient à réparer le mal fait et les indélica- 
tesses commises, à rendre les biens qu’on avait mal acquis, à faire des 
donations. À cela s’ajoutaient les rites essentiels de la confession et de 
l’absolution avant le départ 1 . Quant à la préparation matérielle, elle 
concernait pour commencer des marques d’identification. Joinville 
partant avec Louis IX pour la septième croisade prend la besace et le 
bourdon 2 . Les croisés portaient une tunique sur les autres vêtements, en 
signe d’humilité. Michel Pastoureau attire l’attention sur le fait que les 
signes arborés par les croisés étaient des emblèmes, et non des symboles 
« renvoyant à un sens caché 3 ». La coquille, la croix, les armoiries sont 
des signes de reconnaissance. Si la croix, cousue sur les vêtements, mar- 
quait les pèlerins, elle devint l’emblème favori du voyage vers Jérusa- 
lem 4 . Elle signifiait le don de soi à Dieu. Pourtant, après la troisième 
croisade et surtout la quatrième, la croix semble avoir perdu de sa popula- 
rité. Quant à la coquille, elle fut l’attribut préféré par le pèlerin chrétien, 
mais cette adoption s’est faite assez tard, et ce n’est qu’au xm e siècle que 
l’iconographie la représente fréquemment, et plus souvent que le 
bourdon, bâton du pèlerin, et la sacoche portée en bandoulière. À la fin 
du Moyen Âge, la coquille est devenue le signe unique du pèlerin. À ces 
signes s’ajoutent ceux qui appartiennent à toute entreprise guerrière de la 
noblesse occidentale, gonfanons, bannières, enseignes, etc. Pour les expé- 
ditions vers Jérusalem, on portait une bannière blanche avec une croix 
rouge, ou encore un étendard représentant l’image de la Vierge 5 . De cette 
matérialité de la croisade, les textes littéraires rendent compte au moyen 
de scènes visuelles parfois somptueuses. 

Dans les conditions d’un tel idéal, avec ces signes pieusement et fière- 
ment arborés, le parcours et l’issue semblaient guidés par Dieu. La prise 
de Jérusalem en 1099 fut accordée, disait-on, grâce à la procession que 
firent autour de la ville les croisés, pieds nus, avant de lancer l’attaque. 


1. Jusque dans la lyrique, on peut trouver des traces du rite d'accompagnement par les 
proches et amis : le cro’sé est « convoié ». Voir dans ce volume les poèmes de la croisade. 

2. Voir J. Monfrin, op. cil., p. 61, paragraphe 122 : « Cet abbé de Cheminon me donna 
mon écharpe et mon bâton de pèlerin. Et alors je partis de Joinville, sans rentrer au château 
jusqu’à mon retour, à pied, sans chausses et la laine sur le corps et j’allai ainsi en pèlerinage 
à Blécourt et à Saint-Urbain et aux autres corps de saints qui se trouvent là. Et tandis que 
j’allai à Blécourt et à Saint-Urbain, je ne voulus jamais retourner mes yeux vers Joinville, 
de peur que mon cœur ne s’attendrisse sur le beau château que je laissais et sur mes deux 
enfants. » 

3. Michel Pastoureau, « La coquille et la croix : les emblèmes des croisés », dans Les 
Croisades, textes rassemblés et présentés par Robert Delort, précédemment parus dans la 
revue Histoire, Éditions du Seuil, 1988, p. 132. 

4. Toutes les formes et couleurs ont été utilisées, signale M. Pastoureau, ihid., p. 133 : 
« La plus utilisée paraît avoir été une croix latine simple, de dimensions réduites, découpée 
dans une étoffe de couleur rouge et cousue sur l’épaule gauche. » 

5. Pour ces aspects matériels et symboliques de l’identification, on relira avec profit les 
travaux de M. Pastoureau (voir Bibliographie générale). 



XXII 


INTRODUCTION GENERALE 


L’orgueil des combattants, au contraire, rendit les choses plus difficiles à 
Antioche. Saint Bernard explique l’échec de la deuxième croisade par les 
fautes des croisés, et Joinville à son tour éclaire par ces causes l’échec de 
la première croisade du roi Louis IX : les préceptes de Dieu n’avaient pas 
été observés. Il est vrai que, vue comme rédemption de l’âme, la mort 
durant la croisade était enviable. Au cours des événements, les miracles 
ne manquèrent pas. Le départ de la première croisade fut accompagné de 
colonnes de feu et de nuages de sang. Au cours du siège d’Antioche, en 
1098, le Christ apparut à un prêtre en lui donnant pour mission de trans- 
mettre aux croisés un message essentiel : il fallait Lui faire confiance. Une 
vision encore devait révéler à un pèlerin de Provence le lieu où pouvait se 
trouver la lance de Longin qui perça le flanc du Christ. 

La première croisade eut pour but la prise de Jérusalem. Le départ eut 
lieu le 15 août 1096. Successivement, les places d’Édesse et d’Antioche 
furent prises, et des comtés furent alors formés, auxquels s’ajouta plus 
tard Tripoli. Jérusalem fut prise le 15 juillet 1099, ce qui permit la forma- 
tion d’un royaume. L’année suivante, le héros de la première croisade 
meurt, et Baudouin I er , le premier fondateur du royaume de Jérusalem, en 
est couronné roi. Ainsi la Terre sainte est-elle conquise. Les seigneurs 
d’Occident organisent leur domination et la monarchie franque s’af- 
fermit. 

La deuxième croisade se donne pour but de prendre Edesse, tombée 
aux mains des infidèles en 1 144. Deux ans plus tard, le pape Eugène III 
proclame une croisade, et saint Bernard appelle au départ. Louis VII, 
accompagné d’Aliénor d’Aquitaine, se croise, ainsi que l’empereur 
Conrad III. Le siège de Damas marque l’échec de cette deuxième croi- 
sade. Nûr al-Dîn prend possession d’Édesse et du comté. Mais en 1 175, 
Saladin devient gouverneur d’Égypte et de Syrie, et il s’empare d’Alep. 

La troisième croisade a pour mission de secourir les Latins d’Orient en 
lutte contre Saladin. Après l’échec, les chevaliers et les moines soldats 
sont en effet contraints à la défensive. Les États francs sont ébranlés. La 
croisade est proclamée en 1 187 : cette année-là, Saladin vainc les croisés 
à Hattin, et Jérusalem capitule. La troisième croisade voit s’unir le roi de 
France Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion. Frédéric Barberousse 
meurt de noyade. Les croisés sont victorieux : Richard Cœur de Lion 
enlève Chypre aux Byzantins ; le siège d’Acre est levé : la ville est aux 
mains des chrétiens. Richard Cœur de Lion est maître des termes de la 
trêve : les Francs contrôlent la côte entre Tyr et Jaffa, et les pèlerins sont 
libres de venir. La quatrième croisade a pour but de reprendre Jérusalem ; 
elle est menée par le marquis Boniface de Montferrat. Les Vénitiens 
acceptent de soutenir l’entreprise, et les croisés s’emparent de Constanti- 
nople en avril 1204. L’Empire latin remplace désormais l’Empire byzan- 
tin. Après ces faits, la cinquième croisade a pu sembler vaine : le roi de 



INTRODUCTION GENERALE 


XXIII 


Jérusalem, Jean de Brienne, s’empare de Damiette en 1219, mais les 
croisés sont encerclés et doivent renoncer à la ville deux ans plus tard. 

La sixième croisade sera le grand espoir de Frédéric II, qui se croise en 
1223. Il obtient en 1229 que les villes de Jérusalem, Bethléem et Nazareth 
soient cédées aux chrétiens. La croisade dite des Barons réussit à se faire 
restituer une belle partie du royaume de Jérusalem. Quant à la septième 
croisade, le roi Louis IX, le futur Saint Louis, en est la grande figure '. 
Le sultan d’Égypte s’est emparé de Jérusalem en 1244, et cette perte est 
définitive. L’appel à la croisade est lancé par le pape Innocent IV. 
L’armée croisée, menée par Louis IX, débarque à Chypre, prend Damiette 
et veut conquérir l’Égypte, mais les Francs sont battus à Mansourah ; le 
roi est fait prisonnier et rançonné. Il lui faudra rendre Damiette. La hui- 
tième croisade 1 2 sera appelée par Urbain IV à la suite des opérations du 
sultan mamelouk Baybars qui s’empare d’Antioche en 1268 et, après la 
mort de Louis IX devant Tunis, de la Syrie, de Césarée, de Jaffa, du mont 
Thabor, de Beaufort et du Krak des Chevaliers, en 1271. Pressé par 
Édouard d’Angleterre, le sultan accorde une trêve aux Latins, mais Acre 
tombe définitivement en 1291 : sa chute signe la fin des États latins 
d’Orient. 

A ce parcours chronologique est liée la constitution progressive, mais 
constamment menacée, des États croisés. Baudouin de Boulogne, appelé 
par des chefs arméniens, constitue le début du comté d’Édesse, formé de 
seigneuries arméniennes placées sous la domination d’un baron franc. Il 
s’agit d’un «état féodal dont les cadres sont latins 3 ». La principauté 
d’Antioche est due à Bohémond de Sicile : les croisés s’étaient emparés 
d’Antioche, et Bohémond s’y installa non sans difficulté. Le comté de 
Tripoli fut constitué plus tard par Raymond de Saint-Gilles qui s’empara 
de Tortose en 1101 et assiégea Tripoli. Le royaume de Jérusalem fut 
fondé par les croisés qui avaient confié la garde de leurs possessions à 
Godefroy de Bouillon : il devint le protecteur laïc d’une seigneurie ecclé- 
siastique. A sa mort, son frère Baudouin, appelé d’Édesse, est couronné 
roi de Jérusalem 4 . Jean Richard parle à juste titre de « l’idée d’une dynas- 
tie latine installée sur le trône de David et de Salomon 5 ». 

Dans l’ensemble, ces États semblent se constituer indépendamment les 
uns des autres. Pourtant, à voir les choses de près — comme le comte 
d’Édesse, Baudouin I er d’abord, puis Baudouin II, est roi de Jérusalem — , 


1. On lira avec grand profit l'ouvrage récemment paru de Jacques Le Goff, Saint Louis, 
Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 1996. 

2. Dite « dernière croisade » : cette désignation concerne la série des grandes entreprises, 
mais n’exclut pas les tentatives des croisades ultérieures. 

3. Pour l'ensemble de la question, voir Jean Richard, « Vie et mort des États croisés », 
dans Les Croisades, éd. cit., p. 157-166. 

4. Il reçoit le titre de « rex Latinorum Hierusalem ». 

5. J. Richard, art. cité, p. 161. 



XXIV 


INTRODUCTION GÉNÉRALE 


ce roi est suzerain des trois autres principautés. Chaque État est formé sur 
le modèle féodal : une aristocratie franque, de rite latin, superposée à une 
société de Syriens chrétiens. Les musulmans peuvent conserver leur culte, 
mais ne gouvernent aucunement. Pour l’occupation de l’espace oriental, 
l’effet en est l’édification d’un ensemble remarquable de forteresses dans 
les zones particulièrement vulnérables. 

Dans ce Proche-Orient, l’Égypte se confirme comme un véritable 
empire dont le souverain est un khalife soumis à un sultan mamelouk. 
Son but est de repousser les Mongols, battus en 1260, mais qui n’aban- 
donnent pas les hostilités, et les Francs leur prêtent main-forte. Déjà pour 
la campagne de 1 260 les Mongols avaient été soutenus par le roi chrétien 
d’Arménie et le prince d’Antioche. Deux ans plus tard, le chef mongol de 
Perse demande à Louis IX de l’aider à lutter contre Le Caire. Le sultan 
rompt alors les trêves, saccage la Galilée et la banlieue d’ Acre, et à partir 
de 1265, s’empare des places franques, dont certaines pourtant étaient 
remarquablement fortifiées. En 1266, il s’attaque à Safet, forteresse des 
Templiers : ce fut un grand massacre. En 1272 seulement, il conclut des 
trêves avec des États bien affaiblis. L’Occident chrétien s’en émeut. Les 
ambassadeurs de Byzance et ceux des Mongols de Perse assurent du 
soutien de leurs souverains. Finalement, il semble bien que la chute des 
États francs ait été causée par l’affrontement de l’Empire mongol et de 
l’empire d’Islam 1 . Et de tous ces efforts devenus vains, des vestiges 
peuvent encore témoigner. Les châteaux des croisés ont résisté au temps. 
Le Krak des Chevaliers reste la plus illustre de ces traces de la Syrie 
franque. 

LA CROISADE ET LA CHANSON DE GESTE 

Autre chose est de vivre l’événement, de s’y illustrer, d’y mourir ou 
d’y voir mourir ses proches, autre chose en est le récit. La chanson de 
geste et la chronique sont les lieux privilégiés de cette parole. 

Or, dans le contexte d’une guerre sainte, le genre narratif de la chanson 
de geste prend un statut particulier, car l’action y est proche de la réalité 
des croisés et du motif de la terre convoitée pour sa richesse, et bien au- 
delà, elle concerne la mémoire de la chrétienté. François Suard le précise, 
« la thématique guerrière, l’idéal héroïque » s’y articulent admirable- 
ment. Les chansons de geste, comme genre narratif, accueillent l’enthou- 
siasme militant des premières croisades 2 . Certes la chanson de croisade 
s’intégre dans la tradition épique, et on ne saurait la lire ou l’entendre sans 
se glisser à la place de l’auditoire médiéval, sans ramener à la mémoire 


1. Pour l’extension des États latins avant leur démantèlement, voir dans ce volume la 
carte, p. lxvi-lxvii 

2. Voir François Suard, « L’épopée », dans Précis de littérature française du Moyen Âge , 
sous la direction de Daniel Poirion, Paris, PUF, 1983, p. 60 sqq. 



INTRODUCTION GÉNÉRALE 


XXV 


l’importance de la relation du vassal et de son seigneur, la place du 
lignage, la valeur de l’exploit dans la littérature épique. L’organisation 
des chansons de geste en cycles, qui caractérise le genre, se reconnaît 
dans la chanson « de croisade 1 », car c’est bien au genre épique ainsi 
constitué que se rattache le « cycle de la croisade » dont le lien avec l’évé- 
nement contemporain est explicite. Dans les chansons de croisade enfin, 
le genre épique laisse deviner les tensions et les mutations des structures 
d’un pouvoir : le thème de la croisade maintient la belle représentation 
d’un mythe de pouvoir 2 . 

Outre ce lien à la matière même du récit, on trouve dans les chansons 
de la croisade les procédés bien connus de la communication prétendue 
orale dont l’écrit veut rendre compte, l’accent insistant sur le rôle de la 
mémoire pour la transmission des exemples héroïques susceptibles de 
consolider l’esprit de la communauté 3 . Ici la chanson de geste remplit 
bien son rôle de « littérature de guerre », au travers des exploits accomplis 
par les chrétiens et par les Sarrasins. Mais, pour suivre encore François 
Suard, « la fiction épique déréalise l’histoire et réalise la légende 4 ». Il 
est en effet une différence « entre un récit sur un événement historique 
écrit par un historien, et ce qui est écrit ou chanté dans une chanson de 
geste [...]. Toute la littérature sur les croisades est une littérature pour 
l’Occident, pour un public qui veut savoir ce qui se passe dans les lointai- 
nes terres d’Orient où sont allés les grands seigneurs et les petits croi- 
sés 5 ». Dans la tradition, la chanson de geste avait toujours pour objet 
la lutte contre les Sarrasins, fût-ce à travers un détournement qui fait de 
Guillaume d’Orange un héros qui à la fois conquiert « la dame et la cité ». 
À la lumière de cette matière guerrière qui prend peu à peu une dimension 
romanesque, on peut observer le large champ des fictions qui font état de 


1 . On se souviendra de la matière épique organisée en cycle du roi, autour de Charlema- 
gne — telle la Chanson de Roland — , du cycle des Narbonnais, dont le héros le plus célèbre 
est Guillaume d’Orange, enfin du cycle dit des Vassaux rebelles. 

2. « Le mythe impérial a finalement besoin de_ la croisade pour survivre », D. Boutet et 
A. Strubel, La Littérature française du Moyen Age , p. 25 (Bibliographie générale). Voir 
des mêmes auteurs Littérature, politique et société. Moyen Age, PUF, 1979. Pour un accès 
commode au système littéraire du xn e et du xm* siècle, on consultera La Littérature fran- 
çaise du Moyen Age, Michel Zink, PUF, 1 992. 

3. Sur tous ces points, voir François Suard, op. cil., p. 60 sqq. 

4. François Suard, op. cit., p. 64. 

5. Martin de Riquer, table ronde dirigée par Daniel Poirion, Au carrefour des routes 
d'Europe : la Chanson de geste, t. II, p. 201 , et il poursuit : « Villehardouin veut expliquer la 
grande politique de la croisade, les événements historiques réels sous l’aspect de la stratégie 
militaire, pour que les grands seigneurs restés en Occident apprennent ce qui est advenu en 
Orient. Mais il y a aussi l’humble croisé, dont le rôle est essentiel, car pour une expédition 
on compte surtout sur le bas peuple. Il faut maintenir ce bas peuple dans l’illusion. Or il ne 
lit pas, ne sait même pas lire, parfois ; pour son information il dépend de la chanson de 
croisade, des jongleurs qui jouent le rôle de journalistes, de rapporters (reporters d’aujour- 
d’hui) », ibid., p. 203. 



XXVI 


INTRODUCTION GÉNÉRALE 


la croisade durant les xm c et xiv e siècles, et jusqu’au milieu du xv e siècle 
Ainsi — ce livre en témoigne — l’épopée de la croisade ne saurait être 
considérée comme un sous-genre de l’épopée traditionnelle. Au contraire, 
ces chansons permettent d’apprécier la vitalité d’une forme narrative, 
puisqu’elles en attachent le fond à des genres proches, comme la chroni- 
que, la vie de saint, le roman de chevalerie, voire des motifs de conte 1 2 . 

Pour l’ensemble des épopées de la croisade dans le domaine français, 
des contributions importantes 3 éclairent notre connaissance des textes : 
c’est ainsi que K. H. Bender situait le premier cycle de la croisade « entre 
la chronique et le conte de fées », formulation d’apparence provocante. 
Comment en effet faire la part de l’histoire, du fait réel et d’un vécu 
authentifié — ou presque — par les hommes de l’époque, et la part de 
l’irréel, celle du conte et du merveilleux ? Godefroy de Bouillon et 
Saladin, deux personnalités centrales — à la fois de l’histoire et de la 
légende — , constituent les pivots autour desquels l’écrit déploie ses 
grandes fresques. Ces figures sollicitent la cristallisation de la légende et 
du romanesque ; Godefroy et Saladin permettent d’ancrer le récit dans la 
succession des événements qui font l’objet des chroniques, tout en accor- 
dant à l’imaginaire la liberté de constituer autour du héros réel, bénéfique 
ou redoutable, des élaborations de type légendaire et romanesque. Si 
Godefroy de Bouillon est le fondateur du royaume latin de Jérusalem, 
Saladin est le grand adversaire qu’affronte l’armée des chrétiens, le des- 
tructeur du royaume de Jérusalem. 

Les Etats croisés, on l’a vu pour la réalité historique, naissent et dispa- 
raissent au sein d’une fourchette de deux siècles. Voici les éléments à 
partir desquels le phénomène d’une littérature de croisade a pu donner ses 
fruits. Les événements principaux que développent les épisodes épiques 
sont la première croisade, à la suite de laquelle est fondé le royaume de 
Jérusalem, puis les affrontements, vers le milieu du xii e siècle, avec les 
forces sarrasines, qui révèlent la fragilité des conquêtes chrétiennes. La 
première perte de Jérusalem en 1187 est réparée par la troisième croisade, 
qui permet la fondation du second royaume de Jérusalem. La Terre sainte 
est définitivement perdue en 1291 et les espoirs sont abolis vers l’an 
1300. Si par la suite l’idéal de la croisade se révèle tenace, comme le 
prouvent les nombreuses exhortations et les rêves dans la longue durée, 
ce ne sont plus que vœux et illusions. 

Ainsi « les épopées de la croisade sont restées des documents précieux 
moins pour l’histoire événementielle que pour l’histoire de la littérature 


1 . Voir par exemple Florent et Octavien, La Belle Hélène de Constantinople , le Roman 
de Charles de Hongrie, bien d’autres encore. 

2. Voir l’ensemble des contributions du colloque d’Amiens de 1978, Littérature et 
Société au Moyen Age, Amiens, en particulier p. 160. 

3. A la suite de S. Duparc-Quioc (Le Cycle de la Croisade, Champion, 1955) et aux côtés 
de F. Suard. 



INTRODUCTION GÉNÉRALE 


XXVII 


et des mentalités collectives 1 ». La littérature de croisade se structure en 
deux cycles dont l’élaboration s’étend sur quatre siècles : ce qu’il est 
convenu d’appeler « le premier cycle » concerne la période des xn e et 
xm e siècles qui voient les entreprises chrétiennes se risquer en Orient. Le 
« deuxième cycle » reprend les mêmes périodes, mais il permet l’élabora- 
tion littéraire des siècles suivants, le xiv e et le xv e siècle, qui illustrent la 
vie tenace d’un « esprit de croisade 2 ». La « continuation » littéraire que 
constitue ce deuxième cycle témoigne des profondes incidences de l’évé- 
nement dans les esprits, dans l’image de soi, dans la fascination pour des 
terres découvertes, et qui cette fois appartiennent à l’ Autre. 

Objet de la nostalgie des temps forts de la chrétienté, l’idéologie de la 
croisade jouira de la longue durée 3 : il suffit d’évoquer les grandes fêtes 
de la cour de Bourgogne, les fameux Vœux du Faisan prononcés au cours 
du banquet de Lille fastueusement organisé par le duc Philippe 4 . Le Vœu 
du Faisan révèle un superbe effort de propagande : scénarios, rôles, tapis- 
series, pantomimes, « entremets », « qui tous faisaient allusion au triste 
sort qui menaçait la chrétienté 5 ». Mais ces festivités n’eurent pas de 
résultat : le temps des croisades était révolu. 

Pour revenir à la constitution de cette littérature de croisade — témoin 
s’il en est de l’effet produit non seulement sur la conscience morale des 
contemporains, mais sur l’inventivité des poètes de l’époque et sur ceux 
qui devaient en perpétuer le souvenir — , un ensemble important de textes 
est présenté dans ce volume. Du premier cycle, on trouvera La Chanson 
d’Antioche et La Conquête de Jérusalem. Le premier de ces textes a été 
situé entre la chronique et l’hagiographie : c’est un événement littéraire, 
car pour la première fois dans le genre épique, l’histoire contemporaine 
est cernée de façon directe 6 . Ce sont des personnages contemporains de 
la première croisade qui apparaissent ici. Dans l’autre texte, en revanche, 
la tradition de la chanson de geste apparaît plus nettement. La Conquête 
de Jérusalem se situerait plutôt entre l’épopée et l’historiographie : la 
fidélité aux événements de l’histoire cède le pas à la séduction de la forme 


1. K. H. Bender, « La geste d’Outremer ou les épopées françaises des croisades », dans 
La Croisade : réalités et fictions. Actes du colloque d’Amiens de 1987, p. 30. 

2. Nous renvoyons ici encore aux études très pertinentes de K. H. Bender dans le Grun- 
driss des romanischen Literaturen des Mittelalters, volume III, et Les Epopées romanes, 
tome 1/2, fascicule 5, p. 35-87. 

3. On pourra se reporter, pour ces rêves de croisade durant le Moyen Age tardif, au 
volume Splendeurs de la cour de Bourgogne, en particulier aux contributions de Bruno Lau- 
rioux et de Colette Beaune, Robert Laffont, collection « Bouquins », 1995. 

4. Le nom de la fête vient de l’oiseau emblématique, le faisan, sur lequel Philippe jure 
de partir en Orient, comme Alexandre le créateur de la chevalerie l’avait fait avant ses 
conquêtes. 

5. Splendeurs de la cour de Bourgogne, ibid., C. Beaune, p. 1133. 

6. Alors que la chanson de geste s’attache généralement à « l’époque lointaine des Caro- 
ligiens » (K.H. Bender, « La geste d’Outremer... », p. 20). 



XXVI11 


INTRODUCTION GÉNÉRALE 


narrative Si le récit s’intéresse à une gamme très large de la société des 
hommes concernés par la croisade — « des couches les plus basses de la 
société jusqu’au niveau le plus élevé de la féodalité 1 2 » — , le style épique 
l’emporte pourtant sur la fresque sociale. 

Progressivement, on le verra, les thèmes de la croisade rejoignent 
l’évolution du genre épique. Des textes se composent qui s’attachent à la 
biographie de Godefroy et à la dynastie de Bouillon. La chanson de geste 
tend au romanesque, comme en témoignent Le Chevalier au Cygne et les 
textes qui sont attachés à ce noyau légendaire. Vers 1200 en effet, des 
poèmes épiques développent la jeunesse du héros et les éléments dynasti- 
ques autour de la glorieuse figure. Mais les dernières épopées du premier 
cycle se rapprochent de l’histoire proprement dite : elles prennent pour 
objet l’histoire du premier royaume de Jérusalem. Cet intérêt pour ce que 
les chroniqueurs ont pu connaître de leur côté pourrait s’expliquer 
— c’est une hypothèse — par la conscience du danger que représente 
l’activité des Mamelouks 3 . En tout état de cause, le phénomène remar- 
quable pour le développement du genre épique fut donc le rapprochement 
avec la politique et l’historicité : la société occidentale chrétienne, avec 
les risques qu’elle osait prendre, déterminait le jeu des formes littéraires 4 . 
Et lorsque les figures héroïques s’organisent autour d’une généalogie et 
sur sept générations, les figures historiques se mêlent aux figures de la 
fiction 5 . Dans le deuxième cycle de croisade, le matériau épique s’élargit 
et se réorganise : il s’agit de Y Histoire du Chevalier au Cygne et Gode- 
froy de Bouillon, de Baudouin de Sebourg et du Bâtard de Bouillon 6 , 
enfin d’un texte en vers dont le héros était Saladin et dont il ne nous est 


1. Nous renvoyons ici à l’introduction de Jean Subrenat pour le récit qu’il a traduit et 
présenté, La Conquête de Jérusalem. 

2. Voir K. H. Bender dans Actes du colloque Littérature et Société au Moyen Age, « Les 
épopées de la croisade ou la gloire épique du peuple dans La Conquête de Jérusalem », 
p. 159-176 : p. 163 : « ... le peuple et les pauvres forment une force indépendante des hauts 
aristocrates, des nobles moyens et petits, peu nombreux, des ermites et des clercs, tous nom- 
mément cités, ainsi que du groupement des chevaliers. Cette apparition du peuple comme 
une force propre, c’est un phénomène tout à fait nouveau pour une chanson de geste ! » 

3. Les Mamelouks sont des esclaves turcs et caucasiens, qui furent d’abord des gardes 
du corps des sultans. Ils furent achetés au xn* siècle et amenés en Égypte. En 1249, les 
Mamelouks assassinent le sultan et imposent leur propre domination en Egypte et en Syrie. 
Pour la période plus tardive, on pourra consulter le document extrêmement intéressant 
d’Emmanuel Piloti. A l’époque des croisades, les Mamelouks menaçaient le deuxième 
royaume de Jérusalem. 

4. Voir sur ces points l’ensemble des publications de K.H. Bender, dans la Bibliographie 
générale. 

5. K.H. Bender, « La geste d’Outremer... », p. 24 ; les deux premières générations sont 
composées uniquement de personnages fictifs, et la troisième génération fait place aux 
figures historiques. Ainsi se dessine « une tendance à l’historicité dans cette généalogie qui 
a été créée tout au long du xm' siècle ». 

6. Cette chanson de geste est traduite et introduite dans le présent volume par Jean 
Subrenat. 



INTRODUCTION GÉNÉRALE 


XXIX 


resté qu’une version en prose, Saladin'. Ainsi, pour l’ensemble de ces 
poèmes, on a pu dire qu’au premier cycle est assignée la tâche de dire, 
par une élaboration littéraire, le prestige des premiers croisés, à travers 
Godefroy de Bouillon et son lignage ; au deuxième cycle est assignée la 
belle mission d’exalter la chevalerie chrétienne à travers celui même qui 
l’a vaincue, le très grand Saladin. 

Pour le lecteur qui s’attachera à ce genre premier de notre littérature 
qu’est la chanson de geste, souvent perçue comme un genre stéréotypé, 
le phénomène littéraire à retenir est que la chanson de croisade n’exploite 
pas le prestige de l’époque carolingienne. L’époque contemporaine est 
directement concernée ; il s’agit de la première croisade et des héros qui 
en ont fait la gloire. En outre, jusque lors les lois de la chanson de geste 
étaient telles que seuls des héros de la très haute noblesse l’animaient par 
leurs exploits : plus proche des hommes de l’époque, la chanson de croi- 
sade s’attache à des personnages moins prestigieux. Pierre l’Ermite, pré- 
dicateur de cette croisade, joue un rôle aussi important que les grands. 
C’est ici qu’apparaissent les Tafurs et les Ribauds, que La Chanson d’An- 
tioche mettait déjà en scène. Les Tafurs sont des asociaux, qui constituent 
des combattants de très grande efficacité 2 3 . Un personnage de la haute 
noblesse, Thomas de Marie, se fait vassal du roi des Tafurs, car il souhaite 
entrer le premier à Jérusalem. Ce roi donne à Godefroy la couronne d’épi- 
nes et c’est de lui encore que Godefroy veut tenir Jérusalem : 

Jérusalem voit tenir de lui et de son don l . 

Par la suite, le roi des Tafurs veut rester en Palestine pour défendre le 
Saint-Sépulcre 4 . 

On voit combien la malléabilité de la forme épique permet d’intégrer 
le fonds historique ; la constitution des chansons de croisade est un phé- 
nomène complexe et fascinant, aussi bien pour le médiéviste que pour le 
lecteur contemporain, aux yeux de qui la chanson de geste bien souvent 
apparaît comme un genre figé et peu mobile dans l’usage de la tradition 5 . 


1. Également traduite et présentée dans le présent volume, par Michehne de Combarieu. 

2. Voir les chansons de croisade traduites dans le présent volume par Jean Subrenat et 
Micheline de Combarieu. 

3. Vers 4842. 

4. Les sources historiographiques latines, rappelle K..H. Bender(op. cil., p. 166), relatent 
que les croisés pauvres étaient tout à fait prêts à rester en Terre sainte, et bien plus que les 
croisés nobles. 

5. La célèbre Chanson de la croisade albigeoise suit l’exemple de La Chanson d'Antio- 
che : elle s’intéresse aux événements qui se déroulèrent entre les années 1208 et 1219, et 
fut composée par un poète proche des croisés, du moins pour le début du texte ; la suite fut 
composée par un poète anonyme de Toulouse, proche du camp méridional. 



XXX 


INTRODUCTION GÉNÉRALE 


ESPACES LITTÉRAIRES 

Un fait important, on le voit, est le lien de l’Histoire et de la légende. 
Le second cycle de la croisade s’attache aux origines familiales de Gode- 
froy de Bouillon : son ancêtre mythique est le Chevalier au Cygne. Par 
l’intégration de ce schème de contes, la matière épique intégrerait-elle 
une tendance au romanesque ? La séduction de ces schèmes renvoie au 
mythe de la naissance du héros '. C’est dire que pour un récit qui se veut 
véridique, le mystère des légendes inquiète, et l’auteur de La Chanson du 
Chevalier au Cygne et de Godefroy de Bouillon souligne que son récit 
n’est pas un roman de la Table ronde, mais une histoire véritable : 

Segnor, oiiés por Dieu, le pere espiritable, 

Que Jhesus vos garisse de la main au diable ; 

Tés i a qui vos content de la reonde table, 

Des mantiaux engoulés de samis et de sable ; 

Mais je ne vous veux dire ne mençogne ne fable ; 

Ains vos dirai canchon, ki n 'est mie corsable, 

Car ele en l’estoire, ce est tout véritable 1 2 . 

Beatrix, l’épouse du roi de l’île de Mer, calomnie une mendiante : on 
ne peut avoir de jumeaux sans péché de commerce sexuel avec deux 
hommes. Mais elle-même est enceinte et accouche de sept enfants : 
chacun porte au cou un chaîne d’argent. La belle-mère décide de faire 
périr les enfants merveilleux 3 , en l’absence du père à qui l’on fait croire 
que la reine a accouché de chiots. Les enfants sont exposés près d’une 
rivière où un ermite les recueille. La vieille reine les découvre, leur fait 
enlever leurs colliers. Voici les enfants changés en cygnes. Le septième, 
qui a pu garder son collier, va visiter ses frères : il apprend qu’il est fils 
de roi, l’ermite lui découvre son origine et lui confère un nom, Elyas 4 . 
L’enfant redonne les colliers à ses frères qui reviennent à la forme 
humaine, sauf l’un dont le collier a été fondu et qui restera cygne. Elyas 
épouse la dame de Bouillon, leur fille épouse le comte Eustache de Boulo- 
gne : elle sera mère de trois fils illustres, Eustache, Godefroy et Baudouin. 

Si la littérature de croisade est liée à l’histoire, elle y mêle volontiers 
la légende et use de motifs tirés de la littérature, de la culture de l’époque, 
avec les entrelacements de registres dans lesquels puise le récit de croi- 
sade. Ainsi le motif de la « reverdie », connu de la lyrique tout comme 
d’un début de récit chez Chrétien de Troyes, inaugure Le Bâtard de Bouil- 


1. Voir Otto Rank, Le Mythe de la naissance du héros (Bibliographie générale). 

2. La Chanson du Chevalier au Cygne et de Godefroy de Bouillon , laisse I, éd. 
Ch. Hippeau. 

3. Ibid. , laisse III : « Au naistre des enfants » ; VII : «fees i avoit / Qui les enfans desti- 
nent que cascun avenroit. / Ensi que li uns enfes après l’autre nais soit, / Au col une caîne 
de fin argent avoit. » 

4. Ibid., laisse III. 



INTRODUCTION GÉNÉRALE 


XXXI 


Ion'. De très beaux tableaux sollicitent le regard émerveillé, en mettant 
en scène les destriers, les bannières d’or et d’azur, les lances et les 
blasons. Ainsi les armées s’avancent dans l’espace d’Orient. Dans La 
Conquête de Jérusalem, apparaît la cité de Jérusalem, avec « ses murail- 
les, ses donjons, ses hautes tours de pierre, ses brillantes tentures 1 2 ». Et 
le regard du croisé rêve à des merveilles du jardin oriental ainsi qu’à la 
prospérité de sa propre terre, face à la terre désertique dont le comte de 
Flandre se demande comment Jésus, le fils de Marie, a pu y vivre : 

On devrait y trouver encens, pyrèthre, garingal, gingembre, roses fleuries, herbes 
médicinales pour soulager les hommes. J’aime mieux la grande seigneurie 
d'Arras, les grandes routes d’Aire et de Saint Pol, les pêches abondantes dans 
mes beaux viviers que toute cette terre et la ville antique. 

Les monts de Roncevaux ont été célébrés, car Roland y mourait d’une 
mort glorieuse. L’espace des chansons de geste de la croisade, s’il est 
moins dramatique, impressionne l’auditeur ou le lecteur, d’une part parce 
que la chrétienté y déploie ses armées et ses fastes, d’autre part parce que 
l’Orient fascine. Jérusalem est le lieu par excellence de la nostalgie, de 
l’émerveillement, du désir et du désespoir. On ne s’étonnera pas de 
trouver la ville prestigieuse évoquée dans les poèmes des trouvères, mais 
les chansons de geste font plus que l’évoquer : elle est mise en scène 
comme le lieu par excellence où le Sarrasin redouté attend son adversaire, 
où le chrétien enfin couronné par la victoire devient fondateur d’un 
royaume. 

Au-delà de Jérusalem, les paysages d’Orient deviennent « landes » ou 
« champs », où la chevalerie occidentale arbore ses emblèmes, fait 
claquer ses bannières et ses oriflammes. Les armées sont accompagnées 
de tentes, d’abris, de chaudrons, de fourneaux. Les ambitions de conquête 
sont à l’aune des espaces envahis : dans La Conquête de Jérusalem, les 
armées « avancent à travers les plaines de Syrie, dépassent la riche cité 
de Damas, laissant sur leur gauche Tibériade pour prendre la direction de 
La Mecque ». 

A parcourir ces grandes fresques de la Terre sainte, grâce au talent de 
leurs auteurs, on n’oublie guère que le temps des croisades vit se dévelop- 
per en Occident la littérature en langue vernaculaire : Floire et Blanche- 
flor, le Roman de Thèbes, le Roman de Rou, le Roman de Troie pendant 
la deuxième croisade ; entre la deuxième et la troisième croisade. Chré- 
tien de Troyes, Gautier d’Arras, Marie de France composent leurs 


1 . Laisse I : « C’était la belle saison, le début du mois de mai : les prés sont en fleurs, les 
oisillons chantent, les amants se réjouissent de leur sort [...] c’est à cette époque de l’année, 
seigneurs, que se réunirent dans le temple de Salomon le roi Baudouin le propre frère de 
Godefroy de Bouillon, Tancrède, Bohémond, Corbaran d’Olifeme au clair visage, Huon de 
Tibériade, Pierre l’Ermite, Baudouin de Sebourg au cœur de lion et ses trente bâtards de 
grande renommée. » 

2. La Conquête de Jérusalem, laisse VII. 



XXXII 


INTRODUCTION GENERALE 


poèmes ; le temps de la quatrième croisade est celui des Continuations de 
Perceval , et celui des récits en prose. La cinquième et la sixième croisade 
sont parallèles aux grands accomplissements en prose, le Lancelot, le 
Perlesvaus, la Quête du saint Graal. Ici aussi la croisade a pu suggérer 
des accents nouveaux. À travers les vers d’amour et leurs motifs conve- 
nus, on peut cerner l’événement : « Beau doux ami [dit la dame à l’ab- 
sent], comment pourrez-vous endurer le grand regret de moi sur la mer 
salée, puisque rien ne pourrait décrire la grande souffrance qui m’est 
entrée au cœur 1 ? » 

Très proche des événements, la chanson de croisade parle ainsi d’un 
événement réel et communautaire, avec les échos de la vie individuelle, 
qui s’exprime par la plainte, la douleur de devoir quitter sa dame, ou l’in- 
dignation du chrétien qui s’alarme de l’indifférence et de la lâcheté de ses 
contemporains face à l’importante mission de la croisade. La chanson de 
croisade est liée aux émotions collectives et individuelles de l’Occident 
chrétien. Le rapport avec l’actualité est parfois très clair. La première 
croisade, qui aboutit à la prise de Jérusalem, n’a légué au temps aucune 
chanson, mais on sait, par les pages d’un chroniqueur, que des croisés 
auraient alors chanté une chanson appelée «chanson d’outrée» («en 
avant ! »), cri de guerre des croisés. La deuxième croisade, qui fut un 
échec, est évoquée par une seule chanson anonyme 2 . La troisième croi- 
sade en revanche inspira un nombre plus important de poèmes. Sous l’in- 
fluence des troubadours et de la canso, les poètes du Nord, les trouvères, 
ont composé des poèmes, et leurs noms sont connus : Huon d’Oisi, le 
Châtelain de Cambrai, Conon de Béthune, le Châtelain de Coucy. Les 
croisades ultérieures ont suscité quelques pièces lyriques 3 . De la sixième 
croisade en particulier on a conservé quatre chansons d’un très grand sei- 
gneur, d’un illustre trouvère, Thibaut de Champagne. Deux autres 
poèmes ont été composés dans son entourage, et enfin trois chansons ano- 
nymes ont été écrites à l’occasion de la croisade menée par Saint Louis 4 . 

La chanson de croisade peut être une sorte de poème politique, proche 
du sirventès de pays d’Oc : les poèmes parlent de l’angoisse du chrétien 
face à une terre ravagée où le Christ a souffert la Passion. Il s’agit alors 
de venger le Crucifié, l’appel et l’exhortation viennent de Dieu même. 
Quant aux auteurs de ces poèmes, certains ont été des seigneurs-croisés, 
des seigneurs-poètes, d’autres des clercs ou des jongleurs ; l’audience, si 
l’on suit l’accent des textes, pourrait avoir été faite de chevaliers, ou d’un 
public plus populaire. 


1. Voir J. Bédier et P. Aubry, Les Chansons de croisade , p. 287-289 (Bibliographie 
générale). 

2. On lira au début de ce volume la traduction de la chanson « Chevalier, mult estes 
guariz ». 

3. Ainsi, celle de Hugues de Berzé, seigneur bourguignon. 

4. La septième croisade. 



INTRODUCTION GÉNÉRALE 


XXXIII 


Dans l’engagement au départ se devine le vécu, voire le drame, et la 
chanson de croisade rejoint alors le registre de la chanson qui parle de la 
fin’amor , de l’amour parfait. Le chevalier-poète, conscient de son devoir 
de croisé, déplore la séparation d’avec sa dame, car il n’est pas facile de 
concilier le service de Dieu et celui dû à la dame Enfin, la chanson de 
croisade peut réellement être un poème de départ : la longue séparation 
envisagée concerne alors les dangers de l’entreprise et l’incertitude de son 
issue. Parfois le poème préfigure le chant de deuil. Genre « pluridimen- 
sionnel », comme le formulait Pierre Bec, la chanson de croisade, qui 
repose indiscutablement sur l’événement de l’histoire, touche ainsi à plu- 
sieurs genres lyriques : au chant d’amour de l’amant, à la complainte de 
femme, au chant politique 1 2 . 

CHRONIQUES 

Prête-t-on l’oreille au conteur de la La Conquête de Jérusalem , il 
affirme de sa chanson : « Personne n’en a encore composé ni entendu de 
semblable. » La croisade attache le mérite à la guerre sainte, car Dieu sait 
rétribuer celui qui l’a bien servi : 

De même qu'un roi, lorsqu’il réunit sa cour, prend souci des grands, de même 
Dieu là-haut accorde sa joie à l’âme dont le corps l’a bien servi. Un roi fait asseoir 
ducs et comtes à côté de lui et accepte les pauvres chevaliers à sa cour ; chacun 
prend la place qu’il peut tenir. Ainsi en est-il des âmes, je peux bien vous l’affir- 
mer, car Dieu placera les meilleurs à côté de lui pour leur partager ses bienfaits 3 . 

La gravité est le ton majeur d’une chronique. L’énonciation est centrée 
sur un locuteur qui veut dire une vérité et affirme l’authenticité de sa 
parole. Ici la réalité historique de la croisade semble cernée, traquée et 
vérifiée 4 . «Les historiographes marchent entre deux précipices», dit 
Guillaume de Tyr, car il s’agit de « rapporter sans l’altérer la suite des 
actions et ne pas s’écarter de la règle de la vérité ». 

L’écrit des chroniques occupe une large place dans le présent volume. 
Pourtant, dans l’abondance des textes, un choix a été fait, et deux voix en 
ont eu le privilège : l’une est celle du grand historien du xn e siècle, qui 
relate l’histoire de l’Orient latin depuis sa conquête par les croisés jus- 
qu’en 1 183. L’autre voix est celle de Robert de Clari, petit seigneur de 


1 . Jean Frappier voyait là une tension que pour sa part Pierre Bec estime moins évidente : 
il semblerait plutôt que la chanson de croisé se greffe sur un chant d’amour, ou inversement. 

2. Voir Pierre Bec, La Lyrique française au Moyen Age, p. 157 (Bibliographie générale). 

3. Le Bâtard de Bouillon, laisse XX. 

4. Voir le Prologue de Guillaume de Tyr : il importe de « ne pas laisser ensevelir dans le 
silence et tomber dans I ’oubli les actions qui se sont passées autour de nous durant un espace 
d’environ cent ans, mais, d’une plume appuyée, en conserver diligemment le souvenir pour 
la postérité ». On lira dans le présent volume la Chronique de Guillaume de Tyr (Historia 
rerum in partibus transmarinis gestarum), traduite et présentée par Monique Zemer. 



XXXIV 


INTRODUCTION GÉNÉRALE 


Picardie « qui se fond dans la masse des croisés 1 ». Robert de Clari dit 
avoir raconté « l’exacte vérité » et avoir « passé sous silence une bonne 
partie, ne pouvant tout rappeler ». Son œuvre sera lue en regard de la 
Conquête de Constantinople relatée par Geoffroi de Villehardouin, 
homme politique important dont la chronique accueille, par sa facture lit- 
téraire, les divers registres de l’écrit ; elle se fait l’écho de la chanson de 
croisade, de l’historiographie en vers et des romans antiques. Maréchal 
de Champagne, il se croisa aux côtés de son seigneur le comte Thibaut III, 
en 1 199. Négociateur, orateur habile, homme d’ambassades, homme de 
guerre, il fut chargé de protéger Constantinople. Sa chronique de la qua- 
trième croisade va de la prédication de Foulques de Neuilly en 1 198 à la 
mort de Boniface de Montferrat. Villehardouin impose la langue vernacu- 
laire dans l’historiographie : le chroniqueur donne à son récit « la forme 
la plus apte à dire la vérité 2 ». 

On suivra également le regard et le savoir d’Hayton, neveu du roi d’Ar- 
ménie, religieux prémontré à Chypre, dont La Fleur des histoires de la 
terre d’Orient, après une description des royaumes d’Asie, s’attache à 
l’histoire des dynasties arabes et turques, puis à l’histoire des Mongols 
depuis Genghis Khân, et enfin — ce qui nous intéresse particulièrement 
ici — à un traité sur la croisade. Lui aussi suit avec précision les faits et 
les dates, et son traité reste l’une des meilleures sources pour la connais- 
sance du Proche-Orient à la fin du xm e et au début du xiv e siècle 3 : 

Moi, frère Hayton, je dois traiter ce sujet sur ordre du seigneur pape et dire qu’en 
vérité les chrétiens ont une raison juste de faire la guerre aux Sarrasins et à la 
lignée prostituée de Mahomet, car ils ont occupé leur héritage, la Terre sainte, 
promise par Dieu aux chrétiens et tiennent le Saint-Sépulcre de Notre Seigneur 
Jésus-Christ qui est à la source de la foi chrétienne. 

C’est en effet sur l’ordre du pape Clément V qu’il dit avoir écrit ce 
traité sur « le passage en Terre sainte ». 

Pour esquisser l’abondance des chroniques, on rappellera ici que la pre- 
mière croisade a été relatée par Raymond d’Aguilers 4 , puis par l’auteur 
des Gesta Francorum et aliorum Hierosolimitanorum, enfin par Pierre 
Tudebode qui aurait, dit-on, plagié l’auteur anonyme des Gesta. Ces trois 
auteurs ont donné à leurs chroniques une physionomie relativement per- 


1 . À son tour il exprime ses scrupules : « Il y eut tant d’autres chevaliers d’ Île-de-France, 
de Flandre, de Champagne, de Bourgogne et d’autres pays qu’il nous est impossible de tous 
vous les citer, de valeureux et preux chevaliers. » On trouvera dans ce volume la traduction 
et la présentation de Jean Dufoumet de La Conquête de Constantinople. 

2. Comme le rappelle Jean Dufoumet dans son Introduction à La Conquête de Constanti- 
nople de Robert de Clari. 

3. Ch. Deluz parle de la connaissance de « l’échiquier compliqué du Proche-Orient » à 
l’époque. Voir ci-dessous la traduction et la présentation de La Fleur des histoires de la 
terre d’Orient, par Ch. Deluz. 

4. Chapelain du comte de Saint-Gilles qu’il accompagna. Le récit qu’il fit de la croisade 
est enthousiaste : il s’agit de V H istoria Francorum qui ceperunt Jherusalem. 



INTRODUCTION GÉNÉRALE 


XXXV 


sonnelle. Foucher de Chartres, chapelain de Bourgogne, a écrit une Histo- 
ria qui parle remarquablement de la croisade des Français du Nord Dans 
le même domaine, Raoul de Caen, qui n’est pas un témoin à part entière, 
tout en ayant fait le trajet pour la Terre sainte, a rédigé des Gesta Tancre- 
di 1 2 . Par la suite, et à partir du début du xn e siècle, des chroniqueurs rédi- 
gent des relations d’une croisade à laquelle ils n’ont pas participé : il en 
est ainsi de Baudri de Bourgueil, de Guibert de Nogent et de Robert, 
moine à Saint-Remi de Reims. Leurs écrits, on l’a souligné, sont égale- 
ment alimentés de souvenirs personnels, et, si l’on suit Gilette Tyl- 
Laborit, ils ont même pris parfois des positions personnelles face aux évé- 
nements et aux hommes 3 . 

De la deuxième croisade, il n’est resté que la relation d’Eudes Deuil, 
qui fut le compagnon de Louis VII, et dont le récit ne va pas au-delà de 
la date de 1 148. La troisième croisade est relatée en langue vernaculaire 
dans Y Estoire de la guerre sainte , long poème en octosyllabes composé 
par un auteur nommé Ambroise, compagnon de Richard Cœur de Lion à 
la croisade 4 . La quatrième croisade bénéficie de la faveur de la prose, au 
début du xm e siècle : il s’agit de Geoffroi de Villehardouin 5 et de Robert 
de Clari, dont le texte intégral est traduit dans le présent volume 6 . La cin- 
quième croisade, hormis la prise de Damiette en 1219, n’a pas laissé de 
trace écrite en langue française, pas plus que la sixième croisade menée 
par Frédéric IL En revanche, la septième croisade — la première que 
mena le roi Louis IX — est remarquablement éclairée par le mémorialiste 
du grand roi, Jean de Joinville, auteur de la Vie de Saint Louis 7 . Dans les 
souvenirs qu’il a dictés, il s’attache aux moments de sa propre vie dans 
l’intimité du roi, relate ses vertus chrétiennes et politiques, ses faits et ses 
propos. Intégrant à ses Mémoires un récit de la croisade, il sait remarqua- 
blement décrire des moments forts de l’expédition, les navires en péril, la 
défense du pont sur le Nil, le départ de la flotte. Il s’agit d’un récit rétros- 
pectif, et les marques de ce discours intéressent très particulièrement les 
historiens de la littérature 8 . Quant à la dernière croisade, ce sont les bio- 
graphies royales qui la prennent en compte. Ainsi la mémoire de la croi- 


1. Texte qui fut traduit au xiii' siècle, abrégé sous le titre Estoire d e Jérusalem et d'Antio- 
che ; il inclut des détails légendaires. 

2. Il était le chapelain de Tancrède. 

3. Gilettre Tyl-Éaborit trace un excellent et riche parcours dans Dictionnaire des Lettres 
françaises. Le Moyen Age, p. 358 à 363 (Bibliographie générale). 

4. Il s'agit là d'un véritable témoin des événements. Son texte fut par la suite traduit en 
latin et intégré dans V Itinerarium peregrinorum et gesta regis Ricardis, de Richard de la 
Sainte-Trinité de Londres, G. Tyl-Laborit, ibid. 

5. Dont le récit sera continué par Henri de Valenciennes. 

6. Voir la présentation et la traduction de Jean Dufoumet. 

7. Voir l’édition et la traduction de Jacques Monfrin, citées plus haut. 

8. Voir dans la Bibliographie générale les articles de Philippe Ménard, Michèle Perret, 
Michel Zink ainsi que l'ensemble des contributions de Jacques Monfrin. 



XXXVI 


INTRODUCTION GÉNÉRALE 


sade appartient à la longue durée, et hors du domaine de la chronique, elle 
sollicitera largement l’imaginaire littéraire 

Ce volume accorde une belle place à Guillaume de Tyr, cet homme 
d’outre-mer qui s’attache aux faits jusqu’à la date de 1 184. Il fut traduit 
et continué, à partir de la date à laquelle il s’arrête, jusqu’en l’an 1197. 
Sa Chronique ainsi augmentée servira de base aux historiens postérieurs. 
Pour les écrits rédigés en terre orientale, on peut lire les Mémoires de 
Philippe de Novare qui suivit le baron de Chypre au siège de Damiette. 
Philippe s’engagea en faveur du parti guelfe à Chypre et en Syrie. Ce 
qu’on appelle les Gestes des Chiprois apparaît comme un ensemble de 
chroniques composées en Orient, dont la seconde partie concerne précisé- 
ment la plume de Philippe de Novare. Cette compilation est au demeurant 
fort intéressante, car elle fut composée en Orient au xm e et au xiv e siècle 1 2 3 . 
Quant à l’Arménien Hayton, sa précieuse Fleur des histoires d'Orient 
s’attache à un fait remarquable de la culture occidentale : le contact et la 
connaissance des Mongols. Henri de Valenciennes, qui prend part à la 
croisade vers l’an 1200, est le continuateur de Villehardouin et suit Bau- 
douin de Flandre, élu empereur latin de Constantinople en 1204. Pour 
notre propos, son Histoire de l 'empereur Henri de Constantinople 3 rend 
compte de faits très importants : la campagne contre les Bulgares, la 
guerre des Lombards, l’opposition aux successeurs de Boni face de Mont- 
ferrat à Salonique 4 . 

VOYAGES ET PÈLERINAGES 

Dans La Fleur des histoires delà terre d 'Orient, Hayton rappelle qu’il 
eut pour fonction de représenter les souverains arméniens auprès des 
khans tartares. Or le Moyen Âge vit se multiplier les ambassades vers les 
Mongols et les récits de voyage abondent 5 . Témoignage important pour 
la connaissance politique du Proche-Orient, le livre d’Hayton révèle 
« l’élargissement à la fois dans l’espace et le temps 6 » des horizons des 


1 . Ainsi au xv' siècle, à la cour de Bourgogne, des romans se profilent sur fonds de croi- 
sade, tels Le Livre de Baudouin comte de Flandre, le Roman de Gitlion de Trazegnies, La 
Belle Hélène d e Constantinople : voir Splendeurs de la cour de Bourgogne, éd. cit. 

2. Il s’agit d'une chronique des royaumes de Jérusalem et de Chypre entre 1131 et 1224, 
et de la partie attribuée à Philippe de Novare, qui s'attache à la lutte du royaume de Chypre 
contre Érédéric II entre 1228 et 1243 ; il s’agit enfin de l’histoire des royaumes latins 
d’outre-mer, de 1243 jusqu’au début du xiv' siècle. Pour tous ces détails, nous nous 
appuyons sur la notice très riche de Gilette Tyl-Laborit citée plus haut. 

3. Henri est frère de Baudouin, il fut couronné en 1 206. 

4. Pour ce texte qui semble la suite de la chronique de Villehardouin, nous renvoyons à 
l’article de Jean Dufoumet, « Robert de Clari, Villehardouin et Henri de Valenciennes... » 
(Bibliographie générale). 

5. Celui de Jean de Plan Carpin en 1326, celui de Guillaume de Rubrouck en 1253, Le 
Devisement du Monde de Marco Polo en 1298. 

6. Voir ci-dessous, p. 807, Ch. Deluz dans son introduction au texte d’Hayton. 



INTRODUCTION GÉNÉRALE 


XXXVII 


Occidentaux et des Orientaux : cet élargissement a été permis par la paix 
mongole. 

Les hommes au Moyen Âge se déplacent plus souvent que nous ne le 
pensons ; les parcours sont longs, pour des échanges de tous genres, le 
commerce ou l’étude, les guerres et les croisades, les marchés, les pèleri- 
nages. Déjà une attention très fine est portée, Jean Subrenat l’a montré, à 
l’attitude des hommes en face du voyage dans la littérature 1 . Pour cette 
étonnante mobilité des hommes du Moyen Âge 2 , il est des descriptions 
remarquables de l’attitude des héros au moment du départ ou en chemin 3 . 
Des parcours souvent extravagants sont assignés aux héros ou aux héroï- 
nes, sur terre ou sur mer, et la portée symbolique en apparaît à la lecture. 
Bien plus, même les fils d’une fée, les aînés de la bonne Mélusine, 
empruntent les trajets d’un parcours de croisé, et laissent leur nom aux 
lignages d’Orient. Et plus tard, lorsque les parcours dans les romans 
auront adopté une plus grande fidélité à la géographie des terres, lorsque 
l’Espagne par exemple entre réellement en littérature, les déplacements 
d’un Jacques de Lalaing témoignent là aussi de la valeur politique et idéo- 
logique des messages ainsi portés 4 . 

Le Moyen Âge est une période de voyages incessants qui mènent à la 
découverte de l’autre. Les explorations et les missions y furent nombreu- 
ses. Le voyage du pèlerin est un genre narratif qui témoigne des pratiques 
de dévotion et de la permanence d’un discours dont les articulations se 
retrouvent, de récit à récit. Mais le pèlerinage se veut événement : même 
si le récit de pèlerin relève d’une longue tradition, il veut être cru comme 
récit d’un vécu s’inscrivant dans le temps. Ainsi le pèlerin raconte sa hâte 
vers les Lieux saints et impose Jérusalem comme pôle puissant de son 
désir. 

Il est des voyages dictés par la dévotion, il en est d’autres guidés par la 
curiosité, le goût du nouveau, le désir du profit. Si la tradition du pèleri- 
nage est un fait qui intéresse toute la chrétienté, et si les pèlerinages ont 
suscité des élaborations de guides, des descriptions d’étapes, de lieux 
d’accueil, la signalisation de sanctuaires, c’est plus largement dans un 
monde qui voit reculer ses frontières que ces parcours doivent être 


1. Voir Jean Subrenat, « L'attitude des hommes en face du voyage d'après quelques 
textes littéraires », Actes du colloque d’Aix-en-Provence, p. 395 a 409 (Bibliographie 
générale). 

2. Étonnante pour nos propres normes de parcours. 

3. J. Subrenat, ibid ., p. 397. Qu’il s’agisse en effet des fabliaux et des paysans qui s’y 
montrent actifs, du bonimenteur chez Rutebeuf, qui fait état de ses voyages d’étude, du 
Roman de Renart ou des fictions de type romanesque, à commencerparles quêtes du monde 
arthurien, les déplacements sont des faits essentiels. On pourra évaluer le dynamisme du 
roman arthurien en se reportant à La Légende arlhurienne, Paris, Robert Laffont, coll 
« Bouquins », 1989. 

4. On peut en avoir quelque idée en se reportant au Livre des faits de messire Jacques de 
Lalaing, présenté et traduit par C. Beaune dans Splendeurs de la cour de Bourgogne, éd. cit. 



XXXVill 


INTRODUCTION GÉNÉRALE 


évalués. Plan Carpin fut chargé d’une exploration en Mongolie en 1245- 
1246', Guillaume de Rubrouck fut également chargé d’une mission et 
écrivit un véritable rapport de voyage, en 1255. Des messagers furent 
envoyés par le pape vers la Syrie et la Mésopotamie, puis vers la Chine, 
comme le franciscain Giovanni da Monte Corvino en 1291. Odoric de 
Pordenone sera envoyé en Chine de 1314 à 1329 : il s’agit là d’un 
voyageur séduit par les « merveilles » et les faits étonnants. On connaît 
la ténacité de la légende du Prêtre Jean, et Le Devisement du Monde de 
Marco Polo devait montrer encore mieux la fascination pour les nouveau- 
tés, pour les étrangetés de la vie des hommes tout autant que pour la géo- 
graphie. 

Les descriptions de la Terre sainte sont nombreuses. À la fin du xm e et 
au début du xiv e siècle, la littérature des projets de croisade prospère : il 
s’agit de ces « passages en Terre sainte » dont les témoins sont multiples. 
Trente projets « français » de croisade en témoignent au début du 
xiv e siècle. Le quatrième livre d’Hayton précisément comporte un plan de 
reconquête de la Terre sainte. Le xv e siècle voit une efflorescence des 
projets de croisade : Bertrandon de La Bronquière traduit pour Philippe 
le Bon V Ad vis sur la conqueste de Grece et de la Terre sainte du cham- 
bellan de l’empereur de Constantinople, Jean Torzelo. Emmanuel Piloti, 
grand marchand vénitien, passe une quarantaine d’années en Orient, de 
1396 à 1438 : il veut convaincre le pape de lancer une expédition sur 
Alexandrie, la clef du passage vers Jérusalem 1 2 . 

Le rapport au réel engage ce que l’on croit et ce que l’on croit savoir. 
Les voyageurs font état de prodiges stupéfiants et de monstres vus : ils y 
croient, ou prétendent y croire 3 . De là à susciter la vogue des voyages 
« littéraires », il n’y a qu’un pas. Ceux-ci se multiplient à partir de début 
du xv e siècle. Même dans ces cas-là, le simulacre de la découverte et de 
l’étonnement désigne l’usage du faux : il s’agit d’un faux pour créer un 
effet de vérité, phénomène qui éclaire le fameux Livre de Jean de Mande- 
ville. 

Souvent le pèlerin — tel Ludolph de Sudheim au xiv e siècle — est très 
désireux de dire ce qu’il a vu et ce qu’il sait « des habitants et de leurs 
mœurs et les merveilles que peuvent apercevoir ceux qui traversent la 
mer ». Les pèlerins, s’ils puisent dans la topique des parcours convenus, 
ne manquent pas de signaler qu’ils sont au cœur de l’événement. Ludolph 
situe son statut de témoin, la transmission par des sources secondes, son 
désir d’élaborer un récit authentique : 


1 . Qui fut à l’origine de YHistoria Mongoloritm. 

2. Son traité, écrit en dialecte vénitien, peut-être en latin, est traduit en français, peut-être 
par l’auteur lui-même, et peut-être à l’attention du duc de Bourgogne, Philippe le Bon. 

3. Voir l’ouvrage de Claude Kappler, Monstres, démons et merveilles à /afin du Moyen 
Age (Bibliographie générale). 



INTRODUCTION GÉNÉRALE 


XXXIX 


J’ai été dans ces régions d'outre-mer de l’an du Seigneur 1336 à l’an du Seigneur 
1341. Que l’on ne s’attende pas à ce queje dise tout ce quej’ai vu, je m’inspirerai 
des écrits de mes nobles prédécesseurs et je dirai ce quej’ai pu apprendre sur 
place d’hommes dignes de confiance. Je pourrais en dire bien plus encore, mais 
je craindrais d’être traité de menteur par ceux qui sont indignes d’apprendre et 
auxquels tout semble inouï et incroyable. 

De même Thietmar décrivait son « ardent désir » de voir en personne 
ce dont il avait entendu parler. Et il ne croit « pas inutile de confier à 
l’écrit » ce qu’il a vu lui-même, ou « appris sûrement de témoins dignes 
de foi ». Ce qui engage aussi des événements exceptionnels, les périls des 
coups de vent, le danger des pirates, celui des monstres marins '. L’œil du 
pèlerin en Orient est vif de curiosité. Thietmar, sur les bords de la mer 
Rouge, parle des coquillages « admirables et ravissants ainsi que des 
pierres non moins belles d’un blanc éclatant comme des cornes de cerf, 
ou de teintes dorées ». Aux yeux de l’Occidental, ce sont là des « merveil- 
les », mais il est question aussi des délices et saveurs de l’Orient. Pour 
Symon Semeonis, Alexandrie est une ville étonnante, dont le pain est par- 
ticulieusement délicieux, où les « pommes de paradis » ont une consis- 
tance « des plus douces » : « si on les coupe transversalement, on y voit 
clairement la figure du Christ pendu à la croix ». On ne saurait plus claire- 
ment associer la légende, le goût et la dévotion. 

Le regard sur l’Autre dont témoignent ces textes sont des regards 
étonnés et bien souvent émerveillés. L’Autre habite un espace enviable : 
on le voit déjà dans certains passages de chansons de geste qui par ailleurs 
mettent en scène des guerriers redoutables. A la fascination d’un Orient 
somptueux s’attache le cliché de l’adversaire à affronter. L’image du 
musulman et de son univers engage une évaluation à la fois critique et 
positive. Chez Robert de Clari par exemple, il n’est pas assez de mots 
pour décrire le palais de Boucolcon : 

... ce palais qu’occupait le marquis [de Montferrat] comportait cinq cents apparte- 
ments reliés les uns aux autres, tous faits de mosaïques d’or et il y avait bien 
trente chapelles, grandes et petites, dont l’une était appelée la Sainte Chapelle, si 
riche et si grandiose qu’il n’y avait ni gond ni verrou ni aucune pièce, à l’ordinaire 
en fer, qui ne fût tout en argent, ni de colonne qui ne fût de jaspe ou de porphyre 
ou de pierres précieuses. 

Ainsi Robert de Clari rapporte l’émerveillement des français devant 
Sainte-Sophie et devant les Jeux de l’empereur, ces trente ou quarante 
gradins surmontés de « loges élégantes et magnifiques », tout comme 
devant les automates à fonction allégorique 1 2 . Bref, Robert avoue l’im- 
puissance du narrateur à énumérer toutes ces merveilles. 


1. Ludolph de Sudheim écrit : « J’ai vu près de la Sardaigne trois poissons qui, en respi- 
rant, projetaient en l’air une grande quantité d’eau avec un bruit de tonnerre. » 

2. Il s’agit de deux statues de femmes en cuivre, de vingt pieds de haut : « L’un tendait 
sa main vers l’Occident et portait cette inscription : “Du côté de l’Occident viendront ceux 



XL 


INTRODUCTION GÉNÉRALE 


Outre sa mission religieuse, Guillaume de Rubrouck a su trouver un 
regard pour les populations mongoles qu’il découvrait : « Les femmes se 
font faire de très beaux chariots que je ne pourrais vous décrire qu’avec 
une peinture : bien plus, je voudrais vous les peindre tous, si je savais 
peindre. » À l’émerveillement se joint le sentiment d’entrer « dans un 
autre monde ». Altérité bénéfique, puisque Guillaume revient tolérant et 
riche d’informations. Hayton lui-même livre des notations sur les compor- 
tements : ainsi les Tartares « ne savent tenir secrets leurs projets. Ils ont 
coutume en effet, à la première lune de janvier, de décider de tout ce qu’ils 
feront dans l’année. » Bénéfique usage de la diffusion publique, à laquelle 
s’opposent les comportements des Sarrasins qui, eux, « savent cacher 
leurs projets », ce qui leur a été bien utile. Déjà le sentiment d’une relati- 
vité des mœurs se fait jour. La chanson de la croisade se prête à des évoca- 
tions de mœurs surprenantes, à ce qu’on a appelé le « réalisme parfois à 
peine soutenable » dans La Chanson d’Antioche par exemple 1 . Au mer- 
veilleux — sous la forme d’un fantastique que suscite l’imagination de 
peuples éloignés, voire la superstition redoutée — s’ajoutent des scènes 
de tortures et de mutilations, des scènes d’anthropophagie. Ainsi la réalité 
des guerres se mêle à des projections craintives des mœurs barbares. 

Le regard sur l’Autre dont témoignent ces textes peut révéler la peur, 
certes, mais surtout l’étonnement et l’émerveillement. Sous la plume 
patiente et persuasive d’un Emmanuel Piloti, l’espace de l’Autre est un 
espace souvent judicieusement aménagé. Alexandrie et Le Caire au début 
du xv c siècle témoignent d’une architecture et de modes de vie fort valo- 
risés. 

Dans le domaine du rapport de voyage, le franciscain Guillaume de 
Rubrouck accordait à l’ Autre un regard de qualité. Mais cet Autre, si 
divers, si surprenant, prêtait à fantasmes, et le Moyen Age ne s’est guère 
privé d’évoquer ce glissement qui va de l’humain, proche encore par la 
morphologie, par son mode de vie et ses coutumes, à ce qui relève du 
monstrueux et d’une fantasmagorie corporelle, dont les récits de 
voyageurs font état. De là à fabuler le voyage, la tentation est grande. 
Puisque la vérité pouvait être alléguée à propos de ce qui probablement 
n’avait jamais été vu, pourquoi ne pas prétendre avoir fait le voyage tout 
en restant « en chambre » ? Ce fut vraisemblablement le cas de Jean de 
Mandeville. 

La fascination d’un Orient merveilleux n’exclut pas le coup d’œil 
d’évaluation critique et positive. Le lecteur appréciera lui-même, à travers 
les exploits des croisés ou leurs défaites, ce que signifient la force, la stra- 


qui conquerront Constantinople”, l’autre tendait la main vers un vilain endroit avec cette 
inscription : “C’est là qu’on les fourrera”. » 

1 . Voir Robert Deschaux, « Le merveilleux dans La Chanson d’Antioche », dans Au car- 
refour des routes d'Europe , t. I, Senefiance, n° 20, p. 431 à 443. 



INTRODUCTION GÉNÉRALE 


XLI 


tégie, la richesse de ceux qu’ils affrontent. Loin de nuire à l’image de 
l’Orient en en soulignant les périls, la littérature s’est plu à en exalter les 
grandeurs, en faisant appel, par exemple, à des récits de lignage qui atta- 
chent le grand Saladin à une grande famille du nord de la France Ainsi 
la littérature, en accueillant les grandes figures héroïques, témoigne bien 
de son pouvoir de remodeler l’histoire. 

Saladin est loué pour « sa libéralité et sa largesse de cœur », pour son 
goût de la juste rétribution : « ... dès le début de son règne, s? générosité 
lui valut l’amour des Babyloniens et il s’acquit ainsi la bienveillance de 
tant de gens que jamais, bien au contraire, il ne devait ensuite manquer 
d’hommes pour participer à ses entreprises ». Mieux encore, c’est un 
musulman intéressé par les rites de la chrétienté 1 2 . Entrant à Jérusalem, il 
s’adresse au seigneur de Tabarie « qu’il considérait comme un des plus 
vaillants chevaliers de la chrétienté », et par sa curiosité et sa finesse, le 
musulman rejoint sans peine son interlocuteur chrétien : 

... je vous prie, sur la foi que vous devez à votre dieu, que vous me montriez quels 
sont les usages des chrétiens pour faire un chevalier. [...] Je veux que vous me le 
montriez en me faisant chevalier... [Ait refus de son interlocuteur, il réplique : ] 
Je ne crois pas qu’à me faire chevalier, vous porteriez atteinte à la puissance de 
votre religion, ni que votre honneur en serait atteint... 

Pour ce qui apparaît, dans un grand nombre de récits de voyages, 
comme une perception extravagante de l’Autre, la question d’une altérité 
exotique se pose clairement. Il s’agit bien là d’une question anthropologi- 
que. Pouvait-on croire aux mythes ? Pouvait-on croire à ces populations 
étranges, en deçà ou au-delà de l’humain, à ces figures mythiques dont 
on meuble un lointain que, somme toute, on a vu à travers la grille proje- 
tée sur toute altérité ? Pour Christiane Deluz, Jean de Mandeville est l’un 
des auteurs les plus singuliers et les plus mystérieux du Moyen Age, un 
auteur dont on ne sait s’il fut réel ou fictif. 11 parcourt le monde, va de la 
Terre sainte à la lointaine Asie en passant par l’Afrique : il s’agit d’un 
érudit hors pair, d’un explorateur à placer aux côtés de Marco Polo, de 
Christophe Colomb, d’Amerigo Vespucci. Mais ce ne sont que rumeurs 
glorieuses, dont le plus bel épisode est la découverte d’un fragment du 
Myreur des histoires de Jean d’Outremeuse — au xiv e siècle — qui relate 
la mort d’un Jean de Bourgogne dit « à la Barbe », qui aurait révélé à 
d’Outremeuse que son nom était... Jean de Mandeville. Y eut-il là aussi 
fabulation et leurre ? C’est dire que l’identité de Jean de Mandeville reste 
un beau mystère : certes le Je de la chronique donne à l’énonciateur un 


1. Voir, dans le présent volume, le Saladin en prose traduit et présenté par Micheline de 
Combarieu. Le lecteur retrouvera probablement avec plaisir les ancêtres de Saladin dans 
l’ouvrage Splendeurs de la cour de Bourgogne. Voir les très beaux passages du Cycle de 
Jean d'Avesnes, en particulier La Fille du comte de Ponthieu , traduits par Danielle Queruel. 

2. Voir par exemple le chapitre x du Saladin traduit ici. 



XLII 


INTRODUCTION GÉNÉRALE 


statut quasi juridique, et le Livre de Mandeville fournit des témoignages 
d’une éducation, la connaissance d’Isidore de Séville, celle du récit de 
Guillaume de Boldensele 1 et d’Oderic de Pordenone ; Mandeville a cer- 
tainement disposé de La Fleur des histoires d’Hayton, des encyclopédies 
connues de l’époque, et de ce que Christiane Deluz appelle la littérature 
récréative sur les merveilles de l’Orient, le Roman d’Alexandre et la 
Lettre du Prêtre Jean 2 . Ces documents permettaient une belle compila- 
tion, incluant la culture biblique. En outre, la littérature de pèlerinage 
fournissait à Mandeville suffisamment de témoignages marqués des 
traces d’une véritable expérience pour qu’il pût en assumer le vécu. Et 
non seulement Jean de Mandeville lit, mais il écoute les légendes, dont 
certaines sont très belles, comme celle de la demoiselle de Cos se pei- 
gnant devant un miroir 3 , ou encore celle des fées des montagnes du 
Taurus et des îles grecques. 

La césure géographique semble bien marquer là où s’arrête la vérité de 
Mandeville et où commence sa fiction. Lorsqu’il parle des îles et des 
régions éloignées, il se repose sur des emprunts, mais il semble avoir été 
un pèlerin de Terre sainte. Le succès du livre fut grand : traduit dans de 
nombreuses langues européennes, il est imprimé, voire accompagné de 
gravures 4 . Vérité ou fiction, c’est à une mesure du monde qu’invite Jean 
de Mandeville : « Par deçà » désigne le monde connu de la chrétienté 
d’Occident, l’espace des pèlerinages, les sanctuaires, ce qui mène jus- 
qu’en Perse. « Par delà >>, en revanche, est l’espace où la merveille pros- 
père : les villes y apparaissent sans mesure ; le Cathay possède plus de 
deux mille cités. Le palais du grand khan abonde d’or et de pierres pré- 
cieuses. Jongleurs et magiciens savent faire apparaître « dans l’air 
l’image du soleil et de la lune pour lui rendre hommage ». C’est au rêve 
qu’invite ici le chevalier masqué. Un fleuve de pierres précieuses sort du 
Paradis terrestre, des arbres féeriques croissent à l’aube et rentrent sous 
terre au soleil couchant. La tradition rapportait que les peuples mons- 
trueux appartenaient à l’ensemble des étrangetés rapportées par les 
voyageurs 5 : cyclopes, panotii, troglodytes, géants et pygmées, canniba- 
les et incestueux. Il s’agit là de l’image inverse du monde occidental dont 
parlait Jacques Le Goff 6 . 

Ainsi la moisson des textes ici rassemblés concerne à la fois le réel et 
les rêves de l’homme médiéval. La réalité des croisades, la mort en terre 


1 . Récit de pèlerin traduit et présenté par Ch. Deluz dans le présent volume. 

2. Voir Ch. Deluz, p. 1394, Introduction. 

3. Figure mélusinienne, inséparable de sa chevelure, femme à la toilette, dangereusement 
visible. 

4. Les lecteurs de Mandeville appartiennent aussi bien à la noblesse qu'au monde monas- 
tique et à la bourgeoisie des villes. 

5. Voir encore Claude Kappler, op. cil. (Bibliographie générale). 

6. J. Le Goff, « L'Occident médiéval et l’océan Indien, un horizon onirique », Pour un 
autre Moyen Age, p. 280-298 (Bibliographie générale). 



INTRODUCTION GÉNÉRALE 


X L 1 1 1 


d’Orient fondent un idéal dynamique et de longue durée. Les témoins en 
sont à la fois des chroniques et des œuvres littéraires qui s’inscrivent 
dans la belle fermentation de la littérature en langue vernaculaire. Les 
chansons de geste ne sont pas les seules à parler de l’Occident médiéval 
chrétien face à l’Orient : les chroniques constituent des sources historio- 
graphiques souvent sérieuses. Si elles révèlent souvent la volonté de 
constituer un discours sur une « réalité », les interventions vigoureuses en 
faveur d’une union des princes chrétiens précisément ne font pas oublier, 
sous la plume d’Emmanuel Piloti au xv e siècle encore, que la nécessité 
politique prend en charge les intérêts chrétiens, et que les intérêts 
commerciaux n’hésitent pas à se mêler très franchement à la fidélité aux 
Lieux qu’il faut garder à la chrétienté. Vers ces Lieux, les pas du pèlerin 
sont à l’égal du parcours de l’âme : difficile à ébranler, mue par le désir, 
éblouie par l’accès à ces lieux de mémoire. À leur tour, les récits des 
voyageurs sont des retrouvailles parfois émouvantes avec une mémoire 
culturelle et sacrée, mais également un regard sur une altérité qui est 
source de crainte, et plus souvent encore d’émerveillement. Le contact 
avec l 'Autre, la découverte d’un monde différent, d’hommes aux visages 
nouveaux se fait par la perception de ce qui se propose à l’œil et à l’oreille 
des voyageurs. L’Imaginaire en dicte souvent les lois. 

D. R.-B. 




NOTE SUR LA PRESENTE EDITION 


Ce volume présente un ensemble de textes traduits et introduits par des 
spécialistes de la culture médiévale, historiens et historiens de la littéra- 
ture. Chaque texte traduit (du latin, de l’ancien français, du moyen fran- 
çais ou de l’hébreu) est accompagné d’une introduction spécifique et 
d’indications bibliographiques destinées à mener le lecteur vers un 
horizon plus large qu’il pourrait vouloir consulter. 

Une Préface et une Introduction générale fournissent les éléments 
nécessaires pour aborder les textes traduits : les faits historiques, la littéra- 
ture de croisade, les chroniques de croisades, les récits de voyageurs, la 
découverte de l’Orient à travers la guerre sainte et les manifestations de 
piété. 

Un ensemble de cartes permet d’éclairer les chroniques et les récits de 
voyages : cartes des trajets des différentes croisades, cartes des territoires 
musulmans, cartes de Jérusalem et des Lieux saints. Des arbres généalo- 
giques et des repères chronologiques complètent un ensemble d’éléments 
qui situent les textes du présent volume dans leur contexte géographique, 
historique et culturel. 

À la fin du volume figure une Bibliographie générale qui, outre les 
ouvrages généraux, reprend un certain nombre de références propres à 
chaque œuvre traduite. Elle est suivie d’un Index rassemblant et situant 
les personnes et les lieux dans les œuvres au sein desquelles ils apparais- 
sent. Un Glossaire explique, selon les vœux des différents collaborateurs 
de l’ouvrage, quelques termes de civilisation utiles à la lecture et pour 
lesquels n’existe pas d’équivalent moderne. 

La longueur de certains textes exigeait que l’on fît des coupes. Lors- 
qu’une œuvre a dû être abrégée et que des coupes ont été opérées, le 
passage supprimé est remplacé par un petit résumé entre crochets : la 
logique de la lecture a ainsi été maintenue. 

Pour les principes de traduction, chaque texte imposait sa spécificité : 



XLVI 


NOTE SUR LA PRÉSENTE ÉDITION 


sécheresse alerte ou emphase, raideur ou extrême élaboration de la 
phrase, temps des verbes en particulier, pour lesquels les changements 
sont fréquents même à l’intérieur d’une phrase et ne correspondent à 
aucune intention stylistique. Chaque spécialiste — philologue, historien 
de la littérature, historien des sociétés — aura eu le souci, en fonction de 
la nature du texte, de concilier lisibilité et perception des écarts. 

D. R.-B. 



Repères chronologiques 


REPÈRES CHRONOLOGIQUES 
HISTORIQUES 1 


AVANT LES CROISADES 

632 : mort de Mahomet. 

632-634 : début des conquêtes arabes. 

71 1-712 : conquête arabe de l’Espagne. 

717 : échec des Arabes devant Constantinople. 

969 : reprise d’Antioche par les Byzantins — occupation de l’Égypte par les Fati- 
mides. 

1054 : schisme entre Rome et Constantinople. 

1060-1091 : conquête de la Sicile par les Normands. 

1080 : attaque de l’Épire par les Normands. 

1082 : privilège d’Alexis Comnène pour les Vénitiens. 

1092 : mort du sultan seljuqide Malik Shah. 

L’ÉPOQUE DES CROISADES 

Première croisade 1095-1099 : 

Cette croisade aboutit à la prise de Jérusalem. 

1095 : concile de Clermont. Appel du pape Urbain II à la croisade. La croisade 
populaire est prêchée par Pierre l’Ermite. 

1096, 15 août : départ des croisés. 

1097-1098 : siège et prise d’Antioche (comté d’Antioche). 

1098 : prise d’Édesse (comté d’Édesse). 

1099, 15 juillet : prise de Jérusalem (royaume de Jérusalem). Bataille d’Ascalon 
(Ashkelon). 

1100 : mort de Godefroy de Bouillon. Baudouin est couronné premier roi de Jéru- 
salem. 

1109 : prise de Tripoli (comté de Tripoli). 

1124 : prise de Tyr. 

1128: installation de Zengî à Alep. Il organise le jihâd contre les Francs. 


1. Béatrice Dansette et Christiane Deluz sont ici remerciées pour le regard attentif de 
spécialistes qu'elles ont bien voulu apporter à ces documents. 



XLVIII REPÈRES CHRONOLOGIQUES 

1 135 : sac d’Amalfi par les Pisans. 

1 144 : prise d’Édesse par Zengî. 

Deuxième croisade 1146-1149 : 

Prêchée par saint Bernard en 1146, accomplie en 1147 par le roi de France 
Louis VII et l’empereur Conrad III, cette croisade aboutit à un échec. 

1146 : avènement de Nûr al-Dîn à Alep. Prise de Tripoli d’Afrique par les Nor- 
mands. 

Appel du pape Eugène III pour la croisade. 

1147 : saint Bernard à Vézelay appelle à la croisade. Louis VII et Aliénor d’Aqui- 
taine se croisent, ainsi que l’empereur Conrad 111. 

1148 : Damas assiégée. 

1 149 : Nûr al-Dîn s’empare du comté d’Edesse. 

1153 : prise d’Ascalon par les Francs. 

1154 : traité de Pise avec les Fatimides. 

1 159 : Manuel Comnène à Antioche. 

1169 : Saladin occupe l’Égypte. 

1171 : massacre des marchands italiens à Constantinople. 

1 174 : mort de Nûr al-Dîn. 

1175 : Saladin devient gouverneur d’Égypte et de Syrie, puis s’empare d’Alep. 
Défaite des Byzantins à Myrioképhalon. 

1186 : Saladin reconnu souverain à Moussoul. 

Troisième croisade 1187-1 197 : 

Entreprise par l’empereur Frédéric Barberousse, le roi de France Philippe 
Auguste et le roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion. Son but est de secourir 
les États latins d’Orient. 

1187 : les Latins d’Orient résistent à Saladin, la troisième croisade est proclamée. 
Victoire de Saladin à Hattin, capitulation de Jérusalem le 2 octobre. 

1190 : départ de Philippe Auguste et de Richard Cœur de Lion. Frédéric Barbe- 
rousse se noie. 

1191 : Richard Cœur de Lion s’empare de Chypre. 

Les croisés s’emparent d’Acre assiégée depuis deux ans. Saladin se voit 
imposer une trêve par Richard Cœur de Lion. Les Francs garderont la côte 
(entre Tyr et Jaffa) et la liberté des pèlerinages est assurée. 

1193 : mort de Saladin. 

Quatrième croisade 1198-1204 : 

1198: le pape Innocent III organise une expédition pour reprendre Jérusalem. 

L’expédition est confiée à Boniface de Montferrat. 

1201 : les croisés obtiennent une flotte de Venise. 

Alexis Ange s’adresse aux croisés pour redonner à son père le trône de 
Constantinople. 

1203 : Alexis Ange et son père reprennent leur trône. 

1204 : le père d’Alexis, Isaac II, est renversé. Les croisés prennent Constantino- 
ple. L’Empire latin remplace l’Empire byzantin. Fondation de l’empire de 
Venise en Orient. 

1208 : Innocent III appelle à la croisade contre les Albigeois. 

1212 : la croisade dite Croisade des enfants anticipe la croisade organisée par le 
IV e concile de Latran en 1215. 



REPÈRES CHRONOLOGIQUES XLIX 

1213 : Simon de Montfort victorieux du roi d’Aragon et de Raymond VI de 
Toulouse. 

Cinquième croisade 1217-1220 : 

1217 : le roi de Chypre et le roi de Hongrie partent en expédition contre le mont 
Thabor. 

1219 : siège de Damiette. 

1221 : les croisés abandonnent Damiette. 

Sixième croisade 1228-1229 : 

1228 : l’empereur Frédéric II se croise. 

1229 : traité de Jaffa : Jérusalem, Bethléem et Nazareth sont cédées à Frédéric II. 
1239 : croisade des Barons, qui obtient la restitution d’une partie du royaume de 

Jérusalem. 

1242 : invasion de l’Asie Mineure par les Mongols. 

1 244 : prise de Jérusalem par le sultan d’Égypte. La ville est pillée par les Khwa- 
rezmiens. 

Septième croisade 1245-1250 : 

La grande figure en est Louis IX, Saint Louis. 

1245 : appel d’innocent IV pour la septième croisade. Le roi Louis IX se croise. 

1248 : débarquement de l’armée des croisés à Chypre. 

1249 : prise de Damiette. 

1250 : les Francs, partis pour la conquête de l’Égypte, sont vaincus à la bataille 
de Mansourah. Louis IX captif : il sera rançonné et devra rendre Damiette. Les 
Mamelouks prennent le pouvoir en Égypte. 

1258 : prise de Bagdad par les Mongols. 

1260 : invasion de la Syrie par les Mongols, leur défaite par les Mamelouks. 

1261 : reprise de Constantinople par les Byzantins. 

A partir de 1263, le Mamelouk Baybars saccage Nazareth, la Galilée, il s’em- 
pare de Jaffa. Il conquiert des places franques, Sfat, la forteresse des Templiers, 
Antioche, Tripoli. 

Huitième croisade 1268-1270 : 

1268 : prise d’Antioche par Baybars. 

1270 : Louis IX se met en route, il meurt devant Tunis. 

1272 : croisade d’Édouard d’Angleterre. Trêve avec le sultan. 

1274 : le pape Grégoire IX essaie de persuader les Mongols et l’empereur byzan- 
tin de la nécessité de participer à la croisade. 

1289 : prise de Tripoli par le sultan Qalaoun. 

1291 : Acre tombe. Chute des États latins d’Orient. 

1307 : les Templiers sont accusés d’hérésie. L’ordre est dissous par le concile de 
Vienne. 

1309 : le pape prêche une croisade : l’île de Rhodes est conquise et confiée aux 
Hospitaliers. 



L REPÈRES CHRONOLOGIQUES 

APRÈS LA GRANDE ÉPOQUE DES CROISADES ' : 

1365 : coup de main de Pierre de Lusignan sur Alexandrie. 

1373 : prise de Satalie par les Turcomans. Famagouste occupée par les Génois. 

1396 : défaite de Nicopolis. Deux cents prisonniers croisés deviennent mame- 
louks. 

1401 : sac de Damas par Tamerlan. 

1402 : Bajazet I" vaincu par Tamerlan à Ancyre. Les ambassadeurs de Tamerlan 
viennent au Caire. 

1404 : Piloti reçu par le sultan Faradj. 

1408 : Piloti rachète, pour le compte du même sultan, cent cinquante prisonniers 
sarrasins. 

1410 : élection de l’empereur Sigismond. 

1412 : révolte contre le sultan Faradj en Syrie : le sultan est exécuté. 

Avènement d’Ai-Mueyyad. 

1413 : guerre entre Venise et l’empereur Sigismond. 

1414 : la paix est signée. Reprise de la piraterie des Chypriotes contre les Mame- 
louks sous Barsbey. 

1424 : le sultan Barsbey occupe La Mecque et Djedda et ferme le Saint-Sépulcre. 
Le roi Eric VII fait un pèlerinage au Saint-Sépulcre que l’on rouvre pour cette 
occasion. 

1426 : victoire de Barsbey à Chypre. 

1429-1434 : guerre de Barsbey contre Kara Yuluk, à la frontière de la Syrie. 

1430 : les Turcs prennent Salonique. 

1433 : l’empereur Sigismond est couronné à Rome. 

1435 : Philippe le Bon se réconcilie avec Charles VIL 

1438 : mort du sultan Barsbey. 


1. Ce sont les principaux événements auxquels fait allusion Emmanuel Piloti dans son 
Traité sur le passage en Terre sainte. Voir l'édition du texte de P. -H. Dopp, Louvain et 
Paris, Publications de l’université Lovanium de Léopoldville 4, 1958, Introduction, 
p. xxxii et xxxui. 



REPÈRES CHRONOLOGIQUES 
LITTÉRAIRES 


Ces datations — souvent approximatives pour les œuvres littéraires — s’ap- 
puient sur les matériaux fournis par le Précis de littérature française du Moyen 
Âge , sous la direction de Daniel Poirion, Paris, Presses universitaires de France, 
1983. Ce volume peut être consulté avec grand profit, pour tout l’ensemble de la 
production littéraire du Moyen Âge. 


1088 : Chanson de Roland. 

Chanson de Guillaume. 

1120 : Benedeit, Voyage de saint Brendan. 

1130 : Vie de saint Grégoire. 

1134 : Geoffroy de Monmouth, Prophetia Merlini. 

1136 : Geoffroy de Monmouth, Historia regum Britanniae. 

1137 : Le Couronnement de Louis. 

1 138 : Le Charroi de Nîmes. 

1140 : Apollonius de Tyr, Floire et Blanche/! or. 

1150 : Historia Karoli Magni , du Pseudo-Turpin. 

1152 : Roman de Thèbes. 

1160 : Alain de Lille, De planctu Naturae. 

La Prise d Orange. 

Bernard de Ventadour, troubadour. 

1160 : Roman d'Enéas. 

Robert Wace, Roman de Rou. Benoît de Saint Maure, Roman de Troie. 
1174 : Thomas, Tristan et Iseult. 

Roman de Renaî t (début de sa composition). 

1175-1176 : Peire Vidal, troubadour. 

Amaut Daniel, troubadour. 

Chrétien de Troyes, Cligès , Yvain, ou le Chevalier au lion. 

Gautier d’Arras, Eracles, Ille et Galeron. 

1180 : Conon de Béthune, trouvère. 

Gace Brûlé, trouvère. 

Marie de France, Les Lais. 



REPERES CHRONOLOGIQUES 


LU 


Tristan, Béroul. 

Chrétien de Troyes, Perceval ou le conte du Graal. 

1181 : Les Chétifs. 

Chanson de Jérusalem. 

1201 : Jean Renart, L ’Escoufle. 

1203 : Première Continuation de Perceval. 

1 206 : Robert de Boron, L ’Estoire dou Graal. 

Seconde Continuation de Perceval. 

1220-1230 : Lancelot en prose — Perlesvaus — Queste du saint Graal. 
1224 : Gautier de Coincy, Miracles de Notre-Dame. 

1230 : La Mort Artu. 

Guillaume de Lorris, Roman delà Rose. 

1251 : mort de Thibaut de Champagne, trouvère. 

1 266 : Huon de Bordeaux. 

1270 : Jean de Meun, Roman de la Rose. 

1271 : Adenet le Roi, Berte au grand pied. 

1 276 : Adam de La Halle, Jeu de la Feuillée. 

Enfances Ogier. 

1281 : Girard d’Amiens, Escanor. 

1285 : Girard d’Amiens, Meliacin. 

1289 : Adenet le Roi, Cléomadès. 

1298 : Marco Polo, Livre des Merveilles. 

1309 : Vie de Saint Louis , chronique de Joinville. 

1313 : Dante, La Divine Comédie. 

1317 : Perceforest. 

1341 : Guillaume de Machaut, Remède de Fortune. 

1360 : Guillaume de Machaut, La Fontaine amoureuse et Le Voir Dit. 
1370 : Jean Froissart, L 'Espinette amoureuse, La Prison amoureuse. 

Début des Chroniques de Jean Froissart. 

1393 : Jean d’Arras, Mélusine ou l’histoire des Lusignan. 

1404 : Christine de Pisan, Le Chemin de Longue Estude. 

1405 : Christine de Pisan, Livre des Faits de Charles V. 



CARTES 

ET 

ARBRES GÉNÉALOGIQUES 







0 


200 m 







ITINÉRAIRE DE BOLDENSELE 

DE GAZA AU CAIRE - DU CAIRE 

AU SINAÏ ET DU SINAÏ 


A BERSABÉE 


au-dessus de 500 m O sources importantes 

III: 

au-dessus de 1 500 m J couvent Ste Catherine 

— 

cours d'eau temporaires 

- 

itinéraire suivi par Boldensele 


2 e itinéraire possible 


Khan 

(El Tor) : 

villes non mentionnées par Boldensele 

Gaza : 

villes mentionnées par Boldensele 











Jaffa p 
Fontaine 


GUILLAUME DE BOLDENSELE 
EN PALESTINE 


• ( La Fève) Villes non citées par Boldensele 

• Samane Villes citées par Boldensele 


• Sources 
® Puits 
a Citerne 


^ Monastères 
A Khan 
U Forteresses 

Cours d'eau temporaires 

Itinéraire de Boldensele 
Itinéraire habituel des pèlerins 
■ Deuxième itinéraire possible 

■yy\ 


Au-dessus de 500 m. 









ROYAUME D'ANGLETERRE 

: Londres. -j0 


OCEAN 


A T L A N T / O U E 


Saint- Jacques 
de-CompostelleÇj*?:! 


PORTUGAL;: 


ROYAUME 
DE FRANCE 


Bruges 

Paris; 




Vézelay^j- >!**«** 

WÊËÊmÈÈm 

iClermont' ï:âiC . ^ 


JVxilouseV^.».*! 
Ma 


• . Marsëiïfè '• 




"BALEARES 


ROYAUME -X 
DE GRENADE^ 


jrenade 


SARDAIGNE 


EMPIRE DES ALMORAVIDES 



LES PREMIÈRES CROISADES 


(XI e - XII e siècle) 


Première croisade (1095 - 1099) 

•••>■ 

Deuxième croisade (1146 - 1149) 

— ► 
















LES CROISADES DU XIII e SIÈCLE 

Quatrième croisade Septième croisade 

(1198 - 1204) (1245 - 1250) 


Cinquième croisade 

(1217 1220) Huitième croisade 

(1268 - 1270) 


Sixième croisade 
(1228 - 1229) 







MER NOIRE 


Mer de Marmara 
nopol /Bosphore — 


Jvkdrianopole— 

) Constantinople, 


Amastris 


► Nicomédie 

, ) 

■<Nicee 


^ ^ ^ ^ Amasy ^ 

Dard anelles Vousse^^X\ «Ankara 

% A N , A ^o l I E, 


^Smyrne 


y' 

,-Akshehir ® 


Rhodes* 


^RHODES CASTE LLORIZZO' 


- Séleucie 


Trébizonde 


Kayseri 


KAR AMAN /Sis .ZMarash 
Adana^ • ./ 

Lampron» jarse^J \ 


Melitene 


Édesse 


DIYAR-BAKR 


p ^MÉN I £ 


"Erzurum 

Mantzikert 


Nisibis 


Mossoul 


CRETE 


Famagouste . 
CHYPRE ^ J 

Limassol 


. • i • ■ - A NEE 


TortosêJ 'oi 
Krak des _ /a , , , 

Chevaliers* itmese (Homs| 


Alexandrie - 


= Damiette 
^lanïourahï 
•Belbeis 


J n poli 

• SYR IE 

Damas 

lériade 
# Bostra 

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salem 


E G Y P\yE DK 

Le Caire 


SABKHAT 

BARDAWÏL 


Krak de Moab 


, Krak de Montreal 



• Wadi 
V Sadr 


Mt. Sinai/ 

S. A a 


A R A B I E 


~.Rnuae ' 


LA MEDITERRANEE 




CAYMONI 


iabaste, 


Arsouf 

ARSOUF.2 

MIRABELm=r?- 


^ONaplouae 


r M ira bel NAPLOUSE 


Jaffa 

JAFFA3 


Mo Lydda Q r 
Rama , 

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Jéricho }"> 


CHEVALIERS... 

±tût$o 

%Sf Jérusalem 

* , j 

Bethleem / 

JÉRUSALEM Z 


OUTRE -JOURDAIN 


lanchegarde 


Bethgibelin 


Hébron 


BETHGIBELIN 


60 CHEVALIERS' 


HEBRON 


Krak des Moabites 


MER MORTE- 


POSSESSIONS 
FÉODALES 
DANS LE ROYAUME 
DE JÉRUSALEM AU 
XII e SIÈCLE 


Domaine royal 


i Seigneuries 
ÜJ Ville du domaine royal 

M Chevaliers au service 
'V du roi, 1180 

Siège de seigneurie 

% Patriarchat 

$ Archevêché 

Évêché 


Césarée < 

ICO CHEVALIERS^- 

CESAREE^ 


''N^Jeniry'f''^ OBet Shan ( Beisan ) 

^'“'BFTSHAN 
,SABASTE X Lv-aL 


100 CHEVALIERS 

ibelin^Ç \ 
blanchegarde^A* 6 * 

ASCALON 

Ascaion k 

100 

CHfcvAUERSy Eta 



GENEALOGIE DES AYYUBIDES (Maison de Saladin) 

Shâdi. chef kurde de Tovin. en Grande-Arménie 


Najm al-Dîn Aiyûb. gouverneur de Ba'albek pour Zengî ( 1 1 39) f 1173 


I 

SALADIN (al-Nâsir Salâh al-Din Yûsuf) vizir ( 1 169). 
puis roi d'Égypte (1 174). et roi de Damas ( 1 174) et d'Alep ( 1 183) f 


i i 

al-Afdal'Ali. AL'AZIZ 'Othman. 


roi de Damas 
(1193-1196) 


roi d'Egypte 
(1193-1198) 

I 

al-Mansûr 
Muhammed. 
roi d'Égvpte 
(1 198-1 199) 

r 


al-Zâhir Ghâzi. roi 
d'Alep (1193-1216) 

J , 


Khidr 


al-’Aziz 
Muhammed. 
roi d'Alep 
(1216-1236) 

I , 


al-Sâlih 


al-Zâhir 

Ghâzi 


al-Nâsir Yûsuf. 
roi d’Alep 
(1236-1260) 
et de Damas 
(1250-1260) 


AL-'ADIL SAIF AL-DÎN ABÛ BEKR. Nûr al-Dîn 

roi de Trans Jordanie ( 1 1 88). de Damas (1196). Shâhânshâh 

et d'Égypte ( 1 199). Sultan suprême (1 199-1218) 

r 1 1 1 1 

AL-KÂMIL al-Sâlih al-Mu azzam al-Ashraf al-Muzaffar 
Muhammed. Ismà'il. Eâ. roi de Mûsâ. Ghâzi. 

sultan roi de . roi de roi de 

d'Écypte Damas (1218-1227) Maiyâfâriqin Maiyâf âriqin 
(1218-1238) ( i 237 et . (1210-1220) ( 1 220 ou 

et de Damas 1239-1245) al-Nâsir et de la début 

(1238) Dawud. roi Jazira. 1221-1244) 

de Damas roi de I 

(1227-1229) Damas al-Kâmil 

puis de (1229-1237) Muhammed. 


Trans jordanie 
(1229-1249) 


roi de 

Maiyâfâriqin 

(1244-1260) 


AI-'Adil II ABU BEKR 
sultan d'Égypte 
(1238-1240) 
et de Damas 
(1238-1239) 

I 

al-Mughilh 'Omar 
roi de Transjordanie 
(1240-1263) 


AL-SALIH Aiyûb. 
roi de laJazîra 
(1236-1.239). 
sultan d'Égypte 
(1240-1249) 

et de Damas (1245-1249) 

I 

AI*-MU'AZZAM 
TURÂN-SHÂH. 
sultan d'Égypte et de Damas 
(1249-1250) 


al-Mas'ûd Yûsuf. 
roi du Yémen 
(1215-1228) 

I 

Salâh al-Dîn 
Yûsuf 

al-Ashrat Mûsà 
l'enfant, sultan nominal 
d'Égypte 
(1250-1254) 


I 

Tûrân-shâh. 
gouverneur 
du Yémen 
( 1 174) et de 
Ba'albek 
(1178-1180) 


Tughtekin 
Saif al-lslam. 
roi du Yémen 
(1182-1196) 


! 

Farrukh-shâh Dâwud. 
prince de Ba'albek ( 1 179) 

i 

Bahrâm-shâh. 
prince de Ba'albek 
(1182-1229 ou 1230) 


al-Muzaffar Taqi al-Din I 
'Omar, roi de Hamâ 
( I 178-1 191) 

I 

al-Mansûr I er Muhammed. 
roi de Hamâ ( 1 191-1220) 


r 


1 

Shirkûh. 
nommé 
gouverneur 
de Homs 
par 

Nûr al-Dîn 
(1154). Vizir 
d'Égypte 
(en 1 169) 

+ 1169 

I 

Muhammed 
ibn-Shirkûh. 
roi de Homs 
( 1 1 78-janvier 
1186) 

I 

al-Mujàhid 
Shirkûh II. 
roi de Homs 
( 1 1 86-janvier 
1240) 

I 

al-Mansûr Ibrâhim. 
roi de Homs 
(1240-1246) 

I 

al-Ashraf Mûsà. 
roi de Homs 
(1246-1263) 


al-Nâsir Qilij Arslân. 
roi de Hamâ (1220- 1229) 


al-Muzaffar Taqi-al-Dîn II 
Mahmûd. roi de Hamâ ( 1 229- 1 244) 


al-Muzaffar 'Ali al-Mansûr II Muhammed 

| roi de Hamâ (1244- 1284) 

al-Mu'aiyad Abu'l Fidà I 

l'historien, prince de Hamâ al-Muzaffar III Mahmûd, 

( 1 3 10- 1 33 1 ) prince de Hamâ ( 1 284- 1 299) 


LXVill ARBRES GÉNÉALOGIQUES 



ROIS D’ARMENIE (Cilicie). DYNASTIE HETHOUMIENNE 
Oshin [I|. émigre vers 1072 de la Grande-Arménie en Cilicie. Devient seigneur de Lampron 

I 

Hétboum |If seigneur de Lampron 


I 

Oshin [II], seigneur de Lampron t 1 168 


I I 

Héthoum | II J, seigneur Nersès de Lampron, 
de Lampron, archevêque de Tarse 

ép. en 1151 une fille du ( t 1 1 98) 

prince roupénien Thoros II 


I 

Sempad. seigneur de Babaron 

I 

Vaçag, seigneur d'Asgouras 

I 

Constantin, connétable et bayle d'Arménie 


Le connétable Sempad. 
auteur de la Chronique d'Arménie . 
(1208-1276) 


; — r 

Oshin. seigneur de 
Korikos(t 1268) 


I 

Marie, ép. Jean 
d’Ibelin, comte de 
Jaffa, l'auteur des 
Assises . bayle de Jérusalem 
en 1254-1256 


LÉON III, roi d’Arménie 
(1270-1289) 


I I 

Thoros Sibylle, ép. Bohémond VI. 
(+1266) prince d'Antioche et comte 
de Tripoli (1254) 

i 

Bohémond VII, 
comte de Tripoli 


1 

Euphémie ou Fémie. 
ép. Julien, 
comte de Sidon 


HETHOUM 
ép. en 1226 ZABEL 
ou ISABELLE, fille 
et héritière du roi 
d’Arménie Léon II. 
Héthoum devient 
le roi HÉTHOUM I er 
(1226- 1269) et la 
dynastie héthoumienne 
succède à la dynastie 
roupénienne 
(+ moine en 1270) 
I 


Basile, archevêque 
de Trazarg 


I 

Stéphanie ou 
Etiennette, ép. 
vers 1237 Henri I er 
le Gros, roi de Chypre 


Ritha, ép. le sire 
de la Roche 


Marie, ép. Guy d’Ibelin, fils de 
Baudouin, sénéchal de Chypre 


I I 

Thoros, ép. Sibylle Isabelle, ép. 

de la Roche l’historien arménien « Hayton », 
auteur de La Fleur des histoires 
de la terre d Orient (t 1310) 


ARBRES GÉNÉALOGIQUES LXIX 



GÉNÉALOGIE DE LA MAISON D’ANTIOCHE 


Robert Guiscard, duc normand de Pouille et de Calabre 


BOHÉMOND I er de Tarente. prince d'Antioche (1098-1 104) 
ép. Constance, fille du roi de France Philippe I er 


Emma ép. le marquis Eude le Bon (ou de Bon) 


BOHÉMOND IL prince d'Antioche (1126-1 139) 
ép. Alix, fille du roi de Jérusalem Baudouin II 


TANCRÈDE. prince d'Antioche (1 104-11 12) (une fille) ép. Richard deSaleme 
ép. Cécile, fille du roi de France Philippe 1 er dit Richard du Principat 


CONSTANCE ép. RAYMOND DE POITIERS, puis RENAUD DE CHATILLON. 
prince d’Antioche (1136-1149) prince d’Antioche ( 1 153-1 160) 


ROGER DESALERNE 
prince d'Antioche ( 1 1 1 2- 1 1 1 9) 
ép. Hodieme de Rethel, 
sœur du roi de Jérusalem Baudouin II 


BOHÉMOND III LE BÈGUE, prince d'Antioche ( 1 163-1201 ) Baudouin (t 1 174) 

ép. Irène ou Théodora Comnène (vers 1 164). puis vit à Constantinople, à la cour 

Orgueilleuse de Harenc (vers 1 168 ). puis de Manuel Comnène 

Sibylle (avant 1 183). puis Isabelle 


Philippa 

Aimée d'Andronic Comnène 
ép. Onffroi II de Toron, 
connétable de Jérusalem 


Marie ép. en 1 160 
l’empereur 
Manuel Comnène 


(d’Orgueilleuse de Harenc) 

Raymond (+ vers 1 199-1200) 
ép. en 1193 Alix d’Arménie, fille du roi 
d'Arménie Roupên III 
et nièce du roi d'Arménie Léon II 

. i 

RAYMOND ROUPÊN, prince d'Antioche (1216-1219) 
ép. en 1210 Helvis, fille du roi de Chypre et 
de Jérusalem Amaury II de Lusignan 

i 

Marie ép. Philippe de Montlort 
seigneur de Tyr et de Toron (Tibnin) 


(d’Orgueilleuse de Harenc) 
BOHÉMOND IV LE BORGNE, adopté 
par le dernier comte de Tripoli, 
Raymond III. de qui il hérite (1187). 
Usurpe au détriment de son neveu 
Raymond-Roupên la principauté 
d'Antioche (1201-1216 et 1219-1233) 
ép. Plaisance de Gibelet, 
fille de Hugue III de Gibelet. 
puis Mélisende. fille du roi de Chypre 
et de Jérusalem Amaury II 


(de Sibylle) 
Alix d'Antioche 
ép. Guy I er . 
seigneur de Gibelet 


(d'Isabelle) 

Bohémond d'Antioche, 
ép. l'héritière de la 
seigneurie du Boutron (Batrun) 

Guillaume d’Antioche. 

seigneur de Boutron 
ép. Agnès, fille de Balian 
de Sidon 

Jean d'Antioche, 
seigneur de Boutron 
ép. Lucie, fille de Bertrand II 
de Gibelet 


LXX ARBRES GÉNÉALOGIQUES 



GÉNÉALOGIE DE LA MAISON DE JÉRUSALEM AU XIII e SIÈCLE 
ISABELLE DE JÉRUSALEM, fille du roi de Jérusalem Amaury I er , t vers 1 208 
ép. 


en II 90: CONRAD DE MONTFERRAT, seigneur de Tyr. 
reconnu héritier du royaume de Jérusalem 
en 1191 
(t 1192) 

I 

MARIE DE JÉRUSALEM-MONTFERRAT. 
reine de Jérusalem ( 1 205 ) 
ép. en 1210 JEAN DE BRIENNE qui devint roi 
de Jérusalem (1210-1 225 ), dépossédé en 1 225 
par son gendre Frédéric II 

ISABELLE OU YOLANDE DE JÉRUSALEM ( t 1228) 
ép. en 1225 l'empereur FRÉDÉRIC II DE HOHENSTAUFFEN 
qui devint roi de Jérusalem ( 1 223- 1 250) 

CONRAD IV de Hohenstauffen-Jérusalem, empereur 
germanique, roi titulaire de Jérusalem 
(1230-1254) 

CONRADIN, duc de Souabe. roi titulaire de Jérusalem 
(1254-1268) 


en 1192 : HENRI DE CHAMPAGNE, 
seigneur du royaume de Jérusalem 
(1192-1197) 

I 

Alix de Jérusalem-Champagne (t 1246) 
ép. en 1208 Hugue I er de Lusignan, 
roi de Chypre (t 1218) 


en 1197 : AMAURY II DE LUSIGNAN, 
roi de Chypre depuis 1 194, roi de Jérusalem 
(1197-1203) 
i 

Mélisende de Jérusalem-Lusignan 
ép. Bohémond IV, prince d’Antioche 
et comte de Tripoli 

MARIE D'ANTIOCHE-JÉRUSALEM, 
prétendante à la couronne de Jérusalem, 
cède en 1277 ses droits à 
CHARLES D'ANJOU, roi de Sicile 
qui devient anti-roi de Jérusalem 
(1277-1285) 


Henri I er le Gros (Henri Gras) 
roi de Chypre (1218-1 252) 

I 

Hugue dit Huguet, 
roi de Chypre ( 1 252- 1 267) 


JEAN I er 
roi de Chypre 
(1284-1285) 


Isabelle de Lusignan (t 1264) 
ép. Henri d’Antioche, 

fils cadet du prince d’Antioche Bohémond IV 
et bayle d’Acre en 1 263 
(+ 1276) 

HUGUE III LEGRAND 


d’Antioche-Lusignan, roi de Chypre ( 1 267- 1 284), 
roi de Jérusalem ( 1 269- 1 284) 
ép. Isabelle dTbelin 


HENRI II 
roi de Chypre 
(1285-1324), 
roi de Jérusalem 
(1286-1291) 
(dernier roi effectif 
de Jérusalem) 


Amaury 
connétable 
de Jérusalem 
(t 1310) 


Guy 
(t 1303) 


ARBRES GÉNÉALOGIQUES LXXI 




LITTÉRATURE ET CROISADE 



Chansons de croisade 1 

Poèmes des xn' et xm' siècles 


1 . Chevalier, mult estes gariz... 

Ce poème est la plus ancienne chanson de croisade ; anonyme, elle fut 
composée en 1146. C'est un chant d’exhortation sous la forme d'une « ro- 
trouenge » : les chevaliers sont engagés à suivre le roi Louis V II, pour libérer 
la Terre sainte et assurer leur propre salut 2 . La mélodie de ce poème est 
conservée. 


Chevaliers, Dieu vous a accordé sa protection 
puisqu’il vous a fait connaître sa plainte 
contre les Turcs et les Almoravides 
qui l’ont traité avec infamie. 

Ils ont fait fi du droit, ils ont pris ses fiefs. 
Notre accablement doit être grand : 
ce sont les premiers lieux où Dieu fut 
servi et reconnu pour seigneur. 

(Refrain) 

Celui qui partira maintenant avec Louis 3 
Ne craindra pas l’Enfer. 

Son âme ira en Paradis 

avec les anges de Notre-Seigneur. 

Vous l’avez appris : Édesse est tombée. 

Les chrétiens s’en affligent. 


1 . Traduit de l’ancien français, présenté et annoté par Danielle Régnier-Bohler. 

2. Pour le texte original, voir Pierre Bec, La Lyrique française ail Moyen Age , p. 85-87. 

3. Il s’agit du roi Louis VII se préparant pour la deuxième croisade. 



4 


LITTERATURE ET CROISADE 


Les églises sont incendiées et ravagées : 

On n’y célèbre plus le service de Dieu. 
Chevaliers, il faut que vous le sachiez, 
vous qui êtes loués pour vos prouesses, 
faites don de vous-mêmes 
à Celui qui pour vous a été crucifié ! 

(Refrain) 

Celui qui partira maintenant avec Louis 
Ne craindra pas l’Enfer. 

Son âme ira en Paradis 

avec les anges de Notre-Seigneur. 

Prenez exemple sur Louis : 

il est plus riche que vous, 

il est plus puissant 

que tous les autres rois couronnés. 

Il a laissé ses bonnes fourrures, 
ses châteaux, ses villes, ses cités. 

Il est allé vers Celui 

qui a pour vous été crucifié. 

(Refrain) 

Celui qui partira maintenant avec Louis 
ne craindra pas l’Enfer. 

Son âme ira en Paradis 

avec les anges de Notre-Seigneur. 

Dieu s’est livré aux Juifs 
pour nous tirer de l’Enfer. 

Ils l'ont blessé de cinq plaies. 

Il a souffert la Passion et la mort 

Maintenant II vous fait savoir que les Cananéens 

et les hommes du cruel Sanguin 1 

l’ont indignement traité. 

Rendez-leur donc ce qu’ils méritent ! 

(Refrain) 

Celui qui partira maintenant avec Louis 
Ne craindra pas l’Enfer. 

Son âme ira en Paradis 

auprès des anges de Notre-Seigneur 


1. Texte original in P. Bec, o/>. cit., p. 87 : le Sanguin est Zenghi, prince de Mossoul et 
d'Alep, qui fit tomber Edesse en 1 144. Il s’agit d’un jeu sur le nom propre. 



CHANSONS DE CROISADE 


5 


Dieu a fait proclamer un tournoi 
où s’affronteront Enfer et Paradis. 

Que tous ceux qui l’aiment 
et veulent apporter leur secours 
ne lui manquent pas en cette occasion 
[trois vers manquent ici ] 

(Refrain) 

Celui qui partira maintenant avec Louis 
Ne craindra pas l’Enfer. 

Son âme ira en Paradis 

avec les anges de Notre-Seigneur. 

Le fils du Créateur 
a fixé un jour pour être à Edesse. 

Les pécheurs seront alors sauvés 
[un vers manque] 
ceux qui se battront bien 
et qui, pour l’amour de Dieu, 

Le serviront dans cette détresse. 

[un vers manque] 
pour venger leur Dieu. 

(Refrain) 

Celui qui partira maintenant avec Louis 
Ne craindra pas l’Enfer. 

Son âme ira en Paradis 

avec les anges de Notre-Seigneur. 

Allons conquérir la tombe de Moïse 
sur le mont Sinaï. 

Ne la laissons pas aux Sarrasins, 

ainsi que la verge dont 

il s’est servi pour fendre la mer Rouge. 

Son peuple le suivait, 

Pharaon les poursuivait, 
mais il fut vaincu avec les siens. 

(Refrain) 

Celui qui partira maintenant avec Louis 
Ne craindra pas l’Enfer. 

Son âme ira en Paradis 

avec les anges de Notre-Seigneur. 



6 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


2. Ahi ! Amors corne dure départie 

Cette chanson a été composée par le trouvère Conon de Béthune, qui a 
vécu entre 1150 et 1220. Elle suit la forme de la « canso », le grand chant 
d'amour courtois. Ce poème apparaît comme une « chanson de départie » : 
elle a dû être écrite au début de 1 188 et semble avoir joui d 'un grand succès. 
On en possède la mélodie 


Ha ! Amours, quelle dure séparation 
lorsqu’il me faut quitter la meilleure 
dame qui fût jamais aimée et servie ! 

Que Dieu me ramène à elle, dans sa bonté, 
car, en vérité, je la quitte dans la douleur. 

Malheureux ! qu’ai-je dit ? Je ne la quitte pas. 

Le corps va servir Notre Seigneur, 

mais mon cœur reste tout entier en son pouvoir. 

Pour elle je m’en vais soupirant en Syrie, 

Car nul ne doit manquer à son Créateur. 

Celui qui en ce besoin lui refusera son aide. 

Dieu l’abandonnera, sachez-le, dans la détresse. 

Que tous sachent, les petits et les grands, 
qu’on doit accomplir des prouesses, 
car on conquiert ainsi le Paradis et l’honneur, 
la gloire, la renommée et l’amour de sa dame. 

Dieu ! nous avons été preux si longtemps dans l’oisiveté. 

On verra maintenant qui saura être vraiment preux ! 

Et nous irons venger la honte douloureuse, 
car tous doivent être remplis de colère et de rage 
C’est en notre temps que le Saint Lieu a été perdu 
où Dieu souffrit pour nous une mort pleine d’angoisse. 

Si nous y laissons nos ennemis mortels, 

pour toujours notre vie sera plongée dans la honte. 

Celui qui ne veut vivre dans l’affliction, 

qu’il aille mourir pour Dieu, dans l’allégresse et le bonheur ! 

Elle est douceur et saveur, la mort 

par laquelle on accède au royaume précieux. 

Pas un seul ne mourra vraiment de mort, 
car tous iront vers une vie glorieuse. 


1 . Texte original in P. Bec, op. cit., p. 94-95. 



CHANSONS DE CROISADE 


7 


Celui qui reviendra possédera le bonheur, 

À jamais Honneur sera son épouse. 

Tous les clercs et les hommes d’âge 
qui s’adonnent à l’aumône et aux bienfaits 
partiront pour ce pèlerinage, 
et les dames qui vivront dans la chasteté 
seront fidèles à ceux qui partent. 

Et si, mal inspirées, elles agissent follement, 

elles le feront avec des lâches et des mauvais, 

car tous les hommes de valeur partiront pour la croisade. 

Dieu est assiégé dans sa propre terre. 

On verra bien ceux qui lui donneront du secours, 

ceux qu’il tira de la sombre prison 

quand II fut sur la croix qui est aux mains des Turcs. 

Honnis tous ceux qui resteront. 

Sauf si la pauvreté ou l’âge ou la maladie les en empêchent. 
Ceux qui sont jeunes, riches et en bonne santé 
ne peuvent rester sans se couvrir de honte. 


3. À vous, amant, plus k ’a nulle autre gent 

Ce poème fut composé par le Châtelain de Coucy, qui vécut entre 1160 (?) 
et 1203. Le célèbre trouvère a composé ici une « chanson de départie », dont 
la mélodie est consente. Le poète doit quitter sa dame pour se croiser : les 
accents de son poème sont tragiques. 

Le Châtelain de Coucy participa à la troisième croisade et partit pour la 
quatrième, mais il mourut au début de I ' expédition . Par son destin, le Châte- 
lain de Coucy fut jugé digne de devenir le héros d'un roman : à la fin du 
xnL siècle, un auteur nommé Jakemes composa Le Roman du Châtelain de 
Coucy et de la Dame de Fayel, récit de « Cœur mangé' ». Le roman fut mis 
en prose au XV-' siècle 1 2 . 


Auprès de vous, amants, plus qu’à nul autre, 
il est juste que je pleure ma douleur 
car il me faut partir outre-mer 
et me séparer de ma fidèle compagne. 


1 . Ce motif est largement représenté dans la littérature médiévale : un mari jaloux fait 
manger à sa femme le cœur de son amant. Après ce funèbre repas, elle refusera toute autre 
nourriture et mourra. Voir la présentation de l’œuvre dans l’ouvrage Les Plus Beaux Manus- 
crits français, Bibliothèque nationale de France, sous la direction d’Annie Angremy, pré- 
sentation par D. Régnier-Bohler de l’œuvre de Jakemes, p. 26 à 29. Voir en particulier les 
très belles illustrations du roman. 

2. Texte original du poème in P. Bec, op. cit., p. 96-97. 



8 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Si je la perds, j’ai tout perdu. 

Sachez, Amour, en toute certitude, 
si jamais la douleur peut être cause d’une mort, 
je mourrai et ne composerai plus ni vers ni lais. 

Noble Seigneur Dieu, que deviendrai-je ? 

Faudra-t-il que je prenne congé ? 

Oui, par Dieu, il ne peut en être autrement ; 

Il faut m’en aller, sans elle, en terre étrangère ! 

Il semble que je ne puisse à l’avenir éprouver de souffrance 

puisque je n’ai aucun réconfort 

et que je n’ai de joie d’aucune autre 

si ce n’est d’elle. Retrouverai-je un jour cette joie ? 

Noble Seigneur Dieu, quelle sera notre séparation, 

et où seront nos plaisirs et nos rencontres 

et les douces paroles que m’adressait 

celle qui était ma dame, ma compagne, mon amie ? 

Et quand je me souviens de sa présence si douce 
et des réconforts qu’elle m’accordait, 
comment mon cœur peut-il 

ne pas quitter ma poitrine ? Sa lâcheté est grande ! 

Dieu ne voulut pas me donner sans contrepartie 
les plaisirs dont j’ai joui durant ma vie. 

Il me les fait très cher payer, 

et j’ai grand-peur qu’il ne m’enlève la vie. 

Amour, pitié ! Si un jour Dieu a commis un acte condamnable, 
c’est en séparant ceux qui s’aiment ainsi. 

Je ne peux arracher cet amour de mon cœur, 
et pourtant il faut que je laisse ma dame. 

Ils seront heureux, ces fourbes losengiers 1 
qui jalousaient ce qui était ma joie. 

Jamais je ne serai envers eux un vrai pèlerin 
et jamais je ne leur voudrai de bien. 

Peut-être perdrai-je le bénéfice de mon pèlerinage. 

Car ces traîtres m’ont tant nui 

que si Dieu me voulait bienveillant à leur égard 

Il ne pourrait m’imposer fardeau plus pesant. 

Je m’en vais, ma dame ! En quelque lieu que je sois, 
je vous recommande à Dieu, le Créateur. 



1 . Il s’agit là des ennemis des amants : les fourbes, les jaloux, les lâches, les flatteurs qui 
nuisent à l’amour. 



CHANSONS DE CROISADE 


9 


Je ne sais si vous me verrez revenir. 

Le sort voudra-t-il que je vous retrouve ? 

Pour l’amour de Dieu, où que je sois, 

je vous en prie, soyez fidèle à nos serments, 

que je revienne ou que je tarde, et je prie Dieu 

qu’il veuille accroître mon honneur, 

de même que j’ai toujours été votre sincère amant. 


4. Chanterai por mon corage 

Ce poème fut composé par Guiot de Dijon, durant le premier tiers du 
xnr' siècle. // s 'agit d 'une « rotrouenge », très proche d 'une « chanson de 
femme ». C’est en effet une femme qui pleure la séparation. La chanson a été 
écrite pendant la troisième croisade, et sa mélodie est consente ‘. 


Je chanterai pour consoler mon cœur 

et j’ai besoin de réconfort, 

car je veux éviter la mort ou la folie 

dans mon grand malheur, 

puisque je ne vois nul revenir 

de cette terre sauvage 

où se trouve celui qui apaise 

mon mal, lorsqu’on me parle de lui. 

(Refrain) 

Dieu, quand ils crieront « Outree 1 2 ! », 
Seigneur, secourez le pèlerin 
pour qui je suis remplie de peur. 
Qu’ils sont cruels, les Sarrasins ! 

Je supporterai ma douleur 
jusqu’à ce que je le voie revenir. 

Il est en pèlerinage. 

J'attends éperdument son retour, 
car malgré tout mon lignage, 
je ne veux accepter 
d’en épouser un autre. 

Quelle folie de m’en parler ! 


1 . Texte original in P. Bec, op. cit., p. 92 à 94. 

2. Il s’agit du cri de marche des pèlerins : « En avant ! » Voir P. Aubry et J. Bédier, Les 
Chansons de croisade, p. 115. 



10 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


(Refrain) 

Dieu, quand ils crieront « Outree ! », 
Seigneur, secourez le pèlerin 
pour qui je suis remplie de peur. 
Qu’ils sont cruels, les Sarrasins ! 

Je suis si accablée 

qu’il ne soit pas en Beauvaisis, 

celui à qui je ne cesse de penser. 

Je n’ai plus le goût du rire ni de la joie. 

11 est beau et je suis belle. 

Seigneur, pourquoi l’as-tu voulu ainsi ? 
Puisque l’un désire l’autre, 
pourquoi nous as-tu séparés ? 

(Refrain) 

Dieu, quand ils crieront « Outree ! », 
Seigneur, secourez le pèlerin 
pour qui je suis remplie de peur. 
Qu’ils sont cruels, les Sarrasins ! 

Mais j’attends avec espoir, 
car j’ai reçu son hommage '. 

Quand vente le doux souffle 
qui vient du très doux pays 
où se trouve celui que je désire, 
je tourne mon visage de ce côté. 

Dieu, il me semble que je le sens 
sous mon mantel 1 2 gris. 

(Refrain) 

Dieu, quand ils crieront « Outree ! », 
Seigneur, secourez le pèlerin 
pour qui je suis remplie de peur. 
Qu’ils sont cruels, les Sarrasins ! 

Je suis pleine de regrets 
de n’avoir pu l’escorter 3 . 

La tunique qu’il portait alors. 


1. Il s’agit du cérémonial propre à l’amour courtois, qui fait de l’amant le vassal de sa 
dame suzeraine. 

2. Le « mantel » est un vêtement d’apparat. 

3. Il s’agit du « convoier », première étape du départ du pèlerin : ses proches et amis 
l’accompagnent au début de son parcours. 



CHANSONS DE CROISADE 1 ! 

il me l’a envoyée pour que je l’étreigne. 

La nuit, quand l’amour me presse, 
je la place à mes côtés, 
toute proche de ma chair nue, 
pour soulager mon mal. 

(Refrain) 

Dieu, quand ils crieront « Outree ! », 

Seigneur, secourez le pèlerin 
pour qui je suis remplie de peur. 

Qu’ils sont cruels, les Sarrasins ! 


5. Dame, ensi est q ’il m ’en couvient aler 

Ce poème fut composé par Thibaut de Champagne. Il s 'agit également 
d'une « chanson de départie », composée vraisemblablement en mai 1239. 
Vers la fin du mois de juin, le comte Thibaut IV de Champagne (1201-1253) 
quitte la Champagne pour se rendre à Marseille et prendre la mer. Ce grand 
seigneur, dont l'activité politique est bien connue et qui fut très actif durant 
la période des croisades, est considéré comme un très grand trouvère. La 
mélodie en est conservée '. 


Dame, puisqu’il me faut partir 
et quitter la douce contrée 
où j’ai appris à souffrir, 

Puisque je vous laisse, il est juste que je me prenne en haine. 

Dieu ! pourquoi cette terre d’outre-mer, 

qui aura séparé tant d’amants 

dont l’amour n’a plus trouvé de réconfort 

et qui n’ont pu raviver leur joie ! 

Sans amour, je ne pourrai vivre : 
c’est l’objet de toutes mes pensées, 
et mon cœur sincère ne s’en écarte pas, 
car je suis avec lui, vers ce qu’il désire. 

J’ai appris à aimer : 

comment continuer à vivre, 

sans la joie de celle que je désire 

plus qu’aucun homme n’a jamais désiré ? 


I. Texte original in P. Bec. op. cit., p. 98-99. 



12 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Puisque je suis loin d’elle, 

quel bien, quelle joie, quel réconfort ? 

car jamais rien ne m’a autant coûté 

que de vous laisser, vous que j’espère revoir 1 . 

J’en suis accablé et hors de moi. 

Bien souvent, je me serai repenti 

d’avoir entrepris ce voyage 

et je me souviens de vos douces paroles. 

Noble Seigneur Dieu, je me suis tourné vers vous. 

Pour vous je laisse ce que j’aimais tant. 

La récompense doit en être belle, puisque je perds, 
pour l’amour de vous, mon cœur et ma joie. 

Je suis prêt, tout préparé à vous servir. 

Je me livre à vous, noble Jésus-Christ. 

Je ne pourrais avoir meilleur seigneur : 
celui qui vous sert ne peut être trahi. 

Mon cœur doit être à la fois triste et joyeux, 
triste parce que je quitte ma dame 
et plein de joie car j’ai le désir 

de servir Dieu, qui est à la fois mon corps et mon âme. 

Cet amour-là est parfait et puissant. 

Les plus justes savent qu’il faut y tendre, 
c’est le rubis, l’émeraude, la pierre précieuse 
qui guérit de tout vil péché puant. 

Dame des cieux, reine très puissante, 
secourez-moi dans ma grande détresse ! 

Que je puisse brûler de la belle flamme de l’amour pour vous ! 
Puisque je perds ma dame. Dame, venez à mon aide ! 


6. Seigneurs, sachiez qui or ne s ’en ira 

Ce poème a également été composé par Thibaut de Champagne 2 , et la 
mélodie est connue. 


Seigneurs, sachez que celui qui ne s’en ira pas 
vers cette terre où Dieu a vécu et où il est mort, 
et qui ne prendra pas la croix d’outre-mer. 


1. P. Aubry et J. Bédier interprétaient ce vers comme « une application à la dame de la 
formule de serment : “se je ja mès Dieu voie” », c’est-à-dire : « J'en jure sur mes chances 
de vous revoir un jour », op. cit., p. 195. 

2. Texte en langue originale in P. Aubry et J. Bédier, op. cit., p. 171 et 172. 



CHANSONS DE CROISADE 


13 


à grand-peine ira au Paradis. 

Celui qui s’en souvient et éprouve de la compassion 
doit chercher à venger le noble Seigneur 
et délivrer son pays et sa terre. 

Tous les lâches resteront par-deçà 

ceux qui n’aiment Dieu, le bien, l’honneur, le mérite. 

Et chacun dit : « Et ma femme, que deviendra-t-elle ? 

Je ne laisserai mes amis à aucun prix ! » 

Ceux-ci s’attardent dans de folles pensées, 

car le seul ami, en vérité, est Celui 

qui pour nous subit le supplice de la croix. 

Ils s’en iront, les vaillants chevaliers 
qui aiment Dieu et l’honneur de ce monde, 
ceux qui sagement veulent aller vers Lui, 
et les lâches, les frileux resteront. 

Ils sont aveugles, je n’en doute pas, 
ceux qui ne viennent secourir Dieu 
et qui pour si peu mettent en péril la gloire du monde. 

Pour nous Dieu subit le supplice de la croix, 
et II nous dira au Jugement dernier : 

« Vous qui m’avez aidé à porter ma croix, 
vous irez en ce lieu où se trouvent mes anges. 

Vous m’y verrez avec ma mère Marie, 
et vous qui ne m’avez porté aucun secours, 
vous descendrez tous dans l’Enfer profond. » 

Chacun s’imagine pouvoir vivre heureux 
sans jamais subir le moindre mal. 

C’est ainsi que l’Ennemi et le péché les possèdent, 

de sorte qu’ils n’ont plus sagesse, hardiesse ni puissance. 

Noble seigneur Dieu, chassez d’eux ces pensées 

et prenez-nous dans votre royaume 

avec tant de piété que nous puissions vous voir ! 

Douce dame, reine couronnée, 
priez pour nous. Vierge bienheureuse ! 

Ainsi nous serons préservés de tout mal. 


I . « Par-deçà » désigne l'Occident, face à un « par-delà » qui désigne Outre-mer. 



Le premier cycle de la croisade 1 

par Micheline de Combarieu du Grès 


Au tournant du xi c et du xu e siècle, la première croisade draine, par 
Constantinople et jusqu’à Jérusalem, des armées venues des différents 
pays de la chrétienté occidentale. L’Histoire nous dit que le but premier 
de cette expédition était de venir en aide aux communautés chrétiennes 
d’Orient, soumises à la pression de plus en plus grande d’un Islam 
conquérant. Mais le sens en devait vite changer : l’aboutissement de la 
première croisade sera, après la prise de Jérusalem, la constitution de 
l’empire latin d’Orient. Les récits (chroniques en latin, épopées en langue 
romane), écrits parfois dans le temps même de l’action, plus souvent 
médités avec celui de la réflexion, voire réécrits en versions successives, 
nous montrent les rapports entretenus par les premiers croisés avec ce 
pays d’« outre-mer » — au moins par la traversée du Bosphore — , cette 
« terre de repromission » dont ils pensent que, d’abord « promise » au 
peuple d’Israël, elle fut « repromise >> — quand celui-ci ne reconnut point 
dans Jésus le Messie qu’il attendait — aux fidèles de la Nouvelle 
Alliance, c’est-à-dire au peuple chrétien. 

Deux chansons de geste en particulier, dont nous n’avons gardé qu’une 
relation de la fin du xn e siècle, attribuée à un certain Graindor de Douai, 
La Chanson d'Antioche et La Conquête de Jérusalem, narrent, ou plutôt 
chantent, cet « itinéraire du Saint-Sépulcre ». 

« Pèlerins », « gens de Jésus », « armée de Notre-Seigneur », « armée 
de Dieu » : ces termes, qui s’appliquent aux mêmes personnes/personna- 
ges, abolie la différenciation des pèlerins non armés et des croisés armés, 
renvoient cependant à des attitudes de corps et d’esprit que l’on peut dis- 
tinguer. 

Le pèlerin, c’est l’homme en route — homo viator — mais dont le 


I. Le texte de cette Introduction résume une communication présentée au colloque du 
Centre d’études médiévales d’Orléans en 1 990 sous le titre « La terre de repromission », in 
Terres médiévales, Paris, 1993, p. 71-99. 



LE PREMIER CYCLE DE LA CROISADE 


15 


voyage a un but (souvent le tombeau d’un saint), une raison d’être 
(œuvrer pour son salut) et des modalités en rapport : les difficultés de la 
route sont pénitence et le contact avec les reliques est élément de re-ligion 
avec le sacré. « Marcher », puis « voir et toucher ». Ce schéma s’applique 
superlativement aux Hierosolimitani qui vont prendre la via (ou iter) 
sancti sepulchri. « Le comte Hue... s’en ira au Saint-Sépulcre », dit La 
Chanson d’Antioche. Le saint par excellence est bien Jésus-Christ, et tout 
ce qui a trait à lui l’est également, d’où l’expression « le Saint-Sépulcre », 
parfois même ale Sépulcre » qui suffit, sans autre détermination, à le 
désigner. 

Ils marchent donc pour le voir, non mus par la curiosité, mais par la 
piété ; ils vont « voir le monument où eut lieu la Résurrection ». « le 
baiser avec une dévotion profonde », « y implorer le pardon de leurs fau- 
tes 1 ». C’est ainsi que tous définissent leur projet. Arrivés sur place, ils 
s’empliront en effet les yeux de la ville : La Conquête de Jérusalem 
s’ouvre sur une série de « vues » de la cité par les différents corps de 
troupe ; on en aura une autre avant l’assaut général, quand les bataillons 
se disposeront autour de la ville (chant IV). 

Mais si cette terre recèle encore des reliques du Seigneur — La 
Chanson d'Antioche rapportera l’invention de la lance de Longin, La 
Conquête de Jérusalem , celle de la vraie Croix — , le tombeau est vide. 
Cette absence du corps mort, loin de dévaloriser le Sépulcre, est ce qui 
lui donne sa prééminence : car, lorsqu’ils l’embrassent en pleurant, les 
pèlerins ne baisent pas le lieu de déposition d’un corps saint disparu, mais 
celui d’où le Dieu incarné est ressuscité : il est donc désigné comme le 
lieu où Dieu fut « mis », « déposé... pour y reposer », « enseveli », mais 
aussi comme celui « d’où il ressuscita », voire « où il eut mort et vie », 
« où il fut mort et vivant ». 

Le Sépulcre est à la fois le but du voyage et le centre d’une série de 
cercles définissant de plus vastes espaces, saints eux aussi et donc vénéra- 
bles, parce qu’ils ont été en contact, mieux qu’avec le corps d’un saint, 
avec celui d’un Dieu qui « vécut sur terre ». 

La « Ville sainte » est le premier de ces cercles. La prédication du pape, 
au début de La Chanson d'Antioche , évoque une Jérusalem encore très 
stylisée, centrée sur l’entrée triomphale de Jésus dans la ville « le jour de 
Pâques fleuries 2 », sur la crucifixion et l’ensevelissement. L’approche de 
la ville fera plus précise et nombreuse l’énumération des lieux, jusqu’à 
celles de La Conquête de Jérusalem, où l’auteur réitère le motif avec l’ar- 
rivée des différents groupes ou armées. Ceux qui la voient pour la pre- 


1 . Ces citations sont empruntées à la chanson Les Chétifs , que nous ne reproduisons pas 
dans ce volume et qui établit une liaison romanesque entre La Chanson d Antioche et La 
Conquête de Jérusalem. 

2. C’est-à-dire le jour des Rameaux. 



16 LITTÉRATURE ET CROISADE 

mière fois se contentent de dire : « Jésus qui souffrit sa Passion est passé 
par ici. » Il faut quelqu’un qui connaisse l’endroit pour que la vue d’en- 
semble se détaille : Pierre l’Ermite 1 nomme ces lieux et les désigne aux 
croisés, en rappelant quels épisodes de la Passion s’y sont déroulés, quels 
acteurs y ont participé : le « prétoire », lieu du procès et de la trahison par 
Judas, le pilier de la flagellation, le mont du Calvaire, lieu de la cruci- 
fixion, où le flanc du Seigneur fut percé par la lance de Longin (la terre 
fut imprégnée de son sang), le sépulcre où le déposa Joseph d’Arimathie. 
Les Lieux saints sont désignés par eux-mêmes et non par les monuments 
(églises ou autres) qui les rendent visibles de loin, puisque cette vue de 
Jérusalem est « prise » de l’extérieur de la ville, du haut du « tertre de 
Josaphat » où les barons sont rassemblés. Vision déjà plutôt que vue à 
proprement parler. Le Sépulcre, vide, témoigne de la Résurrection, donc 
de la divinité du Messie rédempteur. De même, Jérusalem dans son entier 
témoigne du triomphe de Jésus avant la Passion : Pierre l’Ermite montre 
« la porte dorée » par où le Christ est entré dans la ville le jour des 
Rameaux. Enfin, elle témoigne de la vie du ressuscité : Pierre montre le 
lieu où le Christ est apparu à ses disciples : « le saint temple fondé par 
Salomon », et celui de la Pentecôte. D’autres événements sont également 
liés à ces lieux : le temple de Salomon est présenté comme le lieu de 
l’Annonciation et comme celui de l’offrande à Dieu de Jésus enfant. Ville 
de l’enfance, de la Passion et de la Résurrection, elle résume à elle seule 
toute la vie du Christ dont elle porte d’ailleurs encore la marque visible 
dans ses pierres : « Le jour des Rameaux, la terre se creusa sous les pieds 
de Jésus-Christ et n’est plus jamais redevenue plane » {La Conquête de 
Jérusalem , chant II). 

Tout autour de la ville, il faut tracer un second cercle, qui inclut les 
collines et vallées avoisinantes où l’on évoque Jésus et les siens. Souvent 
d’ailleurs, le panorama de Jérusalem les intègre, comme dans le désir de 
tout ramener à une unité de lieu. Le regard des croisés sur la ville, porté 
de l’extérieur et du sommet d’une colline, comprend normalement ces 
environs, et le tableau de Pierre l’Ermite les place sur le même plan : le 
mont des Oliviers (où Jésus demanda qu’on lui amène l’ânesse sur 
laquelle il devait entrer dans la ville), le mont Sion (lieu de la mort de la 
Vierge) et le val de Josaphat, qui est celui de sa sépulture, et, toujours 
dans ce souci de recentrer le plus de lieux possibles sur la Ville sainte, 
fût-ce au détriment d’une géographie réaliste, Béthanie, lieu de la résur- 
rection de Lazare ; de même, l’énumération des lieux autour de la ville, 
ou à proximité, où les armées vont établir leurs camps, inclura Bethléem. 

La Terre sainte comme lieu de dévotion s’inscrit donc surtout dans ce 
cercle restreint dont le centre serait cette « dalle où Dieu ressuscita après 
sa Passion » — Godefroy de Bouillon y pose son cierge lors d’une veillée 


1 . Pierre l’Ermite ( 1050-1 115), prédicateur de la première croisade. 



LE PREMIER CYCLE DE LA CROISADE 


17 


au Saint-Sépulcre dans l’attente angoissée de l’armée du sultan en marche 
sur Jérusalem pour la reprendre — et la circonférence, ces collines d’où 
l’on voit la ville, périmètre sacré dont on embrasse le sol en pleurant et 
dont on va jusqu’à ingérer — comme une autre communion — la terre. 

Il y a cependant un troisième cercle qui comprend quelques lieux plus 
éloignés géographiquement, mais on serait tenté de dire aussi spirituelle- 
ment. Leur ordre d’apparition dans les textes respecte l’itinéraire des 
croisés. Le premier est Antioche, la ville de saint Pierre : quand les croisés 
ne parviennent pas à se rendre maîtres de la citadelle et sont donc arrêtés 
dans leur progression vers Jérusalem, un prêtre a une vision dans laquelle 
il voit l’apôtre intervenir auprès de Jésus pour que celui-ci vienne en aide 
aux chrétiens. Symétriquement, si l’on peut dire, après la prise de Jérusa- 
lem, lorsque la plupart des croisés décident de s’en retourner, ils passent 
par des lieux « évangéliques » : Jéricho (lieu où Jésus jeûna au désert), le 
Jourdain, lieu de son baptême et où ils se baigneront (en mémoire et en 
figure ?), la Galilée et plus précisément le site de la multiplication des 
pains et des poissons. Cela est limité en nombre et dans l’espace du texte. 

Faire le tour des sites évangéliques n’apparaît donc pas comme une 
démarche prioritaire chez Graindor de Douai. On notera que, même après 
la prise de Jérusalem, si tous vont faire leurs dévotions au Saint-Sépulcre, 
il n’y aura pas de ces processions, chemins de croix qui n’en portent pas 
encore le titre, que les récits de pèlerinage nous rapportent depuis les pre- 
miers siècles de l’Eglise. C’est que, si les croisés « mettent leurs pas dans 
ceux du Christ 1 », ils voient d’abord en lui celui « par qui ils avaient été 
rachetés de l’enfer 2 ». Voilà pourquoi l’essentiel de l’itinéraire de Jésus 
qui a été retenu est celui de la Passion, et voilà pourquoi l’itinéraire de ce 
pèlerinage sera avant tout un itinéraire de souffrance, comme La Chanson 
d’Antioche l’annonce d’emblée et comme les deux poèmes ne cesseront 
de l’illustrer. 

La Terre sainte a bien une réalité géographique, puisqu’elle est le pays 
où un Dieu s’est incarné et a vécu trente-deux ans (« la terre où il a gran- 
di »), mais elle se concentre dans les lieux où fut opérée notre rédemption 
par la mort et la résurrection du fils de Dieu. Découle de cela un choix 
par rapport aux textes de l’Evangile, qui énumèrent aussi les sites des 
miracles et de la prédication ; ainsi qu’une totale absence de souci des- 
criptif : ce qui compte, ce n’est pas le lieu tel qu’il s’offre au regard, mais 
l’événement qui s’y est déroulé autrefois. Rien de moins pittoresque, au 
sens de la peinture, que les vues de la Terre sainte et plus particulièrement 
de Jérusalem données par Graindor de Douai — à tel point, par exemple, 


1 . Citation empruntée à la plus ancienne chronique latine de la première croisade, l 'His- 
toire anonyme de la première croisade , édition et traduction par L. Bréhier, Paris, Les Belles 
Lettres, 1964. 

2. Ibid. 



18 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


qu’il mentionne, comme nous l’avons déjà signalé, le Sépulcre et non 
l’église qui l’abrite et que la sépulture de la Vierge au val de Josaphat ne 
s’accompagne qu’exceptionnellement de la mention de l’édifice qui en 
signale l’emplacement. Pour la même raison, on peut dire que, si l’itiné- 
raire des croisés est donné avec précision(s) et si Graindor de Douai cite 
les villes et les lieux-dits ou accidents géographiques par lesquels ils 
passent, alors qu’il ne se soucie cependant pas d’évoquer à leur propos tel 
ou tel site évangélique, c’est parce que la parenté entre cette marche et les 
« pas du Christ » existe plutôt dans l’expérience d’une souffrance péni- 
tente et salvatrice : les difficultés d’approvisionnement en vivres pendant 
le siège d’Antioche seront longuement évoquées, celles en eau aussi, 
surtout pendant les opérations autour de Jérusalem. De façon générale, la 
terre du Seigneur paraît bien aride et bien pauvre à ces barons venus de 
contrées plus verdoyantes et plus fertiles. Ils laissent parfois éclater leur 
surprise et leur déception : malgré ce qu’on avait pu leur dire et prêcher 
des souffrances à attendre, ils ont du mal à accepter l’idée d’un Dieu créa- 
teur du monde, choisissant de venir en un lieu si déshérité... de Lui ! L’au- 
teur qui sait, après coup, à quoi s’en tenir et qui perd moins de vue la 
portée spirituelle de l’épreuve, peut bien écrire : « Ils partirent loin de 
chez eux dans des déserts où ils se firent sauvages pour sauver leurs 
âmes. » Les barons mêmes (surtout ?), en vue de Jérusalem, diront : « Il 
n’y a là ni forêt, ni source ni rivière, ni mer ; pas de blé, rien que de la 
bruyère ; l’eau est hors de prix : elle se vend à cent sous la charge d’un 
cheval ; et il n’y a pas même de bois pour faire bouillir pots et marmites. » 
L’un d’eux dit clairement sa surprise : « Je m’étonne que Dieu, le fils de 
sainte Marie, soit venu se loger dans pareil désert. Il devrait y avoir là une 
bonne terre cultivée où poussent les épices, l’encens, les herbes médicina- 
les qui guérissent les malades, et où fleurisse la rose. » Comment la terre 
de Dieu peut-elle être plus dure à vivre que celle des hommes ? « J’aime 
mieux le grand château d’Arras [...] et mes beaux viviers que toute cette 
terre avec son antique cité. » Ainsi, la royauté à Jérusalem, qui pourrait 
passer pour le plus grand honneur à recevoir, sera-t-elle récusée par tous 
à la fin. L’évêque de Mautran a beau faire valoir le « prix » de la ville, 
« cette cité de roi », l’un ne voudra pas en entendre parler (« La Pouille 
et la Calabre sont à moi [...] et je n’ai nulle envie de tenir cette terre, pas 
plus que de devenir roi de Jérusalem un jour de ma vie ») et un autre 
s’excusera à son tour : «J’ai déjà trop souffert ici ; je ne pourrais pas 
rester en bonne santé ; l’ardeur du soleil y est trop brûlante. » 

Voilà donc que la terre du médecin suprême est malsaine. Bref, tous 
n’ont qu’une hâte : repartir au plus vite dans leur pays : celui-ci, où a vécu 
leur Dieu, demeure, pour eux, terre étrangère. 

Encore ne s’agit-il pas seulement d’y vivre mais de s’y battre : si, à 
Jérusalem, Dieu est mort pour sauver les hommes, ceux-ci vont risquer 



LE PREMIER CYCLE DE LA CROISADE 


19 


leur vie pour « aquiter » son sépulcre, sa ville, sa terre. Ces pèlerins sont 
aussi des croisés : « l’armée de Dieu ». 

En effet, la Terre sainte n’est pas seulement celle du Christ dans la 
mesure où il y est né (« vous êtes né à Bethléem ») et où il y a vécu 
jusqu’à sa mort ; elle est aussi sa terre au sens où il en est le roi (« roi de 
Bethléem » précisément) ; ou plutôt, il devrait en être le roi, car il en a été 
dépossédé. 

Certes, sa royauté est universelle, et elle est royauté dans le ciel : s’il 
nous a sauvés du « Tartare », Il n’a pas fait de la Palestine un jardin où 
couleraient le lait et le miel ; dans la vision que Pierre l’Ermite a au Saint- 
Sépulcre, Jésus promet à chacun de ses fidèles qu’« il logera en paradis 
dans le ciel », et qu’il échappera à l’enfer, « cette maudite demeure ». 
Mais lorsque le récitant de La Chanson d’Antioche rapporte à son public 
l’histoire du bon larron, on voit que la royauté de Jésus s’instaure à deux 
niveaux, celui du ciel et celui de la terre : « Il n’est pas encore né, dit le 
Messie, le peuple qui me vengera de ses épieux acérés. Dans mille ans, 
il recevra le baptême et viendra vénérer le Saint-Sépulcre. Ces gens me 
serviront comme leur père et ils seront mes fils, et moi leur garant. » 

Ce second niveau occupe constamment plus de place dans nos textes 
parce que c’est celui dans lequel va s’inscrire l’action historique — mili- 
taire et politique — dés croisés. 

En effet, cette terre, Dieu l’avait d’abord donnée aux juifs (La Chanson 
d'Antioche , chant I), et c’est dans cette terre qu’il avait choisi de venir au 
monde. Mais ceux à qui elle avait été donnée à habiter et à « tenir » y ont 
perdu leur droit en ne reconnaissant pas Jésus pour Dieu et en le mettant 
à mort. Mais ce ne sont plus eux qui occupent la Terre sainte, ce sont les 
« Turcs », les « Sarrasins », qui n’y ont pas plus de droits, puisque ce sont 
des « païens » qui ne reconnaissent pas le vrai Dieu (« Cette terre est 
perdue, ce sont les fidèles de Mahomet qui la détiennent »). C’est la 
raison pour laquelle les textes effectuent sans cesse une sorte d’amalgame 
entre les juifs et les Sarrasins : il n’y a pas seulement entre eux succession 
historique mais identité, car les uns et les autres sont des « Infidèles », les 
premiers pour avoir rompu l’Alliance et avoir été oublieux de la « promis- 
sion », les seconds, si l’on peut dire, pour s’être refusés à la conclure. 
Quand le bon larron suggère à Jésus de se venger des juifs, celui-ci répond 
en parlant des « païens », dont il sera fait justice mille ans plus tard, c’est- 
à-dire des « Sarrasins ». La formule qu’emploie un chrétien dans une 
prière traduit, en la ramassant dans le jeu des temps, cette appréhension 
des choses : « Vous êtes allé à Jérusalem, dit-il en s’adressant au Christ, 
qu’occupent les Arabes. » Entre les mains des uns ou des autres, cette 
terre doit être considérée comme «morte» (La Chanson d’Antioche , 
chant I). 

Cependant, si le Christ règne sur la terre et singulièrement sur sa terre, 
il ne peut le faire seul : comme tout seigneur ou souverain terrien, il la 



20 


LITTERATURE ET CROISADE 


confie à des hommes qui lui auront engagé leur foi et devront lui en 
assurer le service ; les Turcs, Persans, Esclavons, bref les Sarrasins qui ne 
se réclament que d’un droit de conquête n’en sont donc pas de légitimes 
occupants. Certes, ils sont braves à la guerre, témoin l’éloge de leur chef 
Comumaran qui clôt singulièrement, on en conviendra, La Conquête de 
Jérusalem : un des barons croisés fait ôter de sa poitrine le cœur du héros 
dont tous admirent la taille, symbole de sa valeur : « S’il avait cru en 
Dieu, il n’aurait pas eu d’égal ; je n’ai jamais vu chevalier qui sache 
mieux jouter [...], donner de plus forts coups d’épée et se battre avec plus 
de vaillance. » Mais, malgré cela, lui et les siens sont « les fidèles de 
l’Antéchrist >> : « Ceux qui ne croient pas en Dieu, qui ne le servent ni ne 
lui obéissent et ignorent de leur mieux ses commandements, il n’est que 
juste de les confondre et de les chasser de cette terre jusqu’au dernier. » 
Cette terre appartient légitimement à ceux qui croient dans le Christ, ceux 
qui sont dits pour cela « chrétiens », ceux qu’il a adoptés pour fils et dont 
Il est le père. Les deux premiers chants de La Chanson d’Antioche insis- 
tent sur ce point de façon significative, pour bien exposer les buts et la 
raison d’être de la croisade, et peut-être encore plus sur les devoirs que 
crée pour les chrétiens cette situation. La foi mais aussi le service : garder 
la terre du Christ à des chrétiens et en chasser ceux qui ne le sont pas et 
qui, par leur présence infidèle, insultent Dieu, que les vrais croyants 
doivent donc « venger », au sens médiéval de « faire justice », « faire 
rentrer dans le droit» (La Chanson d'Antioche , chant I). Fils féaux du 
Père-Roi, ils doivent lui garder sa terre qui est aussi la leur (ibid., I, 
v. 158-162) et éventuellement la reconquérir, la libérer si, ce qui est le 
cas, ils se sont rendus coupables de ne pas la lui avoir gardée : « Nous 
avons perdu la terre promise [...], elle est perdue puisque ce sont les 
fidèles de Mahomet qui la détiennent, et perdue pour toujours si nous ne 
la leur reprenons pas de force [...]. Allez venger Jésus des ravages que 
Persans et Esclavons ont fait subir à sa terre » (ibid., 1). 

L’évêque Aÿmer érige cette tâche en œuvre de miséricorde, l’ajoutant 
à celles de l’Evangile en une évocation personnelle du Jugement dernier. 
Pierre l’Ermite l’avait déjà dit : « J’ai fait ce voyage pour venger le sei- 
gneur Dieu de la honte qu’on lui a faite en sa terre. [Les païens] l’occu- 
pent de père en fils, j’ai voulu leur en contester le droit» (ibid., I). 
Graindor de Douai s’éloigne sensiblement de la réalité historique pour ce 
qui est de l’origine de la croisade ; si l’idée en naît d’abord dans l’esprit 
d’un homme, Pierre l’Ermite, scandalisé par l’état dans lequel il a vu le 
Saint-Sépulcre, état auquel le patriarche de la Ville sainte se déclare 
impuissant à remédier et pour lequel il demande le secours des chrétiens 
d’Occident, c’est Dieu lui-même qui, en apparaissant à Pierre, en justifie 
le bien-fondé, si l’on ose dire, en la reprenant à son compte et en lui 
recommandant de se faire confier son propre sceau — celui du Saint- 
Sépulcre — qui montrera en lui un authentique ambassadeur de Dieu. 



LE PREMIER CYCLE DE LA CROISADE 


21 


Muni de cet objet, symbole de 1 a marque personnelle de Dieu sur 1 a Terre 
sainte, Pierre aura toute l’autorité nécessaire pour commander au pape et, 
par son intermédiaire, aux rois. 

« Mon peuple », dit Jésus. Il en est donc bien le roi et ils sont ses 
hommes, « les fidèles de Jésus ». Sa terre est la leur en tant que chrétiens : 
« Envoyez dire à Corbaran, recommande un évêque, que ce royaume est 
nôtre, parce qu’il nous a appartenu avant que ses gens ne s’en soient 
emparés par la force [...]. Nous sommes prêts à faire la preuve qu’il n’a 
sur lui aucun droit [...]. Nous avons bien entendu le mandement de Dieu 
[...]. Nous sommes tous ses fils et nous le vengerons » (La Chanson d’An- 
tioche, chant VII, laisse xxn). 

Droit à la terre, devoir de la libérer, le combat des croisés repose sur 
cette double base. Le fait que l’ennemi à battre (qu’il s’agisse de conqué- 
rir la terre ou de libérer le pays selon le point de vue auquel on se place) 
est humain, alors que son seigneur est le roi du ciel, entraîne une appré- 
hension et une conduite double des événements. 

Il y a une conduite et une appréhension des lieux purement militaires. 
De même qu’on souffre de la faim et de la soif sur la terre du Seigneur, 
autant, voire plus, qu’en Flandre et qu’en Italie, de même Antioche et 
Jérusalem sont aussi difficiles à investir que pourraient l’être des citadel- 
les chrétiennes, et peut-être davantage à cause de la valeur des Turcs et 
du climat du pays. En matière de tactique et d’approvisionnements, les 
chefs de l’armée de Dieu se comportent à la façon habituelle : quand ils 
sont sur le point d’assiéger une place, ils envoient des détachements de 
soldats dans les environs pour approvisionner en vivres les hommes et les 
animaux ils s’inquiètent des sources; avant de donner l’assaut, ils 
essaient de chercher les points faibles de la défense, ils font construire des 
machines de guerre. On pourrait donc, à partir de nos textes, suivre le 
récit ordinaire d’une expédition qui le serait tout autant. 

La géographie de Jérusalem et de ses environs, et de la Terre sainte 
devient, l’espace du récit, une géographie militaire. Si Saint-Etienne est 
si souvent mentionné, ce n’est pas parce que l’exemple du protomartyr 
est particulièrement important pour les croisés ; et le val de Josaphat avec 
le tertre qui le domine ne renvoie pas à l’image d’un culte marial pourtant 
largement développé en ce xn e siècle ; quant au « très saint temple », un 
des deux lieux de la ville le plus souvent cités, il ne l’est certes ni pour 
l’Annonciation, ni pour l’offrande de Jésus sur son autel. Quel est d’ail- 
leurs l’autre lieu le plus souvent mentionné ? Nous ne l’avons pas encore 
rencontré parce qu’il s’agit de la « tour de David » — c’est ainsi que tous 
les textes désignent la citadelle de Jérusalem et aucun souvenir évangéli- 
que ou « christique » ne lui est rattaché. Mais les différents corps de 
troupe installent leur campement « au mont Syon », « au val de Josa- 
phat », « au mont des Oliviers », « à Saint-Étienne », « à la porte de 
David », « par-dedans Bethléem ». 



22 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Mais les combats les plus acharnés auront lieu au mont Sion, au mont 
des Oliviers, au val de Josaphat, à la porte Dorée, à la porte Saint- 
Étienne : leur mention, au demeurant brute, sans plus de rappel des per- 
sonnages ou des événements auxquels leur nom les associe, ne signifie 
plus que le renouvellement et l'acharnement des affrontements. Une hié- 
rarchie, de ce point de vue, s’instaure, où « Saint-Étienne » est plus « im- 
portant » que le « mont des Oliviers », où le « val de Josaphat » est plus 
souvent nommé que le « mont du Calvaire ». À l’intérieur de la ville, la 
« tour de David » est le lieu militaire par excellence : point surélevé d’où 
les chefs peuvent donner le signal de la bataille, en observer l’évolution, 
regrouper les troupes avant et après l’assaut ; le Temple et son esplanade 
sont plutôt lieux de réunion et de délibération. Godefroy de Bouillon y 
remplacera l’émir qui l’y avait précédé, et le texte les appellera l’un 
comme l’autre « roi de Jérusalem ». 

De façon générale, l’entrée des croisés dans Jérusalem n’ayant pas mis 
fin aux combats, on continuera de parler, pour les mêmes motifs militai- 
res, du val de Josaphat et de la porte Saint-Étienne. 

Mais l’histoire se déroule aussi sur un second plan, surnaturel celui-là. 
Le roi céleste n’est pas (exactement) un roi terrien. Sa toute-puissance, 
associée au fait que pour se « venger » il a recours à des forces humaines, 
et, en même temps, l’exigence que sa « compagnie » respecte, au sein 
même des combats menés pour lui, ses commandements — en l’enten- 
dant non au sens d’un ordre de bataille mais des « commandements de 
Dieu » — ont une conséquence qui peut apparaître comme paradoxale : 
c’est que son action répressive se fait sentir plus sur l’armée de Dieu que 
sur « les gens de l’Antéchrist ». 

La marche sur Jérusalem est ralentie par les difficultés que la géogra- 
phie physique et humaine du pays oppose aux croisés. Elle l’est aussi par 
leurs péchés. Graindor de Douai attribue, par exemple, à cette raison leur 
situation à Antioche : ils sont entrés dans la ville, mais sont pris entre la 
citadelle dont ils n’ont pu se rendre maîtres et une armée venue de l’exté- 
rieur qui les assiège, leur coupant de surcroît quasiment toute possibilité 
d’approvisionnement : Dieu punit ainsi la fornication de sa « gent » avec 
des mécréantes. La renonciation à ces errements, la pénitence manifestée 
publiquement par processions, prières, etc. (ainsi que la médiation de 
saint Pierre au nom de son Église rendue au culte) seront nécessaires pour 
qu’Antioche tombe définitivement entre les mains des chrétiens. 

Une fois ceux-ci venus à résipiscence. Dieu leur enverra un signe (l’in- 
vention de la lance de Longin), à la fois relique et étendard ; elle symbo- 
lise en quelque sorte la présence du Tout-Puissant à la tête de ses troupes, 
puisqu’elle doit leur donner la victoire à tous coups, en même temps 
qu’elle est le gage de leur réconciliation. Cette toute-puissance sera égale- 
ment manifestée par l’intervention de combattants célestes. A la fin de La 
Chanson d’Antioche , seul un ange donne le signal de la reprise de la 



LE PREMIER CYCLE DE LA CROISADE 


23 


marche sur Jérusalem en déclarant : « Voici le terme fixé par Dieu pour 
la vengeance du Seigneur qui souffrit toutes les affres de la mort. » Dans 
La Conquête de Jérusalem, ce sont des colombes, messagères divines, qui 
seront chargées de « brefs » célestes. 

Certes, visions, apparitions, interventions surnaturelles ne sont pas 
inconnues des autres épopées, en particulier lorsqu’il s’y agit de la lutte 
contre les Sarrasins. Cependant, elles sont beaucoup moins fréquentes 
qu’ici et si Dieu y envoie parfois ses anges aux hommes, il ne leur appa- 
raît pas en personne comme au prêtre d’Antioche, en une scène qui anime 
quelque retable : le Christ en majesté entre de saints intercesseurs. 

Les combats pour Jérusalem font intervenir un temps que l’on peut dire 
sacré. Ne pas livrer un combat le jour du Seigneur n’est encore que se 
conformer à une règle établie par l’Église. Mais le temps dans lequel se 
déroule la prise de la ville n’est pas un temps réaliste : les échecs des 
premiers assauts correspondent à la volonté de Dieu d’éprouver ses 
fidèles : « Il leur signifia par là qu’il n’était pas aisé de conquérir Dieu. » 

La quête de Dieu et la conquête de la Ville s’articulent l’une sur l’au- 
tre ; mais, alors qu’au départ prendre la ville apparaissait comme un 
moyen de s’assurer son salut, on voit maintenant qu’il faut d’abord cher- 
cher Dieu pour pouvoir conquérir la ville. 

Le temps de la prise de Jérusalem se calque sur celui de la Passion : la 
première brèche dans le mur est faite « à l’heure de midi [...] où Notre- 
Seigneur se laissa élever sur la vraie Croix pour sauver son peuple » : 
«Ce fut un vendredi à l’heure où Jésus accomplit sa Passion que nos 
Français entrèrent dans la ville. » 

La dernière partie de La Conquête de Jérusalem, quand, après la prise 
de la ville, les « rois » pressentis choisissent de s’en aller, disant qu’ils 
préfèrent leur terre à celle du Seigneur, marque le retour au seul niveau 
humain des événements. Est-ce méfiance vis-à-vis d’un avenir où cette 
terre ne connaîtrait plus que les lois de la nature naturelle ? Quand Bohé- 
mond refuse de tenir Jérusalem, disant qu’il préfère « ses » Pouilles et 
« sa » Calabre, terre pour terre, eau pour eau, ville pour ville, c’est bien 
ce regard commun qu’il porte sur l’Italie et la Palestine : trop chaud, trop 
sec, trop aride — les colombes et la lance ne font pas partie de son dis- 
cours. Ou bien, ce qu’il refuse, n’est-ce pas en même temps la perspective 
de demeurer dans ce monde où, pour l’emporter, certes on peut tuer et 
même massacrer, mais où il faut s’abstenir des captives et aller prendre 
son ordre de bataille auprès de quelque ermite ? 

On sait quelle histoire de déceptions sera celle des (autres) croisades. 
Que l’empire latin, aussitôt constitué, sera menacé. Que Jérusalem ne 
demeurera pas longtemps aux mains des chrétiens. Que, de toute façon, 
de Constantinople à Saint-Jean-d’Acre et à Tripoli, les préoccupations 
politiques et personnelles des chefs (nos deux textes en parlent déjà) 
auront vite fait de prendre le pas sur les spirituelles. Que les chrétiens 



24 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


d’Occident se lasseront de renouveler des expéditions inefficaces. Qu’ils 
finiront par s’interroger sur leur légitimité et se demander si prêcher la 
parole de Dieu aux infidèles n’est pas un meilleur moyen de libérer le 
Sépulcre que de tuer ceux qui l’occupent. Le premier Cycle de la croisade 
contient en germe, sous-jacent au discours de l’épreuve et de la libération, 
de la victoire et du salut, l’histoire d’une impossibilité : celle d’hommes 
pris entre une terre qui les déçoit parce qu’elle n’est que ce qu’elle est et 
qui les décourage parce qu’elle exige d’eux qu’ils soient plus que ce 
qu’ils sont. 

M. de C. du G. 


LES TEMPS DE LA NARRATION 

L’usage du français contemporain est d’employer un seul temps à l’inté- 
rieur d’une séquence narrative (le plus souvent le passé simple, parfois le 
présent). L’usage de l’ancien français est beaucoup moins fixé : les change- 
ments de temps y sont fréquents et ne correspondent souvent à aucune inten- 
tion stylistique. Trois possibilités s’offrent donc aux traducteurs : respecter 
tous les changements de temps du texte médiéval afin de mieux rendre sensi- 
bles au lecteur des pratiques grammaticales différentes des siennes ; se 
conformer en tout à l’usage moderne afin de rendre le texte traduit le plus 
immédiatement lisible ; adopter une attitude intermédiaire pour tenter de 
concilier lisibilité et perception des écarts. Chaque traducteur aura ici, en 
fonction de la nature du texte, choisi la solution qui lui paraissait la plus 
appropriée. 



La Chanson d’Antioche' 

[Richard le Pèlerin et Graindor de Douai] 
Chanson de geste, fin du xn' siècle 


INTRODUCTION 


Le texte que nous avons conservé date de la fin du xii c siècle et semble 
avoir été écrit pour inciter les chrétiens à participer à la troisième ou à la 
quatrième croisade. On s’accorde à penser qu’une ou plusieurs versions 
antérieures ont existé et que les textes en ont été perdus. Il est rédigé en 
alexandrins regroupés en laisses. Deux noms y sont inscrits, donnés l’un 
comme celui de T auteur-source (Richard le Pèlerin), l’autre comme celui 
du remanieur (Graindor de Douai) ; mais on ignore tout de ceux qui les 
ont portés, et certains doutent qu’ils soient les seuls à être intervenus dans 
l’élaboration de la chanson. 

La Chanson d’Antioche relate les événements qui sont à l’origine de la 
première croisade et le début de celle-ci jusqu’à la prise d’Antioche, place 
forte dont la conquête ouvrait aux croisés la route de Jérusalem. De tous 
les textes en langue vulgaire, c’est celui qui est le plus proche de la réalité 
historique, même si — épopée oblige — il n’ignore ni les simplifications, 
ni les amplifications. 

Cette traduction a été établie à partir de l’édition de La Chanson d’An- 
tioche due à P. Paris, Paris, 1832-1848 (Reprints, Genève, 1969). Nous 
avons conservé la répartition du texte en «chants», introduite par l’édi- 
teur, dans la mesure où elle facilite au lecteur moderne l’approche du 
poème ; mais seule la division en laisses est d’origine. Les lecteurs qui 
désireraient avoir une approche directe de la Chanson peuvent se référer 
à l’édition de S. Duparc-Quioc, 2 vol., Paris, Geuthner, 1977-1978. 

Micheline de Combarieu du Grès 


1 . Traduit de l'ancien français, présenté et annoté par Micheline de Combarieu du Grès. 



26 


LITTERATURE ET CROISADE 


BIBLIOGRAPHIE : Sur l’ensemble des épopées de croisade : Les Épopées de la 
croisade , Actes du colloque international de Trêves, 6-1 1 août 1984, dans Zeitschrift 
Jïir franzôsische Sprache und Literatur (ZFSL), n° 1 1, Stuttgart, Franz Steiner 1986. 

suard F., « Chanson de geste traditionnelle et épopée de croisade », dans Au carre- 
four des routes d'Europe : la chanson de geste (X e congrès Rencesvals, Strasbourg, 
1985), Aix-en-Provence, 1987, t. 2, p. 1033-1055. 

Sur le premier cycle de la croisade (et en particulier La Chanson d’Antioche) : 
duparc quioc s.. Le Cycle de la croisade, Paris, Champion, 1955. 

bendf.r kh, « Des chansons de geste à la première épopée de la croisade : la pré- 
sence de l’Histoire dans la littérature française du xn c siècle », dans Actes du 
VI e congrès Rencesvals (Aix-en-Provence, 1973), Aix-en-Provence, 1975, p. 484-500. 

df.schaux R , « Le merveilleux dans La Chanson d’Antioche », dans Au carrefour 
des routes d'Europe : la chanson de geste (X e congrès Rencesvals, Strasbourg, 1985), 
Aix-en-Provence, 1987, t. 1, P- 431-443. 

klf.ber il ., « Pèlerinage, vengeance, conquête : la conception de la première croisade 
dans le cycle de Graindor de Douai », dans Au carrefour des routes d'Europe : la 
chanson de geste (X e congrès Rencesvals, Strasbourg, 1985), Aix-en-Provence, 1987, 
t. 2, p. 757-765. 

combarieu du cirés M. DF., « La “terre de repromission” », dans Terres médiévales , 
Paris, Klincksieck (Coll. « Sapience »), 1993, p. 71-99. 



CHANT I 

I 


Faites silence, seigneurs, et tenez-vous en paix si vous voulez entendre 
chanson de gloire. Nul jongleur n’en peut dire de plus haute : elle parle 
de la Ville sainte — louée soit-elle ! — où Dieu se laissa supplicier et 
mettre en croix, jusqu’au coup de lance. Jérusalem, tel est son nom. De 
nos jours, les jongleurs qui chantent l’histoire omettent son vrai début, 
mais pas Graindor de Douai qui, lui, l’a réécrite entièrement. Vous allez 
donc entendre parler de Jérusalem et de ceux qui allèrent adorer le Saint- 
Sépulcre ; vous saurez comment on rassembla les armées par tous les 
pays : on convoqua les gens de France, du Berri comme de l’Auvergne, 
des Pouilles, de Calabre jusqu'au port de Barlette ', et même du pays 
de Galles et de beaucoup d’autres terres que je suis incapable de nom- 
mer. Jamais on n’a entendu parler d’un tel pèlerinage. Ils allaient tous être 
à la peine pour Dieu, souffrir le chaud et le froid, les veilles et les jeûnes. 
Le Seigneur ne peut que les récompenser en accueillant leurs âmes dans 
la gloire. 


II 

Faites silence, barons, et prêtez-moi l’oreille ; je vais vous dire une 
chanson qui mérite d’être écoutée. Si vous voulez tout savoir sur Jérusa- 
lem, approchez-vous de moi, je vous en prie au nom de Dieu. Je ne veux 
recevoir de vous ni palefroi ni destrier, ni pelisse de vair ou de gris, sauf 
si vous me les donnez au nom de Dieu, — et alors, qu’il vous le rende ! 
Je vais vous parler de la Ville sainte et vous raconter comment les nobles 
barons partirent outre-mer pour faire justice de la honte de Dieu et 
comment II les soutint dans leur entreprise. Ils eurent pour guide Pierre 1 2 


1 . Port situé dans le royaume de Naples, le plus fréquenté par les pèlerins d'Occident. 

2. Pierre l’Ermite, prédicateur populaire de la croisade, prit en effet la tête d’une troupe 
composée essentiellement de gens du peuple (on a parlé de la « croisade des pauvres gens ») 



28 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


dont le Seigneur avait fait son messager ; mais sa première troupe joua de 
malheur : tous périrent sans recours ou furent faits prisonniers. Seul, il 
réussit à s’échapper et à revenir. Alors s’assemblèrent maints princes et 
maints guerriers de haut rang : il y avait là Hue le puîné Tancrède et 
Bohémond, les justes vassaux, le duc Godefroy, un fidèle ami de Dieu, et 
le duc de Normandie avec ses gens et ceux du pays picard ; il y avait aussi 
Robert de Flandre 2 et les combattants flamands. Quand tous Rirent réunis 
par-delà Montpellier, l’histoire atteste qu’ils étaient bien cent mille. Ils 
allaient s’emparer par la force de Nicée avec sa citadelle, de Rohais 3 et 
d’Antioche, la ville des églises, et, enfin, après avoir ouvert une brèche 
dans ses remparts, de Jérusalem. Mais avant, ils devront longuement 
jeûner et veiller, supporter la pluie, la neige et la grêle. Voici donc une 
chanson qu’il fait bon écouter. 


Que le Dieu qui ressuscita Lazare à Béthanie et livra pour nous son 
corps à la Passion accorde une foi solide à tous ceux qui L’aiment et espè- 
rent en Lui du fond de leur cœur ! Et qu’il confonde pour leur malheur 
ceux qui croient en Mahomet et adorent son idole ! Seigneurs, il n’est 
point de fantaisie dans notre chanson, rien que des paroles de vérité pure 
et de sainteté. Voici la chanson de la troupe de Pierre, et d’abord comment 
il était venu prier au Sépulcre. Dieu lui apparut pendant son sommeil et 
lui ordonna de retourner en France, après avoir pris Son sceau pour qu’on 
le croie plus facilement, et de dire à Son peuple de venir libérer les très 
saintes reliques dont des traîtres s’étaient emparés. Qu’ils viennent Le 
venger : ceux qui y mourront auront rémission de leurs péchés et entreront 
au paradis. Vous avez déjà entendu raconter cette histoire, mais les vers 
en étaient différents ; nous l’avons refaite et mise soigneusement en 


qui devança les armées des chevaliers et fut décimée en Asie Mineure. Les survivants seront 
plus ou moins bien intégrés aux forces régulières (voir ci-dessous, chant IV, n. I . p. 66). En 
revanche, le rôle qui lui est prêté dans La Chanson J 'Antioche d’initiateur de la croisade 
par inspiration divine (laisses n-iu et x-xn), voire de chef militaire à lui conféré par le pape, 
n’est pas historique ; il en est de même pour le récit des laisses xxix sqq. 

1 . Hugues de Vermandois, frère cadet du roi de France Philippe I" qui, excommunié pour 
cause d’adultère — ce que ne dit pas la chanson — , ne pouvait participer à la croisade : 
Hugues y représente donc son frère. Il est dit li maines en ancien français : on peut compren- 
dre « le grand » (d’après le latin magnits) ou li mainsnes (par opposition à l’aîné), ce qui 
correspond en effet à sa relation d’âge avec Philippe. 

2. Énumération incomplète des chefs des grandes armées de la croisade. Bohémond 
commandait les Lombards et les gens d’Italie du Sud : la chanson l’associera surtout, avec 
Tancrède, aux régions des Pouilles et de la Calabre ; Bohémond est sans doute le héros 
féodal le plus important de ce poème puisque c’est lui qui sera responsable de la prise d’An- 
tioche. On reconnaît aussi, dans ces vers, Robert de Normandie et Godefroy de Bouillon, le 
futur avoué du Saint-Sépulcre (voir La Conquête de Jérusalem). 

3. L’ancienne Édesse. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT I 


29 


rimes. Que Dieu accorde le salut de son âme à qui l’écoutera avec atten- 
tion afin qu’il ne voie jamais le séjour maudit de l’enfer ! 


IV 

Rappelez-vous, seigneurs, ce que rapporte la Sainte Écriture : comment 
Dieu vous a tous créés et placés dans un lieu de paix. Sans le péché 
d’Adam, vous auriez à jamais ignoré la souffrance. Puis II envoya Son 
fils sur terre pour vous arracher à l’enfer en livrant son corps au supplice 
de la croix : Pilate et les juifs s’acharnèrent sur lui. Et il nous a aimés au 
point de nous donner son nom : c’est d’après lui. Christ, que nous nous 
appelons chrétiens. Et puisque nous croyons qu’il est mort pour nous, il 
ne serait que juste de prendre la croix en souvenir de lui : c’est aux chré- 
tiens de faire justice de cette engeance d’Antéchrist qui n’a ni foi ni obéis- 
sance envers lui et qui méprise à toute force ses commandements. 
Chassons-les jusqu’au dernier ! Tuons-les tous ! Et que Jésus nous en 
sache gré ! 


V 

Seigneurs, écoutez un poème qui en vaut la peine. Le monde d’ ici-bas 
est traître, il veut nous abuser. Il n’y a plus de justice, personne n’y voit 
clair et il est bien difficile de sauver son âme. Le diable est là, tout près, 
pour nous tromper ; prenons donc garde à ses pièges ! Notre-Seigneur 
nous commande d’aller à Jérusalem anéantir la gent maudite qui ne veut 
pas le reconnaître pour Dieu et croire en lui, ni suivre ses saints comman- 
dements de son mieux. Nous devrions renverser les idoles de Mahomet et 
de Tervagant ', et les mettre en pièces en hommage à Dieu, et restaurer et 
bâtir églises et couvents. Bref, acquitter le tribut du pèlerinage demandé 
par les Turcs de telle sorte qu’il n’y ait plus de païens pour oser le récla- 
mer. Sans attendre, les bons barons de France partirent dans ces pays loin- 
tains et déserts et s’y firent sauvages pour le salut de leurs âmes. 


VI 

Pour l’amour de Dieu, seigneurs, écoutez-moi si vous voulez aller en 
paradis après votre mort ! Après son arrestation, après les mauvais traite- 
ments que les juifs lui firent subir. Dieu fut cloué sur la croix et on mit à 


1 . Dans la représentation médiévale courante, les musulmans, désignés sous le terme de 
« Sarrasins », sont polythéistes : Mahomet, Tervagant, mais aussi Apollon et Cahu sont les 
noms des dieux qu’on leur prête. 



30 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


sa droite un brigand du nom de Dimas, mais (Dieu soit loué !) ce n’était 
pas un mécréant. Quand il vit Jésus supplicié, il lui demanda en homme 
qui se savait sur le point de mourir : « Roi, fils de la Vierge, si grande est 
ta miséricorde ! Sauve-moi avec toi, quand tu seras au ciel, d’où tu 
devrais bien te venger de ces juifs perfides et de tout ce qu’ils te font 
subir. » 


VII 

À ces mots, Notre-Seigneur se tourna vers lui : « Ami, lui dit-il, il n’est 
pas encore né ni baptisé le peuple qui viendra me venger avec ses épieux 
aiguisés en tuant ces païens du diable qui n’ont pas voulu m’écouter. 
Alors, mon pays sera libéré et reconquis. Alors, la sainte chrétienté sera 
exaltée. Mais il faudra bien attendre mille ans pour que le Saint-Sépulcre 
devienne lieu de pèlerinage et objet de vénération. Alors, des hommes de 
ce temps viendront me servir comme s’ils étaient mes fils, et je les traite- 
rai comme tels : je serai leur garant et ils entreront en possession de leur 
héritage dans le paradis. Quant à toi, sois, dès aujourd’hui, couronné à 
mes côtés. » 


VIII 

A sa gauche, on avait pendu un autre brigand appelé Gestas. C’était un 
camarade du fidèle de Jésus, et il le voyait s’affliger des souffrances du 
crucifié, des clous, de la boisson amère que lui avaient donnée ces traîtres 
maudits et du coup de lance qu’ils lui avaient porté. « Camarade, dit-il en 
mécréant qu’il était, tu es bien fou de croire qu’il va te venir en aide. Il 
ne peut pas se sauver lui-même ; comment pourrait-il te tirer d’affaire ? 
Il dit lui-même que nous devrons attendre mille ans le secours ! Quand 
on en sera là, il y a longtemps que toi et tous ceux qui l’ont espéré, vous 
serez morts ; il ne sera plus temps de verser une rançon. Il faut avoir perdu 
la tête pour se fier à de telles promesses. » 


IX 

« Malheureux, rétorqua celui qui croyait en Jésus, comment oses-tu 
parler ainsi du Dieu tout-puissant ? Toi et moi, nous avons mérité de souf- 
frir : nous avons passé notre temps à voler et à commettre de mauvaises 
actions ; mais ce n’est pas le cas du Seigneur du monde, lui qui voit et 
mène tout. Qui croira en Lui n’aura pas à craindre le venin puant de 
l’enfer. — Ami, dit Notre-Seigneur, tu peux être sûr que, d’outre-mer, 
des gens viendront venger la mort de leur père. Il ne demeurera pas un 
païen d’ici jusqu’au plus lointain Orient. Les Francs resteront maîtres de 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT I 


31 


la terre sans que personne la leur conteste et l’âme de quiconque périra 
en chemin sera sauvée. Qu’il en soit aujourd'hui ainsi de la tienne, car je 
le veux, et de tous ceux qui croient en moi. » 


X 

Voici l’histoire que je vous ai promise. Elle parle d’abord de la troupe 
de Pierre. Natif du pays d’Amiens, il y demeurait ; les gens l’aimaient et 
lui faisaient confiance. Depuis le temps des apôtres, personne n’avait 
aussi bien prêché que lui. Ayant pris l’écharpe et le bourdon 1 , il partit 
monté sur un âne et s’achemina tout droit jusqu’à l’église de Saint-Pierre 2 
où il fit ses dévotions. Puis il s’embarqua à Barlette en homme décidé et 
parvint à Jérusalem pour l’Annonciation. Au moment où il se prosternait 
pour prier devant le Sépulcre, il vit un spectacle qui le fit frissonner : le 
lieu servait d’écurie pour les chevaux, et à d’autres sacrilèges. Il alla donc 
trouver le patriarche qu’il apostropha en ces termes : « Qui es-tu, ami, 
pour négliger pareillement le sépulcre de Dieu ? — Qu’y puis-je, frère ? 
Le tribut est lourd à payer pour demeurer ici et c’est par la souffrance que 
nous gagnons le salut de nos âmes. Va dire aux chrétiens que si on ne 
vient pas à notre secours, c’en est fini du Sépulcre. — C’est un message 
dont je m’acquitterai volontiers », répondit l’ermite. 


XI 

« Seigneur, je vais vous dire mon intention, si vous voulez me faire 
confiance et si je pensais que ce fut vraiment la volonté de Dieu : ce serait 
de faire venir les guerriers de France, les chevaliers renommés et les ducs, 
princes, comtes et seigneurs, ainsi que tous les barons. — Voilà une 
bonne parole, ami, répond le patriarche. S’il vous plaît, donnez-moi un 
délai : demain matin, je vous dirai le fond de ma pensée. — A vos 
ordres », répond Pierre. 

Maître Pierre retourna au Sépulcre où il se coucha pour dormir après 
avoir dit sa prière. Dieu en majesté lui apparut dans son sommeil. « Mon 
cher fils en charité, lui dit-il d’une voix douce, je vous sais bon gré de 
votre service et vous en remercie. Allez trouver le patriarche, demandez- 
lui mon sceau et rentrez en France : vous direz à mon peuple que le temps 
est venu pour la sainte chrétienté de m’apporter son aide. J’aurai plaisir à 
voir tous ces hommes : je les ai si longtemps attendus ! Je veux qu’ils 
échappent à l’emprise du démon qui a tendu tous ses pièges pour les y 


1 . Insignes visibles de l'état de pèlerin. Le bourdon est un gros bâton de marche. 

2. À Rome. 



32 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


faire tomber. La porte du paradis leur est grande ouverte, la couronne 1 les 
y attend ! » Dieu disparut alors et Pierre s’éveilla. Après avoir réfléchi un 
moment, il se rendit auprès du patriarche et lui dit qu’il avait eu un songe : 
« Racontez-moi cela, seigneur, fit le pontife. — Voici ce qu’il en a été 
sans mentir. » Il ne fallut qu’un moment pour que Pierre se vît accorder, 
volontiers et sans délai, tout ce qu'il demandait, y compris le sceau du 
Seigneur Dieu. Sur ce, il salua le patriarche et toute sa suite. 


XII 

À nouveau, il retourna prier au Saint-Sépulcre avant de prendre congé. 
Ce ne fut pas sans difficulté qu’il quitta le pays. Après avoir traversé la 
mer, il débarqua à Brindes et s’en fut à Rome, toujours sous le coup du 
chagrin et de la tristesse. Il y eut une entrevue avec le pape 2 qui s’enquit 
de ce qu'il avait fait. Pierre lui raconta ce qu’il avait entrepris après avoir 
vu le sépulcre où Dieu avait été enseveli servir d’écurie pour les chevaux, 
mulets et bêtes de somme. Ce récit affligea fort le pontife. « Au nom de 
Dieu, seigneur, conclut Pierre, secourez les malheureux que les Sarrasins 
ont faits prisonniers et emmenés loin de Jérusalem. — Cher frère et ami, 
répondit le pape, je suis très désireux d’agir à votre gré ; de toute ma vie, 
je ne vous ferai défaut. Dites-moi ce que vous voulez faire et honte à ceux 
qui ont ainsi maltraité Dieu et Ses fidèles ! — Envoyez des messagers à 
Paris, convoquez princes et marquis de France pour qu’ils aillent venger 
Dieu. Il leur a promis de prendre auprès de Lui ceux qui y mourront. 
Donnez-moi aussi le commandement de vos nobles chevaliers, tous 
autant que vous pourrez en rassembler, heaumes en tête ; et j’irai venger 
Dieu de bon cœur ! » Le pape donne son accord en riant de joie. 

Le pontife rassemble ses hommes par tout le pays : ils étaient soixante 
mille à ce que dit la chronique, avec Pierre à leur tête comme seigneur et 
maître, comme avoué et garant, — et il s’entendait à la tâche. Dans cette 
troupe, il y avait le puissant comte de Bourges, Harpin le hardi qui avait 
remis sa terre au roi parce qu’il n’avait eu de sa femme ni fils ni fille ; il 
y avait aussi Richard de Caumont et le seigneur Jean d’Alis, Baudouin de 
Beauvais au fier visage et son frère Emaut qui devait connaître un sort 
épouvantable : il fut dévoré par un dragon sur le mont du Tigre et son 
frère le vengea de son épée d’acier. 11 y avait des prêtres et des moines 
consacrés, peu de barons mais une masse de gens de toute sorte. Le pape 
traça sur eux le signe de la croix et les bénit : « Je vous ordonne d’obéir 
tous au seigneur Pierre l’Ermite qui est votre chef et votre guide. Il vous 
mènera jusqu’aux fidèles de l’Antéchrist cependant que j’enverrai un 


1. La couronne est celle du martyre. 

2. Urbain IL 



LA CHANSON D'ANTIOCHE — CHANT I 


33 


message en France par lequel j’ordonnerai au roi de Saint-Denis d’aller 
venger Dieu de ses ennemis. » Les barons acquiescèrent tous et prirent 
congé. 

Une fois prêts, ils se mirent en route sous la conduite de Pierre qui 
connaissait bien le pays. Hélas, Pierre, pourquoi agis-tu ainsi ? Ce fut une 
folie de ne pas attendre les Français. Car tous ces gens, tout ce peuple que 
tu emmenas au pays des Sarrasins devaient y trouver la défaite et la mort. 


XIII 

Maître Pierre se met en route avec sa compagnie, plein de confiance 
dans le fils de sainte Marie. Ils traversent Pouille et Calabre sans s’écarter 
du droit chemin jusqu’à Constantinople, passent le Bras-Saint-Georges 1 
sur quelques navires et s’avancent au-delà de la montagne de Civetot 2 qui 
projette sa grande ombre à une lieue et demie de Nicée. Arrivés enfin en 
vue de la ville, ils pensèrent qu’ils allaient la prendre sur leur lancée, mais 
ils n’y parvinrent pas, et c’est là qu’ils commencèrent à souffrir doulou- 
reuse angoisse. 

Les Français ont installé leur camp dans une prairie. Hélas ! Pourquoi 
notre noble troupe s’y est-elle arrêtée ? Elle va y être mise à mal et ne 
s’en remettra jamais. Car voici que Corbaran 3 arrive de Syrie avec cent 
mille Turcs, tous des païens. Soudan 4 de Perse l’avait envoyé à Soliman 5 
de Nicée pour lui réclamer la redevance annuelle — quinze mulets de 
Syrie portant de l’or et des besants d’Esclavonie 6 , et vingt chevaux 
chargés de draps d’Almeria — qu’il n’était pas venu lui remettre à sa 
cour solennelle. Corbaran a mis pied à terre dans la riche Nicée et la ville 
fourmille des hommes qui l’accompagnent. Sa maisonnée a pris canton- 


1 . Le Bras-Saint-Georges : le Bosphore. Historiquement, Pierre et les siens ont gagné 
Constantinople par la voie de terre, à travers Allemagne et Hongrie. 

2. Civetot était une place forte située dans le golfe de Nicomédie (voir P. Rousset, His- 
toire tles croisades , Paris, 1 978, p. 53 ). 

3. Corbadas ou Kerbogast, selon les chroniqueurs. « Kerbogast que les nôtres appelaient 
ordinairement Corbaram », écrit Jacques de Vitry. En fait, le chef turc qui commandait les 
troupes auxquelles les premiers croisés eurent affaire s’appelait Elc-janes. La Chanson 
d 'Antioche est, en particulier dans la représentation des faits du point de vue chrétien, la 
plus historique des épopées de croisade ; mais elle est beaucoup plus fantaisiste pour ce qui 
a trait à l’ennemi : la description des mœurs, des relations sociales et politiques, etc. est le 
plus souvent calquée sur la féodalité occidentale ; les noms de personnes et de lieux mêlent 
essais de transcription, invention, nouvelles nominations conférées par les chrétiens. Nous 
signalerons au passage les plus notables de ces déformations. 

4. L’ancien français « soldan » induit la traduction « sultan », mais le mot est souvent 
dans la chanson (et c’est le cas ici) employé comme un nom propre et non comme un titre. 
Cette alternance a été respectée. 

5. Nommé ainsi par les Occidentaux qui lui prêtent le nom de son père, il s’appelait 
Kilidg-Arsan. 

6. Pays des Croates et des Serbes. 



34 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


nement dans des logis divers et lui-même est descendu dans la maison 
Murgalie 


XIV 

Corbaran est descendu dans la maison Murgalie où, la nuit même, 
Soliman l’a couvert de présents. Le lendemain, dès l’aube, quand on y vit 
clair, il ordonna à ses émirs de se mettre en selle pour faire une sortie. 
Voici les Sarrasins à cheval. Trompettes et cors d’airain retentissent. Cor- 
baran quitte l’enceinte par la porte aux Dormants 1 2 et va prendre position 
avec ses hommes dans la vallée en contrebas de Civetot. Soliman de 
Nicée le suit avec ses Turcs malfaisants et son armée était nombreuse : il 
y avait bien là cent cinquante mille mécréants. C’est un grand danger qui 
menace les nôtres. 


XV 

Le temps était beau et clair, il faisait chaud. Au milieu de la vallée se 
tenait Corbaran d’Olifeme 3 . Monté sur une mule bien sellée, Soliman 
vint le saluer : « Seigneur roi, dites-moi franchement pourquoi vous êtes 
venu de si loin pour me trouver. — J’ai un message du sultan, répond 
aussitôt Corbaran. Il est irrité contre toi parce que tu n’es pas allé à la fête 
solennelle qu’il a donnée. Il te réclame donc une ânesse chargée d’or fin 
à n’en plus pouvoir, et si tu refuses, il a juré sur sa propre tête de te faire 
pendre. Mais les choses se passeront plus raisonnablement, car ta renom- 
mée est grande et tu m’as fidèlement servi. Tu ne perdras donc pas ton 
fief. » À ces paroles, Soliman s’incline devant lui. 


XVI 

Au mont de Civetot, dans la vaste vallée — à une portée d’arc de 
Nicée — , Corbaran a mis pied à terre pour discuter avec Soliman dont il 
avait à faire justice : le sultan lui avait donné tout pouvoir et cent mille 
Turcs au moins l’accompagnaient. De son côté, Soliman rallia les siens : 
ils étaient bien cinquante mille, et pas un seul fantassin parmi eux : tous 
ont un bon et rapide destrier, et portent leurs armes avec eux. Pour apaiser 
Corbaran, Soliman lui fit droit : pour le tribut de l’année, il lui remit un 
cheval tout chargé de besants, de pierres précieuses et d’or fin ainsi 


1 . Nom de fantaisie ou nom déformé, on l’ignore (voir n. 3, p. 33). 

2. Est-ce une façon de nommer les cariatides qui peuvent soutenir un édifice ? Le Moyen 
Age connaissait aussi la légende des Sept Dormants... mais on ignore quel pourrait être le 
rapport avec une porte d’enceinte. 

3. Olifeme : Alep. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT I 


35 


qu’une boîte pleine de myrrhe. Mais voici qu’un Turc surgit, poussant des 
cris : « Hélas, seigneur Soliman, malheur à nous ! Laissez cette discus- 
sion, c’est trop de temps perdu ! Des chrétiens sont en train de jeter la 
désolation sur vos terres et de s’emparer de tous les châteaux qui se pré- 
sentent à eux ; ils seront devant Nicée avant le coucher du soleil. — Aux 
armes, chevaliers ! s’écrie Corbaran. Par mon dieu Mahomet, ils ne s’en 
tireront pas ainsi ; nous allons les tuer sur place jusqu’au dernier. » 


XVII 

Aussitôt, Corbaran d’Olifeme fait sonner ses cors et ordonne à ses 
Turcs de s’armer. Soliman de Nicée en fait autant. Vingt mille hommes 
marchèrent à la rencontre de l’armée de Pierre. Quand Harpin de Bourges 
les voit charger, il éperonne son destrier pour le lancer au galop ; Richard 
de Caumont laisse courre le sien tandis que Baudouin de Beauvais pique 
des deux pour prendre de l’élan, imité par le seigneur Jean d’Alis, par 
Fouque le brave, par Emaut le renommé ainsi que par les autres barons, 
— que Jésus les garde ! De toute la vitesse de leurs chevaux, ils se lancent 
contre les Turcs qui tournent bride sans s’arrêter jusqu’au mont de 
Civetot. Les Français qui ne les portent pas dans leur cœur se jettent à 
leur poursuite. Hélas ! Seigneur ! Quelle sinistre journée ils allaient 
vivre ! Jamais on n’entendit parler d’un tel malheur. 


[XV Hi-XXXIII. La bataille se solde par un échec complet : tous les hommes 
sont tués ou faits prisonniers. Seul, Pierre l'Ermite réussit à s'échapper. Il 
gagne Rome. Le pape décide un appel général à la croisade, qu 'il va lancer 
depuis Clermont...] 


XXXIV 

Faites silence, seigneurs, et que Dieu vous bénisse ! On était en mai 
quand tous les oiseaux font entendre leurs pépiements, que le rossignol 
chante, ainsi que le merle et la pie, et que l’alouette s’envole à tire-d’aile 
en gazouillant. Les feuilles couvrent les arbres de leurs touffes et les prés 
reverdissent. Toute la chevalerie de France, d’Angleterre et de Norman- 
die — princes, ducs et comtes, chacun avec ses gens — était rassemblée 
à Clermont en Auvergne. Après la messe, le pape sortit du château dans 
la prairie où tous s’assirent sur l’herbe verdoyante. Le pontife se tint 
debout et prononça le sermon que voici : « Seigneurs, laissez-moi vous 
dire, au nom de Dieu, ce que je suis venu chercher en France et ce que 
j’ai à vous demander. Mille quatre-vingt-quinze ans se sont écoulés 



36 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


depuis que Marie conçut Jésus-Christ sans connaître d’homme et qu’elle 
le mit au monde sans souffrir. Il vécut plus de trente-deux ans au milieu 
des siens jusqu’à ce jour de Pâques fleuries 1 où il fit son entrée à Jérusa- 
lem et à ce soir où Judas le livra par trahison à ces juifs perfides, — que 
Dieu les maudisse ! Ils s’acharnèrent sur lui à coups de poings et de 
verges avant de le crucifier au Calvaire ; on déposa son corps dans un 
tombeau où il revint de la mort à la vie ; il devait ensuite monter au ciel 
sous les yeux des siens. Il nous avait laissé sa Croix et son Sépulcre. Eh 
bien, il y a eu des misérables pour s’emparer de Jérusalem et pour faire 
souiller par leurs chevaux les autels et les cryptes des églises. Ils en ont 
fait des écuries, les maudits ! Ils tiennent en leur pouvoir le Sépulcre et la 
Croix que l’on a cessé d’honorer, de servir et d’exalter. Je vous en prie, 
seigneurs, au nom de Dieu et de sainte Marie, ayez pitié de cette terre 
morte ! Prenez tous la croix ! Que la Sainte Vierge vous aide et vous 
secoure dans l’autre monde, et qu’elle vous donne ici-bas honneur et 
richesses ! » 


XXXV 

« Seigneurs, dit le pape, entendez-moi ! Je suis, selon un des articles 
de notre foi, votre père en Dieu qui ne doit vous parler que pour votre 
bien. Nous avons perdu la terre promise par Dieu à ceux qui étaient 
retenus malgré eux en Égypte par Pharaon. Il les délivra de leur captivité 
par la main de Moïse et de son frère Aaron, et leur remit Jérusalem et tout 
le pays d’alentour qu’ils gardèrent dès lors à toute force et volonté. Dieu 
y fut condamné à mort pour nous après la trahison de son disciple Judas. 
Ils Le crucifièrent, ces perfides, ces criminels ! Notre Père endura ce sup- 
plice pour nous sauver, pour libérer nos âmes captives de i’enfer auquel 
nous étions tous condamnés sans espoir de rançon. Or, cette terre est 
tombée entre les mains des mahométans ; païens et Esclavons l’ont occu- 
pée ; elle est à jamais perdue pour nous, à moins que nous ne la leur repre- 
nions par les armes. Souvenez-vous, barons, de la Passion que le seigneur 
Dieu a soufferte pour notre salut ! Prenez tous la croix, l’écharpe et le 
bourdon et allez venger Jésus de l’offense que Persans et Esclavons ont 
faite à sa terre. Ne restez pas assis davantage : à genoux, battez votre 
coulpe pour tous les péchés dont vous vous êtes rendus coupables, et je 
vous les remettrai au nom de Jésus. » Tous s’agenouillèrent en silence 
sans rien dire, reconnurent dans le fond de leur cœur qu’ils étaient des 
pécheurs et attendirent de recevoir l’absolution. Seul resté debout au 
milieu de la foule, le pape pria à voix haute : « Seigneur Dieu de gloire 
qui souffrit passion, et qui ressuscita saint Lazare — cela est vrai et nous 
le croyons fermement — , vrai Dieu et Père, gardez de toute mauvaise 


I . Dimanche des Rameaux. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT I 


37 


pensée ceux qui, prosternés, implorent votre pardon. N’ayez point égard 
aux péchés qu’ils ont commis envers vous, pardonnez-leur. Je les absous 
en votre nom : que, bons ou mauvais, ils soient quittes de tout mal ! » 


XXXVI 

Le roi de France 1 fut le premier à se redresser. « Ecoutez, seigneur, au 
nom de Dieu, dit-il au pape. Jé suis un homme âgé, j’ai souffert beaucoup 
de maux et de peines, je ne pourrais pas faire un croisé digne de ce nom, 
mais mon frère Hue, qui est un chevalier renommé, ira, lui : qu’il fasse 
ce voyage de bon cœur pour mes péchés ! Et qu’il dispose de tous mes 
biens à son gré ! » Quand il entend le roi parler d’un don pareil. Hue ne 
se connaît plus de joie et se jette aux genoux et aux pieds de son frère. Et 
il prend la croix, imité de tous côtés par une centaine d’hommes, princes, 
ducs et comtes. On se réjouissait d’être parmi les premiers à se croiser, et 
la presse était grande : tous se précipitaient. Ils furent près de deux cent 
mille à prendre la croix et à jurer sur leur tête de s’efforcer de faire honte 
de leur mieux à Mahomet si Jésus leur accordait de parvenir outre-mer. 


XXXVII 

Le comte Hue remercie le roi du don qu’il vient de lui faire, — geste 
d’honneur et de courtoisie — et déclare noblement qu’il ira au sépulcre 
où Dieu de mort qu’il était, revint à la vie. « J’irais même si on me le 
défendait. Mais veillez à me confier assez de vos chevaliers pour que 
l’armée de Dieu soit augmentée de notre fait. » Le roi lui engagea sa 
parole de bon gré. Mon Dieu, combien de croix on distribua ce jour-là ! 
Sur combien de capes et de manteaux on les fixa ! Beaucoup des Français 
se croisent ; quant à ceux qui n’étaient pas là, dès qu’ils eurent appris la 
nouvelle, ils se hâtèrent d’en faire autant. Le comte Robert de Flandre 
quitte l’assemblée et regagne Arras où il prévient doucement son épouse 
Clémence : « J’ai pris la croix, dame, mais ne vous inquiétez pas ! Je veux 
votre congé pour aller en Syrie délivrer le Sépulcre qui est tombé aux 
mains des païens. » À ces mots, la comtesse change de couleur : « Si vous 
vous souciez de moi, vous n’irez pas, seigneur. Vous avez deux beaux 
fils, que Dieu les bénisse ! Ils ont trop besoin de vous. » Alors, le comte 
la serre étroitement contre lui et l’embrasse : « Allons, dame, prenez ma 
main : je vous promets, sans mentir, que, aussitôt mon offrande portée au 
Sépulcre, dès que j’y aurai dit ma prière et posé mes lèvres, je n’attendrai 
pas quinze jours pour prendre le chemin du retour, si Dieu me prête vie. » 


1. Le roi de France n’était pas à Clermont. 



38 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


La dame prend sa main et le comte s’engage auprès d’elle. Tous deux ne 
peuvent retenir leurs larmes. Godefroy de Bouillon, lui aussi, fixe la croix 
sur ses vêtements, ainsi que Baudouin et Eustache et, avec eux, tous les 
autres barons. Comment pourraient-ils ne pas se croiser. Dieu leur soit en 
aide ! 


XXXVIII 

L’assemblée de Clermont était nombreuse. Dieu ! Combien de princes, 
de ducs et de barons ! Voici le sermon tel que le prêcha le pape Urbain : 
« Généreux chrétiens, délivrez le Saint-Sépulcre, au nom de Dieu ! Ceux 
qui y mourront recevront digne pardon de leurs fautes ; leur récompense, 
c’est Dieu même, dans sa gloire, qui la leur donnera. » Le comte Hue, 
Raymond de Saint-Gilles, Godefroy de Bouillon et Robert le Frison se 
lèvent ainsi que l’évêque du Puy qui parla en leur nom à tous : « Il est 
bon que nous organisions cette armée de façon que personne n’y fasse 
tort ni trahison ; et si cela venait à se produire quand même, que la victime 
reçoive, sans discussion, une compensation des compagnons du fautif. 
Nous ne devons jamais, pour quelque malencontre que ce soit, nous 
manquer les uns aux autres. — Voilà ce que nous ferons ! s’écria tout le 
peuple. Nous devons nous aider les uns les autres, c’est juste et raisonna- 
ble. » C’est avec piété qu’ils s’en iront venger Dieu. 


XXXIX 

À Clermont en Auvergne, en pleine campagne, se trouvait le bon roi 
Philippe avec tous les siens ; il y avait là des Anglais, des Flamands, des 
Normands et des Allemands qui se sont tous croisés, que Dieu les guide 
et les ramène ! Le pontife de Rome trace sur eux le signe de la croix et 
les bénit. Il les invite à s’entraider et à marcher du même pas, tous, parents 
et étrangers. Il ordonne à l’évêque du Puy 1 de se mettre à leur tête et de 
porter l’étendard ; qu’il fasse droit à quiconque viendra se plaindre et, au 
nom de Dieu, qu’il veille à ce que personne ne fasse semblant de partir ; 
on doit avancer à longues étapes par monts et par vaux et traverser rapide- 
ment la France, l’Allemagne, la Lombardie et la campagne romaine. 
« Que Jésus leur donne de vaincre cette engeance démoniaque ! — A vos 
ordres, seigneur, répond Aÿmeravec bonne grâce, je les guiderai et porte- 
rai l’étendard. Et à Dieu vat ! » 


I . Adhémar (ou Aymar) de Monteil est le légat pontifical qui accompagna les armées 
des barons. Le texte l’appelle Aÿmer. 



LA CHANSON D'ANTIOCHE — CHANT II 


39 


CHANT II 

I 

À Clermont en Auvergne, il y eut une grande assemblée pour former 
l’armée de Jésus ; en France et en maint pays, on s’y engagea par serment. 
Les dames et les jeunes filles ne tardèrent pas à l’apprendre et toutes se 
prirent à se lamenter sur leur malheur : « Hélas, se disaient-elles les unes 
aux autres, quel triste destin est le nôtre ! L’assemblée des barons a mal 
tourné pour nous ! Demain, il n’y aura plus de tapisseries aux murs des 
chambres plus de chansons ni de fêtes. La plus puissante se retrouvera 
abandonnée. » Toutes répétaient qu’elles étaient nées sous une mauvaise 
étoile. 


Les jeunes filles se lamentent tandis que les dames en appellent à leurs 
maris : « Seigneurs, Dieu a été le témoin de nos épousailles, nous vous 
avons engagé notre foi. Quand vous aurez conquis les terres où II a vécu 
et que vous verrez la ville où II a souffert, qu’il vous souvienne de nous, 
prenez garde à ne pas nous oublier ! » Dieu, que de larmes furent alors 
versées ! Beaucoup de dames prirent elles-mêmes la croix et beaucoup de 
nobles jeunes filles aimées de Dieu partirent avec leurs pères. 

Princes et barons ont rassemblé leurs armées, chargé les mules de 
vivres et révisé soigneusement leurs armes. Les bataillons s’ébranlent, les 
voilà en route. Le valeureux duc de Bouillon assure le commandement 
des troupes : c’est lui qui les guide au mieux par monts et par vaux. Elles 
gagnent Constantinople à marches forcées et y arrivent un matin. 


[IH-XVI. Tancrède et Bohémond, venus d'Italie, arrivent à leur tour. Les 
rapports entre les croisés et l 'empereur grec Alexis sont difficiles : celui-ci 
projette de les faire tuer, puis de les affamer (en refusant de les approvision- 
ner). Ils ont cependant des partisans à la cour, en particulier Estatin l 'Ena- 
sé 1 2 , neveu de l'empereur. Finalement, un accord est conclu : des bateaux 
sont mis à la disposition des croisés pour traverser le Bosphore ; Estatin va 
les accompagner en Asie Mineure. Sauf Tancrède et Bohémond, les croisés 
se lient à l’empereur par un serment d'hommage, et il promet de les aider. 
L 'armée arrive en vue de Nicée. Soliman, qui commande la ville, a le temps 
d 'aller chercher des renforts.] 


1 . Selon une coutume festive. 

2. Enasé : au nez coupé ou mutilé. 



40 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XVII 

Quand les Français voient tout le pays s’animer et les Turcs couvrir 
tertres et vallées, ne vous étonnez pas si certains d’entre eux perdent cou- 
rage ; mais cela ne fit que renforcer l’ardeur des plus nobles et des plus 
preux. Ils rivalisent de rapidité à se mettre en selle cependant que le bon 
évêque du Puy les harangue : « Seigneurs, écoutez la promesse de Dieu : 
le Sauveur qui fut crucifié a prédit que ses fils le vengeraient à coups 
d’épée. On lit dans les Écritures que quatre cors sonneront sur le mont 
Thabor au jour solennel du Jugement dernier. Les morts ressusciteront, 
tous les hommes seront rendus à la vie. Alors notre Père qui nous a 
envoyés ici-bas, dira : “Viens à moi, mon peuple qui a suivi mes comman- 
dements. Tu m’as vu mort et tu m’as enseveli, tu m’as vu nu et tu m’as 
vêtu et chaussé, tu m’as vu sans toit et tu m’as hébergé ; enfin tu es venu 
me venger de mes ennemis. Vous qui avez agi ainsi, venez à ma droite 
dans mon paradis ! Vous y trouverez saint Georges et saint Démétrius, 
avec cent mille élus.” Regardez ces Sarrasins, ces maudits traîtres ! Vous 
entendez ce vacarme, ces cris ! Montrez-vous adroits au maniement des 
armes et protégez-vous de vos écus au nom de Notre-Seigneur. Je prends 
sur moi vos péchés, petits et grands. Votre pénitence sera de frapper sur 
les Arabes. Tous ceux des nôtres qui mourront, chacun peut le croire sans 
risque de se tromper, auront leur lit préparé au ciel à côté de ceux des 
Innocents. » 


XVIII 

L’exhortation du vaillant Aÿmer fit réclamer la bataille même aux plus 
couards. [...] 


[XIX-XX/V. La bataille est d’abord indécise.] 


XXV 

Voici par le champ de bataille Godefroy de Bouillon qui interpelle le 
comte Étienne : « Seigneur, prenez avec vous Baudouin Cauderon, Bau- 
douin de Gand qui est un preux de grande valeur et son frère Droon de 
Noiele avec quatre mille braves. Rendez-vous sur l’autre versant de cette 
montagne au sommet arrondi, pour éviter que les Turcs, ces fieffés traî- 
tres, ne nous surprennent. » A entendre ces mots du bon duc, Étienne 
aurait mieux aimé être à Blois, chez lui. Il tremblait des pieds à la tête 
quand il prit son enseigne, et tout son sang fourmillait. Godefroy ne 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT II 


41 


pensait pas à mal. Hélas ! pourquoi fit-il cela ? Car Étienne devait le lui 
faire payer cher dans la bataille. Par sa faute, les nobles barons allaient 
subir de lourdes pertes. 


XXVI 

Les nobles chevaliers s’en vont, montant à droite par un sentier depuis 
longtemps frayé. Ils font halte sur le versant d’un pic élevé, laissant flotter 
au vent leurs enseignes. Le comte Étienne avait chevauché en tête. De son 
côté, Tumican sonne du cor pour rallier ses gens et le son en parvient à 
Soliman que Dieu n’aime,guère. « Ne perdons pas de temps, dit-il à ses 
hommes, prêtons main-forte à Hisdent et au fier Tumican. » À ces mots, 
quinze mille 1 Turcs s’élancèrent, Soliman à leur tête (puisse Dieu mettre 
des obstacles sur sa route !), prêt à frapper, lance 2 baissée. Comme ils 
étaient nombreux, ces traîtres de brigands ! Bientôt, les Turcs (puisse 
Dieu s’opposer à leur action !) furent aperçus, depuis la montagne, par 
nos nobles chevaliers. Quand le comte Étienne voit les enseignes se 
balancer au vent, il aurait donné tout l’or de Montpellier pour être ailleurs. 
C’est Baudouin de Gand qui prit la parole : « Soyez prêts, seigneurs 
barons ! Nous allons affronter les ennemis de Dieu. — Voilà qui est 
bien », répondirent les Français. 


XXVII 

Quand les Turcs virent nos chevaliers français, ils se dépêchèrent de 
monter sur leurs chevaux maures et de. les laisser courre jusqu’en bas en 
bordure de la lande. De leur côté, nos barons les chargent par toute la 
plaine. Ou plutôt, deux mille Français sont restés en arrière avec Étienne 


1 . L’emploi de ces chiffres énormes, traditionnel dans l’épopée, ne tend pas à donner une 
vue exacte de la réalité : il grandit le fait raconté et parfois, comme ici, peut servir à traduire 
la disproportion des forces en présence (les chrétiens sont soixante). 

2. L’armement défensif du chevalier comprend le haubert, tunique de mailles rivetées 
(cotte de mailles) fendue dans le bas pour faciliter la chevauchée, qui se prolonge en un 
capuchon couvrant la tête, sur lequel on lace une sorte de chapeau de fer (heaume). Il s’y 
ajoute l’écu, grand bouclier triangulaire en cuir peint renforcé en son centre (la bocle , d’où 
bouclier) et sur ses bords par des éléments métalliques ; l’écu se porte suspendu au cou par 
une courroie et, pendant le combat, on le tient, par le même moyen, serré contre soi avec le 
bras gauche. Son armement offensif comprend la lance (ou l’épieu qui est une lance à la 
hampe plus résistante, donc plus meurtrière) et l’épée utilisée dans le combat à cheval quand 
la lance a été brisée, mais surtout dans le combat à pied, quand le combattant a été désar- 
çonné. 

Enfin, le chevalier est, par définition, cavalier : le cheval de combat est le destrier. 

L’armement des Sarrasins est décrit sensiblement dans les mêmes termes que celui des 
chrétiens et on a de bons exemples de cette confusion dès les premières laisses qui narrent 
des combats. Une différence cependant : l’usage de l’arc, signalé de façon récurrente chez 
les Turcs. 



42 


LITTERATURE ET CROISADE 


de Blois et les deux mille autres se battirent contre les Turcs, brisant leurs 
gorgerins et déchirant leurs vêtements brodés d’or. Ils laissèrent deux 
mille cadavres tout froids sur le terrain. Le preux et courtois Baudouin 
Cauderon parcourt les rangs avec Baudouin de Gand, un chevalier 
entendu, tous deux armés de leur bonne épée de Vienne. Que Jésus le 
crucifié leur vienne en aide ! 


[XXVIII. La bataille se poursuit.] 


XXIX 

Voici l’émir Soliman qui arrive faisant force d’éperons. « La terre de 
France est bien puissante, s’écrie-t-il de sa voix qui portait loin, quand je 
vois devant moi tant de chevaliers valeureux qui ne daignent pas fuir 
devant des Turcs et des Persans. — Ils n’en réchapperont pas, fait Orche- 
nais. Chargeons-les en l’honneur de Tervagant. » Sûrs d’eux, les perfides 
firent sonner du cor. La bataille fut longue et acharnée. Que de lances 
brisées, de païens gisant morts à terre, de cottes de mailles faussées et 
cassées, que de Turcs et de Francs abattus morts et sanglants ! « Faites 
sonner du cor, ordonne Dreux de Noele au jeune Baudouin, et retirons- 
nous. Deux mille guerriers nous attendent sur la montagne ; si ces fieffés 
traîtres nous pourchassent jusque-là, nous pouvons faire une belle prise. » 


XXX 

« Ne vous fiez pas au comte Étienne, noble chevalier, dit Baudouin de 
Gand ; il faudrait aller jusqu’à Besançon pour trouver un lâche comme 
lui ; quand il verra s’approcher les fidèles de Mahomet, toute sa prouesse 
sera restée chez lui. » Cependant, les Francs rebroussent chemin vers la 
montagne au galop de leurs chevaux et ne s’arrêtent qu’une fois arrivés. 
« Et nous, qu’allons-nous faire ? interrogent les deux mille jusque-là 
restés en réserve. Chargeons ces brigands ! — Certes non, réplique le 
comte Étienne. Ils sont au moins trente mille tant Turcs qu’Esclavons. Si 
nous rejoignons le gros de l’armée, nous aurons du renfort. » 


XXXI 

Olivier de Jusy parla pour tous : « Écoutez-moi, seigneurs, nobles che- 
valiers vaillants. Nos écus brillants sont intacts, nos hauberts n’ont perdu 
aucune maille et nous-mêmes n’avons reçu aucune blessure. Si nous nous 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT II 


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replions sur le gros de l’armée, les Bavarois et les Allemands se moque- 
ront de nous. Allons plutôt nous battre contre les Turcs, au nom du Tout- 
Puissant ! » C’est ainsi que nos braves guerriers leur ont couru sus. Que 
la bataille fut longue et acharnée ! Baudouin Cauderon a dégainé son épée 
qui reluit ; Dreux de Noiele et Baudouin de Gand, ce cœur vaillant de Gui 
de Provence, ainsi qu’Hue de Saint-Pol avec son fils Enguerrand vont 
fendant la presse avec leurs épées d’acier. Le comte Etienne de Blois s’est 
mis à leur tête, mais dès qu’il voit combien la lutte est difficile, tous ses 
membres se mettent à trembler d’angoisse et de peur. « A notre aide, 
Dieu, cher Père rédempteur, prie-t-il. Ah ! si je pouvais être à Blois dans 
ma grand-salle ! Godefroy s’est moqué de moi en m’envoyant affronter 
les Turcs dans ce défilé. Que Dieu m’abandonne si j’y reste plus long- 
temps ! » Et jetant bas’son enseigne, il s’enfuit. 


XXXII 

Quand Orchenais vit l’enseigne jetée à terre, il dit à ses Turcs : « Bra- 
ves gens, allons venger Hisdent l’avisé. » C’est ce qu’ils s’empressent de 
faire, cette engeance enragée ! Que de coups frappés par les épées nues, 
que de païens et de Francs qui gisent par le pré ! De verte qu’elle était, 
l’herbe en est devenue couleur de sang. Cependant Étienne s’enfuit à 
bride abattue, tandis que les Français se regroupent dans la vallée quand 
ils voient que l’enseigne est tombée à terre. « Nobles gens de France, dit 
Baudouin de Gand, le seigneur Étienne de Blois a machiné notre mort. » 


XXXIII 

«Ne vous laissez pas abattre, fait Dreux de Noiele, et que chacun 
frappe bien, pour Dieu le fils de Marie ! Vendons cher notre vie aux 
Turcs ! J’aime mieux avoir la tête tranchée en refusant de m’avouer 
vaincu plutôt que de mourir honteusement en fuyant. Je ne veux pas 
qu’après ma mort on puisse dire du mal de moi. Mais ce qui est sûr, c’est 
que nous sommes trahis : Étienne de Blois est le coupable. » Ils s’avan- 
cent dans la prairie, faisant bloc, cependant que les Turcs les pourchassent 
et leur tranchent la tête de leurs épées fourbies. Certes, ils ne les portent 
pas dans leur cœur. A cette vue, les barons ne peuvent retenir leurs 
larmes, mais ils sont incapables de leur venir en aide car l’ennemi détesté 
est trop nombreux. Quatre-vingts chevaliers y perdirent la vie. Cepen- 
dant, Dreux de Noiele et le seigneur Gui rallient les autres. Quand nos 
Français voient qu’ils ne recevront pas de renfort, ils poussent leur cri 
de « Montjoie ! ». « A l’aide, Saint-Sépulcre ! Au secours, dame sainte 
Marie ! Reine couronnée, amie de Dieu qui l’avez porté et mis au monde 



44 LITTÉRATURE ET CROISADE 

sans souffrir, venez à notre aide à la mesure de notre foi en vous ! » Et ils 
se regroupèrent dans la lande déserte. 


XXXIV 

Dès que les Français se sont regroupés, ils ne font pas plus de cas des 
Sarrasins que d’un pois ', mais ils chargent droit sur eux, comme ils s’en 
étaient d’abord montrés capables, et leur coupent la tête de leurs épées 
viennoises. Ils déchirent leurs turbans et leurs vêtements brodés d’or. 
Quels hurlements poussent Sarrasins et Persans ! Ils étaient à plus de qua- 
rante contre un. Le vacarme des épées d’acier retentit si loin que le bon 
duc Godefroy l’entendit de l’autre côté de la montagne. « Saint-Sépulcre, 
cria-t-il, en avant, Français ! » 


XXXV 

« Ecoutez-moi, dit Tancrède de Pouille. Nous avons entendu un vrai 
vacarme qui provient de l’autre côté de la montagne, en bas. — Moi aussi, 
dit le duc de Bouillon. — Allons-y, barons ! » fait le comte de Flandre. 
Et Hue le puîné : « J’y vais ; suivez-moi ! Anseau de Ribemont, Raoul de 
Beaugency, Gérard de Goumay et Gérard de Cerisy resteront ici à garder 
l’armée. — Nous avons là de bons garants », font les comtes. Les autres 
partent aussitôt en éperonnant ; en chemin, ils tombent sur Etienne qui ne 
savait plus où il en était. « Que s’est-il passé ? interroge le comte Robert. 
— C’est la déconfiture », répond Étienne. A ces mots, les hardis cheva- 
liers regardent autour d’eux et voient la bonne enseigne tombée à terre. 
« De quel côté s’est enfui Dreux de Noiele ? s’enquièrent calmement le 
comte Robert de Flandre et Thomas de Coucy. Où sont Baudouin de 
Gand et Olivier de Jusy ? — Sans mentir, ils sont encore à se battre, leur 
blanc haubert sur le dos », répond Étienne. A ces mots, le comte Robert 
dirige son cheval vers la bonne enseigne abandonnée par le seigneur de 
Blois et s’en saisit. Aussitôt ramassée, il la serre et la brandit. Que leur 
vienne en aide le Seigneur qui pardonna à Longin ! La journée va être 
mauvaise pour les Persans et les Arabes. 


[XXXVI-XLll. La bataille tourne à l 'avantage des croisés. Soliman s 'en- 
fuit ; la ville capitule ; les croisés y font leur entrée.] 


1. Façon imagée (il y en avait beaucoup d’autres) de dire qu’ils n’en font aucun cas. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III 


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CHANT III 
I 

Écoutez, seigneurs — et que Dieu vous vienne en aide ! — , une 
chanson qui en vaut la peine, toute tissue de vers bien rimés. Que Dieu 
bénisse et absolve la France pour tous les braves auxquels elle donne nais- 
sance. Ce sont eux qui ont conquis les terres sur les mécréants, délaissant 
leurs amies et la chasse à l’oiseau ; la vraie Croix est leur seule pensée, et 
le Saint-Sépulcre pour lequel l’armée s’est mise en route. À Jérusalem les 
choses en étaient venues à un tel point qu’on n’y entendait plus prêcher 
la parole de Dieu. Maintenant la ville est aux mains des Français, les 
païens l’ont perdue. Bénis soient ceux qui la leur ont reprise. 

Les Français se sont emparés de Nicée par force et l’ont remise à 
Estatin l’Énasé. Après avoir lourdement chargé les mulets de vivres, ils 
ont quitté la ville sans plus attendre et sont partis pour Antioche. Ah ! 
Dieu ! quelle épreuve les attend ce jour même car la gent des traîtres vient 
sur eux ! Leur chemin passe par le val de Gurbenie où ils vont tomber sur 
les cent mille Turcs de Soliman. 


II 

Nos nobles jeunes gens chevauchent joyeusement ; ils ont des chevaux 
pour eux, des bêtes de bât pour porter les vivres et des tentes pour se 
protéger de la chaleur. Mais ils ignorent tout de la rencontre qu’ils doivent 
faire. Bohémond de Sicile entreprit de se séparer de l'armée, pensant 
libérer le pays par ses seules forces. Il se dit aussi qu’il irait se réapprovi- 
sionner, ce qu’on avait du mal à faire. Mais avant la tombée du jour, vous 
le verrez saisi d’effroi ; il aurait donné tout l’or du monde pour être ail- 
leurs. Sans Godefroy qui se montra digne de tous les éloges, il aurait passé 
le reste de sa vie à pleurer. 


III 

Les pèlerins de Dieu chevauchent joyeusement ; longeant un vallon, ils 
parviennent à un pont voûté où la rivière se sépare en deux. C’est là que 
Bohémond quitta le gros de l’armée avec les gens de sa terre. Avec lui, 
les comtes de Normandie et du Perche se mirent en quête à travers le val 
de Gurbenie. 



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LITTERATURE ET CROISADE 


IV 

Le duc Godefroy suit de loin en bon ordre les barons mais il ne tarde 
pas à faire halte au pied d’une haute montagne au débouché d’un défilé. 
C’est là qu’ils entendront le bruit du malheur survenu au vaillant Bohé- 
mond du fait des Sarrasins. Leur avant-garde s’approche à vive allure ; 
ils sont bien cinquante mille tant Persans que Turcs. « Seigneurs, dit 
Richenet nobles et hardis chevaliers, voici l’armée des Français qui ont 
déjà fait beaucoup de mal en ravageant nos terres. Contournons par ici la 
pente de la colline. — À vos ordres », font-ils. Les perfides effectuent un 
mouvement tournant et tombent sur le quartier des femmes : ils enlèvent 
sur leurs chevaux celles qui leur plaisent, arrachent les seins aux vieilles. 
À la mort des mères répondent les cris des enfants qui se blottissent sur 
leurs poitrines, cherchant leurs seins et tétant des mortes. Quelle douleur 
ce fut ! Ils doivent être au ciel avec les saints Innocents. 


V 

« Loué soit Tervagant, seigneurs, dit Richenet, nous avons réussi à sur- 
prendre les Francs. Frappez fort de vos épées tranchantes ! Voici Bohé- 
mond et Tancrède de Pouille : si vous pouvez vous emparer d’eux, ils 
seront pour le sultan. » Ces paroles rendent Sarrasins et Persans tout 
joyeux. Ils lâchent les rênes à leurs chevaux qui dévalent la pente jus- 
qu’en bas. « Barons, dit Bohémond, nobles chevaliers vaillants, voici que 
les mécréants sont sur nous. Chargeons-les ! » C’est ce qu’ils font tous 
sans exception, et ils auraient causé bien des dommages aux Turcs si 
Soliman n’était apparu au débouché de la vallée. 


VI 

« Seigneurs et nobles chevaliers, dit Soliman, je vois que les nôtres 
sont à dure épreuve dans cette vallée, du fait des Francs ; secourons-les, 
ils ont bien besoin d’aide ! » Ces méchants ribauds laissent aussitôt 
courre leurs chevaux ; la mêlée n’en est que plus farouche et démesurée. 
Neuf de nos chevaliers y eurent la tête coupée. À cette vue, Tancrède 
pense perdre l’esprit, et le chagrin de Bohémond est grand devant les 
hommes abattus à terre. Il va frapper un Turc de sa bonne épée d’acier et 
lui enfonce la pointe en plein cœur ; sa blanche cotte de mailles ne sert de 


1. Richenet est peut-être le même qu'Orchenais, nommé dans le chant précédent (laisses 
xxix et xxxii). 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III 


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rien au guerrier qui tombe de son cheval à la renverse sur le sentier. Les 
démons emportent son âme au milieu des hurlements des païens, ces 
fieffés traîtres. 


VII 

Voici par la bataille le frère du seigneur Tancrède : on l’appelait Guil- 
laume et c’était un chevalier renommé ; il était très beau et on l’avait 
adoubé depuis peu. Bouillant d’impatience, il dirige son cheval au plus 
épais de la presse et va frapper Orgai de sa lance damasquinée : il lui fend 
le cœur en deux dans la poitrine et l’abat mort dans le gué de toute la 
longueur de sa lance. Puis il atteint mortellement Daheris au côté et le 
désarçonne à la pointe de sa lance. Quand la hampe finit par se briser, il 
dégaine son épée acérée et leur tue Wiltré et Barofle qui s’effondrent à 
terre. ' 


VIII 

Quel vacarme faisait la bataille ! Guillaume met l’épée au clair pour se 
défendre et prie le Seigneur Dieu qui voulut souffrir passion et mort pour 
nous : « Glorieux seigneur. Père et maître du monde, je recommande à ta 
volonté mon corps et mon âme. » Il va frapper Corsolt de Tabarie sur son 
heaume et lui enfonce la lame de son épée en pleine tête. Soliman, à cette 
vue, frémit de douleur : « Voilà que vous mourez sous mes yeux, mon 
cher neveu ! Si je suis incapable de vous venger, je ne mérite plus de tenir 
une terre. » Il éperonnait déjà son cheval pour s’occuper de tuer Guil- 
laume quand, jetant un coup d’œil du côté d’une friche, il en voit surgir 
Robert de Normandie qui s’était mis en embuscade. 


IX 

Dès que les Normands se furent abattus sur la vile engeance des 
mécréants, la bataille prit une allure inhabituelle et surhumaine. Quel 
spectacle offrit Guillaume, affronté à ces étrangers, allant frapper Riche- 
net de son épée dégouttant de sang puis frappant Saladin et le décapitant. 
Les Turcs s’émeuvent de ce malheur et, du ressentiment qu’ils en éprou- 
vent, n’en font que retentir plus fort leur cri de guerre. À cette vue, 
Soliman ne reste pas sans réagir. Il répartit cinq cents archers dans la 
montagne et leur ordonne de tirer contre le jeune homme qui met ses gens 
à mal. De la plaine, l’enfant se trouble à les voir et en appelle à Tancrède : 
« Où est ton enseigne ? Regarde tous ces gens qui me prennent pour 
cible ! » Bohémond pousse son cri de guerre et ses hommes, en peu de 
temps, viennent à bout de deux mille Turcs. Mais c’est là aussi qu’on 



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LITTERATURE ET CROISADE 


nous tua Guillaume sans rémission. Tancrède manque d’en perdre le sens. 
Fou furieux, il dégaine : autant de coups, autant de morts. 


X 

Mais que font Persans et Esclavons ? Ils ont tranché net la tête sous le 
menton à cinquante des chevaliers de Bohémond. Au galop, un messager 
se rend d’une traite au camp de Godefroy, le bon duc de Bouillon, qui 
demande aussitôt des nouvelles au Bourguignon. « Seigneur, noble fils 
de baron, au nom de Celui qui souffrit la Passion et du Saint-Sépulcre but 
de notre pèlerinage, secourez Bohémond et son compagnon Tancrède ! » 
À ces mots, le duc fronça les sourcils et l’évêque du Puy versa des larmes. 
Trois cents cors sonnèrent à l’unisson dans l’armée de Dieu. Français, 
Flamands et Frisons s’arment et montent sur leurs chevaux d’Espagne et 
d’Aragon ; ils s’élancent bride abattue jusqu’au champ de bataille où Tan- 
crède et le preux Bohémond sont en train de se battre. 


XI 

Le soleil était levé et il faisait beau temps ; à midi, la chaleur se fit 
pesante ; la soif commence d’accabler les barons : les chevaliers de Tan- 
crède ne pensent plus qu’à boire. Les dames et jeunes filles de leur pays 
qui se trouvaient là en grand nombre leur rendent un signalé service. 
Retroussant leurs manches et se débarrassant de leurs longs manteaux, 
elles portent à boire aux chevaliers épuisés dans des pots, des écuelles et 
des hanaps dorés. D’avoir bu rend toute leur vigueur aux barons. C’est 
alors qu’arrive le secours qu’ils avaient tant attendu '. Cela va mal tourner 
pour les Persans et les Esclers. Les chrétiens laissent courre leurs chevaux 
jusqu’en bas des prés. Quelle honte va connaître Soliman ! 


XII 

Comme Soliman était occupé à attaquer les nôtres, il ne se méfiait 
pas de l’armée de Dieu. L’ennemi détesté ne s’aperçut de rien 
jusqu’au moment où il entendit le bon duc pousser son cri de guerre. 
Ils pensèrent alors faire retraite par une vieille route, mais voici qu’à 
l’entrée du défilé apparaît Raymond 1 2 au fier visage; il a' avec lui 
l’évêque du Puy, Robert de Normandie eî Estatin l’Enasé revêtu de 


1 . Il s’agit de l’armée de Godefroy. 

2. Raymond de Saint-Gilles, le comte de Toulouse. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III 


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son grand justaucorps clouté. Ils défient les païens et prennent la vie 
à près de cinq mille d’entre eux. « Hélas ! dit Soliman, mon dieu 
ne m’est pas favorable quand les chrétiens se sont emparés de ma 
terre, de ma femme et de mes enfants, et de ma forte cité. » La 
bataille fut acharnée. Quel vacarme font les hurlements des païens ! 
Ils ne pourront jamais se remettre de leurs pertes. Toute leur armée 
y aurait péri si la nuit n’avait été près de tomber. Comme ils allaient 
établir leur camp dans une prairie, saint Georges et saint Démétrius 
les attaquèrent. Dieu voulut alors qu’ils soient saisis de panique : ils 
se mettent à pousser leurs cris de guerre les uns contre les autres et 
à se porter de grands coups d’épée. Confiants à l’envi dans la 
rapidité de leurs chevaux, ils se poursuivent comme s’ils avaient lieu 
de se combattre. La poursuite dura sept lieues et demie. Dieu ! 
combien de richesses ils abandonnèrent derrière eux ! Tentes et pavil- 
lons laissés sur place tout dressés, or rouge et blanc argent, et tapis 
de Syrie ! L’armée de Dieu profita des vivres des Turcs et regagna 
son campement au plus tôt. 

La suite de la chanson en vaut la peine. 


XIII 

Ce jour même, l’évêque revêtit ses vêtements liturgiques ; on bénit de 
l’eau et on enterra les corps. « Écoutez-moi, barons, dit le prélat. Je vous 
le dis en vérité, celui qui meurt dans cette entreprise est sauvé. Les âmes 
des corps qui gisent là sont déjà en paradis et demeureront éternellement 
dans la joie. » Ils passèrent la nuit sur place, et ce ne fut pas à contrecœur. 


XIV 

Le lendemain dès l’aube, Bourguignons, Flamands et Français, Nor- 
mands et Bretons se levèrent. On sait que ce fut un samedi, ce jour où 
devait sévir une tempête de sable et de poussière et où il devait malencon- 
treusement faire si chaud. La soif, à elle seule, fit périr mille personnes, 
tant dames et jeunes filles que sergents et valets d’armes. Les bons 
chevaux gascons sont fourbus, ils n’en peuvent plus. Enfin, on arriva à 
une rivière au courant impétueux où les hommes et les chevaux purent 
boire. Cette nuit, le camp fut établi aux sources de Raymond 1 . C’est là 
que les compagnons de Jésus vont se séparer. Bohémond partit avec les 
siens et gagna Tarse d’une seule traite. 


I . Le nom est typiquement occidental. Mais on a vu que cela ne gêne pas l’auteur (voir 
des noms comme Richenet, Hisdent, etc.). Il peut aussi s’agir d’un lieu-dit nommé après 



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LITTÉRATURE ET CROISADE 


XV 

Le païen Soliman s’éloigne dans la douleur, partagé entre colère et 
chagrin, entre deuil et indignation. « Hélas ! quel malheur c’est de vous, 
seigneur Tumican mon fils ! Et vous, Hisdent et Richenet, mon affliction 
est grande quand je pense à vous. Quand j’arriverai à Tarse, ma forte et 
bonne cité, Sarrasins et Persans viendront à ma rencontre pour me deman- 
der où j’ai laissé mes enfants, qui étaient si courtois et dont on estimait 
tant la valeur. Et je leur dirai : “Les barons francs les ont tués ; le sage 
Orgai gît au val de Gurbenie.” » Il serait tombé de sa mule qui va l’amble 
si l’un de ces hérétiques ne l’avait retenu par le bras. 


XVI 

Soliman s’éloigne, irrité et chagrin. « Hélas ! quel malheur c’est de 
vous, T umican mon fils ! Et de vous, Richenet et Hisdent ! C’est ma faute 
si vous êtes morts. » Et dégainant son épée à la lame fourbie, il s’en serait 
enfoncé la pointe dans le cœur si le preux et hardi Butor ne la lui avait 
arrachée des mains. Il parvint à Tarse au petit galop ; la citadelle était bien 
fournie en pain, vin 1 et viande. Il s’enfuit, n’osant attendre les Français. 

XVII 

Après avoir soigneusement mis la cité en état de résister, Soliman partit 
pour Mamistra, emmenant ses fils avec lui, et y installa une garnison de 
ses hommes. 

Revenons-en maintenant au chemin suivi par les Français. Ils franchis- 
sent le val de Butentrot et gagnent Tarse d’une traite. Et voici qu’un autre 
groupe quitte l’armée dans l’idée de rejoindre Tancrède : il comprenait 
Pierre d’Estranor et le sage Renaud auxquels se joignit Baudouin de Bou- 
logne. Ils se mettent en quête de vivres dont ils ne rassemblent qu’une 
petite quantité, échouant à trouver du fourrage et du blé. Les chevaux sont 
à bout de forces tant ils ont galopé ; la fatigue et la faim les rendent inca- 
pables de continuer à avancer ; les écuyers sont réduits à porter les hau- 
berts tandis que les chevaliers vont à pied, partagés entre colère et 
inquiétude ; leurs chausses sont déchirées, leurs souliers troués ; ils sai- 
gnent des pieds et ne peuvent retenir leurs larmes. 

Quatre jours ils errèrent sans trouver de quoi manger, sans savoir où ils 


coup, d’après le nom d’un des chrétiens présents, et pourquoi pas, ici, d’après Raymond de 
Saint-Gilles ? 

I. Un élément de l’assimilation des coutumes musulmanes aux chrétiennes. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III 


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étaient ; la faim faillit les rendre fous. Quand ils tombèrent sur la route de 
Tarse, des chrétiens étaient en vue. C’étaient les gens de Tancrède et de 
Bohémond. Ils les prirent d’abord pour des dissidents turcs et coururent 
aux armes : ils marchèrent une lieue entière, haubert au dos, épée au côté, 
avant d’identifier ceux qu’ils avaient si longtemps désirés. Baudouin était 
tout en joie d’avoir retrouvé les nôtres. Tous s’embrassèrent tendrement 
avec humilité. Les comtes se mirent en selle pour aller reconnaître les 
murailles de la ville et repérer un emplacement pour la tente de Baudouin. 
À cette vue, les Turcs sont saisis d’épouvante : « Nous voilà pris au piège. 
Soliman a mal fait de nous laisser là en emmenant avec lui tous ses 
parents et alliés. Si les Français parviennent à s’emparer de nous, nous 
voilà dans de beaux draps ! » 


XVIII 

Voici à quelle extrémité Baudouin est réduit : on n’a trouvé à acheter 
ni pain, ni vin, ni viande, pour ne pas parler de perdrix ou de chapons ; et 
il n’y a plus rien à manger. Il envoie donc des messagers à Tancrède de 
Pouille en lui demandant, pour l’amour du Seigneur qui fut mis en croix, 
de lui faire l’aumône de vivres, car il n’en peut plus de faim. « De grand 
cœur, chers amis, lui fait répondre Tancrède ; nous partagerons avec vous 
tout ce que nous avons. » Baudouin se réjouit fort de cette réponse et en 
rend grâce à Dieu. C’était un homme de grand sens : il se rappelle les 
recommandations de sa mère, la belle au clair visage, quand il a pris 
congé d’elle, de donner généreusement de ses avoirs. Il répartit donc tout 
également entre les chevaliers, sans rien se réserver et sans vouloir 
manger à part. 

Mais voici qu’arrive en toute hâte, venant de la ville, un messager qui 
se jette à ses genoux : « Ah ! Baudouin, noble chevalier ! Le pays est à 
vous et à vos hommes : faites-moi confiance ! Ces Turcs maudits de Dieu 
qui n’ont pas eu le courage de se battre au corps à corps vont quitter la 
ville à la nuit tombée : vous pouvez me croire. » La nouvelle eut le don 
de réjouir Baudouin 1 et ses hommes eurent vite fait de s’armer. 


I . Le passage qui suit donne un bon exemple des rivalités qui pouvaient opposer les 
barons chrétiens les uns aux autres (ici Tancrède à Baudouin) : d’après notre poème, Tan- 
crède ne s'était pas engagé à remettre les villes conquises à l’empereur de Constantinople 
et il préfère traiter avec les Turcs alors que Baudouin reçoit l’appui des éléments grecs de la 
population (d’où le messager qui vient le trouver). Historiquement, Tancrède et Bohémond 
s'étaient bien engagés auprès de l’empereur Alexis mais n’en tinrent guère compte ; le 
passage montre aussi l’appui dont les croisés purent bénéficier auprès des populations 
locales chrétiennes. 



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LITTÉRATURE ET CROISADE 


XIX 

Cependant, les Turcs sortent de la forte cité après avoir chargé les bêtes 
de bât avec du pain, du vin et du blé. Mais ils ne réussirent pas à en 
emporter beaucoup avec eux, car les Français, qui n’attendaient que cette 
occasion, leur en prirent la plus grande partie. Ils firent donc retraite, affli- 
gés et épouvantés, trop contents d’en être réchappés. 

Et voici Tancrède qui arrive à la citadelle au triple galop et plante en 
haut de la muraille son enseigne de soie. Grande fut la tristesse des gens 
du pays quand ils la virent dressée sur leurs murs. À cette vue, le cœur de 
Baudouin, lui aussi, s’émut de colère ; il chargea un de ses proches amis 
de la remplacer par la sienne qui était rayée d’or, ce qu’on devait par la 
suite beaucoup lui reprocher. À ce spectacle, le sang de Tancrède ne fit 
qu’un tour : il fait sonner de la trompette, les siens se dépêchent de 
s’armer. Si on l’avait écouté, il aurait marché sur Baudouin ; mais des 
avis contraires le retinrent. Aussi, après avoir chargé les chevaux de bât, 
sans plus s’attarder, il quitte la ville avec ses hommes, tous en bon ordre, 
y laissant Baudouin et ses barons. D’une seule traite, ils chevauchent 
jusqu’à Mamistra. 


XX 

Tancrède s’en va, que Dieu le bénisse ! D’une seule traite il chevauche 
jusqu’à Mamistra où il rejoint Bohémond avec ses gens. Averti de leur 
arrivée, le seigneur de la ville — maudit soit-il ! — monta sur les rem- 
parts. « Ouvrez la porte, chevalier, au nom de sainte Marie, lui crie aussi- 
tôt Bohémond, pour que je puisse y entrer à la tête des miens ! Si vous ne 
le faites pas de bon gré, vous êtes perdu. — Par ma barbe blanche, répli- 
que le Turc, vous devrez la gagner pour la passer ! » Non sans regret, 
Bohémond ordonna à ses hommes d’endosser leurs hauberts. « A l’as- 
saut, braves chevaliers ! — Ce n’est pas de refus », répondent-ils. Sur ce, 
on sonne du cor et l’armée se met en mouvement. 


XXI 

Bohémond de Sicile s’est armé et tous ses hommes s’empressent d’en 
faire autant. Dans la cité, les païens ont ouvert les portes et baissé les 
ponts, mais avant qu’ils puissent sortir de l’enceinte, ils se heurtent aux 
Français avec une violence telle qu’ils doivent retourner sur leurs pas. 
Voilà Turcs et Français aux prises, s’affrontant à l’épée d’acier. Les pre- 
miers font confiance à leurs arcs tendus de cuir pour l’emporter et leurs 
flèches d’acier blessèrent en effet beaucoup de leurs adversaires. L’assaut 



LA CHANSON D'ANTIOCHE — CHANT III 


53 


dura tout le jour, et les Français auraient dû céder la place si Tancrède de 
Pouille n’avait réussi à tuer le seigneur de la ville, lui faisant voler la tête 
à plus d’une toise. À cette vue, les païens sont saisis de panique ; ils font 
retraite par une porte dérobée, abandonnant le champ de bataille aux 
Français qui y demeurent, sains et saufs : comme on dit, la force 1 tond le 
pré. Dieu ! quelle bonne maison et quelle bonne ville ils avaient trouvées 
là ! Rien n’y manquait ; ils eurent à suffisance pain, viande et vin, ils 
mangèrent et burent tout leur saoul. Cependant que nos barons prolon- 
geaient là leur étape, Baudouin s’était, lui aussi, reposé à Tarse. Après 
quoi, il voulut implorer le pardon de Tancrède : une fois les bêtes de 
somme chargées, ses hommes et lui quittent la cité et se mettent en route 
en bon ordre. 

Mais revenons à Tancrède. Il avait quitté Mamistra avec ses barons et 
gagné Sucre 2 à marches forcées. À le voir, les Turcs sont saisis d’épou- 
vante : « Nous voilà pris ! » se disent-ils les uns aux autres. À la tête de 
sa puissante baronnie, il leur livra un assaut qui dura tout le jour. Le soir 
venu, le roi Soliman, qui se trouvait dans la ville, s’enfuit ; il ne les affron- 
tera plus jusqu’au siège d’Artaise 3 . 

Baudouin arrive à la citadelle où Tancrède se battait avec les siens 
armés de pied en cap, et établit son camp à la lisière d’un bois feuillu. 
Le prince Richard 4 qui s’en aperçut avertit Tancrède : « A force de vous 
poursuivre, Baudouin, votre ennemi juré, vous a trouvé. Convoquez vos 
plus proches barons et battons-nous avec lui en guerriers éprouvés que 
nous sommes. — Volontiers, cher seigneur, puisque vous me le conseil- 
lez. » Il fit donc sonner du cor pour que ses hommes allassent s’armer et 
envoya à Baudouin un messager courtois et qui savait bien parler, chargé 
de lui annoncer qu’il était inutile de discuter : il était décidé à l’affronter. 
Cette nouvelle ne plut guère à Baudouin qui fit dire à Tancrède par quatre 
chevaliers de le laisser en paix au nom de Dieu : il lui en saurait gré car 
il n’avait nulle envie de se battre contre des chrétiens. S’il avait mal agi 
avec lui, il lui en ferait réparation. « Je ne suis pas d’accord », répondit 
Tancrède. 

Quand Baudouin vit le messager regagner son camp, il fit sonner du 
cor et les barons coururent s’armer. Revêtu de son haubert, il chevaucha 
à leur tête et, lâchant les rênes à son cheval, brandit sa lance et en désar- 
çonna un chevalier qui s’appelait Girart et était né à Saint-Gilles ; d’un 
seul coup, il l’abat à terre. Quand, depuis la ville, les Turcs virent les 
chrétiens en venir aux mains, ils se mirent en selle, ouvrirent les portes et 
chargèrent au milieu des Français, frappant de tous côtés. Tous les nôtres 


1 . Jeu de mots sur le double sens du mot « force » : « violence » et « ciseaux à tondre ». 

2. Aujourd'hui Choros (on trouve aussi la forme « Zidre »). 

3. Ou Artais : aujourd’hui Ertesi, en Asie Mineure. 

4. Richard de Principet, dit le prince Richard, était un de ceux qui avaient refusé l’hom- 
mage à l’empereur de Constantinople. 



54 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


auraient été tués ou mis en fuite sans l’intervention de Bohémond qui ne 
se laissa pas prendre au dépourvu. Il mande au comte Baudouin qu’on lui 
fera droit en tout point, mais qu’il doit retourner à sa tente ; sinon les 
païens vont avoir le dessus. Baudouin répondit qu’il le ferait volontiers 
pour le seigneur Dieu, et la Sainte Trinité, car il ne voulait pas que Son 
peuple fût mis en déroute. Il rassemble les siens au son de la trompette et 
leur interdit de poursuivre le combat contre les gens de Bohémond et de 
Tancrède. Ils chargent alors les païens, cependant que les forces de Bohé- 
mond les empêchent de retourner se mettre à l’abri des murs : beaucoup 
y furent blessés ou tués, et nos barons firent leur entrée dans la cité où ils 
trouvèrent en suffisance blé, pain et vin. 

Bohémond de Sicile envoie trois cents chevaliers mander Baudouin. À 
force de le prier, ils le convainquirent de les suivre et l’emmenèrent avec 
eux dans la cité. Tancrède s’avança à sa rencontre, pieds nus et en 
chemise, en signe de grande amitié, et il lui cria merci. Baudouin lui 
accorda son pardon et ils s’embrassèrent publiquement pour manifester 
leur réconciliation. 

Mais voici qu’arrive un messager au galop de son cheval. Dès qu’il 
voit Baudouin, il l’interpelle : « Seigneur, écoutez-nous au nom du vrai 
Dieu. Le Vieux de la Montagne 1 vous fait dire par nous qu’il vous 
donnera sa fille en mariage, si vous en êtes d’accord, et vous aidera à 
défendre la sainte chrétienté. » Cette nouvelle comble Baudouin de joie : 
il fait sonner ses cors, ses hommes se mettent en selle et tous s’en vont 
droit à Rohais où le comte se marie devant Dieu. 


XXII 

Je vais laisser Baudouin au clair visage s’acheminer vers Rohais à la 
garde de Dieu et revenir au bon duc de Bouillon qui chevauche avec toute 
la troupe de ses compagnons : le comte Hue, Robert le Frison et tous les 
pèlerins du royaume de Charles 2 . Ils trouvent l’enceinte et le maître 
donjon de Tarse conquis ; Guillaume 3 , qui était un homme sage et preux 
et avait épousé une sœur du vaillant Bohémond, gardait la ville. Piquant 
des deux, il s’avance au-devant de l’armée. « Où en êtes-vous ? l’inter- 
roge Godefroy dès qu’il l’a reconnu. — Tout va bien grâce à Dieu. Nous 


1 . Il s’agit d’un Grec qui, sous la dépendance de l’empereur de Constantinople, avait le 
commandement de toutes les places de l’ancienne Mésopotamie non encore tombées aux 
mains des Turcs. 

2. L’historique et légendaire Charlemagne. 

3. Baron normand, époux d’une fille de Robert Guiscard, qui s’était retiré à Constantino- 
ple après de longues querelles avec ses beaux-frères. Historiquement, il combattit d’abord 
aux côtés de Godefroy de Bouillon, puis de Bohémond. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III 


55 


avons conquis Tarse et Mamistra ; et Bohémond occupe le château de 
Sucre. » Godefroy en rend grâce à Dieu. 


XXIII 

Ensemble, ils pénétrèrent à cheval dans l’enceinte. Godefroy agit en 
homme sage en emmenant le seigneur Guillaume avec lui. Puis le duc 
quitta Tarse, y laissant une garnison de cent chevaliers, et poursuivit 
outre, non sans difficulté, sa chevauchée jusqu’à la ville qu’occupait le 
baron Tancrède. Celui-ci fit bel accueil à Godefroy et Bohémond lui aussi 
reçut force accolades. Ils passèrent la nuit sur place et, le lendemain, lais- 
sant à Sucre une garnison de chevaliers armés, ils reprirent la route de 
concert à travers montagnes et gués. Après un temps de réflexion, le duc 
qui regardait autour de lui demanda où était Baudouin. « Il est parti pour 
Rohais, seigneur, dit Tancrède ; le Vieux de la Montagne lui a fait dire 
qu’il voulait lui donner sa fille en mariage et faire de lui son héritier. 
— Voilà qui me plaît, repartit le duc, la sainte chrétienté en tirera profit. » 


XXIV 

À la tête de tous les siens, Baudouin ne perdit pas de temps jusqu’à 
Ravenel '. Là, ils se heurtèrent à sept mille païens de Syrie dont ils durent 
venir à bout pour s’emparer de l’antique cité. Après y avoir installé une 
garnison, Baudouin poursuivit sa route à marches forcées jusqu’à Rohais 
où il fit son entrée avec ses chevaliers. Le seigneur de la ville lui en remit 
la clef et lui donna sa fille qu’il avait richement dotée. 

Voulez-vous savoir la coutume du pays ? Le jour où un homme marie 
sa fille, le garçon doit revêtir une chemise de sa fiancée pour qu’elle lui 
soit plus soumise de cœur. Le seigneur de la cité était un homme très âgé ; 
Baudouin, lui, était chevalier de grand courage et les richesses qu’il reçut 
ce jour-là devaient lui être très utiles : c’est grâce à elles qu’il eut la vie 
sauve au siège d’Antioche. 

Puis Godefroy prit avec lui les gens de Romanie 1 2 et gagna Artais, une 
place forte habitée de Grecs et d’Arméniens. Quand les Turcs voient que 
ceux-ci sont en train de se rendre maîtres de la ville, ils se précipitent à 
l’abri des tours au pied desquelles les chrétiens se rassemblent et, à force 
de coups, enfoncent les portes ; les Turcs leur défendent vaillamment le 
passage, jetant sur eux une grêle de grosses pierres ; mais les nôtres finis- 
sent par les tuer et par conquérir le donjon. Les deux fils de Soliman qui 


1. Sans doute l’ancienne Arudis. 

2. L’Asie Mineure. 



56 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


en avaient la garde y perdirent la vie, précipités du haut en bas : leurs 
armes en furent mises en pièces et eux-mêmes eurent le cou brisé. Que le 
diable les emporte en enfer et que Dieu, le fils de sainte Marie, conduise 
nos gens ! 


XXV 

Nos Français sont entrés dans Artais et ont planté leurs enseignes au 
sommet de la plus haute tour. On rapporta à Soliman de Nicée que la ville 
avait été prise et que deux de ses fils y avaient eu la tête fracassée car on 
les avait précipités du haut de la tour jusqu’en bas des fossés. Cette nou- 
velle le rendit quasi fou de douleur : « Hélas, seigneur Mahomet ! faut-il 
que vous me détestiez ! Il y a longtemps, je m’en suis bien aperçu, que 
vous ne vous occupez plus de moi. » 11 convoqua ses Turcs qui, une fois 
rassemblés, étaient bien trente mille, montés sur leurs chevaux. Une 
rapide chevauchée les mena à Artais en même temps que le soleil se 
levait. A leur vue, les Français montèrent au sommet du donjon d’où ils 
les couvrirent de huées et d’insultes, tout en se défendant en guerriers 
valeureux qu’ils étaient : ils firent tomber nombre de leurs assaillants dans 
les fossés et en tuèrent beaucoup. Puis, à cent, ils tentèrent une sortie par 
surprise : il fallut que le cri de « Montjoie ! » révèle leur présence ! Quand 
il les voit, Soliman éperonne son cheval et va frapper Gosson sur son écu 
à bandes : lui enfonçant sa lance acérée dans le côté, il l’abat de son 
cheval à la pointe de son arme ; puis, il lui tranche la tête de son épée 
acérée. Aiguillonnés par la douleur qu’ils en ressentent, les Français atta- 
quent les païens avec fureur : ils leur font arpenter en tous sens le champ 
de bataille, malgré qu’ils en aient, blessant mortellement près de cinq 
mille d’entre eux. 


XXVI 

Voici les illustres barons à l’intérieur de la ville. Aussitôt, le père du 
seigneur Gosson réclame son fils et on lui dit où on a amené le corps. 
Quel spectacle que celui de ce père à genoux, couvrant son enfant mort 
de baisers, le prenant dans ses bras, se couchant sur lui de tout son long : 
«Voilà que j’ai perdu un de mes enfants ! Hélas ! cher fils, seigneur 
Gosson, dans quelle peine me laisses-tu ! J’irai au Sépulcre, mais toi, tu 
ne pourras pas y être. — Seigneur, lui dit Lambert, silence, au nom de 
Dieu ! Il n’y a pas lieu de s’affliger pour la mort de mon frère puisque 
son âme est en paradis, vous pouvez en être assuré. » Dans son chagrin, 
le père s’évanouit. A voir le deuil qu’il mène, cent chevaliers pleurent par 
amour pour lui. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III 


57 


XXVII 

« Pourquoi vous lamenter ? demande l’évêque du Puy. Laissez-là votre 
chagrin et réjouissez-vous, et priez le Seigneur Dieu en majesté, qui nous 
donne la vie, d’avoir merci de lui ! Puisqu’il est mort, son âme sera 
sauvée. Je vous en conjure au nom de Dieu, ne vous laissez pas aller, car 
demain nous serons au pont 1 et il y aura beaucoup à faire. » Sur le conseil 
du sage évêque, le deuil se calma. Les Français passèrent la nuit dans la 
ville, occupés à fourbir heaumes et hauberts. À l’aube, tous étaient levés. 
Ils écoutèrent matines 2 et messe, puis, après avoir chargé les bêtes de bât 
de pain et de blé, ils laissèrent les Grecs et les Arméniens pour garder les 
murs et se mirent en route droit vers le Pont-de-Fer. Ils établirent leur 
camp sur la rive même du fleuve 3 et quand ils virent qu’il n’y avait ni 
planches, ni bateaux, ni gué, ils prièrent le seigneur Dieu qui souffrit en 
croix de leur montrer le chemin, par ses saintes bontés. 


XXVIII 

L’armée — que Dieu la bénisse ! — chevaucha d’une traite, le cœur en 
liesse, jusqu’au Pont-de-Fer, sous lequel passe un fleuve tumultueux 
portant abondance de bateaux. C’était un pont à arches, un chef-d’œuvre 
de construction. Aux deux extrémités, il y avait deux tours solidement 
fortifiées où Soliman 4 de Syrie avait installé ses gardes ; il y détenait pri- 
sonniers — que Dieu le maudisse ! — beaucoup de gens de Romanie qu’il 
avait pris à Pierre ; ils y menaient triste vie, criant à l’envi : « Seigneur 
Dieu, Saint-Sépulcre, au secours ! » Quand le bon évêque du Puy les eut 
entendus, il appela les Français pour leur dire ce qu’il en était. 


XXIX 

« Nobles chevaliers et barons, quand II a racheté le monde, Dieu notre 
Père a dit que ses fils viendraient après lui le venger. On a prêché là- 
dessus en Auvergne à Clermont : Angevins et Bretons ont juré, en pré- 


1. Le Pont-de-Fer, qui subsista sous ce nom (Dschibr-Haddid) jusqu’en 1822 lorsqu’un 
tremblement de terre l’emporta. Il était situé à quatre heures de marche d'Antioche. Il tirait 
en fait son nom du fleuve qu’il permettait de traverser, l’Oronte, qu'on appelait, d’après 
Guillaume de Tyr, « Far » ou « Fer ». 

2. Les heures des offices monastiques découpent le temps quotidien ; ces repères tempo- 
rels ponctuent régulièrement le récit (voir Glossaire). 

3. L’Oronte ; voir ci-dessus, n. 1. 

4. A l’arrivée des croisés, la ville appartenait à l’émir turc Yâghi Siyan, vassal du roi 
seldjoukide d’Alep. 



58 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


sence de trente mille hommes de notre pays, de prendre le chemin du 
Saint-Sépulcre. Nous avons prêté serment sur les reliques d’aller jusqu’au 
bout de la route, pour venger Dieu, ou d’y mourir jusqu’au dernier. 
Prions-Le, par Sa Rédemption, de nous montrer par où nous devons pas- 
ser. » Tous nos Français se prosternèrent aussitôt. 

Or écoutez ce que Jésus, en Qui nous devons croire, fit pour confondre 
Mahomet. 


XXX 

Ecoutez, barons qui êtes de bons croyants, écoutez quel miracle fit 
Jésus le Rédempteur ! Un jour, Enguerrand de Saint-Pol, une fois levé, 
avait endossé son haubert et attaché sur sa tête son heaume brillant. À son 
côté gauche pendait sa bonne épée, et à son cou un lourd et solide écu. Il 
prit en main un dur épieu au fer tranchant et, monté sur son bon et rapide 
cheval, sortit du camp lentement à l’amble et commença de suivre la 
rivière aux flots sonores. Jetant un coup d’œil en aval sur la pente d’une 
colline, il en vit descendre un chevalier persan qui s’engageait dans le 
courant : il était venu épier les vaillants barons. Cette vue réjouit le cœur 
d’Enguerrand qui se dépêcha de le suivre, piquant des deux pour mieux 
voir par où il passait. Quand il fut arrivé au gué, il descendit de cheval et, 
tendant ses mains vers l’orient, pria Dieu le Père Rédempteur de lui per- 
mettre de traverser le fleuve sans y laisser la vie. Puis il se remit en selle 
et, après avoir défié le païen, passa à la nage sur l’autre rive où beaucoup 
de ces mécréants s’étaient rassemblés. Ecoutez ce qu’il fit quand il les 
vit : sans se laisser effrayer, il mit l’épée au clair et, parvenu au pont au 
galop de son cheval, coupa les chaînes qui le retenaient ; le pont abaissé, 
il alla se camper au beau milieu, criant de sa voix qui portait bien : « Aux 
armes, chevaliers, par le Tout-Puissant ! », tout en surveillant les deux 
portes pour ne pas être surpris par les traîtres mécréants. Le seigneur Hue 
de Saint-Pol fut le premier à l’entendre : « À moi, chevaliers ! s’écria-t-il. 
Mon fils a réussi à passer, je crois ! » Cette nouvelle mit les barons au 
comble de la joie : il fallait voir tous ces braves pleurer et prier Dieu de 
les garder en vie assez longtemps pour qu’ils puissent s’emparer du pont. 
Or, voici ce qu’il fit pour ses fidèles : le seigneur Hue de Saint-Pol tra- 
versa le premier, suivi par les autres Français. Tous passent le pont, bon 
gré mal gré, sans que ces maudits hérétiques s’en rendent compte. Les 
Français ont le temps de se rassembler en masse : la tâche des Turcs va 
s’en trouver compliquée. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III 


59 


XXXI 

Dès que nos Français eurent franchi le pont, et qu’ils virent les Turcs 
face à eux dans le pré, Enguerrand de Saint-Pol prit la parole : « Prêtez- 
moi attention, nobles et sages chevaliers ! À force de chevauchées, de 
jours passés à endurer la faim et la soif, nous voici près d’Antioche ; mais 
nous resterons sans pain, ni vin, ni blé si nous ne nous en emparons à la 
pointe de nos épées d’acier. Au nom de Dieu, seigneurs, prenons tout en 
gré car, si nous y mourons, nos âmes à tous seront sauvées et nous irons 
devant Dieu portant la couronne du martyre. Voyez ces Turcs, là devant 
nous ; tous autant qu’ils sont, ils nous craignent si peu qu’ils ne bougent 
même pas. Si nous nous interposons entre eux et la ville, et que l’autre 
moitié de nos forces prend position du côté des tours, le butin que nous 
ferons suffira largement à nos besoins. Regardez tout ce qu’ils nous ont 
apporté ! Si nous avions tous ces vivres, nous serions en état de faire le 
siège d’Antioche ! Rien ne nous manquerait plus notre vie durant. » Les 
Français firent tout ce qu’il avait dit. Le comte Robert de Flandre 
s’avança avec ses barons en direction de l’armée turque, prêt à se battre, 
tandis qu’Enguerrand de Saint-Pol marchait vers la ville pour couper la 
voie aux Turcs et les empêcher d’y entrer. 

Les Turcs affrontèrent les Flamands avec fureur. Que de rudes coups 
on échangea aux épées d’acier ! Nos chevaliers en ont si bien frappé les 
Sarrasins que leurs bras sont rouges de sang jusqu’aux coudes. Quand les 
païens voient que les choses tournent mal pour eux, ils prennent tout droit 
la direction d’Antioche. Mais là ils se heurtent à Enguerrand de Saint-Pol, 
à Bernard de Doméart et au sage Gautier qui les pressent tant de leurs 
épées d’acier qu’ils doivent reculer jusqu’à l’autre partie de notre armée : 
quelle n’est pas, à cette vue, la joie de nos gens ! Enguerrand va frapper 
Acéré et le fend en deux jusqu’aux oreilles ; il leur abat aussi, mort, l’un 
des fils de Garsion. Désarçonnés, les Sarrasins tombent à terre, rougissant 
les prés de leur sang. Dans leur affolement, ils entrent dans la rivière : 
quatre mille s’y noyèrent. Les survivants, en cherchant refuge dans la 
ville, trouvèrent Garsion au maître palais : « Les Français ont passé le 
Pont-de-Fer, lui crient-ils aussitôt, et on ne peut compter ceux qu’ils nous 
ont tués. — Qu’avez-vous donc ? s’empresse-t-il de leur demander : on 
dirait des fous ! Avez-vous libéré le pays de Soliman? » A l’entendre, 
l’indignation saisit ce dernier : « Vous nous faites des reproches, roi 
Garsion, mais combien de temps vous faudra-t-il pour venger la mort de 
votre fils cadet que les barons de France viennent d’abattre ?» A ces 
mots, le roi, jetant les yeux en bas des degrés, vit le corps qu’on venait 
d’amener au palais : il n’y a pas lieu d’être surpris s’il laissa libre cours à 
son chagrin. 



60 


LITTERATURE ET CROISADE 


XXXII 

Garsion pleura son fils sans que princes, émirs, ni Turmat, ni Toricle 
ni même son frère Carcan pussent le consoler. « Je vous le disais bien, 
seigneur, fit Soliman, que la venue des Francs vous coûterait cher. Voici 
que j’ai perdu Nicée, ma forte et vaillante cité, et Tarse et Mamistra et 
Artaise la grande. Si tous les Persans se réunissaient pour les combattre, 
les chrétiens les auraient tués avant le coucher du soleil, — Mahomet et 
Tervagant n’y pourraient rien. Et s’ils nous assiègent ici, vous pouvez être 
sûrs qu’ils ne s’en iront pas avant d’avoir pris la ville et tué ses habitants, 
à moins que l’émir Soudan ne vienne à notre secours avec toute son armée 
ainsi que le roi Corbaran. » En entendant ces paroles, Garsion devint si 
pensif qu’il n’aurait pas dit un mot pour tout l’or du monde. 


XXXIII 

Garsion d’Antioche pleurait son fils le jour où on l’enterra selon le rite 
des païens, cependant que les Français se partageaient leurs prises. Les 
Turcs commis à la garde des deux tours ne les avaient pas oubliés et pen- 
saient même pouvoir les tailler en pièces ; dans ce but, ils tentèrent une 
sortie de nuit, mais leur chef commit la folie de dégarnir entièrement les 
tours de leurs soldats. Ils ne furent que deux cents à s’introduire sans bruit 
dans le camp des Français auxquels Dieu allait montrer son amitié. 
Enguerrand de Saint-Pol et Thomas le hardi montaient la garde cette nuit- 
là avec trois cents hommes armés de pied en cap. Les Turcs n’entendirent 
aucun bruit de chevaux jusqu’au moment où ils arrivèrent sur les Français 
en sentinelle. « Malheur à moi, dit Butor à Claré, j’ai aperçu les écus de 
Thomas et d’Enguerrand. Il faut les attaquer en passant par la droite et les 
frapper en pleine tête. » Et, lâchant les rênes à son cheval, il alla frapper 
Eude au beau milieu du crâne, l’abattant mort à la renverse sur le sol. Son 
frère Claré, lui, nous a tué Aluis, un Flamand de Fumes. 


XXXIV 

«Nobles et vaillants chevaliers, dit Thomas de la Fère, Sarrasins et 
Persans nous ont suivis jusque-là ; assurément, j’aime mieux mourir 
plutôt que de les laisser se moquer de nous ; affrontons-les et frappons- 
les en plein sur la tête ! » C’est ce que nos courageux chrétiens s’empres- 
sèrent de faire, contraignant leurs ennemis à reculer par le Pont-de-Fer et 
tuant cent quarante mécréants. Quand les braves combattants revinrent 
sur leurs pas, ils occupèrent les tours abandonnées par cette gent féroce, 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III 


61 


et y trouvèrent en larmes les Allemands de l’armée de Pierre qui avaient 
été faits prisonniers à Nicée. Ils les détachèrent et les délivrèrent puis ren- 
trèrent au camp au comble de la joie. Quand Godefroy les vit, il rendit 
grâce à Dieu, cependant que les soixante Turcs survivants s’enfuyaient 
vers la ville où ils racontèrent ce qui s’était passé au malheureux Garsion. 


XXXV 

Quand nos Français eurent pris position de l’autre côté du pont, l’évê- 
que du Puy leur tint ce discours : « Écoutez-moi, seigneurs, nobles et 
braves chevaliers ! Antioche est sous nos yeux. Je crains fort Garsion, car 
nous sommes dispersés au milieu de tous ces prés. Qui assurera la garde ? 
Arrangez-vous pour que ces infidèles ne puissent venir faire irruption au 
milieu de l’armée ! — Je vais m’en charger, fit le duc de Bouillon, et je 
ne demande pas d’autre aide que celle de mon cheval. A l’aube, quand 
nous y verrons clair, Persans et Esclavons se seront repliés. — Que Dieu 
en soit béni ! », font les Français. 

Godefroy de Bouillon monta donc la garde cette nuit-là. Cependant, 
Soliman et tous ses compagnons s’étaient mis en selle et se glissèrent 
comme des voleurs dans le camp de l’armée de Dieu. Aussitôt, le bon 
duc perçut comme un frémissement dans l’air. 11 appela son écuyer et lui 
demanda de lui apporter son haubert et son heaume rond et de s’asseoir 
ensuite sans faire de bruit devant sa tente. Le duc au cœur de lion endosse 
son haubert, ceint son épée au côté gauche, suspend son écu à son cou, 
lace son enseigne et monte sur son cheval gascon par l’étrier gauche. Que 
Dieu soit avec lui au besoin dans sa chevauchée ! Or voici que s’élancent 
parmi l’armée de Dieu, éperonnant au galop leurs chevaux, saint Georges 
et saint Démétrius. Le duc, qui ne les reconnut pas, n’eut pas un mot pour 
eux. Or voici que les trois compagnons s’avancent de conserve. Les Sar- 
rasins, eux, ont reconnu la milice céleste ; ils fuient, ces traîtres fieffés, 
cependant que le duc les poursuit et les abat dans son élan ; il en a pris 
quatorze à qui il a coupé la tête sous le menton : pas question de les mettre 
à rançon. Les autres, vaincus, la tête basse, tournent bride. Français et 
Bretons ignorent tout de cet incident jusqu’au matin quand l’armée se 
lève ; ils trouvent alors les têtes des païens gisant sur le sable et en louent 
le seigneur Dieu par sa Passion. 


XXXVI 

Tôt le lendemain quand il fit jour, nos Français se sont habillés et pré- 
parés ; ils assistent pieusement à la messe. 

Mais disons ce que font les Turcs qui se rendent auprès de Garsion. 



62 


LITTERATURE ET CROISADE 


« Par Mahomet, seigneur, les choses ont mal tourné. Butor et Claré ont 
agi bien à la légère : ils ont fait sortir tous les T urcs des deux tours sur le 
pont, ce qui a permis aux Français — de sages chevaliers, eux ! — d’y 
entrer et de libérer tous les prisonniers que vous y déteniez. » Cette nou- 
velle rend Garsion fou de rage ; il fait appeler Soliman de Nicée : « Pour- 
voyez bien nos tours, par mon dieu Mahomet ! Que, dans huit jours, il y 
ait là pain et blé ! — À votre volonté », répond Soliman, qui parcourt 
Antioche pour acheter des vivres et faire d’abondantes provisions en pain, 
vin et viande. 

Campés dans le pré, les Français s’y attardaient. Rotou, le comte du 
Perche, fut le premier à prendre la parole : « Seigneurs, il ne faut pas vous 
dissimuler que nous avons trop de patience avec ces païens — maudits 
soient-ils ! — en les laissant tranquilles comme nous le faisons. — Nous 
ne devons pas attendre davantage, par Dieu !, fit le duc de Bouillon ; nous 
donnerons l’assaut avant les vêpres. » 


XXXVII 

Les barons sortirent de leurs tentes. Le premier à prendre la parole fut 
Godefroy de Bouillon en son nom et en celui des deux Robert, le 
Normand et le Frison, ainsi que de Tancrède de Pouille et du duc Bohé- 
mond : « Décidons de notre ordre de bataille et de la façon de faire au 
mieux pour donner l’assaut à Antioche. Nous prendrons la tête de l’armée 
pour la guider et nous emmènerons avec nous le seigneur Hue de Saint- 
Pol, Enguerrand et Thomas de la Fère avec Haton son compagnon. Le 
duc de Normandie sait déjà qu’il en sera lui aussi, de même que le comte 
de Bretagne, Alain pour le nommer. Thierry de Blansdras, le cousin du 
roi Philippe et Gilbert de Reims feront l’arrière-garde, en nobles barons, 
avec Bégon, Herbert le duc de Bascle, Godeschal et Simon, ainsi que 
Rainier d’Arsie — enseigne lacée 1 — ; Roger l’empereur et Anseau de 
Ribemont iront de l’autre côté pour garder l’armée. Quant au seigneur 
Hue, le cadet du roi Philippe, à Payen de Garlande, homme d’une si noble 
lignée, à Gautier de Doméart et au comte de Clermont, ils tiendront 
compagnie au bon duc de Bouillon. — A vos ordres », répondent-ils. 
Après avoir chargé mulets et chevaux de pain et d’autres vivres, ils 
partent à cheval, sans bruit et en bon ordre, pour assaillir Antioche, 
malgré qu’on en ait. Garsion se tenait au sommet de la tour avec Soliman 
de Nicée et son neveu Rubion. Jetant un regard en bas, Soliman reconnut 
l’enseigne royale. Quatre fois, il perdit conscience, sans pouvoir dire un 
mot. Quand les Sarrasins l’eurent remis sur ses pieds, Garsion lui 


I . Les lances portaient une oriflamme (= enseigne, gonfalon) que l’on repliait et attachait 
à la hampe au moment de la charge. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV 


63 


demanda, par Mahomet, ce qu’il avait. « Vous êtes mat et déshonoré, lui 
répondit-il, vous avez perdu votre ville et le pays alentour. » À ces mots, 
Garsion, fronçant les sourcils, fit sonner de la trompette aux quatre coins 
du donjon. Le bruit qu’on entendait à une lieue et demie fit s’émouvoir 
Antioche : les Esclavons mettent les pierrières turques en position et 
jurent à Mahomet que les chrétiens ne réussiront pas à s’emparer de la 
ville par la force. 


CHANT IV 
1 

Écoutez donc, seigneurs, nobles et francs chevaliers, et vous entendrez 
une bonne chanson mise en vers avec soin : elle parle des barons de 
France, les bien-aimés de Dieu, qui se rendirent outre-mer jusqu’au Saint- 
Sépulcre pour faire justice du peuple mécréant. Les voici qui s’avancent 
tout droit vers Antioche. 

Face à la première porte ouverte dans les murs, s’installe Tancrède au 
cœur avisé ; il avait avec lui le seigneur Hungier l’Allemand et Rogier du 
Rosoy le boiteux. Assurément, ce n’est point par là que la ville pourra 
recevoir du ravitaillement, car l’accès en sera défendu à l’épée. Devant la 
porte de Tancrède qui était haute et large, il y avait une énorme tour qui 
avait été fortifiée par des géants ; deux pierrières turques étaient dressées 
en bas, et un païen de male engeance l’occupait, qui jure, par Mahomet 
son dieu, de tuer Tancrède de Pouille : « Il a eu tort, dit-il, de monter sa 
tente si près. » 


II 

Face à la deuxième porte en suivant le rempart, s’installe Bohémond 
de Sicile ; il dresse sa tente devant une antique tour où il avait quatre cents 
Achoparts comme adversaires ; tous jurent à Mahomet de l’empêcher, de 
leur vivant, de rentrer en France ; de son côté, il se promet de ne pas lever 
le camp avant de les avoir réduits à la famine, ces maudits brigands. 


III 

Face à une autre porte, du côté qui regarde vers Capharda, au pied de 
la montagne, Robert le Frison, Enguerrand de Saint-Pol et son père Hue 
ont installé leur campement sous la tour de Josian qui la défendait avec 
Clarion et trois mille païens farouches. « Faisons bonne garde, se disent- 



64 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


ils les uns aux autres : le comte de Flandre dresse ici sa tente. Si nous 
faisons une sortie contre lui, c’est la captivité ou la mort qui nous attend. 
Sans le secours de Mahomet, nous perdrons Antioche. » 


IV 

Au pied de la montagne, du côté de la tour Fauseré, le bon comte de 
Bretagne a dressé sa tente avec Herbert de Bascle, le duc au cœur sage, 
son frère Godeschal et Simon l’avisé. Par là, ni pain, ni vin, ni blé ne 
passera pour les assiégés et s’ils tentent une sortie, ils y resteront tous. De 
leur côté, ils se promettent de vendre cher le passage aux chrétiens. 


V 

Au pied de la montagne, face à la tour maîtresse, sont rassemblés tous 
les Normands et les Bretons. Le duc de Normandie fait dresser sa tente 
dans la plaine avec les barons d’Anjou et du Maine. Les assiégés n’auront 
rien à gagner par là et si un Turc essaie de passer, il aura fort à faire. 


VI 

Après le Pont-de-Fer en regardant du côté de la Romanie, s’est installé 
le bon évêque du Puy et après lui Raymond de Saint-Gilles, avec les Pro- 
vençaux et les Gascons. Du haut de sa tour. Carcan de Syrie jure par 
Mahomet et la religion des païens que pas un Français ne passera et que 
mille y perdront la vie. Quant au comte Raymond, il se promet d’aller les 
attaquer. Dieu le fils de sainte Marie lui soit en aide ! 


VII 

Plus bas, Estatin au cœur vaillant s’est installé dans la plaine sablon- 
neuse et, à sa suite, le comte de Nevers. Tous se promettent de rester sur 
place tant que la ville ne sera pas prise. Ni pain ni vivres n’y entreront par 
là et les Turcs qui s’y risqueront seront saisis d’épouvante. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV 


65 


VIII 

Face à une autre porte donnant vers le sud, s’installèrent Olivier de 
Jusy, le comte Rotou du Perche, Raoul de Beaugency et Richard de Dijon 
avec Raimbaut de Camely et Acart de Montmarle le hardi. Tous jurent 
par le vrai Dieu de donner à Garsion sujet de s’irriter et de gémir. Sorga- 
lon, en compagnie de tous ses Turcs, les regarde et les excommunie de 
par son ami Mahomet : « Ah ! pauvres Français, c’est pour votre malheur 
que vous êtes venus ici, car ce qui vous attend tous, c’est la défaite, le 
mal et la mort. » 


IX 

Du côté qui regarde vers Jérusalem, face à la porte d’Hemaut, le long 
de la rivière qui coule en torrent, c’est un noble guerrier qui fit dresser sa 
tente : le duc de Bouillon expert en assauts. Il devait être roi de Jérusalem, 
mais sans couronne d’or fin ni d’autre métal ; on lui en fit une avec une 
branche cueillie au jardin de saint Abraham et le bon roi des ribauds 1 la 
lui mit sur la tête ; c’est lui qui ouvrit la première brèche dans les murs 
de la Ville 2 et fut le premier à prendre pied sur les remparts. Sa tente 
était faite d’un immense tissu de drap, et elle était entourée de beaucoup 
d’autres, violettes, rouges et jaunes. L’émir Bemaut les regarde du haut 
de la tour et les maudit par Mahomet qui règle le froid et le chaud : « Ah ! 
Français, mauvaise et fausse engeance, c’est votre honte et votre malheur 
que vous êtes venus chercher ici. Je vous verrai tous succomber sous les 
flèches des archers : pas un de vous n’en réchappera, tous autant que vous 
êtes. » 


X 

Face à la porte Fabur qui regarde la Romanie, le comte Robert de 
Flandre a installé son campement dans un pré en pente ; il avait quinze 
mille chevaliers avec lui. Que de tentes dressées, que de pavillons brillant 
sous le soleil ! Il jure par le fils de sainte Marie que, si les païens viennent 
défier l’armée, il frappera tant de son épée fourbie qu’elle sera noire de 
leur sang jusqu’à ses poings. Fabur les regarde du haut de son antique 
tour et les excommunie tous de par son dieu Mahomet : « Que Mahomet 
vous maudisse, misérables ! Vous avez bien tort de mettre le siège devant 
Antioche ; vous n’arriverez à rien car la ville est trop forte pour que vous 
puissiez la prendre. » 


1. Voir ci-dessous, n. I, p. 66. 

2. Jérusalem. Cela sera raconté dans La Conquête de Jérusalem. 



66 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XI 

Face à une autre porte, commandée par Brunamont l’intraitable, près 
de la tour que défendent les Dormants, le comte Hue et les Français vont 
établir leur camp : ils n’étaient pas moins de dix mille combattants. Que 
de pavillons sont dressés là, que de tentes violettes et rouges resplendis- 
santes d’or ! Brunamont les regarde du haut de sa tour et les excommunie 
au nom de son dieu Tervagant : « Ah ! misérables, pauvres malheureux, 
c’est votre honte et votre douleur que vous êtes venus chercher là ! 
Bientôt vous serez prisonniers de l’émir Soudan, il vous fera repeupler 
les déserts d’Abilant ! » 


XII 

Face à la porte suivante, au pied de la tour commandée par Princeple, 
le frère de Gondremont, se trouve le roi Tafur 1 avec les ribauds : ils jurent 
par le Seigneur Dieu créateur du monde que, s’ils font des prisonniers, ils 
les dévoreront à belles dents et mènent un vacarme énorme, poussant des 
hurlements et faisant entendre leur cri de « Tafur ! ». Princeple les 
regarde et son front se plisse de colère : « Apollon ! D’où viennent ces 
misérables et où vont-ils ? Ils ne valent pas un pois : que de nourriture ils 
vont gaspiller ! Les voilà tous nus, sans armes. Ils ont bien de l’audace de 
s’approcher si près du pont : d’après moi, ce sont des démons qui sont là 
pour s’emparer de la ville. » 


XIII 

A proximité de la rivière, face à la porte commandée par Mahon, le 
frère de l’émir, Thomas au cœur loyal, le seigneur de Marie, a installé son 
camp sur la pente avec beaucoup d’autres guerriers. Le comte de Saint- 
Gilles a pris place un peu en aval, et face à l’autre porte qui est construite 
à même le rocher, c’est Étienne d’Aubemarle que l’on trouve. Il y avait 
bien là quinze mille chevaliers de force égale. Mahon les regarda du haut 
de sa tour royale : « Ah ! misérables, perfiides chrétiens, c’est votre 
douleur et votre mal que vous êtes venus chercher là ! Car vous y tombe- 
rez sous les flèches des archers. Jamais vous ne prendrez la ville, ses 
murailles sont trop fortes ; nos portes sont en fer et nous avons tant de 


1 . Reconnu comme chef par les survivants (les « ribauds ») de l’armée de Pierre l’Ermite 
(voir ci-dessus, chant 1, n. 2, p. 27-28), et de façon générale par les non-chevaliers, surtout 
par les moins recommandables, socialement parlant, d’entre eux : mendiants, voleurs, bohé- 
miens. La Chanson d’Antioche , tout en louant leur courage, montre bien l’inquiétude que 
leur sauvagerie et leur indiscipline inspirent à l’armée « régulière » des barons et des cheva- 
liers..., quitte à leur prêter commodément certains des actes les plus barbares de ces derniers. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV 


67 


hautes tours ! Vous resterez dehors à mourir de faim et à la peine : dans 
sa détresse, chacun de vous mangera son cheval. » 


XIV 

Nos gens ont soigneusement encerclé Antioche : chacun de nos barons 
s’est chargé de garder une porte. Ils préparent leur repas devant les tentes 
au milieu de nuages de fumée. Le temps était beau et clair, et la chaleur 
commença de se faire sentir. Les païens se sont rassemblés à la porte 
d’Escivant au pied de la tour carrée. Garsion leur expose le fond de sa 
pensée : « Voici mon avis, nobles barons sarrasins : les chrétiens ont 
ravagé ma terre à plus d’une journée de distance et ils ont mis le siège 
devant ma vaste cité. Nous sommes en état de les combattre sans fin ni 
cesse ; et si on s’empare d’un Français, qu’on lui coupe la tête ! — Voilà 
qui nous convient, émir ! s’écrient-ils. Antioche sera bien gardée, et tant 
pis pour les Français s’ils ont traversé la mer. » Les chefs païens s’en 
retournent et font s’équiper leurs gens : tous ont la tête soigneusement 
protégée. 

Le long de la rivière s’étend un vaste pré où le bon destrier de Fabur à 
la croupe ronde vient paître la rosée, gardé par dix Sarrasins, chacun armé 
d’une hache au fer acéré pour veiller sur cet illustre cheval. Nos Français 
les regardent depuis l 'autre rive toute desséchée ; ils aimeraient bien fran- 
chir le fleuve, mais ils ont peur d’essayer. 


XV 

Le long de la rivière s’étendait un beau pré fleuri où paissait le destrier 
de Fabur l’Arabe, gardé par dix païens tous en armes. C’est un très bon 
cheval, rapide et vif : vingt lieues au galop ne suffiraient pas à ralentir sa 
course ni à le fatiguer. Écoutez comme il était beau à voir : un de ses 
flancs était noir et l’autre blanc comme lis. Sa croupe était large et carrée, 
ses sabots fendus et arqués, ses narines bien ouvertes et ses yeux bruns 
brillaient d’un vif éclat. Il n’avait pas son pareil dans le royaume d’Antio- 
che. Un Turc lui avait mis une selle vernie d’or et passé un mors très 
précieux ; son harnais était de cuir bouilli. Attaché à un pieu par le jarret, 
il gratte la terre du sabot et lance des ruades en hennissant. 



68 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XVI 

Le cheval était tout fier sous le harnais ; farouche, il hennit en grattant 
le sol du sabot et en lançant des ruades. Il fait très envie aux Français qui 
sont de l’autre côté de la rivière, mais aucun d’eux n’ose se risquer à la 
traverser. Écoutez donc l’idée qui vint à un simple écuyer du nom de 
Gautier Daire. Il accroche à sa ceinture deux éperons dorés et se ceint une 
épée au côté gauche. Après s’être signé en se recommandant à Dieu, il 
descend à la rivière et se met à l’eau ; comme c’était un bon nageur, il 
réussit à passer. Puis, parvenu sur l’autre rive, il s’arrête juste le temps de 
s’attacher les éperons aux pieds et, l’épée à la main, il s’avance dans le 
pré. Dès que les Turcs l’aperçoivent, ils s’écrient : « Tant pis pour vous, 
coquin, voilà qui va vous coûter cher ! » Et, hache brandie, tous marchent 
sur lui. Gautier les voit s’approcher sans crainte : il frappe le premier et, 
d’un coup de son épée ciselée, il lui fait voler la tête à plus d’une toise ; 
le deuxième, il le fend en deux jusqu’aux mâchoires et enfonce son épée 
du crâne à la poitrine du troisième. Bref, il en tua cinq et tous les autres 
s’enfuirent. Puis il vint au cheval, se mit en selle et piqua des deux ; l’ani- 
mal partit comme une flèche. Gautier rattrapa les païens et les tailla en 
pièces jusqu’au dernier. Il avait alors pénétré dans Antioche sur une 
portée de flèche, y tuant trois autres païens avant de faire demi-tour. Des 
cris s’élèvent parmi la ville et plus de deux mille Esclers surgissent, épe- 
ronnant leurs montures, cependant que les Français qui, depuis leurs 
tentes, voient Gautier en appellent, dans leurs cris, à l’aide du Saint- 
Sépulcre. 


XVII 

Persans et Esclavons se lancent aux trousses de Gautier qui, sur son 
élan, s’engage dans la rivière. Dans sa course impétueuse, son cheval 
l’emporte droit jusqu’aux sables de l’autre rive : jamais on n’entendit 
parler de plus grand exploit. Princes et barons vont l’entourer en foule. 

Robert le Frison est là, qui lui embrasse les yeux, les joues et le 
menton : « Cousin Gautier, tu as le cœur d’un brave. Tes enfants auront 
de qui tenir. Si je peux rentrer en Flandre sain et sauf, je n’aurai pas 
d’autre sénéchal en ma terre que toi, ni de conseiller en ma cour qui ait le 
pas sur toi. Tu as conquis un cheval qui n’a pas son pareil dans l’armée. 
Qui chercherait à te le disputer serait impardonnable, car tu t’en es emparé 
de main de maître. — Assurément, cher comte, intervient le duc de Bouil- 
lon, et nous le ferons chevalier dès qu’il le voudra. — Dieu en soit béni, 
seigneurs, dit Gautier, mais je ne veux pas être adoubé avant d’être 
parvenu au Saint-Sépulcre. » Tous nos barons retournent à leurs tentes et 
font largesse aux pauvres de l’armée à cette occasion. Épouvantés, les 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV 


69 


Turcs d’Antioche racontèrent à Garsion ce qui s’était passé ; depuis sa 
tour, il leur ordonna de s’en retourner dans leurs maisons et de se garder 
de sortir de l’enceinte à moins d’avoir l’avantage du nombre. 


XVIII 

Dans Antioche, les Turcs regrettent la perte de l’animal. Sans attendre, 
ils sonnèrent d’un cor à longue portée et rassemblèrent leurs gens à la 
porte de fer. Dix mille archers à cheval firent une sortie et réussirent à se 
dissimuler dans un vieux châtelet sans que ceux de l’armée de Dieu s’en 
aperçussent. La nuit venue, ils passèrent à l’attaque, et de quelle façon ! 
Du port Saint-Siméon venaient dix chevaux de bât, tous chargés de pain 
et d’autres victuailles. Raymond conduisait le convoi avec ses chevaliers, 
mais ils étaient restés une lieue en arrière ; il n’y avait avec les bêtes que 
des sergents à pied. Les Turcs — que Dieu les accable ! — s’élancèrent 
sur eux et les contraignirent avec leurs arcs à tout abandonner sur place. 
Les sergents furent obligés de faire retraite sans recours. « Où êtes-vous, 
Raymond ?, se mirent-ils à crier, au secours ! Les païens nous ont atta- 
qués, ils sont plus de cent mille ! » Le duc entendit le vacarme et fut saisi 
de colère : « Vite, dit-il à ses compagnons, les Turcs ont fait une sortie et 
s’en prennent à nos gens. » Tous les barons éperonnent leurs chevaux, 
mais en vain car ils ont trop tardé ; les Turcs chassent nos chevaux de bât 
devant eux vers le Pont-de-Fer : les premiers en passent déjà les arches. 


XIX 

Déjà les Turcs ont repoussé nos chevaux sur le pont quand Raymond 
arrive au triple galop. Déjà avec ses compagnons il affronte l’ennemi. Il 
n’est pas question de jouter à la lance, c’est avec les bonnes épées d’acier 
qu’on assène des coups. Le bruit et les cris parviennent jusqu’au camp. 
Aussitôt, on s’y arme et on gagne le pont en criant « Montjoie ! ». Les 
Français récupèrent les bêtes de force, cependant que les Turcs rentrent 
dans la ville, levant le pont et fermant la porte sur eux. De leur côté, nos 
barons s’en retournent et, parvenus à leurs tentes, mettent pied à terre. La 
nuit était belle et claire et le ciel plein d’étoiles. Bohémond et Tancrède 
montèrent la garde jusqu’au lever du jour. Tous les barons se réunissent 
alors en conseil et d’un commun accord décident d’assiéger la ville de 
plus près pour empêcher les Sarrasins de sortir de l’enceinte sans se faire 
repérer. Les ordres sont aussitôt mis à exécution : tous déplacent leurs 
tentes pour les remonter si près d’Antioche qu’une flèche tirée de là serait 
retombée dans la ville. Ils ont soigneusement encerclé la cité et ses fossés. 



70 


LITTERATURE ET CROISADE 


et le camp s’étend sur une lieue, tant en long qu’en large. Mais cela ne les 
avance à rien car les Turcs continuent de sortir à leur gré. 


XX 

Les chrétiens ont encerclé la ville de leur mieux. La porte de fer de la 
mahomerie ! ouvrait sur un pont qui avait été construit dans l’ancien 
temps : les hérétiques y avaient mis tout leur art. Les arches qui franchis- 
saient le courant aux eaux bruyantes remontaient au temps de la première 
Loi 1 2 établie par Dieu ; elles coiffaient des voûtes soigneusement appareil- 
lées et étaient si bien renforcées par des tours à mâchicoulis qu’ Antioche 
n’avait rien à craindre d’une armée de ce côté. Ce pont était vraiment un 
fort ouvrage, ne vous y trompez pas ! C’est par là que passent les Turcs 
— que Dieu les maudisse ! — quand ils font des sorties pour massacrer 
les chrétiens ; quand on les rencontre, on peut dire adieu à la vie : à tous 
ils coupent la tête sans rémission. Jésus le fils de sainte Marie en a le cœur 
lourd, comme les barons qui sont en charge de l’armée. 

L’évêque les réunit tous et leur demande ce qu’il faut faire à leur avis 
avec cette engeance venue du désert qui leur livre de tels assauts à partir 
du pont. Quelle tuerie ils ont déjà faite des nôtres ! Aussitôt, ils s’écrièrent 
d’une seule voix qu’il n’y avait qu’à détruire le pont, au nom de sainte 
Marie. Personne ne s’attarda davantage et la nouvelle se répandit dans 
toute l’armée. Tous les chrétiens en rendent grâce à Dieu. Cette nuit, on 
monta la garde jusqu’au lever du jour. 


XXI 

Le lendemain à l’aube, dès qu’on y vit clair, sergents et chevaliers s’ar- 
mèrent tous. Munis de masses de fer et de gros pieux d’acier, ils sortirent 
du camp en bon ordre. Plus de quatre cents cors retentissaient. Ils s’avan- 
cèrent droit jusqu’au redoutable fleuve pour tenter d’abattre le pont et de 
le détruire en renversant les piliers et cassant les solives. Mais un mois 
entier n’aurait pas suffi à la tâche et le soir, au retour, ils n’auront pas 
brisé de quoi charger un seul cheval de somme. Ils avaient une machine 
de guerre qui leur fut fort utile : ils l’avaient assemblée avec des clous et 
des chevilles et fait transporter sous le pont. C’est là que se trouvaient 
sergents et arbalétriers, valets d’armes et courageux archers. C’est là 
qu’on se battait en tirant flèches et traits, car les Turcs étaient accourus 
pour nous disputer le pont ; ils étaient plus de mille devant la porte à se 


1 . Littéralement : le lieu de Mahomet, la mosquée. 

2. Celle donnée par Dieu à Moïse. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV 


71 


défendre sans se ménager. Que de heaumes se brisent, que de crânes sai- 
gnent sous les coups de masse ! Que de hauberts mis en pièces, que de 
poings et de têtes tranchés ! Combien de Sarrasins trébuchent en tombant 
du pont dans l’eau où ils se noient ! Dehors comme dedans, les pierrières 
lancent leurs projectiles : ce fut vraiment une bataille farouche qui ne prit 
fin qu’à la tombée de la nuit, quand le soleil fut près de se coucher et que 
l’heure de vêpres ramena l’obscurité. 


XXII 

Sur le Pont-de-Fer, la bataille est acharnée : barons, sergents et jusqu’à 
la piétaille frappent à qui mieux mieux ; chacun y va de toutes ses forces. 
Voici Hungier au cœur ferme : il a mis pied à terre près de l’embrasure 
d’une tourelle et laissé aller son cheval dont il ne se soucie guère ; puis, 
ayant dégainé son épée à la lame aiguisée, tenant son écu serré contre sa 
ventaille, il va droit à la porte de fer et, entre cent Sarrasins, frappe le roi 
de l’Escaille que son bouclier ne protège pas plus qu’un morceau de tissu, 
ni son heaume et son gorgerin qu’une coquille d’œuf de caille : le voilà 
abattu mort sans heurt ni quasiment d’échange de coups. Hungier 
parsème le pont des fidèles du diable. 


XXIII 

Quand les païens voient les Francs se rapprocher, puis les mettre en 
pièces avec leurs épées d’acier, ils comprennent qu’ils n’ont pas l’avan- 
tage : aussi passent-ils la porte et la font-ils verrouiller derrière eux ; après 
quoi, prenant appui sur les créneaux, ils se retournent contre les chrétiens. 
C’est une véritable grêle de dards et de traits qui s’abat. Les suppôts du 
démon se défendent farouchement ; leurs arcs turcs sont des armes éprou- 
vées et ils ont soigneusement enduit de soufre les pointes et les hampes 
de leurs flèches : à force d’en lancer contre la machine de guerre, ils les 
ont plantées si serrées qu’il n’y avait aucun interstice entre elles et que, 
encochées l’une dans l’autre, chacune avait la longueur d’une lance. Ils 
prirent alors du feu grégeois — arme redoutable ! — et le lancèrent tout 
allumé sur l’engin. La flamme l’embrase à la vitesse d’une flèche ; bois et 
planches brûlent sans rémission ; sergents et chevaliers n’y peuvent rien. 
Quand nos barons le voient, quelle n’est pas leur colère ! 



72 


LITTERATURE ET CROISADE 


XXIV 

Le feu grégeois crépite tandis que la machine craque et brûle dans des 
nuages de fumée, et que les cordes roussissent et tombent en morceaux 
jusqu’à la dernière. Nos barons, incapables d’y tenir, doivent faire demi- 
tour, perdant sans recours leur engin. Ils ont échoué à prendre le pont, ce 
qui leur déplaît fort. Tous en ont l’air accablé. 

Sur ce, cette sale engeance d’orgueilleux fait une sortie et blesse mor- 
tellement ou tue sur place nombre des nôtres avant de s’en retourner et ce 
fermer la porte. Et chaque matin, et aussi à none et à la tombée du jour, 
ils renouvellent leurs assauts, blessant et tuant souvent de nos gens. 


XXV 

Quand nos barons voient qu’ils ne peuvent pas échapper au danger, ils 
se réunissent en assemblée dans la prairie. « Notre armée est dans une 
triste situation, se disent-ils les uns aux autres : nous ne pouvons nous 
protéger de cette engeance détestée. Construisons donc un fort face à la 
mahomerie, puisque c’est là que passent les Turcs, — Dieu les maudis- 
se ! — et dédions-le à sainte Marie : si le Seigneur tout-puissant permet 
que la ville tombe en notre pouvoir. Sa douce mère aura un lieu consacré 
à son service ; nous y bâtirons une abbaye et y installerons des moines. » 
Tous sont d’accord pour dire que c’est bien là ce à quoi il faut humble- 
ment se consacrer. Nos nobles seigneurs font donc sonner leurs cors à 
grand éclat et vont s’armer de concert tandis qu’on commence d’entendre 
le vacarme des charpentiers. Le bastion fut élevé au-dessus d’une citerne 
creusée dans le roc et on dit encore chez les mahométans que les Français 
ne craignent personne pour ce qui est de construire des créneaux. Mais qui 
voudra garder cette construction sera souvent inquiet pour ses membres et 
sa vie. 

Dans un enclos devant la porte de la bonne cité, ils trouvèrent des sar- 
cophages en marbre de Perse ; ils en ôtèrent les corps de leurs adversaires 
détestés, ainsi que les traits et les carquois, beaucoup d’épées fourbies, 
des heaumes et des gorgerins ornés d’or brillant, enfin de tous ces objets 
que les Turcs portent sur eux de leur vivant. Une seule de ces armes 
extraites de la terre pouvait valoir bien des besants en or d’Esclavonie. Ils 
y ont trouvé force or et draps d’ Alméria, de l’argent, des tissus de soie et 
des fourrures de zibeline qu’ils répartirent entre les pauvres de l’armée de 
Dieu. Quand les Sarrasins l’apprirent, ils rassemblèrent leurs gens et allè- 
rent attaquer la fortification. L’assaut fut impétueux et farouche la 
bataille. Les chrétiens affrontent les païens avec beaucoup de courage et 
en mettent à mal un bon nombre. Incapables de résister, les Turcs font 



LA CHANSON D’ANTIOCHE - CHANT IV 


73 


demi-tour et rentrent dans l’antique cité tandis que nos barons retournent 
à leur campement. Des cent Turcs qu’ils avaient faits prisonniers, ils n’en 
laissèrent pas un seul en vie : tous eurent la tête tranchée. Puis ils déterrent 
les morts des Persans — ils étaient quinze cents, vous pouvez le croire 
sans risque de vous tromper — et à eux aussi ils coupent la tête sous les 
oreilles ; et après avoir dressé des pierrières à la façon des Turcs, ils les 
lancent une par une par-dessus les murs d’Antioche dont la pierre est 
polie. Cette vue plongea les païens dans l’affliction. Pères, mères, sœurs, 
amies, reconnaissant les têtes des leurs, poussaient des hurlements. 
« Malheur à nous, quand ils déterrent nos morts, ces démons, et que, dans 
leur audace, ils nous tuent les vivants ! Que Mahomet exauce nos prières 
et nous venge car nous ne pouvons plus sortir de ce côté-là. Sans l’aide 
de l’émir, nous y mourrons jusqu’au dernier à grande douleur. » Toute la 
cité est l’image du deuil. 


XXVI 

De la porte d’Hercule, le frère de l’émir, partait une grande route qui, 
tournant le dos à la ville, allait tout droit au port par la colline. Quand les 
Turcs le voulaient, ils gagnaient un vieux fortin qui avait été construit de 
ce côté par les Syriens et coupaient la tête sans rémission à tous les chré- 
tiens qui passaient par là. Ce fut un nouveau sujet de douleur pour les 
chrétiens : « Seigneurs, leur dit Bohémond, nobles et braves chevaliers, 
ce châtelet nous cause beaucoup de dommages : ces traîtres de mécréants 
ont là une cachette commode. Si vous en êtes d’accord, nous devrions 
installer une garde. — Voilà qui est bien parler », font les barons. Tous 
les gens d’âge et d’expérience approuvèrent le projet, mais même les plus 
courageux et vaillants n’osèrent pas se proposer : personne n’avait l’au- 
dace d’aller se loger là. C’est alors que le brave Tancrède se leva, dans 
ses beaux vêtements de toile rouge : « Écoutez-moi, dit-il aux barons. Je 
me charge de garder le poste à condition d’avoir avec moi mille hommes 
et mille sergents d’armes ; il faut aussi que vous me donniez de quoi 
acheter des vivres car nous en manquons. » Dès qu’on lui eut remis quatre 
cents marcs d’argent, Tancrède, le fils du marquis 1 , fit sonner ses cors, 
démonter ses tentes et s’en alla tout droit à la fortification. La première 
nuit qu’il y coucha avec sa troupe, il lui arriva une belle aventure. Quatre 
cents marchands, tant bulgares et arméniens que grecs et syriens, descen- 
dirent de la montagne, transportant depuis le port Saint-Siméon des vivres 
qu’ils allaient proposer à l’émir Garsion. Tancrède les chargea au galop 
avec cinq cents chevaliers, l’épée au clair. Les Turcs ne se défendirent 
même pas ; on les emmena enchaînés et les chrétiens, poussant le convoi 


1 . Eude, dit « le bon marquis ». 



74 LITTÉRATURE ET CROISADE 

devant eux, revinrent au châtelet et s’y désarmèrent. Leur butin valait 
mille marcs d’or fin d’Arabie. 


XXVII 

La première nuit se passa bien pour Tancrède : son butin valait plus de 
trois mille marcs d’argent. Il en fit de riches présents aux barons en signe 
d’amitié, et sa réputation s’en accrut d’autant dans l’armée. On le voit 
prendre soin du ravitaillement et garder la vallée au débouché de la mon- 
tagne pour que ni païens ni étrangers n’y passent. Il est assuré d’y gagner, 
celui qui s’attache à Tancrède. 

Dans toute l’armée, nos gens se réjouissent, mais avant quinze jours 
les choses iront mal pour eux. La faim et la soif vont faire des ravages, 
— même la mère ne pourra rien pour son enfant. Et si le Maître du 
monde 1 n’est pas vigilant, toute l’armée sera plongée dans le tourment et 
la douleur. Les chrétiens multipliaient les assauts contre Antioche, mais la 
ville était si forte qu’elle n’avait rien à craindre ; ils auraient pu continuer 
jusqu’au jour du Jugement dernier sans pouvoir s’en emparer par la force 
ou autrement. Longtemps, ils demeurèrent autour de la cité, que le Sei- 
gneur maître du monde leur vienne en aide ! Car tous les vivres commen- 
cent à manquer, ce qui prend au dépourvu les petites gens ; mais les 
princes et les comtes, eux aussi, en ont fort peu. 


XXVIII 

La douce et courageuse gent se trouvait en une terre dont elle n’avait 
rien à espérer. On vachercher la nourriture jusqu’à trente lieues du camp ; 
tenaillés par la faim, tous se demandent quoi faire. Quand les barons en 
quête de butin rencontrent les Turcs, ils leur mènent grande guerre ; mais 
ils n’ont plus de quoi manger et s’en désespèrent. Que le Seigneur Dieu 
les secoure. Lui qui en a le pouvoir ! 


XXIX 

Quand la nourriture vint à manquer, l’accablement s’abattit sur l’ar- 
mée ; personne ne trouvait rien à dire ni à faire pour aider les autres. La 
disette sévissait au point qu’on mangeait les chevaux de bât, et les bons 
destriers d’Espagne étaient si affamés qu’ils se défonçaient le poitrail 
pour pouvoir ronger leurs harnais. Jeunes gens et sergents, pucelles au 
clair visage déchiraient leurs vêtements en poussant des cris : « Secourez- 


1 . Dieu. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV 


75 


nous, Dieu qui avez été mis en croix ! » Les affres de la faim leur avaient 
à tous pâli le visage. Et voici que l’orage gronde, que la foudre tombe ; 
des tempêtes de neige et de grêle jettent l’épouvante de tous côtés ; la 
panique saisit même les plus puissants barons. Le piétinement des mulets 
et des chevaux, les battements d’ailes des faucons et des gerfauts s’enten- 
dent nettement à une lieue. Si le Seigneur Dieu qui règne en paradis ne 
fait rien, cette sainte compagnie va être anéantie. 

C’est alors que Godefroy de Bouillon le hardi prit la parole : « Sei- 
gneurs, nobles chrétiens, au nom du Dieu de paradis, ne vous effrayez pas 
de la dureté de ces temps. C’est pour l’amour de Dieu que nous sommes 
venus ici ; Il ne laissera pas outrager Son peuple. Dans la pire détresse, 
nous n’abandonnerons pas le siège, mais nous prendrons Antioche et son 
palais voûté, puis le Sépulcre où Dieu est passé de la mort à la vie, et nous 
le délivrerons de tous ses ennemis. Nous briserons les palissades et les 
murs de La Mecque, nous en sortirons Mahomet qui siège en l’air avec 
les deux candélabres 1 devant lui, lesquels, autrefois, ont été donnés à 
Rome en paiement du tribut ; ils ne s’éteindront pas pour autant mais 
continueront de brûler à tout jamais : même plongés dans la mer, ils le 
feraient jusqu’au jour du Jugement dernier. Ils seraient plus à leur place 
devant l’autel du Saint-Sépulcre qu’utilisés pour honorer et servir un 
démon. — Nous les conquerrons », répondent les barons. Dieu bénisse le 
lignage qui leur a donné naissance à chacun, et la terre qui les a nourris ! 
Leur prouesse à tous est si éclatante que le Seigneur Dieu de gloire les 
reconnaîtra pour Ses fils. Les valeureux pèlerins qui prirent le Sépulcre 
où Dieu passa de la mort à la vie et tout le pays où II grandit seront à 
jamais bénis jusqu’au jour du Jugement dernier. Et le deuil des Turcs n’en 
aura pas de fin. 


XXX 

Il faut dire que les chrétiens souffrirent durement de la faim pour le 
salut de leurs âmes : un petit pain se serait facilement vendu deux deniers 
et une cuisse d’âne crue s’achetait cent sous ; une poire valait le même 
prix (encore fallait-il en trouver une !) et deux fèves, un denier, si grande 
était la disette. Il ne reste guère de chausses ni de souliers de cuir à 
ronger ; même les semelles, on les mange, et sans sel ! Combien de gens 
s’évanouissent de faim ! À cette vue, la colère et la tristesse saisissent 
nos barons. S’étant réunis en conseil, ils font crier publiquement par toute 
l’armée que celui qui a des vivres de côté ne doit pas les garder pour lui 
mais les distribuer aux autres : on doit s’entraider et ne pas laisser les uns 
mourir de faim tant que d’autres ont encore de quoi. Celui qui s’y refusera 


I . Il est plusieurs fois fait allusion, dans la Chanson, à cette légende des candélabres qui 
a aussi été mise en œuvre dans le Roman de Mahomet. 



76 


LITTERATURE ET CROISADE 


se verra réquisitionner ce qu’il possède. Aucun de ceux qui entendirent le 
ban ne chercha à tricher. Ils n’osèrent pas dire non et partagèrent leurs 
réserves, car ils avaient pitié de ceux dont la faim faisait gonfler le ventre. 
Armés de pied en cap, les chrétiens s’en vont au port Saint-Siméon, 
comme on l’appelle, pour acheter des vivres si on ne veut pas leur en 
donner. Les Turcs, par ruse, l’avaient fait approvisionner. Les Français 
(que Dieu puisse les sauver !) partent donc sous la conduite du noble et 
courageux Bohémond, d’Evrard de Puisac à la bonne renommée et de 
Hue de Saint-Pol, Cœur-de-sanglier. Le comte Rotou du Perche les 
accompagne pour escorter le convoi avec Raymond de Saint-Gilles qui 
mérite tant d’être aimé. Tous les pauvres se sont joints à eux. Après s’être 
ravitaillés contre argent, ils ne pensèrent plus qu’à s’en retourner chacun 
pour soi sans s’attendre, ce en quoi ils commirent une lourde erreur que 
les Turcs mirent à profit pour les attaquer par en haut : au nombre d’envi- 
ron quinze mille (que Dieu les anéantisse !), ils s’abattent sur les Français 
au port Saint-Siméon et en font un tel massacre que les mots me man- 
quent pour le dire. Tous nos gens sont mis en déroute ; celui qu’on rat- 
trape est sûr de se faire couper la tête. Incapable de résister, Bohémond 
tourna le dos ainsi qu’Evrard de Puisac et Raymond au clair visage, imités 
par tous les autres barons, auxquels les Turcs donnèrent la chasse à coups 
de flèches ; aucun n’osa faire face pour jouter sauf Hue de Saint-Pol qui, 
ne se résignant pas à fuir, laissa courre son cheval, tenant son écu 
embrassé et brandissant son épieu en l’air : il va frapper Matamore 1 sur 
la bosse de son bouclier et le lui fend en deux du haut en bas ; du même 
coup, il décercle et brise le gorgerin de son heaume et lui passe son arme 
au travers du cœur, fer et bois. Matamore tombe mort et s’en va chercher 
abri en enfer. Qui aurait vu le baron empoigner son épée aurait gardé le 
souvenir d’un vrai chevalier ! Il fait voler la tête à quatorze païens cepen- 
dant que Sarrasins et Esclers poursuivent Bohémond. 


XXXI 

Bohémond longe une barre de rochers gris avec Evrard de Puisac et 
Raymond de Saint-Gilles ; les Turcs les poursuivent au galop de leurs 
chevaux, leur décochant des flèches en hurlant. Evrard de Puisac, qui 
avait pris la tête, cria à Bohémond qu’ils devaient faire demi-tour : « Re- 
gardez, noble duc : Hue de Saint-Pol est aux prises avec ces félons ! Sans 
l’aide de Dieu, nous ne le reverrons plus. Allons à son secours : ce sera 
une honte pour nous si nous l’abandonnons. — Sur ma foi, dit Bohémond, 


1 . Curieux nom donné à un Sarrasin, puisque Matamore signifie « celui qui tue les Mau- 
res ». 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV 


77 


retoumons-y ! Si nous ne le sortons pas de là, nous n’aurons pas sujet de 
nous en vanter. En tout cas, nous le ferons payer cher aux Turcs. » 


XXXII 

« Fais demi-tour, seigneur duc, dit Evrard. Tu es déjà renommé pour ta 
prouesse. Et tu es fds de ce Robert Guiscard qui reçut tant d’honneurs et 
qui était venu tout seul de Normandie, armé de son seul bouclier comme 
on le sait. Or, à force d’exploits, il réussit à se rendre maître des Pouilles 
et de la Calabre. Il y a bien lieu de te rappeler le souvenir de ton père et 
de ses belles qualités. Regarde dans quelle situation désespérée se trouve 
Hue de Saint-Pol, encerclé de tous côtés par les Turcs et les Persans. Si 
nous n’allons à son secours, c’est un homme mort. Les païens nous ont 
déjà causé beaucoup de pertes, ils ont tué nos dames et nos hommes. 
Embrassons-nous, sur ma foi, et à la guerre comme à la guerre ! — Qu’il 
en soit ainsi, répond Bohémond, mais nous avons peu de gens, alors 
qu’eux sont très nombreux. Puisse Jésus qui souffrit en croix nous venir 
en aide, car je suis décidé à leur montrer ce dont je suis capable, fût-ce au 
prix de ma vie. » Sur ce, ils font tous faire demi-tour à leurs chevaux 
— on a su qu’ils n’étaient que deux cents — et les laissent courre la bride 
sur le cou : les voici au contact des Turcs. De leurs épieux niellés, ils leur 
assènent de tels coups qu’à la première charge ils en ont abattu quatre 
cents. Le seigneur Hue de Saint-Pol avait eu son cheval tué sous lui, pour 
son plus grand déplaisir ; tombé à terre, il aurait été rapidement tué ou 
fait prisonnier si Raymond de Saint-Gilles ne s’était précipité au galop de 
son cheval, brandissant son épée à la lame ciselée : il en frappe le roi Alis 
d’Antioche qui s’effondre : sa tête tombe aux pieds de Hue et les démons 
emportent son âme. Raymond de Saint-Gilles se penche en avant pour 
saisir le cheval par sa bride dorée et le remet aussitôt à Hue de Saint-Pol : 
quelle fut la joie du baron de se voir à nouveau en selle ! Nos cinq braves 
sont réunis et ont la ferme intention de se venger avec leurs épées aigui- 
sées. On l’apprend dans Antioche : au moins trente mille Turcs en armes 
font une sortie. Que la Sainte Trinité n’oublie pas nos gens ! Un messager 
s’achemine de leur part jusqu’à l’armée de Dieu pour l’avertir. Il s’arrête 
d’abord auprès du bon évêque du Puy : « Par Dieu, seigneur, le temps 
presse. Les Turcs sont en train de tailler les nôtres en pièces. » Cette nou- 
velle afflige fort le prélat mais il se ressaisit car c’était un preux. Après 
en avoir appelé à l’aide du Saint-Sépulcre, il fait sonner du cor par tout le 
camp, tout en demandant confirmation au messager : « C’est bien vrai, 
ami ? Les barons français sont aux prises avec les Sarrasins ? — Oui, sei- 
gneur, sur ma foi, vous auriez tort d’en douter. » 



78 LITTÉRATURE ET CROISADE 

XXXIII 

En toute hâte, le messager explique : « Par Dieu, seigneur évêque, ce 
n’est pas le moment de discuter : les Turcs massacrent les nôtres. Ils les 
ont mis en fuite au port Saint-Siméon et sont en train de tuer tous nos 
frères et nos amis ; j’ai laissé Bohémond en grande détresse de mort, ainsi 
qu’Evrard de Puisac, Raymond de Saint-Gilles, Hue de Saint-Pol et le 
comte Rotou. » L’évêque ne put s’empêcher de frémir de colère. Saisis- 
sant un cor, il le fit retentir de toutes ses forces. Tous les Français s’armè- 
rent aussitôt, chacun là où il était installé. Que de barons on pouvait voir 
dans l’armée de Dieu revêtir leurs hauberts sur le pas de leurs tentes ! Que 
de heaumes brillants, que d’écus frappés du lion, que de bonnes enseignes 
et de riches oriflammes, que de coursiers arabes et gascons, caparaçonnés 
de drap jusqu’aux sabots, certains de pourpre, d’autres de soie. 

Godefroy de Bouillon fit au plus vite : Antelme d’Avignon l’aida à 
enfiler ses chausses et le duc endossa son haubert, laça son heaume rond 
et, après avoir ceint son épée au côté gauche, il se mit en selle sur son bon 
cheval gascon. Son écu d’azur blasonné d’or au cou, il saisit son épieu 
sommé de l’enseigne et se mit en route avec ses compagnons. Longeant 
la rivière au triple galop, voici le comte Robert de Flandre, au bas de la 
montagne, et le duc de Normandie avec les siens ; de son côté, l’évêque 
du Puy chevauche à l’envi. Tous passèrent le pont 1 pour aller venger les 
leurs. De toutes ses forces, Godefroy éperonne son destrier ; il y a là 
Hungier l’Allemand, un vrai preux, Enguerrand de Saint-Pol, le fils du 
comte Hue, avec son père, frère du roi Philippe, à la tête de sept cents 
chevaliers dont pas un n’était un lâche. Loin de fuir le bruit des armes, ils 
vont tout droit vers la colline où se tient Garsion. C’est là que s’affrontent 
chrétiens et Turcs : ce ne sont que morceaux de lances brisées volant en 
l’air, vacarme assourdissant du fer et de l’acier. Faisant force d’éperons, 
Godefroy s’abat sur un Turc de tout son élan ; il le frappe en haut de la 
poitrine et le fait tomber, mort, à bas de la selle, à la pointe de sa lance. 
Quand celle-ci se brise, il la jette sur le sable et, mettant l’épée au clair, 
en fend un autre en deux jusqu’aux poumons : les deux moitiés du corps 
tombent dans le sable. Persans et Esclavons, impressionnés par ce coup, 
se mirent à hurler. 


XXXIV 

Quand la lance de Godefroy eut volé en éclats, il mit aussitôt la main à 
l’épée et en frappa un Sarrasin à la tête, le fendant en deux jusqu’au cœur : 
les deux moitiés du corps tombent dans le pré de part et d’autre. Cette 


I . Le pont que Godefroy avait fait établir en amont du Pont-de-Fer. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV 


79 


sale engeance d’enragés en fut impressionnée, mais ils ne vont pas tarder 
à voir spectacle plus effrayant encore, car le duc de Bouillon, dans sa 
grande colère et son ressentiment, voit sa force doublée : personne ne peut 
lui résister. Il aperçoit, sur sa gauche, à la lisière d’un champ, Claré de La 
Mecque qui venait de couper le cou à un Français avec son épée. D’indi- 
gnation, Godefroy grince des dents. « Traître, s’écrie-t-il, en secouant la 
tête, tu as osé le toucher ! Eh bien ! tant pis pour toi ! Tu es un homme 
mort ! » Il laisse courre son cheval à perdre haleine et lui assène à l’épée 
d’acier un coup qui le frappe par le travers. Écoutez-moi ça : le duc l’a 
fendu de part en part au niveau de l’échine : une moitié du Turc tombe au 
milieu du pré, tandis que l’autre reste sur la selle dorée. Son corps se raidit 
car l’âme l’a quitté : ses jambes deviennent dures comme du bois. À cette 
vue, les Français mènent grande liesse, criant hautement « Montjoie ! » 
pendant que le cheval s’enfuit au galop tout droit vers Antioche. Ces 
païens de Turcs se pressent sur les traces ensanglantées qu’il laisse der- 
rière lui dans les rues de la noble cité. À cette vue, l’engeance du diable 
est saisie de frayeur : « Ce sont des fous, se disent-ils, maudite soit la terre 
où ils sont nés, et maudit celui qui a frappé pareil coup ! Si les autres sont 
comme lui, Antioche est prise et le pays ravagé. » Les hurlements des 
Turcs au combat s’entendent à plus d’une lieue. Il y en eut bien mille à 
voir cet exploit qui ne devaient plus se risquer à la charge ni à la mêlée. 


XXXV 

Un messager alla raconter à Garsion d’Antioche ce qui venait de se 
passer : « Par Mahomet, seigneur émir, apprenez que les chrétiens et nos 
gens sont aux prises depuis un bon moment, et si vous n’allez pas à leur 
secours, cela tournera mal pour eux. » Garsion prit un cor et en sonna 
quatre fois. Les païens courent aux armes et gagnent le champ de bataille ; 
mais nos chrétiens, ces bien-aimés de Dieu, s’acharnent à l’envi sur eux : 
plus il en vient, plus ils en tuent. Quel vacarme dans les deux camps ! 
Garsion se met en haut à une fenêtre et fait appeler son fils Sansadoine : 
« Sans mentir, cher fils, quelle bataille ! Mais dans peu de temps, les 
nôtres auront le dessous, je le sais. Il pourra s’estimer heureux, celui qui 
en réchappera. » A entendre son père, Sansadoine eut un soupir de pitié. 
Déjà, il courait s’armer, quand Garsion jura par Mahomet et Apollon qu’il 
avait tort d’y songer : il aurait vite fait de voir quelle est la puissance de 
son dieu et si celui des chrétiens n’en a pas davantage. « Traître soit celui 
qui honorerait encore le plus faible ! — Comme vous voulez, seigneur », 
dit Sansadoine. 



80 


LITTERATURE ET CROISADE 


XXXVI 

Nous laisserons ici les païens pour en revenir à nos barons. La bataille 
au Pont-de-Fer est acharnée. Tancrède et Bohémond s’y distinguent ainsi 
que Robert de Normandie et Robert le Frison, le comte Lambert de Liège 
et le puissant Gaidon, Thomas de la Fère avec Quene le Breton, Enguer- 
rand de Saint-Pol, le seigneur Raimbaut Creton avec Roger de Bameville 
et Baudouin Cauderon ; quant au duc Godefroy, il se bat comme un lion. 
S’y trouvent aussi Baudouin et Eustache aux clairs visages, Guillaume le 
Charpentier, Anseau de Vaubeton, et le seigneur Alain de Nantes, et 
Fouque de Clermont et Hue le jeune frère du roi Philippe. Je m’arrête car 
je ne peux tous les nommer. Si la rivière est profonde, le pont est étroit ; 
les corps des Sarrasins qui en sont tombés sont si nombreux qu’ils empê- 
chent l’eau de s’écouler, à ce que dit la chanson. Le roi Tafur et ses 
compagnons y frappent à l’envi. 


XXXVII 

On ferraille avec acharnement sur le pont d’Antioche ; les chrétiens ont 
réduit les Turcs à tel point qu’ils en ont tué dix mille de leurs épées d’acier 
et jeté quinze cents dans la rivière : or, celui qui y tombe est un homme 
mort. Quand les païens comprennent qu’ils se sont si bien laissé surpren- 
dre par les Français qu’aucun d’eux ne peut leur résister, ils se retirent 
dans la ville comme ils peuvent ; mais ceux-ci ne renoncent pas et les 
poursuivent jusque-là. Le baron Raynaud Porquet, un chevalier de mérite, 
se bat contre les Turcs dans Antioche : au pied de la porte, il en a abattu 
en tas pas moins de quinze, et à tous il a coupé la tête ; mais voilà qu’ils 
ferment la porte : ils sont cent à se jeter sur lui, qui se défend en chevalier 
hardi. On lui tue sous lui son cheval à coups de flèches, mais aussitôt, il 
se remet debout, face à un des ouvrages fortifiés du pont, sous une arcade, 
se protégeant de son écu ; tous ceux qu’il réussit à atteindre sont des 
hommes morts. 

Je vais laisser le baron à la garde de Dieu, mais vous saurez bientôt s’il 
s’en sortit ou y mourut. Sachez donc ce qu’il advint de ceux des Turcs 
— les maudits de Dieu — qui sont restés en vie dans les prés sans avoir 
passé le pont. Quand ils voient les battants de la porte se refermer, ils n’en 
croient pas leurs yeux et la peur de la mort les saisit : ils s’élancent droit 
jusqu’à la rivière et tentent, sur leur élan, de la passer à la nage. Que de 
cris poussent les païens, que d’appels à l’aide ils adressent à Mahomet ! 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV 


81 


XXXVIII 

Les Turcs tentent de traverser le fleuve à la nage ; certains s’accrochent 
aux piliers du pont, mais nos hardis sergents d’armes les en repoussent 
avec leurs longues piques de fer dont ils les frappent à la poitrine et aux 
jambes, les faisant retomber en plein courant ; ils les tuent sans en épar- 
gner aucun : les arches du pont et l’eau de la rivière en sont toutes san- 
glantes. Et voici qu’arrivent Bohémond et Tancrède de Pouille, avec 
Evrard de Puisac et Robert le Normand : « En avant, chevaliers ! crient- 
ils de toutes leurs forces. Prenez garde de ne pas laisser échapper ceux 
qui sont dans l’eau ! » 


XXXIX 

Sous les arches du pont, il y avait des pilotis où les Turcs avaient 
attaché des filets de pêche. Ils furent deux cents à ne pas aller plus loin et 
à s’y noyer, désarmés qu’ils étaient. Les chrétiens les regardent tant en 
amont qu’en aval et vont répétant que, par tous les saints du monde, ce 
sera grand-honte s’ils réussissent à passer. « Que font nos bons nageurs ? 
demande Bohémond. Sans eux, ils vont tous nous échapper. » Ecoutez, 
seigneurs, ce que fit alors Raimbaut Creton. 


XL 

Raimbaut Creton était un homme preux et connu pour son courage. Il 
n’était pas très grand mais solide et bien membré. Quand il vit ces 
coquins, il descendit de son cheval gris et se dépêcha de se jeter à l’eau. 
Emportant avec lui sa lance et son épée aiguisée, il nagea jusqu’au pont. 
Ce jour-là, princes et ducs ne tarirent pas d’éloges sur son compte. 


XLI 

Sous les arches du pont, les Turcs sont partagés entre la colère et la 
peur : si on allait les tuer, leur couper la tête ! Mais là ou ils sont, on ne 
peut les atteindre et la nuit, d’après moi, ils pourront se sauver. Quand 
nos barons voient qu’ils sont hors de portée de leurs coups, ils en sont fort 
chagrins ; mais personne n’ose y aller : profond et rapide comme il est, le 
courant est dangereux et, du haut des murs, les archers décochent une 
pluie de traits à l’arc et à l’arbalète. Mais voici ce que fit Raimbaut 
Creton, — on ne peut raconter plus grand exploit. Après avoir délacé son 
heaume, mais en gardant son haubert car il ne voulait pas s’exposer 



82 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


désarmé, il prit avec lui son épée de brillant acier et une longue lance au 
fer forgé outremer. C’était un excellent nageur, pas de risque qu’il aille 
par le fond ! 11 entra dans l’eau et nagea tout droit du côté où il avait vu 
se diriger les Turcs. Parvenu aux pilotis, il commença d’y grimper. Les 
Français descendent sur la rive pour le voir faire et implorent Jésus du 
fond du cœur, par le Saint-Sépulcre où s’achèvera leur voyage, pour qu’il 
permette à Raimbaut Creton de revenir sain et sauf. Il n’en est pas un qui 
ne se soit mis en prières, que Dieu sauve leurs âmes ! 


XLII 

Raimbaut Creton a gagné les pilotis le long desquels il grimpe jusqu’à 
la claie qui y avait été installée et sur laquelle il peut se mettre à genoux, 
à gauche des arches sous lesquelles il voit les Turcs blottis sur la plate- 
forme. Pointant sa lance au fer bien fourbi, il en frappe l’un d’eux en 
pleine poitrine, la lui enfonçant dans le cœur de part en part. Quand les 
païens s’en aperçoivent, ils n’en croient pas leurs yeux. Même les plus 
hardis n’eurent pas le temps de se défendre ; on aurait dit qu’ils avaient 
en face d’eux plusieurs de nos meilleurs guerriers. Sa lance brisée ne 
ralentit pas son action : il dégaine son épée à la lame aiguisée et en assène 
de multiples coups aux Turcs, en vrai chevalier qu’il est : il leur coupe 
bras, poitrines et têtes, jambes et pieds, taille fronts et crânes. De deux 
cents qu’ils étaient, il en a tué la moitié ; les autres sautent dans l’eau et 
le courant les emporte. Pas un n’en réchappa. 


XLII I 

Quand Raimbaut eut jeté dans la rivière les corps des Turcs qu’il avait 
tués jusqu’au dernier, le courant les emporta vers l’aval. Il fut l’objet de 
tous les regards et les barons ne tarirent pas d’éloges sur lui. L’évêque du 
Puy, qui était homme de courage et de sens, le bénit au nom de Notre- 
Seigneur qui souffrit en croix, le Dieu de gloire rédempteur du monde. 
Raimbaut se met à descendre sous les cris des Turcs qui l’interpellent du 
haut des murs : « Vous n’êtes pas tiré d’affaire, coquin ! » et le prennent 
pour cible de leurs arcs. Les flèches mettent en pièces le dos de son 
haubert et ne lui font pas moins de quinze blessures d’où jaillit un sang 
rouge. « Revenez donc, seigneur, lui crient les Français. Si vous restez 
plus longtemps, c’est à nous que vous ferez de la peine, car vous êtes 
perdu. » En les entendant, Raimbaut se dirige à la nage de leur côté, non 
sans mal, car il n’a plus guère de forces. Et les Turcs continuent de tirer 
contre lui force flèches qui l’atteignent au dos et à la tête : il finit par 
perdre conscience et par couler : que le bon Dieu le protège ! À cette vue. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV 


83 


les chrétiens laissent éclater leur désolation et en appellent à grands cris 
au Saint-Sépulcre. Et il y a plus de quatre-vingt-dix jeunes gens, lestes et 
courageux, qui, ôtant leurs vêtements pour être plus légers, sautent à 
l’eau, couverts par les autres Français. Vous allez entendre le récit d’un 
grand miracle, jamais on ne vous parlera de plus éclatant. Grâce à Dieu, 
Raimbaut réussit à enlever son haubert pendant qu’il était au fond de la 
rivière, et l’ange saint Michel le fit remonter à la surface. Quand les 
nageurs l’aperçurent, ils furent bien vingt à le saisir, qui par les jambes, 
qui par les bras, pour le ramener à la rive hors de l’eau. Il n’était pas mort. 
Dieu soit loué ! Le prenant par le cou, tous l’embrassèrent et comme la 
perte de sang l’avait rendu très pâle, on le porta jusqu’à la tente du duc 
de Bouillon où on le coucha sur de somptueux tapis. Godefroy fit venir 
de savants médecins qui le guérirent de ses blessures et le remirent sur 
pied. Il allait être un bon chevalier et se faire aimer de tous. Il sera là au 
moment de la conquête de Jérusalem et il y baisera le Sépulcre où reposa 
le corps de Dieu, et les autres reliques. C’est ce que vous m’entendrez 
raconter si vous continuez de m’écouter. 

Nos barons retournèrent à leur campement et, ce même jour, firent pri- 
sonnier l’émir des Esclers qu’on enferma dans la tente de Hue le puîné. 
Il était neveu de Garsion par sa mère, et son oncle sera fort affligé quand 
il apprendra sa capture. Mais je vais un moment le laisser là où il est et, si 
vous voulez m’écouter, vous raconter la délivrance de Raynaud Porquet. 
Quand il se vit dans Antioche, la porte fermée, avec sa lourde barre abais- 
sée, il comprit qu’il était un homme mort. Il se mit donc à prier pieuse- 
ment le seigneur Dieu : « Glorieux Père qui souffrit en croix, aie pitié de 
mon âme, car le corps est venu à sa fin. Je n’aurai pas de prêtre pour me 
confesser, mais vous savez, mon Dieu, les péchés dont je suis accablé. 
C’est ma faute, seigneur, pardonnez-les-moi. Hélas ! belle amie, nous ne 
nous reverrons pas, c’est cela qui me peine le plus. Hier, au départ comme 
au retour, vous m’avez donné quatre baisers en signe de votre grand 
amour pour moi. Que Dieu honore celui qui se montrera bon avec vous ! 
Et vous, Robert de Flandre, cœur vaillant, mon ami, je vous adresse mon 
salut ainsi qu’à tous les barons rassemblés ici : que Dieu vous le transmet- 
te ! » Sur ces mots, il s’adosse au mur : le voilà donc protégé sur ses arriè- 
res, mais il est fort à la peine par-devant. 


XLIV 

Ecoutez, seigneurs (et que Dieu vous honore !), la grande douleur de 
Raynaud Porquet. Mais, avant d’être pris, il leur a tué maint des leurs. 
Les Turcs l’assaillent à l’envi et il se défend courageusement en combat- 
tant aguerri, à grands coups d’épée devant la porte d’un cellier. Encerclé, 
il s’élance et va frapper un chef sarrasin qu’il fend en deux, — ils furent 



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LITTERATURE ET CROISADE 


nombreux à en être témoins ; une moitié du corps tomba à terre au milieu 
des hurlements. Les maudits brigands furent très impressionnés par ce 
coup quand l’un d’eux en eut fait le récit à Garsion dans sa tour. 


XLV 

« Seigneur, fait le païen, il faut que je vous dise qu’il y a là, en bas, un 
Français qui malmène fort nos gens ; tous nos traits ne peuvent rien contre 
lui et il vient de fendre en deux l’émir de Montine. » La nouvelle rend 
Garsion à moitié enragé : « Hélas ! dit-il, quels piètres combattants nous 
avons là ! Que la male mort les frappe alors qu’à eux tous ils ne sont pas 
capables de venir à bout de ce Français ! » Aussitôt, il s’arma sur un tapis 
de Syrie, se mit en selle et partit, accompagné d’une foule de gens qui, 
tous, voulaient voir le Français, — que Dieu qui peut tout sauver l’ait en 
sa garde ! Car alors, même s’ils étaient mille, je peux vous assurer que, 
du pire au meilleur, tous y succomberaient. 


XLV1 

Garsion et son fils Sansadoine, escortés d’une foule de gens qui brû- 
laient du désir de voir le Français, chevauchèrent à vive allure. Garsion 
s’arrêta à l’abri d’un renfoncement devant le cellier. Plus de quinze cents 
Turcs se pressent autour de lui : « Quel mal nous a déjà fait la prouesse 
de ce Français, seigneur roi d’Antioche !, s’écrient-ils d’une voix lamen- 
table. A lui seul, il vaut toute une armée. Si on pouvait s’emparer de lui, 
nous aurions l’avantage dans la négociation et nous pourrions parvenir à 
un accord en vue de la paix. » A ces mots, Garsion s’avance et interpelle 
Raynaud : « Qui es-tu, chevalier, dis-moi ? — Sans mentir, on m’appelle 
Raynaud Porquet et j’appartiens, comme tous les miens, à une grande 
famille. Je sais bien que ce qui m’attend, c’est la peine, la mort et le juge- 
ment ; je suis prêt à mourir pour Dieu et le salut de mon âme, mais je 
me vengerai d’avance sur ces Turcs. — Vous parlez comme un insensé, 
vassal », dit Garsion. 


XLV11 

« Ce sont là paroles de fou, dit Garsion ; écoute-moi plutôt : si tu accep- 
tes de te convertir à nos dieux Mahomet et Tervagant, je t’enverrai à 
l’émir Soudan et il fera de toi un chef, un émir ou un roi. — Quel sermon 
me prêches-tu là, païen ? fait Raynaud. Je ne fais pas plus cas de toi ni de 
tous tes dieux que d’un besant. Je suis venu dans ce pays pour venger le 
seigneur Dieu le Père rédempteur sur les mécréants que vous êtes ; j’en 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV 


85 


ai déjà tué trois cents d’après mon compte et j’espère en faire encore 
autant si je peux ou même mieux. Quelle joie si je prends la ville ! Je 
donnerai le palais au vaillant Bohémond, le fils de Robert Guiscard le 
hardi combattant. Puis, s’il plaît à Dieu, nous poursuivrons la route 
jusqu’à Jérusalem et nous nous emparerons du Sépulcre où Jésus a tant 
souffert ; après quoi, nous conquerrons tout l’Orient. » Ces paroles eurent 
le don d’irriter Garsion : « Qu’attendez-vous, Persans ? cria-t-il. Si vous 
n’arrivez pas à le prendre ou à le tuer, ce sera la honte pour vous ! » 
Garsion mit alors pied à terre et, par la porte de la maison, s’avança jus- 
qu’au cellier ; il avait avec lui plus de trois cents païens qui firent pleuvoir 
sur Raynaud une nuée de flèches, imités par ceux qui étaient restés 
dehors. Le chrétien se défend vaillamment : son premier coup tue le frère 
de l’émir, le deuxième, Principle et le troisième, Malquidant ; au qua- 
trième, il abat le roi des Asnes, au cinquième, Roboant, au sixième, 
Clariel et au septième, Morgant. Alors, tous les païens se ruent en avant 
et se saisissent de lui, ces lâches mécréants ! Ils l’assomment à coups de 
masse avec tant de brutalité que tout son corps saigne et qu’il crache le 
sang. Cependant, il implore Dieu le Père tout-puissant d’avoir pitié de son 
âme, par Sa sainte volonté. 


XLVIII 

Sarrasins et Esclers se sont saisis de Raynaud Porquet après l’avoir 
grièvement blessé de leurs lourdes masses de plomb. Ils l’auraient même 
tué sur place si Garsion n’était intervenu, prenant Mahomet à témoin qu’il 
ne fallait plus toucher au Français et que si quelqu’un s’en prenait encore 
à lui, il le paierait cher. Son fils Sansadoine l’arrache aux mains des 
Turcs. Garsion s’avança pour lui prendre son épée, le mit sur son cheval 
comme il était, sanglant et privé de conscience, et les Turcs l’emmenèrent 
au palais royal où on le désarma sur un tapis jeté au milieu de la salle. 
« Eh bien ! Raynaud, lui demanda Garsion, as-tu réfléchi ? Veux-tu croire 
en Mahomet et en sa sainte bonté ? — Oh non ! pas plus qu’en un chien 
crevé. Tuez-moi, pour Dieu, c’est là tout ce que je désire. — Mon inten- 
tion est tout autre », dit Garsion qui le confia aux soins d’un de ses bons 
médecins qui le guérit de ses blessures. Vingt Turcs le gardaient nuit et 
jour et on l’avait, de surcroît, attaché à un anneau. 11 avait tous les vête- 
ments qu’il voulait, à boire et à manger tout son content et on le promenait 
souvent à travers la ville. Mais comme il va devoir payer ce traitement de 
faveur, c’est ce que vous saurez pas plus tard qu’aujourd’hui si vous vous 
montrez assez généreux avec moi pour que je poursuive mon histoire. 



86 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


CHANT V 
I 

Je veux maintenant vous parler de l’armée des chrétiens qui campe hors 
les murs. Les vivres manquent ; c’est la famine ; on ne sait plus quoi faire. 
Le seigneur Pierre l’Ermite était assis devant sa tente ; le roi Tafur vint 
le trouver, escorté d’au moins mille des siens : tous ont le corps gonflé 
d’inanition. « Conseillez-moi, seigneur, par charité, car nous mourons de 
faim et de misère. — C’est bien votre faute. Qu’attendez-vous pour 
prendre ces cadavres de Turcs qui gisent là? Salez-les et mettez-les à 
cuire : ils seront bons à manger 1 . — Vous avez raison », dit le roi. Sans 
s’attarder davantage auprès de Pierre, il rassemble ses ribauds. Une fois 
réunis, ils étaient plus de dix mille. Ils écorchent les Turcs, les vident et 
les font rôtir ou bouillir. Puis ils les mangent, même sans pain 2 . L’odeur 
de viande attira les païens sur les murs : ils furent vingt mille à contempler 
ce que faisaient lesTafurs et à s’en effrayer ; tous sont en larmes. « Hélas, 
seigneur Mahomet, quelle cruauté ! Venge-toi de la honte qu’on te fait ! 
Il faut qu’ils soient dénaturés pour manger nos gens : ce ne sont plus des 
Français mais des démons incarnés. Que Mahomet les maudisse, eux et 
leur religion ! Si nous les laissons agir ainsi impunément, quelle honte 
pour nous ! » 


Le roi Tafur se sent tout ravigoté. Lui et les siens (et ils étaient nom- 
breux !) écorchaient les Turcs au beau milieu des prés à la lame de leurs 
couteaux aiguisés. Sous les yeux des païens, ils découpaient les corps et 
les mettaient à bouillir ou à griller ; puis ils les mangeaient avec plaisir, 
même sans sel, en se disant les uns aux autres : « Fini le carême ! C’est 
meilleur que du porc ou du jambon à l’huile. Maudit qui se laissera mourir 
de faim tant qu’il y en a ! » Cependant que le roi et ses gens font bom- 
bance, l’odeur des Turcs en train de rôtir se dégage et la nouvelle se 
répand dans Antioche que les Français mangent les corps de ceux qu’ils 
ont tués. Les païens grimpent en foule sur les murs et les païennes occu- 
pent toutes les places qui restent. Garsion monte à sa plus haute fenêtre 
avec son fils Sansadoine et son neveu Isoré ; jeunes ou vieux, mille 


1. D’après certains chroniqueurs (cités par R. Grousset, L Épopée c/es croisades , Paris, 
1939 et CML, 1958, p. 23), c'est Bohémond qui fit « rôtir» des prisonniers turcs pour 
décourager des espions musulmans déguisés en Arméniens. 

2. La restriction peut surprendre. Mais le pain est la nourriture de base ; la viande est un 
accompagnement. L’époque contemporaine, en Occident, a inversé les rapports. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V 


87 


hommes les accompagnent. « Regardez, leur dit l’émir : par Mahomet, 
ces démons mangent les nôtres ! Mais regardez donc ! » 

De son côté, le roi Tafur voit la foule des païens et les dames et les 
jeunes filles, nombreuses elles aussi. Alors, il rassemble tous ses ribauds 
et il les emmène aux cimetières déterrer les cadavres 1 qu’ils entassent 
tous au même endroit. Après avoir jeté dans le fleuve ceux qui étaient 
pourris, ils écorchent les autres et les mettent à boucaner au vent. Le 
comte Robert y vient, ainsi que Bohémond et Tancrède, avec le duc de 
Bouillon qui devait recevoir de grands honneurs ; le comte Hue le puîné 
y est allé aussi et le sage évêque du Puy et tous les autres barons sans 
exception, tous armés de pied en cap. Ils font halte devant le roi Tafur et 
lui demandent en riant comment il se porte. « Fort bien, par ma foi : il ne 
me manque que de quoi boire, mais la chère est abondante. — Pour la 
boisson, je vais m’en occuper », dit le duc de Bouillon ; et il lui fit porter 
une bonbonne de bon vin auquel le roi Tafur goûta avant de la faire circu- 
ler. Depuis la pièce où il s’était accoudé à la fenêtre, Garsion interpella 
Bohémond et le comte Hue qui l’entendirent sans peine : « Seigneurs, 
c’est un mauvais conseil qu’on vous a donné là de déterrer nos morts et 
de les écorcher. Par Mahomet, sachez-le, c’est une honte ! — Cela s’est 
fait sans notre aveu, répond Bohémond. Ne croyez surtout pas que nous 
ayons donné de tels ordres. Tout est venu du roi Tafur qui est le chef de 
cette méchante engeance et dont nous ne pouvons pas nous rendre 
maîtres. Ils aiment mieux chair de Turc que paons au poivre. » 


« Convenons d’une trêve de quinze jours, s’il vous plaît, Bohémond, 
dit le roi Garsion ; nous la mettrons à profit pour discuter et convenir d’un 
accord. Nous détenons un des vôtres qui dit s’appeler Raynaud et vous, 
de votre côté, vous avez fait prisonnier mon neveu. Si vous le voulez, 
échangeons-les aux conditions qu’il nous reste à fixer. — Très volontiers, 
seigneur ; mais nous devons d’abord consulter les barons de France ; nous 
reviendrons aussitôt vous dire ce qu’il en est. — C’est entendu », dit le 
roi. 

Bohémond et le seigneur Hue réunissent les barons et leur font part de 
la proposition de Garsion. « Répondez-lui que nous acceptons volontiers, 
disent les chrétiens. Ce sera une grande joie que Raynaud soit à nouveau 
parmi nous : c’est le meilleur chevalier de nous tous. Nous sommes d’ac- 
cord pour quatre jours de trêve. » 

Bohémond s’en retourne au galop, accompagné par Hue monté sur son 


1. L 'Histoire anonyme rapporte l’épisode mais ne parle pas d’anthropophagie et en 
désigne les barons comme auteurs. 



88 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


cheval gascon ; les deux barons vont trouver le roi : « Voici nos proposi- 
tions, Garsion : quatre jours de trêve, mais pas plus. Si vous voulez faire 
la paix, nous ne dirons pas non, et si vous ne voulez pas, nous nous en 
passerons. Mais je ne vois pas d’accord possible si nous n’avons pas la 
cité. Voulez-vous la trêve ? Si oui, nous vous l’accordons. — De notre 
côté, nous la garantissons aussi à condition que nous puissions enterrer 
nos morts. Vous ne chercherez pas à entrer dans la ville et nous, nous ne 
ferons pas de sortie. — Nous le promettons, répondit le duc, sauf à y venir 
pour négocier. » C’est ainsi qu’ils conviennent de la trêve sans arrière- 
pensée. 


IV 

Après avoir tous deux convenu de la trêve, Bohémond et Garsion s’en 
retournèrent chacun de son côté. Ce même jour, était mort dans Antioche 
un païen, fils d’émir, pour qui Garsion avait beaucoup d’amitié ; il avait 
été en charge d’une des principales portes qui donnent sur Bise. Le père 
du mort fit prévenir Garsion qui s’empressa d’y aller et mena grand deuil. 
L’émir fit faire une toilette solennelle au corps. Après avoir fait habiller 
son enfant, il le fit revêtir de toutes les armes qu’il portait en bataille. Il 
avait un gorgerin et un bon heaume qui jetaient mille feux ; l’épée qu’on 
lui ceignit au flanc avait été forgée par un maître artisan puis trempée à 
nouveau pendant un an par Galant, ce pourquoi on l’appelait « Recuite ». 
Après en avoir affûté le tranchant, il l’avait essayée sur un tronc qu’elle 
avait fendu en deux jusqu'au sol. Elle avait d’abord appartenu à Alexan- 
dre qui conquit le monde, puis à Tholomé avant de revenir à Judas Macca- 
bée. A force de passer de main en main, c’est Vespasien, le vengeur de 
Dieu, qui en avait hérité et il l’avait déposée en offrande au Sépulcre où 
Notre-Seigneur ressuscita. Puis elle fut la possession de Comumaran, le 
père de Corbadas, qui l’avait donnée à celui qui lui livra Jérusalem, lequel 
quitta aussitôt la ville et vint s’installer à Antioche. Il y épousa la sœur de 
Garsion selon le rite de sa religion et c’est ainsi que naquit celui qui la 
porte maintenant. Quand tout cela eut été fait, le père plaça une couronne 
sur la tête de son fils. De son côté, la nuit venue, l’émir Garsion manda 
mille Turcs qui emportèrent le corps pour l’enterrer. Tous deux sortirent 
d’Antioche avec le cortège. « Seigneurs, dit Garsion, si les Français s’en 
aperçoivent, cela tournera mal, car le roi des Tafurs déterrera le cadavre 
et le mangera. — Personne ne le saura », affirment les païens. Ils allèrent 
enfouir le corps dans un vieux cimetière où on n’allait plus guère ; chacun 
mit la main à la tâche ; à la tête de son fils, le père plaça une image de 
Mahomet et, sous ses pieds, deux mille besants d’or. On déposa le corps 
dans un riche sarcophage et on l’enterra. Après quoi, chacun s’en 
retourna, tandis que le père se lamentait et regrettait son fils. 

Le lendemain matin, au lever du soleil, accoudé aux fenêtres de son 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V 


89 


palais, Garsion contempla l’armée des Français, se désolant de la voir si 
nombreuse et implorant Mahomet. 


V 

Du haut de la fenêtre de marbre où il est monté s’accouder, Garsion 
contemple l’immense armée des Français. Il s’en désole et en appelle à 
Mahomet : « Que de gens rassemblés ici, par Apollon ! Ils ne s’en iront 
pas avant d’avoir pris ma cité. Plutôt mourir que d’être sans terre. » C’est 
alors qu’il s’avise d’une ruse : il fait venir Raynaud Porquet qui était 
richement vêtu et chaussé : « Nous irons ensemble trouver les Français ; 
si vous arrivez à me faire conclure un accord avec eux, votre fortune est 
faite pour le restant de vos jours. — À vos ordres », répond Raynaud. 
Garsion d’Antioche se met à cheval, emmenant avec lui son fils Sansa- 
doine et quinze mille païens dans le plus brillant appareil. A la porte 
d’Hercule, on fait venir Bohémond, Tancrède de Pouille, le duc de Bouil- 
lon et le comte Hue le puîné, homme de grand honneur. Le duc de Nor- 
mandie les accompagne et on n’oublie pas Robert de Flandre. Tous nos 
barons les escortent, et cela fait du monde ! Que la Sainte Trinité les 
assiste dans cette réunion ! Car, avant vêpre, on va leur proposer de 
grandes richesses, mais s’ils les acceptent, ils les paieront cher : beaucoup 
d’entre eux y perdront la vie. 

L’assemblée des barons se tient sur le pont. 


VI 

Garsion leur propose une grande partie de son trésor. « Vous aurez 
aussi Antioche une fois que vous vous serez emparés de Jérusalem. 
D’autre part, vous me rendrez mon neveu, l’émir de Perse, et moi, je vous 
remettrai Raynaud Porquet sain et sauf et en bonne santé. Avec tout cela, 
je vous donnerai à titre d’aide trois cents chevaux de bât chargés de 
vivres. » L’accord allait être conclu et entériné, mais le duc de Bouillon 
réclama préalablement la libération de Raynaud et la remise du vieux 
donjon. A l’entendre, Garsion rougit de colère. 


VII 

Quand Garsion voit que nos barons vont repousser sa proposition : 
« Ne croyez pas, leur dit-il fermement, que je cherche à vous tromper. 
D’ailleurs, vous allez vous rendre compte si j’ai la moindre haine pour 
vous. » Sur ce, il fit amener Raynaud Porquet monté sur un mulet riche- 



90 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


ment harnaché. Nos barons lui demandent le sort qui lui a été réservé et 
il leur raconte en détail avec quels honneurs Garsion l’a traité. Ce récit 
leur plut fort et ils se disaient les uns aux autres : « Il ne nous manquera 
pas de parole. » Ils allaient tomber dans le piège, sachez-le, mais le duc 
s’obstina ; « Je n’en ferai rien si on ne me livre pas le palais sur l’heure. » 


VIII 

Quand Garsion, ce coquin de mécréant, voit qu’il n’arrivera pas à 
abuser nos Francs, il interpelle Bohémond, l’air irrité : « Faites-moi venir 
mon neveu, l’émir de Perse, et échangeons nos prisonniers. — Sur ma 
foi, tu vas l’avoir », dit Robert le Normand. On amena l’émir qui était 
dans un triste état : il avait reçu trois coups d’épieu acéré et ses blessures 
étaient trop graves pour qu’il puisse en guérir. À cette vue, le sang de 
Garsion ne fit qu’un tour, car il comprit bien que son neveu ne s’en remet- 
trait jamais. 


IX 

Quand Garsion comprend que son neveu a trop perdu de sang pour 
jamais s’en remettre, son cœur est plein de colère et il se jure, par 
Mahomet et Cahu, de ne pas rendre Raynaud en échange avant de le lui 
avoir fait cher payer. « Seigneurs, dit-il, je suis un homme d’âge 1 et vous 
savez bien ce dont nous sommes convenus : je tiendrai la parole que je 
vous ai donnée de ne pas vous affronter à la lance et à l’écu dans la mesure 
où cela dépendra de moi. Mais je vais éloigner ceux de mes gens qui 
m’ont accompagné : je ne veux pas qu’ils soient au courant de notre 
arrangement. C’est entendu, vous aurez le donjon, le palais de Capalu, je 
vous le livrerai en cachette des miens. » Nos barons, après l’avoir écouté, 
le saluèrent tous. 


X 

Garsion appelle son neveu et lui demande discrètement à voix basse si 
l’armée est bien fournie en vivres. « Non, mon oncle, par Mahomet : la 
famine règne ; ils sont quasiment fous de faim. Dans huit jours, ce sera la 
déroute ; les deux tiers d’entre eux ont le corps déjà gonflé d’inanition. 
Gardez-vous de rendre la cité en échange de moi : ils m’ont blessé mortel- 
lement, je n’ai plus rien à attendre. » Ce discours arracha des larmes à 
Garsion qui demanda aussitôt à nos barons un congé qu’ils lui accordèrent 


I. C’est-à-dire dont la mort est proche et qui a soin de ne pas manquer de parole par 
crainte du jugement de Dieu, devant qui il aura bientôt à comparaître. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V 


91 


volontiers. Mais écoutez ce que fit le roi Tafur. Tandis que Français et 
païens parlementaient, il avait fait prisonnier un chef sarrasin nommé 
Josué Un païen alla en avertir Garsion qui en fut saisi de colère ; cela 
lui inspira un acte perfide. Il envoya aussitôt dire à Bohémond de venir 
lui parler devant la tour, ce que le chrétien fit. « Seigneur, lui dit Garsion, 
vous avez mal agi, vous avez brisé la trêve que nous avions jurée : vous 
avez fait prisonnier un de nos capitaines, là-dehors, au beau milieu du pré. 
— Jamais au grand jamais, ne serait-ce qu’en pensée, répondit Bohé- 
mond. Et si l’un des vôtres a été capturé, je vous le ferai rendre sain et 
sauf. N’ayez aucun doute là-dessus. — Eh bien ! dit Garsion, soit, 
puisque vous me le garantissez. » Bohémond retourna à sa tente où il mit 
pied à terre. La nuit, l’armée put manger à sa faim. Le roi Tafur amène 
son prisonnier à Bohémond et le lui remet, ce dont le baron le remercie ; 
puis, il retint le captif à dîner avec lui. Le lendemain, quand il fit jour, 
Garsion se leva et convoqua toute sa baronnie en son palais : « Seigneurs, 
voici comment je vois les choses. Les Français, ces gens cruels, ont mis 
le siège devant notre cité et, pour faire la paix avec eux, il faudrait que je 
la leur livre, avec le palais bien décoré. Par Mahomet, j’aimerais mieux 
qu’on me coupe la tête. Ils font périr les nôtres dans les supplices ; hier, 
alors que nous avions conclu une trêve, ils ont capturé un de nos chefs : 
ils m’ont donc manqué de parole. Je le ferai payer cher au Franc que nous 
détenons ; avant de le leur rendre, je l’aurai mis hors d’état de nuire : plus 
jamais il n’éperonnera de cheval. » Dans sa colère, Garsion élève la voix : 
« Allez ! Amenez-moi ce maudit Français ! » Les païens coururent le lui 
chercher. 


XI 

Garsion d’Antioche était plein de rancœur. Sur deux pieds de marbre 
poli, il fit poser un plateau en bois verni de grandes dimensions. Puis il 
appela huit de ces maudits païens. « Il n’y a pas plus cruels que vous dans 
tout ce pays. Prenez Raynaud Porquet qui nous a tué tant des nôtres et 
faites-le étendre sur cette table ; qu’on lui brûle les jarrets au soufre et au 
fer rouge et qu’on lui cautérise nerfs et veines car, de mon vivant, je 
n’aurai d’amitié pour les Français. — Nous allons le mettre à mal », 
répondent-ils. On se saisit de Raynaud de toutes parts et on le bat avec 
des fouets garnis de nœuds : de trente plaies son sang jaillit. Il implore 
Dieu le roi de paradis : « Seigneur de gloire. Père qui fut crucifié, vous 
qui avez ressuscité Lazare, qui avez protégé des lions le prophète Daniel, 
qui avez soutenu Jonas dans le ventre de la baleine et l’en avez sauvé, 
aussi vrai, cher Seigneur, que vous êtes né d’une vierge et avez vécu 


1. Exemple type, avec ce nom de l’Ancien Testament, de l’amalgame entre juifs et 
musulmans fait à plusieurs reprises dans le cycle de la croisade. 



92 


LITTERATURE ET CROISADE 


trente-deux ans révolus sur terre, comme le rapporte l’Écriture sainte; 
vous vous rendîtes alors à Jérusalem que les Arabes occupent, où vous 
attendait un sort honteux et douloureux : les juifs, ces gens sans foi ni loi, 
vous clouèrent sur la croix, et Longin qui n’y voyait goutte vous frappa 
au côté de sa lance au fer épais ; on m’a enseigné que du sang et de l’eau 
avaient coulé, tout le long de la hampe, jusqu’à ses mains, qu’il s’en était 
frotté les yeux et avait recouvré la vue, puis, qu’il vous avait crié merci 
et que vous lui aviez pardonné ; vous avez été couché et enseveli dans le 
sépulcre et le troisième jour après votre mort, vous en êtes ressuscité et 
vous êtes descendu dans les ténèbres de l’enfer pour en libérer vos filles 
et vos fils ; puisque tout ce que je viens de rappeler est vrai, ayez pitié de 
mon âme car, pour le corps, c’est fini. » Et, battant sa coulpe, il implore 
le pardon de Dieu. 


XII 

Les cruels Sarrasins se sont saisis de Raynaud Porquet et l’ont fait 
étendre en croix tout de son long sur la table. Après lui avoir attaché pieds 
et bras, ils lui ont brûlé les jarrets avec des charbons ardents et du soufre 
enflammé, puis avec du plomb fondu ; et ils lui en ont fait autant aux 
veines des bras et aux chevilles. Raynaud pousse des hurlements et en 
appelle à Dieu dans ses cris : « Dieu de gloire. Père qui avez souffert 
passion, pardonnez-moi et ayez pitié de mon âme ! Hélas ! cher seigneur 
Bohémond, et vous Hue le puîné, et vous duc de Bouillon, quel dommage 
que vous ignoriez les mauvais traitements que me font subir ces coquins ! 
Il ne serait pas question d’échange de prisonniers ! Si, pour me ravoir, 
vous rendez les Turcs que vous détenez, vous ferez une folie, car jamais 
plus je ne porterai éperons aux pieds pour jouter, jamais plus je ne pourrai 
me mettre en selle. Ah ! si j’avais vécu plus longtemps, que de païens 
j’aurais encore fendus en deux jusqu’au menton ! » Cette parole suscita 
l’indignation de Garsion qui, ne se connaissant plus de colère, lui asséna 
quatre coups de bâton qui lui firent couler le sang jusqu’au menton. 
« Lâche, dit Raynaud, c’est un crime que tu as commis en me faisant tuer 
après m’avoir donné à manger 1 . Mahomet et Tervagant n’empêcheront 
pas les chrétiens de me venger de toi. » 


1. Ce geste d’hospitalité créait un lien très fort : on considérait donc comme un crime 
particulièrement odieux de s’en prendre à celui qui était devenu comme un allié. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V 


93 


XIII 

Garsion ordonne de détacher Raynaud ; puis il le confie aux soins de 
médecins qui guérissent ses plaies et pansent ses nerfs à vif ; mais il 
demeure incapable de se tenir debout et de marcher. Le roi le fait alors 
habiller de pied en cap de somptueux draps de soie ; et il ordonne qu’on 
le mette en selle sur un destrier, solidement attaché aux arçons pour qu’il 
ne puisse pas tomber ; enfin, il le fait accompagner jusqu’à la porte et 
mande à Bohémond de venir parlementer avec lui : qu’il amène le prison- 
nier et il aura le Français. 

Bohémond s’y rendit avec une nombreuse escorte de ducs, de comtes 
et de princes. Dès que Raynaud les aperçoit, il se met à crier : « Au nom 
de Dieu, je vous prie, Bohémond de Sicile, — et je le demande aussi à 
tous nos barons — de ne pas donner pour moi le montant d’un denier car 
on m’a cautérisé les jarrets et je suis invalide : c’est pour cela qu’on m’a 
attaché sur le cheval. À quoi bon vivre puisque me voilà infirme ! » À 
cette nouvelle, la colère saisit les barons et ils laissent courre leurs 
chevaux dans l’intention de le venger. Mais les païens firent demi-tour, 
ces traîtres, ces lâches, et Garsion — que Dieu lui règle son compte ! — 
en fit autant. Ils passèrent la porte et la verrouillèrent sur eux tandis que 
Raynaud — que Dieu l’aide ! — restait à l’extérieur des murs. Les chré- 
tiens font retentir leurs cors à l’envi ; ils sont bien quarante mille à 
prendre les armes. Il fallait les voir se mettre en rangs sur le pont, chercher 
à enfoncer la porte avec de lourds pics d’acier, mais en pure perte car elle 
était toute en fer et en acier. Les Turcs montent sur les remparts avec leurs 
arcs d’ébène, et flèches et traits se mettent à voler. Ce jour-là, nous 
subîmes de lourdes pertes : les Turcs ont fait mordre la poussière à au 
moins soixante de nos hommes. 


XIV 

Si vous aviez vu cela, seigneurs, je vous assure que vous auriez pu 
affirmer sans mentir que vous n’aviez jamais vu si vaillantes gens. Et que 
de plaintes et de regrets pour Raynaud, dont tous rappellent à l’envi le 
grand courage ! Personne ne peut calmer la douleur de son arnie, ni l’em- 
pêcher de s’arracher les cheveux et de s’égratigner le visage. « En voilà 
assez, dame, lui disent les barons, tout votre chagrin n’y peut rien. » 

Nos barons se réunirent et convoquèrent le roi Tafur à leur assemblée ; 
ils firent couper la tête au neveu de Garsion et une catapulte la projeta 
dans la ville. À cette vue, saisis d’indignation, les païens firent sonner aux 
armes : plus de soixante mille hommes se précipitèrent à la porte et la 
firent ouvrir. Les chrétiens reviennent sur ces ennemis jurés qui font pleu- 
voir sur eux une grêle de traits ; mais plus les Turcs se pressaient en foule. 



94 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


plus ils étaient nombreux à s’y faire couper la tête : plus de quinze mille 
y trouvèrent la mort. Quand ils eurent compris qu’ils ne pourraient pas 
l’emporter, ils rentrèrent à l’intérieur de l’enceinte et fermèrent la porte. 
La panique s’était emparée d’eux ; même Garsion poussait les hauts cris 
et frappait dans ses mains avec tant de brutalité que le sang en jaillissait 
sous ses ongles. Quant aux Français de l’armée (que Dieu les sauve !), ils 
vont en couples se désarmer avant de dîner. Princes et pairs se mettent à 
table, puis, après s’être restaurés, vont se reposer. Cette nuit-là, c’est le 
comte de Saint-Gilles qui fut de garde avec les siens. 


XV 

Quand le jour parut et qu’on commença d’y voir clair, toute l’armée se 
leva avec entrain. On alluma les feux, on prépara le repas. Tous avaient 
la joie au cœur, que Dieu les bénisse ! 

De son côté, Garsion d’Antioche prit tout son temps pour se lever et se 
faire habiller avec ses vêtements sarrasins : manteau de drap, tunique de 
pourpre tyrienne et chausses de soie blanche comme lis. Depuis la fenêtre 
où il est allé s’asseoir, il observe l’armée des Français ; il entend les hen- 
nissements des chevaux et des mulets, les cris des éperviers et les aboie- 
ments des chiens ; il voit la fumée qui monte des feux et des chaudrons 
bouillants, et le va-et-vient des chevaux, entre le camp et la mer, qui 
apportent le ravitaillement nécessaire à l’armée. Le voilà sûr qu’il ne les 
verra pas partir, mais qu’ils s’empareront d’Antioche et le mettront en 
fuite ou le supplicieront s’ils le font prisonnier. A cette idée, il ne peut 
retenir ses larmes et ses gémissements. 


XVI 

Garsion d’Antioche se lamente, s’arrachant les cheveux et se tordant 
les mains. Il convoque ses hommes et ils sont si nombreux à se rassembler 
qu’ils remplissent toute la grande salle du palais. « Seigneurs, leur dit-il 
après s’être levé et s’être placé au milieu d’eux, écoutez-moi. Quand 
j’étais jeune, j’ai conquis cent royaumes et j’ai tué force chrétiens, leur 
donnant sujet de se plaindre de moi ; à leur tour maintenant, ils m’acca- 
blent de leur haine. J’ai fait du mal aux pères, je les ai tués, et voilà que 
je crains d’être chassé de ma terre et mis à mort par leurs enfants. Quant 
à mon fils Sansadoine, on parlera de lui comme d’un malheureux. L’un 
de vous aurait-il l’habileté et le courage nécessaires pour aller me cher- 
cher du secours auprès de l’émir Soudan, puisque c’est de lui que je tiens 
toutes mes terres et tout ce que j’ai, et qu’il est seigneur et roi reconnu de 
la Perse ? Celui qui ira le trouver de ma part peut être sûr qu’il sera quitte 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V 


95 


du service dû pour son fief et je lui augmenterai ses revenus de mille 
marcs d’or ; sa vie durant, je le considérerai comme un ami de confian- 
ce. » Les païens restèrent tous muets ; seul, Sansadoine se leva et, s’age- 
nouillant devant son père, fit entendre sa voix : « J’irai, si vous le voulez, 
seigneur. Je ne dois pas vous faire défaut, quelles que soient les circons- 
tances. — Mille mercis, mon cher fils. » De douleur et d’attendrissement, 
il se pencha vers son fils cependant que les larmes lui coulaient à grosses 
gouttes le long du nez. Puis il prit Sansadoine dans ses bras et l’embrassa. 


XVII 

« Il est juste que vous vous proposiez, mon cher fils, car, depuis votre 
enfance, je vous ai élevé de mon mieux. Dans ma jeunesse, j’ai conquis 
ce royaume qui vous reviendra, sauf si on me le prend ; et le port Saint- 
Siméon vous rapportera aussi beaucoup. Allez trouver l’émir et dites-lui, 
par Mahomet son dieu, de venir à mon secours sans retard, à cause des 
Francs, ces traîtres fieffés, qui ont envahi ma terre et planté cent mille 
tentes autour de ma cité : ils sont tous là à nous serrer de près, Godefroy 
de Bouillon, Bohémond, Tancrède et le reste des barons, Robert de Nor- 
mandie au cœur de lion, Raymond de Saint-Gilles et le seigneur Raimbaut 
Creton, Enguerrand de Saint-Pol avec Hue son père, ainsi que le comte 
Robert de Flandre qui déteste les traîtres et le seigneur Hue le puîné, le 
jeune frère du roi Philippe, sans oublier leur aumônier, l’évêque du Puy. 
S’ils prennent Antioche, il peut être sûr qu’ils iront l’attaquer en Perse, 
bon gré mal gré. Aucune ville ne pourra tenir contre eux et ils jetteront 
Mahomet hors de La Mecque. Hélas ! malheureux ! que deviendrons- 
nous, s’ils y arrivent ? — C’est une sage décision que la vôtre, répondent- 
ils unanimement ; mais il faut réfléchir à ceux que nous enverrons avec 
votre fils. — C’est tout décidé, fait le roi Garsion, ce seront Cahu et 
Sardion, et les meilleurs de mes hommes les accompagneront. Ils parti- 
ront de nuit, à la dérobée, afin que ces maudits chrétiens ne l’apprennent 
pas. Que Mahomet, par son très saint nom, fasse qu’il en soit ainsi ! » 


XVIII 

Garsion dicte une lettre qu’il ferme de son sceau, puis fait appeler son 
fils Sansadoine : « Cher fils, tu vas te rendre auprès de l’émir Soudan. 
Salue-le amicalement de ma part et dis-lui de venir à mon secours avec 
l’ensemble de sa baronnie, car tous les chrétiens ont passé la mer pour 
mettre le siège devant Antioche la très belle cité et ils iront en force 
jusqu’à La Mecque : les deux candélabres, ils les emporteront à Jérusalem 
pour les allumer devant leur dieu Jésus. S’il refuse de te croire, présente- 



96 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


lui cette moitié de ma barbe. » Et prenant un rasoir bien affilé, il en coupa 
un côté : il aurait préféré donner mille marcs d’or ou défier Mahomet ! 


XIX 

Une fois la nuit tombée, tous les messagers se mettent en route après 
s’être préparés. Sansadoine s’était soigneusement armé de pied en cap : 
son gorgerin était inscruté d’or et le bord de son heaume brillant était 
travaillé avec art de fines ciselures d’or ; il avait ceint à son côté gauche 
une épée d’une toise de long et dont la lame ne mesurait pas moins d’une 
paume et deux pouces en largeur ; il n’avait pas oublié carquois et arc qui 
lui avaient déjà servi à blesser et à tuer bien des chrétiens. On lui amena 
son cheval qui était de grande taille, à la fois robuste et rapide, jamais las, 
et nommé Bayard. Sansadoine se mit en selle ; il était très grand et avait 
l’air fier. S’il avait été baptisé, il serait venu à bout de dix Turcs en duel 
judiciaire. 

Les messagers ne sont pas téméraires ; ils ont même très peur des Fran- 
çais qui campent sous les murs de la ville. Aussi, quand tous les cinquante 
furent montés à cheval, ils ne voulurent pas tous sortir par la même issue. 
Sansadoine agit fort sagement : il s’esquiva furtivement par une porte 
dérobée avec trente hommes (selon le compte qu’il fit) et dit aux autres 
de passer par le pont, ce qu’ils firent aussitôt sans hésitation. Ils longent 
le camp de si près, par un étroit passage, qu’ils voient les tentes ; ils che- 
vauchent sans souffler mot, mais leurs heaumes reluisaient au clair de 
lune. 

Ce sont Bohémond et Tancrède qui étaient de garde cette nuit-là, ainsi 
que de nombreux chevaliers d’autres terres, en particulier le comte Rotou 
du Perche, homme sage et courageux, et qui avait toute la confiance et 
l’amitié de Tancrède. Quand ils virent les Turcs sortir de la ville, ils allè- 
rent à leur rencontre à un endroit où un pont étroit avait été établi sur un 
gué, tout en laissant cent chevaliers en face de la porte. Ils les chargèrent 
en poussant de grands cris et les tuèrent tous jusqu’au dernier : pas un ne 
rentra dans la ville. 

La tuerie ne se fit pas sans bruit. Il parvint aux oreilles d’Enguerrand 
de Saint-Pol qui se leva aussitôt — il était armé — et dit à ses compa- 
gnons de se dépêcher car 1 ’ armée était en rumeur. Sur ce, lui-même monte 
à cheval, écu au cou, et part au galop suivi de ses fidèles. Voici ce qui 
leur arriva et qui fut sans exemple. Parti sur la droite de la ville, il se 
heurta aux Turcs sur une colline en dehors du camp. « Barons, s’écrie- 
t-il à l’adresse de ses compagnons, voici des païens, que chacun fasse au 
mieux ! » Quand les Turcs ont reconnu nos gens, le meilleur d’entre eux 
donnerait mille marcs d’or pour être ailleurs. Tous font faire demi-tour à 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V 


97 


leurs chevaux et prennent la fuite, ne pensant qu’à sauver leur vie. Nos 
barons les poursuivent au galop de leurs montures. 


XX 

Les Francs rattrapent les païens dans un large vallon au moment où il 
y avait assez de jour pour y voir clair. Enguerrand de Saint-Pol lâche les 
rênes à son cheval et va frapper un Turc sur son bouclier à quartiers. Il lui 
enfonce sa lance en plein cœur et l’abat de son cheval devant lui sur le 
chemin. À cette vue, Sansadoine ne se connaît plus : il va le venger, se 
dit-il. Ayant tendu son arc, il prend une flèche à la hampe en bois de 
pommier et dont le fer acéré avait été enduit de poison, et la tire contre 
Enguerrand, lui perçant écu et haubert à double épaisseur de mailles ; 
mais, grâce à Dieu, la pointe dévia entre fer et chair, et le guerrier ne fut 
pas touché. Il dégaina son épée au pommeau d’or pur et éperonna son 
cheval, mais il ne put rattraper Sansadoine dont la monture était plus 
rapide qu’épervier en vol. « Que Dieu se charge de toi, maudit! » Il 
réussit mieux avec un autre Turc à qui il coupa sans pitié la tête coiffée 
du heaume. Et les autres barons, qui ne voulurent pas demeurer en reste, 
firent vider les arçons à quatorze païens. C’est alors que la pluie se mit 
à tomber, si dru qu’elle permit aux derniers de ces méchants rustres de 
s’échapper. 


XXI 

Sansadoine renvoie un païen apporter de ses nouvelles à son père : qu’il 
se rassure ; son fils se porte bien et est en route pour la Perse. Cependant 
nos barons — que Dieu leur soit en aide ! — s’en retournent au camp où 
ils font porter les corps des Turcs tués ou achevés. Et ils ont une grande 
joie à couper les têtes des cadavres et à les enfoncer sur des pieux qu’ils 
plantent tout droits dans le sol au milieu du campement. 

Quand, au matin, Garsion eut décidé de se lever et qu’il fut allé s’ac- 
couder aux fenêtres de marbre, il jeta les yeux sur l’armée de Notre-Sei- 
gneur et vit les têtes des siens : quelle ne fut pas son indignation ! Pensant 
que son fils bien-aimé était mort, il laissa éclater sa douleur, se tordant 
les mains et s’arrachant les cheveux, frappant ses deux poings l’un contre 
l’autre : «Hélas, malheureux que je suis, comment vivre désormais? 
Hélas, seigneur Mahomet, tu ne veux plus penser à moi ! Tu dois être 
plongé dans un sommeil bien profond ! Je vais aller vous casser un pieu 
sur l’échine ! » Je crois que la folie le menaçait quand il vit entrer au 
palais le messager qui lui annoncera de bonnes nouvelles. 



98 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XXII 

Le messager monta jusqu’en haut du palais et, se tenant droit debout 
devant Garsion, il lui donna des nouvelles de son courageux fils qui, 
monté sur son cheval, s’achemine sans encombre vers le Korassan : « Il 
m’a chargé de vous dire de bien garder ce palais, ainsi que la ville et son 
pont de métal : tout ce qu’il vous demande, c’est de penser à Antioche. 
Avant un mois, il vous amènera une armée de coalisés commandée par 
trente rois portant couronne d’émail, et qui couvrira plaines et monta- 
gnes : ces traîtres fieffés ne pourront en réchapper. » A l’entendre, 
Garsion se dresse sur ses pieds : « Mes princes, s’écrie-t-il, je veux donner 
un bal où nous danserons la farandole ! » 


XXIII 

« N’ayez pas peur, seigneurs ; quant à moi je ne crains pas les chrétiens 
plus qu’un chien crevé. » 

Mais revenons-en à la chevauchée des messagers. La tristesse au cœur, 
Sansadoine et les Turcs survivants passent montagnes et plaines et 
gagnent tout droit Alep à marches forcées. Le fils de l’émir y met pied à 
terre et monte au palais. Plus de soixante Turcs vont au-devant de lui ; le 
roi lui-même n’est pas en reste pour l’accueillir : « Comment vous portez- 
vous, mon cher neveu ? — Pas trop bien, sur ma foi, seigneur. Les Fran- 
çais nous assiègent, ces fieffés mécréants ; ils sont si nombreux que l’on 
ne peut trouver tout autour d’Antioche un espace de terre libre de la lon- 
gueur d’une lance. A ce train, ils ne nous laisseront pas une poignée de 
terre de tout notre royaume ; et ils ne s’en tiendront pas là : ils poursui- 
vront leur avancée jusqu’en Orient. C’est pourquoi je m’en vais demander 
de l’aide à l’émir Soudan. — Faites étape ici, ami : vos chevaux n’en 
peuvent plus. Demain, dès l’aube, je vous donnerai à choisir tous les meil- 
leurs et plus rapides coursiers que vous voudrez ; les plus lourds vous 
paraîtront encore agiles ! » Sur ce, on demanda l’eau pour se laver les 
mains et on se mit à table : tous furent traités à leur souhait. Le lendemain, 
quand il fit grand jour, on leur amena des chevaux du pays sur lesquels 
ils se mirent en selle pour partir, laissant les leurs surplace. Sansadoine 
cependant garda l’infatigable Bayard. Après avoir laissé sur leur droite 
Tomacele la grande, et sur leur gauche Aramargant, ils passèrent 
l’Euphrate au cours impétueux, — c’est un des fleuves chéris de Dieu : 
l’Écriture nous dit qu’il sort du paradis et que saint Jean y a baptisé Notre- 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V 


99 


Seigneur Après l’avoir traversé, ils arrivent à Charran 1 2 ; puis, en faisant 
des détours, ils franchirent, non sans peur, les monts du Mogres et les 
défilés de Barbais. À quoi bon en dire plus ? Ces diables de T urcs finirent 
par arriver, vingt-cinq jours après avoir quitté Antioche, au pont d’argent 
sous Sarmasane où se trouvait le Soudan de retour de l’armée qui était 
dans les montagnes de Bocidant. 

Sous Sarmasane, un verger planté de cyprès et de lauriers parfumés 
ondulait. Des oiseaux y chantaient gaiement. On y trouvait toutes les plus 
précieuses plantes du monde. C’est là que le Soudan avait fait dresser 
son enseigne et sa tente et que les Turcs venus de tout l’Orient s’étaient 
rassemblés : Mahomet devait y faire montre de l’éclat de sa puissance. 
C’est là que, suants et épuisés, les messagers mettent pied à terre : les 
nouvelles qu’ils apportent ne vont guère réjouir les Turcs. 


XXIV 

Sous Sarmasane, il y avait un précieux verger de lauriers et de cyprès 
où ne manquaient non plus ni les oliviers ni les arbres à baume. C’est là 
que le roi Soudan avait fait dresser sa tente : les piquets en étaient tous 
d’or pur ou d’argent, et les pans de drap de quatre couleurs, les uns à 
carreaux verts, les autres jaunes — une belle couleur 3 ! — ou violets pour 
être mieux assortis, ou enfin blancs comme fleurs de pommier ; d’innom- 
brables galons les bordaient, chacun incrusté de plus de mille pierres pré- 
cieuses qui étincelaient : ni Césaire ni Angobier son frère n’auraient 
mieux su les choisir. Vingt mille hommes au moins pouvaient s’y abriter. 
Au sommet, Soudan avait fait placer une idole d’or et d’argent, représen- 
tant Mahomet, grand et bien découplé, le visage farouche ; elle avait été 
sculptée avec art et, assurément, on n’aurait pu en voir ni en imaginer de 
plus belle. L’émir la fait descendre — les rois païens lui rendent 
hommage en la baisant — et installer sur quatre aimants de telle sorte 
qu’elle ne risque pas de pencher d’un côté ou d’un autre. Dressé en l’air, 
Mahomet se met à tourner sur lui-même au gré du vent. Et les rois de 
s’agenouiller, de lui embrasser les pieds et de lui offrir de riches présents ; 
de tous côtés, ce ne sont que paroles de prière et d’adoration. 


1 . Deux difficultés se présentent ici : c’est dans le Jourdain que Jésus s’est fait baptiser 
par Jean ; d’autre part, à tenir compte des données de la déclinaison, le texte se lit : « où 
Notre-Seigneur baptisa saint Jean ». 

2. Le texte dit « Carcan » ; ce peut être Charran, près d’Édesse ; mais l’identification des 
lieux cités dans ce passage, et dans beaucoup d’autres, ne peut être qu’hypothétique, étant 
donné tous les changements intervenus dans l’onomastique de la région. Sarmasane serait 
Kirmanshah. 

3. Tant il est vrai que chaque couleur peut être chargée de valeurs opposées : il y a le 
jaune des traîtres et le jaune du soleil. Il est plus notable que la connotation soit ici positive 
bien qu’appliquée à une effigie de Mahomet. 



100 


LITTERATURE ET CROISADE 


XXV 

La force de l’aimant maintenait Mahomet en l’air ; les païens s’incli- 
nent devant lui pour l’adorer et lui offrent or et argent, draps, bracelets, 
tout ce qu’ils avaient sur eux. C’est alors qu’arrivent les messagers. À ce 
spectacle, la colère saisit Sansadoine qui les apostrophe aussitôt : « Es- 
pèce de fous, vous avez perdu la tête ! Pourquoi adorez-vous ce morceau 
de bois? Mahomet ne vaut pas deux fèves : pour avoir cru en lui, j’ai 
perdu mes hommes. Si on m’écoute, il faut le rouer de coups et ne plus 
jamais le prendre pour Dieu. » Et brandissant un poing solide et carré, il 
en frappe la statue sur le cou et la fait tomber par terre ; puis il lui monte 
sur le ventre sous les yeux de tous les mécréants qui étaient là. À cette 
vue, les païens se prennent à le huer et à faire pleuvoir de loin sur lui une 
grêle de traits acérés. « Qu’on le pende sur l’heure », s’écrie le Soudan. 
Et c’est ce qu’on allait faire quand on le reconnut. 


XXVI 

Dans son indignation, Sansadoine avait frappé et foulé aux pieds 
Mahomet comme un chien. « Eh bien ! d’où es-tu ? l’interroge le Soudan. 

— Je suis d’Antioche, seigneur, et fils aîné de Garsion. — Je vous connais 
bien, mon ami. Qu’êtes-vous venu chercher? Sans doute la nécessité 
vous pousse-t-elle car vous avez l’air bouleversé. — Oui, seigneur, par 
Mahomet, et c’est même la plus grande nécessité du monde, car toutes les 
forces de la chrétienté ont pénétré sur nos terres ; Antioche est encerclée ; 
nous ne sommes plus maîtres des ponts et des gués si bien que nous ne 
pouvons plus nous ravitailler en pain, en blé ni en vin ; et nous avons 
perdu les bois et les prés. Si nombreux sont les Français avec leurs écus 
larges trois fois comme les nôtres et leurs épées à la poignée en croix 
comme celle où leur dieu a été supplicié ! Il y en a qui sont armés d’arcs 
et de flèches au talon garni de plumes ; d’autres portent des lances au fer 
acéré. Quand ils sont tous rangés en bon ordre, nous avons beau faire, 
impossible d’en ébranler un seul ; et chacun d’eux pourrait mettre à mal 
quatre des nôtres. — Sur ma tête, dit le Soudan, on voit que tu as grand- 
peur : tu es tout pâle. — Mais non, dit Corbadas, c’est qu’il a trop bu. 

— Certes, et le vin lui est monté à la tête. Alors, je comprends : il est 
ivre. » Ces paroles rendent Sansadoine à moitié fou, mais il va se faire 
écouter : « Sur ma tête, émir de Perse, vous avez tort : je ne suis pas ivre 
et ce que je dis est vrai. Le roi Garsion vous demande de le secourir. Et 
si vous refusez de me croire, vous verrez des preuves qui vous convain- 
cront. » Aussitôt, il tira de sa bourse la barbe au poil grisonnant et la remit 
au roi en présence de tous les siens. L’émir l’étale et se convainc qu’elle 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V 


101 


provient bien du menton de Garsion, ce qui lui donne sujet de s’affliger. 
« Ce sont là des preuves auxquelles on peut se fier : quelle pitié que 
Garsion se soit coupé la barbe ! Il doit être en grand danger. Préparez- 
vous à partir à son secours », dit-il à ses hommes qui écoutèrent ses 
paroles dans le plus grand silence. 


XXVII 

Quand Sansadoine vit les païens réduits au silence — aucun n’osait 
plus souffler mot — , il se dressa droit debout, et son visage respirait la 
fierté : « Je ne plaisante pas, émir de Perse. Les chrétiens ont assiégé mon 
père dans Antioche et s’ils s’en emparent, je vous garantis qu’ils vien- 
dront vous attaquer dans Bagdad la belle, dont ils abattront jusqu’aux der- 
nières les tours et les salles voûtées ; ils démoliront l’enceinte de La 
Mecque, arracheront de son piédestal la statue de Mahomet et transporte- 
ront au sépulcre de leur dieu ressuscité les deux candélabres qui y brûlent 
jour et nuit. Certes, s’ils y réussissent, vous serez en mauvaise posture : 
vous serez contraint de fuir, sans terre et sans avoir, et notre religion sera 
méprisée et anéantie pour toujours. » Ces paroles troublèrent tous les Sar- 
rasins et prirent au dépourvu même les plus sages d’entre eux. 


XXVIII 

L’émir Soudan changea de couleur, mais il ne tarda pas à avoir encore 
plus sujet de s’irriter. Comme il jetait un regard vers une oliveraie plantée 
en contrebas, il vit quarante Turcs en train de mettre pied à terre tout en 
implorant Mahomet et Tervagant à grands cris : « Hélas, malheureux que 
nous sommes ! Comment résister à l’effort des chrétiens pour nous faire 
honte et nous mettre à mal ? » Tandis qu’on panse les graves blessures 
qu’ils ont reçues, Soliman de Nicée laisse aller son cheval où il veut et 
s’occupe de les réconforter. 


XXIX 

Un regard de Soudan sous les oliviers dans les prés lui révèle la pré- 
sence des Turcs en train de descendre de leurs chevaux caparaçonnés. 
Tous avaient, qui les poings coupés, qui un œil crevé, voire les deux, qui 
le nez ou les lèvres percés : autant de mutilations sans exemple ! Soliman 
les avait amenés avec lui de Nicée après la défaite qu’il y avait subie. 
Ayant mis pied à terre sous les oliviers dans les prés et ôté son turban, il 
se prit à s’arracher la barbe par touffes, faisant ainsi éclater sa colère et 
sa douleur. Puis il pénétra dans la tente et, écartant la presse, s’avança 



102 


LITTERATURE ET CROISADE 


vers Soudan devant qui il s’inclina jusqu’à terre. Un roi portant couronne 
— il s’appelait Malingre et avait plus de cent ans — le reconnut au visage, 
à ses cheveux gris et à une petite cicatrice sous le nez et le releva. 
« Qu’avez-vous, Soliman ? lui demanda Soudan. Vous voilà quasiment 
seul et sans rien, vous qui aviez coutume de vous présenter à ma cour 
dans vos plus beaux atours ! Vous étiez entouré d’hommes prêts à s’ac- 
quitter du service qu’ils vous devaient et tu n’as plus avec toi qu’une tren- 
taine de misérables, — on dirait des palefreniers. Et toi-même 1 , te voilà 
livide. Dis-moi, sans mentir, qui t’a réduit à pareil état et sachez, par 
Mahomet, que vous serez vengé. » 


XXX 

« La vérité, seigneur, c’est que les chrétiens se sont emparés de mon 
pays où ils ont pénétré par la route. Jamais on ne vit ni n’entendit parler 
d’armée si nombreuse. Et à voir avec quelle violence ils ont donné l’as- 
saut à une forte cité comme Nicée, on ne faisait pas, en regard, plus de 
cas des païens que d’une pomme pourrie. Ils ont pris la ville et la maho- 
merie, se sont emparés de mon palais après avoir violé ma femme ; et 
ont, je crois, décapité un de mes fils 2 . L’empereur s’est installé avec ses 
chevaliers dans mon vaste palais de pierre de taille. Si vous ne venez pas 
à mon aide, par Mahomet le dieu que j’adore et prie, avant un mois je me 
serai tué d’un coup de mon épée. » 


XXXI 

Corbaran d’Olifeme fut le premier à prendre la parole ; il était sénéchal 
de Soudan pour l’ensemble de ses barons : « Par Mahomet mon dieu qui 
fait pousser le blé, je n’en reviens pas : au pied de la montagne de Civetot, 
j’ai taillé en pièces trente mille de ces gens ; je pensais ne plus jamais 
entendre parler d’eux. — Tu ne sais pas ce que tu dis. Ceux à qui nous 
avions eu affaire étaient des pèlerins, un ramassis de gens de peu, épuisés 
et amaigris, de misérables crève-la-faim : ils faisaient partie de la troupe 
de Pierre, celui dont la barbe descend jusqu’à la ceinture. Mais mainte- 


1. Ce n’est sans doute pas la première fois que le lecteur remarque un passage du vou- 
voiement au tutoiement (ou le contraire) dans le discours d’un personnage. L’emploi du 
tu/vous n’est pas fixé en ancien français et autorise même l’alternance. Parfois cependant, 
ce passage peut correspondre à un effet particulier : d’un ton plus officiel à un ton plus 
familier, de la colère à l’attendrissement, etc. Quand nous avons cru pouvoir déceler cette 
sorte d’intention, nous avons respecté le changement de pronom. 

2. À Nicée, Soliman a perdu ses trois fils, Hisdent, Tumican et Richenet : c’est ce dernier 
qui a été décapité (chant III, laisse ix). 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V 


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nant, nous avons payé cher ce succès, car nous avons contre nous la fleur 
de la chrétienté, et ce sont des chevaliers sans égal. Je vous ai dit la vérité, 
émir de Perse, les Français peuvent se vanter des plus grandes proues- 
ses. » 


XXXII 

« Emir de Perse, dit le roi Soliman, croyez-moi, voilà ce qu’il en est. 
Si vous aviez été sous Nicée par monts et par vaux, que de vaillants che- 
valiers vous auriez vus ! Que de cottes de maille et de heaumes resplen- 
dissant d’or, que de grands écus à bosse, et de chevaux caparaçonnés, 
roux, bruns et balzans, que de riches enseignes de drap flottant au vent, 
que d’épées somptueuses et d’épieux acérés ! Ne me blâmez donc pas si 
j’ai fui pour vous demander protection. Si vous refusez, vous pouvez être 
sûr, j’en prends à témoin mon dieu Mahomet que je salue, que vous ne 
me reverrez plus vivant : demain matin, je me tuerai, car j’aime mieux 
mourir que vivre après avoir dû reconnaître ma défaite. — Mon aide vous 
est acquise, dit l’émir Soudan, mais calmez-vous et écoutez-moi, vous 
ferez bien. Nous irons d’abord au secours du vaillant Garsion. Mais que 
cela ne vous contrarie pas et ne vous amène pas à penser que je cherche 
des délais. Vous participerez à l’expédition à mes côtés et j’augmenterai 
votre fief de cent de mes châteaux. — Grand merci, seigneur, dit Soliman, 
j’approuve tout ce que vous venez de dire : qu’il en soit à votre volonté ! » 


XXXIII 

Quand Soliman eut fini de parler, Brohadas, qui était le fils de la pre- 
mière femme de Soudan, se leva et, écartant la presse, interpella son père 
à très haute voix : « Vous m’avez adoubé, on le sait, à Coronde dans votre 
chambre pavée et, cher seigneur, vous m’y avez ceint une fort longue 
épée ; je m’afflige de ne pas l’avoir encore montrée ni ensanglantée du 
sang des Français. Corbaran a en garde tout votre pays ; convoquez vos 
hommes depuis la mer gelée et chevauchons en force sans retard jus- 
qu’aux prés sous Antioche. Si je peux rencontrer de ces imprudents Fran- 
çais, ils se retrouveront tous la chaîne au cou et je vous les amènerai à 
Bagdad la fameuse. Ils repeupleront notre terre qui n’a pas été labourée 
depuis plus d’un siècle. Quant à Bohémond, je lui ferai couper la tête, à 
moins qu’il veuille renier sa foi et se convertir à notre sainte religion ; car 
alors, il deviendrait mon frère et je lui donnerais la moitié de la Perse, ou 
le Korassan 1 tout entier à son choix. » Ces paroles suscitèrent beaucoup 
de rires qui devaient se changer en larmes de douleur et de honte. 


1 . Province de Perse. 



104 


LITTERATURE ET CROISADE 


XXXIV 

Le roi Hangot de Nubie se hâta d’intervenir : « Par Mahomet, dit-il à 
l’émir Soudan, n’attendez pas pour faire écrire votre message. Dépêchez 
des courriers jusqu’en Orient : à Bagdad en son défilé, à destination du 
calife qui a la seigneurie sur les pays de l’Est et que l’on considère comme 
le plus puissant de tous les monarques ; mandez les Turcs depuis les 
confins de la terre, qu’ils se rassemblent tous sous Coronde et qu’ils nous 
y attendent pour marcher avec nous. — Voilà qui est bien parler », dit 
l’émir. Il fait rédiger son message par un clerc de Nubie et charge au 
moins quatre mille courriers de l’acheminer, revêtu de son sceau. Avant 
un mois, je pense, il aura été présenté en cinquante langues. 


XXXV 

Le roi Soudan de Perse envoya aussitôt son message à Bagdad à desti- 
nation de Calife, le pontife ', lui demandant de venir au plus vite. Celui- 
ci se dépêcha d’aller retrouver l’émir à Coronde avec tous les hommes 
dont il pouvait disposer. Les armées opérèrent, l’une après l’autre, leur 
jonction. Tous ceux qui avaient été prévenus répondirent en foule, car 
le pontife avait affirmé sous la foi du serment que Mahomet leur dieu 
pardonnerait leurs fautes à ceux qui y seraient. 


XXXVI 

Le Soudan a donc fait écrire de nombreuses lettres. Il convoque 
d’abord les Arabes, un peuple nombreux que Dieu a maudit parce qu’il 
ne croit pas qu’il est néde la Vierge et qu’il est sorti, ressuscité, du sépul- 
cre où on l’avait déposé mort. Seigneur ! que de chevaux ils amènent, que 
de destriers de prix, rapides à la course, robustes et courageux ! Et comme 
ils seront utiles à l’élite de nos barons dans leurs fréquents combats contre 
les suppôts de l’Antéchrist ! 


1. Le texte dit « Calife l’apostole ». Le titre est devenu nom propre, comme dans le cas 
de « soldan » (voir chant 1, n. 4, p. 33). Le personnage est présenté comme un chef à la fois 
militaire et religieux et désigné par le terme qui s’applique par ailleurs au pape. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V 


105 


XXXVII 

Puis le Soudan manda le roi Sublicanan et le Rouge-Lion 1 nommé 
Satan : à eux deux, ils amènent quatre cent mille Turcs qu’ils joignent à 
ceux de Calife sous Coronde. C’est là que, sans rire, Mahomet doit leur 
accorder son pardon. 


XXXVIII 

Puis il manda son ami Sucaman, cousin germain du roi Comumaran, 
dont le pouvoir s’étendait jusqu’à Jérusalem d’où il avait chassé l’émir 
African 2 : il a amené avec lui au moins cent mille combattants syriens, 
tous armés à la manière des mécréants. Eux aussi se regroupent sous 
Coronde. L’émir de Perse a également envoyé son message dans un 
royaume d’Orient à main droite de Sarmasane. En arrivent des gens extra- 
ordinaires qui n’ont de blanc que les yeux et les dents 3 , chacun armé 
d’une épée dont la lame, de fort acier trempé, tranche à merveille. Aucun 
homme né de Dieu ne peut lutter contre eux. La mère de Corbaran les 
accompagne, une vieille aux oreilles pleines de poils, qui s’entendait à 
lire le cours de la lune, du soleil et des étoiles. Le ciel, l’air et le tonnerre 
avaient moins de secrets pour elle qu’ils n’en eurent jamais pour Morge 
et son frère Morgan 4 . Elle avait cent quarante ans ou tout comme. Dans 
une île, au pied d’une falaise, elle avait lu dans les sorts que les chrétiens 
seraient victorieux et elle voulait en avertir son fils. Cela lui donna l’idée 
de faire demi-tour, mais en pure perte. La vieille met pied à terre en bas 
d’une coliine sous Coronde. Sarrasins et Persans lui font fête. Des poils 
lui sortent des oreilles et elle avait aussi de longs sourcils et des cheveux 
tout gris. Elle s’appelait Calabre et était fille de Rubiant 5 qui avait été le 
maître de deux des trois parties du monde. 


1 . Rouge-Lion correspond à l’arabe Kizil-Arslan. 

2. African est un autre exemple de transposition : le terme désignant l’origine géographi- 
que devient nom propre. L'opposition entre Comumaran et African peut être un écho, 
confus, de la vision qu'aurait l’auteur des rivalités opposant les Fatimides d’Égypte aux 
Seldjoukides de Turquie. Un an avant la prise de Jérusalem par les croisés, la ville passera 
des seconds aux premiers. En fait, un certain nombre de chefs croisés surent jouer de cette 
rivalité et de bien d’autres qui opposaient les différentes dynasties ; il y eut même des allian- 
ces entre chrétiens et musulmans contre d’autres musulmans. 

3. Ces gens « extraordinaires » sont simplement des Noirs. 

4. Morge et Morgan, deux astrologues qui ont reçu des noms rappelant ceux de la fée 
Morgue, sœur du roi Arthur. 

5. Rubiant et Calabre sont des personnages de fantaisie. 



106 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XXXIX 

L’émir adressa aussi son message à trois rois de La Mecque, trois frères 
également fiers. Il leur fait dire de le rejoindre avec toutes leurs forces 
sous peine d’avoir la tête tranchée, et d’amener avec eux la statue de 
Mahomet. Les rois répondent qu’ils iront volontiers ; ils convoquent à 
leur tour les hommes qui dépendent d’eux et chargent un convoi de 
vivres, se préparant à partir en grand apparat. 


XL 

Les païens mènent grand bruit ; on escorte Mahomet au milieu de la 
liesse générale. Cors, trompes et trompettes retentissent à l’envi. On joue 
de la harpe, de la vielle, de la flûte. Chalumeaux et flageolets d’argent 
résonnent tandis qu’on chante et qu’on danse. C’est dans l’allégresse 
qu’on accompagne la statue jusqu’au lieu de rassemblement où Calife les 
attend. Dès qu’il vit Mahomet, il se prosterna devant lui. 


XLI 

Quand Mahomet arriva devant les barons, une immense armée de nos 
ennemis jurés était réunie. Toute d’or et d’argent resplendissant, la statue 
était posée sur un piédestal qui représentait un éléphant en mosaïque. 
Sculptée avec art, elle était creuse et incrustée de nombreuses pierres pré- 
cieuses qui brillaient de tous leurs feux au point qu’elle éclairait tout 
autour d’elle. Un démon s’y introduisit par enchantement et, menant 
grand bruit de cor et de tambour, s’adressa aux Sarrasins assez haut pour 
être clairement entendu : « Allons, écoutez-moi ! Voici ce que j’ai à vous 
faire savoir : les chrétiens qui croient en Dieu, ces imbéciles, n’ont aucun 
droit sur ma terre ; c’est à tort qu’ils s’en sont emparés. Que le Seigneur 
Dieu reste au ciel, la terre m'appartient. » À ces mots, les Sarrasins lui 
rendent grâce et se disent les uns aux autres qu’ils ont vu une grande puis- 
sance se manifester : « Voilà le dieu auquel on doit croire ; fou qui ne lui 
fait confiance ! Nous voyons bien que, loin de nous haïr, il nous comblera 
de ses bienfaits et que nous pouvons compter sur son aide. — Assuré- 
ment, dit ce Satan, vous auriez tort d’en douter. Mais dépêchez-vous de 
tous gagner Antioche la forte cité. » 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V 


107 


XLII 

Quand les païens eurent entendu les paroles du démon, tous lui rendi- 
rent louanges et grâces. Le premier à parler fut Calife de Bagdad : « Écou- 
tez ce que mon seigneur Mahomet veut vous dire, et comment il vous 
accordera son précieux pardon. Je vous parle en son nom, car c’est lui qui 
m’a ordonné d’être son interprète. Celui qui a cinq femmes peut en avoir 
dix, quinze, vingt, trente ou autant qu'il lui plaira. Que chacun pense à 
engendrer le plus d’enfants qu'il pourra ! Ainsi, notre peuple s’accroîtra 
en nombre et pourra faire face aux attaques de ces chrétiens. Écoutez le 
profit que vous en retirerez si vous allez vous battre pour l’amour de 
Mahomet en implorant son pardon. Quand un des nôtres mourra, il devra 
porter deux besants dans la main gauche et une pierre dans la droite ; et 
Mahomet lui posera une deuxième pierre sur la poitrine. Le païen montera 
tout droit au paradis que le seigneur Dieu de gloire avait donné à Adam ; 
il offrira les deux besants à saint Pierre le portier, pour payer son entrée ; 
si celui-ci le repousse, il brandira la pierre et l’en frappera en plein sur le 
front; et il fera de même avec l’autre pierre si bien que, de gré ou de 
force, il entrera, car Mahomet sera là pour l’aider et le guider. Alors, il 
donnera les deux besants à Dieu pour faire sa paix avec lui. En s’y prenant 
aussi adroitement, Mahomet nous sauvera tous. — Seigneur, font les 
païens, marchons donc sur l’armée des Français et maudit soit qui recu- 
lera. Honte à qui n’y frappera pas de beaux coups ! » L’émir Soudan 
appela Corbadas : « Allez-y, ami ! Moi, je resterai ici avec le bon roi 
Soibaut, Mariagaut et le roi Darius. Nous aurons aussi Calife pour nous 
prêcher et Mahomet qui nous réconfortera. — A votre gré, seigneur ! 
Mais votre fils Brohadas viendra avec moi, vous pouvez me le confier 
sans crainte. » A ces mots, le Soudan fronça les sourcils et jeta un regard 
farouche sur Corbaran d’Olifeme. 


XLIII 

« Tu veux emmener mon fils, Corbaran ? Je vais te le confier, mais tu 
veilleras bien sur lui. Sache à quoi tu t’engages : si je ne le retrouve pas 
vivant, je te le ferai payer : tu y perdras les membres et la tête. — J’y 
aviserai, seigneur », dit Corbaran. Sur ce, on fait battre les tambours et 
sonner les cors et les trompettes d’airain. Corbaran d’Olifeme dispose son 
armée en trente-deux bataillons comprenant chacun trente-deux mille 
Esclers. Avant de se mettre en selle, il se hâte d’aller dire au revoir à sa 
mère. « As-tu l’intention d’aller te battre, mon cher fils ? lui demande la 
vieille en le prenant par le cou. — Oui, sans mentir, car les chrétiens 
veulent nous mettre à mal pour notre plus grande honte. Ils ont déjà passé 



108 


LITTERATURE ET CROISADE 


le Bras-Saint-Georges et sont venus s’installer sous Antioche pour 
l’anéantir. Mais si je peux me trouver face à face avec eux, ce sont autant 
de prisonniers et de morts. — As-tu perdu la tête ? Si tu veux m’en croire, 
renonce à ce projet. Viens plutôt te reposer avec moi à Olifeme car je sais 
(et je veux te le montrer) que, de toute cette année, tu en verras peu reve- 
nir ; tous y perdront la vie sans recours. » A ces mots, Corbaran ne se 
connaît plus : « Trêve de discours, dit-il ; vous êtes gâteuse et bonne à 
tuer. » Puis, éperonnant son cheval, il donne le signal du départ ; sa mère 
le suivit, car elle l’aimait beaucoup, mais en se tenant à dix bonnes lieues 
de l’armée... 


CHANT VI 


[1-IV. L 'armée venue de Perse chevauche, cependant que les combats se 
poursuivent devant Antioche.] 


V 

Les Turcs attaquent l’armée de Bohémond avec vigueur, y faisant de 
nombreux morts. Cette nouvelle chagrine fort nos barons qui courent aus- 
sitôt tous aux armes et contraignent les païens à rentrer dans la ville pour 
s’y mettre à l’abri. La bataille fait rage devant la grand-porte où les Turcs 
battent le rappel et repoussent les Français, leur faisant repasser le pont 
sous une pluie de flèches. 

Pendant cette escarmouche, les nôtres avaient fait prisonnier un enfant : 
la volonté de Notre-Seigneur, le Dieu de paradis, était que la ville et son 
palais devaient être conquis par son entremise. C’était le fils de l’homme 
le plus puissant du pays 1 qui possédait un des palais voûtés d’Antioche 
et avait la garde de la grand-porte sur le Pont tournant. Quand le père 
apprit sa capture par les Français, il en pleura de chagrin et d’émotion. 
Puis il fit charger un dromadaire de tissus de drap et l’envoya à nos barons 
dans F armée de Dieu ; il leur demandait en même temps par lettre de ne 
pas mettre son enfant à mort ; en échange, il leur donnera deux chevaux 
lourdement chargés de besants et sera leur ami jusqu’à la fin de ses jours. 


1 . La chanson l’appelle, on le verra, Dacien. C'était un Arménien nommé Firouz et passé 
à l’islam. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VI 


109 


VI 

Le père éprouva une grande douleur pour ce fils qu’il aimait tant. Il se 
hâta de charger un grand dromadaire de draps d’argent — dans notre 
langue, on appelle ces tissus des « samits » — et de les envoyer aux 
nôtres, les preux, les courageux ! Par un interprète, il leur fit aussi dire 
qu’il leur donnera la rançon qu’ils voudront et qu’il sera l’ami des Fran- 
çais jusqu’à la fin de ses jours. Il envoya encore soixante chevaux de bât, 
des meilleurs qu’on puisse trouver en Orient, et il y ajouta un grand et 
rapide destrier, lourdement chargé de besants et d’or fin et brillant, afin 
qu’ils lui gardent son enfant pour l’amour du Dieu qui naquit de la Sainte 
Vierge à Bethléem. Nos barons reçurent le courrier avec honneur et le 
message dont il était porteur les mit au comble de la joie ; le comte Hue 
se prit à rire en lisant la lettre qu’on s’était hâté de lui remettre. Quant à 
Baudouin de Bourg, il eut un beau geste : enlevant sa pelisse d’hermine, 
il en revêtit le mécréant, cependant que Hue de Saint-Pol le grisonnant lui 
faisait endosser un vêtement de toile rouge. Puis l’ayant fait monter sur 
un mulet qui allait l’amble, il le promena par toute l’armée pour le diver- 
tir, mais en le tenant à l’écart des pauvres gens qui étaient nus et mou- 
raient de faim tant ils étaient démunis. Le messager fut introduit au 
conseil des barons qui se tenait dans un pré verdoyant et il les observa 
longuement. Et voici que Hue de Saint-Pol, à cheval, amène devant eux 
l’enfant du Turc que les barons, tour à tour, prennent dans leurs bras. 


VII 

Nos barons avaient fait revêtir à l’enfant de riches vêtements et 
l’avaient armé à la française avec les plus petites armes qu’on avait pu 
trouver dans l’armée : une cotte de mailles et un heaume étincelant ainsi 
qu’un écu bordé d’or ; il avait aussi une épée au côté gauche et une lance 
à la hampe peinte sommée d’une enseigne brodée. Puis on lui amène un 
destrier pommelé, un bel animal vif mais allant doucement l’amble. Ils 
remirent l’enfant paré de tous ses atours au Turc qui l’emmena avec lui 
après avoir pris congé d’eux. Ils entrèrent dans la ville par le pont sous 
les regards curieux des païens : « Où ce Turc est-il allé ? demandent les 
uns. Sans doute a-t-il revêtu les armes d’un Français qu’il a tué. — Vous 
avez raison », répondent les autres. Le messager et l’enfant passèrent 
outre et ne s’arrêtèrent qu’une fois arrivés au palais. Le père vint au- 
devant d’eux et put apaiser le désir qu’il avait de serrer son fils contre lui 
et de l’embrasser. Après quoi, il s’enquit des Français auprès de lui. « Sur 
ma foi, seigneur, je ne peux pas vous cacher qu’ils n’ont pas leur pareil 
au monde et qu’ils sont on ne peut plus généreux. Ils servent un dieu qui 



110 


LITTERATURE ET CROISADE 


fait tout ce qu’ils veulent : sachez que c’est Lui et Lui seul qui nous donne 
le vin et le blé. Notre dieu Mahomet n’en a nul pouvoir : je ne fais pas 
cas de lui plus que d’un chien crevé et je veux devenir le fidèle de Jésus, 
le créateur de la lumière. — Dites-vous vrai, cher fils ? — Oui, la charité 
m’en soit témoin. — Alors, parlez plus bas, car si les Turcs vous enten- 
dent, on vous coupera la tête. » 


VIII 

« Dis-moi la vérité, cher fils, crois-tu en Jésus le Père tout-puissant ? 
— Oui, répond l’enfant, je vous le dis en vérité : si je ne suis pas baptisé, 
je ne vivrai pas longtemps. — Parlez plus bas, car si les païens vous 
entendent, vous aurez à souffrir de leur pail. Moi aussi, je veux faire 
comme vous, si Dieu me le permet. Mais agissons discrètement pour ne 
pas être surpris. — Comme vous voulez », dit l’enfant. Cette nuit-là, le 
Turc se rendit au camp sans faire de bruit et parla avec Bohémond : il lui 
dit tout net qu’une armée de secours arrivait d’Orient et que les chrétiens 
devaient penser à assurer leur sauvegarde. Après quoi, il se retira sans rien 
ajouter. Bohémond ne dormit pas du reste de la nuit et au matin, monté sur 
un cheval de Syrie, il réunit en conseil tous les barons de l’armée. 


IX 

Les barons de l’armée de Dieu sont réunis en conseil. 

Bohémond leur rapporta sans ambages ce que le Turc lui avait dit dans 
sa tente : une grande armée est en route (on n’en a jamais vu d’aussi nom- 
breuse) et ces traîtres de Turcs ne sont plus qu’à trois journées de marche. 
Cette nouvelle laissa les barons sans voix et ce fut l’évêque du Puy qui 
prit la parole : « Voyez, seigneurs, qui envoyer pour surveiller l’approche 
des forces des mahométans. — Le comte Étienne, lui répondent-ils. 
Celui-ci se mit aussitôt en selle avec trente compagnons, tous des cheva- 
liers et des gens de haut rang. Le seigneur Étienne s’éloigna au galop, 
piquant des deux. Il parvint à la montagne noire où il vit d’abord les cuisi- 
nes des gens de Mahomet, puis, à sa gauche, dans le val Corbon, sur un 
espace de plus de quatorze lieues, le campement de toute l’armée. Il fait 
halte et s’appuie sur l’arçon de sa selle. Tous les bruits du camp lui par- 
viennent, avec le son des cors d’airain et des timbres de laiton, et il en 
conçoit une grande peur ; la tête baissée sous son capuchon, il retourne à 
l’armée de Dieu, plein de trouble, l’air morne et accablé. Beaucoup de 
gens de bonne renommée l’entourent pour lui demander si les Turcs sont 
nombreux ; mais du diable s’il ouvre la bouche ! Dès qu’il l’aperçoit, 
Godefroy de Bouillon intervient : « Laissez-le tranquille, seigneurs, il ne 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VI 


111 


peut pas parler ; il doit être blessé au foie ou au poumon. Qu’il aille à 
Alexandrette en passant par la montagne à main gauche. 


X 

« Laissez-le tranquille, seigneurs, dit le duc de Bouillon, il est malade : 
son visage devient livide. Qu’il se fasse porter à Alexandrette et s’y 
repose. Puis il reviendra ici, s’il peut se remettre. — J’entends ce que 
vous dites, fait le comte Etienne, et je vous en remercie, seigneur duc. » 
On prépara une litière et le comte s’y fit porter par douze des plus pauvres 
gens de l’armée à qui il donna douze deniers de Lucques. Les porteurs 
marchèrent jusqu’au moment où, le soleil commençant de baisser, ils se 
trouvèrent hors de vue d’Antioche. Alors, le comte, ne voulant pas rester 
davantage dans la litière (il n’avait nul mal), sauta à terre et se mit à 
avancer à grands pas ; puis il prit le trot, emmenant avec lui les douze 
malheureux, car il se refusa à en laisser retourner ne serait-ce qu’un seul. 
Conduite honteuse que la sienne, s’il en fut. 

Cependant nos barons — que Dieu les honore ! — sont restés sur place. 
Cette nuit-là, jusqu’au point du jour, c’est le brave comte Raymond qui 
monta la garde, avec le comte de Flandre, un homme digne de tout éloge 
ainsi que leurs suites respectives qu’ils avaient fait armer. 


XI 

Bohémond de Sicile était couché dans sa tente : épuisé de fatigue — il 
avait effectué dans la journée le trajet depuis le port Saint-Siméon — , il 
dormait à poings fermés. Il fit un songe qui le surprit fort : il voyait le ciel 
s’ouvrir et la terre s’éloigner sous lui ; une échelle descendait depuis les 
murs d’Antioche jusque dans sa tente, et la ville resplendissait de mille 
feux ; quant aux Sarrasins, ils disaient que Mahomet était mort ; le soleil 
et la lune l’attiraient à eux si loin qu’un pan de sa cotte de mailles suffisait 
à lui cacher la vue de la terre ; le plus grand palais lui paraissait bien petit 
tant il était suspendu haut au-dessus de la ville ; un des barons de l’armée 
grimpait à l’échelle et, l'un après l’autre, d’autres le suivaient ; mais, 
avant qu’ils aient pu tous atteindre le sommet du rempart, l’échelle se 
rompait et ceux qui étaient déjà en haut étaient saisis de frayeur. Après 
avoir longtemps dormi, Bohémond s’éveilla et se confia à Dieu, lui 
demandant que ce songe tourne à son honneur. Puis regardant vers Antio- 
che et ses murs bien droits : « Malheur à toi, dit-il, les païens ont fait de 
toi une ville maudite. Que Dieu me prête vie assez longtemps pour qu’on 
y serve le Seigneur que Longin frappa au côté droit, et qu’on y honore 
son corps sacré et ses saints, — bénis soient-ils ! » 



112 


LITTERATURE ET CROISADE 


XII 

Antioche était une place très forte avec ses murs hauts et massifs, ses 
cinquante tours de marbre et de liais et les douze émirs dignes de tout 
éloge qui en avaient la garde : chacun d’eux en commandait quatre, sauf 
un qui assurait la charge de six d’entre elles ; et c’était ce dernier qui, 
sous Garsion, commandait en chef. 

Un matin, quand les douze princes se furent levés, ils accompagnèrent 
Garsion dans le temple du démon 1 et chacun le pressa de questions : 
« Qu’allons-nous faire, seigneur ? Nous avons besoin de renforts. Sansa- 
doine et nos messagers tardent à revenir, et je crois que l’armée de secours 
ne sera pas là de sitôt. Le Soudan l’a emmenée en Nubie. Proposons donc 
une trêve d’un mois aux Français et faites-la jurer par les deux camps. 
Cela donnera à l’armée le temps d’arriver. — D’accord», répondit 
Garsion qui chargea deux de ses interprètes, l’un grec, l’autre arménien, 
et tous deux habiles orateurs, d’aller présenter cette offre aux Français. 

Les messagers se rendirent aussitôt à la tente de Bohémond et le saluè- 
rent courtoisement : « Prêtez-nous une oreille bienveillante, lui dirent-ils 
en hommes entendus. Nous venons vous proposer au nom du roi Garsion 
de convenir par serment d’une trêve de soixante 2 jours. Quiconque l’en- 
freindra sera décapité. Si vous en êtes d’accord, vous pourrez acheter à 
boire et à manger et nous emploierons ce délai à trouver un arrangement 
aux termes duquel nous vous livrerons la ville sans combat. — Je dois 
consulter mon conseil », dit Bohémond. Sans attendre, il manda nos 
barons, les bien-aimés de Dieu, et leur rapporta la proposition de trêve 
sous serment. D’abord, ils ne dirent pas un mot, y compris ceux dont la 
sagesse était reconnue. Puis tous, humbles et puissants, se prirent à crier 
qu’il fallait, par Dieu, faire jurer la trêve, et sans tarder. 


XIII 

Quand Bohémond voit que tous les nôtres, humbles et puissants, sont 
d’accord pour jurer la trêve, il va demander aux messagers de s’y engager 
par serment ; sur ce, ceux-ci s’en retournent et se hâtent d’aller dire à 
Garsion d’Antioche qu’ils ont obtenu une trêve en bonne et due forme, ce 
dont il rend grâce à Mahomet. 

Les chrétiens de l’armée — que Jésus les ait en sa sainte garde ! — de 
leur côté, montrent une grande joie à cause de la trêve ; mais si Jésus, le 


1 . Ce démon est celui de la statue parlante. 

2. Comme on le voit, les messagers allongent la durée de la trêve qu’ils ont mission de 
demander. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VI 


113 


Sauveur du monde, ne s’en mêle, ils devront la payer cher, car les armées 
de Perse sont redoutables et jamais on n’en vit de si nombreuses. Si les 
Turcs d’Antioche savent y faire, cela va mal tourner pour les nôtres. 

Sarrasins et Esclers peuplaient la ville. Il y avait là douze émirs redou- 
tables dont chacun assurait la garde de quatre tours, sauf l’un d’entre eux, 
le plus puissant et qui n’avait pas son égal, qui, lui, en défendait pas moins 
de six. Chaque nuit dans son sommeil. Dieu lui apparaissait en songe, lui 
ordonnant de se convertir et de se régénérer dans l’eau du baptême, ainsi 
que de s’entendre avec les Français pour leur livrer la ville. Il décida de 
cacher ses intentions à tous les membres de sa famille, y compris à sa 
femme qu’il chérissait beaucoup. Que Dieu le protège et le garde en vie ! 


XIV 

Ce Turc était précisément celui à qui on avait rendu son fils. Tandis 
qu’il reposait dans son lit — un meuble somptueux ! — , voici qu’un mes- 
sager de Dieu lui apparaît : « Dors-tu, ami, ou es-tu réveillé ? Écoute ce 
que j’ai à te dire. Dieu, le roi de Bethléem, celui que ces mécréants de 
juifs ont supplicié sur la croix, t’ordonne, par mon entremise, de faire 
entrer les chrétiens qui sont là, dehors, exposés à la pluie, à la grêle et au 
vent. » Sur ce, le messager se retire, laissant le Turc plongé dans ses 
pensées. Quand il se fut endormi, l’envoyé divin lui apparut de nouveau : 
« Dors-tu, ami, ou es-tu réveillé ? Tu me donnes du mal ! Notre-Seigneur 
t’ordonne de rendre cette cité aux chrétiens sans délai. Fabrique une 
échelle de cuir solide qui leur permette de grimper en haut des murailles. 
Je m’en vais ; fais vite, ne perds pas de temps ! » Sur ce, l’ange se retira, 
laissant le Turc en larmes : il ne put fermer l’œil de la nuit. 


XV 

Le Turc se leva avec l’aube et s’habilla selon l’usage des siens. Après 
avoir pris la précaution de se munir de deux solides couteaux d’acier, de 
poinçons et d’alènes, il s’enferma seul dans une cave voûtée où il se rendit 
à l’insu de tous et où un bon millier de peaux de cerfs avaient été entrepo- 
sées. Il découpa de larges lanières dans les peaux, rejetant celles des 
ventres, ne gardant que les dos : chacune lui fournit vingt-huit courroies 
qu’il cousit Tune à l’autre à points très serrés. Puis il prit les mesures pour 
les échelons et calcula qu’il devait y avoir une distance de deux pieds 
entre eux ; chacun fut attaché avec un double nœud et était assez large et 
solide pour porter trois chevaliers en armes. Mais il n’avait pas fait assez 
attention : au milieu de l’échelle, il y avait un endroit où le cuir était un 
peu écorché et mal noué. Dieu ! à combien des nôtres cet oubli devait 



1 14 


LITTERATURE ET CROISADE 


être fatal ! Combien devaient s’en tordre les pbings et s’en arracher les 
cheveux ! Quand l’échelle fut assez longue, elle mesurait cent quatorze 
pieds. Le Turc se lève alors et se signe avant de sortir de la cave ; puis il 
va observer les Français du haut des remparts : « Ah ! nobles chrétiens, 
dit-il en son cœur, quel dommage que vous ne sachiez pas que je vous 
suis tout acquis ! Mon intention est de livrer la cité à votre bon plaisir. » 
La nuit venue, il descendit sans faire de bruit, s’introduisit dans le camp 
et alla trouver Bohémond qui lui vouait une affection particulière : 
« Ecoutez-moi : demain soir, la ville sera à vous. Soyez prêts pour l’heure 
de vêpres ! — Entendu, seigneur. Et si vous voulez vous convertir, votre 
âme sera sauvée. » 


XVI 

« Sur votre foi, Bohémond, demande le Turc, quel profit aurait celui 
qui vous remettrait la ville ? — Vous pouvez tenir pour assuré que sa terre 
et ses biens seraient libres de toute astreinte ', que ce haut fait lui vaudrait 
une rente de mille besants, et que, de mon vivant, personne ne pourrait, 
pour cela, s’en prendre à lui. » 


XVII 

Le Turc a juré sur sa foi à Bohémond de lui livrer la ville le lendemain 
soir et lui a amené son fils en otage. Bohémond, de son côté, lui a engagé 
sa parole. Après quoi, l’homme s’en retourne sans faire de bruit et en se 
dissimulant. Ceux de nos gens qui le voient sont loin d’imaginer qu’il est 
venu pour convenir de livrer la ville ; ils pensent qu’il s’agissait de donner 
à la trêve de meilleures garanties. Mais l’astucieux Bohémond réunit tous 
les barons de l’armée : « Seigneurs, voici mon idée. Je voudrais prier 
chacun de vous, au nom de Dieu et de la charité, et si vous en êtes d’ac- 
cord, de m’octroyer Antioche où nous avons tant été à la peine, pour le 
cas où on me la livrerait. — Nous n’avons rien contre », dirent la plupart ; 
mais le comte de Saint-Gilles protesta : « Jamais je n’y consentirai. A 
quoi bon avoir tant supporté, et la faim, la soif, la fatigue si je n’en ai pas 
la part qui sera estimée juste 1 2 !» Ce refus valut aux barons de passer deux 
jours entiers de plus à s’épuiser en vains efforts pour s’emparer de la ville. 
Encore ne savent-ils pas l’ouragan qui les menace avec l’armée des païens 
qui s’approche : jamais les chrétiens, eux, n’ont pu aligner autant 
d’hommes. 


1. Il ne tiendrait pas sa terre en fief pour lequel est dû un service, mais en toute « fran- 
chise ». 

2. En fait, d’après l’accord passé avec l’empereur Alexis, c’est à lui qu’ Antioche aurait 
dû revenir. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VI 


115 


Corbaran d’Olifeme a envoyé un messager à Garsion pour l’avertir que 
l’armée de secours sera là dans deux jours ; il lui amène toutes les forces 
de la Perse. Le courrier s’en va sans chercher de chemin à l'épreuve des 
fers des chevaux ; monté sur son dromadaire et piquant des deux, il arrive 
dans Antioche à la nuit tombante et met pied à terre au bas de l’escalier 
devant le palais. 


XVIII 

Le messager de Perse mit pied à terre au perron 1 et monta rapidement 
jusqu’à la grande salle où il expliqua au puissant roi Garsion que Corba- 
ran arrivait à la tête de Turcs et d’Esclavons : « Il amène avec lui trente 
rois et le Rouge-Lion. » L’émir en rend grâce à Mahomet et fait dire à 
Bohémond le hardi qu’il renonce à la trêve. Quand nos Français l’appri- 
rent, ils se mirent à trembler, et les barons firent retomber le blâme sur le 
comte de Saint-Gilles : « Votre aide ne nous servira guère, seigneur. Sans 
votre orgueil, la ville serait à nous. Tandis que, maintenant, avant de 
l’avoir, nous la paierons cher ! » 

Garsion d’Antioche mande les douze émirs à la bonne renommée dans 
le donjon. « Seigneurs, leur dit-il une fois qu’ils sont tous là, gardez bien 
la ville et guettez attentivement : l’armée de secours approche ; on n’en a 
jamais vu d’aussi nombreuse. » 


XIX 

« Faites bien attention, seigneurs : j’ai dénoncé la trêve qui nous liait 
aux Français ; ils mettraient à mort quiconque tomberait entre leurs 
mains. » Les douze pairs sortent du palais de Garsion et s’en retournent 
dans les leurs, où ils descendent de leurs palefrois. 

Cependant le Turc — béni soit-il ! — qui s’était entendu avec Bohé- 
mond ne perdit pas de temps. Il envoya les siens dormir, mais lui-même 
resta éveillé toute la nuit. Il fit venir secrètement le fils de Robert Guis- 
card qui se rendit à ce rendez-vous sans faire de difficulté. « Bohémond, 
lui dit-il, je suis prêt à tenir ma promesse en toute bonne foi, mais tu tardes 
trop : prends la cité ou rends-moi mon fils. Si vous laissez se lever le jour 
sans rien faire, vous êtes morts et anéantis sans recours, car demain la 
grande armée d’Orient sera là. Pensez à ce que vous devez faire, noble 
seigneur, et préparez-vous. Pour moi, j’agirai sans délai : je vais aller 
chercher nos barons au galop. » Tout en l’incitant à se hâter, le Turc 
donne son accord. Sur ce, ils se quittent et chacun s’en va de son côté, 
Bohémond au camp, faisant force d’éperons, et le païen plongé dans ses 
pensées vers son palais où sa femme se présente inopinément à sa vue. 


I . Pierre servant aux cavaliers pour monter à cheval ou en descendre. 



! 16 


LITTERATURE ET CROISADE 


XX 

« D’où venez-vous donc, seigneur ? demande la païenne. Par 
Mahomet, je vois bien ce que vous êtes en train de manigancer. Que cher- 
chez-vous à tant parler aux Français ? Je pense que vous voulez vous faire 
chrétien ou que vous préparez quelque trahison avec eux. Mais par notre 
dieu Mahomet dont je suis la fidèle, dès demain matin au lever du soleil, 
pourvu queje vive jusque-là, j’avertirai mon père et mon frère aîné, et on 
vous coupera la tête dans le palais de Garsion. — Vous vous trompez, 
dame, je n’agirais pas ainsi, dût-on m’écarteler ! Venez avec moi sur le 
rempart : je vous montrerai les tentes des Français et tous ceux qui y 
campent. Vous y verrez notre fils tout revêtu d’armes à leur façon, et 
combien ces gens l’aiment. » Par l’escalier dans la muraille, ils montent 
jusqu’au dernier étage adossé contre le rempart et s’accoudent à une des 
fenêtres. « Ecoutez-moi un peu, dame ! J’insiste pour que vous croyiez 
en Jésus que la Sainte Vierge porta dans son flanc et qui fut crucifié. » À 
ces mots, le sang de la païenne ne fait qu’un tour : « Ah ! traître, je le 
savais bien, et vous êtes incapable de dissimuler votre malignité. Mais 
c’est pour votre malheur que vous en avez soufflé mot : c’est l’écartèle- 
ment qui vous attend. » L’entendant proférer de telles menaces, Dacien, 
sous le coup de la colère, se tourna vers elle, la prit à bras-le-corps et la 
jeta en bas de la muraille où elle alla s’écraser atteinte de multiples fractu- 
res. C’est ainsi qu’elle est allée à sa fin, et les diables emportent son âme. 

Le Turc descend dans la cave voûtée, y prend l’échelle où il s’attelle, 
ainsi que deux de ses chiens, et la tire, avec leur aide, jusqu’à un créneau 
où il l’attache solidement par un bout, jetant l’autre par-dessus le mur : 
elle traînait à terre sur quatre pieds de long. 

Cependant, Bohémond de Sicile, qui n’était guère rassuré — c’est le 
moins qu’on puisse dire — , allait trouver Godefroy dans sa tente : « Sei- 
gneur, dépêchez-vous, par Dieu ! La ville et le palais vont nous être livrés. 
— Loué en sois-tu, seigneur Dieu », dit le duc. 


XXI 

Le duc de Bouillon tend ses mains vers Dieu et lui rend humblement 
grâce. Non content de s’armer aussitôt avec sa suite, il parcourt le camp, 
donnant l’ordre à tous, barons, chevaliers et hardis sergents (que Dieu les 
aide !), de prendre les armes. Ils furent ainsi mille sept cents braves qui 
suivirent le duc sans savoir où. Ils pensent qu’ils vont devoir combattre 
les Turcs de l’armée venue de Perse — que Dieu les maudisse ! Bohé- 
mond et le duc se mettent en route. Les sergents vont à pied, non sans 
mal : les semelles de leurs souliers et leurs chausses ne résistent pas aux 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VI 117 

inégalités du terrain ; les chevaliers doivent parfois rebrousser chemin 
pour trouver un passage praticable pour leurs chevaux, mais s’ils en pleu- 
rent, ils ne soufflent mot. Tous s’avancent en rangs serrés à la clarté de la 
lune. « N’ayez pas peur, seigneurs, leur recommande Godefroy. Si les 
Turcs (que Dieu les maudisse !) vous attaquent, que chacun se défende 
de son mieux à l’épée ! — Vous auriez tort de douter de nous, répliquent 
les chrétiens : vous pouvez compter sur nous jusqu’à la mort. » Et le bon 
duc les en remercie. On met pied à terre dans une prairie au fond d’un 
vallon et on envoie en avant Robert de Normandie, le comte de Flandre 
au hardi visage, Tancrède et Bohémond (le duc avait toute confiance en 
eux) et les autres barons qui commandaient l’armée. 


XXII 

Faisant force d’éperons, nos barons arrivent à la ville en silence et à 
l’insu de tous. Au pied du mur, ils trouvèrent l’échelle et le cadavre de la 
femme du païen. Sur le rempart, le Turc tenait une lanterne allumée dont 
il avait camouflé la flamme du côté de la cité et qui éclairait en plein 
l’échelle. Sa joie fut grande de voir arriver nos barons : « Tu tardes trop, 
noble duc de Sicile, dit-il rapidement à Bohémond : il est plus de minuit, 
bientôt ce sera l’aube. Si les païens m’aperçoivent, ils me feront couper 
la tête, et, dans la journée, votre armée sera massacrée. Prends donc cette 
ville puisque je te l’ai offerte, ou alors rends-moi mon fils, et ta parole 
sera sauve. Tes Francs ne valent pas grand-chose : un rien leur fait peur. » 
À ces mots, Robert de Flandre changea de couleur : « F’échelle est en 
place, dit-il à Bohémond, à toi d’y monter le premier puisque c’est à toi 
qu’on donne la ville. — Vous parlez pour rien, dit Bohémond ; par ma 
foi, je n’y monterais pas pour une tour emplie d’or : vous ne tarderiez 
guère à me voir tomber. » 


XXIII 

Sur le rempart, le Turc tenait la lanterne allumée. « Tiens ta parole, dit- 
il à Bohémond : ou tu prends la ville, ou tu me rends mon enfant. Par le 
seigneur Dieu de gloire, les Francs ont vite fait de renoncer : ils sont preux 
et hardis tant qu’ils ont du succès, mais la moindre difficulté les fait 
reculer. Pourquoi tardes-tu tant, Bohémond ? Il est plus de minuit ; 
bientôt, ce sera l’aube. Si on me surprend, vous pouvez être sûrs que 
demain on me coupera la tête dans le palais de l’émir. Gardez-vous de 
penser que j’ai manigancé quelque trahison : vous pouvez me faire 
confiance. Par le Dieu qui est né de la Vierge en Orient ', je ne le ferais 


I . Cette « orientation » est évidemment pensée par rapport à l’Occident chrétien. 



LITTÉRATURE ET CROISADE 


1 18 

pas, dussé-je y perdre la tête : vous avez mon fils en otage. » Sur ce, nos 
barons se mirent à s’agiter, mais aucun n’avait le courage de se risquer à 
monter le premier. 


XXIV 

La couardise des Français arrache des larmes de douleur au comte de 
Flandre. 11 retourne au vallon où le bon duc de Bouillon était resté pour 
garder le gros de la troupe. Du plus loin qu’il l’aperçoit, le duc l’inter- 
pelle : « Sur ma foi, seigneur cousin, que de temps perdu ! Il est minuit 
passé, bientôt il fera jour. À qui avez-vous laissé la cité en garde ? À 
Bohémond à qui on doit la donner ? Il faudrait que nous y entrions car, si 
les Turcs nous surprennent, ils sont capables de nous causer bien du tort 
et de massacrer les blessés que nous avons laissés au camp. — Ne m’en 
parlez pas, dit le comte ; nos chevaliers ont un comportement honteux. Ils 
sont au pied de l’échelle et n’osent y monter. » En entendant cela, le duc 
ne se tient plus de colère : « J’y vais, dit-il au comte Robert. — Non, mon 
cousin, vous devez rester ici pour empêcher les païens d’atteindre le camp 
s’ils faisaient une sortie. » A ces mots, le bon duc se mit à prier Dieu : 
« Père de gloire, qui vous êtes laissé supplicier sur la très sainte Croix 
pour sauver votre peuple. Dieu ! aussi vrai que cela est et que je le crois 
fermement, donnez-nous de nous emparer de la ville cette nuit ! » Et il 
ajoute à l’adresse du comte : « Vous êtes digne de tout éloge, je ne sais 
pas plus valeureux que vous aux armes. Montez-y le premier ou laissez- 
moi le faire ! » Sur quoi, le comte Robert s’en retourna. 


XXV 

Le comte Robert s’en retourna en hâte à la cité, poussant son cheval au 
galop. Il trouva nos barons toujours au pied de l’échelle, abattus et 
apeurés, tous au comble de l’inquiétude. Sur son mur, le Turc lui aussi 
avait grand-peur. « Hé ! seigneur noble duc, dit-il à Bohémond en agitant 
l’échelle dans sa direction, viens donc et pense à ce que te vaudra cette 
escalade ! Le premier qui l’accomplira — toi ou un autre — , la ville sera 
à lui. » Les Français firent silence mais continuèrent de se regarder les 
uns les autres. « Rassurez-vous, leur jeta le comte, j’ai quitté la Flandre 
et tous mes fiefs, ma femme Clémence qui m’aimait tant et mes deux 
jeunes fils sur qui Dieu veillera. En l’honneur du seigneur Dieu créateur 
du monde, c’est moi qui monterai le premier. » Il se signa, se recom- 
manda à Dieu et, après avoir rejeté son écu sur son dos par la courroie, il 
empoigna l’échelle à deux mains et se prépara à grimper. C’est alors que 
Foucart l’orphelin, un valeureux chevalier de Flandre, le retint : « Écou- 
tez-moi, seigneur ! Vous êtes le fils de saint Georges, c’est ainsi qu’on 



LA CHANSON D'ANTIOCHE — CHANT VI 


119 


vous a appelé. Si nous vous perdons, ce sera un grand dommage ; tandis 
que, si je meurs, personne ne me pleurera. C’est moi qui vais monter avec 
l’aide de Jésus. » À ces mots, le comte Robert repoussa Foucart de la 
main, puis il se signa et monta les deux premiers échelons. 


XXVI 

Sur son élan, le comte Robert de Flandre monta tranquillement les deux 
premiers échelons. Mais Foucart l’orphelin le retint : « Pour Dieu, sei- 
gneur comte, ôte-moi du souci où je suis. Il n’y a pas meilleur mainteneur 
de fief que toi ; ce sera une grande perte si tu dois mourir, car tu es en 
charge de vastes terres et tu as femme et enfants, — que Dieu te donne le 
temps d’en profiter ! T andis que, si je meurs, ce sera sans importance : je 
n’ai rien à donner et ne convoite rien. Et pour moi, je ne m’en afflige pas 
puisque ce sera au service de Dieu. Par le Saint-Esprit, laisse-moi grimper 
le premier ! Nombreux sont ceux qui valent mieux que moi dans l’armée 
et qui méritent plus d’être aimés. — Acceptez, seigneur duc, font les 
barons. Laissez Foucart monter le premier. » En les entendant, Robert se 
prit à soupirer. 


XXVII 

« Seigneur Robert de Flandre, font les barons, permettez à Foucart de 
monter le premier, nous vous en prions tous pour l’amour de Jésus-Christ. 
— Soit, dit le comte, qu’il monte ! Je le recommande à saint Siméon qui 
porta l’Enfant Jésus dans ses bras. » Cependant, Dacien les appelle à voix 
basse : « Dépêchez-vous, par Dieu ! C’est le point du jour. » A ces mots, 
Foucart prit l’écu au lion, en rejeta le blason dans son dos et se mit en 
prière avant de monter à l’échelle : « Seigneur Dieu et Père, par votre très 
saint nom, vous qui êtes né de la Sainte Vierge, avez sauvé Jonas du 
ventre du poisson, ressuscité Lazare et pardonné ses péchés à Marie- 
Madeleine quand elle pleura à vos pieds dans la maison de Simon : des 
larmes qui lui venaient du cœur, elle vous lava les pieds puis les oignit de 
parfum, ce en quoi elle agit très sagement et en fut dignement récompen- 
sée. Dieu ! vous avez souffert passion sur la sainte Croix où Longin vous 
frappa brutalement de sa lance ; on sait qu’il était aveugle de naissance ; 
or, quand le sang eut coulé en abondance le long de la hampe jusqu’à sa 
main, il l’essuya sur ses yeux et recouvra la vue. “Merci, Seigneur”, 
s’écria-t-il du fond du cœur, et à lui aussi vous avez remis tous ses péchés. 
Vous fûtes enseveli dans un tombeau gardé par des coquins, et le troi- 
sième jour, vous en êtes ressuscité ; vous êtes descendu aux enfers sans 
rencontrer de résistance et en avez fait sortir vos fidèles, Noël 1 et Aaron ; 


1. Vraisemblablement Noé. 



120 


LITTERATURE ET CROISADE 


puis vous êtes monté au ciel le jour de l’Ascension après avoir ordonné 
aux apôtres d’aller prêcher le saint Évangile par le monde. Sous leurs 
yeux, vous êtes retourné dans votre demeure, là-haut dans le ciel, où il 
n’y a pas de place pour les traîtres. Dieu, aussi vrai que cela est et que 
nous y croyons fermement, faites que je sorte sain et sauf de cette esca- 
lade et protégez les Français de la captivité et de la mort, en sorte que 
nous devenions les maîtres de cette ville. » Puis, levant sa main, il fit le 
signe de la croix et monta à l’échelle, suivi de Tancrède et de Bohémond. 
Après eux, vinrent Raimbaut Creton, le comte Rotou du Perche, puis 
Ivon, Gautier d’Aire, l’écuyer du Frison, Thomas de la Fère et Droon de 
Moncy, Evrard de Puisac, et Elue le neveu de Gui, Enguerrand de Saint- 
Pol et Fouchier d’Alençon, et Robert de Normandie qui, toute sa vie, 
détesta les traîtres, et le comte Robert de Flandre, — que Dieu sauve son 
âme ! Les Français se dépêchent de grimper et ils sont déjà trente-cinq à 
être arrivés en haut. Hélas, Dieu ! quelle catastrophe ce fut quand 
l’échelle céda ! Deux chevaliers y périrent pour le plus grand chagrin de 
leurs compagnons. Quand ceux qui étaient sur le rempart regardèrent en 
bas et qu'ils virent l’échelle rompue, ils ne surent plus que faire. 


XXVIII 

Quand l’échelle se rompit, ce fut une grande douleur. Deux chevaliers 
de l’armée de Notre-Seigneur y perdirent la vie ; leurs âmes retournèrent 
au Créateur. Ceux qui étaient sur le rempart se regardèrent avec effroi, 
mais Dieu leur donna force et courage. « Montrez-vous vaillants, sei- 
gneurs, leur dit Dacien, n’ayez pas peur et frappez de beaux coups. Je 
vous donne mon palais et mon donjon pour vous aider. Je crois depuis 
longtemps en Dieu notre sauveur. Je vais éteindre la lanterne : elle éclaire 
trop. D’ailleurs, l’aube commence de poindre ; bientôt, il fera jour. » 


XXIX 

« N’ayez pas peur, seigneurs, dit Dacien ; je crois sincèrement en le fils 
de sainte Marie et vous pouvez compter sur moi jusqu’à la mort. » Le 
comte Robert de Flandre le remercie courtoisement. « Combien sommes- 
nous ?, ajoute-t-il. — Trente-cinq, répond Robert, le comte de Norman- 
die. — Sur ma foi, dit Tancrède, c’est bien peu. — Courage, seigneurs, 
fait Dacien, le Dieu en qui vous avez foi vous aidera. Que la moitié 
d’entre vous aille au vieux donjon et que les autres descendent défoncer 
la porte à coup de cognée : ce sera vite fait et permettra à vos chevaliers 
d’entrer. Puis nous irons à la porte de la mahomerie. Certes, la ville ne va 
pas tarder à être en émoi. Aussi, que chacun frappe de son mieux avec 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VI 


121 


son épée fourbie et s’arrange pour tuer tous les païens qu’il rencontrera. 

— Qui agirait autrement serait un lâche », répliquent nos barons. Ils se 
séparent aussitôt en deux groupes et s’en vont pleins d’allant. Le Turc 

— béni soit-il ! — qui avait organisé son coup depuis longtemps, donna 
une cognée à chacun et les guida jusqu’en bas. 


XXX 

Voilà nos chrétiens qui s’acheminent en deux groupes séparés. Vingt 
d’entre eux descendent à la porte et en brisent le fléau à coup de cognée. 
Dacien leur avait aussi donné des pieux de chêne pour dégager l’accès au 
portail ’. Le Turc béni adresse courtoisement une prière aux Français : 
« Barons, j’ai un frère que j’aime tendrement. Il est là-haut dans cet 
antique palais ; venez avec moi lui demander ses intentions. S’il veut 
croire en Dieu, qu’il ait la vie sauve ; et s’il refuse, qu’on lui coupe la 
tête. Car s’il vous échappait, cela irait mal pour nous : il pourrait tous 
nous faire tuer. J’aime mieux qu’il meure plutôt que de vous voir échouer 
à prendre la ville. » 

Le comte Robert de Flandre emmena Dacien avec lui en haut du palais, 
ainsi que Bohémond, Tancrède et Robert de Normandie. Le Turc les vit 
arriver par la porte de la salle et jeta un cri : « Celui qui vous a introduits 
ici est un traître ! Hélas, seigneur Garsion, voici venu le jour où vous allez 
perdre votre cité ! » Ces paroles déplurent fort aux barons qui se précipi- 
tèrent sur lui pour le maîtriser ; après lui avoir attaché les mains et bandé 
les yeux, ils revinrent à son frère qui les attendait dans l’escalier. Une fois 
là, ils lui ôtèrent le bandeau et Dacien lui parla. 


XXXI 

Dacien pria son frère avec beaucoup de douceur : « Crois en Dieu le 
fils de sainte Marie et renie les sortilèges de Mahomet qui n’a pas plus de 
puissance qu’une pomme pourrie. Il faut avoir perdu la tête pour le servir 
et l’adorer. — Quelle folie j’entends là ! Je ne le renierai pas, dussé-je y 
perdre la vie. Quelle trahison vous avez machinée, lâche, coquin ! Hélas, 
seigneur Garsion, votre cité est trahie ! — Qu’attendez-vous, seigneurs, 
s’écrie Dacien quand il l’entend proférer ces paroles. Gardez-vous de lui 
laisser la vie sauve ! » Sur ce, le comte de Flandre dégaine son épée 
fourbie, lui tranche la tête sous les oreilles et la lance en bas derrière lui. 

Les voilà plus tranquilles dans la ville forte. Cependant, le bon duc de 


I . Pour renforcer les défenses, les portes étaient, de l’intérieur, condamnées par des rem- 
blais de terre (voir laisse xxxn) : il ne servait donc à rien aux assiégeants de les enfoncer. 



122 


LITTERATURE ET CROISADE 


Bouillon était dans les prés au milieu du vallon où il guettait l’armée 
venue de Perse pour l’empêcher d’attaquer les chrétiens par surprise. Ne 
recevant aucune nouvelle de nos chevaliers, n’entendant aucun bruit ni 
retenir aucun cri de guerre, il se mit en selle sans plus attendre avec les 
siens, craignant que les Français n’aient péri. 

Piquant des deux, il gagna l’enceinte de l’antique cité et y trouva nos 
gens accablés et découragés : un morceau de l’échelle, rompu, gisait à 
leurs pieds ; l’autre, attaché au créneau, pendait le long du mur. Cette vue 
ne lui plut guère et c’est d’un air inquiet qu’il interrogea les barons : 
« Pour Dieu, où sont Robert de Normandie et mon cousin Robert qui est 
en charge de la Flandre, et Tancrède et Bohémond, et tous les autres? 
— Ils sont trente ou plus, nous ne savons pas exactement, qui sont montés 
sur le rempart et sont maintenant dans la ville. Que Dieu les aide ! 
L’échelle a rompu sous leur poids et celui de leurs armes : ils étaient trop 
nombreux. Un Turc d’Esclavonie les attendait en haut avec une lanterne 
allumée. Il les a emmenés et, depuis, on n’entend plus rien. — Dieu, fait 
le duc, c’est qu’on est en train de les tuer à grande douleur ! Hélas ! pour- 
quoi ne suis-je pas avec eux ! Avec l’aide de Dieu qui ne nous manquerait 
pas, j’en suis sûr, ils ne mourraient pas, mais nous aurions déjà tué mille 
païens. » Le duc n’a pas le cœur à la fête ; il pleure et se lamente. 


XXXII 

Godefroy de Bouillon se désole. Sans plus attendre, il envoie un messa- 
ger au camp : que tous s’arment et accourent, car il a grand besoin d’aide 
à cause des pertes subies. Le messager s’acquitte de sa mission auprès de 
l’armée de Notre-Seigneur et la nouvelle qu’il apporte leur donne sujet 
de craindre. Tous ont vite fait de s’armer. 

Mais revenons-en aux barons aimés de Dieu, ceux qui se trouvent dans 
la cité aux murs de pierre. Avec leurs pics pointus, ils dégagèrent les 
portes de leurs contreforts de terre. Le bon Dacien monta alors sur le mur 
et, interpellant ceux du dehors : « Dépêchez-vous d’aller à la porte, 
barons : vous allez pouvoir entrer. Tous vos compagnons sont sains et 
saufs. — Dieu soit loué ! », dit le duc. Et il amène tous les siens devant 
la porte cependant que le Turc béni descendait du rempart. Enguerrand 
de Saint-Pol s’était rendu au palais avec treize autres barons ; Dacien leur 
avait servi de guide. Ils y avaient décapité dans leur sommeil les cent 
Turcs qui se trouvaient là. Au sommet d’une tour, on dressa l’enseigne 
marquée de la croix d’or aux armes de Bohémond pour signifier la prise 
de la cité. Cependant, les efforts des barons avaient réussi à dégager de la 
terre les vantaux de la porte et à ôter les barres posées en travers. Quand 
le jour fut bien levé, le fléau de la grand-porte était brisé, et le portail était 
ouvert, avec ses vantaux repoussés en arrière. Le bon duc de Bouillon fut 



LA CHANSON D'ANTIOCHE — CHANT VI 123 

le premier à entrer, suivi de ses compagnons et des autres barons : ils 
étaient dix mille dedans quand le soleil se montra. Les Turcs continuaient 
de dormir tranquillement alors que les nôtres avaient déjà installé des gar- 
nisons suffisantes dans les six tours commandées par Dacien. 


XXXIII 

Après le lever du soleil, quand on y vit clair, il y avait là plus de treize 
mille Français. Ils commencèrent par occuper les six tours du païen et par 
dresser leurs enseignes de soie au sommet. Dès que ceux qui étaient restés 
aux tentes les virent se balancer au vent, ils sonnèrent à l’envi de la trom- 
pette et tous nos barons s’armèrent, se préparant au combat, puis mirent 
leurs gens en rang. Le seigneur Raymond de Saint-Gilles dirige l’arrière- 
garde : il fait transporter à bras d’homme les blessés incapables de se 
déplacer qu’on avait allongés sur des civières. Ils gagnèrent la ville d’une 
seule traite et y entrèrent tous sans exception, que Dieu les protège ! 
Partout s’élevait le cri de « Montjoie ! ». Tirés de leur sommeil, les Sarra- 
sins se voyaient attaqués. « Alerte, alerte ! crient-ils, quel malheur, Maho- 
met ! Hélas, seigneur Garsion, vous tardez trop, votre ville est prise sans 
coup férir. » Il fallait voir, au milieu du vacarme et des hurlements, nos 
barons parcourir Antioche, démembrer et tuer les païens, les faisant 
tomber à la renverse en tas. Leurs bras sont tout souillés de sang et de 
cervelle. Nombreuses aussi étaient les belles païennes qui, épouvantées, 
se tordaient les mains et s’arrachaient les cheveux, implorant Mahomet et 
Apollon et maudissant les Français qui donnent aux leurs sujet de s’affli- 
ger : « Quel malheur de penser que ces démons vont occuper nos terres ! » 
Tous les païens s’unirent comme un seul homme : ils étaient au moins 
trente mille qui se jetèrent dans la bataille et elle fut acharnée. Que de 
lances à la hampe épaisse furent rompues et que d’écus percés ! Que de 
gorgerins brisés et de hauberts démaillés, que d’arcs de corne tendus par 
les Sarrasins ! Que de flèches et de dards fhrent tirés ! Combien de jave- 
lots furent lancés et se fichèrent dans leurs cibles ! Combien de coups 
assénés par les masses de plomb ! Les rues sont jonchées de blessés et de 
morts. La bataille dura tout le jour et se prolongea pendant la nuit et jus- 
qu’au lendemain soir. On peut bien dire et croire que l’affaire fut chaude. 


XXXIV 

Ce fut une grande bataille qui n’eut pas de cesse durant deux jours et 
guère davantage pendant les nuits. Garsion descendit du maître château 1 
et entra dans le combat avec dix mille Turcs tous armés d’un arc et de 


1 . Le château principal. 



124 


LITTERATURE ET CROISADE 


flèches. Il prit position dans la grand rue pour affronter les Français qui 
s’y trouvaient. Les Turcs firent de leur mieux et nos Français durent 
reculer jusqu’au bout de la rue. « Faites retraite, nobles barons chrétiens, 
hurla Godefroy de Bouillon : si nous avançons davantage, ils seront trop 
nombreux pour nous. » Et voici Robert de Flandre descendu des remparts 
avec le comte Hue, l’ennemi juré des païens, et son fils Enguerrand le 
hardi ainsi que Tancrède et Bohémond. Avec leurs hommes, ils se sont 
déjà rendus maîtres de quatre rues où ils ont tué tous les Turcs : pas un 
n’en a réchappé. Quand ils voient les nôtres aux prises, ils s’élancent tous 
en criant : « Saint-Sépulcre ! On va voir ce qu’on va voir, barons ! Honte 
à jamais à qui ne se distinguera pas : seul celui qui frappera de beaux 
coups aura notre estime. Accordons à chacun ce qu’il conquerra ! » 
Piquant des deux, Enguerrand de Saint-Pol dépassa le gros de nos 
troupes et s’enfonça au cœur du bataillon principal des Sarrasins. Son 
épieu fut bien employé : il en tua, sous ses yeux, le neveu de Garsion. Il 
avait abattu cinq Turcs avant que l’arme se rompît. Puis, mettant l’épée 
au clair, il l’abattit sur le roi Bredalan, lui tranchant la tête. Garsion d’An- 
tioche lui lança un fer de serpe qui traversa son cheval de part en part. Le 
destrier s’écroula, mort, mais Enguerrand se remit debout : l’épée à la 
main, tenant son écu serré contre lui, sans peur, il courut sus aux païens, 
leur assénant force coups de sa lame à l’acier fourbi. Mais à moins que 
Jésus le créateur du monde ne veille sur lui, il n’en réchappera pas, car ils 
sont trop nombreux à l’encercler. Cette vue déplut à nos barons qui se 
précipitèrent tous en criant : « Saint-Sépulcre ! », prêts à le défendre pour 
lui éviter la mort. 


XXXV 

La bataille fit rage pour secourir Enguerrand : que de lances brisées et 
d’écus mis en pièces ! Que de hauberts démaillés et de gorgerins en 
éclats ! Mille cinq cents païens y furent tués dont les âmes peuplèrent 
éternellement l’enfer. Hungier l’Allemand a dégainé son épée fourbie et 
va frapper Corbarel, le seigneur de Lutis dont il fend le crâne en deux. A 
cette vue, Garsion est saisi de crainte : il aimerait mieux être en haut dans 
la salle voûtée. Il fait faire demi-tour à son cheval pour se retirer, imité 
par les autres païens que voilà vaincus. 

Voici que les maris abandonnent leur femme et les amis leur amie, sans 
prendre congé : les Francs les contraignent à chercher refuge au cœur de 
la place. Tous les païens s’y rassemblent et la bataille fait rage. Du haut 
des tours, les Turcs, avec leurs arcs de corne courbés, accablent de traits 
nos gens. Mais le roi Tafur, furieux, arrive avec Pierre l’Ermite au poil 
grisonnant : dix mille braves ribauds les suivent. « Bohémond de Sicile, 
franc chevalier, et vous, Robert de Flandre, noble et valeureux comte, et 
vous aussi, barons bénis de Dieu, s’écrie-t-il assez haut pour être claire- 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VI 


125 


ment entendu, occupez-vous des Turcs qui sont restés dans la ville. 
Qu’aucun d’eux n’en réchappe ! Pour ceux qui tirent sur vous depuis le 
palais voûté, je vous les livrerai tous, morts ou vifs ! » Il fit beau voir 
alors les ribauds attaquer avec ardeur : ils projetaient d’énormes cailloux 
avec leurs frondes, enfonçaient les portes de leurs lourds maillets et grim- 
paient aux échelles en se mettant à couvert. Ils ont investi le palais par 
plus de trente lieux ; pas un ne recula devant les païens : seuls, les blessés 
et les morts renoncèrent. Ils s’emparent des murs, des palissades et des 
tours, y tuant quinze cents païens, et prenant leur plaisir avec les belles 
Sarrasines sans l’aveu de Jésus 1 le roi du ciel. Des Turcs, cependant, réus- 
sirent à s’échapper en passant par une porte dérobée et à gagner la tour 
maîtresse construite à même le roc. 


XXXVI 

Les gens du roi Tafur eurent une conduite digne de tout éloge : ils 
furent les premiers à entrer dans huit des tours maîtresses. Les autres 
n’étaient pas à la traîne et nos barons ne ménagent pas les Turcs. « Nous 
ne pouvons avoir bonne opinion de nous à voir ces fieffés coquins nous 
résister, dit le duc de Bouillon. J’aime mieux perdre la vie dans la mêlée 
plutôt que de les laisser maîtres de ce château. Saint-Sépulcre ! », s’écria- 
t-il pour faire se rallier les Français et, s’élançant sur les païens l’épée au 
clair, il alla en frapper le roi Briquemer sur son heaume dont le cercle 
d’or ne résista pas plus qu’un rameau d’olivier : voilà le païen fendu en 
deux jusqu’au cheval ! A cette vue, la colère saisit les païens, mais aucun 
n’ose plus affronter les Francs ; tous s’enfuient sans rémission. Certains 
avaient là une amie, une sœur ou une épouse que la peur de la mort les 
pousse à abandonner. Les chrétiens aimés et estimés de Dieu les poursui- 
vent jusqu’au maître château, jonchant la terre de blessés et de morts. Ah ! 
si vous aviez vu toutes ces belles païennes se tordant les mains et s’arra- 
chant les cheveux : « Flélas, Mahomet ! qu’attendez-vous pour nous 
aider ? » Pour protéger sa vie, Garsion s’enfuit jusqu’au sommet du 
donjon taillé dans le roc qui s’élevait aussi haut qu’une portée d’arbalète. 
Il se fiait dans la porte qu’il y a plus de mille ans, en vérité, les diables 
avaient fabriquée et installée. Ils avaient confié cette tâche à un de leurs 
artisans. Cerbère, qui était commis à la garde des portes infernales. Pour 
les Turcs qui chutent de toute la hauteur de la falaise, il n’y a plus rien à 
dire ni à faire : autant vaudrait tomber en enfer. 


I . Il s'agit de païennes (voir aussi ci-dessous, chant VII, laisse xvi). que Dieu avait inter- 
dit aux chrétiens de fréquenter. 



126 


LITTERATURE ET CROISADE 


XXXVII 

Le sommet où perchait le château de Garsion s’élevait à la hauteur 
d’une portée d’arc ; il était construit à même le roc sur un à-plat de pierre 
grise. À la porte d’Esquinart qu’avait bâtie Néron, le suppôt d’enfer, les 
escarpements de la falaise avaient servi de carrière pour construire le 
donjon. C’est de là que beaucoup de Turcs chutent tant ils s’y pressent en 
foule. La peur de la mort leur fait chercher un refuge. Mais quiconque 
tombe n’échappe pas à la mort : jamais plus on n’entendra parler de lui 
en ce monde. Garsion est là-haut dans sa demeure avec dix mille Turcs et 
Esclers. Le château ne manquait de rien ; on y avait entassé suffisamment 
d’armes de toutes sortes pour ne pas avoir à craindre les Français plus 
qu’un nouveau-né ; et il y a des voies sûres qui donnent accès tant à la 
ville qu’à la campagne. Que Dieu n’oublie pas les Français ! Les Turcs, 
eux, sont à l’abri. 

Les barons ratissèrent Antioche pour y chercher des vivres, mais ils en 
trouvèrent fort peu, car les Turcs les avaient rendus inconsommables 
avant de s’enfuir. « Pour l’amour de Dieu, dit le duc de Bouillon, n’ou- 
blions pas que nous avons laissé les blessés et les malades au camp avec 
tout un convoi de magnifiques tentes et une partie des bagages. — Vous 
avez raison, seigneur, dit Bohémond ; chargeons Robert de Normandie 
d’y aller avec le comte de Flandre et sa suite, ainsi que Hue de Saint-Pol 
au cœur de lion et l’évêque du Puy, notre aumônier. — La bénédiction de 
Dieu soit sur eux ! », répondent les barons. 


XXXVIII 

Les barons partirent aussitôt et eurent soin de ne pas s’attarder en route. 
Ils firent porter avec précaution jusqu’à Antioche tous les malades et les 
blessés. Puis ils chargèrent sur des charrettes les vivres et le reste des 
bagages. Armes et tentes furent acheminées dans la ville et on ensevelit 
en terre sainte les morts chrétiens, dont l’évêque du Puy recommanda les 
âmes à Dieu. 

Quand les Turcs les virent se livrer à ces activités, ils auraient bien 
tenté une sortie ; mais le courage leur manqua ; aussi les laissèrent-ils cir- 
culer en paix. « Cette armée de secours qui n’en finit pas d’arriver me 
rendra fou », dit Garsion. « Rassurez-vous, seigneur, fait Crucados, je 
vois un gros nuage au-dessus de la montagne. Je vous le dis, c’est l’armée 
qui arrive, semant la terreur : demain, avant midi, vous la verrez camper 
sous vos yeux. » Il disait vrai (Dieu l’anéantisse !), car les Turcs étaient 
déjà au val de l’Escoler et leur nombre s’élevait à dix fois cent mille. 
Cependant, nos nobles chrétiens — que Jésus les ait en sa garde ! — ont 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VII 


127 


débarrassé Antioche de tous les cadavres de Turcs qu’ils sont allés enter- 
rer hors les murs dans un charnier, recouverts de terre à cause de la puan- 
teur. Et ils ont tenu sur les fonts baptismaux beaucoup de belles païennes 
qui ont accepté de croire sincèrement dans le Seigneur Dieu et de l’adorer. 
De son côté, le Turc Dacien n’oublie pas ce à quoi il s’était engagé : il se 
fit baptiser par l’évêque en même temps que son fils bien-aimé. Les Fran- 
çais font chanter la messe dans les églises où l’on bénit et consacre le 
corps de Notre-Seigneur. Mais le répit ne dura guère et ils furent à 
nouveau à la peine, car les attaques des païens les eurent vite forcés à 
reprendre les armes. 


CHANT VII 
1 

La prise d’Antioche eut lieu un mercredi soir, et le lendemain, le 
convoi venu du camp entrait dans la ville. Mais les vivres et tout le néces- 
saire manquaient. De plus, les Turcs retranchés dans la citadelle ne lais- 
saient pas de répit aux chrétiens et leur causaient colère et peine, en 
effectuant de nuit des sorties en force qui faisaient beaucoup de morts ; la 
perte de leurs amis ne cessait pas d’éprouver les nôtres. 

[Il] 


Depuis qu’ils ont pris Antioche la grande, nos Français sont partagés 
entre peine et colère. Et voici qu’ils aperçoivent, s’élevant dans le ciel à 
contre-jour, un nuage de poussière que soulevait une troupe de chevaux 
au galop. « Ce doit être l’empereur qui nous amène du secours, disent les 
uns. — Mais non, disent les autres ; vous perdez la tête : c’est l’armée de 
Perse, celle des hommes de l’émir. » Ce sont eux qui ont vu juste, car les 
païens chevauchent, fiers et allègres, avec, à leur tête, leur chef Corbaran. 
Il a avec lui Arabes et Persans, Amoraves 1 et Popelicans 2 , Turcs et Mèdes 
(une race de guerriers) ainsi que ceux de Samaire et d’Agoiant (de fieffés 
orgueilleux, ceux-là), armés de leur seule épée affilée. Il faut savoir 
encore, ce qui peut étonner, que pour rien au monde ils ne voudraient 
charger leurs chevaux de lances, d’écus ni d’étendards : ils les font porter 
par un homme qui court à leurs côtés. Ceux qui galopent en tête de 


1 . Marocains, parfois aussi désignés comme habitants du royaume de « Lutis » (voir 
laisse ix). 

2. Tenue qui désigne les Manichéens. 



128 LITTÉRATURE ET CROISADE 

l’armée sont arrivés en vue du donjon d’Antioche. Ils font alors halte dans 
un défilé. Quand ces traîtres de mécréants se furent regroupés, Corbaran 
leur tint ce discours : « Que nos éclaireurs aillent engager le combat dans 
la cité ! Nous les suivrons sans précipitation. Si nous pouvons attirer 
dehors ces mécréants, nous les tuerons tous sans rémission. » 

[1V-V. Exploit et mort de Roger de Barneville.] 

VI 

Les Persans ont mis le siège devant Antioche. Or, un de leurs amis 
Turcs trouva, abandonnées dans un coin de lande, une lance et une vieille 
épée dont la lame était en fort mauvais état, toute cabossée et noircie de 
rouille ; quant au fourreau, il était à moitié pourri. Cela eut le don de faire 
rire Corbaran : « Dis-moi, frère, où as-tu déniché ces armes ? — Elles 
appartenaient à ces misérables vantards qui se sont emparés des places 
fortes de Romanie. — Eh bien ! dit Corbaran, je vous garantis qu’ils sont 
complètement fous s’ils pensent pouvoir conquérir le pays avec des armes 
pareilles. Par Mahomet qui me protège, c’est pour leur malheur qu’ils 
seront venus en Syrie, si Dieu me prête vie. » 


VII 

Ils ne prolongèrent pas davantage leur entretien et Corbaran fit appeler 
son chancelier qui était chargé d’écrire ses lettres et de les fermer de son 
sceau. « Dépêche-toi de prendre encre et parchemin. Allons, ne traîne 
pas ! Je veux faire savoir par lettre au pontife Caïphe — loué soit-il ! — 
et au roi Soudan, lequel nous doit protection, que ces misérables venus 
d’outre-mer sont dans Antioche, mais que nous les y tenons enfermés 
sans qu’ils puissent s’échapper. Lorsque je l’ai quitté, il m’a bien recom- 
mandé de leur arracher à tous les membres et la vie, et je vais m’y 
employer de mon mieux. Quant aux plus riches d’entre eux, si je peux les 
lui amener chargés de chaînes et s’il peut jeter en prison le frère du roi de 
France, le comte Hue le puîné, et se moquer de lui, pour s’amuser à son 
plaisir, en l’accablant de quolibets et d’insultes, voire le mettre à mort en 
lui faisant couper la tête, on le craindra d’autant plus. Il nous faut réduire 
en servage ceux qui veulent nous faire prisonniers et nous traiter en serfs. 
Et que, pendant ce temps, mon seigneur Soudan, à qui mon amitié ne doit 
pas manquer, se fasse saigner dans sa chambre et poser des ventouses 1 , 
qu’il se divertisse à chasser en rivière et s’occupe à engendrer des enfants 
qui le protégeront dans sa vieillesse si jamais les Français venaient pour 


I . Pratiques traditionnellement associées au Moyen Âge avec une vie tranquille et oisive. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VII 


129 


conquérir son royaume. » Voilà quels étaient les projets de Corbaran, et 
il n’en dit pas plus. Aussitôt après, d’après ce que j’ai entendu raconter, 
sa mère vint le trouver. 


VIII 

« Ecoutez-moi un peu, cher fils, dit la dame. Vous êtes mon réconfort 
et ma joie, l’objet de toutes mes pensées et de tout l’amour de mon cœur. 
Pendant que j’étais dans ma capitale, Olifeme, un messager est venu me 
prévenir que vous aviez été convoqué avec vos hommes pour aller vous 
battre contre les Français. Je suis vite venue voir si c’est vrai. — Comme 
vous le voyez, dame, puisque telle est la volonté du Soudan, notre sei- 
gneur légitime. — Voilà qui me crève le cœur, mon cher fils. Qui a eu le 
malheur de vous donner un si mauvais conseil ? Vous avez été bien mal 
avisé de ne pas m’en parler. Il n’est pas de dieu plus puissant que celui 
des Français : c’est ce qu’affirme l’Écriture et elle dit vrai. Vous ignorez 
l’étendue de son pouvoir, mon fils : si vous entrez en lutte avec lui, ce 
sera folie. Il a couvert de honte Pharaon en délivrant le peuple d’Israël : 
quand les Hébreux eurent traversé la mer Rouge sans pont ni gué, il noya 
le roi et tous ses barons. Il a détrôné le roi du Maroc, chassé de leurs terres 
Edom et Chanaan pour les donner à ses fidèles, protégeant et défendant 
si bien ces derniers qu’ils ont vaincu en bataille tous ceux, si nombreux 
fussent-ils, qui se sont opposés à eux. C’est ce peuple qui s’est levé en 
Occident et qui va conquérir les terres de nos pères. » Ces paroles rendi- 
rent Corbaran fou de colère. 


IX 

« N’insistez pas, dame, je suis décidé à me battre. — Voilàqui me fend 
le cœur, mon cher fils. Je sais que vous ne mourrez pas dans la bataille, 
mais qu’avant un an c’en sera fini de votre joie de vivre. Actuellement, 
vous êtes respecté à la cour de notre roi ; mais si vous êtes vaincu, on 
vous y méprisera. Si aimé que vous y ayez été, vous y serez encore plus 
déconsidéré et outragé. Vous avez avec vous Turcs et Marocains, Mèdes 
et Perses, Syriens et Lutis, tandis que les Français sont bien peu nom- 
breux. Si vous vous faites battre, de votre vie vous n’aurez plus jamais le 
courage d’affronter un adversaire un peu difficile. Semblable au lièvre 
qui fuit à travers champs devant les chiens qui lui aboient aux trousses et 
lui donnent la chasse, vous fuirez les épées fourbies des Francs. » A ces 
mots, Corbaran ne se connaît plus de colère. 



130 


LITTERATURE ET CROISADE 


X 

« Je crois, mon cher fils, que le jour est venu : il y a plus de cent ans 
que nos ancêtres ont prédit qu’un peuple viendrait de la terre des Aïeux 1 
et qu’il conquerrait ce royaume de vive force. Ce sera pure folie de votre 
part de vous opposer à eux. Depuis qu’on m’a appris que vous convoquiez 
vos païens, je me suis appliquée à connaître votre avenir : le plus souvent, 
la réponse a été que vous ne mourriez pas au combat, mais qu’avant un 
an je serai dans la douleur à cause de vous. Quant à Brohadas, je crains 
fort pour lui : les devins disent que sa fin est proche. — En voilà assez, 
dame : je ne renoncerais pas à les affronter, si j’en ai l’occasion, pourtout 
l’empire de l’Inde. » Ce discours effraya beaucoup la dame qui, après 
avoir demandé congé, s’en retourna d’où elle était venue. 


XI 

Après avoir pris congé, la dame s’en retourna dans son royaume, 
emportant avec elle tout ce qu’elle pouvait et considérant tout le reste 
comme perdu. Corbaran, lui, demeura avec ses barons. 

Mais revenons à Antioche et aux exploits de nos Francs. Enserrés étroi- 
tement dans l’enceinte, tous nos courageux barons endossent le haubert 
et attachent sur leur tête le heaume orné de pierreries. Tous les jours, 
devant la porte de la cité, ils affrontent les Turcs avec ardeur et en tuent 
un grand nombre ; de leur côté, ceux-ci blessent mortellement et tuent 
beaucoup des nôtres. Que Jésus, dans sa bonté, accueille leurs âmes ! 
Chaque nuit, ils montent la garde en selle sur leurs chevaux caparaçonnés. 
Quelles fatigues, quelles épreuves ils endurent ! On rapporte aussi — et 
c’est la pure vérité — qu’au bout de peu de temps les vivres se firent si 
rares que même les plus riches d’entre eux se retrouvèrent démunis. 


XII 

La disette accabla si bien les gens de Notre-Seigneur que même les 
plus riches manquèrent de nourriture ; les princes voyaient leurs forces 
diminuer et leur état se dégrader ; il en était de même pour les rapides 
destriers ; quant aux petites gens, poussés par la faim, ils arrachaient des 
plantes et les mangeaient sans même les faire cuire : feuilles, racines, ils 
ne faisaient pas de restes. Pour un petit pain, on aurait volontiers donné un 


1 . C’est ainsi que les Francs appellent leur pays : comme souvent, un point de vue « occi- 
dental » est prêté à un personnage « oriental ». 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VII 


131 


besant d’or fin. Quand on pouvait trouver une cuisse d’âne, on l’achetait 
soixante sous ; mais l’argent aussi étaitrareet, quand on en avait, on n’hé- 
sitait pas à marchander. On écorchait ânes, mulets et chevaux et on en 
faisait bouillir ou griller la chair pour la manger. Quant à la peau, on la 
posait sur un lit de braises, encore chargée des poils, et sergents et écuyers 
mangeaient le tout sans pain. Quand une mère voulait donner le sein à 
son enfant, elle s’apercevait que son lait était tari ; les yeux clos, le petit 1 
ne tardait pas à mourir de faim. C’est pour répandre notre foi et conquérir 
par leurs mérites le saint paradis que nos gens endurèrent toutes ces souf- 
frances. [...] 

Nombreux sont ceux qui, la nuit venue, s’enfuient pour se mettre en 
quête de pain : ils attachent des cordes en haut des créneaux et se laissent 
glisser jusqu’au sol, puis gagnent la mer où les marins qui gardaient les 
bateaux leur demandent des nouvelles de ces barons « qui servent le sei- 
gneur Dieu avec une loyauté sans faille. — Hélas ! répondent les fuyards, 
ils n’ont plus rien ; c’est la famine : ils sont tous voués à une mort sans 
recours. » Quand les marins savent ce qu’il en est, ils n’osent s’attarder 
davantage et gagnent la haute mer. 

Je voudrais maintenant, seigneurs, vous parler de ce noble guerrier, le 
comte Étienne. Dans l’armée, on le considérait comme un lâche parce 
que, avant que les nôtres aient pu se loger dans Antioche, la ville aux murs 
massifs, il avait été frappé d’un mal qui l’avait empêché de chevaucher et 
amené à rester reprendre des forces à l’abri d’un château. 


XIII 

Sa maladie l’avait beaucoup affaibli. Il séjourna un temps avec ses 
intimes dans un château dont il était le seigneur ; mais quand il eut repris 
des forces, il resta à ne rien faire. Les fuyards vinrent se plaindre à lui de 
ce que ses gens étaient réduits à la dernière extrémité, accablés qu’ils 
étaient par la faim et la soif. Il monta tout seul dans un poste de guet d’où 
il pouvait voir les murs et le donjon d’Antioche : Corbaran et son armée 
de Perse s’offrirent à ses yeux. Aussitôt, il s’en retourne là où il s’était 
logé, rassemble tout ce qui lui appartient et s’en va droit en direction de 
Constantinople la forte cité, sans plus se soucier des chevaliers de Dieu 
qui, de leur côté, pensaient qu’il ne les oublierait pas et leur enverrait des 
secours contre la gent détestée. Mais que Dieu le fils de sainte Marie leur 
vienne en aide car, le jour des Rameaux, ils seront toujours à les attendre. 
Comme l’aube se levait, il parvint au Loseignor 2 où il trouva l’empereur 
avec ses barons. L’appelant en conseil, il lui dit tranquillement : « Sei- 


1 . Le texte est ambigu : on peut aussi comprendre que c’est la mère qui meurt. 

2. Philomelium, aujourd’hui Akschet, non loin de Konieh. 



132 


LITTERATURE ET CROISADE 


gneur et légitime empereur, je dois vous dire que nos gens se sont 
emparés d’Antioche, cela est sûr, mais ceux qui sont dans la citadelle ne 
se privent pas de les assaillir, cependant que, hors les murs, il y a Corba- 
ran avec une armée gigantesque. Sachez aussi que la disette sévit dans la 
ville et qu'il n’y a pas ou peu de survivants. » Ces nouvelles ne réjouirent 
guère l’empereur et se répandirent très vite dans toute l’armée. 


XIV 

La nouvelle ne tarda guère à se répandre dans toute l’armée. Elle 
parvint aux oreilles d’un ami de Bohémond, un de ses intimes qu’on 
appelait Gui dans notre langue ; c’était un chevalier vaillant et redouté, 
que l’empereur tenait en grande affection pour ses hauts faits et toutes ses 
qualités. Son chagrin fut tel qu’il s’évanouit et tomba à terre. Revenu à 
lui, il se lamenta sur son malheur : « Hélas, Père de gloire, Jésus en 
majesté, c’étaient vos barons qui s’étaient rassemblés là, c’est pour vous 
qu’ils avaient quitté villes et châteaux, et vous avez permis qu’ils soient 
mis en déroute ! Hélas ! seigneur Bohémond, franc chevalier renommé, 
fleur de chevalerie, vous étiez sans égal pour la sagesse, la prouesse et 
la générosité, et les pauvres n’avaient pas de meilleur avocat que vous. 
Comment un Sarrasin a-t-il pu avoir l’audace de frapper celui qui brillait 
d’un tel éclat sous les armes ? Si vous êtes mort, je ne veux pas qu’on me 
dise vivant quand pourriront en terre votre bouche, votre nez, vos yeux, 
et tout votre visage avec son front et ses joues ! Hélas ! Dieu de gloire, 
qu’est devenue votre puissance ? Quelle tristesse et quelle douleur acca- 
blent mon cœur, si ce que dit cet homme est vrai ! Je ne sais plus à quoi 
me prendre. Comment le Saint-Sépulcre sera-t-il délivré ? Les païens 
pourront tenir tranquillement toutes leurs terres héréditaires. Seigneurs et 
nobles chevaliers qui pleurez de pitié, et vous, légitime empereur, écoutez 
ce que j’ai à vous dire. Je me refuse à croire que tous ces barons si puis- 
sants qui sont passés par ici aient pu être réduits à pareil état par quicon- 
que. S’ils avaient eu à combattre en champ de bataille l’armée des 
Sarrasins et celle, innombrable, des peuples d’Orient, avant d’être hon- 
teusement mis à mal et d’être vaincus ou tués, ils l’auraient fait payer cher 
à leurs adversaires à grands coups de leurs épées aiguisées. De plus, les 
nôtres occupaient les murs et les fossés ; ceux qui les ont tués ne doivent 
plus être fort nombreux. Seigneur et légitime empereur, si vous voulez 
m’écouter, il ne dépendra que de vous de prendre Antioche. Chevauchez 
hardiment, vous vaincrez les Turcs. Si les fidèles du Seigneur Dieu qui 
souffrit la Passion sur la croix ont été tués, vous donnerez une sépulture 
chrétienne à leurs corps et vous les vengerez. Quoi qu’en dise cet homme, 
sachez que c’est la peur de la défaite qui l’a fait fuir. » Malgré les dires 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VII 


133 


de Gui, l’empereur fit demi-tour 1 avec sa puissante baronnie et Gui lui- 
même l’accompagna, au comble de la tristesse : jamais vous ne verrez 
personne mener plus grand deuil. 


XV 

L’empereur s’en retourna en Romanie, mais, auparavant, il eut recours 
à une ruse de guerre : il fit le désert dans le pays des Agariens 2 , afin que 
les Turcs soient mis dans l’impossibilité de s’y ravitailler s’ils faisaient 
une expédition de ce côté. 

Je vais maintenant laisser là ces maudits Turcs et parler de nos gens de 
la Bonne Terre, qui sont en peine et en crainte dans Antioche, où la faim 
et la soif les accablent. Depuis vingt-cinq jours, il n’y a plus ni pain ni 
avoine. Si le Seigneur Dieu du monde les oublie, bientôt, ils seront tous 
morts. 

Il y avait dans Antioche une vieille église dédiée à la Vierge Marie. 
Pendant que son desservant dormait par une nuit tranquille, Jésus lui 
apparut, en haute compagnie, et le lieu fut tout illuminé de Sa beauté. 


XVI 

Le prêtre avait fini par s’endormir après avoir longuement prié le Tout- 
Puissant pour les nôtres. Jésus lui apparut trônant en majesté entre saint 
Pierre et saint Paul, avec la Vierge sa mère — et l’éclat de leur beauté 
aurait fait pâlir la lumière même du soleil un jour d’été. Notre-Seigneur 
appelle doucement le prêtre qui, en réponse, le salue jusqu’à terre et 
tombe à ses pieds : « Pitié, Seigneur, secours ton peuple, par ta bonté ! 
— Crois-tu que je ne les ai pas déjà aidés beaucoup ? dit Notre-Seigneur. 
Je leur ai fait prendre Nicée la forte cité, et si nombreux qu’aient été leurs 
ennemis, ils ont toujours eu le dessus sur eux. Je les ai rassasiés pendant 
qu’ils assiégeaient Antioche et ils ont pu s’emparer de la ville comme ils 
le voulaient. Quant aux maux qu’ils endurent à présent, c’est en punition 
de leur désobéissance : ils ont fait l’œuvre de chair avec des Sarrasines, 
des païennes, passant les nuits avec elles, sans tenir compte — les 
fous ! — de l’interdiction que je leur en avais faite. » A ces mots, Notre- 
Dame, n’écoutant que sa pitié, tombe aux pieds de Jésus ainsi que saint 
Pierre et saint Paul, l’aimé de Dieu. 


1 . L’empereur renonça en effet à secourir les croisés. 

2. Ce terme ne peut désigner ici que le pays des Sarrasins. 



134 


LITTERATURE ET CROISADE 


XVII 

La mère de Dieu s’est jetée aux pieds de son fils, suppliant tendrement 
celui qu’elle a élevé d’avoir pitié de son peuple et de lui venir en aide. 
« Seigneur, dit saint Pierre, je vous en prie du fond du cœur ! Ils m’ont 
rendu un fier service en me restituant l’église qui m’avait été consacrée 
et que Turcs et Arabes détenaient depuis si longtemps en leur pouvoir. 
Anges et apôtres en sont dans la liesse ; tous se réjouissent pour moi. » 
Dans sa bienveillance, Notre-Seigneur écouta leurs prières avec faveur : 
« Va trouver mon peuple, dit-il avec douceur au prêtre, et dis-leur de ma 
part qu’ils n’oublient pas les fautes qu’ils ont commises et qu’ils les 
avouent en confession : alors, dans un délai de cinq jours, ils seront 
exaucés et on viendra à leur secours. » Après avoir ainsi parlé, il disparut, 
remontant au paradis d’où il était venu. Le prêtre, lui, resta où il était, au 
comble de la joie de ce qu’il avait vu et entendu, et en rendant grâce au 
Dieu de vérité. Le matin quand il fit clair, il se leva. 


XVIII 

Il fait clairet le soleil brille. Turcs et Marocains s’arment en toute hâte 
et courent à la porte fortifiée par les soins des nôtres, bien décidés à leur 
infliger des pertes. Trompettes et cors d’airain retentissent tandis que 
l’ennemi couvre nos gens de quolibets et d’insultes : « Vous n’en réchap- 
perez pas, fils de putes ! » crient-ils. Avertis par le bruit, nos barons vont 
s’armer et ouvrent la porte. Des deux côtés, les traits se mettent à 
pleuvoir. 

On m’a raconté que c’est vers l’heure de tierce que le prêtre arriva, 
pleurant et criant : « Arrêtez, nobles chevaliers ! Venez entendre ce que 
j’ai à vous dire ! » À ces mots, les barons font fermer la porte et tous se 
rassemblent autour de lui : « Ecoutez-moi, s’il vous plaît ! Je vous parle 
au nom de Jésus de gloire : cette nuit, sachez-le. Dieu m’est apparu et m’a 
dit ce que je vais vous répéter. Confessez vos fautes aux prêtres et gardez- 
vous de retomber dans les mêmes péchés. Avant huit jours. Sa grâce illu- 
minera vos cœurs. Si vous ne me croyez pas, je suis prêt à me soumettre 
à n’importe quelle épreuve judiciaire. » Aÿmer, l’évêque du Puy, lui fit 
présenter les reliques et jurer qu’il disait la vérité. Quant à Pierre l’Ermite, 
il parla aux barons pour confirmer ce que le prêtre avait dit. Voici le dis- 
cours qu’il leur tint. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VII 


135 


XIX 

« Prêtez-moi un peu attention, seigneurs. Avant que vous n’ayez pris 
cette ville, comme je dormais dans mon lit, là-dehors au milieu des prés, 
un homme, très beau, m ’apparut : son nom de baptême était saint André 1 : 
“Écoutez-moi, ami, me dit-il. Quand vous serez entré dans Antioche, 
vous irez droit à l’église dédiée à saint Pierre, le céleste portier ; creusez 
au pied du mur de droite et vous y trouverez la lance dont Dieu fut frappé 
quand il fut supplicié sur la croix.” Puis, ayant ainsi parlé, il disparut. Le 
lendemain matin, après m’être levé, je crus avoir rêvé. Beaucoup de 
temps a passé depuis. Or, la nuit dernière, saint André m’est à nouveau 
apparu et m’a fait voir l’endroit exact où vous trouverez la lance. Venez, 
s’il vous plaît, je vais vous le montrer. Mais le saint a ajouté que vous 
deviez tous faire une confession sincère, et que cela se retournerait contre 
vous si vous ne le croyiez pas. Dans toutes les batailles livrées en l’hon- 
neur de Dieu, si vous portez la lance, vous serez vainqueurs. Si vous ne 
me faites pas confiance, je suis prêt à me soumettre à n’importe quelle 
épreuve judiciaire, par le fer ou l’eau selon ce que vous déciderez. — Que 
Dieu en soit adoré, mon ami », dit l’évêque. Pierre montre le chemin, 
l’évêque marchant à ses côtés, et tous les barons les suivent ; il les mena 
aussi facilement que si ç’avait été son heu de naissance à un endroit qu’il 
leur désigna en leur disant de creuser là et qu’il voulait bien être brûlé vif 
si on n’y trouvait pas la lance. Douze ouvriers munis de solides pics 
pointus se mirent à la tâche et on trouva l’étui où la lance était couchée à 
l’heure de vêpres. Quand on l’eut sortie de terre, tous les gens d’église 
allèrent célébrer un service solennel. 


XX 

La découverte de la lance les exalta tous : d’une seule voix, ils jurèrent 
de ne jamais fuir un champ de bataille pour épargner leur vie et de ne pas 
s’arrêter avant de s’être emparés de Jérusalem — si Jésus le leur accor- 
dait — et d’être arrivés au Saint-Sépulcre. Ce serment mit les pauvres au 
comble de la joie. « Voilà un engagement de pris qui est bel et bon, se 
disaient-ils les uns aux autres. Grâces en soient rendues à Dieu le maître 
du monde ! » La nuit suivante, selon la chronique, un orage venu de 
l’ouest s’abattit avec une violence effroyable sur l’armée des chrétiens. 
Les nôtres prirent peur, mais les païens encore plus, car c’est sur eux que 
la foudre tomba et ils ne voulurent pas rester là davantage. Les plus sages 
s’affligèrent de ce qui était arrivé et seraient volontiers repartis en Orient, 


1 . Sa canonisation est évidemment anticipée. 



136 


LITTERATURE ET CROISADE 


mais l’avis des fous l’emporta : ils furent plus nombreux à refuser de faire 
demi-tour. Tous s’installent dans la citadelle sans difficulté et, de là, 
commencent de mener des assauts répétés contre les nôtres. 


XXI 

L’armée de Corbaran, ce ramassis de traîtres, s’installe à sa volonté 
dans la citadelle d’où ils envoient force corps de troupes affronter les 
nôtres. Quand les uns sont fatigués, d’autres s’avancent en rangs serrés 
bien alignés tandis que nos gens n’ont personne pour les relayer. C’est 
pourquoi nos barons eurent l’idée d’élever un mur entre leurs ennemis et 
eux pour pouvoir mieux se défendre quand ils seraient en difficulté. 

Lors d’un de leurs affrontements, les nôtres leur donnèrent la chasse 
jusqu’à une tour où ils voulurent se réfugier et en chassèrent — les perfi- 
des ! — trois hommes à nous. Deux d’entre eux, dès l’abord grièvement 
blessés, eurent la tête tranchée quand ils voulurent sortir ; quant au troi- 
sième, forcé de monter à l’étage, il se défendit jusqu’au bout, mais lui 
aussi finit par être décapité. Le bon duc Bohémond, que cela affligea, 
aurait bien voulu venir à son secours, mais la faim avait trop affaibli ses 
hommes. Il dut se contenter d’allumer lui-même un feu dans un vieux 
palais mitoyen de la tour. Le vent attisant le brasier, les coquins ne purent 
y tenir longtemps. Mais le diable, lui aussi, se mit de la partie : commencé 
aux environs de tierce, l’incendie se propagea jusqu’à minuit dans la 
bonne cité ; il y eut, sans mentir, deux mille édifices, tant maisons 
qu’églises, de brûlés, avant qu’il ne s’éteigne. Les nôtres en furent saisis 
de crainte et de tristesse à cause des églises. 


XXII 

Les nôtres étaient partagés entre colère et tristesse : « Tout va de mal 
en pis. Nous ne pouvons pas continuer ainsi ; tous les pauvres meurent 
déjà de faim. — Seigneurs, leur dit l’évêque, d’après moi, voici ce qu’il 
faut faire : envoyez dire à Corbaran (que Dieu le maudisse !) que ce 
royaume est nôtre 1 parce qu’il nous a appartenu avant que ses gens ne 
s’en soient emparés par la force : nous sommes donc venus reprendre ce 
qui est à nous. Nous sommes prêts à faire la preuve qu’il n’a sur lui aucun 
droit, par combat à vingt comme à dix chevaliers, ou à un seul (un coura- 
geux champion !). S’il dit non, nous nous y prendrons autrement : nous 


I . Comment entendre ce possessif? « Nous » désigne-t-il les chrétiens ou les croisés ? 
Ceux-ci ont, on l'a vu, tendance à oublier la seigneurie longtemps exercée par Byzance sur 
le pays. 



LA CHANSON D'ANTIOCHE — CHANT VII 


137 


avons bien entendu le mandement de Dieu et nous détenons — nous en 
sommes sûrs — la lance, instrument de son supplice et de la mort qu’il 
a soufferte pour nous. Nous sommes tous ses fils et nous le vengerons. 
— Malheur à qui n’est pas d’accord », répondent les barons. 


XXIII 

Les nobles guerriers approuvent la proposition et se demandent qui ils 
vont pouvoir envoyer. Personne ne voulait y aller sauf Pierre l’Ermite 1 , 
qui fut le premier à prendre la parole : « Seigneurs, dit-il aux princes, si 
vous le voulez, je me chargerai de votre message pour l’honneur de Dieu. 
J’accepte d’avance d’y perdre la vie, car j’en serai récompensé au Juge- 
ment dernier. » Il y avait là, aussi, au milieu des barons, un chevalier du 
nom d’Herluin qui eut un comportement au-dessus de tout éloge : « Sei- 
gneurs, dit-il aux princes, j’ai une demande à vous présenter : je veux 
accompagner le seigneur Pierre. — Soyez-en remercié, font les barons. 
Si, grâce à vous, nous réussissons, vous serez notre ami à la vie, à la mort. 
Vous emmènerez avec vous un de nos interprètes qui connaisse bien la 
langue. Faites vite, fils de vrai chevalier ! » Les messagers partent en 
toute hâte. Tous trois quittent la ville après que l’évêque du Puy a tracé 
sur eux le signe de la croix et s’en vont débattre avec Corbaran de ses 
droits sur le royaume. 


XXIV 

Les messagers partent de la bonne cité, somptueusement habillés et 
chaussés. Pierre monte un âne portant une selle d’apparat, les deux autres 
des mulets qui marchent docilement à l’amble. Ils vont d’une traite 
jusqu’à la tente de Corbaran. 

Celui-ci trônait sur un siège doré, les jambes croisées, l’air fier, entouré 
de la plupart de ses barons. Il était vêtu à la façon des gens de son pays 
et, à le voir, on reconnaissait un seigneur, maître de vastes terres. Nos 
messagers s’arrêtent sans le saluer ni s’incliner devant lui, ce qui indigna 
fort les Turcs qui se trouvaient dans la tente ; s’il ne s’était agi de messa- 
gers, ils les auraient tués sur l’heure. C’est le seigneur Pierre l’Ermite qui 
fut leur porte-parole : « Corbaran, écoute ce que te font dire les Francs. 
Ils ont grande honte et grande peine de ce que tu as osé marcher contre 
eux les armes à la main. Les dieux auxquels tu voues un culte fidèle se 
sont cruellement moqués de toi. Nos barons affirment, preuves à l’appui, 


I . Peu auparavant, il avait tenté de fuir la ville affamée — ce que la chanson ne dit pas. 
On peut donc douter qu’il se soit ainsi désigné lui-même ; mais qu’il l’ait été prouve le 
prestige qu’il avait gardé. 



138 LITTÉRATURE ET CROISADE 

que ce royaume est leur parce qu’il leur a appartenu avant toi, et que vos 
gens l’ont méchamment usurpé sur eux par la force. C’est pourquoi ils 
sont venus réclamer leur héritage et ils sont prêts à se battre pour défendre 
leur droit, là, dans le pré, à vingt ou à dix, ou à un seul — et hardi ! — 
champion : le vaincu s’en retournera dans son pays ainsi que tous ceux 
de sa religion. » À ces mots, Corbaran éclate de rire. 


XXV 

À ces mots, Corbaran ne peut s’empêcher de rire : « Que voilà des gens 
sensés et astucieux ! Et quelle bizarre rêverie me mandent-ils là ! D’après 
eux, ce royaume est leur parce qu’il a appartenu à leurs ancêtres, et ils 
sont prêts à en faire la preuve par combat à jour fixé, à vingt ou dix, dans 
ce pré, ou à un seul champion, si nous en sommes d’accord ! Ils vou- 
draient donc en être tous quittes au prix de la vie d’un seul d’entre eux ! 
Mais par la foi qui a toujours été la mienne, autant vaut une alise ! Ils ne 
s’en tireront pas comme ça : ils devront tous mourir ou passer en mon 
pouvoir. Mieux, s’ils acceptent de renier leur maudite foi, je donnerai de 
vastes domaines aux grands seigneurs et les pauvres auront de quoi 
manger à leur faim. Je ferai présent d’un mulet de Syrie à ceux qui sont à 
pied et je les accompagnerai à Jérusalem. Ils seront assurés de ma bien- 
veillance et de mon amitié : je leur laisse même la seigneurie sur tout ce 
royaume. — Malheur à moi si j’accepte », répond fièrement Herluin. 


XXVI 

Herluin est tout près d’éclater de douleur et de colère : « Vous ne savez 
pas ce que vous dites, répond-il à Corbaran ; vous êtes un méchant fou et 
un perfide. Si vous saviez quel péché c’est que de renier Jésus le maître 
du monde, sa chère mère et ses saints, vous n’empuantiriez pas votre 
bouche de telles paroles. Avant la fin de la semaine, si je sais compter, 
vous pourrez voir de vos yeux tant de jeunes et valeureux chevaliers, tant 
de heaumes et de cottes de mailles, tant de riches armures qu’il vous 
faudra avoir le cœur bien ferme pour n’en être pas ébranlé. Par l’or de 
Bénévent, vous ne resterez pas à attendre leurs coups, ou vous serez tous 
tués, dans la douleur et le tourment. » Devant cette cruelle évocation, Cor- 
baran jure par ses dieux que, s’il n’avait affaire à un messager, il le ferait 
pendre sur l’heure. À ces mots, Herluin ne s’attarde pas davantage et les 
trois hommes se dépêchent de quitter la tente. 


[XXVII] 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VII 


139 


XXVIII 

Sans attendre le retour des messagers dans Antioche, les barons fran- 
çais ont chargé Robert de Flandre de trouver les cent, les soixante ou les 
vingt combattants dont on aurait besoin ; mais il y avait tant de volontai- 
res qu’on n’avait jamais vu autant d’hommes se proposer : tous préfèrent 
la bataille au profit. Finalement, pour le combat à un contre un, on choisit, 
pour sa prouesse et sa bravoure, Godefroy de Bouillon qui était apparenté 
à Charlemagne. Quand le duc de Normandie l’apprit, furieux, il regagna 
sa tente et commença de faire seller ses chevaux : « Que voulez-vous 
faire, seigneur ? s’enquit Fouchier d’Alençon. — Sur ma foi, je m’en 
retourne au pays. Ne suis-je pas descendant de Renaud le fils d’ Aymon 1 
à qui jamais chevalier ne put faire vider les étriers ? C’est moi qui aurais 
dû être choisi : où y a-t-il eu bataille à laquelle je n’aie pas participé ? Je 
considère comme une honte de m’être vu préférer quelqu’un d’autre. Le 
duc n’a jamais eu parent qui vaille ; il n’aurait pas dû avoir une telle pré- 
tention. — Calmez-vous, seigneur, font les barons. Par Dieu le créateur, 
il est de haute naissance 2 et vous connaissez son histoire. C’est un cygne 
qui a conduit son aïeul jusqu’à la plage de Nimègue où il a abordé au pied 
du maître donjon, tout seul dans un bateau sans rames ; il était bien 
chaussé et portait un vêtement de duvet ; ses cheveux brillaient plus que 
plumes de paon. L’empereur l’a retenu à son service tout en lui promet- 
tant de le laisser partir quand il voudrait. Puis il l’a marié à une femme du 
pays, une de ses parentes qui était cousine du duc Bégon, et lui a donné 
en fief une bonne terre fertile, celle de Bouillon. Après quoi, le duc est 
devenu son porte-enseigne et le commandant en chef de son armée, et il 
l’a bien et fidèlement servi jusqu’au retour du cygne. Quand ce temps fut 
venu, l’animal remmena le guerrier sur un petit bateau qui voguait sur la 
mer salée sans voile ni pilote. Et tous les présents du souverain fùrent 
impuissants à retenir le duc, pour le plus grand chagrin de la maisonnée 
qui ne devait jamais plus entendre parler de lui. Une fille lui était née au 
château de Bouillon, et c’est d’elle que descend Godefroy. Nous l’avons 
choisi, car il a le cœur d’un brave et il s’y entend à s’escrimer de l’écu et 
du bâton. Lorsqu’il se tient en armes sur son destrier de Gascogne, on se 
ridiculiserait à chercher plus capable que lui. A pied comme à cheval, 
c’est un champion tout désigné. — Sur ma tête, dit le duc, vous avez la 
langue bien pendue : dans toute l’armée, il n’y a pas de clerc qui sache 
mieux prêcher. » 


1 . Les héros de chansons de geste (ici, il s’agit de Renaud de Montauban, protagoniste 
des Quatre Fils Aymon) sont perçus comme des personnes réelles. 

2. Il était apparenté à Charlemagne. 



140 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XXIX 

Quand le duc de Bouillon fut averti que Robert de Normandie voulait 
s’en aller, il se rendit à son cantonnement en belle compagnie. Dès qu’il 
l’aperçut, il descendit de son mulet syrien et le salua humblement : 
« Noble comte Robert, courageux comme vous l’êtes, vous valez mieux 
que moi, je le reconnais. N’ayez ni rancune, ni jalousie à cause de la 
bataille : je vous l’abandonne tout bonnement ; m’obstiner serait folie. 
Elle ne pourrait pas revenir à meilleur chevalier que vous, car vous n’avez 
pas de rival d’ici jusqu’en Hongrie. Je suis d’accord avec vous sans 
arrière-pensée, mais ce sont les chrétiens qui m’avaient choisi. » Quand 
le comte entend les humbles paroles de Godefroy, il s’avance pour le 
remercier : « Par sainte Marie, lui dit-il calmement, vous vous battrez, 
mais je serai à vos côtés pour vous aider à confondre la vile engeance de 
nos ennemis. » Sur ces entrefaites, voici qu’arrive l’Ermite sur son âne de 
Hongrie ; il est très pressé de les mettre au courant. 


XXX 

« Écoutez-moi, seigneurs. Corbaran pense que vous êtes en train de 
mourir de faim. Il m’a dit publiquement, en orgueilleux qu’il est, qu’il 
était inutile que vous cherchiez à en découdre parce que vous serez inca- 
pables de blesser fût-ce l’un des siens. Il a l’intention de vous faire tous 
prisonniers avant ce soir et de vous faire brûler ou démembrer, sauf les 
plus riches qu’il emmènera en captivité chargés de chaînes. — Il faut nous 
battre, fait Tancrède. — Par Dieu, attendez un moment, lui répond Bohé- 
mond ; je veux d’abord consulter les petites gens qui sont épuisés de 
fatigue et savoir s’ils sont d’accord ou non. » On s’entendit sur ce point 
et, le soir venu, les barons regagnèrent leur cantonnement. Le lendemain 
au lever du soleil, Bohémond monta sur son destrier et parcourut en long 
et en large le camp des vilains et des bourgeois. « Battez-vous, seigneur, 
lui crie-t-on de tous côtés. Nous aimons mieux nous faire tuer, là-dehors 
dans ces prés, que de rester ici à mourir de faim comme vous le voyez. 
— C’est vendredi qu’aura lieu la bataille, répond Bohémond, et vous la 
livrerez au nom de ce Seigneur qui souffrit sur la croix. — Dieu en soit 
adoré ! », s’écrient-ils d’une seule voix. Sur ce, il s’en retourna auprès 
des barons qui l’interrogèrent. « Écoutez-moi un peu, leur dit-il. J’ai ras- 
semblé la foule des petites gens et je les ai sondés pour être sûr qu’ils 
voulaient se battre ; après quoi, je leur ai dit que ce serait pour vendredi. 
Que chacun de vous s’apprête donc car, pour l’or de vingt cités, on ne 
pourra pas remettre à plus tard. — Tant mieux donc, répondent-ils d’une 
seule voix. Plût à Dieu que ce jour fût déjà là ! — Écoutez-moi, seigneurs. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VII 


141 


dit l’évêque. Je vous prie, pour l'amour de Dieu, de jeûner pendant ces 
trois jours, de visiter les églises en chemise et pieds nus et de ne pas 
oublier de faire de larges aumônes. Que celui qui a des réserves de vivres 
les remette aux pauvres afin que, dans Sa gloire, le seigneur Dieu vous 
prenne en pitié et soit, ce jour, votre soutien et votre garant ! — Qu’il en 
soit ainsi ! », répondent-ils. 

Durant ces trois jours, on fait comme si l’abondance régnait : pauvres 
et riches mangèrent à leur faim. On astiqua les cottes de mailles et on les 
roula dans le son, on fit reluire les heaumes, on changea les courroies des 
écus, on fourbit les épées : chacun fit son possible pour s’équiper au 
mieux et être prêt à se défendre. Un espion alla prévenir l’armée païenne 
que nos barons étaient affamés et que la disette était telle qu’ils man- 
geaient les chevaux de somme ; la nouvelle rassura fort l’ennemi. Corba- 
ran fit jeter l’homme en prison en menaçant de le faire décapiter s’il avait 
menti. De plus, tout en se préparant, il réfléchit et fit venir Amédélis, à 
qui il ordonna de s’introduire dans Antioche pour observer le comporte- 
ment des Français et de revenir au matin. « J’y vais de ce pas », dit 
l’homme, qui partit aussitôt et réussit en se dissimulant à franchir la porte 
de la ville. Il passa la nuit à l’abri d’un vieux fossé à épier les Français 
aguerris : il vit les hauberts, les heaumes, les écus à bosse, les palefrois 
et les destriers bien nourris et dispos, l’apparat des barons et des grands 
seigneurs ; il entendit ces derniers établir le plan de bataille, regrouper les 
chevaliers armés en fiers bataillons et dire lesquels seraient à l’avant- 
garde, au centre et sur les ailes. Après quoi, dès qu’il le put, il regagna 
l’armée pour rapporter ce qu’il avait vu. 

[XXXI] 


XXXII 

Corbaran se leva, interpellant Amédélis : « Dis-moi ce qu’il en est de 
ces chiens qui crèvent de faim : se rendront-ils si je les attaque ? — Sur 
ma foi, seigneur, dit l’Arabe, je n’ai jamais vu si beaux hommes, à l’air 
si preux et hardi, ni de chevaux et d’armes en aussi bon état. Vous pouvez 
vous attendre à une fière bataille jusqu’à ce soir vêpres, car je les ai vus 
rangés en bon ordre et désireux d’en découdre. — Tu n’es qu’un couard, 
mon ami, réplique Corbaran. Quand je t’ai amené de Perse avec moi, je 
croyais que tu étais un chevalier aguerri. Sur ta foi et ton dieu, garde-toi 
désormais de te donner pour tel. — Vous verrez ce qu’il en est avant la 
fin du jour, je vous en donne ma parole. » 



142 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XXXIII 

Ce fut le vendredi, une fois l’aube venue, quand la lumière du soleil 
brilla sur tout le pays. Toutes les portes étaient encore fermées dans 
Antioche. La bonne gent renommée de France, de Lorraine et d’autres 
contrées se lève par la ville. L’évêque du Puy chante la messe et tous 
l’écoutent avec piété. Combien d’hommes on vit là se confesser, battant 
leur coulpe pour Notre-Seigneur et pleurant d’amour et de pitié, car ils 
ne pensaient pas vivre jusqu’au soir. Après s’être signés, ils s’écrièrtnt : 
« Saint-Sépulcre ! » et retournèrent dans les maisons pour s’armer. Que 
de cuirasses endossées, de heaumes attachés et d’épées ceintes, que de 
chevaux gris à la croupe ronde ! Tous se rassemblent au centre d’Antio- 
che et se répartissent en bataillons qui se mettent en rangs dans l’ordre 
fixé pour le combat, là-dehors dans les prés. 

Ecoutez donc maintenant une chanson illustrée par les exploits qu’elle 
rapporte ! Je ne le dis pas dans l’intention de vous demander de l’argent, 
bonnes gens de renom. Si cette fière chanson ne vous satisfait pas, ne 
restez pas à l’écouter et passez votre chemin. Mais il faut garder le souve- 
nir de cette prouesse car on ne reverra plus de tels faits de chevalerie. 


CHANT VIII 

I 

L’évêque du Puy était un homme à la fois vaillant, éloquent et tout 
dévoué au service de Dieu. Depuis l’entrée de l’armée en pays étranger, 
il n’avait jamais porté les armes, si graves qu’aient été les circonstances. 
Mais il ne va pas refuser de le faire pour cette bataille décisive. Après 
avoir dit la messe, il sort de l’église et se dépêche de rentrer à la maison 
où il était logé pour échanger ses habits liturgiques contre un magnifique 
équipement de guerre. Il revêt une cotte de mailles aux pans dorés et y 
lace un heaume garni de pierreries. On lui attache des éperons d’or aux 
pieds, il ceint l’épée à son côté gauche. Le destrier gris qu’on lui amène 
et sur lequel il monte en selle par l’étrier gauche vaut plus de cent livres 
en pièces de monnaie. L’écu au cou, une étole jetée sur ses épaules, en 
main une lance à la hampe roide sommée d’une enseigne portant deux 
dragons, il éperonne son cheval qui bondit sous lui de trente pieds en 
avant. Il s’avance vers les Français et les salue. Le bon duc de Bouillon 
va à sa rencontre : « D’où venez-vous, chevalier ? J’ignore qui vous êtes 
pour arborer ces dragons. Je ne comprends pas : je ne vous ai jamais vu 
dans l’armée. — Je suis votre évêque affectionné, seigneur, celui qui ne 



LA CHANSON D'ANTIOCHE — CHANT VIII 


143 


vous a jamais donné que de bons conseils. Vous savez qu’en ce jour vous 
allez combattre. Souvenez-vous que Dieu a souffert sur la croix. Vous 
gagnerez aujourd’hui avoir et richesses, sauf si vos péchés mortels vous 
en empêchent. Pensez surtout à frapper de beaux coups ! Vous verrez se 
battre à vos côtés les anges emplumés que la Majesté divine vous enverra. 
Quant à ceux qui mourront, leur sort sera heureux puisqu’ils trôneront 
parmi les martyrs. » Ces paroles émurent nos gens qui tendirent, tous, 
leurs bras vers le ciel. « Je dois vous dire, seigneur, fit le duc, que je suis 
plus content de vous voir ainsi armé que si un renfort de mille chevaliers 
prêts au combat venait de nous arriver là dans ces prés. » 


II 

Quand l’évêque du Puy, qui était chargé de la prédication, vit les 
barons rassemblés autour de lui, il les interpella l'un après l’autre par leur 
nom : « Venez, seigneur Robert le Frison et prenez la lance que nous 
avons trouvée : vous la porterez au nom de ce Seigneur que nous devons 
servir. — Vous parlez en vain : je ne la porterais pas, même si on devait 
me donner Soissons en échange. J’ai plus envie de me battre contre les 
infidèles qui, je le vois, couvrent monts et vallées. Mes Flamands m’ac- 
compagneront ; nous serons plus de dix mille sur nos destriers gascons. Je 
frapperai tant de coups avec mon épée au pommeau d’or que ma pelisse 
d’hermine en sera tout ensanglantée. » 


III 

L’évêque répond au refus solennel du comte en s’adressant à Robert 
de Normandie : « Je veux que vous portiez cette lance, au nom de ce Sei- 
gneur que nous devons adorer et qui souffrit pour nous sur la sainte Croix. 
On déposa son corps dans un sépulcre que l’on fit garder ; mais il ressus- 
cita le troisième jour — c’était assez y rester — et descendit en enfer 
dont il brisa la porte pour libérer ses fidèles qui y étaient emprisonnés. 

- N’insistez pas, répondit Robert ; je ne la porterais pas pour l’or de cent 
cités. J’ai plus envie de me battre et d’assommer sous mes coups cette 
sale engeance. Que Dieu les anéantisse ! Je veux emmener avec moi les 
gens de mon pays et je frapperai tant de mon épée d’acier brillant qu’elle 
sera toute tachée de sang. Ce coquin de Corbaran qui est à leur tête et le 
Rouge-Lion n’auront pas de quoi se vanter. » 



144 


LITTERATURE ET CROISADE 


IV 

Quand l’évêque comprend que Robert de Normandie n’acceptera à 
aucun prix de porter la lance, il s’adresse sur le ton de la prière au bon 
duc de Bouillon dont le visage respire la hardiesse : « Portez la lance, 
seigneur, au nom de sainte Marie ! — Je ne le ferais pas, même si on me 
donnait tout l’or de Russie. J’aurai à mes côtés Lorrains et Frisons et je 
frapperai si bien de l’épée fourbie qu’elle sera toute noircie de sang, lame 
et poignée ! » 


V 

Quand le bon évêque du Puy comprend que le duc de Bouillon n’a nul- 
lement l’intention de se charger de la lance, il se dépêche d’interpeller 
Tancrède et le prie courtoisement de la porter au nom du Seigneur maître 
du monde. « Vous perdez votre temps, car je ne le ferais pas pour l’or du 
Bénévent. J’ai plus envie de me battre contre ces gens qui ne cessent de 
nous attaquer. J’aurai avec moi beaucoup de jeunes guerriers : nous 
serons plus de dix mille, je crois. Si ce coquin de Corbaran qui nous attend 
là-dehors et le Rouge-Lion osent m’affronter, toute leur valeur ne les 
mettra pas à l’abri de mes coups. » 


VI 

Quand l’évêque entend les excuses de Tancrède — pour personne au 
monde il ne porterait la lance — , il se tourne vers le marquis Bohémond : 
« Venez, noble chevalier sans reproche, vous porterez la lance du divin 
Jésus qui est mort sur la croix pour nos péchés. — Inutile d’en parler, je 
ne le ferais pas, même si on me donnait Paris. J’ai plus envie de me battre 
contre ces Arabes dont je vois les landes et les monts couverts. J’aurai 
avec moi ceux du Mont-Cenis, les Lombards, les Toscans et tous mes 
nobles vassaux. Je frapperai si bien de mon épée fourbie qu’elle sera noire 
du sang ennemi jusqu’au pommeau. » 


VII 

Quand l’évêque entend Bohémond affirmer hautement qu’il refuse de 
prendre la lance, il appelle Hue le puîné, un noble guerrier : « Venez, 
seigneur ! Je veux vous prier, pour Dieu, de porter la lance en bataille, au 
nom de ce Seigneur qui gouverne le monde. — Pas question, fait le 
comte, même pour tout l’or de Montpellier. Ce que je ferai pour l’honneur 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII 


145 


de Dieu, c’est de frapper le premier coup. Inutile de continuer : vous ne 
trouverez personne qui veuille la prendre. » 


VIII 

« Vous avez grand tort, ajoute le comte Hue, de nous demander de 
porter cette lance. Ce n’est pas à nous de le faire, mais à vous qui avez 
été ordonné prêtre et évêque. Nous, nous sommes des chevaliers, tous 
renommés. Notre tâche est d’engager la bataille et de la gagner. Vous, 
vous marcherez devant nous sur votre destrier caparaçonné et vous porte- 
rez la lance dont Dieu fut frappé à grande douleur sur la sainte Croix ; 
nous vous ouvrirons la voie avec nos épées aiguisées, et tous ceux que 
nous frapperons seront bien près d’y perdre la tête ! Si ce coquin de Cor- 
baran qui les a amenés là et si le Rouge-Lion osent s’en prendre à nous, 
tout fiers qu’ils sont, ils n’échapperont pas à nos coups. — Comme vous 
voulez, seigneurs, fait l’évêque. » 


IX 

« Ecoutez-moi, poursuit-il. Je porterai la lance puisqu’on me la confie. 
Mais si nous quittons tous l’enceinte, le fameux émir Garsion d’Antioche 
qui occupe le donjon aura vite fait de mettre la ville à feu et à sang avec 
sa gent maudite, et de tuer nos malades et nos blessés : ce serait une perte 
irréparable pour nous. C’est pourquoi je proposerai, si vous en êtes d’ac- 
cord, qu’un de nous reste dans la cité, avec une troupe en armes suffisam- 
ment nombreuse. — Vous avez raison », répondent les barons. C’est 
Raymond de Saint-Gilles qu’on choisit pour cette tâche. Tous le prient de 
rester à l’intérieur de l’enceinte et de faire bonne garde. Quand le comte 
s’entend désigner, il change de couleur : « Je ne suis pas d’accord, sei- 
gneur évêque. Je veux me battre. » Mais le prélat lui fait entendre raison : 
s’il reste, son âme sera sauvée ; nulle part il ne pourrait mieux occuper 
son temps. Bon gré mal gré, il donne sa parole. Puis il répartit ses hommes 
par moitié : il met les uns à la disposition de l’évêque et garde les autres 
avec lui, armés et prêts à faire face et à défendre la ville jusqu’au bout. 


X 

L’évêque du Puy exhorte avec douceur la foule des barons qui est ras- 
semblée dans Antioche : « N’ayez pas peur, barons et nobles chevaliers, 
car l’âme de celui qui mourra dans ce combat sera sauvée. Le premier à 
oser se risquer dehors dans la prairie, s’il se fait tuer, sera un martyr et 



146 


LITTERATURE ET CROISADE 


son âme ira s’épanouir devant Notre-Seigneur. » Pas un ne souffle mot ; 
tous se taisent, tant ils craignent pour leur vie, sauf Hue le puîné, le frère 
du roi de France : « Je ne vais pas me faire prier, répond-il à l’évêque, 
car, s’il plaît à Dieu, je ne veux pas faire honte à ma famille. Celui qui 
craint plus la mort que le déshonneur ne mérite pas sa seigneurie. Je sorti- 
rai le premier, par sainte Marie, et je frapperai le premier coup de mon 
épée fourbie. » Il se trouva trois de ses hommes — de mauvais servi- 
teurs ! — pour voir là de l’orgueil et de la démesure, et ils désertèrent son 
bataillon, craignant pour leur vie. Je les connais, mais je ne les nommerai 
pas : que le seigneur Dieu leur pardonne cette trahison ! 

Le comte Hue sort avec ses gens. Que d’enseignes, que de heaumes et 
de bouchers d’or resplendissant, que de lances roides et d’écus peints à 
fleurs, que de destriers gascons et briards passent le pont et se répandent 
dans le pré ! Les hommes se rangent comme ils en étaient convenus pour 
la bataille. À cette vue, Corbaran appela son espion : « Dis-moi, Amédé- 
lis ; qui sont ces gens ? S’apprêtent-ils raisonnablement à partir en chasse 
ou sont-ils assez fous pour vouloir nous attaquer ? — Ce sont les Français 
de la Terre de Joie, seigneur, et celui qui est à la tête du bataillon, c’est 
Hue le puîné, le frère du roi, un bon chevalier, vraiment. C’est pour 
donner le signal d’une bataille générale qu’il opère ce mouvement. 
— C’est la peur qui te fait parler, mon ami. Quand je t’ai amené de Perse 
avec moi, je pensais que tu avais plus de ressource. Désormais, on aura 
beau dire, je ne me fierai plus à toi. J’ignore si c’est là trahir, dit le 
Rouge-Lion, mais cet homme a une telle allure que je ne resterais pas à 
l’attendre pour tout l’or de Russie. — Vous exagérez », répond Corbaran. 


XI 

Le comte Robert de Flandre est le deuxième à sortir, entouré d’une 
nombreuse troupe de vassaux illustres, armés de hauberts, de heaumes et 
d’écus à bosse. Tenant en main leurs lances roides sommées de sombres 
oriflammes, ils s’avancent sur leurs destriers à longue crinière. Le baron 
fait halte au-delà du Pont-de-Fer : « Courage, par Dieu ! dit-il à ses 
compagnons ; nous allons faire un massacre de ces fieffés mécréants : 
nous leur couperons la tête avec nos épées d’acier aiguisé. Plût à Dieu qui 
fait des miracles du haut du ciel que tous les peuples d’Orient fussent 
rassemblés ici ! Il ne nous faudrait qu’un jour pour les vaincre tous. » 
Après les avoir soigneusement observés, Corbaran interroge Amédé- 
lis : « Et ceux-là, tu les connais ? — C’est le sage, le fort Robert : toute 
la Flandre est sous son obédience. — Est-ce pour chasser qu’il est venu 
là ? — Vous êtes trop irascible, seigneur : je ne veux pas courir le risque 
que vous pensiez du mal de moi ni m’exposer à vos insultes. — A le voir. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII 


147 


on ne peut imaginer plus preux que lui, intervient le Rouge-Lion qui les 
avait entendus : je ne resterais pas là à l’attendre pour tout l’or de Cahu. » 


XII 

Le fier comte de Normandie avait rassemblé à ses côtés près de dix 
mille valeureux chevaliers, armés de hauberts et de heaumes de fer et 
d’acier, et d’écus écartelés où brillent l’or et l’argent. Tenant en main des 
lances roides dont ils ont replié les enseignes, ils s’avancent, sombres, sur 
leurs rapides destriers. Ils font halte dans le pré au-delà du pont à côté de 
deux lauriers, et le comte leur parle calmement et sur un ton affectueux : 
« Haut les cœurs, barons ! Que chacun se comporte aujourd’hui en soldat 
de Dieu ! » 


XIII 

Puis, c’est au tour de Godefroy de Bouillon de s’avancer à la tête de 
nombreux et braves chevaliers, armés de hauberts et de heaumes diverse- 
ment façonnés. Ils franchissent la porte au pas ou au trot et font halte au- 
delà du pont. Godefroy les interpelle l’un après l’autre et ajoute calme- 
ment : « Vous voyez là-bas flotter cet étendard royal ? Je pense que Cor- 
baran et le Rouge-Lion sont là, avec les Turcs d’au-delà de Caphamaüm. 
Que leur nombre ne vous effraie pas, pensez seulement à frapper de toutes 
vos forces ! — Nous vous obéirons, seigneur », répondent-ils. 

En entendant le bruit qu’ils font, Corbaran tourne ses regards vers eux : 
« Comment s’appelle celui qui mène ce bataillon avec l’enseigne au 
dragon vermeil ?, s’enquiert-il auprès d’Amédélis. — Sur ma foi, je vais 
vous le dire, seigneur. On l’appelle Godefroy. Jamais meilleur chevalier 
n’a chaussé les éperons. Il aime mieux se battre qu’entasser or fin et 
besants ou s’amuser avec les jeunes filles ou à la chasse au vol. C’est lui 
qui a tué tant des nôtres et a fendu l’émir en deux par le travers, si bien 
qu’une moitié de son corps est tombée par terre tandis que l’autre restait 
en selle sur le destrier d’Aragon. » En entendant cela, Corbaran baissa la 
tête et le farouche Rouge-Lion laissa échapper un grognement. « Eh 
bien ! resterons-nous là à attendre ces gens ? demanda-t-il en souriant. 
Par mon dieu Mahomet, quant à moi, sûrement pas. » 


[XIV-XV. Tancrède, puis Bohémond sortent à leur tour ] 



148 


LITTERATURE ET CROISADE 


XVI 

Les vétérans sortent de la ville ; ils étaient au moins sept mille à 
cheval ; leurs barbes sont plus blanches que les fleurs des prés et leurs 
cheveux grisonnants dépassent de la ventaille. À les voir, on les prendrait 
pour des esprits venus du paradis terrestre. Tous franchissent la porte en 
bon ordre. Que d’écus solidement cerclés, de hauberts et de heaumes 
niellés d’or fin, que de lourdes lances aux fers aiguisés, que d’oriflammes 
de soie flottant au vent ! Ils ont fait halte dans le pré sous un olivier et ils 
se disent l’un à l’autre : « Dieu nous a maintes fois montré l’amour qu’il 
a pour nous en nous faisant échapper à tant de dangers ! Nous sommes 
venus ici pour nous rendre maîtres de l’héritage qu’il nous a légué. Celui 
qui fuira d’un demi-pied devant les païens n’est qu’un pleutre : maudit 
soit-il ! Voici la tente de Corbaran : c’est celle qui est sommée d’un 
dragon doré. Si les jeunes gens fraîchement adoubés nous surpassent, on 
se moquera de nous. » 

Corbaran les regarde et demande en riant à Amédélis s’il connaît ces 
gens qui viennent de s’arrêter là : « Ils ne ressemblent pas aux autres et, 
à vrai dire, ils m’inquiètent fort. — En vérité, seigneur, ce sont les vété- 
rans, de bons chevaliers assurément. Ce sont eux qui ont conquis l’Espa- 
gne de vive force et, depuis leur naissance, ils ont tué plus de païens que 
vous n’en avez amenés avec vous. Quoi que les autres fassent, eux sont 
assez aguerris pour ne pas fuir, si difficile que soit le combat. » En enten- 
dant cela, Corbaran hoche la tête : « Les choses se présentent mal, se dit- 
il à lui-même. Si Mahomet que j’adore nous oublie, je ne reverrai plus 
mes puissants parents. — Nous voilà dans de beaux draps, ajoute le 
Rouge-Lion ; je ne resterais pas à attendre ces gens pour mille marcs 
d’or. » 


XVII 

Les quatre barons qui ont pour noms Gautier de Doméart (un homme 
digne de tout éloge), Bernard l’Amène (c’est le surnom que je lui ai 
entendu donner). Hue de Saint-Pol et Enguerrand le brave avaient un 
bataillon sous leur commandement. Ce jour-là, Enguerrand de Saint-Pol 
portait une cotte de mailles toute brillante et on lui avait lacé sur la tête 
un heaume vert qui étincelait. On n’aurait pas trouvé son pareil dans 
l’armée de Notre-Seigneur. 

Aÿmer, l’évêque du Puy, commença de les asperger d’eau bénite. À 
cette vue, Enguerrand se prit à crier : « Arrêtez de nous arroser ainsi, sei- 
gneur ! Vous allez mouiller mon heaume — et j’y tiens ! — et le ternir : 
j’aimerais mieux le montrer intact aux Sarrasins. — Ami, lui répondit 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII 


149 


l’évêque en riant, que le Sauveur du monde te protège ! Tu as encore une 
bonne chance d’en réchapper ! » 

Ils franchissent la porte pour aller en découdre avec les païens et vont 
se mettre en rangs après avoir passé le pont. Enguerrand de Saint-Pol ne 
voulut pas faire halte ; éperonnant son cheval, il le mit au galop, le faisant 
virevolter à trois reprises en un arpent. Il attira les regards de Corbaran 
d’Olifeme qui demanda à Amédélis s’il connaissait le nom de cet homme 
qui avait si fière mine sous ses armes. « Outre-mer, on l’appelle Enguer- 
rand, seigneur, et on lui a donné le surnom de Taillefer ; les médecins ne 
peuvent plus rien pour celui qu’il atteint. — Voilà qui est dangereux, dit 
le Rouge-Lion. Si les autres sont comme lui, nous sommes morts. » 


XVIII 

Après lui, sortit de la ville le loyal et valeureux évêque du Puy, que la 
naissance avait fait prince. Une troupe nombreuse de nobles vassaux le 
suivait, tous armés de hauberts, de heaumes et d’écus peints, tenant en 
main de lourdes lances avec des oriflammes de soie. Ils prirent position 
dans le pré au-delà du pont. D’un ton joyeux et décidé, l’évêque harangua 
ses compagnons : « N’ayez pas peur de ces faillis brigands ! Veillez à leur 
faire payer cher toutes les peines que vous avez endurées et les durs 
assauts que vous avez dû soutenir. » Le grand et beau Corbaran les 
regarde et interroge son sénéchal : « Dis-moi, Amédélis, qui est ce 
prince ? On le dirait de sang royal. — C’est leur évêque, seigneur, et il 
est cardinal. C’est lui qui leur dit la messe le matin. Il aime mieux se 
battre que chasser au gerfaut et porte la lance en vrai émir '. » 

[XIX] 


XX 

De la cité sort le bataillon des gens d’église, revêtus de l’aube mais 
portant aussi le haubert et les armes qui leur sont permises. Ils s’alignent 
tous dans le pré au-delà du pont et le plus sage d’entre eux les exhorte : 
« Ne vous laissez pas effrayer, barons ! Au pays, la plupart d’entre vous 
menaient une vie facile : ils portaient de beaux vêtements, prenaient des 
bains et se faisaient masser. Néanmoins, vous avez renoncé à tout cela 
pour l’amour de Dieu. Celui qui mourra pour Lui aura gagné au change 
puisqu’il aura droit à un lit dans le saint paradis. — Nous ne reculerons 


1 . Pour désigner les chefs sarrasins, le terme le plus couramment employé est « ami- 
rans ». 



150 


LITTERATURE ET CROISADE 


pas, disent-ils d’une seule voix ; nous nous battrons volontiers pour 
l’amour de Dieu. » 

À leur vue, Corbaran redressa la tête : « Qui sont ces tonsurés, Amédé- 
lis ? — Des hommes qui mènent joyeuse vie 1 : ils sont vertueux, courtois 
et ont reçu la meilleure éducation ; ce sont eux qui enseignent les vérités 
de leur foi à tous les baptisés. Mais, dans leur pays, ils n’ont pas le droit 
de porter les armes ni de se servir de la lance ou de l’épée. — Alors, dit 
Corbaran en exprimant le fond de sa pensée, ils ne seront guère à craindre. 
— C’est là une autre affaire, car on leur a expliqué clairement que, s’ils 
ne se défendent pas, ils n’échapperont pas à la mort ; et qui sent peser sur 
lui pareille menace ne se montre guère accommodant. Avant qu’ils soient 
tous tués, ils auront fait diminuer le nombre de nos Turcs. — Ceux-là, 
j’irai les affronter, dit le Rouge-Lion, car ils sont bien mal armés et seront 
faciles à distancer : je suis sur mon cheval, ils ne me rattraperont pas à 
pied. » 


XXI 

Le roi Tafur sort à son tour avec sa puissante armée, ainsi que Pierre 
l’Ermite, le sage pèlerin, tenant à la main son gros bourdon carré. Il y 
avait là une foule de ribauds aguerris qu’on peut estimer à près de dix 
mille. Que de vieux vêtements déchirés, de longues barbes et de chevelu- 
res hérissées ! Que de visages hâves et livides, d’échines bossues et de 
ventres gonflés, que de jambes déjetées et de pieds boiteux, que de sou- 
liers percés ! Ils sont armés de haches danoises, de couteaux aiguisés, de 
guisarmes, de massues et de pieux dont la pointe a été durcie au feu. Le 
roi porte une faux du meilleur acier : tous ceux qu’il en frappera seront 
bien mal en point. 

Les voici qui font halte dans le pré au-delà du pont. « Ecoutez-moi, 
soldats, commence leur roi. Vous avez assez souffert comme cela de la 
faim et de la fatigue. Le proverbe a raison de dire que mieux vaut mourir 
par les armes que souffrir interminablement en captivité. Voyez l’or et 
l’argent briller par ces prés ! Qui s’en emparera ne pourra plus passer pour 
pauvre. Chacun de vous peut donc changer de vie. — A vos ordres, sei- 
gneur, font-ils. Les fuyards se verront montrer du doigt comme des lâches 
et puissent-ils ne jamais contempler la sainte majesté de Dieu ! » 

A leur vue, Corbaran se lève : « Regarde donc, dit-il à Amédélis, 
connais-tu ces gens que je vois rassemblés là ? Comme ils sont laids ! On 
les croirait déguisés, presque nus comme ils sont, et on dirait des diables 
échappés de l’enfer. — Pour répondre à votre question, on peut dire que 


1 . « Joyeuse vie », par rapport aux chevaliers toujours à la peine. Une critique des gens 
d’Église, habituelle dans les chansons de geste, perce ici : pour les bellatores, la vie des 
oratores est une vie de plaisirs. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII 


151 


ce sont des suppôts de Satan. Ils aiment mieux la chair humaine que celle 
des cygnes au poivre : ils mangent les nôtres après les avoir fait cuire. » 
Corbaran en est saisi de frayeur : « Sur la foi que vous me devez, Amédé- 
lis, pas un pas de plus ! » Et le Rouge-Lion qui les avait écoutés d’ajou- 
ter : « Je ne les attendrai pas comme les tonsurés ! » 


XXII 

Voici maintenant, seigneurs, un bataillon qui mérite qu’on en parle : 
c’est celui des dames qui étaient parties pour servir Notre-Seigneur. 
Réunies en conseil dans Antioche, elles se disent les unes aux autres que 
leurs maris s’apprêtent à attaquer les Turcs mais que, si Dieu permet 
qu’ils y meurent, « ces canailles s’empareront de nous et nous déshonore- 
ront. Mieux vaut que nous allions ensemble subir le martyre. Qu’il en soit 
ainsi, et à la grâce de Dieu », s’écrient-elles d’une seule voix. Elles 
courent à leurs logis pour prendre leurs bourdons, et attachent leurs 
guimpes sur le haut de leurs têtes pour se protéger du vent. Nombre 
d’entre elles entassent des pierres dans leurs manches, d’autres remplis- 
sent des bouteilles d’eau : les assoiffés auront de quoi se désaltérer. Puis 
elles passent la porte pour rejoindre leurs maris. 

A cette vue, Corbaran demande à Amédélis qui était assis à côté de lui 
si ce sont bien les femmes qu’il voit là s’avancer. « Oui, seigneur, sur ma 
foi, je peux bien vous dire que ça va être la bataille : pensez aux coups 
que vous allez donner ! — Je ne sais plus de quel côté me tourner, dit 
Corbaran pour lui-même en soupirant. — Voilà qui me comble, fait le 
Rouge-Lion : mais j’ai si peur que je ne parviens pas à m’en réjouir. » 


XXIII 

Quand les maris virent leurs épouses rassemblées dans le pré, d’amour 
et de pitié pour elles, ils changèrent de couleur. Puis ils fermèrent les ven- 
tailles de leurs heaumes et vérifièrent le fil de leurs épées qu’ils brandirent 
à bout de bras. Et dans leur rancœur, ils jurèrent qu’avant de perdre leurs 
femmes, ils le feront payer cher à ces traîtres de païens qui seront punis 
d’avance. 

Corbaran les a beaucoup regardées depuis sa tente : « On me les pré- 
sentera, Amédélis, dit-il, et je les emmènerai avec moi sur des mules bien 
sellées pour les marier à mes notables. — Vous les avez vues, mais vous 
connaissez mal leurs maris. Avant de vous les abandonner, ils endureront 
force coups et raseront la barbe à maints de vos Sarrasins. Si vous voulez 
les avoir, vous les paierez cher. — Sur ma foi, il me vient une curieuse 
idée : quand je pense à toutes tes railleries et aux éloges que tu fais de 



152 


LITTERATURE ET CROISADE 


leurs bataillons, je me dis que tu te feras chrétien et que, pour ta peine, ils 
te donneront les tours et les salles pavées d’Antioche. — C’est vous qui 
me les donnerez, seigneur, quand vous les aurez vaincus. Puis vous enva- 
hirez leur vaste pays et vos femmes y seront couronnées reines. » Ainsi 
se termina leur entretien. 


XXIV 

A la fin de cet entretien, tous nos gens étaient sortis de la ville. L’évê- 
que du Puy fut alors le premier à prendre la parole, ce fut un beau sermon 
que le sien : « Puissiez-vous être nés sous une bonne étoile, barons ! Sou- 
venez-vous de tout ce que vous avez enduré : faim, soif, épuisement. 
Vous êtes tous filles et fils d’une même lignée puisque vous descendez 
tous d’Adam : vous devez donc vous aimer les uns les autres. Vos 
ennemis sont là devant vous : ne vous laissez pas effrayer par leur 
nombre, pensez seulement aux coups que vous allez leur porter et au Dieu 
qui trône en majesté et vous enverra ses légions d’anges en armes. On les 
verra aujourd’hui dans la bataille ; aussi bien y sont-ils déjà venus. Et 
celui qui mourra pour Dieu aura remporté une grande victoire : il aura sa 
récompense au Jugement dernier quand il recevra la couronne des 
martyrs. Que Dieu vous pardonne tout ce que vous avez fait de mal ! Pour 
pénitence, je vous ordonne, au nom de Dieu, de frapper bien et fort, en ce 
jour, sur les fidèles de Satan. » Ces paroles rendent courage aux nôtres : 
chacun aimerait mieux se faire couper la tête plutôt que de fuir d’un demi- 
pied devant les païens. Les hommes des différents bataillons se rangent 
en bon ordre dans le pré et leurs files s’étendent depuis le fleuve jusqu’à 
la montagne (celui qui l’a affirmé l’avait vu de ses yeux) sur une distance 
de deux lieues. 

« Ces gens-là, dit Corbaran en exprimant le fond de sa pensée, sont 
vraiment rangés en bon ordre ; à les voir ainsi équipés avec armes et 
chevaux, on comprend qu’ils sont déterminés à ne pas se laisser faire. » 
Et, s’adressant au Provençal qui lui avait affirmé qu’ils mouraient de faim 
et manquaient de tout, il ajoute : « Où es-tu allé chercher, fils de pute, 
qu’ils en étaient réduits à manger leurs chevaux ? Tu t’es moqué de nous, 
comme un traître que tu es, mais tu vas le payer cher, et tout de suite ! » 
Sur ce, il ordonne à un Turc de lui couper la tête : voilà le perfide bien 
récompensé ! Le cœur plein de sombres pressentiments, Corbaran fait 
venir son chambellan et lui donne ses ordres en secret : « Tiens pour 
assuré que nous allons être vaincus et mis en déroute. Aussi, dès que tu 
verras les flammes s’élever au milieu du camp, prends mon trésor dont tu 
as la charge et veille à le sauvegarder. » C’est ce que cet homme allait 
faire. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII 


153 


XXV 

Corbaran d’Olifeme se redressait de toute sa taille ; il était habillé d’un 
précieux vêtement qui avait été tissé à Carthage : on y voyait toutes les 
fleurs et tous les animaux du monde, y compris les oiseaux et les pois- 
sons. Il était grand, solide et son visage respirait la fierté. « Va dire aux 
Français, ordonne-t-il en sa langue à Amédélis, ces fils de putes, ces sau- 
vages, — que Mahomet les confonde, eux et toute leur engeance ! — que, 
s’ils le veulent, je soutiendrai la bataille contre eux, là dans le pré, à vingt 
contre vingt ou à dix contre dix, ou à un contre un (en choisissant un 
champion valeureux). Si le leur est vaincu, je n’exigerai d’eux aucun 
autre gage ; mais ils rentreront chez eux et me paieront tribut. Si c’est le 
nôtre, le royaume de Syrie leur reviendra sans opposition de ma part, ainsi 
que Jérusalem : on ne leur demandera aucune prestation d’hommage. — 
Vous devriez avoir honte, répond Amédélis. Quand ils vous l’ont fait pro- 
poser, vous avez refusé avec orgueil. — Tu parles comme un fou, vassal ; 
mais peu importe ! » Le preux Amédélis descendait d’une noble famille ; 
aussitôt, il s’en va sur son destrier d’Aragon et se rend sans tarder auprès 
des Français. 


[XXVI. Cette fois, c 'est au tour des croisés de refuser, car ils comptent bien 
anéantir l 'armée des païens.] 


XXVII 

[...] Corbaran d’Olifeme se met en selle. C’était un beau spectacle que 
de voir le prince piquer des deux en chevauchant au milieu de l’armée, 
redonnant courage et allégresse à ses hommes, et les répartissant en fiers 
bataillons, — j’ai entendu dire qu’il en fit cinquante dont il confia le 
commandement à autant de païens. « Je veux que vous engagiez la 
bataille contre ceux qui sont du côté de la mer, dit-il au Rouge-Lion. Moi, 
je marcherai avec mes gens contre ceux qui sont du côté de la montagne. 
Quant aux archers, ils encercleront les Francs de telle sorte que pas un 
seul ne soit en état de retourner dans son pays. — Je suis à vos ordres, 
cher seigneur. » 


XXVIII 

Les forces turques se sont séparées en trois. Cependant qu’une partie 
reste dans le camp, prête à faire face, une autre se dirige vers la mer, sous 
le commandement du Rouge-Lion. C’est là que le bataillon du seigneur 
Raynaud, qui comprenait près de dix mille hommes, tous valeureux guer- 



154 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


riers, avait pris position. Quand ils virent les Turcs arriver au galop et 
qu’ils entendirent le roulement des tambours et les cris des hommes 
résonner du fond de la vallée au sommet de la montagne, ils s’avancèrent 
à cheval à leur rencontre. Quel vacarme ce fut quand ils se heurtèrent, 
que de lances brisées, que d’écus troués, de gorgerins mis en pièces et 
de cuirasses faussées ! Les Turcs étaient si nombreux qu’ils semèrent la 
panique et la mort dans nos rangs. Tous ceux qui ne réussirent pas à s’en- 
fuir eurent la tête coupée. Le sage Raynaud de Toul eut son cheval à la 
croupe pommelée tué sous lui, son écu percé et son haubert arraché. La 
malchance voulut qu’il ne put échapper à la foule de ses assaillants. 

Blessé de quatre traits acérés, le brave Raynaud de Toul a mis pied à 
terre. À se voir près de mourir, la colère le saisit : l’épée au clair, l’écu 
étroitement serré contre lui, il tue tous ceux qu’il atteint. Mais le sang qui 
jaillit de ses plaies ne tarde pas à le laisser sans forces : il tombe à terre, 
en appelant au Dieu tout-puissant : « Seigneur de gloire. Père étemel, 
ayez pitié de mon âme, car c’en est fait de mon corps. » Il adressa tous 
ses saluts à nos gens de France puis, ayant cueilli trois brins d’herbe, il 
les avala en l’honneur de la Trinité en signe de foi. L’âme quitte le corps 
qui reste gisant. Les anges l’emportèrent au ciel, en chantant le Te Deum, 
de par la volonté du roi Jésus. Il fut donné à l’évêque ami de Dieu de voir 
cette scène. 

[XXIX] 


XXX 

Raynaud a donc péri, le courtois chevalier, et le Rouge-Lion parcourt 
les éteules à la tête de trente mille Turcs sur leurs destriers mores. Nom- 
breux sont les siens qui, portant du feu grégeois dans des coffrets d’airain, 
le jettent sur les Français, enflammant leur équipement et blessant leurs 
destriers. Nos gens sont étreints par l’angoisse ; mais quand l’évêque du 
Puy, ce savant homme d’Eglise, crie à nos barons que ce serait un grand 
exploit que de chevaucher contre pareil adversaire, « car, sans cela, c’est 
nous qui devrons subir leur assaut », et ajoute qu’il marchera devant eux 
« au nom de la sainte Croix », ils répondent que c’est bien en effet ce qu’il 
faut faire. 

Robert de Normandie et le duc Godefroy commandaient un bataillon 
de Bretons et de Tiois. Ils lancèrent au galop leurs chevaux bruns, bais ou 
mores et se mirent à frapper à grands coups de leurs épieux de Vienne, 
arrachant les gorgerins et les casques d’orfroi, sans se soucier du feu plus 
que d’une noix. Dieu ! combien de morts persans et hindous il y eut ! 
Vraiment, ils se défendent mal contre les nôtres. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII 


155 


XXXI 

Le comte de Normandie était un combattant aguerri et le duc de Bouil- 
lon était redouté pour son courage : tous ceux qu’ils atteignaient étaient 
autant d’hommes morts. Combien y eut-il là de lances brisées et de hau- 
berts faussés, de Sarrasins blessés, mortellement touchés et tués dont le 
sang rougit le pré ! Quand leur chef, le Rouge-Lion, vit la violence farou- 
che des comtes, il ne resterait pas à les attendre pour tout l’or de Bala- 
guer : faisant faire demi-tour à son cheval, il prend la fuite, un poursuivant 
à ses trousses, et galope d’une traite jusqu’à la tente de Corbaran. 

« Presque tous mes hommes ont péri. Qu’allez-vous faire, émir ? », 
l’interroge-t-il précipitamment. Ces mots rendent Corbaran quasi fou : 
« Qu’en pensez-vous, mes vassaux ? Vengez-moi de ces brigands et 
pendez leurs princes. J’emmènerai les prisonniers enchaînés en Perse afin 
que mon seigneur décide de leur sort. — À vos ordres », font-ils. Que de 
trompettes et de cors d’airain retentissent ! Si Jésus qui fut supplicié sur 
la croix oublie les nôtres, que de blessés et de morts il va y avoir parmi 
eux ! Mais le comte Robert les a rejoints ; les voici tous alignés en rangs 
serrés. 


XXXII 

Corbaran s’avança du côté de la montagne à la tête des Arabes et des 
Persans, là où se trouvait le vaillant Bohémond. La bataille s’engagea, 
pesante et acharnée. Oh ! Dieu, combien de nobles hommes y perdirent 
la vie et ne devaient jamais revoir femme et enfants ! 

Conduits par leurs chefs, les autres bataillons francs s’avancent au pas de 
leurs chevaux, en rangs si serrés qu’un gant n’aurait pas la place de tomber 
parterre au milieu. Mais les Turcs les poursuivent en faisant pleuvoir sur 
eux une grêle de flèches. Si on restait à découvert, on était à la peine. Je ne 
sais combien de petites gens y furent tués et combien de destriers impétueux 
sous leur cavalier ; celui qui se retrouve à pied a, certes, sujet de s’affliger, 
l’écu rejeté sur le dos, exposé à tous les coups. Les grandes peines d’Olivier 
et de Roland, celles qu’endurèrent Aumont et Agolant, et le courageux 
Vivien 1 en Aliscans, ne sont rien en comparaison. Quand ils sont parvenus 
assez près de ces traîtres de mécréants pour espérer les frapper de leurs épées 
d’acier, ceux-ci font demi-tour et s’enfuient par les champs. 


1 . Il s’agit là d’une énumération de héros épiques chrétiens (Olivier, Roland, Vivien) et 
sarrasins (Aumont et Agolant) ; (voir aussi laisses li et lv). 



156 


LITTERATURE ET CROISADE 


XXXIII 

Quand nos braves eurent chevauché assez loin pour penser être à même 
de frapper les Turcs, ceux-ci n’osèrent pas les attendre et prirent la fuite. 
« Par Dieu le Tout-Puissant, se disent-ils les uns aux autres, la bataille 
nous fuit ; allons donc la chercher ailleurs ! » Or voici qu’un messager 
arrive à fond de train ; il s’adresse en pleurant au comte Hue : « Le bon 
duc Bohémond vous demande d’aller à son secours, par le Rédempteur, 
car il en a le plus grand besoin : ces traîtres de mécréants l’ont encerclé. » 
Cette nouvelle peina fort le baron qui s’écria : « Dieu le veut, chevaliers ! 
En avant ! » Quand le duc de Bouillon, qui faisait aise à regarder, voit le 
comte s’éloigner au galop (il l’aimait plus que tout autre au monde), il 
s’élance à sa suite avec les siens. 

Le comte Hue le puîné se dirigea vers la bataille à fond de train, sa 
lance dressée portant l’enseigne déployée. Le premier sur qui il tomba fut 
un Persan occupé à mettre les nôtres à mal. La colère du comte arma si 
bien son bras que ni écu ni gorgerin ne protégèrent le païen : Hue lui 
enfonce son épieu acéré en plein cœur et l’abat, mort, sur la pente. Puis, 
dégainant son épée au pommeau d’or étincelant, il s’enfonce dans la 
mêlée en vrai guerrier. 

Je vais raconter la suite si on me la réclame. [...] 

[XXXIV-XXXV] 


XXXVI 

Le bon duc de Bouillon est venu se battre avec un guerrier connu, l’Al- 
lemand Hungier qu’il chérissait pour sa prouesse. Il avait aussi près de 
deux mille écus dans sa suite. Il s’enfonce bravement au plus épais de la 
presse et tous ceux qu’il atteint sont autant d’hommes morts. Il tombe sur 
un Arabe que sa grande taille rendait redoutable et qui lui court sus dès 
qu’il l’aperçoit. A cette vue, Godefroy est saisi de colère et lui assène de 
son épée tranchante un coup qui lui fend le crâne en deux jusqu’aux dents. 
Quand il arrache l’arme de la plaie, l’homme s’effondre, mort. De leur 
côté, les siens frappent à grands coups de leurs épées aiguisées ; chacun 
tue qui un ennemi, qui deux, qui plus. Plus de mille Sarrasins s’y font 
couper la tête. Que de bons destriers roux, gris ou balzans s’enfuient par 
monts et par vaux, la selle sous le ventre et les rênes rompues ! Mais la 
foule de ces mécréants est telle que si Dieu, dans sa puissance, ne pense 
aux nôtres, beaucoup connaîtront la défaite et la mort. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII 


157 


XXXVII 

Le valeureux et hardi comte de Flandre, monté sur un destrier de prix, 
s’avance au combat avec mille hommes, armés comme lui. Il s’enfonce 
au cœur de la mêlée et tombe sur un émir persan en train de malmener les 
fidèles de Notre-Seigneur. Tout marri de ce spectacle, le comte lui assène, 
de son épée fourbie, un tel coup sur le sommet de son heaume ciselé à 
fleurs qu’il lui fend le crâne en deux. Ce fut là une fière bataille. Les 
compagnons de Robert frappent à grands coups de leurs épées de couleur, 
mais les Persans et les Arabes sont trop nombreux : si Dieu qui règne en 
paradis les oublie, beaucoup des nôtres vont être mis à mal et vaincus. 


XXXVIII 

Le comte de Normandie respirait la fierté. Armé de pied en cap sur un 
destrier gris, il s’enfonce au cœur de la mêlée, semblable à un léopard, 
suivi de ses hommes qui ne déméritent pas, et fait un massacre parmi les 
rangs des farouches Sarrasins. Corbaran se tenait devant son enseigne, 
revêtu d’armes précieuses, ne craignant ni lance ni trait ; à son cou était 
suspendu un magnifique bouclier courbe 1 sur lequel était peint un perro- 
quet ; son heaume, forgé à Bagdad, était orné d’une escarboucle sur le 
nasal, et il tenait en main une lance roide et lourde ; il était aussi armé 
d’un cimeterre 2 . Son bataillon s’avance en bon ordre au combat. Dès que 
le comte l’aperçoit, il va contre lui et lui assène sur son bouclier un coup 
qui le fait tomber jambes en l’air en pleine mêlée. Il s’en fallut de peu 
qu’il y perdît la tête, mais le coup était parti trop tard, et Persans et Acho- 
pards vinrent au secours de leur seigneur qu’ils emportent jusqu’à son 
enseigne. 


XXXIX 

On emporte Corbaran droit jusqu’à sa grand-tente où des Africains 
monteront la garde sur lui près de la mahomerie. La tente était faite d’un 
tissu dont les pans étaient bordés de galons d’or ; les cordes en étaient de 
soie, les piquets d’ivoire et des Syriens l’avaient peinte avec grand art : 
sur le pan gauche étaient inscrites toutes les vieilles lois remontant au 
temps d’Adam ; sur l’autre, on pouvait lire la vie d’Abraham et de ses 


1 . « Courbé en tonneau » (Littré). 

2. Nous traduisons ainsi le terme de « fausart » qui désigne en fait une arme portée par 
les gens de pied, qui se terminait en fer de serpe. En la « prêtant » à un chevalier sarrasin, 
au lieu de l’épée, l’auteur semble faire un effort (rare) pour distinguer l’armement du cava- 
lier oriental. 



158 


LITTERATURE ET CROISADE 


descendants jusqu’à Moïse, Aaron et Josué d’après la Bible. On y a 
couché Corbaran sur un lit d’or brillant, mais avant qu’il se soit remis. 
Bavarois et Allemands, Français, Bourguignons, Manceaux et Angevins 
lui ont causé de tels désagréments qu’il aimerait mieux être de l’autre côté 
du Jourdain. Dès qu’il entend le vacarme que mènent les Français, il se 
met en selle sur son rapide destrier. Plus de quarante mille hommes, tant 
Arabes que Persans, en firent retentir trompes et cors d’ivoire. 


XL 

Voici, éperonnant par le champ de bataille, à la tête de trente mille 
Turcs du lignage de Judas, Brohadas qui portait un gorgerin d’or fin fait 
à Damas, un heaume forgé sur les rives de l’Euphrate et un écu solide qui 
avait appartenu au roi Jonathan. Les manches de sa tunique et son turban 
avaient été taillés dans deux tissus fort chers : de la soie de Samos et du 
drap de Constantinople. « Je vais humilier ces insolents, s’écrie-t-il d’une 
voix forte. J’emmènerai, enchaînés, les plus puissants de leurs barons et 
je les livrerai à mon père dans la cité de Bagdad. » Éperonnant son cheval, 
il le fait passer au galop et, abaissant sa lourde lance, il en tue un Auver- 
gnat du bataillon de l’évêque : quelle n’est pas sa joie ! Le bon duc de 
Bouillon, qui avait entendu ses rodomontades, se dit à lui-même : « Voilà 
qui va te porter malheur, coquin ! J’espère ne pas tarder à te le faire payer 
cher ! » 


XLI 

Le bon duc de Bouillon a entendu les rodomontades du païen et ses 
cris. Ce serait une honte pour lui, pense-t-il, que de ne pas aller l’attaquer. 
Éperonnant son cheval arabe, il brandit la hampe de son épieu et l’abat 
sur le coquin. Bien ajusté, le coup touche l’écu sous la bosse, le faisant 
voler en éclats, brise le gorgerin d’or fin et s’enfonce en plein cœur : sous 
la violence du choc, le païen tombe à terre. « Vous en avez menti, se 
moque le comte. Vous n’insulterez plus les nôtres ! » A cette vue, la 
douleur des Sarrasins est telle que plus de cinquante mille laissèrent 
éclater un chagrin dont les échos retentirent à une lieue. 


XLII 

Le deuil fut général pour la mort de Brohadas ; ce jour, plus de cin- 
quante mille hommes en versèrent des larmes. Corbaran dit le regret qu’il 
en a avec ces paroles d’amitié : « Hélas pour votre valeur, seigneur ! C’est 
pitié de votre force ! Je vous considérais comme le meilleur de nos cheva- 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII 


159 


liers. Nombreux sont ceux pour qui votre mort est une grande perte. 
Grands et petits vont vous regretter, et d’abord votre père et votre mère 
au clair visage. Que pourrai-je dire à votre père, mon seigneur, lui qui 
m’avait adressé de si tendres prières pour que je vous protège des Fran- 
çais ? Comment pourrai-je retourner en pays païen ? » Corbaran avait 
raison d’avoir peur, car le Soudan devait le considérer pour cela comme 
un traître. 


XLIII 

Corbaran fait retentir son cri de guerre ; plus de cinquante mille de ces 
suppôts de Satan s’enfoncent dans la mêlée pour venger Brohadas. Le 
proverbe a bien raison de dire que « tel qui veut venger sa honte l’aug- 
mente », car nos bonnes gens de la Terre d’Honneur 1 ne refusent pas l’af- 
frontement. Que de têtes furent coupées en ce jour, que de pieds, de 
poings, de jambes y furent mutilés ! Que de destriers rapides à la croupe 
ronde fuyaient dans la montagne, la selle sous le ventre ! Les païens 
furent contraints de reculer. 


XLIV 

A moitié fou de douleur, Corbaran pousse son cri de guerre pour rallier 
les siens. Armés d’arcs, ils sont plus de cinquante mille à retourner au 
combat pour venger Brohadas. Sous la grêle de traits qui s’abattait sur 
eux, nos chevaliers furent contraints de reculer jusqu’à l’endroit où le 
cadavre gisait sur le sentier. Corbaran se pencha à terre pour prendre dans 
ses bras le corps du jeune homme qu’il chérissait ; en toute hâte, il le 
charge sur le cou de son destrier et l’emporte à l’écart, ne voulant pas le 
laisser au milieu de la bataille. Il recommande à ses Turcs de prendre soin 
de lui au mieux. Ceux-ci le déshabillèrent puis le lavèrent de toutes ses 
souillures et l’enveloppèrent étroitement dans un précieux drap de soie 
damassé ; puis ils l’étendirent sur une civière recouverte d’un riche 
linceul et quatre destriers l’emportèrent. Corbaran retourna alors au 
combat pour rallier les siens. 


XLV 

Ce fut là une bataille rude et acharnée. Enguerrand de Saint-Pol, un 
chevalier sans reproche, et son père, le seigneur Hue, y font bonne figure, 
tuant force Sarrasins. Voici que s’avance Amédélis, piquant des deux. A 
voir morts les émirs persans qui lui avaient donné des fourrures de vair et 
de petit-gris, il est à moitié fou de douleur ; et apercevant Corbaran, il 


I . La « Terre d’ Honneur » est le pays des Francs. 



160 


LITTERATURE ET CROISADE 


s’écrie : « Hélas, mon seigneur, comme vous voilà en mauvaise posture ! 
Vous n’avez pas voulu m’écouter quand je vous ai conseillé d’accepter la 
bataille à vingt ou dix champions ; et maintenant, vos barons sont sur le 
point d’être vaincus et anéantis, et vous-même amoindri et déshonoré 
pour le restant de vos jours. Il me reste le temps de vous montrer combien 
je vous aime. » Et éperonnant son destrier, il brandit son épieu et va 
frapper Guillaume, un vaillant chevalier de Senlis, sur son écu gris : le fer 
pénètre sous la bosse, déchire la cotte de mailles et s’enfonce en plein 
cœur. Le cavalier tombe de son cheval, mort, sur le sol. Amédélis repart 
en poussant son cri de guerre. 


XLVI 

Des deux côtés, on frappe de beaux coups. Avec leurs arcs de corne, 
les Turcs ont réussi à se dégager. Mais voici le roi Tafur avec ses va-nu- 
pieds, sans hauberts ni heaumes, ni courroies d’écu pendues au cou. 
Quand ils entraient en bataille, ils frappaient à tour de bras, en se servant 
de pierres, de massues, de couteaux tranchants et de haches affûtées qui 
faisaient jaillir la cervelle des crânes. Ils étaient terribles à voir avec leurs 
cheveux hérissés ; aucun autre bataillon ne suscitait autant de crainte. Ils 
s’enfoncent en courant dans la mêlée, jetant de grosses pierres là où elle 
est la plus épaisse. A les voir grincer des dents, on les croirait prêts à vous 
dévorer. Le seigneur Pierre l’Ermite s’évertue de son mieux à assommer 
les Turcs, tant que le voilà en sueur : tous ceux qu’il atteint de son 
bourdon ferré sont renversés à terre. Quant aux dames, elles se servent de 
pierres bosselées comme projectiles et portent à boire aux assoiffés. Mais 
voici que les Turcs reçoivent des renforts. Si Dieu oublie nos gens, ils 
vont connaître la défaite et la mort. Lorsque l’évêque du Puy entend le 
bruit des chevaux au galop, il prie d’une voix forte : « A l’aide, sainte 
Marie ! Dieu, jetez vos regards clairvoyants sur ceux qui ont déjà sup- 
porté tant de peines pour vous ! » 


XLVII 

L’évêque du Puy arpente la bataille en faisant force d’éperons, entouré 
de nombreux et vaillants chevaliers, et de gens appartenant au comte 
Raymond qui, malgré qu’il en eût, était resté pour garder la ville : il y en 
avait beaucoup, mais je suis incapable de dire combien. L’évêque, en 
armes, montait un rapide destrier et tenait la lance dont ses cruels bour- 
reaux avaient frappé le Seigneur Dieu crucifié. Il parcourt le champ et 
encourage les nôtres : « Barons et nobles chevaliers, n’ayez pas peur. Ne 
craignez pas la mort, recherchez-la au contraire. Souvenez-vous des 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII 


161 


saints commandements de notre Dieu qui a humblement voulu souffrir la 
mort par amour pour nous. Celui qui mourra pour Lui L’accompagnera, 
je le crois fermement, au royaume étemel. Que tous les péchés que vous 
avez commis depuis votre enfance vous soient en ce jour pardonnés ! » 
Quand humbles et puissants eurent entendu ces paroles, même les plus 
craintifs aspirèrent au combat. Sarrasins et Persans vont le payer cher. Il 
fallut peu de temps pour que le nombre de leurs morts fût tel qu’aucun 
jongleur ne pourrait l’évaluer. 


XL VIII 

C’est merveille que de voir bataille si acharnée. Tous les princes y frap- 
pent à l’envi : le comte Hue le puîné, frère du roi Philippe, et Dreux de 
Noiele sur son destrier gascon, le très noble comte Raynaud, Clarembaut 
de Vandeuil et Anseau de Ribemont, sans oublier Acard de Montmerle au 
clair visage ; il y avait là le comte Raimbaut d’Orange, Olivier de Marsan, 
Étienne d’Aubemarle, fils du comte Eude, et Gérard de Goumay, l’ensei- 
gne attachée à sa lance ; Raynaud de Beauvais et Mahuis de Clermont, 
Gérard de Cerisy avec le vailland Wallon, Gautier de Doméart et sa suite, 
et Thomas de la Fère qui ne ménage pas ses coups, le seigneur Hue de 
Saint-Pol au cœur courageux et son fils Enguerrand qui méprise les 
lâches ; Robert le comte de Flandre qu’on appelle le Frison était là lui 
aussi avec Eustache de Boulogne, frère du duc de Bouillon ainsi que Bau- 
douin de Mons portant son enseigne vermeille. Le Lorrain Hemaut et le 
Dijonnais Hue, le comte Lambert de Liège, un homme d’une loyauté sans 
faille, et Rotou le comte du Perche qui ne porte pas dans son cœur ces 
méchants fidèles de Mahomet, et Geoffroy de la Tour dont tous les coups 
sont mortels ; et Foucart l’orphelin en compagnie de Raimbaut Creton, 
Païen de Camely et Gérard du Dognon, et Roger du Rosoy le boiteux ; il 
y a encore Tancrède de Sicile avec Bohémond, et l’évêque du Puy, leur 
aumônier ; Godefroy le duc au cœur de lion avec Hungier l’Allemand, 
son vaillant compagnon, le duc de Normandie et Fouchier d’Alençon et 
le jeune Guillaume qui avait pris belle vengeance pour la mort d’Eude de 
Beauvais, le sénéchal de Hue. Tous ceux d’Allemagne, du Danemark et 
de Flandre s’élancent sur les Turcs à fond de train et tombent sur eux avec 
une telle violence que chacun abat le sien d’un coup d’épieu acéré : le 
sang et la cervelle se répandent sur le sol. 



162 


LITTERATURE ET CROISADE 


XLIX 

Nombreux sont les combattants et acharnée la bataille. Corbaran, lui 
aussi, frappe à tour de bras avec tous ses compagnons : rien qu’à compter 
les rois, ils étaient quatre-vingt-dix. L’auteur de la chanson, c’est-à-dire 
Richard le pèlerin de qui nous la tenons, connaissait leurs noms. Il y avait 
là Brudalan, Rodamus et Grandon, Elyas et Clérème, Brumont et Dérion, 
l’émir Gramange, Margain et Fauferon, Judas Maccabée, Ténébreux et 
Samson, Antiochus le rouge, David et Salomon, Hérode et Pilate, Gaifier 
et Lucion, Claré de Sarmazane, Corbas et Lirion, Dinemont et Malart, 
Noson et Firmion, Arbulant, Lamusard, Alori, Guénedon, Madoine 
d’Oliandre et le roi Lorion ; avec eux se trouvaient Sansadoine, Soliman 
et Néron, le brave Amédélis et le Rouge-Lion. 


L 

Nombreux sont les combattants et acharnée la bataille ; nos gens de la 
Terre d’Flonneur y accomplissent des exploits. Le sage comte de Nor- 
mandie éperonne son destrier en poussant son cri de guerre et va frapper 
le Rouge-Lion sur son écu marqué de roues qu’il lui brise d’un coup en 
dessous de la bosse ; le gorgerin est arraché et la chair entaillée ; le cava- 
lier tombe mort et son âme s’en va hanter l’enfer hideux. 

Le bon duc de Bouillon, d’un coup de son épée tranchante, fait voler la 
tête à Soliman et le seigneur Hue le puîné qui s’était jeté au galop aux 
trousses de Sansadoine le pourfend en deux jusqu’à la poitrine d’un coup 
d’épée. A cette vue, les Sarrasins poussent des clameurs qui retentissent 
à une lieue. Que de Turcs s’enfoncèrent dans la mêlée ! Que de flèches 
au talon garni de fils d’or furent tirées ! Combien de puissantes dames 
furent foulées aux sabots des chevaux et restèrent par terre mortes et cou- 
vertes de sang ! Les Turcs ont fait un vrai massacre des nôtres. Si le Dieu 
tout-puissant les oublie, ils vont être vaincus et anéantis. 


LI 

Nombreux sont les combattants et farouche est la bataille. Les suppôts 
de Satan multiplient les coups d’épée. Les nôtres ont beau frapper, il leur 
semble qu’ils ne peuvent rien contre la force de leurs adversaires : aussi, 
quelle n’est pas leur angoisse ! Mais quand l’évêque du Puy, le bien-aimé 
de Dieu, tourne ses regards vers la montagne qui était couverte d’enne- 
mis, il voit s’avancer fièrement un bataillon à cheval, en rangs si larges et 
si profonds que nul ne pourrait les compter, mais je crois qu’ils étaient 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII 


163 


plus de cinq cent mille cavaliers, plus blancs que la neige de mars. Saint 
Georges était à leur tête, ainsi que le baron saint Maurice qui a la réputa- 
tion d’être un guerrier de valeur ; Démétrius et Mercure 1 portaient les 
enseignes. N’était la pensée de Jésus, nos gens seraient restés- figés de 
peur sur place : on aurait pu les attacher et les emmener couplés en laisse 
comme des lévriers. Cependant, l’évêque les rassure : « N’ayez pas peur, 
barons, on vient à notre aide ; ce sont les anges de Dieu que je vous ai 
annoncés hier. » À cette vue, les Turcs furent frappés d’accablement : ils 
auraient donné mille livres d’or pour être ailleurs. Ils firent faire demi- 
tour à leurs rapides destriers et cherchèrent leur salut dans la fuite, tandis 
que les nôtres leur donnaient la chasse avec une telle ardeur qu’ils durent 
abandonner leurs chevaux, essoufflés, et les changer contre ceux dont les 
maîtres gisaient morts par les prés : ils n’eurent pas de mal à en trouver, 
et de vigoureux ! 

Écoutez, seigneurs, ce que fit le bon guerrier Hungier. Quand il vit les 
païens fuir devant la chasse des Francs et l’enseigne flotter au vent, il 
demanda à Dieu, le maître du monde, de lui donner le prix de la journée. 
Il s’enfonça au cœur de la mêlée ; autant de coups, autant de morts ! Mais 
ces orgueilleux de Turcs — que Dieu les anéantisse ! — lui tuent son 
cheval sous lui. Se protégeant de son écu écartelé 2 , il se mit bravement à 
frapper les barons sarrasins de son épée d’acier ; il fallait le voir, les 
faisant tomber par terre les uns sur les autres, faisant pâlir le souvenir de 
Roland et d’Olivier. Les Turcs n’osent l’approcher d’aussi loin que porte 
la lance d’un fantassin. Ils ont beau lancer des javelots ou tirer des flèches 
contre lui, il continue d’avancer vers leur enseigne qu’il finit par renver- 
ser du rocher en coupant sa hampe. Ces coquins, ces lâches l’auraient tué 
sans l’intervention des Allemands, des Bavarois, des Lorrains, des Nor- 
mands et des Picards. Que de coups d’épée ! Quelle bataille ! Les Turcs 
ne purent soutenir le choc ; non contents de se replier, ils furent contraints 
de fuir. Cette vue rend Corbaran fou de rage. 


LU 

Corbaran voit la fuite de ses gens et le massacre qu’en font les Francs 
à coups d’épée. Quand son étendard est renversé, il en appelle à Mahomet 
d’une voix forte : « Ah ! seigneur, moi qui vous aimais tant ! Si jamais je 
peux revenir dans ma terre, je vous ferai brûler et je jetterai vos cendres 
au vent. » Il donne l’ordre de mettre le feu à la prairie ; et comme l’herbe 


1 . Saint Georges (qui deviendra le patron des croisés), saint Démétrius et saint Mercure 
étaient les saints patrons des armées byzantines. L’iconographie chrétienne a coutume de 
les représenter en guerriers. 

2. Partagé en quatre quartiers égaux. 



164 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


était épaisse et sèche et qu’elle avait poussé haut, elle prend bien, oppo- 
sant aux nôtres un obstacle difficile à franchir. Quand ceux qui étaient 
près des tentes virent les flammes s’élever, ils se saisirent du trésor dans 
l’ intention de l’emporter. Mais les Syriens et les Arméniens s’y opposè- 
rent, le leur ravirent et leur coupèrent la tête. Voici les païens abandonnés 
à leur courte honte ; les exploits des barons d’outre-mer en ce jour sont 
impossibles à raconter et même à imaginer. Je suis incapable de vous les 
détailler, mais je ne veux point passer sous silence ceux du duc de Bouil- 
lon, de Hungier l’Allemand, le chevalier sans reproche, ni du comte 
Robert qui est en charge de la Flandre. Le comte Flue le puîné, Bohémond 
le brave et Robert de Normandie au clair visage parcourent le champ de 
bataille, hargneux comme sangliers. Ils requièrent les païens de leurs 
épées d’acier entre le fleuve et la montagne, et les chassent de leur canton- 
nement, les contraignant à prendre la fuite. 


LUI 

Les païens s’enfuient, pleins de colère et de douleur. Arrivés au pied 
de la falaise qui domine la vaste vallée, ces coquins de mécréants tentent 
de faire volte-face quand, au galop de son cheval gris, surgit Gérard, un 
homme grisonnant, né à Melun, qui, tombé malade, avait dû garder le lit 
depuis longtemps. Il s’enfonce au cœur de la mêlée, ce qui, à mon sens, 
est pur enfantillage de sa part, car les païens ont vite fait de le tuer. Mais 
voici qu’ Evrard, un courageux combattant de Puisac, se précipite en 
piquant des deux, ainsi que Droon, Clarembaut, le vaillant Thomas et 
Païen de Beauvais sur son cheval gris. De voir Gérard mort leur cause un 
cuisant chagrin et ils n’ont plus qu’un désir : venger leur ami. Chacun 
frappe à grands coups de son épée aiguisée : autant de coups, autant de 
morts. La victoiré passe décidément dans le camp des fidèles de Notre- 
Seigneur, tandis que le nombre des Turcs, avec tout leur orgueil, va dimi- 
nuant : ils finissent par tourner le dos et par prendre la fuite. 


LIV 

Accablé de douleur par la défaite de ses hommes, Corbaran s’enfuit. 
Le nuage de poussière soulevé par les sabots des chevaux obscurcit la 
clarté du jour. Les païens se dirigent droit vers le Pont-de-Fer, poursuivis 
par les nôtres qui ne les aiment guère ; et quand ils furent arrivés près du 
château tenu par Tancrède, la nuit venue leur permit de s’échapper. 

Nos barons regagnent leurs tentes dans le cantonnement, mais le duc 
de Bouillon passe outre. Il continue la poursuite avec acharnement ainsi 
qu’une grande partie de sa baronnie. Il rattrapa Corbaran au fond d’une 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII 


165 


vallée : « C’en est fait de vous, poltron ! s’écrie-t-il d’une voix forte. Je 
demande la joute : faites faire demi-tour à votre cheval ! » En l’entendant, 
Corbaran jette un regard sur ses poursuivants et ordonne à ses nobles che- 
valiers de s’arrêter car, dit-il, « ces gens qui nous donnent la chasse sont 
des fous d’après moi ». Le jour tombe, la nuit est là. Ce fut un dur affron- 
tement et il tourna au désavantage des nôtres : il ne restait plus un seul 
compagnon au duc. Là furent tués Hungier l’Allemand, un combattant 
aguerri : deux flèches tirées par Claré de Sarmazane lui faussèrent son 
haubert et lui transpercèrent le corps ; mortellement touché, il tomba à 
terre avec le nom de Dieu à la bouche : « Seigneur, Père de gloire, toi qui 
m’as fait naître, aie pitié de mon âme, car mon corps est à bout. Secours 
le duc et préserve-le de la mort. » Et sur ce, il trépassa. Le bon duc de 
Bouillon se retrouve encerclé, et on lui a tué sous lui son rapide destrier. 
Quand il se voit à pied, partagé entre crainte et colère, il s’adosse contre 
un gros rocher et, tenant serré contre lui son écu d’or, fait face à la foule 
des païens qui le pressent de toutes parts. 


LV 

Inutile de demander si le duc fut chagrin de voir son destrier abattu 
sous lui et Hungier l’Allemand qu’il chérissait tant gésir à terre, son corps 
foulé aux sabots des chevaux. Ramenant devant lui son écu bordé de 
cercles d’or, son épée d’acier clair à la main, il se défend, hargneux 
comme un sanglier. A démembrer les Sarrasins et à les faire tomber par 
terre en tas l’un sur l’autre, le prince faisait pâlir le souvenir de Bertrand 
et d’ Aÿmer. Quand Corbaran vit son courage, il lui demanda, de sa voix 
qu’il avait claire, comment il s’appelait. « Je peux bien te le dire, vassal : 
on m’appelle Godefroy de Bouillon. — Sur ma foi, j’ai souvent entendu 
faire ton éloge. Laissé-toi donc prendre vivant ; mon intention est de te 
présenter à mon seigneur le Soudan et de te donner terre et avoirs. — Tu 
perds ton temps. Affronte-moi plutôt corps à corps, d’égal à égal. Si tu 
peux me vaincre, tu auras de quoi te vanter. Mais si je m’en tire sain et 
sauf, ce que je veux, c’est me rendre en Perse pour la conquérir. Je ferai 
pendre haut et court votre émir Soudan ou bien je lui ferai crever les yeux 
avec une longue tarière. Et au retour, je compte passer par L a Mecque et 
y prendre les deux candélabres qui sont devant la statue de Mahomet pour 
les faire mettre devant le Saint-Sépulcre. » Ces paroles rendent Corbaran 
fou de rage : « Malheur à vous si vous le laissez échapper ! », dit-il à ses 
hommes. Il fallut alors entendre les hurlements des Turcs qui réussirent à 
renverser le duc de vive force. Dès qu’il fut à terre, il se remit sur pied 
d’un bond pour éviter la mort, mais le sang jaillissait de son nombril. 

Quand nos bonnes gens d’outre-mer eurent regagné leurs tentes pour 
se reposer, ils ne trouvèrent pas trace du duc de Bouillon ; et au moment 



166 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


de dîner, arriva un messager : « Seigneurs, dit-il aux princes, écoutez- 
moi ! J’ai vu le duc de Bouillon franchir une montagne d’où il n’est pas 
revenu ; il est mort ou prisonnier ! » Cette nouvelle arracha des larmes à 
nos barons qui se mirent en selle sans perdre de temps. Que le Rédemp- 
teur les conduise ! 


LVI 

Nos barons chevauchent en éperonnant leurs chevaux. Cependant, le 
duc s’est adossé contre le rocher et, tenant en main son épée au pommeau 
de laiton, et son écu serré contre lui, il commence de se défendre, brave 
comme un lion. Mais les Turcs étaient trop nombreux, et il fut blessé au 
foie et aux poumons. Tremblant de peur devant la mort, il implora Notre- 
Seigneur : « Père de gloire, vous avez ressuscité Lazare par votre bénédic- 
tion. La belle Marie-Madeleine s’approcha assez de vous dans la maison 
de Simon, en se faufilant sous un lit de repos, pour se trouver à vos pieds. 
Des larmes venues de son cœur qui lui montaient aux yeux, elle vous les 
lava entièrement, puis elle les oignit de myrrhe par inspiration divine. Ce 
en quoi elle fit preuve de sagesse et s’en vit bien récompensée puisque 
vous lui avez pardonné tous ses péchés. Puisque cela est vrai et que nous 
avons raison de le croire, protégez-moi de la mort et de la captivité et 
faites que ces Sarrasins félons ne puissent pas me vaincre ! » 


LVII 

Après avoir terminé sa prière et avoir battu sa coulpe devant Notre- 
Seigneur, le bon duc de Bouillon ramena son écu devant lui et, l’épée à 
la main, offrit une fière résistance à ces maudits. Cependant, nos bonnes 
gens de la Terre d’Honneur étaient parvenus, sur leurs chevaux, à portée 
des hurlements que les païens poussaient en bas, dans la vallée. Qu’il fit 
bon alors entendre le fameux cri de « Montjoie ! ». Ils lancent leurs 
chevaux au galop et chacun va frapper un ennemi de sa lance acérée. La 
bataille fut longue et acharnée. Claré de Sarmazane y eut la tête coupée ; 
Brudalan et Hérode restèrent sur le pré avec plus de quatre cents hommes 
de leur pays. Le bataillon des Turcs fut mis en déroute, et le bon et sage 
duc fut sauvé. On le remonta sur un destrier à la selle dorée et tous s’en 
retournèrent au camp où la liesse allait être générale. 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII 


167 


L VII I 

Les barons mirent pied à terre dans le camp devant les tentes, délacè- 
rent leurs heaumes et enlevèrent leurs hauberts. Mais avant de se désar- 
mer, l’évêque du Puy les admonesta ainsi dignement : « Ecoutez-moi, 
seigneurs ! On n’a jamais vu depuis la création du monde tant de cheva- 
liers affrontés en bataille et ceux qui y ont participé étaient certes dans les 
bonnes grâces de Dieu, car ce n’est pas vous qui avez tué et mis en fuite 
les Turcs, mais la gloire de Jésus et Sa sainte puissance. Par amour pour 
Lui, je vous demande de vous abstenir de mentir et de plaisanter. — C’est 
entendu, seigneur », répondirent-ils. La nuit, tous se désarmèrent dans les 
riches tentes, car ils étaient recrus de fatigue. Ce n’est pas une histoire à 
dormir debout, mais la pure vérité, la chronique en témoigne et vous 
auriez tort de ne pas y ajouter foi : il y eut, en ce jour, cent mille chevaliers 
païens tués, sans compter les gens de pied qui y périrent en si grand 
nombre qu’aucun homme ne pourrait en faire le compte. 


LIX 

Nos barons passèrent la nuit à se reposer dans leurs tentes, car ils 
étaient recrus de fatigue. Écoutez donc ce qu’avaient fait ces fous de Sar- 
rasins : dès l’heure de vêpres, ils avaient mis leur dîner à cuire, ne pensant 
pas qu’un seul des nôtres oserait sortir contre eux depuis la cité. Mais 
— que Dieu soit loué pour Sa bonté ! — les voilà morts ou prisonniers 
pour leur courte honte. Quant aux nôtres, ils ont de quoi boire et manger 
tout leur content et passent toute la nuit dans les jeux et les plaisirs sans 
rien se refuser. 

Le lendemain, ils ont donc rassemblé tout leur butin : quinze mille cha- 
meaux et des mulets et chevaux de bât à ne pas les compter, non plus que 
tout le reste du bétail. Ils entrent dans la ville avec toutes ces richesses ; 
abbés, moines et prêtres vont au-devant d’eux, portant croix et reliques, 
et rendant grâce au Seigneur Dieu : quand même il ne leur fût pas arrivé 
de blé pendant trois ans, la ville n’aurait manqué de rien. Tel qui avait 
peu se retrouve à présent bien pourvu. 

Revenons-en maintenant à ceux qui s’étaient enfermés dans la tour. De 
là, ils avaient pu observer la bataille à laquelle avaient pris part les cheva- 
liers blancs comme fleurs des prés, et avaient compris que c’était une 
manifestation de la puissance divine, puisque, dès qu’on les avait vus 
combattre à nos côtés, les leurs avaient été vaincus et mis en fuite. Ils 
firent demander une enseigne à l’armée de Notre-Seigneur et Raymond 
de Saint-Gilles leur remit la sienne ; l’émir la fit dresser au sommet de la 
plus haute tour, mais ceux de Lombardie et des Pouilles lui dirent que ce 





168 


LITTERATURE ET CROISADE 


n’était pas là celle de Bohémond ni de Tancrède ; ce pourquoi les Turcs 
se dépêchèrent de l’amener et ordonnèrent à un messager à eux de bien 
vouloir aller trouver « le fameux Bohémond ; et qu’il vienne parler avec 
l’émir ». Le messager partit au galop, se rendit auprès des Français, les 
bien-aimés de Dieu, et leur demanda où était Bohémond. « Il est là, assis 
auprès de Tancrède. » Le messager s’avança et le salua de par Dieu, ce à 
quoi Bohémond répondit en homme sensé qu’il était : « Que Dieu te 
garde, ami, par sa bonté ! — Seigneur, l’émir a un message important 
pour vous : il veut vous parler en secret. — J’y suis tout prêt », fait Bohé- 
mond, qui se met aussitôt en selle sur un destrier frais et monte d’une 
traite, avançant lentement à l’amble, au sommet du rocher où s’élevait le 
donjon. L’émir fut ravi de le voir. 


LX 

L’émir salue le marquis : « Bienvenue, cher ami Bohémond ! — Et 
bonne chance à vous, ami ! — Voici ce que j’ai à vous dire. J’ai ici avec 
moi nombre de Turcs et de Persans, certains illustres. Je voudrais avoir 
l’assurance que tous ceux qui choisiront de s’en retourner dans leur pays 
recevront un sauf-conduit pour les protéger, et qu’ils pourront emmener 
avec eux palefrois et chevaux de somme. Pour ceux qui voudront croire 
en la résurrection de Dieu, faites-les baptiser et ils serviront fidèlement le 
roi céleste. À ces conditions, je vous remettrai le donjon et le palais 
voûté. » Ces paroles réjouirent fort Bohémond, qui répondit calmement 
en homme de sens : « Ne vous inquiétez pas, seigneur. Je vais aller 
consulter nos barons et je reviendrai vous trouver le plus tôt possible. » 
L’émir y consentit bien volontiers et Bohémond, après avoir pris congé, 
s’en retourna, très satisfait, auprès des gens de son pays. 


LXI 

Bohémond s’en retourna sur son destrier d’Aragon. Une fois de retour 
auprès des fiers barons, il les interpelle calmement dans sa langue : « Sei- 
gneurs, l’émir vous fait dire, par mon intermédiaire, qu’il a avec lui beau- 
coup de barons turcs. Remettez un sauf-conduit à ceux qui s’en iront pour 
que ni leurs biens ni eux-mêmes ne souffrent aucun dommage ; faites 
baptiser au nom et à l’image de Dieu ceux qui voudront renier leur foi de 
sauvages et servir Dieu jusqu’à leur mort. À ces conditions, il me remettra 
la citadelle avec son donjon. — Ce sont des conditions honnêtes, répon- 
dent les barons. Il faudrait être fous pour refuser. Dieu qui donna des ailes 
aux oiseaux et s’incarna dans la Sainte Vierge en soit loué ! » 



LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII 


169 


LXII 

Dès que Bohémond a consulté les barons et qu’il les a tous vus d’ac- 
cord, il repart d’une traite jusqu’à la tour. Appelant l’émir, il prononce 
ces paroles de sagesse : « Seigneur, nos barons acceptent de s’engager à 
faire ce que vous avez dit. » Et afin qu’il ait toute sûreté, il le jure sur sa 
foi. On ouvrit alors les portes et on fit sortir ceux qui se trouvaient à l’inté- 
rieur. Ceux qui ne voulaient pas croire à la régénération par le baptême 
reçurent un sauf-conduit valable dans tout le pays. Et ceux qui voulurent 
croire en Dieu et en sa sainte religion furent baptisés par les prêtres. 

Nos gens d’honneur laissent éclater leur liesse. Quant à l’émir, voici ce 
qu'il leur raconta : « J’ai vu hier, pendant que la bataille faisait rage dans 
la prairie, un bataillon d’hommes en armes venir se ranger à vos côtés ; 
leurs files étaient si longues et si large leur front qu’on ne pouvait les 
compter, et ils étaient plus blancs que neige sur les branches. Dès qu’ils 
eurent attaqué les nôtres, nous avons été vaincus et mis en déroute. Toute 
la terre — montagne et vallée — s’est mise à trembler et notre tour, là- 
haut, a failli s’effondrer. Nous avons eu si peur, en vérité, que, tous, nous 
aurions préféré être outre-mer 1 . » 


1 . Si, dans le thème du présent volume, « outre-mer » désigne la Terre sainte, dans la 
chanson dont le cadre est la Terre sainte, « outre-mer » c’est, pour les chrétiens, le pays 
d’Europe d’où ils sont venus et, pour les Sarrasins, tantôt ces mêmes pays d’où viennent les 
croisés, tantôt comme ici, un ailleurs lointain et peu précisé. 




La Conquête de Jérusalem 1 

[Richard le Pèlerin et Graindor de Douai] 
Chanson de geste, fin du xu' siècle 


INTRODUCTION 


Il faut sans doute être bien conscient du caractère passionnel des rela- 
tions entre chrétienté et Islam à travers les siècles pour raison garder 
devant La Conquête de Jérusalem. Le lecteur, en effet, qui, faisant 
confiance au titre, espérait trouver une relation historique des événements 
de la première croisade aura été bien surpris et peut-être scandalisé, même 
s’il se doute bien qu’un historien du xn e siècle n’a pas la même conception 
de sa discipline que son homologue contemporain. Or, précisément, La 
Conquête de Jérusalem n’est pas, ne veut pas être un document d’histoire, 
même si son auteur, conformément à la tradition, fait semblant de la pré- 
senter comme tel. 

En effet, ce texte est composé en langue vulgaire, dans une forme poé- 
tique, pour une récitation publique ; c’est une chanson de geste, au même 
titre que la Chanson de Roland, la Chanson de Guillaume, la Chanson 
d'Aspremont ou La Prise d 'Orange. Elle repose certes sur un événement 
historique important, l’épisode central de la première croisade, mais la 
Chanson de Roland, par exemple, se fondait aussi sur un événement his- 
torique, puisqu’il y eut bien une bataille à Roncevaux le 15 août 778 qui 
aboutit à une cruelle défaite de l’arrière-garde de l’armée franque. 

Il est vrai que La Conquête de Jérusalem suit la réalité historique de 
plus près ; mais il y a à cela deux explications majeures. 

- Entre l’événement de Roncevaux et le récit poétique conservé se 
sont écoulés plus de trois siècles ; entre la première croisade et la chanson 
de La Conquête de Jérusalem ne s’est écoulé qu’un siècle ; l’on s’accorde 
en effet généralement à dater notre texte de la fin du xi I e siècle. 

- Graindor de Douai, son auteur probable, a travaillé — tend à penser 
la critique contemporaine — à partir du récit d’un croisé, Richard le Pèle- 


1 . Traduit de l’ancien français, présenté et annoté par Jean Subrenat. 



172 


LITTERATURE ET CROISADE 


rin ; il se trouvait, de ce fait, davantage captif de la réalité des événe- 
ments. 

Il n’est en revanche pas inintéressant, sur le plan historique précisé- 
ment, de s’interroger sur la raison d’être de ce texte, sur les intentions de 
l’auteur, sur la réception du public. En effet, à cette époque, le règne de 
Philippe Auguste, la croisade reste un événement d’actualité pour encore 
presque un siècle ; exalter les exploits des glorieux précurseurs n’était 
sans doute pas innocent et le genre épique s’y prête particulièrement 
bien ; n’oublions pas que la chanson de geste traditionnelle met très 
souvent en scène des affrontements avec les Sarrasins en Occident et, en 
un certain sens, le mouvement de la Reconquista en Espagne procède 
d’un état d’esprit qui a des points communs avec la croisade. 

On va donc, dans La Conquête de Jérusalem , retrouver tout d’abord 
l’esprit et la forme de l’épopée ; et c’est seulement lorsque l’on aura fait 
la part des choses sur ce point qu’il sera possible de se demander quelle 
originalité présente cette chanson de croisade. 

De la chanson de geste, La Conquête de Jérusalem garde la forme exté- 
rieure : succession de strophes assonancées ou rimées, nombreuses répéti- 
tions, parfois lancinantes pour un lecteur du xx 1 -' siècle, justifiées non 
seulement par le respect d’une poétique, mais aussi par le caractère oral 
de la diffusion et le goût incontestable d’un public qui attend cela. Ainsi 
voit-on, par exemple, plusieurs laisses signaler le détail de la composition 
des armées et les bénédictions individuelles de l’évêque avant le combat 
(III, iii-iv ; IV, h sqq. ; VII, xxxi sqq.) ; ainsi entend-on souvent le jon- 
gleur assurer qu’il dit la vérité, que sa chanson est la meilleure ; ainsi 
peut-on s’étonner des effectifs démesurés de combattants dans un camp 
comme dans l’autre, avec leur corollaire, l’indifférence devant les massa- 
cres complaisamment évoqués qui ne servent que de toile de fond aux 
grands combats des chefs, les seuls valorisés ; ainsi retrouve-t-on sans 
cesse des expressions stéréotypées, appliquées à la description des armes 
ou à l’attitude des chevaliers selon une rhétorique bien connue depuis 
L Iliade ou L 'Odyssée ; ainsi remarque-t-on des descriptions physiques 
totalement fantaisistes de contingents militaires païens, comme les habi- 
tants de Buridane qui se nourrissent d’épices (VIII, v) ou les « Espics » 
qui ont une anatomie partiellement zoomorphique (VIII, vu). 

Les noms propres mêmes d’un certain nombre de seigneurs musulmans 
se retrouvent (et parfois il s’agit d’un pur emprunt) dans des épopées évo- 
quant la lutte contre les Sarrasins d’Espagne : les noms d’Aerofle, Butor, 
Fabur (VII, :) se trouvent aussi dans Aliscans ; Galafre (VII, i) est le grand 
ennemi de Guillaume dans Le Couronnement de Louis ; presque tous les 
fils de Sultan (VIII, n) portent des noms répertoriés ailleurs ; le fait même 
que Sultan et Calife (le « pape » sarrasin !) soient des noms propres est 
également révélateur. Les peuples ennemis enfin procèdent d’un amal- 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — INTRODUCTION 


173 


game identique dans toute l’épopée romane, puisqu’on trouve aussi bien 
des Turcs, des Arabes que des Slaves, des Bulgares musulmans, comme 
le sont ailleurs les Saxons ou les Bretons. 

Tout cela fait donc partie d’une forme littéraire, mais aussi d’un fond 
commun propre au genre ; ce serait une erreur d’y chercher quelque origi- 
nalité que ce soit. 

Si l’on prête maintenant attention à la construction dramatique de La 
Conquête de Jérusalem , on retrouve une structure en deux parties tout à 
fait caractéristique ; il s’agissait de conquérir Jérusalem, tel semblait être 
le sujet « historique » de la chanson ; or la victoire est acquise à la fin du 
chant V. Cependant l’action rebondit avec une contre-attaque de la tota- 
lité des mondes païens, neutralisée grâce au retour des chrétiens déjà 
repartis vers la France, et la chanson se termine sur cette victoire dans les 
« plaines de Rames », apparemment définitive, même si Acre reste encore 
à conquérir. Or, sur le plan littéraire , saute aux yeux un parallélisme non 
fortuit avec d’autres textes épiques ; tout simplement par exemple, la 
Chanson de Roland commence par le douloureux combat de Roncevaux 
(une «chanson de Roland» proprement dite); l’armée impériale était 
repartie et elle doit faire demi-tour pour l’affrontement décisif contre une 
coalition générale du monde païen (sur les bords de l’Èbre) qui assurera 
la victoire apparemment définitive ; cependant, il restera Imphe à libérer, 
parce que rien n’est jamais acquis et qu’il faut prévoir l’ouverture vers 
d’« autres aventures ». Les rapprochements de détail sont également 
importants ; signalons seulement l’arrêt du soleil pour assurer la victoire 
comme dans la Chanson de Roland ; la source biblique passe par l’épopée 
carolingienne. D’ailleurs l’auteur ne s’impose-t-il pas lui-même la réfé- 
rence quasi obligée à la Chanson de Roland (VII, xxiv) ? 

Là où, enfin, on aurait pu attendre un reportage historique, c’est dans 
la peinture des musulmans et de leur religion. Sur ce point encore, La 
Conquête de Jérusalem suit, non la pensée exacte de la fin du XII e siècle 
beaucoup plus nuancée déjà, mais les idées admises comme évidentes 
dans le genre littéraire ; ainsi constate-t-on, selon la tradition épique, une 
admiration certaine pour le luxe et les merveilles de la civilisation musul- 
mane (la richesse, les étoffes, les armements, certaines techniques de 
combat), un respect pour la personnalité des « grands » chevaliers, dont 
on regrette l’entêtement dans leur foi païenne et auxquels on propose 
amitié et respect s’ils se convertissent. 

Il s’agit, en effet, d’un conflit à la fois militaire et religieux, toujours 
sous-tendu par l’idéologie épique selon laquelle la chrétienté et la féoda- 
lité, hors lesquelles il n’y a point de salut, vont de pair. Être chrétien, c’est 
participer au système féodal. Être musulman, c’est être en dehors et, sur le 
plan religieux, adhérer à une religion caricaturale qui n’est pas réellement 
l’islam, mais un syncrétisme étrange de paganisme, d’idolâtrie, de sata- 
nisme aussi. Les divinités sont multiples, souvent présentées par trois 



174 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


(Mahomet, Apollon, Tervagant), par symétrie sans doute avec la Trinité 
chrétienne ; ce sont parfois de pures idoles (dont les caractéristiques à 
l’origine remontent sans doute au psaume 1 15) et les païens accuseront 
leur dieu de dormir ; parfois, Mahomet intervient matériellement ; ainsi 
a-t-il lui-même décoré la tente de Sultan (VI, xm-xv). Il est toutefois bien 
clair que c’est une divinité de rang inférieur et surtout dépendante du 
démon qui intervient d’ailleurs dans notre poème (VI, xvi-xvn). Si l’on 
veut se faire une meilleure idée de cet imaginaire épique, il suffit de se 
rapporter à la proclamation de Satan en personne (VI, xvi) : la terre est 
son royaume ; on doit l’adorer parce qu’il donne les biens d’ici-bas, tandis 
que le Dieu des chrétiens règne dans le ciel. C’est déjà ce que disait 
Corsolt dans Le Couronnement de Louis , prétendant même que Dieu 
n’ose plus descendre sur terre, car il a peur de Satan. L’origine de cette 
profession de foi se trouve évidemment dans la tentation du Christ auquel 
Satan offre les royaumes de la terre (Mt iv, 8 ; Le iv, 5-7). 

Ainsi donc, en écoutant La Conquête de Jérusalem, les auditeurs 
contemporains — qui n’étaient peut-être pas plus dupes que ne l’est l’ac- 
tuel public des œuvres de science-fiction — devaient-ils apprécier une 
atmosphère à laquelle ils étaient habitués, retrouver un monde manichéen 
qui les rassurait et les inquiétait tour à tour. Si le poète ou le jongleur 
n’avaient pas joué le jeu, ils n’auraient pas été crédibles, ils n’auraient 
pas été... pris au sérieux. 

Cela étant acquis, La Conquête de Jérusalem fait montre d’une certaine 
spécificité qui nous paraît résider dans une tonalité religieuse plus précise 
et plus orientée que celle des épopées des autres cycles. 

Il faudrait d’abord presque croire l’auteur lorsque, au début du 
chant VII, il a l’aplomb d’affirmer que sa chanson « est véridique car elle 
se trouve dans la Bible ». 

Si, en effet, le miracle du soleil arrêté (dont le premier bénéficiaire fut 
Josué), si la longue et très belle prière de Godefroy (VII, xxvi) — un 
« credo épique » selon l’expression consacrée — ressortissent au genre 
épique et ne sont donc pas directement issus des deux Testaments, on ne 
peut manquer de sentir une imprégnation scripturaire, sans doute trans- 
mise par l’intermédiaire de la liturgie chrétienne. L’abondance, par 
exemple, de formules comme : « Si Dieu ne les aide, si Dieu ne s’en sou- 
cie... », parfois chevilles rhétoriques il est vrai, ne peut cependant que 
faire référence à la formule usuelle d’ouverture des offices : « Deus in 
adjutorium meum intende. » De même, les « N’ayez pas peur, soyez sans 
crainte... » renvoient aux multiples péricopes évangéliques (Mt x, 28 ; 
xvn, 7 ; Le vi, 50 ; etc.), reprises par saint Paul ; ou encore les allusions à 
Dieu qui n’oublie pas ses amis (par exemple VII, xxv) rappellent le 
« Dieu fidèle éternellement» de l’Ancien Testament ; il serait aisé de 
multiplier les exemples. L’on se contentera d’insister sur un motif plus 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — INTRODUCTION 


175 


surprenant mais fréquent : il s’agit du tableau de la terre jonchée de cada- 
vres (I, xxn ; II, xxx, xxxiii ; VI, ni, ix, x ; VII, ix...) ; ce ne peut être 
qu’une référence implicite au psaume 110 (109) (« Dixit Dominus 
domino meo... »), l’un des plus connus puisqu’il se chantait habituelle- 
ment à l’office de vêpres des dimanches et des grandes fêtes, dont les 
versets 5 et 6 proclament : « Il brisera les rois au jour de sa colère. [...] Et 
partout sur la terre s’entassent les cadavres, il leur a fracassé la tête ». 
L’action de notre chanson se présente ainsi comme la réalisation de la 
prophétie. C’est incontestablement très rassurant pour la bonne 
conscience des croisés qui ont d’ailleurs bien le sentiment de n’être pas 
uniquement des guerriers. 

Car La Conquête de Jérusalem est aussi le récit d’un pèlerinage accom- 
pli avec piété (« Qu’il prenne sa croix et me suive... »). Là encore quel- 
ques exemples permettront de comprendre l’atmosphère que veut sans 
doute établir l'auteur. Il y a d’abord un désir sans cesse répété, celui de 
voir, de toucher, de vénérer le Saint-Sépulcre, où a été déposé le corps du 
Christ et d’où il est ressuscité. Le but du pèlerinage ou de la croisade est 
là, non ailleurs, ce n’est pas le Temple où II enseigna, le Golgotha où II 
fut crucifié, le Cénacle où II institua l’Eucharistie, le mont des Oliviers 
lieu de la douleur et de l’arrestation, ni Bethléem... Ces lieux saints ne 
sont pas négligés, mais le poète va à l’essentiel : la mort rédemptrice et 
la Résurrection, gage du salut de l’humanité. C’est de très bonne théolo- 
gie ; c’est aussi une piété tout à fait adaptée à ces hommes qui souffrent 
avec l’Espérance de faire ainsi leur salut. Cela est tout particulièrement 
sensible en deux occasions. Tout d’abord, sitôt la ville conquise, sans 
prendre un instant de repos, sans même prendre soin de leurs chevaux, 
Godefroy, Robert de frise et Thomas de Marne vont nettoyer le Sépulcre, 
puis le Temple (V, xm). Ensuite, au moment de l’élection du roi de Jéru- 
salem, tous les « barons » se récusent en invoquant en général leurs enga- 
gements familiaux ou féodaux, ce qui est parfaitement honorable ; Robert 
le Frison et Robert de Normandie se justifient en précisant qu’ils considè- 
rent leur mission comme accomplie parce qu’ils ont vénéré le Sépulcre 
(V, xvm, xix) 1 ; c’est leur point de référence. Tous souhaitent alors 
prendre le chemin du retour en emportant des palmes, signe de l’accom- 
plissement du pèlerinage de Jérusalem — comme la coquille était le signe 
du pèlerinage de Saint-Jacques — , et qui valait le nom de « palmier/pau- 
mier » au pèlerin de Terre sainte. 

Ainsi s’explique aussi leur émotion devant les lieux mémorables de la 
vie du Christ, qui apparaît en filigrane tout au long du poème mais se 


1. C’est d’ailleurs — et ce n’est pas un hasard — ce que rappelle l’ultime vers de la 
chanson : « Adontfu nostre Sires graciiés et loés, / Et li verais sépulcre des barons hone- 
rés. » 



176 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


manifeste plus intensément en quelques occasions : lorsque Pierre l'Er- 
mite commente le panorama sur la ville (II, i-vi) ; lorsque les armées pren- 
nent successivement position autour des murailles (IV, i-x) ; lors du 
couronnement de Godefroy (V, xvn sqq.) ; lorsque l’armée des croisés au 
retour passe par le Jourdain et Tibériade (V, xxx-xxxu). Au-delà du récit 
et de la volonté pédagogique, l’auteur décrit l’émotion de ses personnages 
pour la faire partager à son public. 

C’est sans doute dans la même perspective qu’il convient de situer la 
présence et la conduite de divers personnages : le clergé, bien sûr, mais 
aussi les personnages féminins, peu fréquents d’ordinaire, du moins sur 
les champs de bataille, qui participent ici réellement à la victoire, mani- 
festant ainsi que tout le « peuple de Dieu » est à la recherche de Jérusa- 
lem, comme il avait marché quarante ans dans le désert sous la conduite 
de Moïse, en ayant faim et soif. Les petites gens sont aussi actifs que les 
dignitaires et les nobles ; c’est cet étrange peuple des « Ribauds », sous 
la conduite du roi Tafur, qui accomplit les combats les plus rudes et qui 
emporte la victoire, rappelant évidemment la prédilection du Christ pour 
les « pauvres ». L’humilité d’ailleurs devient une vertu chevaleresque 
puisque à diverses reprises des chevaliers abandonnent leurs montures 
pour attaquer les murailles au pic et à la pioche, sans craindre de déroger. 
La manifestation la plus admirable de cette humilité réside dans la 
conduite de Godefroy et dans les conditions qu’il pose à sa royauté sur 
Jérusalem : pressé par le peuple, puis désigné par Dieu ( vox Dei, vox 
populi), il n’accepte qu’une couronne de ronces et veut tenir son royaume 
du roi Tafur (V, xvn, xxii-xxvm). C’est une des scènes les plus émouvan- 
tes avec celle du deuil pour la mort d’Enguerran de Saint-Pol (VIII, xx, 
l-li) et celle de l’étonnement devant le cœur de Comumaran (VIII, lvii). 

Dans cet ordre d’idées enfin, l’on est bien tenté d’interpréter l’échec 
assez lamentable de l’armée chrétienne, peu combative au vrai, devant 
Tibériade, lors du retour vers la Lrance (V, xxxi), comme un avertisse- 
ment divin à l’adresse de chevaliers qui déclarent en quelque sorte forfait 
alors qu’ils avaient enduré des souffrances innombrables en communion 
avec celles du Christ. 

Ainsi donc, l’auteur se sent parfaitement à l'aise dans le cadre épique 
traditionnel, au point d’inscrire sa chanson, avec La Prise d'Antioche, Les 
Chétifs, puis La Chrétienté Corbaran, La Prise d’ Acre, dans un cycle que 
la critique moderne appellera Le Cycle de la Croisade et placera à côté 
du Cycle du roi ou du Cycle de Garin de Monglane et qui aura des déve- 
loppements merveilleux autour de la légende du Chevalier au cygne 1 . 
Comme tout poète épique d’ailleurs, il se sent confusément serviteur 
d’une cause politique et sociale. Plus précisément ici, se fondant sur des 


I . Voir ci-dessous Le Bâtard de Bouillon, laisse ix, n. I . p. 36 1 . 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — INTRODUCTION 1 77 

événements historiques qu'il utilise assez librement, suivant une idéolo- 
gie communément admise (faite de foi sincère et d’intolérance quasi vis- 
cérale vis-à-vis de « l’autre »), il parvient néanmoins à infléchir le ton de 
son œuvre pour dépasser le cadre de la guerre, pour essayer de la relativi- 
ser en quelque sorte par rapport à quelque chose qui pour lui est l’essen- 
tiel, une foi incarnée, « chamelle », qui se manifeste dans la liberté de 
pèlerinage, de vénération des sites fondateurs de sa religion, retrouvant en 
cela la tradition judéo-chrétienne la plus profonde. 11 faut certes regretter 
l’intolérance (ou, selon une terminologie récente, le « racisme ») du texte, 
— encore que la chanson se termine sur l’admiration pour le cœur de 
Comumaran et la cérémonie funèbre en l’honneur du roi païen. La tolé- 
rance n’eût pas été concevable au xn e siècle — La Conquête de Jérusalem 
en témoigne brutalement — , même si Pierre le Vénérable, qui avait fait 
traduire le Coran, avait déjà écrit, au milieu du siècle, à l’adresse des 
musulmans : « Je vais à vous, non, comme font souvent les nôtres, avec 
des armes, mais avec des paroles, non par la force mais par la raison, non 
avec haine mais avec amour. » Et en 1250, Innocent IV pourra dire à son 
tour : « Il est clair qu’on ne doit pas faire la guerre aux Sarrasins pour 
qu’ils deviennent chrétiens », Louis IX n’en prendra pas moins encore la 
tête d’une croisade. 

N. B. : Le texte de La Conquête de Jérusalem commence ex-abrupto : 
les païens s’arment à l’intérieur de Jérusalem, tandis que Richard et ses 
hommes approchent de la ville. Il y a donc des allusions aux événements 
précédents contenus dans La Prise d’Antioche et Les Chétifs. 

Il faut savoir que « les Chétifs » (c’est-à-dire : les prisonniers) dési- 
gnent un contingent de croisés faits prisonniers à la bataille de Civetot, 
réduits en esclavage par Corbaran qui les libérera ensuite en reconnais- 
sance de multiples (et spectaculaires) services rendus ; ils garderont ce 
surnom. 

D’autres part les « Ribauds » (les bandits, les brigands) du roi Tafur 
sont un contingent assez hétéroclite de combattants, non chevaliers, dont 
les techniques, atypiques, sont particulièrement redoutables. 

Jean Subrenat 


BIBLIOGRAPHIE : le texte est traduit d’après l’édition publiée par c. hippeau, La 
Conquête de Jérusalem, faisant suite à la Chanson d' Antioche, composée par le 
pèlerin Richard et renouvelée par Graindor de Douai au xuf siècle collection des 
Poètes français du Moyen Age, t. VII, Paris, 1877, Slatkine Reprints, Genève, 1969. 

Il faut maintenant utiliser l’édition de N R thorp, The Old French Crusade Cycle , 


I. Le découpage du texte en chants n’est pas médiéval. C’est un parti-pris de l’éditeur 
du xix e siècle, sur le modèle de l’épopée antique. 



178 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


vol. VI, La Chanson de Jérusalem, The University of Alabama Press, Tuscaloosa and 
London, 1992. 

On pourra consulter : 

- sur l’idéologie, l’opinion publique et la littérature : alphandéry p. et dupront a., 
La Chrétienté et l 'idée de croisade, 2 vol., coll. « Évolution de l'Humanité », Paris, 
Albin Michel, 1954 et 1959 ; rééd. 1994. 

FLORiJ., La Première Croisade, l’Occident chrétien contre l’Islam, Paris, Éditions 
Complexe, 1992. 

rousset p. Histoire d’une idéologie : la croisade, Lausanne. L’ Age d’homme, 1983. 
villey M., La Croisade, essai sur la formation d’une théorie juridique, Paris, Vrin, 
1942. 

Les Epopées de la croisade, colloque publié par K. H. bender, in Zeitschri ft fur franzô- 
sische Sprache und Literatur, Beiheft 1 1, Stuttgart, Franz Steiner, 1986. 

La Croisade : réalités et fictions, Actes du colloque d’Amiens (18-22 mars 1987), 
publiés par Danielle buschinger, Gôppingen, Kümmerle Verlag, 1989. 

- sur le point de vue inverse : maalouf a.. Les Croisades vues par les Arabes, Paris, 
J’ai lu, 1983 ; réimpr. 1992. 



CHANT I 
I 

Les païens, nos ennemis, s’armaient à l’intérieur de Jérusalem. Ces 
bandits orgueilleux — plus de cinquante mille — étaient en alerte au 
temple de Salomon. 

Richard et les Chétifs 1 approchent à bride abattue. Ils chevauchaient en 
vérité vers leur mort ; mais Dieu, par son très saint Nom, les en préserva. 
Quiconque met en Lui sa foi est à l’abri du mal. Nos barons se trouvaient 
à la mosquée. Godefroy de Bouillon s’éloigne de l’armée avec Richard de 
Normandie, Robert le Frison, Robert du Rosoy qui boite du talon, Étienne 
d’Aubemarle, le fils du comte Eudes et dix mille chevaliers ; il n’y avait 
pas de fantassins. Ils ont cheminé au grand trot le long d’un vallon ; et 
maintenant qu’ils voient la tour de David, le Temple et sa forteresse, la 
porte Saint-Étienne et le Charnier du Lion 2 , ils se prosternent devant Jéru- 
salem avec grande dévotion ; chacun, le visage et le menton mouillés de 
larmes, embrasse le sol, mord la terre, disant : 

« C’est ici que passa Jésus qui souffrit sa Passion, avec ses saints 
apôtres et ses disciples, bienheureux sommes-nous d’avoir subi tant de 
souffrances, la faim, la soif, les persécutions, les grands vents, l’orage, la 
neige, la glace, puisque nous contemplons maintenant la ville et sa puis- 
sante forteresse où Dieu reçut la mort pour notre rédemption ! » 

Ils remontent alors à cheval, en prenant appui sur leurs étriers et partent 
à la recherche de vivres de tous côtés, du val de Josaphat jusqu’au mont 
Sion, allant même jusqu’à Siloé. Devant Béthanie, là où É»ieu ressuscita 
Lazare, ils s’emparent, au prix d’un grand massacre, d’un butin si impor- 
tant qu’il est impossible d’en faire le compte, tant en chameaux qu’en 
buffles et en moutons gras. Ils ne s’arrêtent qu’au mont des Oliviers et 
s’ils peuvent rester sains et saufs et conserver leur prise sans trop de dom- 
mages, ils devront en rendre grâce à Dieu. Mais avant le soir et le coucher 


1. Voir Introduction, p. 176. 

2. Voir ci-dessous, chant VIII, liv-lv, où se trouve une explication de ce toponyme. 



180 LITTÉRATURE ET CROISADE 

du soleil, le meilleur donnerait toutes les richesses de Soissons pour être 
au loin. 


II 

Le butin recueilli par les Francs était considérable. Ils font demi-tour, 
sans plus s’attarder, par le val de Josaphat jusqu’à Sainte-Marie, là où la 
mère de Dieu mourut et fut mise au tombeau '. Le roi de Jérusalem fait 
retentir la trompe, un cor d’airain, pour rassembler les païens. En haut de 
la tour de David, là où flamboie l’aigle d’or, le sonneur souffle avec force. 
Le son portait bien à cinq grandes lieues, si bien que notre armée se mit 
en état d’alerte à la mosquée. Le roi sortit avec un grand nombre de ses 
nobles, ainsi que Comumaran, accompagné de sa grande escorte. Ils 
étaient plus de cinquante mille de la sale race haïe, équipés de leurs hau- 
berts et de leurs heaumes, montés sur leurs destriers de Syrie. Ils lancent 
une attaque horrible, affreuse, pour récupérer le butin : chacun doit se 
défendre au péril de sa vie et au risque d’y laisser irrémédiablement sa 
tête ; ce fut un grand malheur, croyez-m’en, à dix mille contre cinquante 
mille ; personne ne vous dira le contraire. 

Le butin ramené par les Français le long du val de Josaphat était consi- 
dérable. Ceux de Jérusalem, païens et Sarrasins, sortaient, pleins d’ar- 
deur, en ordre de bataille ; ils étaient cinquante mille qui haïssaient Dieu 
Notre-Seigneur. Tambours et tambourins résonnaient, les cors d’airain 
retentissaient, les vallées en vibraient, les collines en renvoyaient l’écho. 
Pour récupérer le butin, ils se jettent sur nos hommes. Les Français chré- 
tiens résistèrent bien au choc, mais il faisait une si grande chaleur qu’ils 
souffraient intensément de la soif. 


III 

Leur angoisse était grande au val de Josaphat. Les hommes de Jérusa- 
lem étaient sortis au pas et avaient lancé une attaque massive pour récupé- 
rer le butin. Les Français leur résistent à coups de lance et de javelot. 
Quand les lances, brisées, eurent volé en éclats, ce fut alors un grand 
fracas d’épées sur les heaumes brillants qui sont fendus tout comme les 
écus et les larges boucliers. Dieu, comme ces compagnons de Judas les 
malmènent ! Nos Français n’ont pas le moindre répit. 

Mais le duc Godefroy jure par saint Thomas, et le comte Robert de 
Flandre par saint Luc, qu’ils préféreraient être en un cercueil à Reims ou 
à Arras plutôt que de laisser les Turcs avoir ne serait-ce qu’un mouton 


1. Il n’y a pas contradiction avec la croyance en l’Assomption. Une tradition rapporte 
que Marie reposa, comme son Fils, trois jours dans un tombeau avant d’être enlevée au ciel. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT I 181 

gras. Alors le duc cria « Saint André et Patras ! », les barons « Saint- 
Sépulcre ! », quelques-uns « Saint Nicolas !» : « Frappez, barons, il ne 
s’agit pas de plaisanter : celui qui met sa confiance en Dieu ne doit pas 
être vaincu ! » 


IV 

L’angoisse était grande, seigneurs, en ce jour où les Francs poussaient 
leur butin hors de ce grand vallon où sainte Marie, la mère du Créateur, 
mourut et fut mise au tombeau, avant que les anges ne l’emportent au 
ciel auprès de Notre-Seigneur. Dieu ! comme cette engeance de païens 
les malmène ! Ils les attaquent de tous côtés avec leurs arcs et leurs 
flèches. On pouvait y voir nombre de vavasseurs — mon Dieu ! — percés 
de flèches, nombre de bons chevaux et de destriers tués ; on pouvait y 
admirer nombre de princes et de comtes frappant avec leurs épées, à deux 
mains. Le soleil brillait fort ; il faisait très chaud. Plusieurs étaient en 
grand tourment ; nos nobles combattants avaient une soif dévorante. Ils 
boivent, dans leur détresse, l’urine et la sueur de leurs chevaux, et aussi 
le sang ! Ah ! Dieu, quelle immense douleur ! 


V 

Le combat était acharné, la mêlée épuisante. Dieu ! Comme le roi Cor- 
numaran et son père, le vieux Corbadas aux cheveux blancs, les malmè- 
nent. On pouvait voir là des chevaux et des destriers, percés de flèches, 
aller par les vallées en tramant leurs boyaux. C’était un drame affligeant 
de perdre son cheval, car on se retrouvait à pied dans le combat comme 
un simple fantassin. Les Français se défendaient avec leurs bonnes lances 
aiguisées ; et lorsqu’elles sont brisées, ils tirent leurs épées. Aux Turcs, 
ils tranchent les têtes, percent les flancs et les côtés ; le champ de bataille 
est couvert de sang et de cervelles. Nos Francs, en regardant du côté de 
Saint-Etienne que Dieu avait tant aimé, en direction du mont des Oliviers, 
voient nos Chétifs sur leurs rapides chevaux — ce sont Richard et ses 
hommes — , ils aperçoivent les boucliers et les armes qui flamboient, les 
enseignes de soie qui flottent sur les lances. Seigneurs, c’étaient vraiment 
Richard le vaillant chevalier, Harpin qui croit en Dieu, avec ses hommes ; 
ils avaient été prisonniers (mais Jésus ne les avait pas abandonnés) dans 
la cité d’Olifeme, fief du roi Corbaran, pendant trois ans et quinze jours '. 
Dieu les en a délivrés, telle était sa volonté ; qui a foi en Lui trouve son 
réconfort. Cette terrible bataille fut très éprouvante pour les Français. 


1. Allusion à la chanson des Chétifs. Voir Introduction, p. 176-177 et chant II, n. 2, p. 204. 



182 


LITTERATURE ET CROISADE 


VI 

Seigneurs, nobles et vaillants chevaliers, écoutez quelle était la grande 
détresse de nos Français : les Turcs s’acharnaient contre eux avec leurs 
arcs, leurs flèches d’acier, leurs javelots acérés et les repoussèrent jusqu’à 
Saint-Etienne à coups d’épées d’acier sur les heaumes, tuant leurs 
chevaux de leurs lances pointues. Le convoi du butin s’était arrêté sur une 
hauteur escarpée où prirent position nos vaillants combattants, les princes 
et les barons qui ont foi en Dieu. Aucun clerc ne pourrait dire, aucun jon- 
gleur ne pourrait chanter l’angoisse des barons qui se défendaient là. Il 
n’y avait pas de chevalier, si riche ou si puissant soit-il, qui n’eût grand- 
peur de perdre la vie. Tous s’écrient : « Saint-Sépulcre, au secours ! » 
C’est alors que Robert le Frison arrive au galop auprès de Godefroy, lui 
criant : 

« Seigneur duc, écoutez-moi ; vous voyez cet escadron de cavaliers, 
arrêté là-bas près de la colline ? 11 me semble que ce sont des Arabes, des 
gens orgueilleux et présomptueux. Si nous perdions ce butin, au nom de 
Dieu notre rédempteur, je préférerais être mort: ! 

— A Dieu ne plaise que les Turcs s’en emparent jamais ! Envoyons 
deux messagers de toute la vitesse de leurs chevaux, auprès du comte de 
Saint-Gilles et de Tancrède de Pouille, pour qu’ils nous portent immédia- 
tement secours, au nom du Dieu tout-puissant. S’ils tardent à venir, 
jamais plus ces princes guerriers ne nous reverront. » 

Ils s’inclinent alors l’un devant l’autre. 


VII 

« Qui pourrons-nous envoyer au comte de Saint-Gilles pour lui faire 
part de notre situation désastreuse ? », demande le duc de Bouillon. 

— Anthiaume de Châlons et Foucher de Chartres, répond Thomas de 
la Fère, tous deux sont loyaux et dignes de confiance. » 

Il fallait voir les Turcs éperonner leurs chevaux et sortir des rangs pour 
frapper à mort de leurs épées tranchantes, et nos Français leur résister par 
le fer et l’acier. On aurait pu voir aussi Godefroy ne pas ménager les 
grands coups, abattre, tuer, tailler en pièces les Sarrasins. Ce fut le début 
d’une bataille si horrible et si violente contre cette race maudite que plus 
de cent quarante archers y perdirent la vie. 

Les princes s’écrient : « Quel magnifique chevalier ! Que Dieu lui 
donne longue vie ; allons lui porter secours. » 

Anthiaume passe par un autre chemin pour atteindre sans délai le camp 
des chrétiens à la mosquée où étaient établis ses quartiers ; il transmet à 
Raymond le guerrier, Bohémond, Tancrède (que Dieu l’assiste ! ) et à tous 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT I 


183 


les puissants barons aimés et chéris de Dieu la demande urgente de 
secours pour nos gens : « Envoyez-leur des renforts, hâtez-vous, ils ne 
vont plus pouvoir tenir. » 

Quand les barons entendirent le messager transmettre les paroles du 
duc et des barons, il y eut un grand trouble ; l’on vit pleurer les évêques, 
les puissants seigneurs, les nobles épouses, les courtoises jeunes filles ; 
dans leurs sanglots, ils ne peuvent empêcher les larmes de leur monter du 
cœur et de mouiller leurs poitrines ; on pouvait voir, je vous assure que 
je dis la vérité, les chevaliers en larmes, tandis qu’ils endossaient leurs 
brillantes cuirasses à doubles mailles, ceignaient leurs épées, laçaient 
leurs heaumes dont l’or brille aux rayons du soleil. Sitôt armés, ils 
montent à cheval et se mettent sans plus attendre en route en bon ordre. 
Si les Turcs, ces bandits perfides, qui sont à Saint-Étienne, au pied de la 
solide muraille, n’y prennent garde, ils auront tout intérêt, me semble-t-il, 
à fuir au lieu de se servir de leurs arcs. Aucun tir de flèche, aucun jet de 
javelot ne les protégera d’une mort inexorable. 


VIII 

Nos vaillants chevaliers, princes et barons, qui ont foi en Dieu, quittent 
le camp. Les dames, sur le sable brûlant, apportent, chargée à leurs cous, 
sur leurs poitrines, l’eau dont les Francs sont assoiffés. Plusieurs sont sans 
chaussures, les talons et les plantes de pieds en sang ; elles en louent Dieu 
le Rédempteur. Bohémond et Tancrède chevauchaient en tête. Le menton 
appuyé sur la main, ils pleurent en silence et prient humblement Dieu le 
Père qu’il protège par sa sainte volonté le duc, le comte Eustache, le jeune 
Baudouin, Robert le Frison et Robert le Normand. 

« Ah ! Dieu, dit Bohémond, vais-je pouvoir vivre assez pour rejoindre 
le duc ? Accorde-moi, Seigneur, si telle est ta volonté, de le retrouver sain 
et sauf, libre et vivant ! Je me battrai avec une telle fougue que j’enverrai 
à la mort tous ceux que je frapperai. » 

Français et chevaliers de Pouille chevauchent de concert, les lances en 
arrêt, les gonfanons au vent ; leurs chevaux avaient fière allure. Ils quit- 
taient les tentes du camp, sous le regard inquiet des malades. Les dames 
continuent d’apporter l’eau dont ils sont toujours avides. 

Je me tais maintenant sur les secours qui arrivaient, et j’en reviens au 
duc, le courageux combattant, Godefroy de Bouillon que Dieu aimait tant. 
Il est arrivé, en éperonnant son cheval auprès des Chétifs ; et lorsqu’il fut 
près d’eux, il leur cria : 

« Holà ! Qui êtes-vous ? Croyez-vous en Dieu, le fils de sainte Marie, 
le tout-puissant Seigneur de gloire ? Ou bien croyez-vous en Apollon, 
Mahomet et Tervagant, ces méchantes idoles en lesquelles ont foi les Per- 
sans ? » 



184 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Et Richard, qui était en tête, puissamment armé sur un rapide destrier, 
Harpin de Bourges qui était à côté de lui, les autres Chétifs qui les suivent, 
tous répondirent : 

« Et qui êtes-vous, vous-mêmes, qui prononcez le nom de Dieu ? Cela 
fait bien trois ans que nous ne l’avons pas entendu ; ne refusez pas de 
nous dire, chers seigneurs, ce que vous êtes en train de chercher. 
Comment vont nos hommes et nos barons normands ? 

— Je m’appelle Godefroy de Bouillon ; je suis venu d’outre-mer pour 
vénérer le Saint-Sépulcre. Ici, nous combattons contre les païens qui ne 
croient pas en Dieu le Rédempteur. 

— Et nous, répondit aussitôt Richard, nous étions les prisonniers du 
puissant roi Corbaran, mais nous nous sommes évadés de son infecte 
prison. Aucun clerc ne pourrait dire, aucun jongleur ne pourrait chanter 
les douleurs et les peines que nous avons vécues. » 


IX 

Tous, en vérité, laissèrent éclater leur grande joie, les Chétifs à l’enten- 
dre, le duc au cœur hardi, parce qu’ils croient en Dieu et en l’Esprit saint. 

« Nobles chevaliers, pitié ; voyez comme nous oppressent Turcs, 
Persans et Arabes, tous ces Sarrasins — que Jésus les maudisse ! Ils ne 
veulent pas croire qu’il est né d’une vierge, qu’il a subi la mort, qu’il est 
ressuscité. C’est pour leur foi que les nôtres ont péri. Nos chevaux ont été 
tués, nous sommes très affaiblis. Seigneurs, venez à notre secours, je vous 
en prie au nom de Dieu, au nom de cette mort qu’il souffrit pour nous sur 
la sainte Croix où II fut cloué, sur le mont Calvaire quand II y versa son 
sang. » 

Alors tous nos Chétifs s’écrient d’une seule voix : « Saint-Sépulcre, à 
l’aide, nous voici ! » 

Ils se lancent dans le combat au galop ; chacun d’eux frappe un Turc, 
perce son écu, déchire son haubert, lui arrache la poitrine et les entrailles. 
Chaque Français abat son ennemi, et les Chétifs, cent quarante, ne sont 
pas en reste. Vous auriez pu voir là les lances puissantes brandies, les 
solides boucliers transpercés, les cuirasses déchirées, les têtes coupées et 
les corps tranchés en deux. 

C’est alors que le seigneur Jean d’Alis, un noble chevalier né dans le 
Berry, a brandi sa lance ; c’était un compagnon de Richard et aussi des 
Chétifs. D’un coup, il brise le bouclier d’un émir, fils de Barbas, l’émir 
de Perse. Sa victime tombe morte à terre sur son écu décoré de fleurs. Son 
âme s’en va ; les diables s’en emparent. Il saisit le rapide et fougueux 
destrier et le donne aussitôt à l’un de ses compagnons, un des Chétifs, qui 
le reçoit sans attendre, saute en selle sans prendre appui sur les étriers et 
se lance dans la mêlée, l’épée d’acier brillante au poing. Il frappe un autre 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT I 


185 


émir qui ne croyait pas en Dieu, l’atteint à la cervelle et jette à terre ce 
maudit infidèle. Son âme s’échappe, les diables s’en emparent, pour l’em- 
porter aussitôt dans l’abomination de l’enfer. 


X 

Richard de Chaumont, sans attendre, éperonne son fougueux destrier, 
brandit sa lance au gonfanon déployé et frappe de plein fouet un Turc sur 
son bouclier, déchire sa cotte, lui transperce le corps et le jette à terre, 
mort, tout en criant : 

« Frappez, barons ! Vengez-vous des païens qui vous ont infligé tant 
de douleurs et de souffrances ! » 


XI 

Harpin de Bourges, en armes, pique son cheval de ses éperons d’or. 
Dieu ! comme il était bien armé : un bon haubert à doubles mailles, un 
casque brillant orné de pierreries, un bouclier écartelé avec un lion blanc 
comme fleur de mûrier. Et il brandissait une lance au fer d’acier aiguisé 
où pendait un gonfanon de riche soie vermeille. Il s’élance contre un Turc 
qui s’approchait, le jette mort à bas de son destrier ; sa lance a résisté au 
choc. Le corps tombe à terre brutalement. Il se met alors à crier : « Saint- 
Sépulcre, en avant ! Dieu, à l’aide ! » 

À force de coups, sa lance se brise ; il tire alors son épée d’acier (ce 
n’était pas lui qui l’avait fait forger), frappe un Turc sur la tête, lui brise 
la coiffe et son heaume d’acier. Le païen tombe mort sur le sable : 
« Adieu, traître, dit-il. Dieu fasse ton malheur ! » 

Il fallait le voir tuer païens et Turcs, frapper et combattre de son épée 
tranchante : aucun de ceux qu'il atteint n’échappe à la mort. 


XII 

Baudouin de Beauvais était un chevalier courageux. Dieu ! Comme il 
était bien armé sur son bon destrier ! Il portait une cotte d’excellente 
qualité, un heaume étincelant au cercle d’or, rehaussé de pierreries et sur- 
monté d’une topaze du fleuve de paradis. Le puissant roi Corbaran y 
tenait beaucoup ; il l’avait donnée à Baudouin, son grand ami, qui avait 
tué le dragon du mont de Tygris, qui dévastait tout le pays alentour 1 . Il 
avait au côté une épée à la lame brillante. Abraham, le vieillard aux 


I. Dans la chanson des Chétifs. 



186 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


cheveux blancs, la lui avait donnée ; elle avait été forgée par un Juif sur 
le mont Sinaï et Corbaran, l’excellent chevalier, la lui avait transmise. Sur 
le bouclier qu’il portait au cou n’était pas écrit le nom de Jésus, mais était 
dessiné un petit lion. Il tenait une lance à la hampe de frêne avec un gonfa- 
non d’un tissu précieux de soie dont les franges d’or vont claquer jusqu’à 
ses poignets et sa poitrine. Il pique son cheval de ses lourds éperons et 
frappe un émir du nom de Patris, né à Bagdad et seigneur d’un grand fief. 
Son père Justamon l’avait envoyé commander la région et organiser sa 
défense contre nos barons. 

Baudouin l’atteint sur son bouclier renflé, le lui fend et brise au- 
dessous de la bosse d’or, puis lui déchire et démaille sa cotte et lui trans- 
perce le cœur avec sa lance à l’enseigne gris et vert. Le païen, désarçonné, 
tombe mort à terre. Les diables emportent son âme en enfer pour l’éter- 
nité. Alors Baudouin s’écrie : « Dieu, Père, Jésus-Christ ! Venez à notre 
aide, ayez pitié de nous. » 

Il a tant combattu que sa lance s’est brisée ; il tire alors son épée à la 
lame décorée, frappe un émir sur son heaume orné de fleurs et le pourfend 
jusqu’aux dents ; le païen tombe mort à terre. Puis il brise la nuque d’un 
autre. Comme le loup au milieu des brebis, le noble baron fait un massa- 
cre des maudits traîtres qui meurent en hurlant. C’est un désastre pour 
eux. 


XIII 

Voici que se précipite Jean d’Alis bien armé sur son destrier de Syrie. 
Il avait revêtu une cotte aux mailles polies que Corbaran avait donnée au 
roi de La Berrie et avait lacé sur sa tête un heaume de Pavie au cercle d’or 
qui étincelle. Ayant au côté une épée aiguisée, bien brillante, il éperonne 
son cheval, la lance tendue où flottait une enseigne en soie d’Aumarie 
dont les franges d’or claquaient jusqu’à ses poings. Il atteint un émir sur 
son bouclier décoré de fleurs, le lui perce, déchire sa cuirasse et lui trans- 
perce le cœur et le foie ; il l’abat mort sur la lande désolée : « Allons, dit- 
il, traître, que Dieu te maudisse ! » 

Et les diables emportent son âme dans leurs demeures. Alors le noble 
chevalier s’écrie d’une voix forte : 

« Frappez, loyaux chevaliers de la douce Terre ! Dieu, venez aujour- 
d’hui à notre secours, et vous aussi Notre-Dame sainte Marie ! » 

Le comte Robert de Flandre au visage farouche, le duc Godefroy qui 
met toute sa foi en Dieu, ainsi que tous les puissants barons de la riche 
France avaient reconnu Richard, le seigneur Jean d’Alis, Foucher de 
Meulan, Renaut de Pavie, Flarpin de Bourges et toute l’armée de Dieu, 
ainsi que l’abbé de la puissante abbaye de Fécamp, l’évêque du Forez qui 
mène la vie dure aux païens et en a tué dix de sa solide lance acérée, et 
tous les Chétifs. Tous se jettent en masse contre les Turcs. Comme le loup 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT I 


187 


tenaillé par la faim s’élance dans les troupeaux d’une grande bergerie, 
dévaste tout autour de lui et a vite dépecé la brebis qu’il a saisie, ainsi 
font les Chétifs au milieu des païens détestés. Quand nos barons les voient 
se battre aussi farouchement, il n’y en a pas un qui n’en rie de joie et ne 
les bénisse de sa main. 


XIV 

Le combat était gigantesque et la mêlée redoutable. Voici Richard le 
Frison, Thomas de la Fère au clair visage et les puissants barons du 
royaume de Charles qui se jettent de tout leur élan contre les Turcs. Pas un 
qui ne tue Slave ou Turc, Sarrasin, Perse ou Bédouin. Harpin de Bourges, 
Richard de Chaumont, Jean d’Alis et tous les soldats de Dieu se battent, 
de leur côté, contre les suppôts de Mahomet. 

L’évêque du Forez, bien armé, sur son cheval gascon, d’un haubert 
étincelant, d’un heaume luisant de l'atelier de Salomon et d’une épée 
tranchante pendue à son côté, tenait bien en main sa lance au gonfanon 
vermeil où était figurée une croix d’or en signe de sa foi et dont les 
franges d’or venaient claquer jusqu’à ses éperons. Il se trouve face à 
l’émir Pharaon, le neveu du roi Corbadas, né à Caphamaüm, seigneur 
d’un vaste fief et d’une grande province. L’évêque l'atteint si bien qu’il 
lui fend son bouclier, déchire sa cuirasse, lui tranche la poitrine, le foie, 
le poumon, le cœur, la rate et le rein ; il le jette mort à terre devant lui. 
« Va-t’en, traître, lui crie-t-il, et que ton âme soit maudite à jamais ! » 

Il s’empare du destrier, monte sur la selle aux arçons d’or ciselé. Les 
brides, les courroies et les boucles valaient de nombreux écus d’or fin. 
Richard le Frison et le duc de Bouillon disent : « Voilà un bon clerc 
tonsuré. Par Dieu, allons à son aide ! » 

Les Sarrasins, les Perses et les Slaves contre-attaquent en tirant à grand 
bruit des volées de flèches. 


XV 

La bataille était générale, particulièrement violente. L’évêque du Forez 
en fournit la preuve en tuant un émir de grande renommée. Richard et les 
Chétifs ont eu le bonheur de remporter la victoire. Autour de l’émir, il y 
avait grand rassemblement de Turcs et de Perses, en plein désarroi, s’arra- 
chant les cheveux, se tirant la barbe, se battant la poitrine, se griffant le 
visage ; si grande était leur douleur qu’on ne peut la décrire. 

Comumaran se serait transpercé le cœur si on ne lui avait ôté l’épée 
qu’il tenait. Les épouses aussi accouraient en grand nombre. Les Turcs se 
sont regroupés à la porte Saint-Étienne et ont bien attaché en travers la 
chaîne de fer. Les Français se retirent en emmenant leur butin, mais ils 
l’ont payé cher. 



188 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Le comte de Normandie ne pouvait plus relâcher son épée car sa main 
était toute crispée sur la poignée ; il ne put la desserrer qu’après l’avoir 
arrosée d’un peu d’eau chaude et de vin pour détendre les muscles. 

Sur la hauteur, à une demi-lieue, ils rencontrent Bohémond et ses 
hommes bien armés. Les dames apportent de l’eau aux Francs assoiffés : 
plusieurs ont déjà de l’écume qui leur sort de la bouche. Il y eut un grand 
rassemblement autour de nos Chétifs ; les Français les écoutent attentive- 
ment raconter ce qui leur était arrivé et pleurent à chaudes larmes. Puis 
l’armée est retournée à la mosquée : cette nuit-là, nos chevaliers ne man- 
quèrent de rien. 


XVI 

Nos barons retournent à la mosquée ; le butin qu’ils rapportent a été 
bien partagé, à chacun selon son rang. Il n’y eut pas de pauvre qui n’en 
rît de joie. Toute l’armée de Dieu a été comblée et rassasiée. 

Ces grands chevaliers, ces puissants barons, confiants en Dieu, en 
étaient à ce point d’épuisement qu’ils ne placèrent pas de sentinelles cette 
nuit-là, mais se couchèrent en armes sur la prairie. Ils ne réclament ni 
matelas, ni draps, ni couvertures, ni soie d’Aumarie, mais seulement la 
terre bien dure, le bouclier sous la tête et la cuirasse sur eux. 

Bohémond se leva dans le calme de minuit. Tout affligé en lui-même 
— croyez-le bien — pour n’avoir pas participé à la grande chevauchée 
du val de Josaphat contre les ennemis détestés, ceux qui n’aiment pas 
Dieu, ne croient pas en Jésus, le fils de Marie, que les Juifs firent souffrir 
sur la croix par jalousie. Il revêtit alors sa grande cuirasse de mailles, laça 
sur sa tête un heaume de Pavie, ceignit son épée tranchante bien aiguisée 
et pendit à son cou un bouclier décoré. Il prit à la main sa lance, où flotte 
l’enseigne d’un riche tissu de soie, cousue en Russie. Avec les dix mille 
hommes dont il était le seigneur, il sort du camp pendant la nuit et prend 
la direction de Césarée pour s’emparer d’un butin avant de se replier en 
hâte par le val de Syrie jusqu’à Caïphas. Mais sous la tour des Mouches 
dans la lande déserte, voici que les Turcs de Césarée s’élancent brutale- 
ment en ordre de bataille : Dieu les maudisse ! Si Notre-Seigneur, maître 
du monde, ne s’en soucie, le butin qu’ils convoient fera leur malheur ; il 
n’en arrivera pas une patte d’animal à leur campement. 

Païens et Sarrasins ont fortifié la cité et ont envoyé dix messagers dans 
un navire pour chercher aide et secours à Ascalon. Ils hissent les voiles, 
le vent les entraîne plus vite qu’une flèche quand elle est décochée. Ils 
abordèrent au port d’Ascalon à tierce passée. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT i 


189 


XVII 

Les messagers abordent en hâte, enlèvent leurs bliauts de Césarée pour 
se présenter devant l’émir et transmettre leur demande. On aurait alors pu 
voir les païens pleurer et se lamenter, s’arracher les cheveux, déchirer 
leurs vêtements. 

« Ah ! Émir, noble et loyal chevalier, les barons de Césarée te deman- 
dent du secours. Une troupe maudite, tout armée de fer, qui ne craint ni 
lance ni flèche, leur a dérobé leurs vivres. » 

Quand l’émir les entend, il redresse la tête et fait battre tambour au haut 
de la grande tour. 

XVIII 

Quand l’émir entendit les paroles des navigateurs, la plainte de Césarée 
et les exactions des Français, il fit battre tambour à son plein. L’émir prit 
ses armes, son bouclier en or, bordé de pierres précieuses du fleuve du 
Liban, et revêt son riche haubert. Viennent auprès de lui un Sarrasin 
traître et belliqueux et le duc d’Ascalon, l’émir Fanios, qui n’a de cesse 
de s’élancer contre les nôtres. 


XIX 

Bohémond et Tancrède avaient mené à bien leur attaque devant 
Césarée, près du ruisseau. Ils avaient rassemblé des troupeaux de cha- 
meaux, de buffles, de brebis, de chèvres avec de nombreux agneaux. Nos 
chevaliers repartent par-devant Mirabel, parviennent à Saint-Georges de 
Rames avec leur immense butin ; ils mettent pied à terre pour prier devant 
le très bel autel que gardaient des Syriens et des habitants de Nazareth et 
se battent la poitrine avec grande humilité, suppliant Dieu et son saint 
Nom, le seigneur saint Pierre ainsi que le noble saint Georges, pour le 
pardon de leurs péchés. 

Tandis qu’ils faisaient leurs dévotions, voici que surgissent les Turcs 
d’Ascalon, en armes, au galop de leurs chevaux. L’émir était monté sur 
un cheval blanc d’Aragon, recouvert d’un drap de soie, de ia tête à la 
croupe. Il portait son oriflamme, une enseigne avec un dragon, dont les 
franges d’or claquaient contre ses éperons. Ces païens chevauchent à 
bride abattue, entourant et suivant leur émir. On pouvait y voir hauberts 
brillants, casques étincelants décorés de pierres, solides cottes de mailles, 
lances rigides à riches enseignes de soie décorées d’étoffes vermeilles. 

Quand nos barons les aperçoivent, ils sautent en selle et se hâtent de 
passer leur bouclier au bras. Bohémond les exhorte en ces termes : 

« Seigneurs, nobles chevaliers, nous sommes tous de la même terre, du 



190 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


même peuple. Nous n’avons ni château, ni forteresse, ni tour où nous 
replier et nous mettre à l’abri. Voici que nous attaquent au galop les 
païens qui ne croient pas en Dieu, ni en sa Résurrection, ni à la mort qu’il 
a acceptée, à la Passion qu’il a subie pour nous sauver des prisons de 
l’enfer. Seigneurs, ceux qui mourront ici recevront la bénédiction que 
Dieu donna à ses apôtres au jour de l’Ascension. Quiconque sera tué aura 
la récompense promise, la délivrance au jour solennel du Jugement. » 

À peine a-t-il fini son exhortation qu’arrivent au galop les Turcs de 
Césarée ; les nôtres font face, sans leur accorder aucune estime. Au corps 
à corps avec les soldats de Mahomet, ils en étaient à pouvoir se donner 
des coups de poing sur la nuque. Là on aurait pu voir des combats achar- 
nés à l’épée, les têtes coupées, les poitrines, les mentons lacérés, et les 
hommes morts pour leur malheur étemel. Dans cet assaut, au moins 
quatre cents canailles sont mortes ; les diables ont conduit leurs âmes au 
gouffre d’enfer ; aucune rançon ne les en fera sortir. 


XX 

La bataille était violente, les combats furieux. Les Turcs les assaillent 
à coups de lances et de flèches. On ne comptait plus les boucliers percés, 
les heaumes brisés, les hauberts déchirés, les païens jetés à terre — ces 
brigands félons — , les chevaux et les fougueux destriers blessés avec 
leurs rênes arrachées qui traînaient au sol. Ah ! Dieu, comme nos farou- 
ches seigneurs se défendent ! Bohémond les commande, son enseigne 
déployée ; que Dieu lui vienne en aide ! Quand il frappe un ennemi, rien 
ne résiste, ni bouclier, ni cuirasse ; il transperce fer et entrailles de sa lame 
d’acier. Là on entendait les Turcs gémir et hurler. Ils allaient prendre la 
fiiite, ces traîtres infâmes, quand ils virent arriver les troupes de secours. 
A droite dans la direction du château de Gaiffier, surgissent les Turcs de 
Jaffa, plus de quinze mille, puissamment amiés, tous à cheval. Devant 
cette armée farouche, les nôtres s’inquiètent. Bohémond les réconforte et 
les exhorte : « Seigneurs, dit-il, nobles chevaliers, pour l’amour du Dieu 
de gloire, et pour le Saint-Sépulcre, je vous en prie tous, ne vous effrayez 
pas. Mais soutenez le choc de ces Turcs avec force et adresse. Quiconque 
mourra ici aura sa récompense : Dieu le fera reposer au paradis et lui 
accordera de partager le bonheur des saints Innocents. 


XXI 

« Seigneur, dit Bohémond, voyez le cours des choses. Nous avions mis 
en déroute les Sarrasins, sans ces nouveaux venus ! Quelle malédiction ! 
Voyez comme ils nous encerclent avec arrogance. Si vous les attaquez 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT I 


191 


bien, vous serez absous et purifiés, et vous verrez Dieu face à face. Je 
vous le dis en vérité, seigneurs, quiconque reçoit la mort pour Dieu peut 
être assuré de se retrouver au paradis pour vivre avec les anges. » 

On put alors voir les Turcs brandir leur étendard, l’or et l’argent briller 
et reluire, les pierres précieuses étinceler comme du feu ; ils attaquaient 
nos barons de leurs lances tranchantes, perçant et déchirant les bandes 
décorées de leurs blasons, frappant les casques de leurs épées nues. Bohé- 
mond ne pouvait ni l’admettre ni le supporter. Avec cinq mille hommes, 
il va se battre et croiser le fer auprès de l’étendard, jusqu’à ce qu’il 
l’abatte de vive force. Alors on aurait pu entendre les Turcs gémir et 
hurler, les cors et les trompes sonner et retentir. Tous se précipitent en 
vociférant sur les Français. Nos barons et nos soldats étaient bien près de 
leur fin. Mais Dieu, qui veut toujours réconforter dans le malheur ses 
fidèles, leur envoya de précieux renforts. On put voir saint Georges 
arrêter nos barons et entendre Bohémond crier : « Saint-Sépulcre, au 
secours, saint Georges, puissant seigneur ! » 

De même qu’un chien attaque le sanglier qui se précipite contre la 
meute et la disperse, ainsi les Turcs attaquaient-ils nos Français qui n’au- 
raient pu, à mon avis, résister, si Dieu le tout-puissant ne les avait 
secourus. 


XXII 

Seigneurs, nobles chevaliers, écoutez comme était grande l’angoisse 
des Français que les Turcs accablaient avec les flèches de leurs arcs, leurs 
lances aiguisées, leurs javelots pointus, tout comme les chiens s’en pren- 
nent au sanglier qu’ils poursuivent lorsqu’il échappe aux épieux ; c’est 
ainsi que les Turcs repoussent nos Français. Ils n’auraient pu résister 
davantage, croyez-le bien, si Dieu n’était venu à leur secours par sa sainte 
volonté. Voici, en effet, saint Georges, saint Barthélemy, saint Démétrius 
sur son blanc coursier, saint Denis de France avec une grande armée, 
toute une légion d’anges, qui se jettent, comme un vol de faucons, sur les 
Turcs et les abattent à terre, morts, tous. Sarrasins, Perses, Turcs, 
Bédouins ou autres païens mécréants. 

Nos barons se laissent aller à leur joie. Tel qui était à terre, blessé, se 
remet surpied, ressaisit son bouclier, brandit son épée. Saint Georges, au 
galop de son cheval, va frapper l’émir et lui déchire le cœur en deux dans 
sa poitrine. 

« Qui sont ces diables ? disent les Syriens. Nous ne pouvons rien contre 
les pointes de leurs lances. » 

Ils prennent alors la fuite, s’exposant de dos. Bohémond et saint 
Georges les poursuivent, avec tous les puissants barons sur leurs chevaux. 
La terre est recouverte de morts et de blessés ; le combat fait rage de tous 



192 


LITTERATURE ET CROISADE 


côtés. Ils repoussent ainsi les païens jusqu’à la mer où quatre mille se 
noyèrent. Les diables ont emporté leurs âmes dans la puanteur de l’enfer. 


XXIII 

Voici saint Georges devant sa belle église de Rames dans la vaste cam- 
pagne sablonneuse, là où il y eut grande bataille et combat acharné contre 
les Turcs et les Perses ! Que Dieu les maudisse, car ils ne veulent pas 
croire qu’il prit chair en Notre-Dame et qu’il se fit baptiser. Bohémond 
les pourchasse, sans leur laisser de répit, avec saint Georges de Rames 
qui les bouscule. Ils ne cessent de les repousser jusqu’à la mer. Là suc- 
combent quatre mille hommes en bas de la falaise ; diables et démons 
emportent leurs âmes. On aurait pu voir saint Georges aller et venir le 
long du rivage, et rejoindre saint Démétrius pour jouter ; on aurait dit des 
éperviers. Bohémond s’écrie à leur adresse : 

« Saint Georges, puissant seigneur, comme je dois vous aimer ! Je ferai 
glorifier votre très sainte église. 

« Seigneurs, nobles barons, ajoute Bohémond, nous devons aimer et 
chérir le Seigneur Dieu qui a protégé nos corps et nos vies. Maintenant, 
il faut couper les têtes des païens et les attacher aux queues des chevaux 
pour les emmener jusqu’à Jérusalem et les lancer dans la ville par-dessus 
les hautes murailles. Ce sera un spectacle qui terrifiera nos ennemis. » 

Les hauberts, les armures, les arcs en bois de sorbier, les épées tran- 
chantes, les javelots, ils font tout emporter, ne voulant rien laisser. Il 
fallait voir nos gens mettre pied à terre, détacher les épées, délacer les 
heaumes, ôter les hauberts des dos des morts. Ils ont chargé de toutes ces 
armes quinze mille chameaux et autant de chevaux de bât ; puis, rassem- 
blant les troupeaux, ils reprennent la route. 


XXIV 

Nos chevaliers s’arrêtent à Saint-Georges avec trente mille bêtes de 
somme chargées de brillants hauberts à fines mailles, de solides boucliers 
bombés, d’épées aiguisées, de flèches empennées ; puis ils rassemblent 
l’abondant butin, et s’engagent dans le large chemin. Ils passent sous 
Mirabel et arrivent au camp chrétien. Le soleil était levé et le duc de 
Bouillon va à leur rencontre avec le sage et vaillant Thomas de la Fère et 
le seigneur Hugues le Maine qui est en armes sur son cheval. 

« Bohémond, d’où venez-vous ? dit le duc Godefroy. Quel gibier nous 
apportez-vous ? Où vous êtes-vous emparé du butin que vous convoyez ? 

— Vous allez le savoir, répond Bohémond. Nous sommes tombés sur 
des païens dans la plaine de Rames, nous les avons défaits. Dieu en soit 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT I 


193 


loué ! Que ces biens que nous apportons soient offerts à tous, qu’on les 
partage et qu’on les répartisse entre pauvres et riches. À celui qui n’a plus 
d’armes, nous donnerons tout ce qu’il lui faut : haubert, casque brillant, 
bonne épée d’acier. » 

Dieu ! Comme tout le monde a bien entendu cette parole réconfortan- 
te ! Ils furent plus de trente mille Francs à faire l’éloge du duc pour ces 
mots qu’ils apprécièrent grandement. Tous s’arrêtent auprès des tentes et 
descendent de cheval. 

XXV 

Les princes et les barons ont mis pied à terre ; on leur enlève aussitôt 
leurs hauberts, puis ils détachent leurs épées, délacent leurs heaumes. Ils 
étaient tout souillés de sang et de cervelle. Pendant la nuit, jusqu’au lever 
du jour, les sentinelles veillèrent. Puis les évêques, les abbés et tous les 
membres du clergé ont chanté une messe d’action de grâces à Jésus, et 
récité les litanies. 

Bohémond et Tancrède avaient mis pied à terre dans leur camp avec 
tous leurs hommes qui ont confiance en Dieu. Le bon duc de Bouillon, 
revêtu d’une large cuirasse, avait monté la garde toute la nuit jusqu’au 
lever du jour. Les évêques et les abbés avec tout le clergé ont chanté la 
messe et récité les litanies. Ce jour-là, Bohémond fit une généreuse distri- 
bution : quiconque voulait avoir cheval, forte cuirasse à mailles fines, 
épée aiguisée, solide bouclier décoré, Bohémond le lui donnait ; ce fut 
grande largesse. L’armée chrétienne fut bien pourvue et rassasiée. Il n’y 
avait si pauvre qui n’en exulte de joie. 

Ils chargent mulets et chevaux de bât, puis se mettent en route en direc- 
tion de Jérusalem sur la grande route désolée. L’avant-garde était assurée 
par le duc de Normandie au teint basané, au visage farouche. Ils arrivent 
sur une colline et voient Jérusalem. Alors ils descendent de cheval sur 
l’herbe de la prairie. 


XXVI 

Les princes et les barons ont mis pied à terre ; ils avaient leurs chausses 
coupées, déchirées, arrachées devant le pied au-dessous des chevilles. Ils 
avaient tant marché et cheminé sur le sol raboteux qu’ils souffraient de 
douloureuses blessures. Mais arrivés sur la colline, ils se sont agenouillés 
et prosternés avec grande dévotion devant Jérusalem. 



194 


LITTERATURE ET CROISADE 


XXVII 

Nos chevaliers étaient arrivés sur la hauteur ; les évêques et les abbés 
chantent avec une grande dévotion un Alléluia, laudamus te Deum. Vous 
y auriez entendu de longues litanies ; les Bavarois et les Allemands chan- 
taient leurs cantiques. On pouvait voir les fidèles de Jésus embrasser et 
mordre la terre avec une extrême ferveur. Ils se donnaient entre eux des 
explications : « C’est par ici qu’est passé Jésus avec ses saints apôtres et 
tous ses disciples, quand II allait souffrir sa Passion ; nous avons éprouvé 
souffrances, faim, soif, persécution pour son nom, les tempêtes, les 
orages, la neige, la glace. Mais maintenant nous contemplons la sainte 
cité de Dieu, là où II subit la mort pour notre rédemption ! » 

Sur les murs de la cité, était déployé un nombre insolent de riches 
enseignes en tissu de soie, en étoffes d’or ou en draps d’Orient ; les 
païens. Sarrasins, Perses et Slaves étaient partout sur les remparts. 


XXVIII 

Les Français se sont arrêtés sur la hauteur et se sont prosternés devant 
Jérusalem, remplis de joie et d’allégresse à la vue de la cité, de ses murs, 
de ses garnisons, de ses imposantes fortifications ; tous, princes et sei- 
gneurs, riches et pauvres, chevaliers avisés, versent des larmes d’émotion. 
Ils voient la tour de David surmontée de l’étendard que les Sarrasins y 
avaient dressé, avec l’aigle qui brille comme un soleil de feu et le drapeau 
de soie que les Turcs avaient tendu ; il avait vingt aunes de long et vingt 
de large. C’est sur lui qu’était écrite la loi que suivent ces démons, ces 
Sarrasins traîtres et sans foi. Les bons chevaliers et les courageux sei- 
gneurs s’établirent pour assiéger la ville avec toute leur puissance, là où 
il n’y avait ni herbe, ni pâturage, ni pré, ni source, ni fontaine : la plus 
proche était Siloé, où ne coulait qu’une méchante eau saumâtre '. 


XXIX 

Seigneurs, c’était la source fortement salée, que les Ecritures appellent 
Siloé. On apportait l’eau à l’armée dans des barillets, par des canalisa- 
tions ; on la faisait porter par des ânes et des chevaux de bât. Les princes 
et les seigneurs de France la vénérée étaient trop heureux d’en boire, 
même avec parcimonie. Ils n’exigeaient pas de salle bien décorée, ni de 


1 . La source qui alimente la « fontaine » de Siloé n’est pas signalée comme saumâtre par 
la Bible (cf. Is vin, 6 ; Jn ix, 7.) 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II 


195 


déguster dans le calme de bons vins ou de manger des chapons gras et du 
gibier à la sauce au poivre. Ils se contentaient de viande mal cuite, 
presque crue, mal salée, au milieu des peines, des souffrances et des 
grands dénuements, de la faim, de la soif, de toutes privations. 

Nos chevaliers ont dû affronter de redoutables combats avant de 
prendre et de délivrer la Ville sainte. Il y eut quantité de hauberts et de 
larges bouchers déchirés, nombre d’hommes blessés, mutilés ou tués, 
quantité de mains, de corps, de jambes coupés. Ce fut l’épreuve de vérité 
pour les uns et pour les autres. 

CHANT II 

I 

Voici la suite d’une chanson édifiante ! Personne n’en a encore 
composé ni entendu de semblable. 


II 

Pierre l’Ermite monta sur son âne et se fit accompagner des seigneurs, 
des princes et de tous les puissants barons que Dieu avait gratifiés de 
grands honneurs. Du haut de la colline qui domine Josaphat, il parcourut 
du regard et contempla la grande ville de Jérusalem. Voici ce qu’il dit et 
les explications qu’il donna à ses compagnons : 

« Je me suis autrefois trouvé dans la Ville sainte, chers seigneurs. Vous 
voyez là le mont des Oliviers, où Dieu demanda une ânesse et son petit ; 
et on les lui amena. Voici les Portes d’Or, par lesquelles Jésus était entré 
dans la ville, quand on a placé sous ses pas des vêtements de fourrure. 
Les enfants des Juifs s’y pressaient en foule : ils jonchaient le chemin et 
les rues de rameaux d’oliviers et de palmes. Toute la ville était émue aux 
larmes et la terre avait pris l’empreinte des pieds du Christ qu’elle a 
encore conservée. Là, il y a le prétoire où eut lieu le procès après que 
Judas L’eut vendu pour trente deniers seulement, quand il L’avait trahi. 
Et puis, il y a là le pilier où on L’a attaché, ainsi que le lieu de la flagella- 
tion ; le mont Calvaire, où on L’a conduit au jour de la crucifixion ; c’est 
là que Longis 1 lui perça le flanc d’un coup de lance et son sang coula sur 
le Golgotha. Et là-bas, c’est le Sépulcre où Le fit reposer Joseph, ce noble 


1. Une tradition ancienne rapporte que le centurion romain qui transperça le flanc du 
Christ s’appelait Longis (en grec : lonkhê = lance) : il était aveugle et, se frottant les yeux 
avec le revers de sa main mouillé du sang du Christ, recouvra la vue (c’est-à-dire qu’il 
découvrit la foi). 



196 


LITTERATURE ET CROISADE 


soldat qui avait demandé à son seigneur ce seul salaire pour sept années 
de service, mais ce fut une grande récompense que le roi lui accorda ainsi. 
Vous voyez aussi le Temple saint construit par Salomon. C’est à l’inté- 
rieur que se trouvaient les apôtres quand Dieu les rassura en leur disant : 
“La paix soit avec vous.” Et ils crurent en Lui. C’est là-bas qu’il leur 
enseigna les quatre-vingt-dix-neuf langues. Voilà enfin le mont Sion où 
mourut la mère de Jésus-Christ quand ce fut pour elle l’heure de quitter 
cette terre ; puis le lieu dit Josaphat où se trouve le tombeau dans lequel 
on déposa son corps '. 

« Prions Notre-Dame que Dieu a tant aimée puisqu’il envoya ses anges 
pour qu’ils l’escortassent jusqu’au ciel ; et que Lui, le créateur du monde, 
nous pardonne tous les péchés, mortels et véniels, que nous avons 
commis ! 

— Amen, Dieu, notre Père », s’écrie chacun d’eux. 


Comtes, barons, princes, évêques, abbés, tous les dignitaires tendent 
les mains vers Dieu en s’écriant : 

« Jésus de Nazareth, doux Seigneur, heureux sommes-nous d’avoir 
laissé nos fiefs et nos pays, nos riches possessions et nos belles demeures, 
nos nobles épouses qui faisaient notre joie, nos compagnons et nos jeunes 
enfants 1 2 , quand maintenant nous voyons la ville où Jésus fut trahi, battu, 
insulté, frappé, couvert de crachats. Puisque Tu es ressuscité en vérité et 
que Tu es sorti du tombeau le troisième jour, laisse-nous tirer vengeance 
de tes odieux ennemis. Turcs, Persans et Arabes qui se pressent sur ces 
murailles de pierre grise. » 

Ils prennent alors leurs chevaux, endossent leurs hauberts, lacent leurs 
heaumes bruns, ceignent leurs épées aux lames brillantes, pendent à leurs 
cous les solides boucliers bombés ; puis ils saisissent les lances et les 
épieux de frêne dont les enseignes de soie et d’étoffes précieuses claquent 
et battent à la brise. Chacun avait l’impression d’être au paradis. 


IV 


Pierre l’Ermite s'adresse à eux : 

« Seigneurs, nobles chevaliers, leur dit-il, princes, barons, puissants 
soldats, et vous, évêques et abbés, qui avez la charge de renouveler la 


1. Voir ci-dessus, chant I, n. 1, p. 180. 

2. Cf. Mt x, 37-38 : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. 
Qui aime son fds ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. Qui ne prend pas sa croix 
et ne vient pas à ma suite n’est pas digne de moi. » 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II 


197 


consécration du Corps du Christ, regardez Jérusalem, ses murailles massi- 
ves, ses hautes tours en pierres scellées à la chaux et au mortier, ses 
solides portes renforcées de fer et d’acier. 

« Nous devons aimer et vénérer le Seigneur Dieu. Quiconque voudra 
gagner la suprême récompense, attirer sur lui la bénédiction divine, qu’il 
tende toute son énergie à bien faire, car celui qui mourra ici. Dieu lui 
donnera au paradis le repos étemel avec les saints Innocents ! » 


V 

Thomas de la Fère, à l’allure altière, dit : 

« Que le Dieu de gloire me vienne en aide, je ne sais comment nous 
pourrions prendre d’assaut cette grande cité, si puissante, si forte, aux 
remparts si solides. Les fossés en sont profonds, la terre résistante, les 
tours plus hautes qu'une portée d’arbalète. Il n’y a à proximité ni forêt, ni 
source, ni cours d’eau, ni seigle, ni avoine, ni blés, ni pâturages. C’est une 
région sauvage, couverte de bruyères. L’armée est épuisée et l’eau est 
chère (elle se vend à au moins cent sous la charge d’un cheval). Il n’y a 
ni bois, ni buissons, ni broussailles pour faire bouillir une marmite ou un 
pot de fer. Mais par la fidélité que je dois à mon seigneur saint Pierre, je 
préférerais être mort et mis en bière plutôt que de refuser le combat contre 
ces farouches ennemis que je frapperai à deux mains de mon épée acérée : 
rien ne protégera ces fils du diable. Quant à ceux qui mourront ici, inutile 
de prier pour eux, Jésus, le juge véritable, sauvera leurs âmes. » 


VI 


Le comte de Flandre dit : 

« Que Dieu me bénisse ! Comment Jésus, le fils de sainte Marie, a-t-il 
pu vivre en cette terre désertique ? On devrait y trouver encens, pyrèthre, 
garingal, gingembre, roses fleuries, herbes médicinales pour soulager les 
hommes. J’aime mieux la grande seigneurie d’Arras, les grandes routes 
d’ Aire et de Saint-Pol, les pêches abondantes dans mes beaux viviers que 
toute cette terre et la ville antique. Mais par la fidélité que ie dois à Clé- 
mence que j’aime et à Baudouin mon fils à la pensée duquel mon cœur 
s’attendrit, je préférerais être fait prisonnier ou tué plutôt que de ne pas 
lancer une puissante attaque contre cette porte solide où pend cette tenture 
de soie. Je vous le dis maintenant ; depuis la naissance de Dieu, le fils de 
Marie, il n’y a pas eu de ville fortifiée dans un tel désert. Il n’y a ici ni 
forêt ni prairie, source, fontaine ou réserve de pêche. Quiconque mourra 
ici, son âme doit être comblée ; elle se présentera devant Dieu en chan- 
tant, couronnée de fleurs. » 



198 


LITTERATURE ET CROISADE 


VII 

Devant Josaphat, sur les grandes collines arrondies, s’est tenu le 
conseil des nobles barons, des évêques et des abbés venus de toutes 
contrées. Ils voient Jérusalem, ses murailles, ses donjons, ses hautes tours 
de pierre, ses brillantes tentures et, à l’intérieur de la cité, les Sarrasins 
félons aller et venir, quitter leurs maisons en emportant leurs richesses et 
leurs pièces d’or de grande valeur. Ils veulent rassembler, dans le Temple 
fondé par Salomon, femmes, enfants et nourrissons. 

« Seigneurs, nobles chevaliers, dit Bohémond, toutes les cités que nous 
avons conquises étaient faibles en comparaison de celle-ci, nous le savons 
bien. À Antioche la belle, où mourut Garsion comme un lion blessé, pas 
un de ses compagnons ne put éviter la mort ou la captivité ; nous étions 
là-bas en grand péril, mais ce sera pis ici, car je ne vois ni prairie où 
dresser notre campement, ni forêt, ni pâturage pour nourrir nos chevaux. 
Ici, hors de la ville, nous serons dépourvus de tout ; mais nous supporte- 
rons toutes les peines pour l’amour de Dieu et pour le salut de nos âmes 
à la fin de notre vie. » 


VIII 

C’est ensuite Tancrède, le courageux et le vaillant, qui prit la parole : 

« Ah, seigneur Bohémond ! Que dis-tu là ? Tu m’avais souvent répété 
dans la plaine de Rames, quand nous chevauchions nos montures arabes, 
que si Dieu t’accordait de vivre assez longtemps pour que tu voies la ville 
où Jésus fut trahi, battu, flagellé, frappé, couvert de crachats, où 11 accepta 
la mort pour nous, pauvres pécheurs, tu mangerais la terre comme un 
gâteau croustillant, comme du pain blanc, comme une galette de fine 
farine. Et je te vois maintenant tellement inquiet, triste, soucieux ! N’aie 
pas peur ! Dieu sera notre ami. Nous boirons l’urine et le sang des 
chevaux. Et quand on sait que l’on sera sauvé et protégé, il ne faut pas se 
laisser aller à la tentation de la lâcheté, du renoncement, de l’abandon, 
mais toujours chercher à se surpasser. 

— Seigneur, répond Tancrède, n’en parlons plus ; qu’on prépare 
immédiatement l’assaut tout autour de la ville, à coups de pics et de mar- 
teaux. Si les Turcs ouvraient une porte ou une poterne, et se précipitaient 
d’aventure sur nous, ils pourraient bien se trouver en mauvaise situation 
au retour ; je les poursuivrais et le combat continuerait à l’intérieur des 
murs, jusqu’au Temple saint. » 

Sur ces paroles, ils ont pris leurs armures et l’on a entendu soixante 
mille trompettes. Ce sera un combat cruel où mourront dix mille parmi 
les meilleurs, si Dieu, le roi du ciel, n’intervient pas. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II 


199 


IX 

Bohémond et Tancrède mettent pied à terre, ainsi que le comte de Nor- 
mandie, Thomas et tous les puissants barons, remplis de sagesse et de 
courage ; ils prennent des masses, des pioches, des pics pointus. C’est 
devant la porte où saint Étienne fut lapidé à coups de pierres et de balles 
de fronde que vinrent les compagnies de guerriers hardis pour donner 
l’assaut aux murailles et aux fossés. 

Hugues le Maine s’approche sur le cheval qu’il avait conquis devant 
Antioche et qui était couvert d’une housse de soie blanche ; il dit : 

« Arrêtez, nobles chevaliers ! Pour l’amour de Dieu, écoutez-moi. Si 
vous donnez immédiatement l’assaut aux portes de la ville, ce sera une 
catastrophe irrémédiable pour nos troupes. » 


X 

Hugues le Maine, qui était comte de Péronne et frère du roi de France, 
dit : 

« Cette ville est plus solidement fortifiée que ne le sont Ascalon, Antio- 
che la belle. Duras ou Avallon ; lancer un assaut sans machines de siège 
ne servirait à rien. 

— Cela est vrai », répond le duc Godefroy. 

XI 

Hugues le Maine, comte du Vermandois dit encore : 

« Seigneurs, nobles chevaliers, ne le prenez pas à la légère. Nous 
sommes tous frères ; ensemble nous avons supporté la faim et la soif, les 
vents et les orages, les pluies, la neige ; nous avons conquis des terres et 
sommes venus à bout de bien des dangers. Nous nous trouvons devant 
Jérusalem qui est puissamment défendue par de hautes tours de pierre et 
des murailles construites selon la technique sarrasine. Attaquer sans 
machines de siège n’aboutirait à rien ; en revanche, vous auriez alors la 
douleur de voir mourir Angevins et Bretons, Écossais et Anglais, Proven- 
çaux et Gascons, Pisans et Genevois. Agissons sans précipitation, ce sera 
sagesse. Il faut des machines pour s’emparer de ces tours et de ces murs. 
Et, moi aussi, j’aurai ma part des palais exotiques. 

— Fort bien assurément », jugent le duc Godefroy, le comte de Nor- 
mandie et Robert le Thiois. 



200 


LITTERATURE ET CROISADE 


XII 

« Ecoutez-moi, seigneurs, dit le duc Godefroy, Hugues le Maine vient 
de donner un bon conseil et il faut le suivre. Voici comment nous agirons 
pour nous emparer de la ville. Moi, j ’irai m’installer sur le mont Sion avec 
les hommes de mon fief et de mon pays. J’y ferai dresser ma tente décorée 
afin de surveiller la porte jour et nuit. Les perfides seront prisonniers à 
l’intérieur. » 


XIII 

Girard de Goumay et Thomas de Marne dirent : 

« Quant à nous, nous nous installerons dans le val de Josaphat, juste à 
Saint-Pierre de Galilée, là où l’apôtre s’enfuit quand son compagnon 
Judas fit arrêter Jésus pour qu’on le conduise devant Pilate. De là, nous 
ferons apporter l’eau de Siloé sur trente solides chevaux de bât à la 
démarche ferme et rapide et nous la ferons distribuer dans l’armée aux 
hommes affaiblis ou épuisés. Et je ferai construire des machines pour 
abattre les fortifications. Les suppôts de Satan ne pourront rien faire à 
l’intérieur ! » 


XIV 


Et le comte de Saint-Gilles dit : 

« Moi, je dresserai ma tente sur le mont des Oliviers et je partirai en 
quête de ravitaillement dans les terres arabes, je parcourrai les rives du 
fleuve et j’apporterai à l’armée tout ce que je pourrai trouver. Je ferai un 
partage équitable entre riches et pauvres et je ne garderai que ma part, 
égale à celle du plus démuni. Je monterai une garde attentive devant les 
riches Portes d’Or et je harcèlerai païens et Sarrasins. Je ferai construire 
des machines pour détruire les murailles. 

— Très bien, mon ami », dit Girard de Goumay. 


XV 

« C’est ici, à Saint-Étienne, seigneurs, si Dieu m’accorde sa bénédic- 
tion, dit Richard, duc de Normandie, que je ferai dresser mes tentes pour 
moi et mes compagnons. Contre cette porte solide où flottent les éten- 
dards de soie, mes hommes lanceront de violentes attaques. Si les Turcs 
font une sortie et tentent une offensive contre nous, j’aurai tellement à 
cœur de me battre avec mon épée brillante que je les poursuivrai à l'inté- 
rieur — que soit sagesse ou folie — et le soir, quant la nuit sera tombée, 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II 


201 


revêtu de ma grande cuirasse, je monterai la garde avec dix mille 
hommes jusqu’au lever du jour et tout ce dont je pourrai m’emparer sera, 
sans mentir, distribué dans l’armée de Dieu, aux pauvres comme aux 
riches. » 


XVI 

Le comte de Flandre au cœur intrépide dit à son tour : 

« Nous, tous les hommes de mon pays présents ici, nous camperons à 
la porte de David. Nous harcèlerons vigoureusement les Turcs matin, 
midi et soir. À la nuit tombée, dix mille hommes monteront la garde. Tout 
ce dont je pourrai m’emparer sera partagé dans l’armée. » 


XVII 

« Seigneur, dirent Tancrède et le vaillant Bohémond, nous nous instal- 
lerons dans Bethléem et ferons dresser nos tentes le long de la grande 
voie. Tout ce que nous pourrons prendre, nous le partagerons dans 
l’armée de Dieu. » 

Et le comte Eustache dit : 

« Ecoutez-moi, seigneurs barons ; nous, nous nous placerons au Char- 
nier du Lion 1 ; nous chercherons du ravitaillement le long de la mer, à 
Tyr, à Jaffa, jusqu’à Ascalon et même au port d’ Acre, et nous reviendrons 
du côté de Nazareth. Nous inspecterons ensuite le grand chemin de 
Naplouse et nous apporterons à l’armée l’eau de la source des Mais pour 
en donner équitablement aux pauvres et aux riches, aux plus petits servi- 
teurs autant qu’aux puissants. » 


XVIII 

Voici ce que dit Hugues le Maine, qui méritait tous les éloges et pour 
lequel les chevaliers avaient la plus grande estime, car il était toujours de 
bon et loyal conseil : 

« Seigneurs, grand merci ; mais soyez bien économes du pain et des 
vivres ; que les chevaux n’aillent pas en désordre, mais qu’ils soient enca- 
drés et escortés comme pour le combat quand ils partiront faire provision 
d’eau ; que chacun de nous désigne, à leur retour, un responsable de la 
distribution de l’eau qui prêtera serment de n’accepter aucune rétribution 


1 . Voir ci-dessous, chant VIII, liv-lv. 



202 LITTÉRATURE ET CROISADE 

ni en or, ni en argent, ni en monnaie d’aucune sorte. Vous engagez-vous 
à approuver cela ? 

— Oui, noble comte », s’exclament-ils. 


XIX 

Voilà donc, seigneurs, comment ils se mirent d’accord. Les princes et 
les comtes donnèrent leur parole sous la foi du serment : le pain et les 
vivres seront distribués et répartis selon leur décision. 

On s’intéresse alors à la ville ; et vous auriez pu voir dresser les tentes, 
établir des baraquements et des abris avec des aigles dorées. Maintenant 
la chanson devient plus édifiante ; aucune, d’une telle valeur, n’ajusqu’à 
présent été composée ni chantée ; elle va raconter comment la ville fut 
prise et comment le sage Thomas de Marne se laissa projeter à l’inté- 
rieur ', au milieu de ces gens enragés, avec son haubert sur le dos, la ven- 
tai lie fermée, l’écu passé au cou et l’épée au poing droit. 


XX 

Les Francs ont mis le siège devant Jérusalem et l’on pouvait voir une 
multitude de tentes et d’abris avec les aigles fixées au sommet, les ori- 
flammes lumineuses au bout de hampes de fer étincelantes. Le jour est 
passé, la nuit est venue. 

Le roi de Jérusalem était dans sa tour bien fortifiée ; il prend Comuma- 
ran par la main et va à sa fenêtre de marbre sculpté. 

« Mon cher fils, dit-il, ces hommes sont enragés ; ils sont venus 
d’outre-mer en abandonnant leurs terres pour assiéger, dans leur orgueil, 
la nôtre. Ils se sont emparés de mes biens ; mes hommes en sont fichés. 
Fils, donne-moi un conseil et réconforte mes gens ! Comment me 
conduire en face de ces odieux ennemis ? » 


XXI 

« Comumaran, mon cher fils, dit Corbadas le roi, il y a plus de cinq 
cents ans que les Grecs, les Syriens, les Arméniens, les Paterons, les 
Genevois avaient prédit que les Francs viendraient pour venger leur sei- 
gneur qui est mort ici après avoir été flagellé, puis attaché sur la croix, où 
il reçut un coup de lance. Ce sont les Juifs qui sont responsables de cela, 
nous n’y sommes pour rien. Tu peux voir, mon fils, de tes propres yeux. 


1. Voir ci-dcssous, chant V, ix-x. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II 


203 


les Français, les Angevins et les Bretons, les Écossais et les Anglais, les 
Provençaux et les Gascons, les Pisans et les Genevois ; ils portent des 
armures de fer, ils ne craignent ni les tirs d’arcs turcs, ni les flèches 
empoisonnées, ni les lances rigides. Donne-moi un conseil, mon fils, 
comme c’est ton devoir. Comment dois-je me conduire en face de ces 
Français ? 

— Père, répond le jeune homme, ne vous inquiétez pas, puisque je 
peux ceindre mon épée sarrasine, porter mon bouclier par la bretelle ornée 
d’orfroi, frapper du glaive ou de la lance rigide. Nous avons d’abondantes 
réserves, pour au moins soixante mois, de pain, de vin, de viande, de blé, 
de seigle et d’avoine ; notre cité est solide avec ses puissantes murailles 
bâties à la chaux ; je ne crains pas le moindre assaut au monde. » 


XXII 

« Père, dit le jeune homme, ne perdez pas de temps, puisque je peux 
ceindre mon épée d’acier, porter mon bouclier, monter à cheval. Nous 
avons des provisions pour plus d’un an ; nous avons une cité bien forti- 
fiée, construite à la chaux et au mortier ; il n’y a pas d’assaut au monde 
que je craigne. Les Français ne pourront pas rester longtemps en campa- 
gne, le manque d’eau les obligera à replier leurs tentes et à partir. » 


XXIII 

Le roi de Jérusalem, du haut de son donjon, voit par la fenêtre de 
marbre luisant l'armée des Français qui campe alentour de lui dans les 
tentes bien arrimées ; il entend les hennissements des chevaux et les cris 
des mulets ; il regarde les chevaliers et les jeunes gens s’entraîner au 
combat, les dames et les jeunes filles danser, les hommes du roi Tafiir, 
patrouillant sous les murailles. 

« Ah ! dit-il, misérables, comme vous me faites souffrir ! » 

Voici le duc Godefroy en armes, sur son cheval, accompagné de 
Thomas de la Fère le chevalier hardi, du comte Eustache et du jeune Bau- 
douin qui recherchent l’endroit où ils pourraient placer la catapulte. 

Tandis qu’ils examinent le terrain, voici que trois oiseaux arrivent en 
tournoyant au-dessus du bulbe de la grande tour de David et se précipitent 
sur deux blanches colombes. Le duc tient un arc solide, robuste, bien 
tendu ; il décoche une flèche, si bien ajustée qu’il atteint immédiatement 
les trois oiseaux, qui tombent morts sur le coup près d’un étendard bril- 



204 


LITTERATURE ET CROISADE 


lant, à côté de la synagogue 1 de Mahomet et de Tervagant. Le duc ne 
cache pas sa joie, les Français se mettent à rire, car beaucoup savent ce 
que cela signifie ; c’est un grand présage que Dieu leur envoie. 

Corbadas montre cela à son fils Comumaran. Les païens se disent dis- 
crètement entre eux : 

« Nous allons être vaincus ici, rien ne peut l’empêcher. 

— Oui, c’est bien ce qui semble. » 


XXIV 

Le roi de Jérusalem voit tomber les oiseaux que le duc de Bouillon 
avait atteint avec une telle vigueur. La flèche avait transpercé les corps 
des trois écoufles. Il s’adresse alors à Lucabel de Montir, un frère de son 
père, qui était seigneur d’un fief important ; il avait cent quarante ans, les 
cheveux blancs comme fleur de lis ; il n’y avait pas de païen plus sage et 
qui sût mieux faire le départ entre le tort et le droit. Le roi de Jérusalem 
va le chercher. 

« Veux-tu, mon oncle, apprendre ce qui vient d’arriver ? dit Corbadas. 
J’ai vu trois oiseaux atteints par une seule flèche. Viens avec moi t’en 
rendre compte. » 

Les deux rois ont hâte de se trouver auprès de l’étendard de Mahomet, 
à côté de la synagogue où le roi tenait d’ordinaire sa cour et ses audiences 
pour dire le droit. Ils virent les oiseaux à terre. Plus de sept mille Turcs 
s’étaient approchés, il font trembler la terre dans Jérusalem. 


XXV 

À l’intérieur de Jérusalem, il y avait grand tumulte autour de la synago- 
gue de Mahomet. Une immense foule de païens s’était rassemblée auprès 
de l’étendard. Corbadas aux cheveux blancs, debout, s’adressa à tous 
d’une voix sonore : 

« Seigneurs, nobles Sarrasins, Mahomet nous oublie, puisqu’il accepte 
que les Francs se soient emparés de ma terre. Ils ont déjà pris la puissante 
Antioche. Rodoman, un Turc de Valérie, m’a rapporté 2 que, dans les prai- 
ries sous Antioche, les armées d’Arabie et de Perse ont été anéanties ; ne 
sont rescapés que deux rois païens de Nubie et Corbaran, le seigneur qui 
les conduisait et les commandait. Le noble Corbaran en ressentit une pro- 


1. L’inexactitude du vocabulaire (« synagogue » appliqué à la religion musulmane) cor- 
respond bien au syncrétisme de la littérature occidentale vis-à-vis des « autres », les païens, 
les Sarrasins. 

2. Commence ici un rappel d’événements de la chanson des Chétifs. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II 205 

fonde douleur en son cœur. Les ennemis emportèrent Brohadas qui avait 
été décapité. Corbaran fut alors poursuivi pour félonie ; car Sultan l’ac- 
cusa d’avoir trahi les siens. Il y eut un combat à mort d’un Français contre 
deux Turcs ; ce fut une folie, le Français tua les Turcs de son épée lui- 
sante. Notre religion en a été bien affaiblie et l’armée chrétienne en 
éprouva un grand réconfort ; c’est pourquoi, entre autres, elle nous 
oppresse. Ils ont dressé leurs tentes et installé leurs quartiers pour faire le 
siège de notre ville ; leur camp s’étend sur plus d’une lieue et demie. Si 
je ne reçois ni secours, ni aide de Mahomet, notre riche cité sera dévastée 
et détruite. 

« Et surtout, seigneurs, il faut que je vous parle de la flèche que j’ai vu 
tirer aujourd’hui et qui me fait peur. Au-dessus de mon donjon de marbre 
poli, se trouvaient trois écoufles qui volaient vers une pie, quand deux 
colombes blanches se sont précipitées. Les écoufles ont délaissé la pie 
pour se jeter ensemble contre les colombes. Deux chrétiens allaient le 
long de ce mur de porphyre ; l’un tenait un arc avec une flèche encochée ; 
il tire la flèche empennée vers les écoufles et les tue tous les trois ; c’est 
de la sorcellerie. Les voici étendus l’un près de l’autre sans vie. » 

Il se penche alors, les ramasse et les soulève : chacun avait le cœur et 
le foie percés et tous les trois sont comme embrochés. 

« Seigneur, dit Corbadas, dites-moi ce que cela signifie. » 

Tous les païens baissent la tête en silence. Lucabel dit à l’oreille de 
Malcolon : 

« Nous allons être anéantis ici ; rien ne l’empêchera. Celui qui a tiré 
cette flèche est de grande noblesse ; il sera roi de Jérusalem. Il aura auto- 
rité sur elle ; son royaume s’étendra jusqu’à Antioche. » 

Quand Malcolon l’entend, il baisse la tête, en proie à une colère noire. 

Comumaran arrive sur la route au galop et crie d’une voix claire : 

« Fié ! Roi de Jérusalem, tes hommes sont endormis ; tu n’as pas encore 
lancé une attaque à l’extérieur contre les Francs ! 

— Cher fils, répond Corbadas, abandonne cette folle idée ; j’ai vu 
aujourd’hui une chose qui m’a désespéré. » 


XXVI 

Lucabel, qui était âgé de plus de cent ans, se leva ; il avait une barbe 
longue et drue, de grandes et épaisses moustaches, un beau visage coloré. 
Il n’y avait pas de païen plus sage que lui, car il connaissait bien les sept 
arts 1 . Il fit venir auprès de lui Malcolon, c’était un de ses intimes qu’il 


I. Il s’agit du fondement de la science — et de la pédagogie — médiévale : le trivium : 
grammaire, rhétorique, dialectique ; le quadrivium : arithmétique, géométrie, musique, 
astronomie. 



206 


LITTERATURE ET CROISADE 


aimait beaucoup. Tous les deux se tenaient par la main. Tous les barons 
se rassemblent autour d’eux. Lucabel prend la parole : 

« Corbadas, approche ; tu es roi de Jérusalem, tu en es le seigneur et le 
maître. Comumaran, mon neveu, doit avoir ce fief en héritage. Toi, tu es 
mon frère, mais je suis ton aîné. Tu me demandes conseil avec insistance. 
Laisse-moi jusqu’à demain matin et tu sauras alors la vérité sur la mort 
des oiseaux que tu as sous les yeux. 

— Frère, dit Corbadas, je te l’accorde volontiers. Mais je te supplie, 
au nom de Mahomet. Aide-moi à défendre ma ville contre les Francs ; 
car, s’ils s’en emparent, j’ai tout perdu. Leur Seigneur a souffert ici, il a 
été torturé, battu, attaché à un pilier, cloué sur une croix au mont Calvaire 
que vous voyez devant vous ; après l’avoir ôté de la croix, on l’a mis dans 
ce sépulcre que l’on a refermé. Les chrétiens disent qu’en vérité il est 
ressuscité le troisième jour. Mais écoutez ce que j’en dis et ce que j’en 
pense : s’il avait été le seigneur du ciel, il n’aurait pas été traité, torturé 
ni tué d’une manière aussi honteuse. 

— Frère, rétorque Lucabel, telle était sa volonté. Et sachez bien que 
depuis ma naissance, j’ai vu en divers endroits nombre de ses miracles : 
des bossus se redressent, des aveugles recouvrent la lumière. Et il a 
souvent défendu et pris sous sa protection les Français. 

— J’ai l’impression que vous radotez, seigneur, dit Corbadas. Si vous 
croyez cela, vous êtes devenu fou ; gardez-vous bien d’en reparler devant 
moi, vous auriez vite fait d’effrayer mes hommes. 

— Seigneur, dit Malcolon, agissez avec prudence. Donnez ordre à 
votre fils ici présent de monter la garde avec dix mille hommes en armes. 

— Vous avez raison, répond Corbadas, je dois suivre de bon gré ce 
conseil. » 

C’est la fin du jour, la nuit est revenue ; Corbadas est remonté dans la 
grande tour de David, accompagné de son frère Lucabel, du roi Malcolon 
et d’un certain nombre d’autres personnages. Appuyés aux fenêtres de 
marbre, ils regardent les Français, leurs campements et leurs tentes, 
voient la lumière brillante des cierges, entendent cors et trompes sonner 
dans les camps. Corbadas appelle sur eux la malédiction d’Apollon, le 
maître des moissons. 

Comumaran, son fils, sans attendre davantage, s’est empressé de 
revêtir son équipement pour monter la garde de Jérusalem avec dix mille 
Turcs en armes. 


XXVII 

C’était une belle nuit claire, l’air était limpide. Sur le parvis de marbre 
gris du Temple saint, Comumaran s’arme avec dix mille soldats. 11 
endosse une blanche cotte de mailles rehaussée d’or. On le coiffe d’un 
heaume de Saragosse, fixé par dix boutons en or ; puis il ceint son épée à 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II 207 

la lame brillante qu’avait forgée Mateselan dans l’île d’Orféis. On conduit 
devant lui Plantamor l’arabe qui peut courir vingt lieues sans s’épuiser ni 
faiblir. Voici son portrait : il avait une tête fine au poil blanc comme fleur 
de lis, les yeux plus rouges que braise, de larges naseaux, les os fins et 
robustes, les pattes solides et droites, des sabots bien galbés, un large poi- 
trail au poil noir, un flanc bai et l’autre gris ; une large croupe tachetée 
comme une perdrix. Qu’ajouter ? Quand il est lancé à pleine allure, aucun 
lévrier, si rapide fût-il, ne le suivrait. Son harnachement de tête était 
luxueux, ses sangles et ses étriers étaient de cuir bouilli. 

Le noble Comumaran saute en selle ; il suspend à son cou un bouclier 
qu’il avait fait fabriquer par un de ses prisonniers. Saisissant sa lance à la 
hampe de houx, il prend le commandement de dix mille Turcs en armes. 


XXVIII 

Comumaran chevauche, préoccupé, avec ses hommes. Ils sortent silen- 
cieusement par la porte de David. Mais ils ne rentreront que courroucés 
et affligés. Si Dieu veille sur Harpin l’audacieux, le meilleur d’entre eux 
n’aurait pas voulu être ici pour tout l’or de Bethléem. 

Nos chevaliers, auxquels Dieu porte un grand amour, sont dans le 
camp, tout joyeux de l’exploit accompli par le duc avec son arc. Ils prient 
aimablement Harpin de Bourges de monter la garde pendant la nuit jus- 
qu’au lever du jour. Le baron accepte volontiers. Avec cinq cents cheva- 
liers au courage ardent, il chevauche aussitôt vers la porte de David. 
Devant Saint-Etienne, c’est Richard de Chaumont qui assure la surveil- 
lance, pressé de tuer et de mener à leur perte les Sarrasins ; il était à la 
tête de cinq cents chevaliers d’aspect farouche. Il s’en trouvait cinq cents 
autres devant les Portes d’Or avec Jean d’ Alis et Foucher de Meulan. Près 
de la porte suivante, au bas de la pente, se tenait le comte Étienne, sei- 
gneur d’Aubemarle, avec cinq cents jeunes chevaliers. Cette nuit-là, 
l’armée de Dieu était en grande effervescence. 


XXIX 

Le camp est bien gardé durant la nuit. Il y a cinq cents chevaliers 
devant chacune des quatre portes. Le noble Harpin de Bourges se met en 
prière : 

« Ah ! Jérusalem ! Que Dieu me donne de veiller 1 assez longtemps 
pour pouvoir embrasser le Sépulcre, adorer, tenir et étreindre la Croix sur 


1. Souvenir de la parole du Christ : « Veillez et priez... » 



208 


LITTERATURE ET CROISADE 


laquelle Dieu se laissa torturer et tourmenter ! Quelle tristesse de voir ces 
démons occuper la ville ! Puissé-je y soulager mon cœur ! » 

Alors le baron s’assure sur ses étriers avec une telle vigueur qu’il fait 
plier son cheval, il serre devant lui son bouclier, le cœur gonflé d’ardeur 
en face des Sarrasins. 

Comumaran sortait alors par la porte de David ; il s’avançait sur le 
terrain sablonneux avec l’intention de conduire une attaque à la lance 
contre l’armée de Dieu. Mais il va au-devant d’un grand malheur ; bien 
peu de ses dix mille Turcs repartiront sains et saufs. 

Harpin a vu leurs heaumes étinceler ; il dit à ses compagnons : 

« J’ai ce que je cherchais ! Voici les païens qui font une sortie. Appli- 
quez-vous à venger notre Dieu qui s’est laissé torturer et tourmenter pour 
nous. Restez silencieux, pas une flèche, pas un javelot afin qu’ils s’écar- 
tent de la ville ! » 

Il aurait fallu voir nos soldats se contenir en frémissant, plus impatients 
en face des Turcs que l’épervier ne l’est devant l’alouette. Ils voient les 
ennemis s’approcher ; ils sont à plus d’une portée d’arc des portes quand 
Harpin s’écrie : « Saint-Sépulcre, à l’aide ! À l’attaque, nobles cheva- 
liers ! » 

Puis il pique son cheval de ses éperons d’or et va frapper Gorban, le 
fils de Bréhier ; il lui fend son bouclier au-dessus de la bosse d’or et lui 
déchire et démaille son haubert, puis lui enfonce sa lance en plein cœur 
et l’abat mort auprès d’un mauvais chemin. Chacun de nos barons abat 
son ennemi. 

Comumaran ne retient pas son cheval fougueux et frappe Harpin d’un 
grand coup bien asséné ; il brise sa lance sur l’écu de son ennemi devant 
sa poitrine, mais ne peut l’abattre ni le déséquilibrer sur son cheval. 
Entraîné dans son élan, il tire son épée d’acier, désarçonne deux de nos 
barons et crie « Damas ! » pour rassembler ses hommes. 


XXX 

Ce fut une bataille violente et meurtrière où l’on pouvait voir des luttes 
farouches et acharnées. La puissance des païens était redoutable, ils 
repoussent les nôtres de plus d’une portée de flèche, les pourchassent et 
les font reculer avec leurs arcs turcs jusqu’au camp en leur infligeant de 
grandes pertes. Là, ils ont pris Richard et Foucher le Normand, Roger du 
Rosoy et Païen l’Allemand, Anthiaume d’Avignon et le jeune Baudouin, 
ainsi que quatorze autres qui étaient en avant. Ils les frappent de grandes 
masses de plomb. Le comte Harpin le voit et en ressent une grande dou- 
leur ; il crie : 

« Dieu, au secours ! Saint-Sépulcre, à l’attaque ! Ces maudits païens 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II 209 

emmènent nos compagnons. Si nous les laissons faire, nous sommes 
déshonorés. » 

Ils se lancent de nouveau contre les Turcs, l’épée nue au poing, mais 
tous leurs efforts sont vains. Les Français entendent le fracas et s’arment 
en grand nombre ; il est trop tard. 

Nos vaillants chevaliers allaient être emmenés quand Richard de Chau- 
mont est arrivé au galop. Comme un autour fond brusquement sur des 
canards sauvages dès qu’il les a vus, ainsi Richard se précipite contre les 
Turcs. Rien ne peut protéger de la mort ceux qu’il frappe ; il en tue qua- 
torze de son épée tranchante ; rempli de sombres pensées, il affronte ceux 
qui emmènent nos Francs et les harcèle si bien de son épée d’acier qu’ils 
abandonnent leurs prisonniers et prennent la fuite, avec Richard et ses 
hommes aux trousses. La terre est jonchée de morts et de blessés. 

Toute l’armée est en alerte. Que vous dire de chaque baron ? En très 
peu de temps, il y en eut tant au combat que si tous les Turcs d’Orient les 
avaient attaqués, ils ne les auraient pas plus effrayés qu’un petit enfant. 
On entendait sonner les trompes et les trompettes. 

Un Sarrasin interpelle Comumaran : 

« Ah ! Roi de Jérusalem ! Qu’attends-tu ? Tous tes hommes sont tués, 
il ne reste guère de survivants. Si tu t’attardes davantage, ce sera grande 
folie. Ton père ne pourra plus venir au secours de son fils, car voici 
l’armée des Français qui se précipite. » 

Comumaran l’entend ; il fait faire demi-tour à son cheval qu’il épe- 
ronne en direction de Jérusalem. Richard et Harpin le talonnent, mais ils 
ne l’auraient pu rattraper avant les limites de l’Orient. Cependant, à la 
porte de David, le Turc s’attarde : il se retourne en direction de Richard 
qui se rapprochait de lui et le frappe, en plein élan, d’un grand coup 
d’épée sur le heaume ; il le lui fend, mais l’épée dévie et glisse. Le Turc 
est déjà loin, rempli de colère de n’avoir pas tué Richard qui le pour- 
suivait. 


XXXI 

Le roi Comumaran était un grand baron, courageux, hardi, excellent 
cavalier. Il laisse Plantamor aller au grand galop contre Flarpin et donne 
un grand coup sur le heaume émaillé de son adversaire qu’il pourfend 
jusqu’au nasal. Si Dieu, le Père spirituel, n’avait pas protégé Harpin, tous 
en auraient porté le deuil ! Le comte s’écrie : 

« Traître, bandit, c’est pour votre malheur que vous avez obliqué vers 
moi. Il vous en arrivera une catastrophe. » 

Il tient l’épée au quillon d’or tirée dans l’espoir de frapper le Turc, mais 
en vain. Voici que toute l’armée s’élance par monts et par vaux. Quand 
Comumaran constate qu'il est en mauvaise posture, il éperonne Planta- 
mor, parvient au galop à la porte de David et rentre dans Jérusalem en 



210 


LITTERATURE ET CROISADE 


franchissant les vantaux ouverts. Leur fermeture, ensuite, fut une cata- 
strophe pour ceux qui étaient restés à l’extérieur ; aucun ne survécut. On 
sonne le rassemblement devant le Temple saint : jeunes et vieux, tous sont 
frappés de douleur. Corbadas, l’émir Malcolon, puis le sage Lucabel sont 
là. On pouvait y voir mille torches embrasées. Comumaran s’écrie : 

« Placez des hommes aux créneaux, au-dessus des portes, des ouvrages 
de défense, sur les chemins de ronde et les murailles. Car l’assaut sera 
donné dès demain matin. J’ai subi cette nuit un désastre terrible. Nos 
mauvais faux dieux m’ont trahi quand j’avais besoin d’eux ; mais je vais 
leur faire infliger une telle correction à coups de bâtons, de gourdins, de 
massues plombées et de pieux qu’ils n’auront plus jamais envie de danser 
ni de faire la fête. Ah ! Jérusalem, ville impériale, cité des plaisirs et des 
jardins, des beaux paysages, des riches vignobles, de l’or fin, des tissus 
de soie et des draps précieux ! » 

Le roi est devenu rouge de colère. Maintes belles païennes déchirent 
leurs vêtements. Lucabel s’écrie : 

« Dressez les catapultes ! Ne vous affolez pas, cher frère Corbadas ! 
Nous mangerons de la viande crue, les autours, les gerfauts, plutôt que de 
laisser prendre Jérusalem ; plus d’un Français sera échaudé ; leurs bou- 
cliers seront mis en pièces. Les prisonniers serviront de cibles et seront 
tués. Nous demanderons des secours au roi Mariagaut et au roi d’Orient. 
Ferraut viendra aussi et conduira toutes les forces de l’empire depuis Gui- 
nebaut. » 


XXXII 

« N’ayez pas peur, barons, dit Lucabel, car nous enverrons un messa- 
ger au puissant Sultan. Il réunira une armée si redoutable qu’on n’en a 
jamais vu de telle, celle de l’empire d’Orient et celle du val Béton. Mais, 
pour l’instant, allons aux murailles et plaçons des hommes sur les fortifi- 
cations et les ouvrages de défense. Si les Français donnent l’assaut, défen- 
dons-nous bien. » 

— À vos ordres », répondent les païens. 

Ils font alors sonner quatre cors de laiton ; et l’on aurait pu voir une 
foule innombrable de païens, portant des cailloux, des moellons, des 
pierres, se déployer le long des chemins de ronde. La nuit se termine, le 
jour apparaît soudain. Les chrétiens sont dans le camp, que Dieu leur 
accorde sa grâce ! Sous les murs de Jérusalem, sur une esplanade sablon- 
neuse, les princes, les comtes et les barons se rassemblent. C’est Gode- 
froy de Bouillon qui est arrivé le premier, puis Baudouin et Eustache, 
Dreux de Mâcon, Raymond de Saint-Gilles, Gautier d’Avallon, Robert 
de Normandie, Robert le Frison, le vieux marquis Tancrède avec le duc 
Bohémond, Enguerran de Saint-Pol, Huon à la moustache noire, Thomas 
de la Fère et Girard du Donjon, le comte Rotrou du Perche qui a en haine 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II 211 

les traîtres. Viennent aussi Thomas de Marne au cœur de lion, Harpin de 
Bourges, Richard de Chaumont, Baudouin de Beauvais dont la réputation 
n’est plus à faire, Jean d’Alis et Fouque d’Alençon, les évêques et les 
abbés de grande foi. 

Y vint enfin le roi Tafur avec ses compagnons. Ils étaient bien cinq 
mille. Aucun n’avait l’apparence assez cossue pour avoir revêtu cotte, 
manteau ou pelisse. Ils n’ont pas de souliers aux pieds, pas de cape ni de 
chaperon, pas de chemise sur le dos, non plus que de chausses ; mais ils 
portent des guenilles de chanvre qui sont leurs vêtements d’apparat. Ils 
ont les cheveux longs et hirsutes, les museaux brûlés comme braise, les 
jambes, les pieds, les talons écorchés. Chacun est armé d’une massue, ou 
d’un bâton, d’une masse de plomb, d’un marteau, d’un pic, d’un gourdin, 
d’une faux acérée, ou d’une grande hache. 

Avec la hache qu’il porte, leurroi pourfendrait jusqu’au poumon n’im- 
porte quel païen qu’il atteindrait à la volée. Ce roi ne portait ni vêtement 
de soie, ni riche manteau, mais il était vêtu d’un sac sans pan coupé, bien 
ajusté au corps, sans manches, avec une fente en son milieu et constellé 
de trous ; il avait fixé son col avec une chaîne d’éperon. Il portait sur la 
tête une coiffure de feuilles avec des boutons de fleurs. Tous les regards 
se dirigèrent vers lui, chacun des barons releva la tête. L’évêque de 
Mautran lui donna sa bénédiction : 

« Ami, que Dieu te protège. Lui qui souffrit sa Passion et ramena 
Lazare de la mort à la vie. 

— Monseigneur, répond le roi, allez-vous nous faire un sermon ? 
Pourquoi ne donnons-nous pas l’assaut à cette sainte cité ? Nous aurons 
perdu notre temps si nous ne la prenons pas. » 


XXXIII 

C’était une belle et claire matinée ; se trouvaient là dans le camp de 
Dieu comtes et ducs. Français et Bourguignons, Manceaux et Angevins, 
Lorrains et Gascons, Bretons et Poitevins. Le roi Tafur, qui ignorait la 
lâcheté, prit la parole : 

« Seigneurs, que faisons-nous ? Nous tardons trop à monter à l’assaut 
de cette ville et de ses habitants de sale race ; nous nous conduisons vrai- 
ment comme de mauvais pèlerins. Mais, par le Seigneur qui changea l’eau 
en vin, le jour où il assistait aux noces de saint Archetéclin ', n’y aurait-il 
que moi et ces pauvres misérables, les païens ne rencontreraient jamais 
pires voisins ! Une chose mal faite ne vaut rien et une action pour être 
réussie doit être menée à bonne fin. Quiconque parcourrait la terre jus- 
qu’au bord du Rhin ne trouverait nulle part un rassemblement d’aussi 


1 . Nom attribué, dans la tradition médiévale, à l’époux de Cana (Jn il, 1-11). 



2 1 2 LITTÉRATURE ET CROISADE 

bons soldats comme il en est dans cette armée. Que Dieu leur accorde une 
heureuse destinée afin que nous puissions anéantir ces descendants de 
Caïn et nous emparer de cette cité et de son palais de marbre. » 

Il s’avance alors jusque sous une aubépine, regarde Jérusalem et se 
prosterne devant elle. 

C’était une belle journée lumineuse, il faisait un temps chaud et serein. 
Le duc Godefroy sur son splendide destrier et son frère Eustache sur un 
cheval blanc font apporter devant eux deux trompes d’airain. Ils sont 
entourés de nombreux puissants seigneurs. L’évêque de Mautran tenait 
dans sa main la lance dont fut percé le flanc de Jésus. Il parle d’une voix 
forte avec beaucoup de noblesse : 

« Barons, nobles chrétiens, au nom de Dieu, ayons foi. C’est dans cette 
ville construite en marbre que Jésus-Christ, le fils de Marie, souffrit la 
mort. Et quiconque mourra pour Lui vivra du pain de la vie étemelle ; il 
ne connaîtra plus ni la faim ni la soif. La nuit dernière, ces chiens, ces fils 
de putes, nous ont attaqués. Grâce à Dieu, créateur d’Adam et Eve, bien 
peu en réchappèrent qui n’aient été pris au piège. Plus de sept mille gisent 
là-bas dans cette vallée. Si vous voulez m’en croire, moi votre aumônier, 
nous les jetterons le matin avec les catapultes turques dans Jérusalem par- 
dessus les murs bâtis à la chaux '. Puis nous donnerons l’assaut cette nuit 
ou demain. » 

Quand nos barons l’entendirent, chacun tira les rênes de son cheval. 


XXXIV 

Nos barons s’écrièrent tous d’une seule voix : « Il n’y a pas de temps à 
perdre. Dressez les catapultes, vite ! » 

Vous auriez entendu grand bruit, tandis qu’ils les montaient. Grégoire, 
l’ingénieur, qui était né à Arras, et Nicolas, originaire de Duras, qui était 
un maître très compétent, les mettent en place près des Portes d’Or. Ils 
adaptèrent les flèches et chevillèrent les bras, puis fixèrent les frondes par 
des lanières. 11 y avait dix cordes à chacune des flèches avec lesquelles ils 
projettent en morceaux les Turcs à l’intérieur. Les cervelles, les entrailles 
volent en tas. Des torrents de sang et de cervelle coulent. Les païens 
accourent et se rassemblent en foule : 

« Ah ! Mahomet, seigneur ! comment nous vengeras-tu de ces miséra- 
bles, de ces fils du diable qui veulent nous anéantir, nous réduire en escla- 
vage, nous abattre, après avoir conquis nos cités et brûlé nos hommes. 
Calife de Bagdad avait dit la vérité quand il annonçait que viendrait 
bientôt un peuple qui nous détruirait. » 


1. Voir ci-dessus, chant I, xxm. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II 213 

Arrivent le puissant roi Corbadas, l’émir Lucabel, Malcolon, Butras, 
Comumaran et son neveu Quinquenas. 

« Ah ! Roi de Jérusalem, dit son fils, que vas-tu faire ? Comment vas- 
tu défendre ta ville si admirablement construite, s’ils l’investissent ? Nous 
avons déjà perdu Barbais, Le Caire, Damas. Mais avant que les Français 
ne l’aient prise, mettons-les en aussi tragique situation ; ils n’en ont 
encore jamais connu d’aussi douloureuse ! » 

Puis il dit à Lucabel : 

« Mon oncle, quand révéleras-tu le sens de la mort des trois oiseaux, 
comme tu l’avais promis ? 

— Cher neveu, tu vas le savoir incessamment, mais je suis certain que 
tu en seras affligé. » 


XXXV 

« Cher neveu, dit Lucabel, je vais te révéler la vérité, mais je t’assure 
que tu ne m’en sauras aucun gré. Cependant je vais te la dire, puisque tu 
me l’as demandée. Celui qui a tué ces trois oiseaux sera roi de Jérusalem 
et de toute la région. Son pouvoir s’étendra jusqu’à Antioche. » 

Quand Comumaran l’entend, il éclate de rire : 

« Par Mahomet, dit-il, tu as perdu la tête. Cela n’arrivera jamais de 
toute ma vie, tant que je pourrai porter ma solide épée gravée. Vous me 
verrez sans cesse sortir de la ville pour attaquer les Français à la dérobée, 
comme un voleur. 

— Cher fils, dit Corbadas, c’est toi qui as perdu la tête. Il ne sera pas 
prudent de sortir d’ici, car les chrétiens sont trop forts. Mais reste à l’inté- 
rieur avec tous mes barons pour défendre la ville, alors, tu auras toute 
mon affection. Tant que tu es à côté de moi, je me sens en sécurité. 

— Seigneur, vous l’avez demandé, répond Comumaran, et je ferai tout 
ce que vous voulez. » 

Dans la grande tour de David, un tambour a résonné, puis l’on a 
entendu un cor d’airain. Tous les païens se sont rassemblés sur le mont 
Calvaire. Le roi a demandé instamment à tous les charpentiers présents 
de s’appliquer à travailler activement. Les forgerons fabriqueront les 
flèches que l’on tirera contre les chrétiens, de même que les autres armes, 
les faux, les haches d’acier trempé. Que les charpentiers fassent des 
manches de frêne et de grandes hampes effilées où seront fixées les 
pointes. Qu’elles soient cerclées et consolidées de fer et d’acier d’un bout 
à l’autre afin de résister à tout. 

Les païens établissent les gardes et se mettent à leurs postes de 
combat ; ils sont cinquante mille en armes dont la moitié prend position 
sur les remparts. Les Français les observent et s’écrient : « Montjoie ! 
Chevaliers, aux armes ! Immédiatement ! » 

Ils obéissent sans le moindre retard. Chacun s’équipe en hâte devant sa 



214 


LITTERATURE ET CROISADE 


tente et fixe son épée au côté gauche. Celui qui a un bon cheval ne l’a pas 
oublié, il saute en selle dès qu’il en reçoit l’ordre. Tous s’arment le mieux 
qu’ils peuvent. 


XXXVI 

Les chrétiens s’arment tous au mieux. Cors, trompes et trompettes 
sonnent, collines et vallons en retentissent. Ils se rassemblent devant Jéru- 
salem. Il y avait le duc Godefroy tout armé de fer sur son cheval, le comte 
de Flandre avec son étendard de soie, Hugues le Maine qui porte l’ensei- 
gne royale, Bohémond et Tancrède, une foule de nobles vassaux, plus de 
cinquante mille cavaliers en armes, répartis en dix corps de troupes en 
vue du combat. 

Voici qu’arrive par une terre sablonneuse le roi Tafur avec dix mille 
Ribauds qui portent houes, pieux, faux, ou pics d’acier du Poitou, ou 
encore des masses ou des fléaux, des frondes et des pierres. L’évêque les 
a bénis au nom de Dieu : 

« Barons, à l’assaut ! Que Dieu vous protège du mal ! Quiconque 
mourra aujourd’hui à son service aura sa place en son saint paradis avec 
les archanges saint Michel et saint Gabriel. » 

Le roi Tafur est monté sur une éminence et tous ses hommes s’arrêtent 
dans le vallon près de la porte Saint-Étienne ; il va y avoir un assaut 
comme personne n’en a jamais vu. 


XXXVII 

L’armée rassemblée devant Jérusalem était immense. On pouvait y 
voir de nombreux princes, casques en tête : Godefroy de Bouillon à la 
fière allure, Hugues le Maine qui porte l’enseigne, Robert de Normandie, 
qui est noir comme du poivre, Robert de Flandre habile à l’épée et 
Raymond de Saint-Gilles qui n’a jamais aimé se battre sauf contre les 
païens, ces hommes sans foi. Il y avait avec eux l’évêque, ce qui fait 
plaisir aux barons. Ils se sont divisés en dix corps d’armée. L’un d’eux 
était commandé par Raymond de Saint-Gilles, composé de dix mille 
hommes de son pays, armés comme ils le pouvaient pour des gens 
démunis de tout, épuisés par la faim et les durs chemins, à la peau bour- 
souflée par le vent et la pluie, au teint pâle et mat. Mais ils sont courageux, 
hardis, leur moral est bon. Il n’y en a pas un qui ne jure qu’il préférerait 
voir sa vie finir plutôt que de fuir d’une aune devant les païens. 

L’évêque de Mautran a levé sa main bien haut et les bénit au nom du 
Seigneur qui a fait le ciel et la rosée. Le comte Raymond repart et rassem- 
ble ses hommes. Il range son armée du côté de Saint-Étienne. Le roi T afur 
n’est qu’à quelques pas de là. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III 


215 


CHANT III 


Vous allez maintenant entendre la suite d’une très sainte chanson, 
comme aucune ne fut encore chantée ; elle vous raconte l’assaut et les 
dramatiques combats pour la prise et la conquête de Jérusalem, la ville 
sainte où Notre-Seigneur Dieu fut blessé, tué, mis au tombeau, puis res- 
suscita le troisième jour. Bienheureux celui qui va pieusement vénérer le 
Sépulcre outre-mer. 


I 

Notre armée eut une conduite exemplaire devant Jérusalem. L’évêque 
de Mautran au cœur ferme tenait une verge d’érable à la main ; il n’était 
vêtu ni de soie ni d’étoffes précieuses, mais portait, en vérité, une haire 
sur la peau. Très affligé parce que les païens avaient transformé le Sépul- 
cre en écuries, il jure par Dieu le Père de bientôt chanter la messe, s’il le 
peut (mais qu’on ne lui reproche pas de mentir !), sur l’autel du Temple 
et d’en expulser les suppôts de Satan. 


L’évêque de Mautran était soucieux. Les six barons et lui sélectionnent 
une armée d’hommes mûrs, sans aucun jeune chevalier. Ils sont tous à 
pied, sans monture, mais portent une cotte de mailles et un haubert, ainsi 
qu’une épée tranchante ; ils ont de grandes enseignes, mais pas d’oriflam- 
mes. L’évêque de Mautran, son anneau épiscopal au doigt, les bénit au 
nom de Dieu et de saint Daniel. 

Le comte Rotrou du Perche les entraîne par un vallon tout droit vers 
Jérusalem aux belles murailles. Faisant une halte sous un enclos, ils jurent 
par Dieu qui créa Daniel de massacrer tous les Sarrasins qu’ils pourront 
rencontrer. 

Du haut des remparts et des créneaux, les païens les observent, armés 
de massues, de fléaux, de faux acérées fraîchement aiguisées, de masses 
de plomb à chaînes articulées, pour défendre Jérusalem, ses murailles et 
son donjon. Le sang va ce jour-là couler à flots, il y en aurait assez pour 
entraîner un petit moulin. À Jérusalem sonnent un grand nombre de flûtes, 
tambours, trompes, cors et trompettes. Corbadas s’adresse à son frère 
Lucabel : 

« Regardez là-bas tous ces chevaux rapides, ces princes, ces barons, 
ces ducs, ces jeunes chevaliers. Ils vont donner l’assaut aux murailles, 



216 


LITTERATURE ET CROISADE 


mais les pierres en sont résistantes ; elles ne craignent ni masses d’acier, 
ni pics, ni marteaux. Ils ne parviendront pas à en abattre le moindre pan. 
Allons dans cette tour pour suivre le combat et voir les tirs des catapul- 
tes. » 

Ils montent dans la tour aux fenêtres ciselées, qui datait de l’époque 
d’Abel. 


Le roi de Jérusalem était allé s’appuyer à une fenêtre pour regarder 
l’assaut. Nos nobles barons — que Jésus les protège ! — rangent en ordre 
de combat leurs armées. Dix mille chevaliers, tous armés de hauberts et 
de heaumes brillants avec des boucliers ou des rondaches pour se proté- 
ger, sont regroupés sous les ordres de Thomas de Marne et de Huon de 
Saint-Pol qui mérite des éloges, assistés de Rimbaut Creton et Enguerran 
le noble. On pouvait voir les étendards au vent, le flamboiement des hau- 
berts et des heaumes. Les hommes, rassemblés sous les murs de Jérusa- 
lem où l’on entendait trompes, cors et trompettes, étaient impatients de se 
lancer à l’assaut des murailles. L’évêque de Mautran s’adresse à eux : 

« Barons, que Celui qui s’est laissé torturer dans cette ville sainte pour 
le salut de son peuple vous protège ! Qu’Il nous donne aujourd’hui, s’il 
Lui plaît, la victoire afin que nous délivrions son Sépulcre dont les Turcs 
ont fait des écuries, ainsi que je l’ai entendu dire. Pensons tous en nous- 
mêmes que les païens veulent nous dominer ! Celui qui mourra pour 
Dieu, je peux vous l’affirmer, le Roi du ciel le couronnera et lui donnera 
le repos étemel avec les anges. Je vous pardonne au nom de Dieu tous les 
péchés, en pensée ou en paroles, que vous avez commis. » 

Puis il a fait apporter devant lui la lance avec laquelle Jésus se laissa 
blesser et frapper. Quand les chrétiens la voient, ils fondent en larmes et 
chacun se met à proclamer d’une voix forte : « Ah ! Jérusalem, comme 
nous t’avons désirée ! » 

Puis ils demandent à l’évêque : « Laissez-nous monter à l’attaque, nous 
tardons trop ! 

— Pas de précipitation, seigneurs, dit Godefroy, Ton donnera bientôt 
l’assaut, vous entendrez les trompettes sonner. » 

L’émir Lucabel regarde du haut de la tour de David en marbre clair et 
voit la lance de Dieu se dresser, au point qu'il eut l’impression qu’elle 
allait toucher le ciel, puis elle se pointe vers les hommes du roi Tafur. Il 
eut alors la certitude que ce sont eux qui voudront entrer les premiers dans 
Jérusalem. 

Mais Thomas de Marne fera parler de lui, car il va pénétrer le premier 
dans la ville, propulsé à l’intérieur par les fers des lances, comme vous 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III 


217 


m’entendrez vous 1 e raconter 1 si vous voulez bien m’écouter et m’inciter 
à vous le chanter 2 . 

Vous allez donc maintenant entendre une glorieuse chanson ; aucun 
autre jongleur ne vous en chantera de meilleure. Vous saurez comment 
Thomas de Mame se fit soulever ; il fracassa la barre de la porte et alla 
vénérer le Sépulcre. Robert de Flandre était avec lui. Il est juste que 
Notre-Seigneur les récompense pour cet exploit. 

L’émir Lucabel était près d’un pilier. Ce qu’il avait vu le fit changer 
de couleur, il se met à transpirer de crainte et de douleur ; il comprenait 
que les païens ne pourraient pas résister. Il se serait volontiers enfui, s’il 
avait pu. 


IV 

C’était un samedi, le soleil brillait. Le roi de Jérusalem était avec 
Lucabel à la fenêtre de la grande tour de David. Ils observaient la prodi- 
gieuse armée des Français. L’évêque et les barons mettaient en place un 
corps de troupes de plus de dix mille hommes, tous aussi bien équipés 
que possible. Godefroy en confia le commandement à Baudouin de Beau- 
vais et Robert de Chaumont, secondés par Harpin de Bourges et Jean 
d’Alis. 

L’évêque de Mautran leva la main et leur donna sa bénédiction au nom 
de Dieu le créateur du monde, avant qu'ils ne se dirigent vers les murs de 
Jérusalem et ne prennent position près de la porte Saint-Étienne, attendant 
la sonnerie du cor pour donner l’assaut. Le roi de Jérusalem les maudit 
au nom de son dieu Apollon et jure par Mahomet qu’il ne fera grâce à 
aucun tant qu’ils ne se seront pas tous prosternés à ses pieds et qu’ils 
n'auront pas prié Mahomet et aussi Apollon de leur pardonner. Il croit 
être dans la vérité, telle est sa foi. Mais il va bientôt voir ses murs abattus. 

Godefroy de Bouillon s’adresse aux barons. Il met en place un autre 
corps d’armée de dix mille hommes, tous armés de pioches, de masses, 
de pics pour s’attaquer à la muraille. Ils seront sous les ordres du comte 
Lambert de Liège. L’évêque leur donna sa bénédiction : 

« Barons, que le Créateur du monde vous garde. Lui qui a pris chair 
dans la Vierge Marie et a jeûné quarante jours. » 

Puis il a pris la lance à deux mains, l’a placée devant sa poitrine pour 
la vénérer. Il ajoute : 

« Celui qui vengera aujourd’hui Notre-Seigneur recevra la couronne en 
son saint paradis. Dieu vous pardonnera tous vos péchés. » 


1 . Voir ci-dessous, chant V, ix-x. 

2. Allusion traditionnelle à l’argent que le jongleur espère recevoir en paiement de sa 
prestation artistique. 



218 


LITTERATURE ET CROISADE 


Tous s’écrient : « Aucun Turc ne survivra ; ils ne pourront pas nous 
empêcher de prendre la cité ! » 

L’évêque se tourna vers le mont Sion et chacun se préparait à partir à 
l’assaut. Mais avant la victoire, ils subiront de lourdes pertes puisque plus 
de mille en mourront, ce sera grande tristesse. Mais celui qui est mort là- 
bas doit être bienheureux, car le Dieu de gloire a sauvé son âme. 

La chaleur était torride ce jour-là ; il n’y avait pas un souffle de vent. 
Les princes et tous les chevaliers se hâtent de mettre en place les troupes 
selon les consignes. Ils se demandent entre eux qui donnera l’assaut et 
frappera les païens le premier aux murs de Jérusalem. Mais le comte de 
Flandre dit : 

« C’est le roi Tafur ; il y a bien trois semaines qu’on lui a accordé cette 
faveur. » 


V 

Les armées — grands guerriers et petit peuple — sont rassemblées. 
Nicolas et Grégoire avaient fait un poste protégé juste devant les Portes 
d’Or, bien couvert de tuiles, et un abri de palissades et de cuirs, pour pro- 
téger les archers qui tireront, sans aucunement craindre les païens. Celui 
qui se montrera sur la muraille pour se battre aura le cœur et les entrailles 
transpercés. Les flèches volaient plus que paille au vent. Mais, sans l’aide 
de Dieu, cela leur serait de peu d’utilité et même le meilleur combattant 
aurait bien préféré être ailleurs. 

Les défenseurs de Jérusalem ont réuni leurs hommes devant la tour de 
David et vont jeter du feu grégeois pour tout incendier. Mais c’est peine 
perdue et chacun s’épuise en vain, car ils seront en définitive vaincus, 
même s’ils ont d’abord obtenu des succès. 


VI 

Le roi de Jérusalem, du haut de sa tour, voit tout le mal que se donne 
chaque armée pour prendre position autour des remparts sur le terrain 
sablonneux. Il leur fait, de sa main, au nom d’Apollon, un signe de malé- 
diction afin que commence leur semaine la plus tragique. Et les nobles 
barons — que Dieu soit leur guide ! — font confirmer au roi Tafur que le 
premier assaut du jour lui est réservé. Cette nouvelle lui plut et il jure par 
Marie-Madeleine qu’il imposera aux païens une cruelle pénitence. Ses 
hommes se préparent. Ah ! Dieu ! Il y avait tant de fils de châtelains, de 
princes et de barons de notre noble terre ! Mille trompes résonnent à 
l’unisson, suivies par le grand cor qui retentit. Les armées se déploient 
comme les flots d’une source, la sainte lance est portée en tête. Midi était 
passé ; l’assaut fut lancé en milieu d’après-midi. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III 


219 


VII 

Il faisait beau, le soleil brillait. Les Ribauds attaquèrent de toutes leurs 
forces. Les frondes ennemies projettent sur eux de lourdes pierres, tandis 
qu’ils creusent avec leurs pioches et leurs pelles comme des taupes et 
comblent les fossés au point que, sans mentir, un grand chariot aurait pu 
y circuler. Les païens ne cessaient de leur tirer des flèches ; ils sont mille 
sept cents à perdre leur sang, blessés à la tête, au côté ou au flanc, mais 
aucun n’a jamais reculé. Ils s’approchent bien visiblement des murs. Le 
roi Tafïir tenait un grand pic dont il frappe la muraille avec vigueur et 
courage ; ses hommes, très nombreux autour de lui, piochent avec grande 
énergie et parviennent à faire un large trou béant dans la muraille. Dix 
sont douloureusement brûlés par de l’eau bouillante que les Turcs déver- 
sent sur eux. Le roi Tafur, accablé, donne l’ordre de repli jusqu’au milieu 
des champs. Il perdait lui-même du sang par plus de vingt blessures. 

Arrivent à cheval deux de nos princes qui demandent au roi de ses nou- 
velles : 

« Roi, vous êtes blessé ! Allez-vous vous en remettre ? 

— Seigneurs, répond le roi, ce que je désire par-dessus tout, c’est que 
nous nous installions dans Jérusalem. Que Jésus me donne assez de vie 
pour que j’y réside et que je vénère le Sépulcre d’où II est ressuscité ! » 


VIII 

Le combat sous les murs de Jérusalem est d’une extrême violence. Les 
chrétiens ne cessent de se lancera l’assaut des fortifications. Godefroy de 
Bouillon s’écrie : 

« Barons, en avant ! Nobles chevaliers, c’est la cité où Dieu a vécu et 
où II est mort. Pour Lui, nous avons passé maintes nuits sans dormir, nous 
avons la peau burinée par le vent et la pluie ; nous avons supporté la soif, 
le froid, les pires tourments. Que personne ne ménage sa peine ! Si nous 
ne prenons pas possession de la ville, tout ce que nous avons déjà fait est 
vain. » 

— Ah ! Dieu et Notre-Dame sainte Marie ! dit l’évêque. Ayez pitié de 
vos barons qui ont tant souffert pour vous ! » 

Le comte Hugues le Maine a entendu. Il prend son grand cor et sonne la 
charge. On pouvait alors voir une foule de barons s’élancer lance baissée 
jusqu’aux grandes portes de la ville. Le duc Godefroy se jette contre la 
porte de David qui est de chêne renforcé mais, tandis qu’il frappe, sa 
lance se rompt à la poignée. Il était entouré de nombreux chevaliers, dont 
les Turcs — que Dieu les maudisse ! — se défendent en leur jetant des 



220 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


pierres. Ceux qui sont atteints par ces projectiles n’ont guère envie de rire, 
car ils ont la tête brisée et l’oreille déchirée. 

Le roi Comumaran était sur les remparts ; il crie « Jérusalem ! » et 
redonne du moral à ses troupes : 

« Malheureux Français, dites-moi : vous allez à votre peite ; je n’ai que 
mépris pour vos assauts. » 

Godefroy tenait un arc avec une flèche encochée ; il la tire juste sur 
Comumaran ; elle perce sa cotte, pénètre dans la chair et se fiche sur son 
côté droit. Le Turc l’arrache, fou de colère ; il va bientôt venger sa fureur 
sur Païen de Beauvais qu’il atteint d’un carreau d’arbalète, brisant son 
heaume et lui fracassant le crâne : il tombe, mort, dans le fossé. L’ar- 
change saint Michel reçoit son âme et l’accompagne jusque devant Dieu. 
L’évêque de Mautran renouvelle sa prière : « Redoublez de vigueur et 
d’audace », leur crie-t-ii. 

On assista alors à de grands massacres, dans le retentissement des 
trompes et des cors, le vacarme et les cris des païens : le tumulte s’enten- 
dait à plus d’une lieue et demie. La porte Saint-Étienne était fracturée en 
sept points. Mais les Turcs la consolident de l’intérieur, avec des poutres 
et des traverses au point de la rendre plus résistante qu’avant. 


IX 

Le fossé avait été comblé et aplani devant la porte Saint-Étienne sur 
cinq toises de profondeur. C’est à cet endroit que l’on approche une 
machine de siège faite de claies renforcées de cuir. On la pousse jusqu’à 
ce qu’elle touche la muraille. À l’intérieur, protégés par les palissades, se 
trouvaient cachés dix chevaliers ; ils surgissent, appuient le sommet de 
leur échelle au mur, la soulèvent si bien avec des perches et des lances 
que l’échelon du haut s’encastre dans un créneau ; puis ils s’abaissent et 
se cachent sans un mot. S’avancent alors mille cinq cents soldats armés 
de faux, de masses emmanchées, de haches, de massues de plomb, de 
marteaux d’acier, de javelots aiguisés et de fléaux. Les païens, s’en 
rendant compte, se précipitent de ce côté en apportant le feu dans des bacs 
d’airain. Que Dieu qui est mort en croix protège ceux qui se trouvent dans 
la machine de guerre. 

Voici maintenant le récit d’un assaut comme il n’y en eut jamais aupa- 
ravant. Un chevalier flamand, du nom de Gautier, gravit l’échelle avec 
une totale inconscience, sans s’arrêter jusqu’au créneau, tandis que les 
Français montaient à l’assaut de tous côtés en lançant des javelots, des 
flèches, des carreaux empennés. Les catapultes projetaient de grosses 
balles de plomb. Il y eut de nombreux blessés dans les deux camps : un 
millier d’hommes se sont évanouis, terrassés par la soif, et plus d’un, ce 
jour-là, se désaltéra avec du sang. Ah ! Dieu ! Comme les chrétiens ont 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III 


221 


souffert de la faim, de la soif, des privations ; même les plus grands 
d’entre eux boivent l’urine de leurs chevaux. Aucun clerc, si savant fût- 
il, ne pourrait faire le récit de tous leurs maux, de leurs souffrances, de 
leurs malheurs. 

Quant à Gautier, ce noble chevalier qui était monté à l’assaut ce jour- 
là, un Turc lui a tranché les deux mains d’un coup de hache, le faisant 
retomber au sol, désarticulé. Il reçut devant Dieu dans le ciel la couronne 
du martyre. Quelle tristesse qu’il meure si jeune ! 

Un messager va annoncer dans l’armée de Notre-Seigneur que Gautier 
d’Aire est mort. Le comte Robert en éprouve une grande affliction. Les 
vagues d’assaut se font plus pressantes, mais la sainte cité n’est pourtant 
pas prise. 

Le feu grégeois tombe sur la machine de guerre, qui s’embrase en plus 
de quinze points. Ses servants, déjà bien éprouvés, n’ont que le temps de 
s’en échapper, après avoir bien souffert, mais devant l’incendie de leur 
machine, seule la fuite pouvait les sauver. Les Français sonnent la retraite, 
les combats cessent. Les Turcs viennent colmater les brèches des rem- 
parts, sauf là où ils étaient constitués de terre à l’intérieur. 


X 

L’assaut est arrêté, le combat a cessé ; les Francs ont reculé ; nombreux 
sont les blessés et les mutilés sur le terrain, et l’on ne doit pas s’étonner 
du nombre des morts. Ce fut en effet un combat acharné. Beaucoup souf- 
frirent des tourments de la soif et burent l’urine de leurs chevaux et des 
bêtes de somme ; de même, le sang qui coulait à terre était vite recueilli ; 
les hommes en buvaient volontiers, sans dégoût. Ah ! Dieu ! Personne ne 
songeait à plaisanter ni à s’amuser ou rire. Baudouin de Beauvais avait 
été blessé en pleine poitrine et Flarpin de Bourges au visage. Richard de 
Chaumont était atteint à la tête et Jean d’Alis avait reçu un coup de masse 
de plomb ; il en était encore étourdi. 

L’évêque de Mantran leur dit : 

« Barons, chrétiens loyaux, n’ayez pas peur. Aimez-vous les uns les 
autres. Même si chacun de vous manque de confort, de commodité et de 
plaisir, ayez confiance en Dieu qui nous considère comme ses fils. 
Chacun aura sa place dans la gloire étemelle et vous serez tous couronnés 
devant Lui. Que personne ne renonce à Le venger, mais restez au 
contraire attentifs à toujours mieux faire. » 

Les chrétiens répondent avec conviction qu’ils mangeraient plutôt la 
chair de leur chevaux que de renoncer à prendre Jérusalem où Dieu a vécu 
et où II est mort, et le véritable Sépulcre d’où II est ressuscité ; ils le déli- 
vreront des traîtres arabes. Bénie soit la terre où de tels hommes grandi- 
rent et bienheureux les pères qui les ont engendrés ! 



222 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Dieu ! Cette parole les a tous réconfortés. C’est la fin du jour, le soir 
tombe. Ils dormirent cette nuit-là dans le camp sans beaux vêtements 
fourrés, ni draps, tissus de soie ou étoffes précieuses ; mais ils avaient 
gardé sur eux leurs hauberts, leurs boucliers au cou, les épées rouillées et 
ébréchées au côté ; ils étaient tout souillés de sang et de cervelle. Cette 
nuit-là, c’est Bohémond qui a monté la garde avec dix mille chevaliers 
courageux, tous originaires de son pays, jusqu’au lendemain, quand le 
soleil fut dans tout son éclat. 

Les Turcs, de leur côté, se préparent contre leurs ennemis ; pas un, si 
courageux soit-il, qui ne soit effrayé, et cependant chacun est empressé à 
se défendre. 


XI 

C’était une belle matinée, le soleil brillait. Les chrétiens se lèvent. Que 
Dieu leur donne le salut ! La pénurie d’eau est dramatique, il faut le rap- 
peler. Les princes et les barons en parlent entre eux. Le duc Bohémond 
dit : 

« Que faire pour l’eau dont nos hommes manquent à ce point ? Si 
aucune décision n’est prise, ils ne pourront pas tenir. Ordonnons à un 
détachement de s’armer et d’aller au fleuve pour en rapporter. 

— Vous avez raison, mon cousin », dit le duc Godefroy. Il fait alors 
transmettre dans l’armée l’ordre d’aller chercher de l’eau jusqu’au fleuve 
et d’en rapporter dans des outres sur les bêtes de somme. Des chrétiens 
courent s’armer et prennent avec eux quinze mille animaux de bât. De 
jeunes chevaliers avec des serviteurs vont à la recherche de ravitaillement 
dans les possessions turques. Les barons se retirent. 

Ecoutez une aventure extraordinaire. Ils se heurtent à un roi païen 
accompagné de trois mille hommes. C’était Gratien, il venait d’Acre sur 
la mer et escortait une caravane de quatre mille bêtes : des chameaux et 
des buffles, tous surchargés de pain, de vin, de viande et de grands réci- 
pients remplis à ras d’une bonne eau douce. Comumaran lui en avait 
transmis l’ordre par un message scellé porté par un pigeon voyageur. Le 
roi Gratien ne put pas éviter la rencontre. C’était la volonté de Dieu de 
rassasier son peuple. 

Bohémond les repéra, tandis qu’ils descendaient le flanc d’une colline. 
Il les désigne à ses compagnons en leur ordonnant de ne pas bouger. Puis 
il regroupe ses hommes en formation serrée dans un vallon encaissé, pour 
qu’ils ressanglent leurs chevaux, resserrent les bretelles de leurs boucliers 
et se remettent immédiatement en selle ; en outre, ils abaissent leurs 
lances pour que les Turcs ne voient pas leurs étendards flotte'" au vent. 
Gratien chevauche et se hâte sans être sur ses gardes avec dix mille Turcs 
autour de lui : les bêtes de somme sont en troupeau derrière lui. Ils ne 
songent qu’à éperonner, car ils veulent être entrés dans Jérusalem pour le 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III 


223 


souper, discrètement à cause des chrétiens. Mais Comumaran n’aura pas 
lieu de s’en vanter, ni le roi Corbadas d’en plaisanter avec Lucabel. Si le 
vaillant Bohémond peut s’élancer contre le roi Gratien, il le désarçonnera 
et l’emmènera de force dans l’armée, qui aura quinze jours de vivres et 
de boissons abondantes. 


XII 

Le roi païen chevauche en tête le long du sentier, et derrière lui venait 
le troupeau des bêtes de somme. Le vallon était encaissé. Jamais colombe 
n’a mieux été capturée dans un colombier que les Turcs ce jour-là. Ils 
n’avaient aucune chance d’échapper. 

Bohémond sort avec ses chevaliers de l’embuscade. Il crie « Mont- 
joie ! », éperonne son destrier, brandit sa lance de pommier et frappe le 
roi Gratien sur son bouclier ; il le perce et le fend sous la bosse d’or, puis 
il déchire et démaille sa cotte, sans toutefois pouvoir le blesser dans sa 
chair, car Dieu le protégeait. Mais de la poussée de sa lance, il l’a abattu 
sur le sable. Le roi Gratien s’agrippe à son étrier, lui demande grâce et lui 
adresse cette prière : 

« Noble chevalier, ne me tue pas, je veux être baptisé. Je croirai en 
Jésus-Christ, le maître du monde, qui s’est laissé torturer dans Jérusalem, 
lier à un pilier, puis crucifier. C’est en Lui que je veux croire avec fer- 
veur. » 

Quand Bohémond l’entend, il ne veut plus lui faire de mal, mais le 
confie à quatre de ses hommes. Voyant cela, les païens, remplis de 
douleur, prennent la fuite pour préserver leurs vies. Mais ils se trouvent 
face au convoi de bêtes qui entrave leur fuite. Nos barons les frappent, 
sans aucun souci de les épargner, engluant leurs épées de sang et de cer- 
velle. On pouvait entendre les païens crier : « Ah ! Mahomet, notre sei- 
gneur ! Au secours ! Pitié, ils en ont grand besoin ! » 

Vous auriez pu alors voir nos soldats se jeter sur eux, les tuer et les 
tailler en pièces avec leurs épées d’acier. Tout le vallon était rempli de 
morts et de blessés. Sur les quatre mille, il n’en reste que cent quarante 
sains et saufs pour escorter les chevaux. Ils leur ont fait charger et solide- 
ment fixer par des courroies les morts sur les bêtes de somme. Puis tous 
reprennent le grand chemin. Les fantassins conduisent les buffles et les 
autres bêtes. Nos chevaliers ont tant et si bien avancé qu’ils sont retournés 
au camp de Dieu pour la tombée de la nuit. Ce furent des manifestations 
de joie, bruyantes et exaltées : des chevaliers pleuraient d’émotion ; des 
jeunes filles et de nobles dames, des princes et des barons versaient des 
larmes de tendresse. Tous prenaient le duc dans leurs bras, l’étreignaient ; 
on l’embrassait sans cesse sur le cou et le visage. Les dames ne cessaient 
de répéter : « Ah ! Jérusalem, vénérable cité ! Que Notre-Seigneur Dieu 
nous accorde de vite y loger, d’y bénir et consacrer son Corps, de nettoyer 



224 


LITTERATURE ET CROISADE 


son saint Sépulcre. C’est pour bientôt, si Dieu veut bien venir en aide à 
ceux qui ont traversé les mers pour Le venger. Nous aurons toujours à 
cœur de Vous servir. » 

Ah ! Dieu ! Ces paroles réconfortent nos gens. 


XIII 

La nuit est tombée, la journée est finie. Bohémond et Tancrède montent 
la garde avec dix mille hommes en armes autour du camp de Dieu jus- 
qu’au lendemain au lever du jour. 

La nuit est passée, le soleil est levé, le jour est rayonnant. Les chrétiens 
sont debout dans le camp et les barons que Dieu aime se rassemblent. Tout 
le butin est apporté devant eux ; on le partage et on le distribue avec équité 
dans l’armée, à chacun selon sa situation et son pouvoir. Et on invoque et 
prie le Saint-Sépulcre. L’évêque de Mautran leur adresse ces mots : 

« Seigneurs, écoutez-moi. Chacun a des vivres en abondance pour 
quinze jours. Mais épargnons-les et économisons l’eau. La bonne cité 
sera prise. » 

Ils répondent : 

« A vos ordres. Que Dieu qui souffrit sur la croix nous accorde la vic- 
toire. » 

Les seigneurs et les princes mandent les prisonniers. Des chrétiens cou- 
rurent les chercher. Il y en avait cent quarante enchaînés. Leur seigneur 
marchait devant, sans crainte ; il était habillé d’un samit rehaussé d’or en 
plus de trente points, serré au corps avec de larges pans. Il portait sur les 
épaules un manteau très riche : la fourrure en était grise et verte comme 
roseau écorcé, avec les pans en un magnifique tissu, et les bordures 
brodées de martre vermeille. Les fibules sont en pierres précieuses et les 
attaches valent plus de mille sous. Le col était fermé par une émeraude. 
Le roi avait des cheveux blonds, en courtes boucles, un beau visage 
coloré, des yeux chatoyants assez grands, une large poitrine, la taille fine, 
de longues jambes, les pieds larges et cambrés, les mains plus blanches 
que fleurs des prés. Il était de grande taille, bien bâti. Il avait cinquante 
ans. Ah ! Dieu ! Quelle joie s’il se convertit ! 

Quand il se trouve devant nos barons, il s’incline et les salue en sa 
langue. Le duc Bohémond s’approche de lui, le prend dans ses bras et lui 
donne l’accolade. Puis on fit appel à un interprète par l’intermédiaire 
duquel on lui demande ses intentions : veut-il être baptisé et devenir chré- 
tien ? 11 répond qu’il croit en Dieu depuis au moins douze ans. « Ah ! 
Dieu !, dit Bohémond, loué sois-tu ! » 

L’évêque de Mautran a préparé les fonts baptismaux. Ensuite le roi fut 
dépouillé de ses vêtements, on le tient sur l’eau et il est baptisé. Mais il 
conserve son nom sans changement. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III 


225 


Il va donner maints bons conseils à l’armée. Les autres Turcs s’écrient : 
« Exécutez-nous ! Nous préférons avoir la tête coupée plutôt que de 
tromper et trahir Mahomet. » 

Le duc Godefroy les entend, il s’avance et les livre aux Ribauds qui les 
ont décapités, puis dépouillés de leurs vêtements après leur mort. Ils ont 
traîné ces Turcs sous les murs de Jérusalem et les ont jetés dans la ville 
avec les catapultes. Ils en ont aussi écorché, éventré et salé d’autres pour 
les pendre haut et court. Corbadas est monté dans la grande tour de David 
et s’est appuyé à une fenêtre, courroucé du spectacle. Dans Jérusalem, on 
bat les tambours à cause des Turcs qui ont été lancés et projetés. Le roi 
Corbadas a descendu les marches de la grande tour de David. Toute la 
ville est bouleversée. 


XIV 

Le tumulte est immense dans Jérusalem. Tous pleurent et crient en 
voyant les cadavres de Turcs qu’on leur jette. Quand le roi Corbadas l’ap- 
prend, il descend aussitôt de la tour antique, avec Lucabel aux cheveux 
blancs. Ils marchent au milieu de la grande rue et trouvent plus de mille 
cadavres décapités sur la chaussée. Le roi de Jérusalem maudit les nôtres 
et maudit leur terre. Il s’arrache les cheveux et se tire la barbe : 

« Ah ! malheureux que je suis ! dit-il, nous sommes perdus. 

— Seigneur, dit l’émir, ne vous affolez pas. Ayez une prestance ferme, 
faites beau visage ! Avant qu’ils n’aient pris Damas, Tibériade, Tyr, 
Ascalon, Acre la riche, les chrétiens seront à court de renforts. » 

Comuinaran arrive au galop. Il était armé, tenait son épée brillante, 
tachée et ébréchée à cause des coups qu’il avait donnés, encore souillée de 
sang et de cervelle. C’était le païen le plus courageux de toute la Turquie. 

A Saint-Étienne ils ont renforcé la porte et obstrué les brèches avec une 
grande habileté, si bien qu’elle sera plus résistante qu’auparavant. Toute 
l’esplanade devant le Temple saint est couverte de païens. Turcs et Perses. 
Tous pleurent, gémissent, se lamentent dans leur grande douleur et mau- 
dissent les Français et leurs troupes. 


XV 

Les hommes de Mahomet, devant le Temple saint, exhalent, dans les 
larmes, leur grande douleur. Le roi de Jérusalem déchire son vêtement, 
s’arrache la barbe et les moustaches. Lucabel et le roi Malcolon le récon- 
fortent. Voici Comumaran qui s’adresse à lui : 

« Seigneur, pourquoi pleurez-vous ? Qu’avez-vous ? 

— Cher fils, répond le roi, pourquoi le cacher ? Je vous le dis en vérité, 
nous perdrons Jérusalem. Ces traîtres de chrétiens nous ont fait beaucoup 



226 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


de mal ; j’ai vu hier soir du haut de ce donjon qu’ils amenaient Gratien 
attaché comme un chien ; il y avait plus de mille païens avec lui qui m’ap- 
portaient des approvisionnements en quantité. Puis je l’ai vu baptiser, 
c’est la vérité, mais aucun de ses hommes n’a échappé à la mort ; ils ont 
tous été décapités ; les chrétiens nous ont jeté les corps par mépris et ont 
fiché les têtes sur des pieux dans le désert. Auprès de qui me lamenter, 
cher fils, sinon auprès de vous ? » 

Quand Comumaran l’entendit, il devient noir comme du charbon et 
jure par Mahomet qu’il en prendra immédiatement vengeance. Il fait 
venir les prisonniers qu’il détenait ; ils étaient quatorze, dans un état 
pitoyable ; car ils n’ont plus ni cotte, ni chape, ni chausses, ni souliers aux 
pieds, ni manches, ni poignets de fourrure. Ils faisaient partie de l’armée 
de Pierre, quand Harpin et Richard de Chaumont avaient été pris. Trois 
était nés à Saint-Droon, le quatrième à Valenciennes, le cinquième à 
Dijon ; deux étaient du château de Bouillon, proches parents de Robert le 
Frison et du duc Godefroy au cœur de lion ; l’un s’appelait Henri et 
l’autre Simon. Chacun de ces quatorze prisonniers était attaché par une 
chaîne au cou ; ils ont aux bras de grandes moufles de torture et des entra- 
ves de laiton. Le roi les fit battre à coups de bâton jusqu’à ce que leur 
sang clair coule jusqu’aux talons. Il les fait ensuite conduire à coups d’ai- 
guillon à travers Jérusalem jusqu’au temple de Salomon. 

Les malheureux adressent d’intenses supplications à Dieu et à sa mère : 
« Père, Seigneur de gloire qui avez souffert la Passion, regardez-nous, car 
notre souffrance est extrême. Nous serions maintenant heureux de rece- 
voir la mort, car nos corps sont par amour pour Vous en très grande 
détresse. » 

Au retour, ils passèrent à l’endroit où Jésus fut gardé comme un voleur. 
Chacun d’eux s’agenouille pour prier. Les Turcs qui les escortent se pré- 
cipitent pour les frapper de leurs grosses massues renforcées de plomb. 
Ils leur meurtrissaient la chair au point de leur arracher de grands lam- 
beaux de muscles. 

Mais Jésus les a délivrés, comme vous allez bientôt l’entendre dans la 
suite de la chanson. 


XVI 

Devant l’état de ces prisonniers battus et malmenés, personne n’aurait 
pu rester insensible. Le roi de Jérusalem donne l’ordre de les jeter à 
nouveau au fond de la prison. Mais, pour exécuter l’ordre, on les précipite 
sans cordes en les poussant et les bousculant l’un après l’autre : « Allez, 
disent leurs gardiens, vous nous aurez tant fait de mal que nous ne nous 
occuperons jamais plus de vous. Nous verrons bien si votre Dieu a assez 
de puissance pour nous empêcher de vous fracasser la cervelle. » 

Il faut maintenant raconter une chose extraordinaire, car la prison avait 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III 


227 


bien l’équivalent de quatre lances en profondeur. Écoutez le miracle 
accompli par Dieu. Pas un seul n’a eu la peau déchirée et chacun fut guéri 
des grands coups reçus. Dieu les accueillit là en bas sains et saufs. Un 
ange les réconforte jour et nuit et leur donne en quantité tout ce dont ils 
ont besoin pendant les trois semaines où ils sont restés prisonniers, jus- 
qu’au moment où Jésus a voulu leur libération. Nous allons cesser de 
parler d’eux pendant un certain temps ; nous y reviendrons. 

Devant le Temple saint sont rassemblés les païens avec les émirs et les 
plus grands princes. Comumaran, courroucé, monta sur un bloc de pierre 
pour s’adresser à tous : 

« Seigneurs, vous me tenez pour votre chef légitime. C’est moi qui hérite- 
rai du royaume de mon père ; mais les chrétiens me l’ont en grande partie 
dévasté et ils nous assiègent dans cette cité. Ils ont donné l’assaut et montré 
leur puissance ; ils se sont attaqués à cette muraille qu’ils ont abattue ; mais 
elle n’était pas renforcée de terre ; elle est maintenant réparée, les brèches 
ont été colmatées ; les portes sont renforcées et les tours de défense proté- 
gées par des palissades. Tous les chemins de ronde sont en solides blocs de 
pierre. Les assauts ne sont plus le moins du monde à craindre. 

« En revanche, nous avons peu d’avoine et de blé ; les chameaux, les 
ânes et les autres animaux en ont beaucoup consommé, car ils n’ont rien 
d’autre à manger. 

— Vous avez raison, mon cher neveu, dit Lucabel. Je vous ai déjà 
donné souvent de bons conseils ; je parlerai encore si vous le voulez bien ; 
je suis âgé comme en témoignent mes cheveux blancs. Au temps où 
Hérode avait fait décapiter les petits enfants à coups d’épée, les prophètes, 
hommes sages et cultivés, annonçaient que viendrait un peuple de grande 
puissance pour conquérir nos terres et nos richesses. Le voici entré de 
force dans notre pays, dont il a conquis une grande partie. Et je crois bien 
que ces informations sont véridiques. Il faut être fou pour affronter les 
Français. » 

Quand Comumaran l’entend, il en devient rouge de fureur. 


XVII 

« Cher neveu, disait Lucabel, je vois bien, en vérité, notre faiblesse et 
nos insuffisances. Faites rédiger des lettres et des messages. Nous avons 
ici des pigeons voyageurs prêts à s’envoler ; nous leurs fixerons les mes- 
sages au cou, scellés à la cire. Demandons à Damas, à Tyr, à Tibériade 
toutes les armées, et que personne n’ose refuser ! S’ils ne viennent pas à 
notre secours, nous serons massacrés. Je vois bien que personne ici ne 
prend la chose à la légère, car nul n’échappera à la mort. Ils nous tueront, 
nous tailleront en pièces ; même le plus hardi aura besoin de médecin. 
Tout Français que vous capturerez, faites-le brûler dans de la cire, ébouil- 



228 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


lantez-le ou faites-le frire dans l’huile. Ainsi pourrons-nous mieux les 
vaincre, les abattre et les chasser rapidement de notre pays. 

— Voilà d’excellentes paroles », répond Comumaran. 


XVIII 

« Cher neveu, dit Lucabel, écoutez-moi. Les pigeons pourront s’envo- 
ler pour atteindre leurs destinations là-bas dans la vallée ; ils ne sont pas 
sortis de mue de la semaine dernière 1 . Faites rédiger vos messages et 
cachetez-les à la cire. Qu’ils contiennent toutes vos requêtes : que l’on 
vienne immédiatement à votre secours ; que ceux qui liront les messages 
n’en gardent pas le contenu pour eux, mais qu’ils transmettent la demande 
oralement aux princes et aux rois jusqu’à la mer Arctique ; qu’on informe 
aussi l’émir Sultan afin qu’il ait pitié de nos hommes en difficulté et de 
la noble et vénérable cité de Jérusalem, assiégée par la foule sans foi des 
chrétiens. S’ils s’en emparent par la force, en vérité, toute la terre païenne 
sera ravagée, dévastée, et la religion de Mahomet humiliée et déshonorée. 
Que les pigeons soient tous prêts avant le jour ; qu’on fixe le billet au cou 
de chacun, sous la gorge, caché dans les plumes afin que les chrétiens, ces 
mécréants, ne remarquent rien. Nous les laisserons alors s’envoler tous à 
la fois ; chacun trouvera sa destination. Qu’il soit en outre mentionné 
qu’une réponse scellée à la cire soit immédiatement renvoyée par pigeons 
voyageurs. Ainsi réconfortés et rassurés dans notre cité, les hommes 
retrouveront-ils hardiesse et courage ! 

— Je suis tout à fait d’accord, nous suivrons vos propositions. » 


XIX 

Sans attendre davantage, le roi Comumaran fait écrire en hâte ses mes- 
sages : expliquant comment les chrétiens ont mis toutes leurs forces à 
assiéger Jérusalem et l’attaquent sans cesse ; il demande des renforts jus- 
qu’en Orient, afin que l’on accoure à son aide. Il s’adresse à l’émir Sultan 
de Babylone, au roi Abraham qui se trouve au-delà du pont d’Argent ; 
que vienne aussi le roi des Asnes qu’il considère comme un de ses 
parents ; qu’on informe le puissant roi Corbaran, Étienne le Noir qui 
réside en Orient, l’émir Calcatras des monts de Baucidant, les garnisons 
de Coroscane et le roi Glorian, Canebaut d’Odieme, Rubion et Murgalent, 
le roi de Monuble où ne pousse pas de blé (les habitants de ce royaume 
sont plus noirs, dit-on, que la suie mouillée, la poix ou l’encre ; ils n’ont 
de blanc que les yeux et les dents, se nourrissent d’épices, de sucre, de 


1 . Il faut comprendre : « ils sont expérimentés ». 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III 


229 


piment et de plantes aromatiques qui poussent chez eux en abondance). 
Que l’on convoque tout le monde sans exception jusqu’à l’Arbre-qui- 
Fend : les Sarrasins, les païens, les rois, les émirs ; et que tous se précipi- 
tent à notre secours. 

Sitôt les messages rédigés, on apporte les pigeons, il y en avait plus de 
cent, et on leur attache immédiatement les billets au cou. 

Que Dieu protège notre armée, car si les pigeons parviennent à destina- 
tion sains et saufs, ils permettront le rassemblement de si grandes forces 
que toute l’armée de Dieu sera livrée à sa perte. 


XX 

Les pigeons survolent le camp. Les Français les aperçoivent et les 
observent attentivement, se disant l’un à l’autre en les montrant du doigt : 
« Regardez ces pigeons ; cela fait longtemps qu’on n’en a pas vu autant ! 
Et ils ont tous des plumes arrachées devant près de la tête. » 

Toute l’armée s’agitait et s’inquiétait. Les barons étaient dans un pré 
vert, au bas d’une colline, devant les Portes d’Or, en face de Jérusalem, 
discutant entre eux de l’assaut et de l’endroit où installer la catapulte. 
Avec eux se trouvait Gratien, que Dieu avait converti. Les barons, levant 
les yeux vers le ciel, voient les pigeons que Dieu faisait passer au-dessus 
de leurs têtes. Gratien s’écrie : 

« Nobles chevaliers, ce sont les messagers des païens ; chacun de ces 
pigeons porte un billet attaché au cou. Ils vont demander du secours, j’en 
suis tout à fait sûr. S’ils peuvent continuer leur vol et arriver sains et saufs, 
ils feront venir toutes les armées d’Orient. » 

A ces mots, nos barons s’écrient : « Un besant 1 pour chaque bon 
tireur ! » 

L’armée de Dieu s’agite en tous sens et les archers tirent flèche sur 
flèche ; les hommes du roi Tafur utilisent leurs frondes. Bref, tous les 
oiseaux sont tués sauf trois qui s’échappent à tire-d’aile. 

Les Sarrasins, qui ont tout vu, sont consternés, éprouvant quelque joie 
cependant pour les trois qui s’enfuient. 

Le duc Godefroy était sur son cheval de combat, Flugues le Maine sur 
un cheval à balzanes, le comte Robert sur son rapide Morel. Chacun avait 
un faucon sur le poing. Ils éperonnent leurs montures et se précipitent au 
galop derrière les pigeons qui volaient, rasant parfois le sol. Ils les rattra- 
pent près du mont des Oliviers et leurs envoient leurs faucons qui se préci- 
pitent sur eux. Les pigeons s’abattent alors à terre pour se cacher derrière 
une dénivellation, sans plus oser bouger. Les barons s’en saisissent et les 


1 . À l’origine, monnaie d’or frappée à Byzance. 



230 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


tiennent bien en main. Remontés en selle, ils retournent rapidement dans 
la direction de Bethléem. 


XXI 

Les barons mettent pied à terre devant les grandes tentes ; tous les che- 
valiers se rassemblent autour d’eux. Les pigeons sont confiés à l’évêque 
de Mautran. On a vite enlevé le message porté par chacun des oiseaux 
tués. Le duc de Bouillon, Robert le sage et Hugues le Maine qui était 
sensé et courageux avaient ôté le message des trois pigeons capturés. 
Après les avoir bien nourris et abreuvés, ils les enferment dans un petit 
baril percé de trous ; deux valets reçoivent l’ordre de bien les garder. Et 
l’évêque appelle les barons pour leur dire : 

« Seigneurs, vous allez apprendre les informations étonnantes que ces 
messages contiennent ; le roi a convoqué tous ses barons, de toutes parts 
jusqu’à l’Arbre Sec. Nous avons ces messages ; Dieu en soit loué ! 

— Monseigneur, répond aussitôt le duc de Bouillon, écrivez vite trois 
nouveaux messages disant que Comumaran mande à travers tout son 
royaume que l’on continue de bien veiller à la défense des fiefs ; car il n’a, 
quant à lui, aucune crainte des forces françaises. Qu’on lui fasse savoir en 
retour ce dont on a besoin. » 

L’évêque a rédigé les messages comme il le demandait ; on rapporte 
les pigeons pour leur mettre les billets au cou. Puis, du mont des Oliviers, 
on les relâche. Ils s’envolent tout droit jusqu’à Belinas vers une maison 
où un Sarrasin du nom d’Ysoré les a pris. Il les examine et trouve les 
billets qu’il fait lire à un païen cultivé : « Il n’y a aucune inquiétude dans 
Jérusalem, car la ville est invincible ; que chacun administre sa terre, ses 
bourgs et ses villes. Les malheureux Français sont réduits à la famine. » 
Quand le païen entend cela, il est rassuré et se hâte de faire rédiger la 
réponse. Il envoie son salut et ses amitiés à Comumaran ; avant quinze 
jours ou un mois, il mobilisera cent mille Turcs en armes pour s’opposer 
aux Francs et les harceler, pour anéantir et tuer les Chétifs. La religion 
chrétienne sera humiliée et Mahomet exalté. 

Il a alors pris les pigeons et leur a solidement fixé les billets à la gorge. 
Puis il leur fait prendre leur envol. Les trois pigeons volent sans se séparer 
jusqu’au camp français où Dieu les conduisait. Nos barons faisaient le 
guet et les ont arrêtés en les épouvantant avec leurs faucons. Les pigeons 
se posèrent côte à côte auprès des tentes. Les Français les prennent et les 
remettent à l’évêque de Mautran. Lui qui était instruit leur lit tout ce qu’il 
trouve écrit sur les billets. Nos barons disent : « Dieu soit béni ! Car nous 
allons savoir les pensées et les intentions des Turcs. » 

On avait ôté aux pigeons qu’on avait repris les messages qu’ils por- 
taient et on avait dit à l’évêque de Mautran : « Lisez, monseigneur ! » 
Après les avoir dépliés et lus, il avait immédiatement écrit d’autres 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III 


231 


messages, selon lesquels les seigneurs de Damas exprimaient la grande 
colère de Sultan contre le roi Corbadas auquel il refusait tout secours : 
«Qu’il fasse au mieux tout seul ! » 

Puis l’évêque avait replié soigneusement les billets et, le lendemain, 
les pigeons sont renvoyés à Jérusalem. 

Corbadas se lève au point du jour, il fait battre tambour pour rassem- 
bler les païens sur l’esplanade antique devant le Temple saint ; Lucabel 
et Malcolon son neveu étaient là. Comumaran se tient debout, il va 
apprendre des nouvelles qui les empliront d’angoisse. 


XXII 

L’esplanade du Temple saint était noire de monde ; on pouvait y voir 
nombre de belles païennes, vêtues de robes moulantes en soie, venues 
pour entendre les nouvelles. Corbadas aux cheveux blancs se lève ; 
accompagné de Lucabel, il traverse la foule. On lui donne les messages 
pour qu’il les lise. L’émir les prend en main. Quand il les voit, sous le 
coup de l’émotion, il laisse tomber à terre la baguette d’or qu’il tenait. De 
sa voix forte, bien reconnaissable, il dit : 

« Par Mahomet, quelle mauvaise nouvelle ! Inutile de compter sur 
l’aide de l’émir Sultan. Notre peine à tous redouble. Sans Mahomet, notre 
cité est perdue. » 

En entendant cela, Comumaran prit une massue ; il en aurait frappé son 
oncle si on ne la lui avait pas ôtée des mains. 


XXIII 

Devant le Temple, on aurait pu voir la douleur des Sarrasins rassem- 
blés. Le roi de Jérusalem se mit à pleurer, s’arrachant les cheveux, tirant 
sa barbe. Comumaran, son fils, voulait le réconforter : 

« Seigneur, disait-il, laissez cela. Tant que je suis en vie, vous n’avez 
rien à craindre. Vous me verrez sans cesse à cheval attaquer les Français, 
les tuer, les écraser. Je n’en atteindrai pas un seul sans le décapiter. 
Demeurez là dans cette tour et laissez-moi organiser la défense de Jérusa- 
lem. Vous n’y verrez jamais aucun Français réussir un assaut contre elle. 

— Oui, cher fils », répond Corbadas. 

Le roi monte dans la grande tour de David et va s’appuyer aux fenêtres 
de marbre. Lucabel, pour lequel il avait de l’affection, était avec lui. Tous 
deux pouvaient bien voir les combats. Comumaran fit sonner quatre 
trompes. Alors les païens revêtent leurs cuirasses et prennent leurs armes, 
puis montent sur les fortifications, mettent en position les machines de 
siège et les catapultes. Ils formaient une foule si dense qu’il était impossi- 



232 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


ble de lancer un projectile qui n’atteigne pas le casque de l’un ou de 
l’autre. Je n’ai jamais vu de soldats si bien renforcer les fortifications. 
Comumaran a fait sonner le grand cor et les païens se précipitent en tous 
sens pour se mettre en ordre de combat. 

Vous allez pouvoir entendre le récit d’un assaut redoutable. 


CHANT IV 
I 

Le soleil brillait au lever du jour. Nos barons voient les Turcs tout affai- 
rés sur les murailles qui entourent Jérusalem ; pas un qui ne soit anxieux. 
Le duc de Bouillon dit : 

« Vous êtes bien inertes alors que vous devriez déjà être en armes, prêts 
à l’attaque. Les Sarrasins nous ont trop longtemps leurrés. Par saint 
Denis, faites sonner les cors, et que l’on donne courageusement l’assaut. 

— Bénies soient de telles paroles, répondent les barons. 

— Écoutez-moi, seigneurs, dit le comte Hugues. Nous n’allons pas 
mener tous ensemble une seule attaque groupée ; que chaque armée 
prépare son propre assaut ! Quand les uns attaqueront le mur de terre 
grise, que les autres assurent leur protection avec leurs arcs. Et quand ils 
faibliront sous l’effet de la fatigue, que des renforts arrivent en armes. 
Affectons dix groupes de quinze hommes pour le même poste. N’ayez 
aucun doute, les Turcs subiront de lourdes pertes, mais n’ouvriront ni 
porte ni palissade. » 

Tout le monde approuva cette proposition qui paraissait excellente et 
chacun va s’équiper de son mieux. 

Arrive alors le roi Tafur avec dix mille Ribauds en armes. Ils portent 
des pioches, des masses, de grands faussarts, des pics, des gisarmes, des 
massues, des maillets de fer bien forgés, des poignards effilés, des cou- 
teaux tranchants, des chaînes plombées. D’autres portent des frondes et 
des cailloux gris. Un certain nombre ne sont pas encore remis des blessu- 
res reçues lors de la précédente mêlée ; le roi Tafur lui-même avait plus 
de trente plaies, à la tête, aux épaules, aux bras, au visage, qu’il avait 
pansées avec de l’étoupe, et il tenait une faux en acier brillant avec un 
manche massif en frêne, bien cerclé. Un casque de cuir bouilli sur la tête, 
une cotte serrée sur le corps, juste en face du Temple saint, il s’écrie : 

« Je vous en prie, seigneurs, au nom du Roi du paradis, accordez-moi 
le premier assaut contre ces malheureux qui refusent de croire que Dieu 
est ressuscité ; et je resterai votre ami pour tous les jours de ma vie ! » 

Nos barons accédèrent à sa requête, bien malgré eux ; mais ils 
n’avaient pas encore revêtu leurs armes. L’évêque de Mautran, qui était 


LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV 


233 


de grande piété, fit sur eux le signe de la croix au nom du Dieu crucifié, 
puis les exhorta à ne pas donner l 'assaut avant la sonnerie du cor. Le roi 
Tafur, après avoir pris congé, s’en va, tout armé, à la tête de ses Ribauds, 
que l’évêque de Mautran venait de bénir. 


Les barons forment une autre armée, composée de jeunes gens et de 
nobles écuyers. Enguerran de Saint-Pol en est le gonfalonier ; mais l’évê- 
que de Mautran annonce à tous que c’est le roi Tafur qui veut partir à 
l’attaque le premier : 

« Barons, restez en place sans tirer de flèches, jusqu’à ce que vous 
entendiez sonner le grand cor. » 

Enguerran fait mouvement avec ses alertes jeunes gens pour prendre 
position devant Jérusalem. Ils regardent les murailles hautes et solides et 
voient briller au soleil le Temple saint. Chacun s’incline devant lui et se 
met à supplier Dieu de lui accorder de bientôt se trouver à l’intérieur de 
la ville pour vénérer et embrasser son vénérable Sépulcre. 

« Ah, Dieu ! dit Enguerran, je vous en supplie : faites qu’aucun ne se 
laisse aller à la lâcheté au moment de l’attaque. Si je vois le courage de 
nos hommes pour s’élancer contre les murs, monter, escalader, grimper, 
alors je serai vraiment comblé. 

— Inutile d’en parler, lui répondent ses hommes, car, dès que nous 
aurons pu appuyer nos échelles aux murailles, nous serions bien méprisa- 
bles si nous ne les gravissions pas. » 

Le roi de Jérusalem est allé s’appuyer à une des fenêtres de son grand 
palais. Il maudit les Français au nom d’Apollon le diable. 


Nos barons composent l’armée suivante de plus de dix mille Bretons, 
Français et Normands, tous courageux soldats. Le comte Robert leur sei- 
gneur les mit sous les ordres de Josserant, Thomas son cousin et Foucher 
de Meulan. L’évêque les bénit au nom du Dieu tout-puissant et leur dit : 

« Qu’aucun ne se lance à l’attaque avant d’avoir entendu retentir le cor. 

— A vos ordres », répondent-ils. 

Ils se sont inclinés devant l’évêque avant d’aller prendre position 
devant Jérusalem, à côté de l’autre armée; alors ils regardèrent la cité, 
ses hautes et grandes murailles et le Temple très saint que Dieu a tant 
aimé. Il n’en est pas un qui ne soupire d’attendrissement et tous se pros- 
ternent devant la ville, les larmes aux yeux : « Ah ! Jérusalem ! Quel tour- 
ment pour nous ! » 



234 


LITTERATURE ET CROISADE 


Le roi se trouvait à sa fenêtre de marbre fin. Il maudit les Français au 
nom de son dieu Tervagant. 


IV 

L’armée suivante est composée des Boulonnais — Dieu les bénis- 
se ! — , des Flamands et des Bourguignons, tous très audacieux, en tout 
au moins quinze mille en un seul corps de troupe. Le bon duc et l’évêque 
ont désigné Hervin pour les commander et les conduire, ainsi que Huon 
l’Allemand qui ignore la lâcheté et Rimbaut Creton qui met à mal les 
païens ; il n’y avait pas meilleurs chefs jusqu’en Romagne. L’évêque les 
a bénis au nom de Dieu le fils de Marie, puis il leur recommanda de ne 
pas s’élancer à l’attaque avant que le grand cor ne résonne avec éclat. Les 
barons approuvent et chacun s’incline humblement. Ils s’en vont alors en 
hâte pour prendre position devant Jérusalem ; ils regardent la ville et ses 
murailles de porphyre, ainsi que le Temple saint qui brille avec éclat, tout 
près du Sépulcre où Dieu reposa et ressuscita. Chacun s’incline et se pros- 
terne avec humilité : 

« Ah ! Jérusalem ! Sainte et vénérable cité ! Quelle tristesse, quelle 
douleur de te voir occupée par les païens. Que le Seigneur Dieu nous 
donne la force de te reconquérir. 

— Je monterai le premier, dit Flongier de Pavie. 

— Et moi, dit Hervin, je ne vous laisserai pas seul. 

— Si je peux parvenir là-haut dans la cité antique, je vais me vendre 
cher à la pointe de mon épée tranchante », ajoute Rimbaut Creton. 

Le roi de Jérusalem était dans sa tour fortifiée ; il voyait les Français 
mettre en place leur dispositif pour se lancer à l’assaut des murailles. Il 
les maudit tous au nom de son dieu Apollon. 


V 

Nos barons ont constitué une autre armée, la sixième, équipée de pelles 
et de pics. Ils ont aussi des glaives, des arcs, des épées. C’étaient des Fran- 
çais, des hommes de grande renommée, environ vingt mille hommes. Le 
comte Hugues le Maine au visage hardi l’a confiée à Thomas de Marne. 
L’évêque les a bénis au nom du Dieu tout-puissant. Puis il leur demanda 
de ne pas faire de bruit, de ne pas pousser de cris pour monter à l’assaut 
avant d’avoir entendu le son puissant du grand cor. Thomas approuve, 
s’incline devant lui, puis emmène son armée, l’oriflamme levée. Ils ont 
pris place devant Jérusalem, regardent la grande et vaste cité, où Dieu 
ressuscita de la mort à la vie. Le vaillant Thomas de Marne s’est prosterné 
avec ferveur : 

« Ah ! dit-il, cité bienheureuse ! Que Dieu nous accorde la réalisation 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV 235 

de notre ardent désir de vous prendre et de vous conquérir ; nous l’avons 
tant souhaité ! Qu’on puisse à nouveau chanter la messe au Sépulcre ! 
Dieu ! Comme il aura supporté une peine salutaire, comme il aura eu un 
heureux destin, celui qui aura la gloire dans toute cette armée d’entrer le 
premier dans la ville prise. J’accepterai de mourir sitôt la porte passée. 
Quitte à me faire projeter à l’intérieur à la volée ', j’y pénétrerai le pre- 
mier ; j’en ai bien l’intention. » 

Il regarde les païens en hochant la tête ; son cœur frémit dans sa poi- 
trine et son courage redouble. S’il était au milieu d’eux, il aurait déjà 
décapité un Sarrasin d’un bon coup d’épée. 

Le roi de Jérusalem était en sa tour carrée ; il regarde nos soldats prêts 
à se battre. Il les maudit avec la plus grande violence. 


VI 

La septième échelle fut constituée de Provençaux et de beaucoup d’au- 
tres chevaliers, des Lorrains, les soldats de Marcal, des Gascons, des Poi- 
tevins, tous de la même valeur, ils étaient au moins dix mille fantassins. 
Raymond de Saint-Gilles au cœur loyal a placé à leur tête Anthiaume et 
Girart de Toral, Bernard de Tor, Gui le Poitevin, Jean de la Fère, Roger 
le sénéchal. On aurait pu voir là des pioches et des pieux, ainsi que de 
riches enseignes de soie et d’étoffes précieuses. L’évêque les a bénis au 
nom de Dieu. Il leur recommande ensuite — qu’ils y prennent bien 
garde ! — de ne pas bouger pour tirer des flèches ou pour donner l’assaut 
avant d’avoir entendu sonner le grand cor de métal. Tous approuvent puis 
s’en vont prendre position devant Jérusalem. Ils regardent la cité, la 
muraille et les contreforts, le Temple saint si bien décoré, qui se trouve à 
côté du Sépulcre, où Dieu reposa. Tous ont les yeux mouillés de larmes : 
« Ah ! Très sainte cité, disent-ils, quelle douleur et quelle colère de te voir 
entre les mains de traîtres. Que Dieu nous accorde de briser tes remparts, 
et que le corps du Christ soit consacré en tes murs pendant une messe. » 

Le roi de Jérusalem était dans sa tour royale ; il a vu les Français qui 
se rangent en bas sur le sable devant la cité pour abattre les murs et les 
contreforts. Il les maudit à grand bruit au nom de Mahomet. 

« Ah ! dit-il, que Mahomet vous perde ! Je me moque de vos assauts, 
je vous crèverai les yeux de mon éperon, je vous attacherai à un pieu 
comme cible de tir. » 


1. Voir ci-dessous, chant V, ix-x. 



236 


LITTERATURE ET CROISADE 


VII 

Nos barons constituèrent la huitième armée : vingt mille hommes 
venant de Pouille, de Calabre, de Sicile, avec les courageux Vénitiens. 
Bohémond et Tancrède — de qui dépend cette armée — l’ont confiée à 
Huon, Bernard de Meulan, Gérin de Pavie et Richer son parent ; chacun 
d’eux avait un bon domaine et un bon fief. On pouvait y voir des boucliers 
d’argent, des hauberts, des heaumes et d’excellents équipements. Mais ils 
étaient à pied portant des pelles et des pioches pour enlever le ciment, de 
grands pics d’acier pour desceller les murs, des barres et des crochets de 
fer pour arracher les pierres. L’évêque les a bénis au nom du Dieu tout- 
puissant, puis il leur commande fermement de ne pas faire mouvement 
pour l’assaut avant d’avoir entendu le cor sonner avec éclat. Ils approu- 
vent puis s’en vont pour attendre devant Jérusalem. Ils regardent la ville 
et ses murailles resplendissantes, le Temple très saint, possession des 
païens, qui se trouve près du Sépulcre, le monument sacré où Dieu ressus- 
cita. Chacun d’eux se prosterne avec tendresse ; tous pleurent, le cœur 
gros, par pitié pour Dieu qui a été martyrisé : « Cité de Jérusalem, disent- 
ils, quel fut ton malheur puisque ces chiens abjects te détiennent ! Que 
Dieu nous accorde, par sa volonté, de te reprendre au plus tôt afin que ton 
Corps soit très dignement consacré dans tes murs ! » 

Le roi de Jérusalem était dans sa tour ; il regarde souvent les armées en 
bas, impatientes de donner l’assaut. Il les maudit au nom d’Apollon et de 
toute sa puissance. 


VIII 

Nos barons regroupent dans la neuvième armée les hommes d’Église, 
les évêques, les abbés et les autres clercs. Ils portaient tous des vêtements 
blancs avec une croix d’étoffe vermeille sur la poitrine. Ils ne portaient ni 
haubert, ni cuirasse, ni javelot, ni flèche, ni épée affilée. L’évêque a donné 
à chacun une hostie, le corps de Notre-Seigneur que le prêtre sacrifie. 
L’évêque du Forez les guide et les conduit. Il fait donner la communion 
aux hommes de tous les corps de troupe. Puis il se recule afin de bénir 
l’armée tout entière. 

Tous commencent ensemble de saintes prières qu’on entend depuis la 
tour de David. Le roi, qui était aux fenêtres de marbre et de porphyre, dit 
à Lucabel : 

« Je ne sais que penser. Je vois là-bas une armée rassemblée qui a caché 
je ne sais quoi dans la bouche des autres soldats. 

— Frère, répond l’émir, c’est leur talisman. Ils croient de la sorte avoir 
l’aide de leur Dieu. Ils n’ont garde de nous ; toute leur armée est remplie 
d’ardeur. C’est une belle troupe de chevaliers et vous n’avez jamais vu 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV 


237 


des soldats aussi hardis ; notre cité, soyez-en certain, va être prise. Car les 
draps de soie et les tissus d’Aumarie que nous avons suspendus aux 
murailles pour les tenter, aucun Français ne les a encore touchés. 

- C’est vrai, répond Corbadas. Que Mahomet les maudisse ! » 


IX 

Nos barons constituent la dixième armée, qui n’est pas destinée à 
lancer des flèches ou des javelots, avec les dames qui venaient vénérer le 
Sépulcre. Elles se disaient entre elles, je n’ai pas à le cacher : « Il y a 
longtemps que nous avons traversé la mer jusqu’ici. Chacune de nous a 
un mari — Dieu puisse le protéger ! Nous les avons vus souffrir tant de 
maux, briser et détruire tant de fortifications et de châteaux. Ils sont là, 
en vérité, pour conquérir la ville où Dieu se laissa tourmenter, torturer, 
blesser, frapper d’une lance, tuer. Elle sera aujourd’hui digne d’éloge, la 
femme qui pourra aller y prier, attaquer la ville et réconforter nos sol- 
dats. » 

Ces vénérables paroles redonnent courage à tous. Elles amoncellent 
pierres et cailloux et on pouvait les voir s’affairer, prendre de l’eau dans 
des pots et des tonnelets pour donner à boire à qui aura soif. Elles vont se 
placer devant Jérusalem et se mettent à observer la ville, ainsi que le 
Temple saint qui brillait avec éclat, à côté du Sépulcre où Dieu a voulu 
ressusciter. Chacune le vénérait en pleurant : « Admirable cité ! disent 
elles, que Dieu prête à nos soldats assez de force pour y entrer et baiser 
le Sépulcre que nous devons vénérer. » 

Alors, elles s’inclinent devant la ville. 

Le roi de Jérusalem, près d’un pilier dans la grande tour de David, 
regardait les Francs ; il demanda à l’émir Lucabel : 

« Savez-vous qui sont ces gens rassemblés là-bas ? 

- Frère, répond Lucabel, inutile de vous le cacher ; ce sont les 
femmes de ces malheureux qui n’ont de cesse de déshonorer, honnir, 
couvrir de honte notre religion. » 

Quand Corbadas l’entend, il se prend à hocher la tête en disant à 
Lucabel : 

« Je les ferai conduire auprès de l’émir Sultan, avec leque 1 je veux me 
réconcilier. Il fera revivre sa terre qui a été dévastée. Qu’il donne chacune 
d’elles à un prince ou un émir qui l’épousera selon sa volonté. 

— Frère, répond Lucabel, abandonnez cette idée. Car vous allez voir 
les murs de Jérusalem renversés et l’armée chrétienne entrer dans la 
ville. » 

Quand Corbadas l’entend, il croit devenir fou. 



238 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


X 

Les barons de France — que Dieu leur accorde sa grâce ! — avaient 
divisé leurs troupes en dix corps. Ils composèrent maintenant le onzième 
dans l’armée de Dieu. Je ne vous dirai pas le nom de chacun d’eux ; vous 
les avez déjà entendus dans la chanson. Ils étaient quinze mille, tous puis- 
samment armés avec enseigne, bannière ou oriflamme, sous le comman- 
dement du duc de Bouillon et de son cousin Robert le Frison. Tous les 
deux vont sur la plaine de sable retrouver le roi Tafur et lui disent : 

« Seigneur, vous donnerez l’assaut, quand vous entendrez sonner le 
grand cor de laiton. 

— À la grâce de Dieu ! », répond-il. 

Alors les princes font demi-tour sans attendre et vont dire aux écuyers 
qu’ils pourront agir à leur guise après le roi Tafur; puis ils se rendent 
auprès des Normands et des Franciens pour les autoriser à passer à l’ac- 
tion aussitôt après les Ribauds. Rimbaut Creton leur répond : 

« C’est ce que nous désirons le plus. » 

Les comtes repartent un bâton à la main pour aller dire aux Français de 
lancer après les Normands quantité d’attaques contre la cité où Dieu souf- 
frit sa Passion afin d’abattre la tour, ses pierres et ses moellons. Après les 
avoir confiés à Dieu, ils s’en retournent au grand trot. 

Voici maintenant le récit de l’assaut le plus violent du monde. 


XI 

Les barons, en armes, devant Jérusalem, font venir auprès d’eux 
Nicolas de Duras ; il avait préparé avec Grégoire une machine de siège 
blindée, couverte de claies et renforcée de poutres transversales. Elle 
contenait un grand nombre d’archers, bien à l’abri pour tirer sur les défen- 
seurs des murs. Mais ils avaient mal couvert le toit de la machine, si bien 
que les Turcs l’ont incendiée avec du feu grégeois qui a pris en deux 
endroits. 

Les échelles étaient recouvertes de cuir de bœuf tanné, consolidées sur 
les côtés par de grandes perches pour mieux les tenir contre le mur de la 
cité. Chaque corps de troupe en détient une. Nicolas et Grégoire ont un 
bélier renforcé de fer, fixé sur des rondins et des roues, et ouvert sur 
l’avant. Ils le poussent tout près de la porte au ras du fossé. Mais leur 
manœuvre est vaine car les Turcs, de l’intérieur, ont tout observé et ont 
préparé une contre-offensive. Les hommes qui entourent la machine 
seront brûlés au feu grégeois et ceux qui sont à l’intérieur avec de la poix 
bouillante. 

Dieu a accepté tout cela, car il voulait que ses fidèles soient tourmentés 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV 239 

et épuisés, qu’ils souffrent pour prendre sa ville, comme II avait lui-même 
souffert en son corps jusqu’à recevoir la blessure du coup de lance au 
côté. Tel était le sens de son enseignement : on ne rejoint pas Dieu à vil 
prix. 


XI bis' 

Voici maintenant l’assaut qui commence furieusement. Le bon duc de 
Bouillon, qui était très farouche, a pris le grand cor et en a sonné avec 
force. Le roi Tafur crie un ordre; les Ribauds s’élancent à l’attaque. 
Tandis qu’on pouvait voir les pluies de cailloux propulsés par les frondes, 
ils sont plus de mille sept cents à se précipiter dans le fossé sans s’arrêter, 
à frapper des pics et des pioches, à s’attaquer au mur pour y grimper. 
Rien, ni tirs de catapultes, ni carreaux d’arbalètes, ne les arrête avant le 
pied du mur. Ils dressent vivement leurs échelles ; le roi Tafur y monte, 
mais il l’a payé cher, car un Turc l’atteint d’un coup de fléau et l’abat au 
pied de la muraille dans le fossé. Toutefois Dieu l’a préservé de la mort. 
Les occupants de la machine de guerre ont assuré sa protection, chassant 
de nombreux Turcs avec leurs flèches d’acier. Javelots et flèches volent 
dru comme pluie d’été. 

Le roi Comumaran lance son cri de ralliement ; les Turcs tirent des 
flèches et lancent des javelots comme des démons ; en définitive, les 
Ribauds ont abattu une toise du mur. L’assaut fut long et terrible. Le bon 
duc de Bouillon a sonné la retraite. Les Ribauds reculent, souillés et 
meurtris. Ils emportent le roi Tafur tout couvert de sang à cause du coup 
de fléau qu’il avait reçu ; il avait le nez éclaté, des contusions et des bles- 
sures à la tête et au crâne. De nombreux princes réunis auprès de lui le 
couchèrent sur un bouclier décoré et le confièrent à deux médecins qui 
l’ont aussitôt guéri. 


XII 

Les Ribauds eurent une brillante conduite lors de ce premier assaut. Le 
bon duc de Bouillon sonne de nouveau la charge. On pouvait alors voir 
écuyers et bacheliers se lancer à l’attaque et se précipiter dans la brèche 
ouverte par les Ribauds, se protégeant la tête à deux sous un bouclier. Ils 
sont équipés de pelles, de pioches ou de haches. Après avoir escaladé la 
roche vers le mur, ils placent leur échelle à côté de l’autre et attachent les 
deux échelles ensemble, ce qui fut très habile. 

Enguerran de Saint-Pol, à la fière allure, monta très courageusement le 
premier, et Étienne gravit l’autre, celle qui avait été placée ensuite. Il y a 
cinq hommes sur chaque échelle. Que Dieu les protège ! Avant qu’ils ne 


1 . L’édition de référence comporte ici une erreur de numérotation. 



240 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


redescendent, ils auront besoin d’aide, car les Turcs au-dessus ont de la 
poix bouillante qu’ils versent sur eux, puis ils leur jettent quantité de 
grosses pierres, bien décidés à ne pas les épargner. Nos hommes en ont la 
chair brûlée ou le crâne brisé sous leurs heaumes. Enguerran avait déjà 
reçu quatre blessures ; il continue cependant à monter ; ce fut une grande 
imprudence. Comumaran tenait solidement en main une masse garnie de 
grandes broches de fer ; il attend jusqu’à ce qu’Enguerran eût avancé la 
tête ; puis il dresse sa massue à ras du mur et le frappe à deux mains juste 
à côté de l’oreille ; il lui brise son heaume de Pavie, lui enfonce la coiffe 
dans le crâne et le renverse à bas de l’échelle. Tous ceux qui s’étaient 
agrippés à cette échelle tombèrent lourdement avec lui. 

Etienne de Lucheu, qui avait un grande hardiesse, monta, qu’on le 
veuille ou non, sur l’autre échelle, entraînant d’autres chevaliers derrière 
lui. Les Turcs tirent des flèches, lancent des javelots. Dieu les maudisse ! 
Ils ont aussi jeté de nombreuses pierres. Y sabras de Barbais a brandi son 
pieu et l’a lancé de toutes ses forces ; il atteint Étienne sur son bouclier 
décoré, lui fausse son haubert et en perce la doublure de cuir ; il lui fiche 
le pieu d’une bonne longueur dans le corps et l’abat de l’échelle avec ses 
compagnons. Cette fois-là, quinze des nôtres perdirent la vie, et leurs 
âmes sont maintenant au paradis. 

Le roi de Jérusalem crie d’une voix forte : 

« Mauvais démons, malheureux hommes sans foi, je me moque de vos 
assauts. Que vous le vouliez ou non, je conserverai ma cité. » 

Le duc sonna du cor avec force. On emporta les blessés, à une portée 
d’arc à l’écart. Les dames approchèrent, les manches relevées. Elles 
humectent la bouche de ceux qui ont soif et donnent à boire à tous, ce leur 
fut un grand soulagement. Si les dames n’avaient pas été là, l’armée aurait 
été en difficulté. 


XIII 

Les soldats furent remarquables dans cet assaut, mais les Ribauds 
avaient été les meilleurs. Le duc Godefroy sonne de son grand cor ; alors 
on aurait pu voir les Normands et les Bretons faire mouvement, en passant 
là où les Ribauds avaient nivelé les fossés, pour abattre et démolir la 
muraille. Ils ont gravi de vive force le remblai de terre pour atteindre au 
plus vite le pied du mur dans lequel ils ouvrent une brèche d’une toise et 
demie. Grâce à Dieu, ils n’ont que mépris pour les Sarrasins. 

Les Normands vont appuyer leur échelle contre le mur non sans mal, 
juste à côté des deux autres. Mais personne n’est assez hardi pour oser 
monter le premier. Ils frappent et donnent des coups avec leurs grands 
pics d’acier, tandis que les occupants de la machine tirent des flèches 
contre la gent démoniaque et infligent à un grand nombre des blessures à 
la tête aussi bien qu’aux flancs. Les barons s’écrient : «À l’assaut! 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV 


241 


Chacun se vantait souvent qu’il attaquerait même avec les dents les murs 
de Jérusalem, fussent-ils en acier, pour peu que Dieu lui accorde d’en 
approcher. Et nous vous voyons hésiter à monter ? » 

Les dames crient de leur côté : « Ne soyez pas lâches ! » 

On aurait alors pu voir les Normands et les Bretons redoubler de 
courage. Joserant et Thomas en tête, puis Foucher de Meulan le gonfalo- 
nier se mirent à escalader. Que Dieu leur donne de revenir ! Les Turcs 
leur opposent une extraordinaire résistance ; ils ont porté sur la muraille 
une énorme poutre (il fallait trente Turcs, chacun avec un levier pour la 
soulever), qu’ils ont précipitée en bas pour écraser les nôtres. Sept 
hommes ont ainsi trouvé la mort, renversés par sa masse ; ce fut un grand 
malheur. 

Le farouche Comumaran se mit à crier : « Envoyez-en d’autres ; ceux- 
là n’auront plus d’occasion de parler. Nous preniez-vous pour des bergers 
ou des gardiens de troupeaux ? Par mon dieu Apollon, maître de tout, 
c’est pour votre malheur que vous êtes venus jusqu’ici me disputer mon 
fief. Avant que vous ne l’ayez conquis, vous l’aurez payé cher ! » 

Le roi de Jérusalem, accoudé dans la tour de David, se laissait aller à 
sa joie. Le bon duc de Bouillon fit sonner du cor : les Bretons et les Nor- 
mands abandonnent l’assaut ; les barons s’approchent d’eux pour les 
réconforter. Des médecins font délicatement coucher les blessés ; on 
pouvait aussi voir les dames retrousser leurs vêtements pour courir de l’un 
à l’autre et donner à boire à ceux qui avaient soif. Sachez qu’elles étaient 
bien utiles dans l’armée de Dieu. 


XIV 

Les Normands s’étaient bien comportés dans cet assaut très violent, 
mais les Ribauds encore mieux, car ils avaient, dès le début, ouvert de 
grandes brèches dans les murailles et comblé le fossé avec leurs pelles et 
leurs pioches, tout en subissant de grandes souffrances ; ils étaient en effet 
sans armures. 

Il faisait beau temps, le soleil était chaud. On entendit le son clair du 
grand cor de métal. Flamands et Boulonnais aux cœurs loyaux se jettent 
dans le fossé avec leurs pioches ; ils grimpent sur le remblai jusqu’aux 
murs, pressés de se lancer à l’assaut. Mais les païens se défendent et tirent 
de grands carreaux d’arbalètes, brisant leurs beaux casques brillants. Ils 
subissent en outre une violente attaque de flèches et de javelots, tandis 
que des Sarrasines musclées leur jetaient des cailloux. 



242 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XV 

Il faisait beau temps, le soleil brillait. L’assaut était terrible, le tumulte 
redoublait. Hongier l’Allemand s’écria : « Barons, allez-y, ne faiblissez 
pas ! » 

Les Flamands qui étaient restés en arrière s’avancèrent et dressèrent 
leur échelle ; il y en avait maintenant quatre. Rimbaut Creton gravit les 
échelons de l’une, Hervieu de Cherel monte sur une autre, Hongier, sans 
s’attarder, sur la troisième, tandis que Martin empoigne la quatrième à 
deux mains. Que Dieu créateur du monde les protège ; car s’il ne vient 
pas à leur secours, aucun n’en redescendra vivant. Ysabras tenait un croc 
qu’il lance contre Hongier; il en planta les pointes dans le col de son 
haubert, tandis que Morgan le vieux agrippait Hervieu ; ils les ont hissés 
vivement grâce à l’aide de leurs compagnons. Rimbaut Creton voit cela 
avec grande douleur ; il lève l’épée nue qu’il tenait au poing et en frappe 
un Sarrasin auquel il coupe la tête. Païen de Cameli en tua un autre. Ils 
espéraient venger Hongier, mais en vain. Un Turc assomma Rimbaut 
d’un coup de massue et le fit culbuter. Un autre Turc frappe Païen de 
Cameli. Tous tombèrent dans le fossé. Mais Dieu se manifesta par un 
grand miracle : ils sont tombés assez doucement pour n’éprouver aucun 
mal. Le vacarme redoubla dans les deux camps. Les dames s’écriaient : 
« Barons, on va voir la conquête de la ville où Dieu ressuscita. Celui qui 
Le vengera bien gardera son amour à jamais. » 

Quand le duc voit Hongier pris par les Turcs, de même qu’ Hervieu 
pour qui il éprouvait de l’amitié, son sang ne fit qu’un tour. Tout affligé, 
il prit le grand cor et en sonna puissamment. 


XVI 

Le duc sonna puissamment du cor une fois, puis une deuxième fois et 
encore une troisième fois à perdre haleine. Cela signifiait que tous 
devaient s’élancer à l’assaut sur-le-champ. Alors les Français de la terre 
bénie, ceux de Pouille, de Calabre et des autres régions quittent leurs posi- 
tions. Il y eut grand tumulte et grand vacarme. Les chevaliers enfermés 
dans la machine font pleuvoir dru leurs flèches. Le comte Robert à la fière 
allure descend de son cheval, ainsi que le duc de Bouillon à l’épée tran- 
chante. Avec eux se trouvait le comte Hugues qui portait l’enseigne, ainsi 
que Tancrède et Bohémond. Tous, heaume en tête, se précipitent dans le 
fossé. On pouvait alors admirer la violente détermination de nos gens qui 
frappent de pics et de pioches la muraille et en arrachent les pierres. Les 
Sarrasins leur jettent de la poix chauffée et les inondent de cire brûlante. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV 


243 


Sans leurs boucliers qu’ils tiennent au-dessus d’eux, beaucoup auraient 
été ébouillantés. 

Seigneurs, écoutez maintenant par quel magnifique miracle Hongier et 
Hervieu parvinrent à s’arracher aux mains des mécréants. 


XVII 

Les princes et les barons attaquent de l’extérieur avec violence la puis- 
sante muraille qui entoure Jérusalem. Ils approchèrent leur machine pour 
donner des coups de bélier dans l’espoir d’abattre la muraille, mais en 
vain, car elle est renforcée de l’intérieur avec de la chaux et du sable. 

Les Turcs félons avaient pris Hervieu et Hongier et voulaient les 
emmener comme prisonniers dans la tour ; mais Hongier l 'Allemand, qui 
avait un courage de lion, étreint par les flancs l’émir Malcolon. Hervieu 
s’empare de l’autre païen, Ysabras le roi de Barbais — ce fut une excel- 
lente feinte — , et ils les jettent du haut des murs sans leur demander leur 
avis. Ils ne se sont pas tués, ce fut une grande chance. Le bon duc de 
Bouillon se saisit de Malcolon ; Ysabras quant à lui accourt vers Robert 
de Frison dont il implore vivement la pitié : 

« Noble seigneur, au nom de Dieu, ne me tue pas. Si tu veux obtenir 
une rançon pour nous deux, nous te ferons donner tout ce que tu deman- 
deras. 

— Tu auras la vie sauve, lui répond le comte, à cette condition que 
nous ayons en échange de vous deux deux des nôtres qui sont prisonniers. 

— C’est une demande méprisable, dit le païen. Je préférerais être 
mort, tué à coups de bâton, plutôt que d’être libéré pour si peu. Nous 
avons encore, prisonniers dans cette tour, quatorze des vôtres, qui étaient 
des hommes de Pierre l’Ermite. Nous allons vous les rendre libres, les 
quatorze et les deux. Et en outre, par-dessus le marché, vous aurez des 
mulets d’Aragon, de bons besants d’or pur sans alliage de laiton, cinq 
pièces de soie décorées et une grande et riche étoffe verte, car ce vaste 
royaume nous appartient. Nous prononçons ce senuent sur notre foi et 
nous vous jurons notre loyauté. 

— Assurément, ajoute Malcolon, au nom de Mahomet, que je ne 
renierai pas, dussé-je être condamné à être brûlé vif. » 

En entendant cela, le bon duc baisse la tête, et rit discrètement derrière 
son blason, puis il dit au comte Robert : 

« Quelle bonne rencontre ; nous avons attrapé du bon poisson ! Sonnez 
la retraite, reprenons nos positions en arrière en attendant de lancer un 
nouvel assaut une autre fois. S’il plaît à Dieu, nous prendrons alors la 
ville. 

— A la grâce de Dieu », répond le comte Robert. 



244 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


On sonne distinctement la retraite. Les Français abandonnent l’attaque, 
le bruit et le tumulte ; ils emmènent les deux païens dans leur tente. 


XVIII 

Hervieu de Cherel et Hongier l’Allemand sont en haut, le long des rem- 
parts, au milieu des païens, revêtus de leurs blancs hauberts, l’épée au 
poing, tachés et souillés de sang et de cervelle. Ils se défendent farouche- 
ment ; leur contenance est admirable, mais la force des païens sans foi est 
excessive ; ils frappent nos barons sur leurs heaumes et leurs flancs avec 
d’énormes massues et de lourds fléaux. Ceux-ci se défendent avec toute 
la vaillance de leur courage, tuant trente Turcs. Que Dieu les protège ! 

Le farouche Comumaran s’écrie : « Chrétiens, rendez-vous, voici mes 
conditions : pas un seul de vous ne sera décapité ; votre défense est vaine ; 
elle ne vaut rien. Si vous voulez croire en Mahomet, je vous ferai tous 
riches. » 

Quand nos barons entendent les propositions du roi, ils comprennent 
que leur résistance est vaine. Ils se rendent à lui, car il est le plus fort. 

Les Français étaient dans les tentes ; plus d’un est malheureux. On 
conduit directement les deux Turcs de grand courage à la vaste et haute 
tente de Godefroy qui est surmontée d’un pommeau brillant et lumineux. 
Se trouvaient là je ne sais combien de nos grands seigneurs. Les Turcs 
savaient parler le français et le latin qu’ils avaient appris il y a longtemps. 
Ils étaient seigneurs de grandes terres perses, dépendant de l’émir Sultan. 


XIX 

Les Turcs entrent dans la tente de soie grise. Les princes et les sei- 
gneurs de l’armée s’étaient réunis pour écouter les propositions des 
païens. Le bon duc de Bouillon s’adresse à eux en ces termes : 

« Païens, croyez en Dieu qui a été crucifié, qui est né d’une Vierge et 
qui est ressuscité des morts. Vous serez mes amis tous les jours de ma 
vie. » 

Ysabras aux noirs sourcils lui répond : 

« Je ne sais pas si je resterai en vie ; mais, même si vous nous donniez 
tout l’or qu’on trouve jusqu’à Paris, aucun de nous ne se convertirait à 
votre foi. Notre dieu est très puissant, mais il dormait. S’il s’éveillait 
— que chacun en soit bien persuadé ! — , vous ne séjourneriez pas plus 
longtemps dans ce pays. » 

Quand le bon duc l’entend, il se met à rire. Gratien, qui avait revêtu 
une pelisse grise, reconnut bien les rois, car il avait été élevé avec eux. Il 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV 


245 


est allé les embrasser sur les joues et le visage, puis il les a fait asseoir 
près de lui, en présence de tous les barons. 

« Vous avez ici deux prisonniers, dit-il au duc de Bouillon, deux très 
puissants seigneurs. S’ils le veulent vous aurez Jérusalem, je vous le jure. 

- Taisez-vous, dit Malcolon, maudit renégat, je préférerais notre 
mort à tous plutôt que de les voir prendre possession de la tour que fit 
ériger David ou du grand Temple construit par son fils. Mais, en échange 
de nous deux, nous vous offrons seize prisonniers, deux mulets chargés 
d’or fin, de précieux tissus et mille cinq cents chevaux chargés de bon 
vin. 

— Si je suis assuré de cela, répond le duc Godefroy, vous repartirez 
libres, sans être aucunement maltraités. 

— Vous avez ma parole loyale, assure Ysabras. Nous tiendrons tous 
nos engagements. » 


XX 

« Seigneurs, dit Ysabras, écoutez-moi. Je ne veux pas que vous doutiez 
de ma parole. Vous nouerez autour de la taille de chacun de nous une 
corde, puis vous nous laisserez monter sur une échelle appuyée à la 
muraille jusqu’à ce que nous ayons expliqué notre engagement aux païens 
et que nous ayons obtenu l’argent et la libération des Français. S’ils n’ac- 
ceptent pas, alors vous nous tirerez en bas et que chacun de nous soit 
décapité. 

— D’accord, répond le duc de Bouillon, mais j’irai avec vous, tout 
armé. » 

On conduit les Turcs à la porte de David, une échelle est dressée, sur 
laquelle ils montent, ayant chacun une corde nouée autour de la taille. Le 
duc de Bouillon est monté avec eux, tenant son épée nue à la lame gravée 
afin de pourfendre les païens s’il leur venait l’idée de dénouer la corde de 
chacun des prisonniers. Le duc était protégé par dix mille Français. 
Ysabras de Barbais est monté jusqu’au haut du mur et il appelle Comu- 
maran qui s’approche : 

« Seigneur, lui dit-il, tenez-vous à l’écart de moi, et que personne 
d’autre ne m’approche non plus, avant que je sois libéré de l’engagement 
que j’ai pris envers les Français. Les quatorze prisonniers que vous 
gardez, les deux autres qui ont escaladé les murs, sept cents barils pleins 
à ras de bon vin, deux mules d’Arabie chargées d’or et d’argent, vous 
donnerez tout cela en échange de nous, si vous tenez à nous ! 

— Ah ! Mahomet, seigneur, sois adoré ! Je n’aurais pas voulu perdre 
ces deux compagnons pour quatorze cités », s’écrie Comumaran avec 
exaltation. 

Il a alors immédiatement convenu d’un accord, avant le coucher du 
soleil. Il s’est aussitôt éloigné, a gravi les marches de la grande tour de 



246 


LITTERATURE ET CROISADE 


David, fait chercher les prisonniers pour les libérer. Chacun était tout 
heureux que Dieu l’ait sauvé. Ils reçoivent de riches équipements et des 
vêtements de draps de soie ainsi que des mulets harnachés. Hongier et 
Hervieu ont été traités de même. Le reste des richesses est également 
réuni. Ils s’approchent des murs de la porte de David pour faire sortir les 
Français ainsi que le convoi de richesses ; puis ils referment la porte et 
font basculer les barres, avant de bloquer l’ensemble avec de grandes 
poutres de chêne. 

Les prisonniers que Dieu a délivrés s’en vont. Quand les barons les 
voient, ils laissent éclater leur joie et invoquent souvent le Saint-Sépulcre. 

« Seigneurs, dit Ysabras, sommes-nous quittes ? 

Oui, répond le duc. Allez à la grâce de Dieu, si telle est sa 
volonté. » 

Ils ont détaché les Turcs, les voilà délivrés ; ils rentrent dans la ville en 
passant par-dessus la muraille. Comumaran les a pris par le cou pour les 
embrasser. Dans Jérusalem, mille tambours ont retenti et, par amour pour 
les deux rois, on a célébré Mahomet. 

Nos barons sont revenus aux tentes et aux campements. Dans toute 
l’immense armée, il y eut abondance de biens et chacun eut du vin et de 
la nourriture à satiété. 

C’est la fin du jour, la nuit est revenue. Bohémond et Tancrède assurent 
la garde de l’armée de Dieu avec cent quarante chevaliers coiffés de 
heaumes brillants. Mais les Turcs les ont bien trompés cette nuit-là, en 
envoyant le feu grégeois dans leur machine de guerre. Le bélier a pris feu, 
il est entièrement consumé ; il en va de même pour les échelles placées 
dans les fossés. Personne n’a pu venir les protéger. Un certain nombre de 
tentes ont également été détruites par le feu. Les païens sont plus forts 
qu’ils ne l’ont jamais été. Nos soldats sont consternés et courroucés, mais 
l’évêque de Mautran les réconforte : 

« Barons, nobles chrétiens, ne vous inquiétez pas. Dieu, dans sa bonté, 
a bien voulu que nous subissions ces pertes ; mais quand ce sera sa 
volonté, vous prendrez Jérusalem. 

- C’est vrai, monseigneur, disent les barons, que chacun de nous 
retrouve une belle assurance ! » 


XXI 

Tandis que nos chrétiens, dans leur camp, sont comblés de biens, les 
Turcs, dans Jérusalem, se sont rassemblés devant le Temple saint. Le roi 
est au milieu d’eux, ainsi que Lucabel aux cheveux gris et nombre d’au- 
tres païens. Comumaran se lève pour s’adresser à eux : 

« Nobles Sarrasins, seigneurs, écoutez-moi. Vous m’avez bien servi et 
je vous aime. Les Français nous assiègent avec une farouche détermina- 
tion ; ils prendront, s’ils y parviennent, ma cité par la force. Je préférerais 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV 


247 


avoir la tête coupée plutôt que de perdre aussi honteusement mon héri- 
tage. Je vais aller chercher secours auprès de l’émir Sultan ; il aura assuré- 
ment pitié de moi. Et si j’obtiens son aide, je serai de retour, en vérité, 
auprès de vous avant un mois. Vous êtes bien pourvus ici à l’intérieur en 
pain, en vin et en blé ; et les Français, là-dehors, sont quelque peu affai- 
blis et en ont assez de donner l’assaut des fortifications. Il n’y aura pas de 
nouvelle attaque. Quant à moi, je vous ramènerai les forces de l’empire 
d’Orient. » 

Corbadas soupire en entendant son fils. Il s’arrache les cheveux, tire sa 
moustache et s’évanouit quatre fois de douleur. Quand il revient à lui, il 
parle avec fermeté : 

« Ah ! Jérusalem que j ’ai si longtemps gouvernée, c’est à cause de vous 
maintenant que je perds mon fils que j’aime tant. Puisse un mauvais feu 
grégeois avoir embrasé le Sépulcre, détruit la ville, abattu les murailles. 
Si seulement les blocs de pierre dont est construite la tour de David, ornée 
de marbre, avaient été brisés et fendus ! Peu m’importe ma vie, puisque 
mon dieu m’abandonne. » 

Le roi tenait un poignard tranchant et effilé : il s’en serait frappé le 
cœur si on ne le lui avait arraché des mains. Comumaran, son fils, l’a 
réconforté en l’embrassant sur le visage et le serrant dans ses bras. Le roi 
de Jérusalem est bouleversé. Il maudit sa cité, le Temple, le trône qu’il 
occupe et le Sépulcre de Dieu, cause de tous ses tourments. Mais Comu- 
maran son fils lui redonne courage : 

« Ah ! Noble roi, as-tu perdu toute raison ? Sache bien que tous les 
Français sont voués à la mort. Je les ferai prendre et attacher un à un pour 
qu'ils soient jetés au fond de ta prison ! Je ramènerai toutes les forces de 
l’empire jusqu’au royaume de La Mecque. » 

A ces mots, le roi redresse la tête. Cette promesse fallacieuse lui a 
rendu joie et bonheur. 


XXII 

« Ne vous inquiétez pas, dit Comumaran, j’irai chercher des secours 
auprès de l’émir de Perse ; il n’y aura pas de Sarrasin en tout le royaume 
d’Aumarie, ni jusqu’à l’Arbre Sec, ni en toute la Slavonie que je ne 
ramène avec moi pour qu’il m’aide. 

— Cher fils, viens et dis-moi : comment pourras-tu sortir de cette riche 
ville sans que les Français, cette sale race détestable, t’aperçoivent ? 

— Il est juste que je vous explique, répond Comumaran. Certains de 
mes hommes s’armeront cette nuit ; qu’ils fassent une manœuvre de 
diversion d’un côté de la ville et moi, avec toutes mes armes, l’épée tran- 
chante au côté, je sortirai par un autre côté. J’emmènerai Plantamor, mon 
destrier de Nubie, et j’aurai à mon cou mon bouclier décoré de fleurs d’or. 



248 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


je prendrai mon cor et quand je serai à La Berrie, j’en sonnerai avec 
force ; vous l’entendrez bien et pourrez savoir que je suis sain et sauf. » 
Les Sarrasins se disent entre eux discrètement : « Comumaran a bien 
parlé. Que notre dieu vienne à son aide ! » 

C’est la fin du jour, la nuit venait. Robert de Normandie montait la 
garde avec cinq cents de ses chevaliers. Les Turcs et les Sarrasins ne per- 
dirent pas de temps ; ils ont réuni une troupe de quinze mille hommes 
pour tenter une sortie. Et Comumaran s’était armé avec grande noblesse. 
Il avait revêtu une cotte à triples mailles, lacé sur sa tête un heaume qui 
brille et resplendit ; on lui avait mis au cou un bouclier rehaussé d’or. Puis 
on lui amène Plantamor, c’est Butor de Salonie qui le lui tend par la bride. 
Comumaran saute en selle, empoigne les rênes, puis saisit une lance qu’il 
manie avec fierté. Il prend le cor d’Hérode qui rend un son strident, 
audible à plus d’une lieue et demie. On lui ouvre la porte Saint-Étienne. 
Quant aux autres, ils vont en masse à la porte de David, par où ils sortent 
pour lancer leur attaque. 


XXIII 

Les Turcs sortent par la porte de David, et Comumaran par la porte 
Saint-Étienne. Il attend un peu jusqu’à ce qu’il entende leur tumulte. Les 
Turcs se précipitent vers l’armée à grands cris, puis on a refermé les 
portes sans attendre. 

Comumaran, quant à lui, éperonne Plantamor le cheval arabe, passe à 
travers nos lignes sans encombre et poursuit son chemin vers La Berrie. 
Deux chevaliers revêtus de leurs armures le croisent et se rendent bien 
compte que c’est un Turc ; ils lui crient d’une voix forte : « Vous ne pas- 
serez pas ainsi ! » 

Comumaran les entend sans ralentir. Aucune parole ne lui aurait fait 
perdre son sang-froid. Il éperonne Plantamor et brandit sa lance, frappe 
un des deux Français, lui fend son bouclier, déchire et brise son haubert, 
lui enfonçant la pointe de la lance en plein cœur. Comme la hampe résiste 
au choc, il l’abat de son cheval. Son compagnon, tout affligé de voir ce 
spectacle, se précipite droit sur le païen, l’atteint sur son écu, le lui brise ; 
mais sa cotte est trop résistante pour qu’il puisse en rompre une maille. 
Comumaran éperonne Plantamor et le dépasse plus vite qu’un arc ne se 
détend. Il aurait parcouru soixante grandes lieues avant midi sans le grand 
obstacle qui surgit devant lui. Le chevalier crie : 

« Saint-Sépulcre, à l’aide ! Ah ! barons français, comme vous êtes 
lents ! Si ce Turc vous échappe, vous vous couvrirez de honte et de ridicu- 
le ! » 

Le bon duc de Bouillon a entendu ; il se précipite, l’esprit vif et en 
alerte, plus rapidement qu’un chevreuil n’aurait bondi. La lune éclairait 
dans la nuit ; il arrive auprès du chevalier qu’il trouva bouleversé. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV 


249 


XXIV 

C’était une belle nuit calme, la lune brillait ; le duc de Bouillon arrive 
auprès du chevalier qu’il avait entendu crier. L’autre éperonne à sa ren- 
contre et lui crie qu’un Turc va transmettre des informations à l’émir de 
Perse afin de ramener des secours. « 11 a tué en combat singulier mon 
compagnon et je l’ai frappé, mais ma lance s’est brisée ; je n’ai pas pu le 
désarçonner ni l’empêcher de s’échapper. Il fait courir son cheval plus 
vite qu’un archer ne tire une flèche à la chasse. » 

En l’entendant, le duc se met en colère ; il tremble de fureur et regarde 
dans la direction du Sépulcre qu’il voudra vénérer. Rien ne l’empêchera 
de poursuivre le païen ; il s’élance derrière lui. Que Dieu le protège ! 

Comumaran, le noble seigneur, s’en va. En arrivant à La Berrie, il se 
met à sonner du cor. On l’entend très bien de Jérusalem où les païens 
laissent éclater leur joie. 

Le chevalier approche du camp français et se met à crier : « Ah ! Bohé- 
mond, seigneur, vous tardez beaucoup. Le bon duc de Bouillon, votre 
ami, poursuit un Sarrasin sans pouvoir l’affronter. » 

À ces mots, Bohémond fait aussitôt sonner de la trompe. Les chevaliers 
montent sur leurs chevaux, saisissent leurs boucliers et empoignent leurs 
lances. Bohémond part à la tête d’un contingent et ordonne aux autres de 
bien garder le camp. Ils chevauchent sans plus attendre derrière le duc. 

Je vais maintenant abandonner un moment nos barons et l’admirable 
duc Godefroy ; j’en reparlerai quand ce sera le lieu ; car je voudrais vous 
raconter comment le farouche Comumaran traversera La Berrie à l’aube. 

Il tomba sur Baudouin de Rohais qui allait vers l’armée de Dieu, car le 
duc l’avait convoqué. Il était à cheval et n’avait pas son égal en toute la 
Perse ; quatre mille jeunes gens équipés de leurs hauberts et de leurs 
heaumes l’accompagnaient, hardis comme des sangliers. Baudouin de 
Rohais voit le Turc dévaler une petite pente par laquelle il devait passer. 
Il dirige vers lui son cheval pour l’affronter. Comumaran, quand il l’aper- 
çoit, se prend à avoir peur à cause du nombre de chevaliers qui le sui- 
vaient. Rien d’étonnant donc à ce qu’il ne veuille pas s’attarder ! Il lance 
son infatigable Plantamor, lui faisant couler le sang à coups d’éperons ; 
aucun oiseau, aucun faucon n’aurait pu voler aussi vite qu’il court. Bau- 
douin crie : « Vous ne pourrez pas résister ! Si Dieu empêche Prinsaut de 
trébucher, je vous ramènerai dans mon camp quoi qu'il arrive. » 

Qui aurait vu le baron piquer son cheval de ses éperons d’or et Prinsaut 
l’aragonais galoper sous lui, faire de grands sauts, s’élancer sur la terre, 
garderait le souvenir du plus rapide des chevaux. Il va pouvoir, s’il ne 
tombe pas, se mesurer au païen et, avant le lever du soleil, il sera à un jet 
de pierre du Turc. Le destrier du païen commence à transpirer ; Comuma- 
ran s’en rend compte et croit perdre le sens ; tout en courant, le roi se met 



250 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


à frictionner son cheval, à lui essuyer les oreilles et le front avec sa main. 
Le cheval commence à reprendre son souffle ; ce fut extraordinaire qu’il 
ne soit pas épuisé. 


XXV 

Le païen continue d’aller son chemin. Baudouin le poursuit en talon- 
nant son cheval, sans voir ni entendre ses hommes. Prinsaut court plus 
vite que le vent ne chasse les nuages. Il atteint Comumaran près d’un 
rocher escarpé et lui crie : « Païen, retourne-toi vers moi. Le malheur est 
sur toi. » 

Comumaran l’entend ; tout son sang frémit quand il constate que son 
ennemi n’est pas suivi de ses hommes. Il fait faire demi-tour à Plantamor, 
plus rapide qu’un faucon après une grue. Le païen met toute son énergie 
dans le combat. Baudouin le frappe, lui fend son bouclier ; mais sa cotte 
est si solide que pas une maille ne se rompt, et la hampe raide se brise 
contre la poitrine de l’ennemi. Le Turc résiste bien, il ne bouge pas de 
son cheval. Il frappe en retour Baudouin avec un épieu ; l’écu éclate en 
morceaux ; le haubert se déchire si bien que le fer atteint sa chair à vif. 
Ce fut un malheur et il s’écrie : « Saint-Sépulcre, à l’aide ! » 


XXVI 

Le comte Baudouin se rend compte qu’il est atteint. Furieux, il tire son 
épée et, avant que Comumaran n’ait tendu le bras pour tirer du fourreau 
la sienne, le comte l’a frappé sur son heaume d’or martelé, avec une vio- 
lence si brutale qu’il a tranché la coiffe de la cotte, au ras de la tête. S’il 
l’avait plus précisément atteint, il l’aurait complètement pourfendu. 
Quand le roi voit son sang couler à terre, il redouble de courage selon son 
habitude. Il prend son bouclier au bras, tient son épée nue et va frapper 
Baudouin sur son heaume pointu ; il en arrache les fleurs et les pierres qui 
l’ornaient, tranche la coiffe de son blanc haubert, mais sans l’atteindre 
dans sa chair ; s’il l’avait atteint de plein fouet, il l’aurait pourfendu jus- 
qu’aux dents. Dieu a protégé le comte. Comumaran s’écrie : 

« J’ai bien senti votre coup ! Mais pensiez-vous que mon courage serait 
à ce point abattu que, pour un seul Français, j’abandonne la partie ? C’est 
pour votre malheur que vous êtes passés outre-mer pour venger votre 
Dieu, vous et les autres malheureux, qui sont tous des mécréants. Cela ne 
vous aura servi à rien, car tous seront vaincus, tués et anéantis, si je puis 
revenir. Je vais en effet demander du secours auprès de l’émir Cahu ; je 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV 


251 


ramènerai toutes les troupes de l’empire jusqu’aux Bornes d’Arthur 1 . Les 
Français seront écorchés et les comtes pendus. » 

Quand le comte Baudouin entend le Turc dire qu’il allait chercher des 
renforts, il en éprouve une violente colère : « Païen, dit-il, pourquoi as-tu 
tellement attendu ? Et dis-moi, sur ton âme, qui tu es. » 


XXVII 

« Païen, écoute-moi, dit le comte Baudouin. Quel est ton nom ? Ne me 
le cache pas. 

— J’accepte, à condition que tu me dises le tien également. 

— Je veux bien, répond Baudouin. 

— Je m’appelle Comumaran, je suis le fils de Corbadas, le maître de 
Jérusalem. Il en est le seigneur et je lui succéderai. C’est à moi qu’appar- 
tient la terre et tout le fief. Maintenant dis-moi qui tu es, sans rien me 
cacher. Et puis battons-nous au mieux. 

— Païen, dit le comte, tu es d’un très grand lignage. Moi, je suis Bau- 
douin, le frère du vaillant duc de Bouillon et de l’élégant comte Eustache. 

— Tu as nombre de bons parents, conclut Comumaran. Baudouin sera 
roi, je le sais bien. Reprenons le combat et cessons de bavarder. » 

Comumaran saisit son bouclier d’argent, il allait donner des coups 
redoutables, quand il voit les hommes de Baudouin descendre de la 
colline. Il comprend alors qu’il n’est pas prudent de s’attarder ; aussi épe- 
ronne-t-il Plantamor qui part au grand galop. Baudouin le poursuit à toute 
vitesse. Que Dieu l’ait sous sa protection, car c’est le cœur affligé qu’il 
reviendra ! 


XXVIII 

Comumaran chevauche au grand galop et le comte Baudouin le suit à 
plein élan sur Prinsaut l’Aragonais qui n’est jamais essoufflé. Que Dieu 
qui a fait le ciel et la rosée l’ait en sa garde, car, avant de faire demi-tour, 
il recevra en sa chair plus de quinze blessures graves. Le roi Comumaran 
retrouve plus de dix mille hommes de son camp, tous en armes, qui 
patrouillent du côté de La Berrie pour surveiller la région, sous le 
commandement d’Orcanais qui porte haut son oriflamme. Tout heureux 
de les voir, car il reconnaît bien Orcanais, il pousse son cri de ralliement. 
Les Sarrasins s’approchent, en se tenant sur leurs gardes, mais reconnais- 
sent leur seigneur dont le bouclier était fendu et qui tenait toujours au 
poing son épée nue. Ils remarquent son heaume brisé, sa tête couverte de 


1. Il s’agit des colonnes d’Hercule, c’est-à-dire du détroit de Gibraltar. Voir ci-dessous, 
chant VII, n. I , p. 306. 



252 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


sang ; il n’en est pas un qui ne change de couleur. Aussi tournent-ils bride 
dans la direction de Baudouin, pleins de fureur. Le roi, soulagé par cette 
assistance, prend la tête du détachement. Baudouin, de son côté, voit la 
terre couverte de Turcs et éprouve, en vérité, une grande peur de la mort. 
Il fait faire un écart à Prinsaut en tirant sur les rênes. Comumaran lui crie : 

« C’en est fait de votre vie ; vous m’avez trop poursuivi et il n’est plus 
temps de faire demi-tour. Vous aurez, avant ce soir, la tête coupée. 

— Mais il vous faudra d’abord le payer cher, réplique Baudouin. Que 
Dieu m’aide ! Je n’ai que mépris pour votre attaque. » 

Arrivent alors ses hommes dans la prairie. Sans attendre et sans discu- 
ter, chacun baisse sa lance à l’enseigne dentelée. Tous se précipitent 
furieusement sur les Turcs. On ne comptait plus les lances brisées, les 
boucliers percés. Païens et Sarrasins meurent, bouche béante. Le comte 
Baudouin prend la lance d’un Turc tombé mort ; il la lui arrache de la 
main et éperonne son cheval, rênes relâchées, vers Comumaran auquel il 
donne un tel coup sur son bouclier décoré qu’il l’étend à terre auprès d’un 
champ labouré ; puis il saisit Plantamor par la bride dorée et allait entraî- 
ner le destrier à la croupe couleur brique quand Orcanais le frappe de sa 
lance aiguisée. Avec quatorze hommes en une seule charge, il lui arrache 
le bouclier du cou, mais Dieu, par sa puissance, protégea le comte qui ne 
bougea pas de ses étriers ni de sa selle rembourrée, mais doit abandonner 
Plantamor au milieu du pré, non sans frapper un Sarrasin, Fanin de Valse- 
crée, qu’il pourfend jusqu’aux entrailles. Ce païen tombe mort de son 
cheval, son âme le quitte. Un Turc reprend Plantamor par la bride et le 
rend à Comumaran près d’un chemin creux. Le roi saute en selle et 
redonne vigueur à la bataille. Le pays était dévasté, la terre brûlée, crevas- 
sée de place en place. Nos hommes avaient beaucoup souffert pour la tra- 
verser. Tous souffraient de la chaleur excessive. 


XXIX 

La bataille était acharnée ; les Français ne pouvaient pas faire front 
dans la mêlée générale, car ils n’étaient que quatre mille contre dix mille, 
sans compter les renforts qui descendaient des montagnes. Le comte Bau- 
douin fit rassembler ses hommes avec l’intention de se replier vers Jéru- 
salem. Mais il leur fut impossible de trouver route, chemin ou sentier. 

« Malheur à eux s’ils s’en vont ! », s’écrie Comumaran. 

Le comte Baudouin fut rempli de colère à l’entendre. Il aurait pu s’éloi- 
gner des Turcs tout seul, mais il ne voulait à aucun prix abandonner ses 
hommes. Aussi s’adresse-t-il à eux en ces termes : 

« Seigneurs, mes compagnons, pas d’affolement ! Que chacun s’ef- 
force de bien se défendre et de bien se protéger. Si nous pouvons tenir 
jusqu’à la nuit, nous n’aurons plus à les redouter du tout. » 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV 


253 


Ils chevauchent alors en rangs serrés le long d’un rocher et aperçoivent 
un vieux fort dans un marais, tout entouré de grands roseaux. La terre 
était sèche alentour et le terrain sablonneux. Mais un grand nombre de 
sangsues s’étaient cachées au frais dans les roseaux, pour échapper à la 
violence du soleil. Quand il pleut, elles vont se rafraîchir dans l’eau. Qui 
y pénétrera ne pourra éviter la mort. Baudouin de Rohais ne s’en est guère 
méfié. Il dit à ses compagnons : 

« Je vous demande de vite vous réfugier dans ce fort et, moi, j’irai me 
cacher là-bas dans ces roseaux. Ainsi, quand les Sarrasins seront en train 
d’attaquer, je galoperai pour apporter des nouvelles à l’armée de Dieu ; 
ils ne me rattraperont jamais, car j’ai un excellent destrier. 

— A vos ordres », répondent ses compagnons. 

Sans plus tarder, ils se dirigent vers le fort où ils se laisseront assiéger 
par les païens. 


XXX 

Baudouin et ses hommes ont pris la direction du fort, se retournant vers 
les Turcs pour crier « Montjoie ! », puis ils se sont précipités à l’intérieur, 
tandis que le comte Baudouin, changeant de direction, s’est discrètement 
caché dans les roseaux. Que Dieu, dans sa bonté, le protège ! Les sang- 
sues sentent sa présence et, avec un grand chuintement, sortent des 
anfractuosités et des roseaux creux pour s’attacher aux flancs et aux côtés 
du bon cheval dont elles entament la peau en plus de trente points. 

Les païens se sont lancés à l’assaut de la butte où se trouve le fort. 
Les assiégés se défendent en vaillants combattants et ne subissent pas la 
moindre perte, protégés qu’ils étaient par les roseaux alentour au milieu 
desquels Baudouin était au supplice à cause des sangsues qui rampaient 
sur lui et le mordaient ; elles avaient pénétré sous les mailles de son 
haubert : c’était comme si on lui avait saupoudré de poivre ses blessures. 
Sur plus de deux cents points, elles lui sucent le sang des veines. Ce fut 
un miracle qu’elles ne l’aient pas tué, mais Dieu eut pitié du baron. 

Comumaran s’adresse à Orcanais : « Il y a un Français qui n’est pas 
entré là-bas dans la tour, c’est celui qui aujourd’hui m’a poursuivi et griè- 
vement blessé et dont le cheval a épuisé et poussé à bout le mien ; il est 
dans les roseaux, j’en suis certain. Mettez-y le feu, vous les aurez rapide- 
ment incendiés. » 

Ils s’empressèrent d’obéir et les roseaux eurent vite fait de s’embraser. 
Baudouin, voyant la grande lueur de l’incendie, a peur de mourir et 
supplie Jésus : « Père, alpha et oméga. Vous qui m’avez créé, venez 
aujourd’hui à mon secours, si telle est Votre volonté. Que mon cheval 
et moi puissions échapper à ces démons. J’ai peur qu’ils ne tuent mon 
cheval. » 

Les sangsues tombent aussitôt et Baudouin s’en va, le bouclier devant 



254 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


lui, l’épée brillante au poing droit. Quand il est sorti des roseaux, il épe- 
ronne son cheval. Comumaran le voit et crie aux païens : « Vite, nobles 
Sarrasins ! Le voilà qui s’échappe. » 

Alors de nombreux Turcs se lancent à sa poursuite, mais, avant de 
revenir, ils seront fâchés et affligés, car ils vont se heurter à Bohémond, 
Tancrède, Godefroy de Bouillon, Robert le sage et Eustache le comte qui 
porte l’enseigne. 


XXXI 

Baudouin s’enfuit au galop. Il perd son sang sur les flancs et les côtés ; 
son cheval également, ce qui l’inquiète davantage, car il craint qu’il ne 
s’épuise sous lui. Mais ses craintes sont vaines, car il a un souffle puis- 
sant. Comumaran éperonne le rapide Plantamor et rattrape le comte sur 
les pentes de La Berrie. Ils se seraient de nouveau battus, mais nos barons 
les voient et poussent des cris. Comumaran les entend, et, contrarié, jette 
sa lance à la volée contre Baudouin en lui disant : « Va au diable ! » 

Puis il s’enfuit pour rejoindre les païens auxquels il crie d’une voix 
forte, tout en faisant faire un écart à son cheval : « Barons, prenez garde ; 
voici plus de trente mille Français au galop. Quiconque pourra se sauver 
doit aimer Tervagant. » 

Il éperonne Plantamor et tourne bride, sans plus se soucier d’aller jus- 
qu’en Orient. Les autres païens s’en vont aussitôt également se cacher 
dans les collines et les montagnes. 

Les princes arrivent à toute vitesse. Ils ont trouvé Baudouin le corps 
couvert de sang. Le duc est émerveillé de revoir son frère, et il l’aurait 
volontiers embrassé en lui manifestant sa joie, mais Baudouin s’écrie : 
« Vite ! Allez au secours de mes hommes, dans ce vallon là-bas ! » 

Nos barons se précipitent en piquant des éperons ; ils tuent et massa- 
crent tous les Turcs qu’ils trouvent en train de donner l’assaut au fort, 
sans laisser de survivants. Délivrés, les assiégés du fort sortent heureux 
et joyeux et donnent l’accolade à nos princes quand ils les rejoignent. 
Les barons s’approchent de Baudouin qui s’évanouissait et de Prinsaut 
l’Aragonais qui défaillait. Ils mettent pied à terre en pleurant doucement. 
Godefroy prend son frère pour le relever ; il l’embrasse sur la nuque en 
se lamentant sur lui : « Frère, celui qui a failli vous tuer m’a rempli de 
tristesse. » 

Le baron Thomas de Marne avait un talisman très puissant, qu’il posa 
sur la tête de Baudouin : le baron se remit aussitôt debout sur ses pieds. 
Les barons et les princes ne cachent pas leur joie. On le place sur un 
cheval qui allait bien l’amble et on ramène Prinsaut en le tenant douce- 
ment par la bride. Tous regagnent le camp de Dieu avant le coucher du 
soleil, sans oublier qu’ils devront donner l’assaut à la cité. Ils donnent à 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V 


255 


manger à Baudouin pour qu’il reprenne des forces, tandis que deux servi- 
teurs veillaient sur Prinsaut l’Aragonais. 


XXXII 

Les soldats de Jésus ont rejoint le camp, tout impatients d’assaillir la 
cité. Le roi Comumaran ne perd pas son temps et envoie des messagers à 
travers toute La Berrie. Il fait dire par lettre à Dodequin de Damas de 
renforcer ses places fortes de Damas et Tibériade. Il traverse, quant à lui, 
la terre de Syrie et continue son chemin jusqu’au pont d’ Argent. Le Turc 
a tant chevauché, guidé par le diable, qu’il est arrivé auprès de Sultan 
dans le royaume de Perse. Il a trouvé, dans une prairie devant Sarmesane, 
l'émir — que Dieu le maudisse ! — Aupatris, le grand seigneur qui était 
roi de Nubie, et le roi Calcatras du royaume de Syrie. Chacun avait déjà 
donné des ordres pour l’organisation de son armée, car l’émir Sultan 
savait que les chrétiens avaient investi Jérusalem et qu’il devrait y 
envoyer des armées païennes. 

Comumaran arrive, priant, pleurant, se lamentant ; il descend de Plan- 
tamor, fend la foule et se jette avec humilité aux pieds de Sultan. Lui 
prenant la jambe, il l’embrasse. Macabré aux cheveux blancs le relève : 

« Dites-moi, Comumaran, jeune ami au fier visage : quelle est la situa- 
tion à Jérusalem, ma puissante cité, que votre père Corbadas a sous son 
autorité ? 

- Les Français l’ont assiégée ; ils ont fait une brèche de la taille d’une 
lance et demie dans ses murs et ils ont ôté la vie à un grand nombre de 
nos Turcs. Sans secours rapides, ils ne tiendront pas. 

— Vous aurez de ma part une aide puissante, cher neveu : toute mon 
armée rassemblée prête à tous les manger comme de la viande bouillie. 
Et moi, je veux aller outre-mer à Pavie, conquérir par la force la France 
et toute la Normandie. » 

Il pense réussir, car son courage lui donne confiance, mais il connaît 
mal la chevalerie de Dieu. Jérusalem sera prise vendredi avant l’heure de 
complies. 


CHANT V 


Seigneurs, bons chrétiens, il faut que je vous parle de la sainte cité que 
Dieu a donnée à ceux qui ont enduré tant de souffrances pour Lui. 

Ce matin-là, Robert de Normandie se leva et se demanda avec l’évêque 
de Mautran et ses conseillers comment installer la catapulte. 



256 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


I 

Robert de Normandie, à son lever ce matin-là, a réuni tous les barons 
de l’armée. 

« Seigneurs, leur dit-il, écoutez-moi. Pour l’amour de Dieu, réfléchis- 
sez à la manière de prendre cette sainte cité. Comumaran est allé chercher 
des renforts. Attention à l’heure où vous le verrez revenir avec tout l’em- 
pire de Perse. » 

L’évêque de Mautran, le savant homme d’Église, dit aux barons : 

« Ecoutez, seigneurs. J’ai reçu, cette nuit, un message de Dieu : il y a 
au mont des Oliviers un saint homme reclus dans une caverne de roche 
grise depuis au moins dix ans. Nous ne prendrons pas la ville, sans son 
aide. Je vous prie, au nom de Dieu, d’aller le voir ; vous reviendrez avec 
des conseils sur la manière de faire des brèches dans les murailles et de 
conquérir la cité. 

— Qu’il en soit comme vous le dites, monseigneur », répondent les 
barons. 

Ils sortent de leur campement, prennent le chemin du mont des Oli- 
viers, cherchent partout l’ermite sans le trouver et reviennent sur leurs 
pas. Pourtant il était là, mais telle était la volonté de Jésus. Ils retournent 
donc, fâchés, auprès de l’évêque : 

« Vous vous êtes moqué de nous, monseigneur, lui disent-ils, c’est 
nous prendre pour des fous ou des sots que de nous faire chercher ce que 
vous ignorez. 

— C’est pourtant la vérité, seigneurs. Venez avec moi ; si vous ne le 
trouvez pas, je veux bien que vous me condamniez au supplice du feu. 
Mais que chacun de vous m’accompagne nu-pieds et en chemise. 

— Il en sera comme vous avez dit », répond le duc de Bouillon. 

Ils descendent alors de leurs chevaux fringants. Chacun s’est vite mis 
en chemise. L’évêque les bénit au nom de Dieu et ils partent comme des 
pèlerins. 


II 

Ecoutez, seigneurs, cette glorieuse chanson qui vous raconte comment 
la cité où Dieu souffrit sa Passion fut prise et délivrée des hommes de 
Mahomet. 

Un saint homme était établi au mont des Oliviers ; il vivait pour la 
gloire de Dieu et demeurait en contemplation. Il fit venir nos barons par 
une vision à l’évêque. C’était un dimanche, le jour où Notre-Seigneur 
suivit dévotement une procession avec ses apôtres. Les barons de France 
— que Dieu leur accorde sa grâce ! — allèrent ce jour-là jusqu’au rocher 
où le très pieux ermite se trouvait. Il s’adresse à eux et leur dit : « Ecoutez, 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V 


257 


bons chrétiens, et que Dieu vous accorde sa grâce ! Attaquez la ville 
demain sans faute. Vous trouverez là-bas, au-delà du Castel Dan Gaston, 
une poutre pour faire un bélier et une grande catapulte, que vous recouvri- 
rez d’un treillis. Dans le bois de Bethléem, vous trouverez les branches 
pour faire des palissades tout autour. Lancez-vous alors de toutes vos 
forces à l’assaut de la ville ; vos hommes la prendront de la plus simple 
façon. Ce sera, symboliquement, la preuve que Dieu ne veut ni orgueil ni 
trahison. » 


L’ermite, après avoir ainsi renseigné nos barons, les bénit au nom de 
Dieu et s’en alla. Il leur a recommandé de bien se garder d’agir le diman- 
che. Ils le lui promirent volontiers ; c’est pourquoi ils ont évité d’attaquer 
de tout le jour. 

Le lendemain matin, lundi, les barons se sont équipés et armés ; puis 
ils ont réuni les charpentiers, en particulier Nicolas de Duras et Grégoire 
à la barbe grise. Nos princes sont allés à ce Castel Dan Gaston et ont 
trouvé, de l’autre côté d’un vallon, la poutre à raboter pour en faire un 
bélier. Elle avait été jetée là il y a plus de trente ans ; depuis ce temps, 
aucun des habitants du royaume ne lui avait pris de bois ; et il était impos- 
sible de la bouger ou de l’emporter. Telle était la volonté de Dieu qui lui 
avait fixé ce destin. Les princes ont attelé leurs chevaux à cette poutre et 
à d’autres madriers ; ils ont attaché quatre-vingt-quatorze bêtes et chaque 
tronc est tiré jusqu’au camp de Notre-Seigneur. Ils les ont traînés l’un 
après l’autre pour les déposer devant la porte de David. Là, les charpen- 
tiers les ont taillés et ajustés pour en faire un grand bélier, renforcé de fer 
à l’avant. Puis ils montent la machine, l’ont renforcée de tous les côtés 
avec des croisillons transversaux. Ils ont coupé dans le bois de Bethléem 
les branches pour la recouvrir et ajouté une couche de pierres contre le 
feu grégeois. Nicolas et Grégoire l’ont très solidement construite, car ils 
avaient précédemment eu une surprise désagréable. Puis ils l’ont montée 
sur de très grandes roues pour la pousser. 

Les Turcs, dans la cité, préparent une contre-attaque et construisent une 
machine pour l’opposer à la leur, mais elle ne leur servira à rien, car on 
déplacera la nôtre avant le soir et les murailles seront détruites et abattues. 
On l’avait construite un mercredi. Après l’heure des complies, dans le 
silence de la nuit, ils amènent leur machine près de la porte Saint-Étienne, 
au ras du fossé, bien protégée par-devant d’une épaisse garniture de cuir. 
Quatre mille hommes ont, cette nuit-là, monté la garde auprès d’elle jus- 
qu’au lever du jour. 



258 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


IV 

Seigneurs, nobles chevaliers, écoutez cette glorieuse chanson qui vous 
raconte le premier assaut pour la prise de Jérusalem. 

Le jeudi matin au point du jour, les comtes et les princes se lèvent dans 
le camp, ainsi que les évêques, les abbés, les serviteurs et les écuyers. Il 
y avait aussi nombre de dames et de jeunes filles. Le soleil était apparu et 
dardait ses rayons brûlants. Un jeune chevalier vient annoncer à nos 
barons que Nicolas et Grégoire ont déjà fait charrier leur machine pour la 
placer devant Saint-Étienne. Ils ont aussi dressé et fixé une grande cata- 
pulte avec laquelle ils pensent démolir et abattre le mur. Les barons se 
mettent alors à implorer : « Seigneur Dieu, notre Père, maître du monde, 
accorde-nous, si telle est ta volonté, de nous emparer de Jérusalem. » 

Dieu les a exaucés. Godefroy de Bouillon, sans plus attendre, a fait 
sonner le grand cor. Alors, dans le camp, tous s’arment : Français et Berri- 
chons, Flamands des rivages de la mer, Normands et Picards, Gascons, 
Poitevins et farouches Lorrains, Saxons, Gallois et redoutables Braban- 
çons, habitants des Pouilles et Romains de grande valeur. On pouvait voir 
le chatoiement brillant d’une multitude d’armes, les enseignes et les ori- 
flammes flotter au vent et flamboyer dans le soleil levant. C’était une 
immense et redoutable armée qui s’étendait sur plus d’une lieue de sable. 
Chacun mettait tout son cœur à se surpasser ; ils n’avaient jamais été aussi 
impatients de monter à l’assaut. 

Le roi de Jérusalem est allé s’appuyer à une fenêtre de son grand palais. 
Rempli de fureur, il regarde nos barons et les maudit au nom d’Apollon ; 
qu’il leur porte malheur ! 

Le roi Tafur se met alors à crier : « Où sont les pauvres gens qui ont 
besoin d’argent ? Qu’ils viennent avec moi, ils auront des deniers par 
douzaines, car je veux en gagner aujourd’hui, s’il plaît à Dieu, de quoi 
charger sept mulets. » 

Plus de dix mille se rassemblent autour de lui. Ils vont tailler des bran- 
ches dans le bois de Bethléem pour faire une grande palissade, sous la 
protection de laquelle le roi Tafur veut saper et abattre le mur, en faire 
tomber les pierres, la chaux et le mortier. Ce fut un succès ce jour-là, car 
Dieu lui est venu en aide. 

Vous allez maintenant entendre le récit d’un gigantesque assaut qui n’a 
pas cessé avant le coucher du soleil. 



LA CONQUETE DE JERUSALEM — CHANT V 


259 


V 

C’était jeudi, au point du jour. Nos chrétiens avaient installé et placé 
leurs machines près de Saint-Etienne. Les Turcs occupent toutes les forti- 
fications, prêts à se défendre, tous armés de masses de fer et de longues 
massues, de carreaux d’arbalète et d’arcs en corne courbée, de plomb et 
de poix chauffés ensemble. Près de la porte où saint Etienne a été marty- 
risé pour Dieu, on apporte les béliers, on les fixe et on les assujettit. 
Tandis que les Français font leur plan d’attaque, dans la plaine, on appuie 
un poteau au mur de pierre grise, près de la tour que fit construire David. 
Un écuyer y monte avec courage et hardiesse ; c’était un cousin germain 
de Jean d’Alis. Un Sarrasin lui tranche les deux poings d’un coup d’épée. 
Il tombe au sol, ne pouvant plus se tenir. 

Rimbaut Creton y monte à son tour, rempli de colère et de chagrin. Au 
ras du créneau, il arrache la tête du Turc. Il était tout seul et redescend 
aussitôt. Dans l’armée chrétienne, on crie qu’il y a déjà des blessés et des 
mutilés et qu’un écuyer a été tué tandis qu’il montait à l’assaut. Ces 
rumeurs inquiètent nos barons. Ils font sonner les trompes et résonner les 
cors. Les Français se mettent en mouvement dès qu’ils entendent les son- 
neries ; ils avancent avec ardeur. Jérusalem va subir une violente attaque. 
L’évêque de Mautran bénit nos gens au nom du Dieu crucifié. Il avait à 
la main la lance de Jésus-Christ, celle qui avait percé sur la croix son cœur 
sacré, et la montre à nos gens qui en sont tout réjouis. Chacun s’avance 
avec détermination vers Jérusalem. Ils franchissent les barbacanes, les 
ouvrages avancés, et les barrages placés en travers par les Turcs ; rien ne 
les retient, ni barre ni palissade. Ils ont submergé toutes les défenses jus- 
qu’au fossé principal. La catapulte ne cesse d’envoyer ses projectiles sur 
la muraille, elle en abat du ciment et de gros moellons. Les Turcs se 
défendent avec fougue. Ils jettent des pierres, du bois, de gros cailloux, 
de longues piques, tirent des carreaux d’acier avec leurs arbalètes ; les 
flèches volent plus dru que pluie ou grésil. Puis ils versent de la poix 
bouillante et du plomb fondu ; enfin ils allument le feu grégeois et ne 
cessent de le jeter sur nos gens. La peinture et le vernis des boucliers brû- 
laient, bientôt plus rien n’aurait résisté au feu, ni haubert si solide fût-il, 
ni boucliers, ni les épais justaucorps et personne n’aurait été épargné. 
Mais le vent a brusquement tourné en direction des Turcs, dont beaucoup 
furent atteints de brûlures et grillèrent sur la muraille. Tout le mal s’est 
retourné contre eux et pas un n'en aurait réchappé s’ils n’avaient eu du 
vinaigre à leur portée pour combattre et éteindre l’incendie. 



260 


LITTERATURE ET CROISADE 


VI 

Ce fut un grand assaut et une attaque redoutable ; les hommes meurent 
cruellement dans les deux camps. Les dames étaient là, les manches 
remontées, leurs robes retroussées. Elles apportaient de l’eau et — ce fut 
très habile - elles portaient également des pierres. Chacune crie aussi 
fort qu’elle peut : « Si vous avez envie de boire, au nom de Dieu, dites- 
le-nous. Vous aurez de l’eau, par sainte Marie. Que chacun défende sa 
vie. Tous ceux qui se conduiront bien seront au ciel en compagnie des 
anges pour la vie éternelle. Ils auront là accompli leur destin. » 

Ah ! Dieu ! Ces paroles réconfortèrent les nôtres ; ils crient tous d’une 
seule voix « Saint-Sépulcre ! » et se précipitent vers les fossés, y bondis- 
sant à plus d’un millier à la fois : Robert de Normandie, le duc de Bouillon 
à la fière allure, arrivent en éperonnant ; Tancrède, Bohémond sont avec 
eux, ainsi que le comte Hugues le Maine, l’épée au poing, Thomas le sei- 
gneur de Marne, le comte Rotrou du Perche qui ignore la peur, Étienne 
d’ Aubemarle sur son cheval bai de Syrie ainsi que tous les autres princes, 
suivis de leurs chevaliers. Tous sont auprès de la porte, la lance baissée. 

Mais les Turcs, de l’intérieur, opposent une solide résistance : ils déco- 
chent des pluies de flèches avec leurs arcs, lancent et jettent de grosses 
pierres ; ceux qu’ils atteignent n’ont plus envie de rire et nombre d’entre 
eux eurent le crâne fracassé par les projectiles de frondes. Tous les barons 
descendent de leurs chevaux, prennent des pics d’acier, des masses ou des 
haches et fracturent de vive f orce la porte Saint-Étienne. Ils seraient alors 
entrés pour s’emparer de la cité, si les Turcs n’avaient fixé au-dessus une 
autre porte, grande, lourde, épaisse, qui pendait à des chaînes bien assu- 
jetties à des poulies. Quand les Turcs la détachent et la libèrent, elle 
tombe si brutalement que le mur en vacille et que la terre en tremble. Dans 
sa chute brutale, elle atteint trois chevaliers qu’elle écrase au sol. Saint 
Michel emporta leurs âmes, pour les conduire auprès de Dieu. 


VII 

Nos barons étaient courroucés et affligés. Ils ont fracturé la porte Saint- 
Étienne, mais les Turcs ont laissé glisser l’autre porte qui a atteint dans 
sa chute trois de nos chevaliers, les écrasant à terre. Saint Michel emporta 
leurs âmes en chantant. 

Godefroy courut vers le bélier ; après avoir fait remplir les fossés en 
terrassant à la pelle, il fait conduire la machine au contact du mur. Le 
duc remonte en criant : « Ah ! Nobles barons, vaillants chevaliers, pour 
l’amour de Dieu, vite, à l’assaut de la cité, en avant ! » 

Les Français se ressaisissent et reprennent courage. Ils dirigent avec 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V 


261 


vigueur le bélier contre la muraille, tandis que la catapulte projette de gros 
blocs. Ils ont abattu un pan de mur de la largeur d’une lance. Mais les 
Turcs se défendent bien, frappant avec de grosses masses de plomb et 
des massues de fer, jetant des javelots, lançant des pierres. Ils gardent 
solidement leurs fortifications au grand dam des Français, placent des 
poutres et des madriers en travers, jettent de la poix brûlante, du soufre et 
du plomb fondu. Nos gens reculent, par peur du plomb ; les Turcs les ont 
repoussés à deux lances des murs. 

C’est alors qu’arrive le roi Tafur avec ses Ribauds. Ils traînent leur 
palissade avec des cordes. Sans aucunement s’arrêter, ils s’avancent dans 
les profonds et larges fossés pour attaquer. Ils grimpent avec les pieds et 
les mains, plaçant leur palissade au ras du mur ; puis ils l’assujettissent 
bien en surplomb d’eux, de manière à ne plus craindre carreaux ni pierres 
de frondes ; ils sapent alors le mur par-dessous avec des pelles et des pio- 
ches ; ils ont fait une brèche, en ôtent des moellons, arrachant le ciment 
avec leurs pics. On les attaque par quarante endroits à la fois, mais ils se 
défendent bien pour leur salut. 

Le bon Thomas de Marne descend de son cheval et s’approche du roi 
Tafur pour le supplier d’accepter qu’il monte à l’assaut avec lui, s’enga- 
geant à devenir son vassal pour tout le fief qu’il possède et à se mettre 
sous sa protection. Le roi accepte avec grande joie. Thomas lui prête sur 
place hommage sous les yeux de nombreux témoins. Les païens et les 
Sarrasins se mettent à crier pour raviver le courage de leurs Turcs. Et, 
quand ils voient que les nôtres les pressent à ce point, ils leur jettent leur 
feu grégeois aux flammes vives. Ils ont mis le feu au bélier, pour la plus 
grande tristesse des Français ; les flammes ont atteint la machine et la 
consument. Mais Godefroy arrive au galop et éteint l’incendie avec du 
vinaigre très fort. 

Le jour se termine, le soleil se couche. Les Français arrêtent l’assaut ; 
il ne faut pas s’en étonner car ils étaient à bout de forces. Les dames leur 
apportent de l’eau douce à boire ; ils en avaient grand besoin, ils étaient 
tout sales et beaucoup s’évanouissaient d’épuisement. 


VIII 

L’assaut était redoutable, il faut le dire. Et avant que nos hommes aient 
pu se rendre maîtres de Jérusalem, ils ont dû affronter de grandes souf- 
frances et de grands tourments. La journée avait été belle, mais c’était le 
soir et les Français se retirent. Le bon duc de Bouillon s’adresse à eux 
d’une voix forte : 

« Ah ! Nobles barons, vous méritez des reproches. En venant ici, je 
vous entendais vous vanter de mordre de vos propres dents et de manger 
les murs de Jérusalem, fussent-ils construits et édifiés en acier, si l’on 



262 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


vous y conduisait pour investir la ville. Et je vous vois maintenant avoir 
peur de l’investir. Mais, par ce Saint-Sépulcre que je veux vénérer, où le 
corps de Jésus-Christ reposa, je ne vais plus m’éloigner de cette machine 
avant que Jérusalem, pour laquelle nous souffrons tant, ne soit prise et 
que je me précipite à l’intérieur par ce mur. » 

Les barons, en l’entendant, se mettent à pleurer et se disent entre eux : 
« Noble duc, comme tu es courageux ! » 

La parole du duc redonna confiance à nos gens. Pas un n’osa retourner 
au campement pour la nuit ; ils restent près du bélier pour assurer la garde 
du duc. Dans les deux camps, on entendait sonner les cors, résonner les 
trompes, les trompettes, les flûtes, les chalumeaux, les tambours, les fla- 
geolets, les vielles ; on entendait aussi les Sarrasins et les païens crier et 
hurler. Il y avait de la musique dans la grande tour de David et les murail- 
les étaient illuminées. Il était impossible de ne pas entendre. Ils restèrent 
en alerte toute la nuit jusqu’au lever du jour. 

Les Ribauds n’ont pas arrêté toute la nuit de creuser et ont réussi à faire 
une galerie dans le mur, dont ils ont un peu caché l’entrée ; ils n’ont pas 
osé aller au-delà avant l’assaut. 

Le vendredi matin au lever du soleil, nos barons repartent à l’attaque 
sans délai. Ils heurtent et cognent contre les murs et la porte. Les païens 
se défendent, mais ils sont près de leur fin. 

À midi, à l’heure où Notre-Seigneur se laissa élever sur la croix pour 
sauver son peuple, à cette heure-là exactement, nos hommes firent, par 
leurs efforts, tomber un grand pan du mur de Jérusalem. Le bon duc de 
Bouillon ne s’épargnait pas II fit jeter sur le mur la plate-forme de la 
machine, de sorte que l’on pouvait aller et venir. Les Sarrasins et les 
païens voulaient la rompre, mais le duc de Bouillon s’interpose et déca- 
pite plus de trente païens de ses coups redoutables. Trempé de sueur, il se 
démenait comme un sanglier. 

Le roi Tafur s’avance, car il veut être le premier à entrer dans Jérusa- 
lem, mais Thomas de Marne se fit projeter à l’intérieur. 


IX 

La bataille pour la prise de Jérusalem fut terrible. Le bon duc de Bouil- 
lon à la fière allure tenait pied à pied contre les Turcs, l’épée au poing ; il 
était tout couvert et souillé de sang et de cervelle. Tancrède et Bohémond 
se précipitent sur la plate-forme avec un grand nombre de nos princes, 
tous coiffés d’un heaume. Les troupes sarrasines tentent de s’interposer. 
Le roi Tafur crie à ses hommes : « En avant, entrez, barons, la ville est à 
nous. » 

Thomas de Marne voit que les Turcs ne pourront résister. Il sort du 
fossé, couvert de sang, et s’approche de la grande porte rectangulaire. À 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V 


263 


côté, des pierres avaient été ôtées du mur. Le baron crie « Marne ! » et 
remet en bon ordre ses troupes. Il s’est fait projeter à la volée par trente 
chevaliers de son pays au moyen des fers de leurs lances. Ce fut extraordi- 
naire, tout à fait admirable. On se le rappellera jusqu’à la fin du monde. 


X 

Le combat pour la prise de Jérusalem fut redoutable. Le bon Thomas 
de Marne eut une conduite admirable. Il se fait hisser sur les fers de lance 
et jeter par-dessus le mur. Une fois ainsi projeté sur le chemin de ronde, 
il se relève, tire son épée d’acier et descend le long du remblai près de la 
porte. Mais il aura bien des difficultés avant d’être en bas. En effet, une 
bédouine se dirige contre lui et le frappe sur la tête d’un coup d’une grosse 
massue ; elle lui défonce son heaume décoré et le fait tomber bien malgré 
lui. Les Turcs accourent pour l’achever à coups d’épée, quand le roi Tafur 
se mit à crier : « Saint-Sépulcre, à l’aide ! Battez-vous, nobles chevaliers. 
Jérusalem est à nous ; il n’y a plus rien à craindre. » 

Alors vous auriez vu les Ribauds mettre à mal les païens, les tuer et les 
renverser morts les uns sur les autres ; ils n’auraient pas voulu abandon- 
ner Thomas de Mame. 

Le baron avait un talisman de grande valeur qui le protégeait de tout 
mal quand il le portait sur lui. Il voit la païenne à la masse d’acier, la 
bédouine qui l’avait inquiété. Elle s’adresse au baron en lui criant : 
« Noble seigneur, épargne-moi ; je vais te prédire ta mort. Les Turcs et 
les païens ne pourront te faire aucun mal. C’est le seigneur dont tu es le 
vassal qui te mettra à mort. » 

Quand Thomas l’entendit, il crut perdre le sens ; de son épée nue au 
pommeau d’or pur, il frappe la bédouine et la jette à terre. 

On entendait grand tumulte, grands cris, grand vacarme. Thomas était 
à la porte et en fracasse la barre de fermeture. Le roi Tafur court l’aider. 
Ils tirent alors tous les deux la porte par la corde de la poulie jusqu’à ce 
qu’ils l’aient entièrement relevée ; puis, plus de trente Ribauds l’attachent 
solidement. Il fallait voir ensuite les Ribauds se répandre par les rues, 
frapper les Sarrasins, les tuer et les projeter à terre. Les hommes d’Église 
commencent à rendre grâce à Jésus. Te Deum laudamus : c’est le chant 
d’action de grâces à Dieu. 


XI 

C’était un vendredi que nos barons chrétiens conquirent Jérusalem ; ils 
entrèrent dans la ville à l’heure où Jésus souffrit sa Passion. Thomas fut 
le premier à y pénétrer, pensons-nous, mais, en vérité, le roi Tafur serait 



264 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


entré avant lui, tout seul sans compagnons. C’est pourquoi Thomas devint 
ce jour-là son homme-lige. 

Seigneurs, écoutez une glorieuse chanson : Les princes et les barons 
sont entrés dans Jérusalem ; les païens cherchent leur salut dans la fuite. 
Le bon duc de Bouillon les poursuit avec ardeur, accompagné de Tan- 
crède, Bohémond, son frère Eustache et Rimbaut Creton. Ils en tuent tant 
qu’ils pataugent dans le sang et les cervelles. Les Sarrasins s’écrient : 
« Au secours, Mahomet, aie pitié de nos âmes et accorde-nous ton 
pardon ! Car c’en est fini pour nos corps. Ah ! Comumaran, seigneur, 
nous ne te reverrons plus ; malheureux que nous sommes, nous attendons 
un secours qui arrivera trop tard ! » 

Les païens crient, braillent, hurlent comme des chiens. On pouvait voir 
nombre de belles païennes élégamment vêtues montrer leur affliction en 
criant : « Ah ! Jérusalem ! Quelle injustice de vous perdre ! » 

Le roi de Jérusalem était dans son palais, la tour de David, près d’un 
piédestal de marbre ; il se tord les mains, déchire son vêtement, tire sa 
barbe, s’arrache les moustaches et s’évanouit quatre fois de suite. Lucabel 
le relève en le soutenant par la taille. 


XII 

Jérusalem est prise ; la cité est aux mains des chrétiens. On voyait les 
païens fuir par la route ; chacun se sauve comme il peut pour protéger sa 
vie. Les chrétiens les tuent, c’est un véritable massacre, la terre est cou- 
verte de sang et de cervelle. Robert de Normandie se conduisit admirable- 
ment ce jour-là ; tous les autres aussi, d’ailleurs ! Ce fut un immense 
carnage de Turcs et de païens. Tel a abandonné dans la mêlée, par peur 
de la mort, sa sœur, sa fille ou son amie. La ville sainte fut totalement 
dévastée ce jour-là ; Sarrasins et païens meurent dans les pires tourments. 
Tout un groupe s’enfuit par les Portes d’Or ; le comte Huon les poursuit 
— il les déteste ! — à pied, sans bouclier, l’épée nue à la main avec plu- 
sieurs barons hardis. Quand ils rattrapent les Turcs aux Portes d’Or, ce 
n’est pas pour les épargner. La terre est souillée du sang des infidèles. Les 
Sarrasines pleurent, crient, hurlent, maudissant la terre où de tels hommes 
ont grandi. Elles se dirigent vers la grande tour de David, abandonnant 
leurs maisons et tous leurs biens. Les Ribauds se saisissent d’elles et en 
violent plusieurs ; chacun fait ce que bon lui semble ; puis ils les dépouil- 
lent, ne leur laissant que leurs chemises. Que puis-je ajouter ? Le massa- 
cre dura jusqu’à la mort du dernier païen, hors ceux qui se sont réfugiés 
dans la tour de David. Les barons de France occupent chacun, sans 
hésiter, une maison pour se loger. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V 


265 


XIII 

Les Français songent maintenant à se reposer, chacun prenant maison, 
palais ou appartement. 

Quant au bon duc de Bouillon, à l’illustre Robert le Frison, au farouche 
Thomas de Marne, ils ne se soucient pas de mettre leurs chevaux à l’écu- 
rie, mais vont au Sépulcre pour le nettoyer et lui rendre sa beauté, puis au 
Temple saint que Dieu aimait, devant lequel ils s’agenouillent. Chacun 
avait une pièce d’étoffe précieuse ; ils n’y laissèrent ni poussière, ni 
paille, ni saleté, ni suie, ni éclats de bois, ni ordure, ni boue. On aurait pu 
les voir tous les trois embrasser le tombeau, le toucher, le serrer de leurs 
bras, puis aller préparer au Temple l’autel où Jésus fut déposé'. Après 
cela, ils reviennent sur leurs pas et trouvent en sortant du Temple un grand 
palais où aucun Français n’était venu se loger. Dieu l’avait gardé pour 
qu’ils s’y reposent tous les trois. 

XIV 

Après avoir bien nettoyé et orné l’autel, le duc de Bouillon et les deux 
autres barons franchissent la porte du Temple, puis trouvent un palais où 
aucun des nôtres n’était encore allé. Le propriétaire de ce palais tenait la 
clé à la main. Ainsi qu’il le leur dit, il n’avait vu de ses yeux ni lumière 
ni clarté depuis plus de trente ans. Il avait souvent ouvert et fermé le 
Temple et savait que nos soldats avaient conquis Jérusalem. 

Quand il entend le duc, il lui crie pitié. Le duc tenait l’étoffe précieuse 
qu’il avait coupée et la lui pose sur le visage. Dès que le tissu lui eut 
touché les yeux, il vit à nouveau la lumière. Le cœur rempli de joie, il 
expliqua au duc qu’aveugle depuis plus de trente ans, ce tissu lui avait 
rendu la vue. Le duc a repris le tissu pour le ranger et le païen l’a fait 
monter dans le palais ; il lui a aussitôt ouvert son trésor et s’est mis à sa 
disposition avec tous ses biens. Le duc le prit sous sa protection et assura 
sa sauvegarde ; puis on le baptisa dans le Temple du Seigneur. 

Les barons sont venus ensemble ordonner à tous de jeter hors de la cité 
les païens morts. Ils obéirent aussitôt et entassèrent les cadavres hors de 
Jérusalem avant d’y mettre le feu et d’en disperser les cendres au vent. Et 
ils ont enterré les chrétiens avec honneur ; c’est l’évêque de Mautran qui 
a chanté la messe. 

Ils ont ensuite sonné la grande trompe et, dans Jérusalem, les Français 
s’équipent, les barons et les princes revêtent leurs armes. Ils ont amené 
leur bélier devant la tour de David, y ont également installé la catapulte 


1 . Allusion probable à la Présentation de Jésus au Temple (Le n, 22 sqq.). 



266 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


et préparé la fronde. Corbadas alors interpelle les Français en les dési- 
gnant bien chacun par son nom. 


XV 

Le roi de Jérusalem était triste et affligé. Il s’adresse à nos barons : 

« Seigneurs, dit Corbadas, écoutez-moi. Cette tour est très résistante, 
vous aurez du mal à la prendre, vous perdrez beaucoup d’hommes, tués 
ou blessés, avant de parvenir à l’abattre ou à la démanteler. Barons, 
laissez-moi partir sain et sauf avec tous les miens que vous voyez ici. Je 
vous livrerai la tour, si vous l’exigez, pourvu que vous me donniez un 
sauf-conduit. » 

Nos barons acceptent. Ils sont bien sept mille quatre cents à en descen- 
dre et à quitter Jérusalem. Le roi prend le chemin de Barbais, proclamant 
sans cesse son malheur et son infortune. Sans la présence de Lucabel, il 
se serait suicidé. Ils partent donc tous. Que le diable les emporte ! 

Les barons de France, que Dieu aime, ont conquis la ville et ses palais. 
On y dépose tous les équipements. Les dames vont au Temple, se laissant 
aller à leur bonheur ; l’encens brûle dans les rues et dans les maisons. On 
chante Te Deum laudamus, on rend grâce et louange à Notre-Seigneur. 


XVI 

Jérusalem était conquise, la grande tour livrée. Ah ! Dieu ! Quelle allé- 
gresse en ce jour ! Il n’y avait pas dans la ville de salle, de maison, de rue 
qui ne fût garnie de tentures et de draps de soie. L’évêque de Mautran 
célèbre la sainte messe et Fhostie devint visiblement le vrai Corps de 
Dieu. Ah ! Que de larmes versées ce jour-là ! Après la messe, l’évêque 
de Mautran a reçu les offrandes présentées et les a partagées entre les 
pauvres et les petites gens sans rien en garder. Puis il bénit, au nom de 
Dieu créateur du ciel, nos gens qui retournent alors à leurs logis. 

Les princes ont tenu pendant quinze jours une riche cour. Un jeudi 
matin à l’aube, les barons — que Dieu les protège ! — , sitôt levés, ont 
rassemblé devant le Temple saint, sur l’esplanade herbue, tous les 
hommes qui n’avaient pas été vaincus ni battus au combat, ni défaits par 
les Turcs, mais qui, pour venger Dieu, avaient abattu maintes fortifica- 
tions et souffert en leur chair peines et tourments. On n’avait jamais vu 
leurs pareils en ce monde. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V 


267 


XVII 

Nos gens étaient devant le Temple. L’évêque de Mautran portait son 
étole et tenait droite devant lui la sainte lance qui avait frappé Dieu en 
son corps sur la croix. Il s’adresse à nos barons et leur dit avec sagesse : 

« Seigneurs, vous avez conquis cette cité. Il faudrait un roi pour la gou- 
verner, pour protéger les terres alentour contre les païens, et pour revivi- 
fier la sainte Eglise. 

— C’est tout à fait vrai », dirent les princes. 

Alors le peuple s’écria d’une seule voix : « Que la ville soit confiée au 
bon duc de Bouillon ! » 

L’évêque, quand il entend cette acclamation, se retourne, regarde le 
duc et s’incline devant lui en disant : 

« Seigneur, approchez ; et, par la puissance de Dieu, recevez l’illustre 
et puissante cité de Jérusalem. 

Monseigneur, répond le duc, loin de moi cette pensée ! Il y a ici 
tant de puissants princes de grand renom ; je n’aurai pas cet orgueil 
devant eux. Je veux que la couronne soit offerte auparavant aux autres. » 

On versa alors beaucoup de larmes. 


XVIII 

L’évêque de Mautran entend la réponse du duc de Bouillon qui refuse 
de recevoir Jérusalem. Il s’adresse à Robert le Frison : 

« Approchez, noble fils de baron, recevez Jérusalem et le domaine qui 
l’entoure. 

— Monseigneur, je ne prendrai pas cette charge. Quand j’ai quitté les 
Flandres, en vérité, j’ai promis à Clémence au clair visage que je prendrai 
la route du retour sans délai, aussitôt après avoir été au temple de 
Salomon, embrassé le Sépulcre et fait oraison. Je ne peux rester sans 
manquer à ma parole. Plût à Dieu et à saint Simon que je sois à Arras 
chez moi et que Baudouin, mon fils, m’enlace les jambes de ses bras. Je 
l’embrasserais cent fois sans m’arrêter. Me donnerait-on tout l’or qu’il y 
a jusqu’aux jardins de Néron 1 , je ne reviendrai jamais dans ce pays. » 

Quand l’évêque l’entend, il baisse la tête. Il y eut des lamentations. 
« Ah ! Illustre cité, dit l’évêque, comme ces princes ont peur de vous 
recevoir ! Et cependant ils ont supporté de si grands dangers pour vous ! 
Ah ! Vrai Sépulcre ! Quelle honte pour vous ! » 


I . À Rome, le lieu, selon la tradition, du martyre de Pierre et de Paul. 



268 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XIX 

L’évêque de Mautran se tenait droit devant le Temple saint en marbre 
veiné ; il s’adresse à Robert de Normandie : 

« Approchez, seigneur, au nom du Dieu de majesté. Recevez l’honneur 
de régner sur Jérusalem, vous porterez la couronne dans le Temple du 
Seigneur. C’est, en vérité, le plus prestigieux royaume de la chrétienté et 
même du monde. Parce que Jésus y eut la tête couronnée d’épines, Jérusa- 
lem doit avoir la suprématie universelle. Recevez-la, seigneur, et vos amis 
en seront grandis et honorés. 

— Loin de moi cette pensée, monseigneur, répond Robert, car j’ai déjà 
un très grand fief ! Et surtout, j’ai promis sous la foi du serment que je 
prendrai le chemin du retour dès que j’aurai vénéré le Sépulcre. J’ai 
engagé ma parole. Me donnerait-on tout l’or qui se trouve jusqu’en 
Duresté, je ne resterais pas, j’ai trop souffert ; je suis perclus de douleurs, 
j’ai trop porté mon haubert. J’ai cueilli des palmes 1 et préparé mon retour. 
Je repartirai demain matin au lever du jour. » 

Le bon évêque l’entend, il soupire. Il y eut de grandes manifestations 
de douleur. 


XX 

L’évêque était sur l’esplanade du Temple saint, entouré d’une grande 
foule. Il s’adresse à Bohémond sans perdre de temps : 

« Seigneur, approchez-vous, au nom du Dieu tout-puissant ! Recevez 
Jérusalem et tout le fief qui en dépend. Tous vos parents en auront du 
prestige. Vous serez joyeux si vous avez la ville, car Jésus, qui est né de 
la Vierge, souffrit sa grande Passion en cette cité. Prenez-la, cher sei- 
gneur, et gardez-en le fief. 

— Je n’en ferai rien, monseigneur, répond Bohémond. Les fiefs de 
Calabre et de Pouille m’appartiennent, mais je n’ai aucune envie de gou- 
verner celui-là, ni aucun désir d’être toute ma vie roi de Jérusalem. J’ai 
cueilli des palmes au jardin de saint Abraham, je les ai fait décorer et 
envelopper de soie avec des fils d’argent. Je m’en vais demain matin, si 
Dieu le permet. » 

L’évêque l’entend, il en est attristé. Ah ! Dieu ! Que de larmes ver- 
sées ! 


1. Les palmes sont preuve du pèlerinage à Jérusalem, comme la coquille était la preuve 
du pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V 


269 


XXI 

L’évêque de Mautran se tenait debout devant le Temple saint sur une 
borne de pierre ; il s’adresse à Hugues le Maine au cœur loyal : 

« Approchez, seigneur, au nom de Dieu qui est Esprit ; recevez la cité 
royale de Jérusalem. Dieu y a souffert pour nous peine et tourment 
mortels. 

— Monseigneur, répond le comte Hugues, j’ai trop supporté de maux ; 
je ne serai jamais en bonne santé dans ce pays aride où l’ardeur du soleil 
rend la chaleur torride. J’ai cueilli mes palmes, elles sont bordées d’étoffe 
précieuse. Je partirai demain matin au chant du coq. » 

Ah ! Dieu ! Quelle tristesse alentour ! 


XXII 

L’évêque de Mautran, qui était très instruit, se tenait devant le Temple 
saint ; il s’écrie en présence de tous nos barons : « Ah ! Jérusalem ! 
Quelle humiliation aujourd’hui pour vous ! C’est dans vos murs qu’autre- 
fois le corps de Dieu fut mis en croix ; c’est pour vous que tous ces 
peuples ont souffert de la faim et de la soif ; nous avons supporté de 
grands tourments avant de vous conquérir, et personne ne veut régner sur 
vous, ni Normand, ni Thiois. On peut vraiment dire que c’est une cata- 
strophe, puisque chacun de nos princes se récuse. Ah ! Jérusalem ! Quel 
malheur ! » 

Et le bon duc Godefroy pleurait en silence. 


XXIII 

Devant le Temple saint était rassemblée une grande foule en larmes ; 
tout le monde était très inquiet. L’évêque de Mautran parla avec sagesse : 

« Barons, seigneurs, de grâce, au nom du Dieu tout-puissant ! Nous 
avons conquis de vive force un territoire très important, la cité de Jérusa- 
lem, la terre de Bethléem où Dieu naquit pour nous, où II répandit son 
très précieux sang pour nous racheter ; nous sommes venus jusqu’en 
Syrie pour tirer vengeance de ceux qui L’ont traité et trahi si honteuse- 
ment. Regardez le duc Godefroy, Robert le Normand, Huon, Bohémond, 
ils n’en veulent pas. Ah ! barons, quelle conduite indigne ! Consacrons 
une journée au jeûne et à la dévotion. Puis nous passerons la nuit proster- 
nés, genoux et coudes nus sur le sol dur. Que chacun ait un cierge neuf ! 
Celui dont le cierge s’embrasera par la volonté de Dieu, celui-là sera roi, 



270 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


il devra l’accepter de bon cœur ; il recevra l’onction du sacre et portera 
une couronne d’or ou d’argent, comme il la voudra. » 


XXIV 

Nos barons ont écouté ce sermon. Chacun, avec une grande piété, porte 
une haire ou son haubert directement sur sa tunique, une simple chemise 
ou un vêtement grossier. Ils ne prennent que du pain et de l’eau pour que 
Dieu garde la cité où II souffrit sa Passion. 

Écoutez, seigneurs, au nom de Dieu, ce que fit le bon duc de Bouillon. 
Il revêt sa haire et son haubert directement sous son pourpoint, il prend 
des sandales de Cordoue qui n’avaient plus de semelles, puis il est allé se 
confesser auprès de l’évêque. Les autres, en chevaliers sensés, se condui- 
sent de même. L’évêque leur a donné à tous l’absolution. 


XXV 

L’heure du repas arriva vite ; les jeunes gens ont mis les nappes et 
apporté du pain et de l’eau. L’évêque, qui avait chanté ce jour-là une 
messe solennelle, bénit la nourriture ; il rompt le pain, la croûte et la mie. 
Il en mange trois morceaux pieusement, les autres également, car il n’y 
en avait pas davantage. Ils se lèvent de table et rendent grâces à Dieu, 
puis ils vont au Temple sous la conduite de l’évêque. 

« Seigneurs, dit-il, ne soyez pas inquiets. Veillons désormais, et que 
Dieu vienne à notre secours ! Que chacun tienne un cierge d’une livre et 
demie ! Il n’y aura de lumière que si Dieu, le fils de Marie, l’envoie. » 

Et chacun des barons fait ce qu’il dit. 


XXVI 

Le soleil baisse, le jour perd de son éclat, la nuit revient entraînant les 
ténèbres. Les nobles guerriers sont entrés dans le Temple, chacun se pros- 
terne à terre et s’avoue pécheur. Les nobles comtes, les évêques et les 
abbés, tous, laissent voir leur grande affliction. Dans tout le Temple, il 
n’y avait ni chandelle ni lumière, seule une lampe éclatante brillait nuit et 
jour. 

Devant les barons remplis de crainte, à minuit, brille un grand éclair. 
Un vent violent éteint la lampe ; nos barons éprouvent une peur horrible. 
Le fracas du tonnerre, au sommet de la grande tour, les jette à terre, terro- 
risés. Alors l’éclair éblouissant allume le cierge du duc Godefroy. C’est 
à lui que Dieu voulait confier le royaume et la terre de Syrie. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V 


271 


XXVII 

Devant la brillante clarté du cierge, nos gens reviennent de leur épou- 
vante et reprennent courage. Ils voient le cierge du duc qui jette une 
grande lumière, signe de la volonté divine. Tous se remettent debout d’un 
même mouvement, assuré que Dieu avait exaucé leur prière. Le bon duc 
de Bouillon a changé de couleur ; des larmes coulent de ses beaux yeux 
et glissent le long de son visage. Il parle d’une voix ferme, la tête redres- 
sée : « Ah ! Jérusalem, sainte et illustre cité, c’est à moi que vous avez 
été confiée ; je prie Notre-Seigneur qui a sauvé tant d’âmes de me donner 
la victoire sur les mécréants. » 

Voilà une parole qui fait plaisir à nos barons ; tous s’élancent vers lui, 
les bras levés : « Seigneur, duc de Bouillon, homme d’illustre renom, béni 
soit le père qui a engendré un tel fils ! Ah ! Jérusalem, vous êtes sous 
l’autorité du meilleur chevalier qui ait jamais ceint uneépée ! Il vous déli- 
vrera des païens. Les pèlerins d’outre-mer viendront prier ici, puisque le 
duc sera désormais roi de la terre de Galilée. C’est Dieu qui a aujourd’hui 
allumé votre cierge. » 


XXVIII 

Grande fut la joie des barons qui serrent dans leurs bras le bon duc de 
Bouillon. Les évêques, les abbés à la foi profonde accompagnent le roi 
avec dévotion jusqu’au maître-autel, où Jésus enfant fut présenté à Dieu. 
L’évêque du Forez leur donna sa bénédiction tandis qu’ils le conduisaient 
en procession. « Nous allons vous couronner, seigneur », disent les 
princes. 

Le duc leur fit une noble réponse : il ne voulait pas de couronne d’or : 
« Comprenez-le bien, seigneurs ; je n’aurai jamais de couronne d’or sur 
la tête, car celle de Jésus, lorsqu’il souffrit sa Passion, était d’épines. 
Jamais donc la mienne ne sera d’or, ni d’argent, ni même de laiton. » 

Il fit couper dans le jardin de saint Abraham une pousse de l’arbuste 
qu’on appelle ronces aussi bien là-bas que de ce côté-ci de la mer, pour 
en être couronné. Ainsi le voulut-il par amour pour Jésus-Christ. 

« Qui la lui posera sur la tête ? demanda Dreux de Mâcon. 

— L’homme le plus éminent parmi nous, seigneurs, répondit l’évêque. 

— C’est le roi Tafur, dit Rimbaut Creton, il est le seul parmi nous à 
être roi. Il est juste que ce soit lui qui le couronne. » 

Le roi prit la couronne et la posa sur la tête de Godefroy de Bouillon. 

Quand Godefroy fut couronné, il y eut une grande acclamation, puis 
les évêques et le clergé chantèrent un Te Deum. Tous les barons font 
hommage au roi. 

Le duc Godefroy leur dit : 



272 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


« Écoutez-moi. Voici le roi Tafur qui est devenu mon vassal. C’est de 
lui que je veux tenir Jérusalem et de personne d’autre, hormis de Dieu qui 
y souffrit sa Passion. 

— Vous n’avez jamais aimé les traîtres », lui répondirent les princes. 

Le roi Tafur tenait un bâton à la main ; il fait don au roi Godefroy de 
la terre et du royaume 1 ; puis, les larmes aux yeux, il embrasse son vête- 
ment. Le roi tint une cour de huit jours dans le temple de Salomon et il 
avait fait de la tour de David son palais. 

Le neuvième jour, les princes et les barons firent leurs préparatifs ; ils 
ont garni leurs palmes de riches étoffes et de broderies ; ils étaient impa- 
tients de rentrer. Le roi s’adresse à eux : 

« Vous partez, seigneurs, et je sais bien que cela vous est agréable. 
Mais vous me laissez seul dans ce pays. Nous devons encore prendre les 
villes fortifiées alentour : Acre,Tyr, Escalon, où se trouvent de nombreux 
Turcs traîtres. Ce que nous avons fait est très insuffisant. Prenons une 
bonne décision, au nom de Dieu. Emparons-nous de ces forteresses et 
celui qui mourra pour Dieu recevra le salut étemel. » 

Quand les princes l’entendent, ils ne répondent rien, mais baissent 
silencieusement la tête. 


XXIX 

Le roi se tenait juste devant le Temple saint, il s’adresse aux barons en 
leur disant : 

« Par le Dieu de Bethléem, seigneurs, vous voulez vous en aller, c’est 
clair ; et vous me laissez au milieu des infidèles tout seul. Vous n’avez 
pas encore conquis Tyr, Acre la grande, Damas, ni Tibériade, qui sont 
solidement retranchées, ni Belvais, ni Escalon, ni Barbais, ni le Tolant. 
Aucun pèlerin n’ira jamais se baigner dans le Jourdain si nous devons 
perdre Jérusalem. Tous nos pèlerinages auront été vains. Mais prenez une 
sage décision, restez au service de Notre-Seigneur en cette Terre sainte. » 

Quand nos barons l’entendent, ils baissent tous la tête. 


XXX 

Il y avait grande assemblée de barons devant le Temple saint. Le roi 
Godefroy leur dit : 

« Je vois bien, seigneurs, que vous voulez repartir et que vous me lais- 
serez tout seul en cette Terre sainte. Nous avons encore beaucoup de 
places fortes à investir ici tout autour. Prenez une sage décision ; au nom 
de Dieu, restez pour servir Notre-Seigneur en cette Ville sainte. 


1 . Cérémonie symbolique : la tradition du bâton « signifie » l’investiture du royaume. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V 


273 


— N’insistez pas davantage, Godefroy, seigneur roi, répond le comte 
de Flandre. Vous avez grand tort. Nous ne sommes pas construits de fer 
et d’acier pour pouvoir en supporter autant que vous le demandez. Moi- 
même, je suis rompu, j ’ai la peau arrachée en trente endroits, je suis blessé 
et lacéré sur les côtes et les flancs ; cela fait bien deux ans que je ne me 
suis lavé la tête. Je prends la décision de partir, je suis tout prêt. Mais 
venez avec nous, cher seigneur, si vous le voulez. 

— Allez à la grâce de Dieu et que la Sainte Trinité soit avec moi ! », 
répond Godefroy. 

Alors le roi Tafur s’écrie d’une voix forte : 

« Moi, je resterai avec vous, seigneur, dans ce royaume, ainsi que les 
dix mille Ribauds que vous voyez ici. Nous vous apporterons, eux et moi, 
une précieuse assistance. 

— Grand merci, seigneur », lui dit le roi Godefroy. 

Le comte de Saint-Gilles s’est aussi présenté devant lui ; Eustache et 
Baudouin sont également restés ; ils étaient les frères du roi, Eustache 
était l’aîné. On a compté jusqu’à dix mille chevaliers, en plus des 
Ribauds, qui étaient les meilleurs de tous. Les Français ont pris congé et 
se sont mis en chemin. La séparation fut déchirante. Les barons partent 
tristes et accablés. Ils se dirigent vers Jéricho, là où Dieu, le Roi de 
majesté, jeûna pendant quarante jours, comme vous le savez ; pendant 
tout ce temps, il ne mangea que deux fois, en vérité. Chacun dit une 
prière, puis ils continuèrent sans s’arrêter jusqu’au Jourdain. Ils vinrent à 
la pierre de couleur vermeille où Dieu fut baptisé par saint Jean. Chacun 
se déshabille pour entrer dans le fleuve ; puis ils remettent leurs vête- 
ments et continuent leur route. 


XXXI 

Les soldats de Jésus cheminent en remontant le fleuve en une seule 
étapejusqu’à Tibériade. C’est à cet endroit que Dodequin de Damas lança 
une attaque contre eux à la tête de quinze mille Turcs. Nos barons char- 
gent, lances baissées. Sarrasins et païens meurent cruellement. On crie un 
réconfortant « Montjoie ! ». Quand ils affrontent les Turcs, les nôtres ne 
se soucient pas de leurs vies. Dodequin s’enfuit, son armée défaite, sans 
s’arrêter jusqu’à Tibériade. Il fait relever le pont, verrouiller la porte. 
Robert de Normandie lui crie d’une voix forte : 

« Dodequin de Damas, livrez-nous Tibériade, sinon votre vie sera 
courte. 

— Je ne la livrerai pas, répond Dodequin. Comumaran, mon seigneur, 
me l’a confiée. Par Mahomet, Français, sans mentir, Comumaran à la 
fière allure chevauche à la tête de toutes les armées du royaume de Perse. 
Il y a soixante rois de religion païenne ; la colonne s’étend sur trois iieues 
et demie. » 



274 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Quand nos barons l’entendent, ils crient « Montjoie ! ». Alors on aurait 
pu voir un assaut furieux contre la ville. Avec des pelles et des pioches, 
ils creusent la terre ; les barons et les princes ont sonné l’attaque : tous 
ensemble montent à l’assaut des murs ; on leur lance et on leur jette quan- 
tité de pierres. Aussi, quand nos barons se rendent compte que la ville 
résistera et que leur assaut est vain, ils sonnent le repli et abandonnent 
l’attaque. Ils laissent Tibériade, repartent d’une seule traite jusqu’en 
Galilée et vont voir la table que Dieu avait bénie pour nourrir ses saints 
apôtres et ses disciples. 


XXXII 

Les barons de France ont dressé leurs tentes et établi leur campement 
près de la mer de Galilée ; puis ils vont voir la table où Dieu s’était assis 
quand il avait rassasié ses apôtres et au moins cinq mille personnes, 
d’après ce que disent les textes. 11 n’avait que cinq poissons et deux 
pains ', vous le savez, et après que chacun eut bien mangé, il resta douze 
corbeilles de surplus. Dieu fit là un grand miracle, qu’il en soit remercié ! 
Les chevaliers, tout heureux, se montrent l’un à l’autre les lieux. Ils y 
restèrent camper cette nuit-là. 

Le lendemain matin, à la pointe du jour, les barons se lèvent, s’habil- 
lent, se chaussent ; ils sont sur le départ quand une colombe, envoyée par 
Dieu, leur apporte un message bien fixé sur elle. On le tend à l’évêque du 
Forez qui s’écrie : « Saint-Sépulcre, à l’aide ! » 

Puis il dit à nos barons : 

« Vite, au nom de Dieu, hâtez-vous de retourner à Jérusalem ; car un 
grave danger vient de surgir pour le roi Godefroy. » 


XXXIII 

L’évêque était très sage et digne d’estime. Il était né en Forez et c’était 
son fief. Après avoir lu la lettre, il se met à pleurer et dit aux barons : 

« Il faut faire demi-tour et retourner dans Jérusalem auprès du roi 
Godefroy. Car il ne reste pas de païen jusqu’à la mer Rouge, de Turc, 
de Sarrasin apte à porter les armes, que Comumaran n’ait rassemblé. Ils 
chevauchent jour et nuit sans relâche, par centaines, par milliers, il est 
impossible de les dénombrer. Il y a trente rois, tous païens. Par ce 
message, Notre-Seigneur nous fait dire qu’il vous faut, par amour pour 
Lui, affronter une grande bataille, comme il n’y en a jamais eu. Si nous 
pouvons vaincre, alors le roi conservera Jérusalem. » 


1. Le texte évangélique dit : « cinq pains et deux poissons » (Mt xtv, 17 ; Mc vi, 39 ; 
Le ix, 13 ; Jn vi, 9). 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI 


275 


Le roi Robert de Flandre s’écrie : 

« Barons, réjouissons-nous ! Dieu veut nous mettre à l’épreuve. Nous 
ne pourrons pas nous en aller avant cette bataille et nous verrons qui sait 
bien tailler en pièces les païens ! Dieu veut que nous allions délivrer le 
Temple. » 

En apprenant qu’ils doivent revenir sur leurs pas, un certain nombre de 
chrétiens ne veulent pas l’accepter et refusent. Ils sont plus de trente mille 
à vouloir quitter l’armée. Le comte de Normandie se dresse devant eux 
avec Hugues le Maine et Bohémond : 

« Seigneurs, disent-ils, vous voulez vous parjurer, en prétendant repas- 
ser la mer sans nous ? Si vous le faites, Dieu ne vous aimera guère. Vous 
n’auriez même pas dû en avoir la pensée. Il fallait accepter de bonne grâce 
nos ordres pour l’amour du Seigneur qui s’est laissé torturer, blesser, 
frapper d’un coup de lance et mettre dans le Sépulcre pour son repos 
avant d’en ressusciter le troisième jour. Il alla ouvrir la porte des enfers 
pour libérer ses amis qui étaient emprisonnés. Seigneurs, voilà ce que 
Dieu a souffert pour sauver nos âmes ! Au nom de ce Seigneur qui se 
laissa torturer, je vous prie de ne pas troubler l’armée ni les barons ; car 
l’on ne doit jamais porter tort à autrui. » 

Quand le peuple l’entendit parler de la sorte, tous ceux qui voulaient 
partir reprirent courage et on pouvait les entendre crier : « Faites sonner 
les cors ; si nous les trouvons, ces Sarrasins sont morts. » 

Quand l’évêque entend cela, il en remercie Dieu. Alors l’armée laisse 
voir sa joie ; chacun prend ses armes pour s’en équiper. Ils feront trembler 
les païens. 


XXXIV 

Les princes et les barons de l’armée de Dieu sont en armes. Tout le 
monde est équipé ; on a chargé les vivres et les bagages sur les bêtes de 
somme. On aurait pu entendre les cors et les trompes. Ils ont repris la 
direction de Jérusalem. Mais avant qu’ils l’atteignent, sachez bien qu’il y 
aura eu des coups terribles échangés devant la ville et nombre de Francs 
et de païens seront tués et mis en pièces. 


CHANT VI 


Je vais laisser maintenant l’armée de Dieu qui est en route pour vous 
parler du farouche Comumaran qui a chevauché jour et nuit avec ses cent 
mille Turcs bien armés jusqu’à Barbais. Il rencontre, dans les champs en 
dehors de la ville, l’armée de son père, tout triste et désorienté. Comuma- 



276 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


ran marchait, le gonfanon fixé à la lance, à quelques pas en avant de ses 
hommes. Il reconnaît bien son père et pique Plantamor de ses éperons 
dorés. Il le salue, lui donne l’accolade et lui demande : 

« Que se passe-t-il, seigneur ? Dites-le moi. 

— Cher fils, répond Corbadas, je vais vous répondre. J’ai perdu Jéru- 
salem, il y a douze jours. Les Français m’avaient encerclé dans la tour de 
David ; ils avaient amené leur machine de guerre, mis en place une cata- 
pulte, préparé une grande fronde. Ils auraient rapidement fait une brèche 
et abattu le mur, puis tué et massacré mes hommes. Je ne pouvais pas le 
supporter, alors je leur ai immédiatement abandonné la tour. Ils ont cou- 
ronné roi Godefroy de Bouillon. Leur armée et ses barons sont repartis ; 
il reste peu de chevaliers dans la ville. J’ai perdu ma terre et tout mon 
royaume ; et si j’avais en main un poignard, par Mahomet, mon dieu, je 
me serais déjà tué. » 

À ces mots, Comumaran le réconforte. Lui tenant la main, il lui promet 
qu’il ne mangera pas avant d’avoir tué les Français. Mais il va jeûner 
longtemps, le haubert percé et le corps couvert de sang. Le farouche Cor- 
numaran pousse son cri de ralliement, puis prend le cor d’JJérode et sonne 
puissamment. Les habitants de Barbais sortent pour aller à sa rencontre. 
Les Sarrasins se plaignent tous des Français et Comumaran leur dit : 
« Rassurez-vous. Je vous vengerai d’eux comme vous le souhaitez. » 


I 

Les païens en sont tout joyeux ; Comumaran s’écrie de manière que 
tous l’entendent : 

« Père, vite, chevauche au-devant de l’émir qui nous apporte son aide. 
11 amène une armée comme on n’en a jamais vu. La chrétienté est morte, 
totalement détruite. L’émir a juré par sa grande barbe blanche que, pour 
l’amour de Brohadas auquel ils ont tranché la tête, il fera subir un tel sort 
aux barons de France que jamais plus ils ne verront le ciel ni la clarté du 
soleil ; ils rempliront les oubliettes de sa grande prison et, dans sa terre 
aride, il fera atteler les petites gens pour tirer les charrues. Celui qui y 
mettra de la mauvaise volonté sera frappé au sang avec des fouets à 
nœuds. Leur religion sera humiliée et abattue ; nous garderons Jérusalem 
qu’ils nous ont prise, Nicée et Antioche qui étaient aussi perdues. » 

Corbadas bondit de joie aux paroles de son fils. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI 


277 


II 

« Père, il ne sert à rien de se lamenter, dit Comumaran. Allez au-devant 
de l’armée, conduisez-la dans les plaines de Rames pour qu’elle y éta- 
blisse son camp. Moi, j’irai en avant pour observer les Français. J’ai peur 
de ne pas pouvoir les trouver en Jérusalem et je ne veux pas qu’un seul 
en puisse s’échapper vivant. » 

Puis il prend le cor d’Hérode et en sonne puissamment. Au moins cent 
mille païens se remettent en marche derrière lui ; il les conduit d’une seule 
traite jusqu’à Jérusalem. Au val de Josaphat, il leur fait revêtir leurs 
armes, monter à cheval et empoigner leurs boucliers. Il en laisse cin- 
quante mille dans le vallon pour rassembler le butin qu’ils pensent 
ramener. Ils crient tant qu’on les entend distinctement dans Jérusalem. Un 
messager va, dans la tour de David, pour informer le roi Godefroy qui, 
courroucé, dit au comte Robert : « Vite, aux armes ! » 

Il fait sonner une trompe en haut de la tour. On aurait alors pu voir les 
princes endosser leurs hauberts et sauter sur leurs chevaux sellés. Chacun 
a au côté son épée à la lame d’acier brillant et au cou son bouclier. Plus 
farouches que des sangliers, lance au poing, ils éperonnent leurs montu- 
res. Le roi Tafïir a reçu l’ordre de garder Jérusalem, avec Pierre l’Ermite 
qui a l’affection de tous. Le roi galope en tête ; que Dieu le garde ! Car si 
Jésus qui souffrit sa Passion ne s’en soucie, il aura évité de peu la mort 
avant de revenir. 


III 

Comumaran à la fière allure avait rassemblé sous les murs de Jérusa- 
lem le butin pour le conduire aux cinquante mille païens, quand surgit le 
roi Godefroy avec au moins quatre mille hommes de sa garde qui se 
jettent courageusement, lances baissées, au galop de leurs chevaux, sur 
les Turcs sans souci de les épargner. On ne comptait plus les lances 
brisées, les boucliers fendus, les têtes, les poings, les pieds coupés. Le 
bon roi Godefroy crie : « Barons, battez-vous au mieux ! Saint-Sépulcre, 
à l’aide ! Malheur à cette sale race pour sa vantardise ! » 

Il pique son destrier, brandit sa lance et atteint Comumaran sur son 
bouclier décoré ; il le lui perce et le lui brise sous la bosse d’or. Mais la 
cotte du païen était si solide que toutes les mailles résistent. Cependant il 
le désarçonne de Plantamor sur la lande désolée et il lui aurait coupé la 
tête avec son épée aiguisée sans l’intervention d’un détachement de plus 
de dix mille Sarrasins, qui ne cessent de crier « Damas et Tibériade ! ». 
Le bruit, le fracas des armes, les cris des païens portaient à plus d’une 
lieue et demie. Les Turcs du val de Josaphat l’entendent, se précipitent à 
la rescousse et font reculer nos hommes de plus d’une portée d’arbalète. 



278 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Comumaran remonte en selle et sonne le cor d’ Hérode pour regrouper ses 
hommes et lancer une contre-attaque en direction du roi Godefroy. Il 
laisse galoper Plantamor, s’empare au passage de la lance de Raoul 
d’Alep et, lance baissée, atteint Godefroy sur son bouclier décoré qu’il 
lui perce sous la bosse ; la lance se brise contre son haubert. Mais Gode- 
froy tient bon ; Jésus le protégeait. Il frappe le roi Murgalent, le seigneur 
d’Esclaudie. Ni son heaume, ni sa cotte ne résistent ; l’épée s’enfonce 
dans sa poitrine ; il tombe mort de son cheval sur l’herbe verte. Godefroy 
tue encore Danemont, Flambart de Tumie, le roi Brincebaut, Calquant 
d’Aumarie ; il en massacre ainsi quatorze. Comumaran en devient noir 
de colère et crie « Damas ! » pour redonner courage à ses hommes. Les 
arcs turcs décochent flèche sur flèche. Les Sarrasins trouvent un regain 
de vigueur. Ils sont trop nombreux pour les nôtres et la situation tourne 
mal ; ce fut un grand massacre de part et d’autre : le terrain est couvert de 
morts et de blessés. 


IV 

La bataille était acharnée, les combats redoutables. Devant la multitude 
des païens, nos vaillants chrétiens ne pouvaient pas résister. Les Sarrasins 
les repoussent vers Jérusalem. Mais devant la grande porte, nos hommes 
s’arrêtent pour lancer une contre-attaque meurtrière. Comumaran s’écrie : 
« Sarrasins, en avant ! Par Mahomet ! Malheur à ces miséreux pour leur 
vantardise ! » 

Il tenait le cor d’Hérode et en sonne puissamment. Les nôtres se 
replient à l’intérieur de Jérusalem. C’est alors qu’arrive un grand 
malheur. Les mécréants ont retenu prisonnier le comte de Saint-Gilles 
qu’ils malmènent à grands coups de massues plombées. La bataille est 
terminée, les Turcs sont repartis et nos chrétiens sont rentrés dans Jérusa- 
lem, remplis de tristesse. On referme les portes. Godefroy descend de 
cheval. Le roi Tafur s’avance au-devant de lui avec Pierre l’Ermite le cou- 
rageux guerrier. 

« Seigneur, disent-ils au roi, comment cela s’est-il passé ? Avez-vous 
pu reprendre le butin au farouche Comumaran ? 

— En vérité, répond le roi, Dieu m’a délaissé. Les Perses emmènent le 
comte de Saint-Gilles. Jamais plus de ma vie je ne retrouverai le bonheur. 

— Ne te lamente pas, lui dit Pierre l’Ermite. Par la foi que j’ai en Jésus 
de Bethléem, sa capture coûtera aux païens douleur et affliction. 

— C’est bien mon avis, ajoute le roi Tafur. Barons, aux armes ! 
Vite ! » 

Ils font sonner une trompe. Les Français se rassemblent avec des 
haches, des faussarts, des poignards d’acier ou de lourdes massues. Ils 
sortent de Jérusalem, le roi en tête avec son frère Eustache sur un grand 
cheval et le comte Baudouin qui, sur le rapide Prinsaut, tient la lance 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI 


279 


droite, le gonfanon flottant. Le comte s’élance devant tous les autres et 
rattrape les Turcs dans le val de Josaphat. Il leur crie : « Vous ne m’échap- 
perez pas ! Arrêtez, canailles ! » 

Comumaran le regarde ; il le reconnaît bien, comme il reconnaît aussi 
Prinsaut à son souffle sonore depuis qu’il était allé cherché du secours 
auprès de l’émir Sultan. S’il ne l’affronte pas, il n’aurait que mépris pour 
lui-même. Aussi éperonne-t-il Plantamor et s’élance-t-il, lance brandie, 
sous le regard de nombreux chevaliers. 


V 

Quand Baudouin voit le mouvement du cheval, il pointe sa lance pour 
frapper, mais Comumaran ne veut pas être en reste. Leurs boucliers d’or 
se tordent et se brisent, leurs lances de frêne volent en éclats. Le choc a 
été si violent, si brutal, qu’ils se retrouvent tous deux tombés à ten-e. 
Avant qu’ils aient eu le temps de se relever et de continuer, chrétiens et 
Sarrasins se précipitent. Ce fut un combat redoutable : les Sarrasins tom- 
baient les uns sur les autres, les blessés criaient, hurlaient, gémissaient. 
Pierre l’Ermite se bat avec une telle violence qu’aucun médecin ne 
guérira ceux qu’il atteint de ses coups. Les Ribauds ne se ménageaient 
pas, tout à leur désir de frapper et de détruire Turcs et païens. C’était un 
combat extraordinaire, la terre retentit du fracas des armes qui s’entend à 
plus d’une lieue. Les nôtres repoussent les Turcs et les contraignent à 
reculer de plus d’une portée d’arbalète. Le comte Baudouin court saisir 
Comumaran ; il l’attrape par les flancs et le tient fermement pour le maî- 
triser. 


VI 

Quand Comumaran se voit pris par le comte, il tire aussitôt son épée 
d’acier. Mais Baudouin le paralyse et l’abat à terre. Arrivent au galop 
le roi Godefroy et son frère Eustache au courage farouche qui crient à 
Comumaran : « Vous ne vous sauverez pas de la sorte ! Vous serez 
pendus aujourd’hui devant la tour de David au vu de vos meilleurs amis. » 
Comumaran, devant cette menace, demande grâce au roi ; de terre où 
il est étendu, il lui tend son épée, puis se redresse. Le roi, qui a accepté 
de recevoir son arme, lui accorde la captivité et le fait monter sur un 
cheval qui trotte lourdement ; Plantamor s’enfuit à travers la lande jus- 
qu’au val de Josaphat où les Arabes le recueillent. Quand ils le voient 
revenir sans son cavalier, ils se laissent aller à de grands cris, de grandes 
lamentations, de grandes plaintes. Comumaran est regretté de tous ses 
amis et le roi Sucaman dit : « Nous sommes déshonorés. Comumaran est 



280 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


prisonnier, les Français s’en sont saisis. Si nous le laissons emmener, 
nous serons coupables de lâcheté. » 

Les païens sonnent des trompes, font retentir les tambours et chevau- 
chent en ordre de bataille dans la tristesse et l’affliction. Nos nobles chré- 
tiens, auxquels Dieu a accordé sa bénédiction, sont repartis directement 
pour Jérusalem. Le comte Baudouin était monté sur Prinsaut que le roi 
Tafur lui avait présenté par la bride. 


VII 

Les soldats de Jésus chevauchent vers Jérusalem ; ils progressent en 
ordre serré de bataille, les Ribauds en tête sous la conduite de leur roi. 
Pierre l’Ermite à la barbe blanche, et le roi Godefroy à l’allure farouche 
forment l’arrière-garde. C’est alors que surgissent les Sarrasins dans le 
vacarme de leurs trompes qui fait vibrer le sol. Le roi, de son côté, crie 
« Montjoie ! » et le comte Baudouin tenait son épée brillante, tout comme 
son frère Eustache ; tous trois jurent par le fils de sainte Marie qu’ils pré- 
féreraient se laisser couper la tête plutôt que de reculer devant les païens 
ne serait-ce que de la longueur d’une lance et demie 1 . Voici que le roi 
Sucaman crie avec force : 

« Par Mahomet, Français, vous allez à votre perte. Rendez-nous Comu- 
maran ou vous y laisserez la vie. Toutes les troupes de Perse vont être ici, 
c’est la plus grande armée du monde. Et nous détenons le seigneur 
Raymond qui est de grande noblesse ; il sera pendu demain avant même 
que l’armée n’ait établi son campement. » 

Quand Baudouin l’entend, noir de colère, il pique son destrier de vifs 
coups d’éperons, empoigne son épée, la tire du fourreau et frappe le roi 
Sucaman sur son casque brillant ; il en détruit les décorations de pierres 
et de fleurs, tranche la coiffe de sa solide cuirasse ; mais la lame d’acier 
glisse de côté, coupant l’oreille droite, le bras et l’épaule du païen dont la 
main est projetée dans la prairie avec l’épée qu’elle tenait. Le roi tombe 
lui-même sur l’herbe verte. Ne vous étonnez pas qu’il ait eu peur de 
mourir ! 


VIII 

Quand le roi Sucaman se rend compte qu’il a perdu l’oreille, le bras et 
la main qui tenait son épée aiguisée, il s’écrie : « Mahomet, seigneur, au 
secours ! Apollon, puissant dieu, quel désastre ! Je ne pourrai plus gou- 
verner ma terre et mon fief. » 


I. Réminiscence probable du vœu de Vivien dans le cycle de Guillaume d’Orange : il 
fait serment de ne pas reculer d’un seul pas devant les Sarrasins. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI 


281 


On ne comptait plus les lances brisées, les boucliers fendus, les têtes, 
les pieds, les poings arrachés, les morts et les blessés qui jonchent le sol. 
Les Français ne cessent de frapper sur la race de mécréants ; Pierre l’Er- 
mite à la barbe blanche, le roi Tafur et les petites gens, tous s’acharnent 
contre les païens. Mais les renforts turcs arrivent à toute vitesse. Si le 
Dieu du ciel ne s’en soucie, les nôtres subiront un grand revers sous les 
coups des Turcs. Le butin allait être repris et la cité perdue, mais le roi 
Godefroy aux prouesses exceptionnelles s’est interposé avec son épée 
aiguisée. 


IX 

Ce fut un grand combat devant la porte de David. Les païens seraient 
vite entrés dans la ville si le roi Godefroy ne les avait affrontés devant la 
porte, pourfendant tous ceux qu’il frappe ; il crie à son frère Eustache et 
à Baudouin, le plus jeune : « Que faites-vous, mes frères ? Vite ! On dit 
que l’armée de Dieu est la plus vaillante. N’ayez pas peur de la mort ; 
allez au-devant d’elle ! » 

Ses frères reprennent courage à l’entendre et s’écrient : « Saint-Sépul- 
cre ! Chevaliers, à l’attaque ! Malheur à ces Sarrasins pour leur vantardi- 
se ! » 

Il fallait voir les frères tuer, tailler en pièces, envoyer à la mort les 
mécréants. Ils les repoussent à quelques pas de la porte. 

Voici qu’arrivent en vociférant le roi Tafur et Pierre l’Ermite. Les 
hommes portent des haches, de lourdes massues, des poignards, des 
chaînes plombées, des épieux, des pioches, des piques acérées. Le roi 
Tafur, une grande faux à la main, se jette au milieu des païens et en met 
en pièces un grand nombre. Tous ceux qu’il atteint sont arrêtés net. Pierre 
l’Ermite était sur ses talons avec une hache à large lame qui mesurait plus 
d’une aune, plus coupante qu’un rasoir affûté à la meule du forgeron. Les 
coups de Pierre ne sont pas jeu d’enfant, partout où il passe il décime les 
Turcs, tranchant têtes, bras et pieds. Le roi Tafur, le redoutable Pierre et 
leurs farouches soldats ont déjà fait reculer les Turcs de plus d’une portée 
d’arbalète et ne cessent de les poursuivre jusqu’auprès du roi Sucaman. 
Pas un païen qui fasse front ! Tous s’enfuient, poursuivis par le duc Gode- 
froy et tous les autres barons au galop de leurs chevaux. Ils jonchent la 
terre de morts et de blessés. Que Dieu, par sa sainte volonté, se soucie de 
nos hommes ! Car ils sont insensés de poursuivre ainsi les Turcs ; ils n’en 
reviendront pas sans tristesse et affliction. Les païens et les Sarrasins 
sonnent des trompes et ont vite fait de regrouper au moins soixante mille 
mécréants. 



282 


LITTERATURE ET CROISADE 


X 

Le combat était farouche devant Jérusalem. Les Turcs ont sonné des 
trompes pour regrouper leurs hommes ; ils sont bien soixante mille de 
cette engeance démoniaque. On pouvait les entendre crier et vociférer, 
faire un vacarme et un tumulte qui s’entendaient à quatre grandes lieues. 

Les archers chevauchent en tête pour mettre en déroute les nôtres avec 
leurs arcs de sorbier. Ils décochent leurs flèches plus dru que la neige ne 
tombe en février. Puis les porteurs de javelots passent à l’attaque. Un 
grand nombre des nôtres, atteints de blessures sanglantes à la tête et aux 
bras, reculent de plus d’une portée d’arbalète. En voyant ses hommes 
ainsi repoussés, le roi Godefroy entre dans une furieuse colère, prend son 
bouclier, tire son épée d’acier : il fallait le voir tailler en pièces les Sarra- 
sins, les renverser, les culbuter, morts, les uns sur les autres. 

Saint Georges et saint Démétrius viennent à son secours avec plus de 
trente mille compagnons. 


XI 

Sitôt le roi monté en selle, surviennent saint Georges et saint Maurice 1 
au galop de leurs chevaux, avec plus de trente mille chevaliers vêtus de 
blanc comme fleurs des prés. Saint Georges dit au roi : « Ami, éperon- 
nez ! Tous ces chevaliers que vous voyez viennent en renfort. Montrez- 
nous votre valeur. » 

Il éperonne son cheval et repart au galop, entraînant à sa suite tous ses 
bons compagnons ; et le roi Godefroy les suit. Les compagnons de saint 
Georges, avec de grands cris, mettent en déroute les païens au premier 
choc des lances ; ils en renversent plus de vingt mille et en écrasent au 
moins trente mille autres. Les païens prennent la fuite ; c’est la fin du 
combat. 

Mais le roi Sucaman est toujours en danger. On l’a placé sur un cheval 
arabe. Son fils Barbais, rempli d’affliction, le convoie. On emmène aussi 
avec lui le comte de Saint-Gilles qui sera mal traité, si Dieu n’y veille. 

Les païens fuient sans s’arrêter, jusqu’aux plaines de Rames, où ils font 
faire demi-tour à leurs chevaux. Le combat reprend jusqu’au soir tout 
aussi furieux et violent. Un grand nombre de Sarrasins y sont tués et mas- 
sacrés. Saint Georges repart en entraînant le roi et ses hommes, leurs 
chevaux chargés des armes des païens et ils peuvent ramener leur butin ; 
Dieu soit béni ! Saint Georges les reconduit sans encombre jusqu’à l’inté- 
rieur de Jérusalem ; ils en verrouillent les portes et ferment soigneuse- 


1 . Peut-être faut-il interpréter le texte et comprendre que les trois saints, Georges, Démé- 
trius et Maurice, étaient présents. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI 


283 


ment les issues. Saint Georges les quitte alors. Le roi et ses barons ôtent 
leurs armes. On fait venir Comumaran, les pieds enchaînés. Le roi en 
confie la garde à ses frères. « À vos ordres ! », dit Baudouin. 

Le roi monte dans la tour de David ; les nappes sont mises, le repas 
apprêté. Les chevaliers, assis côte à côte sur les bancs, purent copieuse- 
ment manger et boire. Les autres sont retournés dans la ville chez eux. 
Cette nuit-là, chacun a dormi d’un sommeil réparateur. C’était Pierre à la 
barbe blanche qui montait la garde sur Jérusalem avec quatre mille 
hommes en alerte jusqu’au lever du jour. 

Les Turcs avaient allumé des feux de bivouac dans la plaine de Rames ; 
ils étaient trente mille sept cents survivants. Pendant la nuit, ils ont tant 
battu Raymond que son sang coule par plus de vingt blessures. Après 
quoi, ils l’ont étroitement attaché, les yeux bandés. Le lendemain matin 
au lever du soleil, les Turcs reprennent leurs armes et se remettent en 
tenue de combat. 


XII 

Dès le point du jour, les païens, en armes, le bouclier en main, ont 
envoyé à Cauquerie des messages pour obtenir l’assistance de l’armée 
d’Acre et des secours du roi Hérode parce que les Francs les avaient atta- 
qués dans les plaines de Rames et avaient fait prisonnier Comumaran 
dans le val de Josaphat. Ils envoient aussi des messages à Belinas et 
encore ailleurs. Les ambassadeurs qui vont dans la direction d’Acre ne 
rassemblent que peu de Turcs, car tous les païens avaient pris la fuite ; il 
ne restait ni Perses ni Arabes à Cauquerie. Ils ont trouvé les forteresses 
désertes et démantelées. Les habitants de Belinas ont quitté leurs maisons. 
Barbais et Damas sont vides ; il ne reste ni femmes, ni enfants, ni servi- 
teurs, personne. Tous les Sarrasins, quel que soit leur courage, avaient 
cédé à une peur panique. 

Corbadas était encore à Barbais quand il apprit, de la bouche des Sarra- 
sins, la captivité de son fils. 11 laissa éclater sa douleur, s’arrachant les 
cheveux, se griffant le visage au point de le mettre en sang. 

« Mort, dit-il, où es-tu ? Viens et prends-moi. Ah ! Comumaran, très 
cher fils bien-aimé, tu étais le meilleur de tous les Turcs et de tous les 
Arabes. Il n’y eut jamais païen aussi courageux que toi. » 


XIII 

Quand le roi Corbadas apprend que son fils est prisonnier, tout frémis- 
sant, il se tord les mains, arrache sa barbe et s’écrie d’une voix vibrante : 

« Comumaran, cher fils à la fière prestance, je ne te reverrai jamais 
plus ! Mort cruelle, viens me prendre ! 



284 LITTÉRATURE ET CROISADE 

— Calmez-vous, mon frère, dit Lucabel. Allons au-devant de l’armée 
qui arrive en renfort ; la chrétienté est morte, sa religion détruite. Que l’on 
tranche la tête du roi Godefroy ! Aucun chrétien si violent soit-il ne 
pourra s’opposer à Comumaran. » 

Sur ces paroles, ils sonnent la charge. Les hommes de Barbais sortent 
ensemble, se dirigent vers l’émir sous la conduite de Corbadas ; ils font 
leur jonction avec l’armée de Sultan à une lieue et demie. Le camp s’éten- 
dait sur sept lieues de long et cinq de large. Corbadas a si bien éperonné 
sa monture de Syrie qu’il est arrivé devant la tente de Sultan, le seigneur 
de Perse. Cette tente était dressée devant une source, à côté d’une belle 
prairie. Voici sa description : c’était une pièce unique, elle avait appartenu 
au roi Alexandre quand il était en vie et personne ne pourrait dire toutes 
les beautés qu’elle contient. Mahomet Gomelin l’avait décorée d’incrus- 
tations d’or par magie et enchantement ; toute l’histoire depuis la création 
du monde s’y trouvait représentée à la peinture dorée, délicatement 
rehaussée de cristal et de jaspes : on y voyait la lumière du jour, le soleil 
et la lune brillante, la terre, les eaux douces et la mer ondoyante, les pois- 
sons et les animaux terrestres, le vent qui souffle, les étoiles qui tournent 
au firmament. Toutes les créatures de Dieu y étaient admirablement 
reproduites en or et en azur. 


XIV 

Cette tente splendide n’avait pas sa pareille. Il y avait trente plaques 
d’émail qui resplendissent plus que des torches sur lesquelles se voient 
peints les sept arts 1 qui conversent ensemble du bien et du mal. Ces 
pièces, centrales, sont entourées de lacs bordés de corail avec des pois- 
sons d’ivoire ciselé, d’ébène ou de verre miroitant. Les cordes de la tente 
sont de soie précieuse tissée, tressées plus serrées que fer ou autre métal ; 
aucune arme d’acier poitevin ne pourrait les trancher. Et cependant 
chacune est plus légère qu'une courroie de harnachement et il suffirait de 
deux chevaux pour transporter la tente et ses cordes. 


XV 

La tente est magnifique, il faut le dire. Mahomet Gomelin l’avait fabri- 
quée ; elle était bordée tout autour de merveilleuses topazes avec des 
incrustations, dans une résine odorante, de riches pierres au pouvoir 
magique, comme je vais vous l’expliquer : on ne peut ni envoûter, ni tuer 
par le poison ou des herbes vénéneuses quiconque l’aura vue pendant le 
jour. Mais nombre d’autres pierres précieuses faisaient flamboyer 


I . Voir ci-dessus, chant II, xxvi, n. I , p. 205. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT Vi 


285 


l’œuvre — des émeraudes, des grenats — et la rendait éblouissante. La 
toile de tente était d’une étoffe de soie unique au monde : on l’appelle 
sydor. Arachné l’avait tissée dans une île au milieu de la mer et c’est 
pourquoi Pallas la changea en araignée ; elle file couchée sur le dos et tire 
le fil de son ventre. Le piquet parfaitement résistant, c’est Corbadas qui 
l’avait fait fondre avec l’or le plus fin d’Arabie, purifié quatre fois. Per- 
sonne ne pourrait en faire le tour avec ses bras. Mahomet Gomelin y a 
fait graver sa loi. Il voulait à toute force être le vrai dieu pour imposer sa 
religion et se faire appeler « dieu » dans le monde entier. Mais Notre- 
Seigneur n’a voulu l’admettre ni le supporter. Un jeudi, Mahomet sortait 
d’une taverne, enivré d’un vin généreux ; il vit un tas de fumier devant 
lui, s’y coucha sans plus vouloir en bouger. C’est là que des porcs l’étran- 
glèrent, à ce qu’on m’a dit. Et c’est pourquoi les Juifs ne veulent pas 
manger de viande de porc. Saladin fit porter son corps à La Mecque 
auprès d’un Juif, personnage important expert en sorcellerie. On l’a 
enfermé et scellé dans une chasse ; il n’est plus sur terre ni dans le ciel, 
mais tourne dans l’air. C’est toujours à La Mecque que les païens vont 
l’adorer et que les Sarrasins le servent et le vénèrent. Ils croient le voir 
voler et l’entendre parler '. 


XVI 

La tente de Sultan de Perse était admirable. Le pommeau qui la domine 
était une escarboucle magnifique que l’on voyait resplendir à quinze 
lieues à la ronde 1 2 . On avait placé sur la tente l’image en pied d’Apollon, 
un bâton à la main, en train de menacer les Français ; et, à la base, au 
milieu de la tente sous un dais de soie, Mahomet, descendu de son piédes- 
tal d’or pur, est entouré de quatorze rois d’Afrique qui se précipitent pour 
l’embrasser. 

Le diable entra dans Mahomet, sous les yeux de Sultan de Perse avec 
tumulte et fracas ; tous les païens entendirent. 

« Venez, païens, approchez-vous de moi, disait Satan, je viens vous 
annoncer que je vais terrasser la religion chrétienne. Que Dieu reste là- 
haut dans le ciel ; la terre m’appartient, c’est moi qui la dirige, c’est moi 
qui la gouverne 3 . Malheur à l’homme auquel Dieu accorderait une récom- 
pense. Car c’est moi qui vous donne les vignes, les blés à moissonner, les 
herbes, les fleurs et les prairies à faucher. C’est moi que l’on doit adorer, 
servir et remercier. » 

Quand les païens l’entendent, ils se mettent à genoux et plus de qua- 


1 . Voir ci-dessous. Le Bâtard de Bouillon, laisse ci. 

2. Ce type de photophore païen est un lieu commun de l’épopée. 

3. Rappel du discours de Satan lors des tentations du Christ : Le iv, 6-7 ; cf. aussi Mt iv, 


8-9. 



286 


LITTERATURE ET CROISADE 


torze mille se prosternèrent devant lui, se disant entre eux : « Il faut avoir 
foi en un tel dieu, car il veut secourir son peuple. » 

En se redressant, ils firent une immense offrande ; quatre chevaux de 
bât n’auraient pas suffi pour porter les pièces d’or. Calife, leur pape, fit 
un sermon : « Que celui qui n’a qu’une femme en prenne deux, trois, 
quatre, cinq, pour exalter notre religion, car les Français sont venus nous 
arracher nos terres. Mais Sultan nous ordonne d’aller les massacrer. » 


XVII 

Calife, leur pape, se tenait à côté de Mahomet et disait aux Sarrasins : 

« Écoutez ma parole. Sultan commande, et nous aussi, nous le 
commandons : que chacun engendre des héritiers, car les Français sont 
venus dans ce pays ! Sultan donne l’ordre d’aller les massacrer. Nous res- 
taurerons notre terre dévastée. 

— Voilà des paroles raisonnables », dit l’Amulaine. 

Et les païens s’écrient : « Nous sommes tous d’accord ! » 

C’est alors que Corbadas entre sous la tente avec le sage Fucabel et le 
vieux Clarion. Ils se tordent les mains, déchirent leurs vêtements, mani- 
festent une immense douleur. Ils tombent à genoux aux pieds de Sultan. 
Corbadas lui baisa le pied. Canebaut, le frère de Rubion, le redresse ; 
c’était l’homme le plus savant de la religion païenne. Sultan s’adresse à 
Corbadas en ces termes : « Dites-moi : tout va bien ? » 

Corbadas resta muet de stupéfaction. 

« Seigneur, intervient Fucabel, il n’y a pas à vous le cacher. Nous 
avons perdu hier Comumaran son fils. Fes chrétiens le gardent prisonnier 
dans la tour de David. 

— N’en dites pas davantage, répond Sultan, demain nous le délivre- 
rons. Tous les Français seront conduits en captivité ; et nous donnerons 
leurs femmes en mariage aux Turcs. » 

Corbadas relève la tête quand il l’entend et dit à l’émir : « Si nous réus- 
sissions, le royaume de Charlemagne nous serait ouvert. » 

Sultan se met debout, lève la main et dit : 

« Seigneurs, je vous interdis de manger ni pain ni poisson, de boire ni 
vin, ni eau, ni liqueur, ni élixir, de vous asseoir ou de retourner chez vous 
avant d’avoir libéré Comumaran. 

— F’émir a imposé de bonnes interdictions aux disciples de Mahomet, 
disent les païens. Maintenant Philippe, Robert de Normandie, le duc de 
Bouillon, le comte Robert de Flandre que l’on surnomme « le Frison », 
tous peuvent être assurés de leur malheur, si nous les atteignons. Ils 
auront tous la tête coupée ; pas un seul ne sera libéré contre rançon ! » 

Ils font alors sonner mille trompes et mille cors de laiton. Des soldats 
à pied convoient vers Barbais les bêtes de somme chargées de vêtements, 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI 


287 


d’armes et de tous les équipements. Leur colonne, sans mentir, couvre 
bien sept lieues. Les chevaux et les mulets hennissent, les éléphants bar- 
rissent à longue haleine, les petits chiens jappent, les mâtins aboient, les 
éperviers et les gerfauts font un semblable vacarme. C’est Mahomet qui 
les guide, en compagnie de Calcatras, Néron, Danebur d’Averse et de 
l’émir Corbon. L’un est monté sur un serpent, un autre sur un lion, le 
troisième sur un géant, le quatrième sur un griffon. Canebaut, assis sur le 
fils d’un dragon, conduit l’éléphant que chevauchait Mahomet. Leurs 
prêtres chantaient ; Perses et Slaves courent aux armes. Le tapage qu’ils 
font porte à plus de dix lieues. 


XVIII 

Les armées de l’émir de Perse sont immenses ; le fracas des trompes 
sonnant toutes ensemble fait trembler montagnes et vallons de la terre ; 
le bruit porte jusqu’à dix lieues et demie. Sultan était assis sur un trône 
d’or ciselé, de l’atelier de Salatré. Au-dessus de sa tête était tendue une 
toile d’Aumarie pour le protéger de la chaleur torride du ciel. Il fallait 
douze Turcs pour la tenir comme il faut. Il chevauchait un mulet noir 
comme une pie, qui marchait si confortablement à l’amble qu’il ne res- 
sentait aucune secousse ; pas un de ses cheveux ne bougeait, son manteau 
ne flottait pas. Il avait revêtu une tunique vermeille ornée de fourrure 
zébrée. Un homme qui la porte ne souffrira plus jamais des oreilles, ne 
pourra être empoisonné par aucun philtre magique ni être tué ou blessé ; 
elle pourrait rester mille ans en terre sans pourrir ; cette tunique était 
garnie de pierres précieuses dont l’éclat fait resplendir la terre. A son cou, 
Sultan portait une topaze étincelante, qui protégeait de la cécité. Sa 
grande barbe, blanche comme flocon de neige, s’étalait sur sa poitrine 
jusqu’à sa ceinture ; sa chevelure était retenue par-dessus ses épaules 
grâce à quatre fils d’or avec des boutons de jaspe. Son couvre-chef valait 
toute la ville de Pavie. 

Il est escorté de plus de cinquante rois païens qui, l’épée au poing, 
empêchent qu’on l’approche à moins d’une lance et demie. 

Jusqu’à Tyr et Acre, à Damas, à Césarée et jusqu’à Tibériade, les 
peuples se mettent en marche, car Sultan venait avec l’armée d’Esclavo- 
nie. Plus de cent mille Turcs vont à sa rencontre, à longues chevauchées ; 
ils lui font de riches présents et chacun lui manifeste sa vénération et lui 
adresse des prières. Que Dieu, le fils de sainte Marie, ait souci des nôtres, 
car si les secours tardent, ils seront en mauvaise situation. 

Parlons maintenant des Turcs de Rames. Que Dieu les maudisse ! Ils 
viennent à Jérusalem pour se battre avec acharnement et lancent une 
attaque devant Saint-Étienne. Nos barons font une sortie brutale ; l’af- 
frontement sera violent. 



288 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XIX 

Les Turcs ont poussé leur cri de guerre devant Jérusalem. Nos barons 
sont sortis de toute la vitesse de leurs chevaux. Le roi Godefroy dit à 
Pierre : 

« Seigneur, je vous demande au nom de Dieu de garder la cité. 

— Je le ferai contre mon gré », répond Pierre. 

Le roi, bien armé, éperonne son cheval et se heurte, dans le val de Josa- 
phat, à Marbrin le fils de Sucaman, le puissant roi auquel Baudouin avait 
tranché le côté. Marbrin reconnut le roi dès qu’il l’aperçut. Il ne l’aurait 
pas affronté pour le poids d’un muid d’or. D’aussi loin qu’il le voit, il lui 
crie grâce et le roi le saisit par le chanfrein doré, mais ne lui fait aucune 
promesse pour sa vie ou sa mort ; il le confie à quatre chevaliers qui le 
ramènent dans Jérusalem. Quand ils voient cela, tous les Sarrasins pren- 
nent la fuite : pas un seul duel, pas une lance brandie ! Ils se précipitent 
de toute la force de leurs chevaux, franchissent collines et montagnes 
comme des fous, ne pensant qu’à se sauver. 

Le roi Godefroy fait rentrer ses hommes dans Jérusalem. Les Turcs se 
sont arrêtés sur une crête pour se regrouper et se rassembler. Ils se lamen- 
tent entre eux douloureusement : 

« Seigneurs, dit Alis, nous sommes ridiculisés. Nous avons perdu 
Marbrin, le fils aîné de Sucaman, et nous sommes aussi dans le malheur 
à cause du jeune Comumaran. Faites venir le Français et qu’il soit déca- 
pité ! 

— Par ma tête, nous n’en ferons rien, dit le farouche Malcoé, mais 
nous l’échangerons contre l’un des nôtres. » 


XX 

« Nous n’en ferons rien par ma tête, dit le farouche Malcoé, mais si 
on veut bien m’en croire, choisissons un messager pour l’envoyer dans 
Jérusalem. Nous demanderons une trêve au roi et à ses frères ; ensuite, 
s’il l’accepte, nous lui rendrons ce Français pourvu que nous ayons Cor- 
numaran ou Marbrin en échange. 

— Assistez-nous, saint Mahomet », crient les païens. 

Ils envoient, auprès du roi, Margot et Fausaron, ainsi que le roi Quarro- 
ble, le frère du Rouge-Lion, escortés de cent Slaves. Tenant des colombes 
et des rameaux d’olivier en signe de paix et d’amitié, ils vont jusqu’à la 
tente du roi Godefroy. 

« Seigneur, savez-vous ce que nous vous demandons ?, disent les mes- 
sagers. Restituez aux Turcs un de vos deux prisonniers ; et en échange ils 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI 


289 


vous rendront le leur qui s’appelle Raymond. Si vous refusez, demain 
nous le pendrons, à moins que nous ne lui coupions la tête. 

— Seigneurs, réfléchissons ensemble, dit le roi à ses conseillers. Pour 
un de ces païens nous pouvons retrouver le comte. 

— Ecoutez notre avis, dit Pierre l’Ermite. S’il plaît à Dieu, nous ne 
devons pas perdre le comte à cause d’un Turc ; nous ferons un échange 
homme pour homme, si c’est possible. Si Dieu nous faisait revenir le 
comte, nous lui en rendrions grâce. Seigneur roi, songez-y, au nom de 
Dieu ! » 

Le roi retourne auprès des messagers et leur dit : 

« Seigneurs, nous allons vous rendre Comumaran ou Marbrin, celui 
que vous voulez, à condition que nous recevions en échange notre compa- 
gnon ; nous vous accordons une trêve de trois jours. 

— Vous avez notre parole », répondent les messagers. 

Ils prennent congé du roi et s’en vont au galop. Le roi Godefroy convo- 
que alors ses compagnons, les uns portent des bliauts, d’autres des vête- 
ments d’étoffe brodée. Tous tiennent à la main une baguette ou un bâton ; 
ils ont une attitude farouche, un regard de lions. Le roi fait porter aux 
Ribauds des pourpoints rembourrés, puis ils revêtent des manteaux de 
riche tissu vermeil. 


XXI 

Ainsi habillés, les Ribauds ont belle allure. Ils n’avaient pas l’habitude 
de vêtements aussi luxueux. Le roi Godefroy, qui était homme de grand 
bon sens, les fait défiler — on en comptait sept mille et, cependant, ils 
n’étaient que sept cents — devant Comumaran et Marbrin, le fils de 
Sucaman, puis revenir ; ainsi sont-ils tous passés dix fois, changeant de 
vêtements à chaque passage. Ce fut en vérité une grande ruse. Comuma- 
ran avoue discrètement à Marbrin : 

« Il vient de passer un très grand nombre de chevaliers ; je croyais 
qu’ils n’en avaient pas la moitié. Ils assureront une solide défense contre 
les armées d’Orient. Ils me paraissent être au moins cent mille. Godefroy 
est d’une très grande puissance. Quelle joie ce serait, s’il croyait en Ter- 
vagant ! Je lui donnerais la fille de Sultan comme épouse. Les Francs ne 
pourraient plus opposer de résistance. Si seulement nous le contenions 
au-delà du pont d’ Argent, il n’en reviendrait jamais, il aurait fait tout ce 
que nous voulions ou il serait décapité. 

— Silence !, dit Marbrin. Parlez plus bas, car si les Français nous 
entendent, cela ira mal. Ils se vengeront cruellement de nous. » 

Le roi fait alors se dévêtir discrètement les Ribauds pour qu’ils remet- 
tent leurs pauvres équipements ; ils reviennent les massues à l’épaule et 
défilent deux par deux, avec fierté et en bon ordre devant les deux païens. 
Le roi Tafur et Pierre l’Ermite étaient également là, armés chacun d’un 



290 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


faussart à l’acier brillant. Les Ribauds regardaient les Turcs d’un air 
farouche, brandissaient leurs massues en grinçant des dents. Marbrin dit : 

« Il faut être fou pour les attendre ; on dirait des diables, tant ils sont 
horribles ! Ceux qu’ils attraperont seront livrés à de cruels tourments. Ce 
sont des démons, des gnomes ou des dragons. Ils se ressemblent tous, ils 
doivent être de la même famille. 

— Ce sont eux qui mangent nos gens 1 », ajoute Comumaran. 

Quand Marbrin l’entend, il est pris d’une si grande frayeur que son 
corps se couvre de sueur ; il aurait bien donné tout l’or de l’Orient pour 
être ailleurs. 


XXII 

Les deux païens avaient été terrorisés par les Ribauds. Marbrin a failli 
s’évanouir de peur. Comumaran appelle le roi Godefroy, le comte de 
Rohais et Eustache le sage. 

« Seigneurs, dit le païen, serons-nous en vérité échangés tous les deux 
contre Raymond ? Je vous supplie, au nom de votre Dieu, de nous dire ce 
que vous allez faire de nous, nous laisser la vie ou nous faire mourir ? » 
Le roi Godefroy répond : « Nous avons donné notre parole ; l’un de 
vous deux sera libéré, ainsi en avons-nous décidé. » 

Les messagers païens ont ramené Raymond et l’ont remis au roi Gode- 
froy, puis ils ont demandé Comumaran. Le roi le leur a remis, libre. 
Quand il l’eut libéré et rendu aux païens, Baudouin de Rohais lui a donné 
une franche accolade en le suppliant de croire en Jésus, le Roi de majesté, 
ainsi garderait-il sa terre et son fief en libre possession. « Il n’en est pas 
question, répond Comumaran. Je préférerais être décapité et écartelé, 
plutôt que d’abandonner et renier Mahomet. » 

Le comte Baudouin pleure de pitié quand il l’entend. 

Comumaran se lève et demande congé. La trêve doit durer trois jours. 
Il monte à cheval, quitte la ville, tandis que le roi Godefroy le recom- 
mande à Dieu. Mais Comumaran les défie en s’éloignant ; jamais, pense- 
t-il, il ne les aimera de sa vie, ils auraient grand tort d’avoir confiance ou 
foi en lui ; il haïra toujours les Francs et toute la chrétienté. 

Eperonnant son cheval, il chemine en compagnie des messagers. 

Le roi et tous les barons manifestent leur grande joie pour le comte 
Raymond qu’ils ont racheté. Ils lui ont fait prendre des bains, l’ont soigné 
avec des plantes jusqu’à ce qu’il ne ressente plus ses douleurs. Ils ont 
aussi rendu gloire et louange à Notre-Seigneur. Mais en même temps, ils 
restent effrayés par l’armée perse ; ce qui n’a rien d’étonnant, car jamais, 


1. Ce n’est pas la seule allusion à l’anthropophagie dans les chansons de croisade. Voir 
aussi ci-dessous, chant VII, xi et xxxvi. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI 


291 


dit-on en vérité, il n’y eut d’aussi grande armée. Toutes les nuits, ils éta- 
blissaient une garde armée à Jérusalem. 

Je vais cesser pour un court moment de parler d’eux ; j’y reviendrai 
bientôt. 

Comumaran a si bien chevauché qu’il a atteint les plaines de Rames où 
il a retrouvé les Turcs. Sans attendre davantage, il en reprend le comman- 
dement ; et tous chevauchent tant en éperonnant leurs montures qu’à dix 
lieues de là ils font leur jonction avec l’armée impériale. Les troupes de 
l’émir Sultan étaient si nombreuses qu’elles recouvraient toutes les colli- 
nes, les vallées et les hauteurs. Depuis que Dieu eut créé Adam avec de 
la glaise et Ève avec une côte de l’homme, on n’avait jamais vu une aussi 
grande armée, à ce qu’on dit. Il y avait au moins cent cinquante rois et 
émirs et les hommes se comptaient par trente fois cent mille. 


XXIII 

L’armée de Sultan s’était établie à dix lieues de Rames ; il est impossi- 
ble de dénombrer les tentes et les abris. Le camp s’étend sur sept lieues 
et demie ; tout le pays en est couvert et la terre brille des éclats des pom- 
meaux et des aigles. L’émir était assis, en grande pompe, sur un trône de 
l’atelier de Salatré, entouré de cent rois de religion païenne. Comumaran 
arrive au galop avec son escorte. Il met pied à terre, entre sous la tente, 
fend la foule et vient se prosterner aux pieds de Sultan. Il aurait baisé sa 
jambe et sa chausse, quand Canebaut aux cheveux blancs le relève. Cor- 
badas voit son fils, il en remercie Mahomet et dit au roi Sultan : « Grande 
est votre puissance ; le monde entier obéit à vos ordres ; personne au 
monde n’oserait s’opposer à vous. » 

À cause du retour de Comumaran, l’armée se laisse aller à sa joie, 
redouble d’allégresse et célèbre Mahomet. Après la joyeuse célébration 
de la fête, Comumaran parla d’une voix distincte : 

« Au nom de Mahomet, émir, il faut que je vous le dise : tous mes 
hommes sont tués, mon armée est anéantie. Il y a, dans Jérusalem, un 
nombre immense de chevaliers. Le jour de mon arrivée, j’ai lancé une 
attaque ; j’avais rassemblé du butin dans le val de Josaphat. Les chrétiens 
sont sortis en ordre de bataille ; ils combattent avec une terrible violence. 
Les lances étaient brisées, les boucliers fendus ; j’ai été tait prisonnier ; 
que dire de plus ? Le roi Sucaman a perdu tout le côté droit que Baudouin 
lui a tranché avec son épée aiguisée. Aucune arme ne résiste aux coups 
des Français. Leurs épées ont toutes une croix au pommeau. Quand le roi 
Godefroy tire la sienne et frappe un de nos chevaliers sur son casque bril- 
lant, il pourfend cheval et cavalier, comme un rien ; l’âme s’en va sans 
que le corps ait le temps de s’en apercevoir. Il garde Marbrin en captivité 
dans la grande tour antique. Nous avions capturé un de leurs comtes, le 



292 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


seigneur Raymond de Saint-Gilles ; c’est en échange de lui que j’ai été 
libéré, mais ils ont gardé Marbrin. S’il refuse la conversion, sa vie sera 
courte. » 

À ce discours, Sultan frémit. Il jure, par Mahomet qu’il adore et prie, 
que la ville sera assiégée le lendemain matin et détruite de fond en 
comble, si les chrétiens ne se rendent pas. 

Mais Comumaran intervient : 

« J’ai promis une trêve de trois jours, j’ai donné ma parole. Je préfére- 
rais la mort au parjure. Quand ce sera le jour, notre foi sera exaltée, les 
hommes de Godefroy seront écrasés par notre armée ; ils se rendront tous 
à nous, la cité sera prise. Nous les emmènerons en captivité dans le 
royaume de Perse pour les établir dans nos déserts que leurs descendants 
peupleront et mettront en valeur. Notre religion sera exaltée, la leur humi- 
liée. Notre domination s’étendra jusqu’à la terre de France et si quelqu’un 
s’oppose à votre puissance, il aura la tête coupée sur-le-champ. 

— Par Mahomet, c’est bien parlé », dit le roi de Nubie. 

Ils laissèrent là les discours ; la nuit était tombée ; les païens vont sous 
leurs tentes avec grand bruit. La musique des cors et des trompettes s’en- 
tendait jusqu’aux abords de Jérusalem. Puisse Dieu, le fils de sainte 
Marie, venir à l’aide de nos gens, car si les secours tardent, ils seront dans 
une situation catastrophique. 


XXIV 

Il y eut beaucoup de bruit pendant la nuit dans le camp. La terre était 
illuminée par l’embrasement des lampes allumées. On y voyait sur dix 
grandes lieues à la ronde. Le lendemain matin à l’aube, les païens replient 
les tentes, chargent les approvisionnements, préparent leurs armes et tout 
ce qu’il fallait. Sultan donne l’ordre aux troupes d’avancer en armes, sans 
faire halte, jusqu’aux plaines de Rames. Les Sarrasins s’équipent immé- 
diatement, au son retentissant de vingt mille cors, et prennent la direction 
de Jérusalem. Les soldats de Notre-Seigneur sont effrayés par les troupes 
perses qui s’avancent, déployées sur sept lieues. Sultan chevauche avec 
grande vigueur sur Maigremor à la tête étoilée, qu’aucun effort ne met en 
sueur. Il galope mieux dans les collines et les montagnes que d’autres ne 
le font dans une vallée et ses sabots sont plus durs que de l’acier ; il aurait 
bien couru trente lieues d’une seule traite avec une pleine charge de fer. 
Ce cheval était couvert d’une housse de pourpre décorée ; sa selle était en 
ivoire, ornée de topazes avec des incrustations d’émeraudes dans de la 
résine odorante qui reluisaient plus que des chandelles allumées. L’émir 
portait sa grande barbe étalée sur sa poitrine jusqu’à sa ceinture, blanche 
comme fleur des prés, et ses cheveux rejetés derrière ses épaules, tressés 
et décorés de boutons de jaspe. Il était couronné d’un cercle d’or de très 
grande valeur et avait revêtu sa grande tunique à fourrure ; que vous en 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII 293 

dire ? On n’en a jamais vu de semblable ; elle avait été fabriquée dans les 
défilés d’Abilant par la déesse Pallas et la fée Morgain. L’émir tenait une 
baguette carrée de l’or le plus fin d’Arabie, creusée à l’intérieur et tout 
omée de pierres précieuses ; quand le vent en atteignait les entailles et les 
trous, à chaque souffle l’on entendait des chants, des notes, des voix, des 
mélodies les plus variées. On jette, sous les pas de sa monture, de la 
menthe, du baume, des joncs et des roses colorées ; cent cinquante Turcs 
mécréants l’escortent, l’épée dégainée, qui, tous, lui versent tribut. 

Cette immense armée s’avance à travers collines et montagnes ; il 
fallait presque une journée pour la parcourir d’une extrémité à l’autre. Les 
cors, les trompes et les trompettes sonnent puissamment ; les monts en 
retentissent, les vallées en renvoient l’écho. Les rapides chevaux soulè- 
vent une telle poussière qu’on en voit le nuage depuis Jérusalem. Les 
soldats de Notre-Seigneur en sont effrayés. Ce n’est pas étonnant, car 
jamais l’on n’avait vu une armée aussi imposante. L’émir a juré par sa 
grande barbe qu’il ne reviendra jamais sur ses pas avant d’avoir dévasté 
la France, capturé et enchaîné tous les chrétiens. Tous ceux qui refuseront 
de croire en Mahomet auront la tête coupée ! 

Mais, s’il plaît à Dieu, sa barbe sera victime d’un parjure, si Dieu 
protège les princes de Terre sainte qui ont fait demi-tour vers Jérusalem. 
Ils ont repassé l’eau du Jourdain. L’armée de Sultan sera tout entière mise 
en déroute, les païens vaincus et anéantis. 


CHANT VII 


Vous allez entendre une magnifique chanson, comme jamais jongleur 
n’en a raconté de plus belle. Elle est véridique car elle se trouve dans la 
Bible 1 . 


I 

L’émir chevauche avec son immense armée. L’avant-garde est assurée 
par cent cinquante mille hommes sous la conduite des dieux Mahomet et 
Tervagant ; elle convoie le riche trésor de l’émir Sultan. 

Calife convoque Canebaut et Morgan, le vieil Amulaine, son frère 
l’Amustan, Hector le fils d’Aresne, le roi Glorian, Calcatras le seigneur 
des monts de Baucidant, le vieil Aérofle, oncle de Comumaran, le roi 
des Cananéens et son frère Rubant, Comuble de Monnoble et son frère 
Ataignant, Miradas de Cordes et l’émir Lucifer qui se faisait accompa- 


1 . L’auteur se donne ainsi une caution historique et morale sans réplique. 



294 LITTÉRATURE ET CROISADE 

gner de Lunor de Moriant, Butor et Danemont, du puissant Marjari, de 
Galafre, Estele, Corbon, Soupirant, Fabur et Malcoé, le frère de Soliman. 
Il fait venir aussi avec eux le farouche Comumaran. 

« Seigneur, écoutez mes ordres, dit Calife. Faites exposer vos reliquai- 
res, ainsi que les riches écrins d’or d’Arabie et tous les vases de grande 
valeur. Que dix mille païens les portent vers Jérusalem. Et vous, avec cent 
mille Turcs, vous les suivrez. Fes Français, devant tout cet or, sortiront 
de la ville, par cupidité, pour s’en emparer. Vous, vous les attaquerez et 
leur couperez aussitôt la tête. 

— Par Mahomet, c’est une proposition très habile ; le pape Calife est 
d’excellent conseil. » 

Fes Sarrasins vont alors aussitôt ouvrir les coffres, en retirent tous les 
trésors et les étoffes précieuses, les grands reliquaires en or d’Arabie, 
pour les porter en grande procession dans leurs bras en chantant, tandis 
que les Achoparts les accompagnaient en dansant. Fes perfides mécréants 
font cela par ruse. Fe détachement militaire qui suivait était composé 
d’abord de soixante mille archers, puis de cent mille hommes choisis pour 
leur force, tous montés sur des chevaux rapides, bien équipés de cottes de 
mailles, de heaumes et d’épées affilées, de javelots pointus, de longs 
pieux, de lourdes massues ; ils restent à distance du trésor de l’émir. C’est 
Comumaran leur gonfalonier, monté sur Plantamor son cheval rapide. Fe 
Turc chevauche avec une telle vigueur qu’il fait plier les étriers sous lui. 
Il brandit orgueilleusement son épée, tout en proférant des menaces à 
l’encontre du roi Godefroy et de Baudouin. Que Dieu vienne à leur aide 
par sa sainte volonté ! Si en effet le roi et ses hommes sortent de la ville, 
ils seront tués ou faits prisonniers ; rien ne pourra les protéger. Malheur 
à qui convoite les richesses qu’il voit 1 ! 


II 

F’émir et ses puissants barons chevauchent, tous d’une seule traite, 
depuis les plaines de Rames pour exposer le trésor aux yeux des chrétiens 
devant Jérusalem, près de la porte où saint Étienne fut lapidé pour 
l’amour de Dieu. Feurs prêtres disaient : « Prenez-vous par la main pour 
danser ! » 

Fe roi Godefroy est monté sur les murs avec l’excellent Baudouin de 
Rohais, le roi Tafur et Pierre l’Ermite. Il y avait aussi beaucoup de cheva- 
liers et de Ribauds. Fe roi s’appuie à la muraille et leur dit : 

« Écoutez-moi, seigneurs ! Qu’aucun de vous n’ait l’audace de sortir 
de la cité, à cause de ce que vous voyez. C’est une ruse des Turcs que 
d’exposer de la sorte leur or. Ils attendent, tout près, en embuscade, que 


1. Voir aussi ci-dessous, xv. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII 


295 


nous allions dans les prés pour nous emparer de leur trésor. Toutefois, si 
Jésus de gloire nous aime tant, qu’il nous permette de le conquérir, il 
serait partagé équitablement entre vous tous. 

— À vos ordres, seigneur, répondent les Français. Nous vous obéirons 
quoi qu’il arrive. » 

Après les avoir ainsi rassurés et exhortés, le roi est remonté tout seul 
dans la tour de David. Voyant le pays tout couvert d’hommes en armes, 
il adresse une prière à Dieu : 

« Seigneur Dieu, Père, ayez pitié de vos simples fidèles qui sont restés 
ici pour Vous, pour garder la ville où votre corps a été transpercé et le 
Saint-Sépulcre où Vous avez reposé. Seigneur Dieu, si telle est votre 
volonté, n’acceptez jamais qu’on y serve et vénère le diable. Mais si votre 
volonté est de supporter que votre ville soit reprise par les infidèles et que 
votre peuple soit tué et massacré, alors, je vous prie, cher Seigneur, 
exaucez-moi ! Que je sois immédiatement décapité, car je préfère la mort 
à la captivité. 

« Ah ! barons de France ! Où êtes-vous allés ? Vous m’avez laissé seul 
sur cette terre sainte, totalement isolé au milieu de démons ! Vous m’avez 
abandonné, vous ne me reverrez jamais plus. Si le Sépulcre est pris et 
profané, toute la sainte chrétienté en sera humiliée ! » 

Le roi se mit alors à pleurer, en se tirant les cheveux. Aucun homme 
au monde, témoin de sa douleur, n’aurait résisté à la compassion. 


III 

Après cette lamentation, Godefroy s’adressa encore longuement à 
Dieu. Puis, voyant la terre couverte de païens, il ceint son épée, la tire du 
fourreau et la serre dans son poing : « Bonne épée, lui dit-il, je vous plon- 
gerai aujourd’hui encore dans le sang des Sarrasins que je tuerai. Avant 
de mourir, je me battrai si bien contre eux que mon âme en sera sanctifiée, 
s’il plaît à Dieu et à sa mère. » 


IV 

Quand le roi Godefroy eut achevé sa prière et l’adresse a son épée, il 
la remet au fourreau, puis fait le signe de la croix et descend les escaliers 
de la tour pour rejoindre ses hommes qui lui demandent avec inquiétude : 

« Qu’ailons-nous faire, seigneur ? Si vous l’ordonnez, nous irons saisir 
ce trésor. 

— Seigneurs, nous n’en ferons rien. Personne ne sortira. Restons à 
l’intérieur. Ces traîtres de Sarrasins veulent nous tendre un piège. Si nous 
sortons de la ville, nous ne pourrons plus jamais y rentrer. Observons-les 



296 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


calmement. S’ils nous attaquent, défendons-nous bien ici, dans la ville, 
pour le meilleur et pour le pire. » 

Le roi Tafur l’entend, il en fronce les moustaches et, de colère, jure par 
saint Lazare qu’il rompt tout lien vassalique avec Godefroy s’il ne le 
laisse pas tenter une sortie. Il la fera de toute façon, avec ou sans autorisa- 
tion, quitte à partir furtivement comme un voleur. 

« Qu’est-ce ? Diable ! dit-il. Sommes-nous prisonniers ? Ils nous 
offrent leur trésor et nous n’osons pas le prendre ! Si l’on veut m’en 
croire, nous l’aurons. Nous savons bien que nous mourrons tous ; alors 
conquérons ce trésor pour Jésus, afin de ne pas encourir de reproche 
devant Dieu. Faisons une sortie, par saint Lazare. Que nous mourions ou 
survivions, il n’y a pas d’autre solution ! Si j’ai un cheval qui m’emporte 
au galop, j’irai tuer Sultan à l’intérieur de sa tente. Si je meurs, qu’im- 
porte, puisque j’aurai fait ce que je voulais ! 

— Nous vous suivrons tous, sans hésitation et sans peur de la mort, 
s’écrient les Ribauds. 

— Réfléchissez, dit Godefroy. Je préférerais être mort plutôt que de 
vous perdre. Mais la trêve n’est pas achevée ; ce serait trahison. » 

Tandis qu’ils tenaient cette discussion houleuse, voici que Comumaran 
se précipite au galop avec cent mille Turcs et Slaves, jusqu’auprès de nos 
hommes. Il crie : 

« Nous rompons la trêve ; vous serez tous tués ou faits prisonniers, si 
vous n’adorez pas Mahomet. Je vous emmènerai en captivité et Sultan 
fera pendre votre ermite Pierre. Aucun de vous ne sera libéré contre 
rançon ! 

— À la grâce de Dieu », dit le roi Godefroy, puis il crie : 

« Aux armes, barons ! Mais je vous demande, au nom de Dieu, de ne 
pas les poursuivre trop loin. » 

Alors Raymond de Saint-Gilles sonna du grand cor. 


V 

Dès qu’ils entendent le son du grand cor, tous les hommes de Notre- 
Seigneur se précipitent sur leurs armes et Pierre l’Ermite dit à Godefroy : 
« Moi aussi, seigneur, par amour pour vous, je vais prendre mes armes. » 
Il endosse immédiatement son haubert, Godefroy lui lace son heaume, 
mais il ne prend pas de chausses de fer. Il porte au côté gauche une épée 
d’acier et monte sur le cheval qu’on lui avance ; le comte Baudouin lui 
tend son bouclier et son frère Eustache lui donne une lance. Mais Pierre 
la trouve trop légère et la jette à terre. Il se saisit d’une grande perche dont 
il aiguise la pointe et jure par la mort de Dieu qu’il n’en portera pas d’au- 
tre ! En armes, Pierre a fière allure ; il assure son assiette à cheval avec 
une telle fougue qu’il rompt ses étriers et arrache sa selle. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII 


297 


« Dieu ! quel cavalier ! dit le roi Tafur. Cela fait plus de cinq ans qu’il 
n’est monté à cheval, un haubert sur le dos, pour attaquer à la lance ; il ne 
saura plus se servir de ses armes. » 

Mais Pierre a juré qu’il le fera et que s’il atteint les païens, il en désar- 
çonnera tant qu’il fera l’admiration du puissant Sultan. Il lui faut d’abord 
remettre pied à terre pour resangler son cheval. Le roi Godefroy l’aide 
discrètement. Une fois à nouveau en selle, Pierre dit : « On verra bien qui 
sera le meilleur dans cette bataille. Quel déshonneur pour celui qui ne 
tiendra pas devant les païens ! » 

Pierre affirme bien qu’il s’en moquera à son retour, et que, lui, il fera 
ses preuves : si son cheval ne bronche pas, il s’emparera de Comumaran. 
Mais, sans le secours de Dieu, il ne reviendra jamais ! 


VI 

Le roi sort de Jérusalem avec ses troupes. De toute la vitesse de leurs 
chevaux, lancés à fond de train, ils se jettent sur les Turcs, sans faire de 
quartier. Le vacarme des païens, le choc des lances et des épées pouvaient 
s’entendre à deux lieues. 

Pierre l’Ermite, à la barbe blanche, excite des éperons son bon destrier. 
Il prend son bouclier par les courroies, brandit son épieu. Ce va être une 
catastrophe ! Dans son attaque, il n’a pas su le relever, mais il l’a placé 
de travers entre son arçon et lui. Son cheval l’entraîne avec une vigueur 
extrême vers le trésor. Que Dieu, le fils de sainte Marie, l’ait sous sa 
garde, car des païens vont à sa rencontre — que Dieu les maudisse ! Au 
plus fort de la bousculade, sa perche se brise et les odieux ennemis lui ont 
tué son destrier. Quand il voit son épieu en morceaux et son cheval mort, 
il n’a guère envie de rire. Il tire aussitôt son épée, laisse tomber à terre 
son bouclier pour frapper à deux mains de grands coups. Il se défend 
farouchement, mais il ne recevra pas d’aide, car il est éloigné de nos 
soldats à plus d’une longue portée d’arc. Il se retrouve environné de 
païens. 


VII 

On comprend l’affliction de Pierre quand il se voit encerclé par ces 
suppôts de Satan. Il frappe de grands coups, en tenant son épée à deux 
mains ; il parvient à s’appuyer à un rocher pour se défendre par-devant, 
sans avoir à craindre d’attaque dans le dos. Il fallait le voir mutiler les 
Sarrasins, les abattre morts et les renverser les uns sur les autres ; aucun 
chevalier n’aurait mieux fait. Les païens, plus de deux mille, continuaient 
de l’attaquer, mais aucun n’osait l’approcher. Devant un tel massacre des 



298 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


leurs, les maudits traîtres ont reculé, terrorisés par le courage farouche de 
Pierre qui les regardait comme s’il voulait les dévorer. 

Nous allons maintenant parler de nos soldats — que Dieu vienne au 
secours de Pierre ! — qui se trouvent dans la grande et redoutable bataille. 
Le fracas des épées, les cris, le tumulte font trembler la terre sous leurs 
pieds. On pouvait voir le roi Godefroy en pleine action avec ses frères et 
les autres guerriers au milieu des rangs ennemis. Ils manient l’épée en 
vrais chevaliers, obligeant les Turcs à abandonner le terrain sur une portée 
d’arc, et continuant de les pourchasser sans se laisser arrêter par la pré- 
sence du trésor. 

Quand les Sarrasins se rendent compte qu’ils ne veulent pas y toucher, 
ils poussent leurs cris de ralliement ; les archers se mettent en position et 
criblent les nôtres de flèches et de javelots. Les mailles de leurs hauberts, 
si fines soient-elles, ne peuvent pas les protéger de blessures sanglantes 
dans les flancs. Dans cette contre-attaque, les païens nous ont tué Gautier, 
Godescal, Simon, Roger d’Étampes, Acart de Montmartre, Rohartde Poi- 
tiers, Gui d’Aubefort et son frère Rainier, créant un grand désarroi dans 
l’armée. Le roi pense devenir fou de colère et de fureur devant l’impor- 
tance des pertes humaines parmi les siens, il crie : « Jérusalem ! Cheva- 
liers, à l’attaque ! Que chacun pense à bien défendre sa vie. » 

Alors le vacarme et les cris redoublent. Le roi pourfend depuis le 
heaume jusqu’à la ceinture tous ceux qu’il atteint de son épée. Ses frères 
et tous les autres se battent avec acharnement ; leurs épées sont trempées 
de sang et de cervelle. 


VIII 

Le combat était gigantesque, la bataille furieuse. Voici qu’arrive le roi 
Tafur avec ses pauvres fantassins. Chacun tient un poignard ou une hache 
bien tranchante. Tous ces Ribauds coupent sans ménagement les têtes, 
arrachent les entrailles. Les archers turcs ont beau tirer plus vite que le 
vent ne chasse la paille, le roi Tafur continue de toutes ses forces à les 
décimer avec sa faux affilée. Tous ceux qu’il atteint n’ont plus le loisir 
de s’en aller ; aussi les Turcs le fuient-ils comme les brebis le loup. Per- 
sonne n’ose plus l’affronter et le meilleur d’entre eux ne l’aurait pas 
attendu pour un empire. 

Comumaran dit à l’émir de l’Escaille : « Par Mahomet, notre dieu, rien 
ne va plus pour nous, car sont arrivés je ne sais quels massacreurs, vérita- 
bles diables sortis de l’enfer pour tuer nos gens. Un vrai carnage ! » 

L’émir baisse la tête et, terrorisé, répond avec brutalité : « Par 
Mahomet, en vérité, nous finirons par être tous anéantis. Nous avons eu 
bien tort de nous lancer dans cette aventure. » 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII 


299 


IX 

Quand Comumaran voit arriver les Ribauds, il crie « Damas ! », tout en 
brandissant l’épée et en éperonnant Plantamor, son rapide destrier. Douze 
mille infidèles le suivent au galop pour attaquer les Ribauds et tirent, avec 
leurs arcs turcs, une pluie de flèches, meurtrière pour leurs adversaires 
qui ne portaient pas d’armures. Les Ribauds allaient être tués et massa- 
crés, quand le comte Baudouin arrive à la rescousse, frappant sans relâche 
à coups d’épée et coupant quantité de poings, de pieds, de membres. Le 
champ de bataille était couvert de morts et de blessés. 

Le roi Godefroy, l’épée tranchante à la main, pique Chapalu de ses 
éperons d’or, il affronte Comumaran et, d’un grand coup, arrache les 
décorations et les pierres précieuses de son heaume d’or martelé ; mais le 
coup dévie et descend brutalement sur le côté gauche contre l’écu, 
coupant de part en part tout ce qu’il atteint. S’il l’avait mieux asséné, il 
l’aurait tout entier pourfendu. Quand Comumaran reconnaît Godefroy, 
rien ne lui aurait fait attendre le coup suivant ; il fuit au grand galop. Le 
roi Godefroy va alors frapper Malagu, fils d’Agolant et neveu de l’émir 
Hu ; il le coupe en deux par le travers du corps ; son bon destrier en 
emporte une moitié, sans s’arrêter, jusqu’au camp de Sultan. Ce coup 
sème la panique chez les Sarrasins qui prennent la Alite. On ne les reverra 
plus au combat ; il n’y aura plus à les attaquer, ni à les poursuivre. Le roi 
fait demi-tour car il a gagné la bataille ; mais personne n’a touché au 
trésor. « Hélas, nous avons fait une grande perte, dit le roi. Je ne retrouve- 
rai jamais le bonheur, maintenant que Pierre a disparu. » 


X 

On menait grand deuil dans Jérusalem, et beaucoup s’évanouirent à 
cause de la disparition de Pierre l’Ermite. Le roi Tafur se lamentait, exha- 
lant sa peine et sa tristesse. Mais le roi Godefroy les réconforte : 

« Ecoutez-moi, seigneurs, au nom de Dieu ! Il est bienheureux s’il est 
mort pour Dieu ! Je veux vous dire autre chose. Ayez confiance en ma 
parole : tant que je vivrai, la cité ne sera pas prise. Je préférerais être 
démembré, plutôt que d’y voir le diable servi et adoré. Ayez confiance. 
Dieu est avec nous ! Si sa volonté est de nous venir en aide, il ne faut pas 
avoir peur. » 

Ce discours les rassure et les réconforte. Le roi Godefroy demande 
ensuite à son frère Eustache : 

« Faites chauffer de l’eau. Je ne peux pas lâcher mon épée, tant mon 
poing est enflé 


1 . Voir aussi ci-dessous, xx. 



300 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


— À vos ordres », répond Eustache. 

Le roi avait le bras et la main tellement meurtris que l’on eut beaucoup 
de mal à lui retirer son épée du poing. Il donne l’ordre à Anthiaume de 
monter la garde de la ville avec sept mille hommes d’armes. 

Je vais maintenant cesser de parler de nos troupes que Dieu aime, et 
revenir à Pierre qui, adossé à un rocher, était assailli par une foule de 
Turcs et de Perses qui tiraient sur lui une pluie de flèches avec leurs arcs 
turcs. Mais Jésus le préserva des blessures. Comumaran arrive au galop 
en lui criant : 

« Vieillard, c’est la fin ! Je vais vous frapper avec ma faux tranchante, 
si vous ne vous rendez pas. Rendez-vous ou mourez ! Je vais vous livrer 
à Sultan. 

— Vous n’en ferez rien, s’il plaît à Dieu, rétorque Pierre l'Ermite. 
Avant de m’avoir pris, vous le paierez cher. Vous seriez bien audacieux 
de m’attendre ! » 

Il s’avance, prêt à frapper. Comumaran se précipite comme un fou. Le 
baron recule en esquivant, il n’est pas touché. Mais Comumaran lui lance 
sa faux tranchante, qui l’atteint au flanc. Pierre tombe à terre. Comuma- 
ran crie : « Tenez-moi ce vieillard ! » 

Les Sarrasins le saisissent de tous côtés, lui lient les poings, lui bandent 
les yeux, le tirent et le secouent en tous sens, puis le chargent sur un 
cheval pour le conduire au camp. On le met en présence de Sultan dans 
sa grande tente. 

L’émir ordonne qu’on le désarme et qu’on lui enlève son heaume. 
L’Ermite était grand, fort, musclé. Il avait une barbe longue et épaisse, de 
larges moustaches, les cheveux ébouriffés et emmêlés, car cela faisait 
bien deux ans qu’il ne les avait pas lavés et qu’il n’avait pas refait sa raie. 
Son visage était sale et ensanglanté ; avec ses deux yeux bien écartés de 
part et d’autre d’un grand nez, il avait l’air plus farouche qu’un ours 
déchaîné ; il serre les dents, relève les moustaches, lance un regard vif 
aux rois et aux émirs, retrousse ses manches, bande ses muscles quatre 
fois. Il se serait jeté sur l’émir si on ne l’en avait empêché. Canebaut lui 
crie : « Tenez-vous tranquille ! Au moindre mouvement, on vous coupe 
la tête ! » 

Sultan lui demande : 

« D’où venez-vous ? Quel est votre lignage, qui sont vos parents ? 
Dites-moi qui vous êtes, sans rien me cacher. 

— Seigneur, vous allez tout savoir », répond l’Ermite. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII 


301 


XI 


L’émir Sultan s’adresse à Pierre : 

« Dites-moi quel est votre nom. 

— Je vous répondrai volontiers ; je m’appelle Pierre ici aussi bien 
qu’outre-mer ; je suis né à Amiens où j’ai toujours ma demeure. » 

Avant d’avoir fini de répondre, Pierre s’évanouissait dans la tente. 
L’émir appelle aussitôt Lucion, le médecin le plus compétent qui soit. 
« Vite, un remède, dit Sultan, guérissez-moi ce Français immédiate- 
ment. » 

Le médecin ouvre son coffre, en extrait de la marrube, une herbe sacrée 
découverte par Salomon, qui avait fait sortir les Sept Sages de prison. Dès 
que Pierre en eut avalé, la large blessure par laquelle sortait son poumon 
fut guérie. Il se retrouvait plus vigoureux et agile qu’épervier ou faucon. 
Sultan le fait asseoir sur un banc d’ivoire aux pieds d’or à côté de Rubion 
et il fait placer Tahon de l’autre côté. Corsuble et le seigneur Mabon se 
tenaient à droite ; l’émir, le seigneur Néron étaient également à leurs 
places et le puissant Amulaine sur un siège façonné en or fin selon la 
tradition de Salomon. Tous les autres étaient assis alentour. Le sol, 
parfumé de baume, avait été, par les soins de Selon, couvert de jonc, de 
menthe, de fleurs d’églantine fraîches ; trente cierges brûlent devant 
Mahomet. Ce sont donc cent cinquante rois perses et slaves assis sous la 
tente qui dévisagent Pierre et observent son allure, sa stature, son visage, 
sa manière d’être, en se disant entre eux : « Ce maudit semble bien être 
de ceux qui ont mangé les nôtres en grillades '. Il a les dents plus acérées 
qu’alêne ou poinçon. Regardez comme il grince des dents et fronce ses 
moustaches. On dirait un démon avec un regard de dragon. S’il était seul 
sous cette tente, il aurait plus vite dégluti un Turc qu’un loup n’avalerait 
un quartier de mouton ! » Les Sarrasins étaient tout effrayés par Pierre 
qu’ils ne cessaient de dévisager. 


XII 

Quand Pierre l’Ermite entend les païens grommeler, il redoute qu’ils 
ne veuillent le tuer. Aussi retrousse-t-il ses manches et va-t-il empoigner 
un Turc qu’il envoie mort aux pieds de Sultan d’un violent coup de poing 
à la mâchoire. Païens, Sarrasins, Slaves bondissent sur lui avec l’intention 
de le mettre en pièces de leurs épées d’acier. Mais l’émir Sultan s’écrie : 
« Maudit celui qui osera le toucher ! » 


1. Allusion à un épisode antérieur raconté dans la chanson des Chétifs. Voir aussi ci- 
dessus, chant VI, xxi. 



302 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Puis, il s’adresse à Pierre, en français, pour lui demander de servir et 
adorer Mahomet, d’abandonner la religion chrétienne et d’abjurer : 
« Pierre, si tu acceptes, je te donnerai Damas et tu m’accompagneras dans 
la conquête de la France. C’est toi qui auras le commandement de mon 
immense armée. Dès la belle saison, nous passerons outre-mer pour 
anéantir la chrétienté et je recevrai la couronne impériale à Aix-la-Cha- 
pelle. » 

Pierre l’écoute et lui répond en hochant la tête : « J’accepte. Vite, 
faites-moi apporter Mahomet. » 

L’émir commande qu’on le lui fasse amener, pour voir s’il consentira 
à faire amende honorable devant lui. « Oui, dit Pierre, s’il veut bien m’en- 
tendre, avant qu’il ne me laisse, je pense le faire pleurer. » 


XIII 

On fait apporter Mahomet dans la tente de l’émir, qui s’éclaire de tout 
l’or, de toutes les pierres de cristal dont brille l’idole. Plus de mille cierges 
scintillent devant lui. Pierre se prosterne tout en pensant à autre chose. 
Puis on apporte un grand taureau de métal, dans lequel entre à grand 
fracas un Sarrasin. Pierre se prosterne et reste incliné. Mais en son for 
intérieur, il s’adresse à Dieu, notre Père spirituel, pour qu’il le délivre de 
cette race criminelle. Sultan lui fait offrir un cor d’ivoire, un sceptre d’or 
fin incrusté de corail et une coupe précieuse en émail. Les Sarrasins, tout 
joyeux, organisent une grande fête et de grandes réjouissances, offrant 
des pièces d’or et de précieux tissus de soie. Ils font introniser Pierre par 
le roi Mariagaut, le font reculer jusqu’au piédestal et le font heurter le 
taureau sous le menton. Sultan et Corbadas ne cachent pas leur joie. 


XIV 

Quand Pierre l’Ermite eut adoré Mahomet et que les Turcs l’eurent 
intronisé dans leur religion, le roi lui a accordé sa confiance et l’a fait 
asseoir sur un trône à côté de lui. Il l’a interrogé sur les conquérants de 
Jérusalem, sur Godefroy qu’ils ont couronné roi ; frappe-t-il de l’épée 
aussi bien qu’on le lui a dit ? 

« Oui, en vérité, répond Pierre, rien ne résiste à la force de ses coups ; 
et il est si hardi qu’il ne craint ni roi, ni émir ; et sa vaillance est plus 
grande que je ne saurais dire. » 

On fait alors venir Sucaman qui n’avait plus ni bras ni côté droit ; puis 
est apporté le corps du cheval qu’il montait et que le roi Godefroy avait 
pourfendu. Sa selle et ses arçons sont rouges de sang. Sucaman, devant le 
roi, crie pitié. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII 


303 


« Dis-moi, qui t’a mis dans cet état ? interroge l’émir. 

— Par Mahomet, seigneur, Baudouin de Rohais, un Français infidèle 
qui a épousé la fille du Vieux de la Montagne ; il est le frère du roi Gode- 
froy qui nous fait tant de mal, qui détruit notre religion et déshonore 
Mahomet. Regardez les blessures qu’il m’a faites, et ce cheval coupé en 
deux : ce fut pour lui un jeu d’enfant. Ils ont emmené mon fils en captivi- 
té ; il est maintenant prisonnier, enchaîné dans la tour de David. Mais par 
la fidélité que je vous dois, si vous ne me rendez pas justice, vous me 
verrez mourir. » 

Sultan est affligé de ce qu’il entend et il jure par Mahomet Gomelin 
que, s’ils ne lui rendent pas la cité le lendemain, rien ne les protégera de 
la mort ; il les fera dépecer et brûler sur un bûcher. Tout l’or du monde 
serait insuffisant à les racheter. Sultan convoque un interprète pour l’en- 
voyer, sur le conseil de Pierre, à Jérusalem mander à Godefrov de se pré- 
senter devant lui, sans le moindre délai : « Il aura la tête coupée selon le 
droit païen, s’il n’abjure pas et ne renie son Dieu. Si, en revanche, il 
accepte de croire en Mahomet, alors je l’aimerai, j’en ferai mon héritier, 
il aura mon royaume. En tout état de cause, il ne recevra aucun secours 
de la chrétienté, car les chevaliers ont repassé la mer depuis plus de deux 
mois. S’il refuse, il peut en être sûr, son corps sera jeté aux ours et aux 
lions. » 


XV 

Quand l’émir Sultan eut exposé la teneur de son message, les Turcs les 
plus avisés lui ont conseillé de faire approcher son bon destrier, avec une 
couverture en soie de Carthage, avec sa selle d’or massif décorée d’oi- 
seaux et de poissons en émail ; c’est une selle de facture remarquable ; 
personne, si grand voyageur soit-il, n’en a jamais vu nulle part de sem- 
blable. 

« Émir, dit Calife, envoyez aussi votre bouclier ; l’escarboucle qui le 
surmonte est de grande valeur. Les Français sont très cupides ; dès qu’ils 
regarderont de ce côté avec convoitise, vous pouvez être sûr qu’ils oublie- 
ront tout sens moral. Et s’ils se lancent dans le combat, ce sera pour eux 
un désastre. L’avare ne trouve souvent que sa honte '. 

— Par Mahomet, voilà un conseil avisé », dit Sultan. 

Il donne ordre aussitôt qu’on fasse venir son bon destrier que le roi 
Marin va équiper. 


1. Voir aussi ci-dessus, i. 


304 


LITTERATURE ET CROISADE 


XVI 

L’émir fait somptueusement harnacher son destrier. Les freins et la 
selle sont en or pur ; les étriers sont tenus par des chaînes d’or, constellées 
d’émeraudes et de topazes. Le harnais était magnifique, personne, en 
France, n’aurait été assez riche pour l’acquérir ; et il protège du venin. Le 
cheval était plus blanc que la neige et sa tête plus rouge que de la braise ; 
il était revêtu d’une couverture vermeille décorée en échiquier et ajourée 
finement pour que le blanc du poil soit mis en valeur par le rouge. Les 
brides de sa tête valent le domaine de Poitiers. 

Sultan l’envoie à Jérusalem pourtenter le roi, comme monture du mes- 
sager qui doit persuader Godefroy qu’il sera jeté en pâture aux lions et 
que ses deux frères seront tués et dépecés s’ils ne veulent pas abjurer et 
abandonner leur Dieu. Quant aux autres prisonniers, ils seront étroitement 
attachés pour servir de cible aux archers. 

Le messager s’en va sur-le-champ, un rameau d’olivier à la main, sans 
cesser d’éperonner le cheval farouche jusqu’à Jérusalem. Le roi, qui était 
sur le mur, le voit bien arriver ; il dit à ses barons : 

« Voici un messager qui vient nous dire je ne sais quoi. Le cheval qu’il 
conduit vaut tout l’or de Montpellier. Ecoutez mes instructions : n’accep- 
tez pas un sou de lui : malheur à qui osera l’approcher, car il est clair 
qu’on l’envoie nous espionner. 

— À vos ordres », répondent-ils. 

Le messager arrive devant la porte et appelle. Godefroy le fait entrer et 
escorter jusqu’à un grand palais qui se trouvait devant le Temple saint. 
On attache le cheval à un anneau ; le roi Godefroy fait venir son interprète 
et commande à ses hommes de se tenir prêts. 


XVII 

Devant le Temple saint, il y avait un magnifique palais ; c’est à l’inté- 
rieur qu’on conduit le messager. L’interprète du roi parle à l’infidèle en 
sarrasinois et le païen délivre le message de Sultan. 11 dit d’une voix forte 
devant tout le peuple : 

« Que le roi Godefroy se rende au puissant Sultan, qu’il croie en 
Mahomet, Jupin et Tervagant ; sinon, il peut en être sûr, il sera jeté en 
pâture aux lions ; ses frères seront tués et dépecés ; quant aux autres che- 
valiers, étroitement liés, ils serviront de cible aux archers. Vous ne devez 
espérer aucun renfort de l’armée de France ; mais si vous voulez vous 
soumettre à sa religion. Sultan fera de vous son héritier et vous régnerez 
sur l’Orient. 

- Ne plaise à Dieu tout-puissant que, de ma vie, je me rende à lui. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII 


305 


répond Godefroy, et je n’ai aucune envie de livrer Jérusalem, tant que je 
pourrai me battre à l’épée. Je préfère avoir la tête coupée plutôt que de 
devenir objet de vantardise pour les païens. » 

Puis il dit à l’interprète : 

« Traduisez-lui mes exigences : les païens doivent se rendre aux Fran- 
çais et leur payer tribut ; en outre, je lui fais dire — qu’il le retienne 
bien ! — que, si Dieu que je prends à témoin me protège, j’irai conquérir 
le royaume de Perse, je ne laisserai pas de ville, de forteresse ou de 
maison debout ; je ferai tout raser, jusqu’à La Mecque '. Les cierges qui 
brûlent devant Mahomet, je les prendrai pour les mettre au Sépulcre où 
Dieu est ressuscité. Je livrerai aux Ribauds Mahomet Gomelin, pour 
qu’ils en fassent ce que bon leur semblera ; ils lui briseront les bras et les 
flancs, ils en arracheront les pierres précieuses et l’or d’Arabie. Quant à 
l’émir lui-même, s’il ne renie pas Tervagant, je lui ferai crever les deux 
yeux, je lui arracherai la tête avec mon épée tranchante, je n’ai pour lui 
que haine et mépris. » 

Le roi a fait tout traduire au messager. C’est alors que défilent ses 
hommes, bien en rangs, deux par deux, vêtus d’un uniforme de grosse 
toile. Les Ribauds à l’allure redoutable sont là aussi. Tous s’arrêtent 
devant le messager, mais ne jettent pas un regard au cheval. Ils sortent 
par une porte, rentrent par une autre, après avoir changé de vêtements 
pour qu’on ne les reconnaisse pas. Ils passent ainsi au moins dix fois de 
suite, avec, à chaque fois, des habits différents. Puis les Ribauds se chan- 
gent pour ne porter que de grossiers habits et des chemises toutes déchi- 
rées. Avec leurs grandes massues, on dirait des monstres. Ils regardent le 
messager en grimaçant ; le roi Tafur roule des yeux, ouvre et ferme la 
bouche, grince des dents. Le messager, tremblant de peur, donnerait tout 
l’or du monde pour être ailleurs. Il en défaille de terreur ; comme il aurait 
voulu se trouver dans la tente de l’émir Sultan ! 


XVIII 

Le Turc, terrifié par ce qu’il voit, aurait donné tout l’or du monde pour 
être loin. Il tremble comme s’il avait la fièvre, ne cesse de demander 
congé, disant qu’il a trop tardé ; il voudrait s’enfuir, mais les Ribauds le 
retiennent. Quand le roi Godefroy voit le désarroi du Turc, il fait jeter par 
terre devant lui plus de trente besants d’or que les chevaliers ne cessaient 
de piétiner. Le messager voit tout cela, le grave dans sa mémoire afin de 
le raconter, s’il le peut, à Sultan. 

Le roi fait venir Marbrin sans vêtements, le fait richement habiller et 
le prie avec courtoisie de croire en Jésus. Le païen répond : « C’est une 


I . Le Bâtard de Bouillon relate cette conquête, mais Baudouin en sera le héros. 



306 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


proposition absurde ; jamais, pour tout l’or du monde, je n’abandonnerai 
le tout-puissant Mahomet, ni Tervagant, ni Apollin pour votre dieu ridicu- 
le ; je ne croirai jamais en un dieu crucifié par les Juifs. » 

Devant la réponse du Turc qui refuse de croire en Dieu, le roi Godefroy 
éprouva une vive colère. Il ordonne qu’on rende à Marbrin ses armes et 
qu’on l’en revête ; il lui fait ceindre au côté une bonne épée tranchante. 
On lui lace sur la tête un solide heaume brillant ; puis on lui amène un 
bon destrier à longue crinière. Marbrin monte en selle, passe un bouclier 
à son cou ; le roi lui fait donner une solide lance. Les Français s’étonnent, 
ne comprennent pas, mais ils vont bientôt voir leur roi mettre en valeur 
son courage ; il donnera les plus grands coups qu’on ait jamais vus en ce 
monde, faisant l’admiration de tous ceux qui le regarderont. Le roi, de 
son côté, revêt son haubert à fines mailles, met le heaume qui avait appar- 
tenu au roi Malagu — il n’y avait pas eu de païen plus félon jusqu’aux 
Bornes d’Arthur 1 — et demande qu’on lui donne son épée d’acier. 

« Ah ! Bonne épée, bénie sois-tu ! dit-il. Grâce à toi, j’ai frappé de 
grands coups, j’ai gagné de nombreux combats et pourfendu beaucoup 
de Turcs et de païens. Que Dieu te récompense de tes bons services en 
empêchant qu’après ma mort tu ne tombes aux mains des infidèles. » 

Le roi pend à son cou son bon bouclier doré. 


XIX 

Quand le roi fut équipé, on lui conduisit son cheval, Capalu ; il saute 
en selle sans prendre appui sur l’étrier. Il ne prend ni lance ni épieu, car 
il lui aurait semblé méprisable d’affronter le Turc à la lance. Ils vont tous 
auprès du mont Calvaire ; on y conduit aussi le messager, toujours effrayé 
de tout, avec le cheval qu’il avait amené. Tout le monde est rassemblé sur 
une large esplanade ; certains sont montés sur les balcons et les fortifica- 
tions. Le roi Godefroy dit à Marbrin : 

« Ami, crois en Dieu le Roi de majesté ! Tu seras mon grand ami et tu 
auras un riche domaine. 

— Par Mahomet, répond Marbrin, il n’est pas question que je croie en 
celui qu’on a tué et mis à mort. Voilà le mont Calvaire où les Juifs l’ont 
fait souffrir. Je ne croirai jamais en Jésus ; il n’a aucun pouvoir. 

— Connais-tu alors mes intentions ? Puisque tu as devant moi insulté 
Jésus-Christ, je ne vais pas te laisser vivre jusqu’à ce soir, car je te déteste. 
Mais j’ai décidé de t’accorder une grande faveur : j’attendrai que tu te 
sois précipité contre moi avec ta lance, puis que tu m’aies donné un grand 


I . Il faut comprendre : « ... jusqu’aux colonnes d’Hercule », c’est-à-dire jusqu’au détroit 
de Gibraltar. C’est, en tout état de cause, une formule stéréotypée. Voir aussi ci-dessus, 
chant IV, xxvi. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII 307 

coup d’épée. Si tu parviens à me tuer, tu auras réussi un exploit et tu parti- 
ras libre, sans être inquiété. En revanche, si tu ne me tues ni ne me blesses, 
je te donnerai un seul coup de mon épée tranchante. 

— J’accepte, par Mahomet ! Merci », dit Marbrin. 

XX 

Le Turc prend du recul, éperonne son cheval en brandissant sa lance 
au fer tranchant ; il atteint le roi Godefroy sur son boucher d’or décoré, 
le lui brise, le lui perce en dessous de la bosse d’or et pousse la lance le 
long de son flanc. Dieu a protégé le roi, il n’est pas blessé, il est resté 
ferme sur ses étriers, les rênes bien en mains. 

« Par ma tête, dit-il, c’était bien asséné ! Frappez maintenant l’autre 
coup et vous aurez fini de jouer. » 

Marbrin tire l’épée, vise bien le roi et lui donne un grand coup sur son 
heaume décoré de pierres précieuses, mais sans réussir à l’entamer. Gode- 
froy lui dit : « C’est fini pour vous ! À moi de frapper ; je vous ai regardé 
bien en face et je vais venger Jésus que vous avez insulté devant moi. » 
Il met la main à l’épée, la tire du fourreau, tout étincelante, s’approche 
avec violence du Turc qui se protège de son bouclier décoré. Le roi Gode- 
froy, crispé au point de ruisseler de sueur, lève haut l’épée, l’abat tout en 
la tirant vers lui ; il atteint si brutalement le Turc qu’il lui fend son 
heaume en quatre, pulvérise sa coiffe, lui ouvre en deux la poitrine avec 
un vacarme de tempête (Dieu s’est manifesté par un grand miracle), 
tranche son destrier en deux moitiés et abat le tout en un tas. Son épée a 
bien résisté, elle n’est même pas ébréchée. Les chrétiens crient tous 
ensemble : « Béni soit le père qui engendra un tel fils ! » 

Baudouin et Eustache vont le serrer dans leurs bras ; ils embrassent sa 
main qui était couverte de sang. On lui trempe le bras dans du vin chaud 
et de l’eau, car, sous le choc, il s’était écorché et foulé le poignet '. 

Après cela, on charge le Sarrasin sur une bête de somme et son cheval 
mort est attaché sur une autre. Le messager les conduira auprès de l’émir 
Sultan, il en donne sa parole ; puis, quittant Jérusalem, il prend la route, 
tout joyeux de s’être sauvé sans que les Ribauds l’aient étranglé et dévoré. 
Il en rend grâce à Mahomet Gomelin. 


1. Voir aussi ci-dessus, x. 



308 


LITTERATURE ET CROISADE 


XXI 

Le messager s’en va son chemin, encore tout bouleversé de la frayeur 
qu’il a éprouvée. L’esplanade devant la tente de Sultan est couverte d’in- 
fidèles, Turcs et païens. Sultan s’occupait de ses faucons qui sortaient de 
mue. Arrive le messager qui fend la foule, laissant des traces de sang sur 
son passage. 

« Ah ! seigneur émir, s’écrie-t-il, mal remis de sa peur, quelle catastro- 
phe nous inflige Godefroy avec l’aide de son Dieu ! Revêtu de sa cui- 
rasse, il a tranché d’un seul coup, comme en se jouant, ce cheval et ce 
Turc. Les Français sont terribles ; je n’ai jamais vu de telles gens ! Pas un 
n’a tendu une main pour prendre mon cheval ; j’ai vu jeter de l’or en 
pleine rue ; ils marchaient dessus comme sur de l’herbe ; ils n’ont que 
dédain pour l’or et l’argent. Se trouve avec le roi une race de gens diaboli- 
ques, aux dents plus aiguës qu’alêne pointue. Ils mangeraient vos 
hommes comme une purée au poivre. » 

Quand Sultan l’entend, son sang ne fait qu’un tour, mais Pierre en a ri 
dans sa barbe blanche. 


XXII 

« Émir, puissant seigneur, dit le messager, j’ai vu dans Jérusalem tant 
de soldats que je n’en saurais dire le nombre. Son roi me charge de vous 
dire qu’il vous fera ébouillanter, frire ou brûler dans de la poix bouillante 
ou de la cire ; à tout le moins, tuer et dépecer. Il compte bien vaincre et 
écraser notre grande armée et ne pas laisser debout tour ni place forte 
jusqu’à La Mecque. Il en rapportera les chandeliers, il me l’a dit, et choi- 
sira les plus belles pièces de votre trésor pour faire des reliquaires destinés 
au Sépulcre. » 

Sultan jette un grand soupir, prend sa barbe dans sa main, la tire et en 
arrache plus de cent poils. 


XXIII 

Quand Sultan entend le rapport du messager, il écume de rage et de 
fureur. Les païens frémissaient à le voir. Il fait enchaîner Pierre l’Ermite 
sous la garde de quatre rois païens, de peur qu’il ne s’enfuie, puis il fait 
sonner trente cornes de bœufs. Aussitôt les païens revêtent leurs équipe- 
ments, prennent leurs armes, endossent les hauberts, fixent les heaumes, 
ceignent les épées, saisissent les boucliers, empoignent les lances et se 
rassemblent à cheval devant la tente de Sultan. Ils regardent le Sarrasin 
tranché en deux et maudissent celui qui est capable de frapper de tels 
coups. L’émir Sultan a fait crier ses ordres : 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII 


309 


« Malheur aux païens, Sarrasins ou Slaves, qui ne porteraient ni lance, 
ni arc, ni flèches. Que tous aillent donner l’assaut à Jérusalem et en 
abattre les murailles. Que celui qui se rendra maître de Godefroy se garde 
bien de le tuer, mais qu’il me le fasse escorter vivant. Je choisirai moi- 
même son châtiment. » 

Les rois païens mettent en place leurs armées ; on pouvait en compter 
cinquante, sous les ordres de cinquante rois, chacune forte de trente mille 
hommes. 

Puis Sultan s’assied pour jouer aux échecs et au trictrac avec le puissant 
Amulaine d’au-delà de la mer Rouge. Pendant ce temps, l’armée progres- 
sait, sans faire de halte, vers Jérusalem, au son des trompes et des cors 
d’airain, aux cris et aux hurlements de ces traîtres de païens. Leur 
vacarme fait trembler la terre et ébranle la ville, les murs et le Temple. 
Que Notre-Seigneur protège les assiégés, car ils vont subir un assaut 
comme il n’y en a jamais eu. 

XXIV 

Sarrasins et Perses montent à l’assaut de Jérusalem que Godefroy et 
ses hommes défendent avec succès, tuant un grand nombre d’infidèles. 
Quand le roi en atteint un, rien ne peut lui éviter la mort ; mais les 
ennemis sont si nombreux que montagnes et collines en étaient couvertes, 
et nos barons ont l’impression que leur nombre ne cesse de grossir. Ce 
fut un assaut redoutable ; on criait de tous côtés. Les hommes de Siglai 
escaladaient les murailles pendant que d’autres creusaient des sapes, arra- 
chant les pierres avec des pics et des pioches ; ils ont fait plus de quinze 
brèches dans le mur. Les chrétiens les tuent, les rejettent à terre à coups 
de lances et de javelots, sans pourtant arrêter la progression des hommes 
de Siglai. La ville aurait été prise si le roi et ses frères n’étaient interve- 
nus ; mais ils en ont tant tués que les fossés en étaient pleins à ras. Les 
hommes de Siglai attaquent avec une violence redoutable, aboyant de 
colère et de fureur, tout autour sous les murs, écumant de douleur, mena- 
çant et grinçant des dents. Les hommes de Comumaran montaient à l’as- 
saut d’un autre côté, fermement exhortés et encouragés par leur roi. Ils se 
sont tant donné de mal qu’ils ont abattu un pan de mur et qu’ils se bouscu- 
laient déjà pour faire une incursion dans la ville ; mais le roi Tafur et ses 
Ribauds se précipitent là où les Turcs entraient et les repoussent hors de 
Jérusalem, leur arrachant les tripes avec leurs poignards ; certains leur 
font sauter la cervelle à coups de massues ; ils les frappent, les écrasent 
au sol avec leurs masses de fer ou de plomb. Le sang des Sarrasins coulait 
en ruisseaux dans les fossés. Mais tout cela risquait fort d’être vain, car 
les Turcs avaient lancé une cinquantaine d’attaques en divers points. La 
cité aurait, à mon avis, été prise si le soleil était resté plus longtemps dans 
le ciel et ç’aurait été un grand malheur ! Mais le soleil tombait, la nuit 



310 


LITTERATURE ET CROISADE 


approchait et les Sarrasins se retirèrent. Les cors de Sultan résonnent du 
côté des plaines de Rames. Les païens repartent à cheval, puis mettent 
pied à terre près de leurs tentes et se désarment. Nombreux sont les 
blessés. Le frère de l’émir alla dire à Sultan que Jérusalem aurait été prise, 
si la nuit n’était pas arrivée, mais que les chrétiens s’enfuiront avant le 
lever du jour. Quand l’émir l’entend, il ordonne à Roboan : « Faites venir 
Mahomet et Malcuidant. » 

Il y avait là cinquante rois ; il leur a fait jurer, en commençant par 
l’Amustan, la mort sans rémission de Godefroy. Qu’ils soient tous prêts 
à son commandement pour massacrer nos hommes plus cruellement que 
les Turcs ne tuèrent Roland. Après avoir prêté serment, les rois sont repar- 
tis, chacun dans ses quartiers. Que Dieu, en sa sainte volonté, ait pitié 
des nôtres qui sont dans Jérusalem, tristes et dans le deuil. Ils souhaitent 
vivement la bataille ; ils l’auront, la plus furieuse depuis la création de 
l’homme. 


XXV 

Nos chrétiens étaient demeurés dans Jérusalem ; beaucoup étaient 
blessés. Le roi entre dans le Temple de Salomon avec ses barons et ses 
chevaliers. A l’intérieur, il leur dit : 

« Écoutez-moi, seigneurs, les barons de France sont repartis ; je pense 
qu’ils ont franchi la mer. Je suis resté ici au milieu des Sarrasins. Peu s’en 
est fallu hier que la ville ne fût prise. Nous sommes nombreux réunis ici 
et chacun est resté pour l’amour de Dieu, afin de garder la ville où il souf- 
frit et le Saint-Sépulcre où son corps fut déposé. Je ne veux pas que les 
murs soient détruits. Demain matin, au lever du soleil, nous ferons une 
sortie — et que personne ne reste ici enfermé, sinon cette sainte cité sera 
prise. Il vaut mieux que nous ayons la tête coupée dans l’honneur que 
d’être conduits en captivité. » 

Après l’avoir écouté, ils s’écrièrent tous : 

« Seigneur, roi Godefroy, tu es notre chef ; nous te serons fidèles 
jusqu’à la mort. Chacun de nous préférerait avoir la tête coupée plutôt 
que d’avoir fui de quatre pas devant les païens. 

— Seigneurs, leur dit le roi, rentrez à vos logis et, quand vous aurez 
mangé, couchez-vous et dormez. Car, cette nuit, si Dieu le veut, c’est moi 
qui monterai la garde. Et demain matin, vous vous chausserez, vous vous 
habillerez, puis vous prendrez aussitôt vos hauberts, vos épées, vos 
heaumes solides, vos boucliers ; vous monterez à cheval. Quand chacun 
de vous sera bien équipé et armé, au nom de Dieu qui mourut en croix, je 
vous le demande, pardonnez-vous mutuellement vos fautes. Et chacun ira 
se battre avec une belle assurance. 

— Nous ferons ce que vous demandez, dit le comte de Saint-Gilles. 
Ne soyez pas inquiet, Dieu nous protégera. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII 


311 


— Quant à moi, dit Baudouin, cette nuit, je ne vais pas déposer mes 
armes, ni ôter mon haubert, ni enlever mon heaume ; je veux savoir 
l’issue du combat; j’ignore ce qui arrivera, mais je ne suis pas plus 
inquiet que si j’étais à Bouillon. Ayez confiance, croyez-moi ! Avant que 
soient passés trois jours de cette semaine, vous verrez plus de païens tués 
et massacrés qu’on n’en a jamais vu nulle part ailleurs. Croyez-vous que 
Dieu ait oublié ses amis ? Nous les détruirons de nos épées aiguisées. 
N’ayez pas peur, malgré leur multitude. Si vous détachez un lévrier, il est 
capable de s’attaquer à deux mille lièvres rassemblés dans un champ ; de 
même un vaillant chevalier vaut bien cent mauvais ennemis. » 

Ah ! Dieu ! comme ces propos leur ont redonné courage ! Ils se présen- 
tent devant le roi un par un pour monter la garde avec lui ; il les en remer- 
cie. Tous se dirigent alors vers le Sépulcre de Dieu en portant cierges et 
luminaires qui, tous, s’éteignirent ; pas un seul ne resta allumé. Chacun 
s’incline et se prosterne. 

Ecoutez ! C’est le plus grand miracle dont vous pourrez entendre le 
récit. Avant que le roi ne se relève après avoir prié, descendit du ciel une 
lumière qui embrasa son cierge '. 


XXVI 

Les Francs sont en prière autour du Sépulcre avec beaucoup de cierges 
et de chandelles. Le roi Godefroy était à genoux, il avait posé son cierge 
près de la pierre où Dieu ressuscita après sa Passion. Le bon duc, pros- 
terné, priait ainsi 1 2 ; 

« Seigneur Dieu, Père, Tu as, par ton saint nom, créé le ciel, la terre, la 
mer, les animaux, les oiseaux qui volent, l’eau douce et les poissons. Tu 
as créé Adam du limon de la terre, et Tu lui as confié la garde du paradis. 
Tu as créé sa femme qui s’appelait Eve. Tu as fait don à Adam de toute 
la création, sauf du fruit du pommier ; cela lui était interdit. Eve lui en a 
fait manger — ce fut un grand malheur — à cause d’une ruse de Satan le 
félon. Ils furent longtemps en grand tourment et toute leur descendance 
dans la peine et le malheur. Il n’y eut en effet saint ni sainte d’assez grand 
mérite pour échapper aux enfers. Tu as eu pitié. Seigneur, et Tu es venu 
dans le monde. Tu as envoyé l’ange Gabriel annoncer à la Vierge Marie 
que Tu ferais en elle ta demeure. L’ange salua la Vierge, qui était très 
inquiète, dans le temple de Salomon ; elle accepta l’annonce avec grande 
dévotion. C’est alors que Tu T’incarnas. La Vierge Te porta jusqu’à ta 


1 . Par ce rappel symbolique de la désignation miraculeuse de Godefroy comme roi (voir 
ci-dessus, chant V, xxvi-xxvu), son autorité est confirmée. 

2. Excellent exemple de la prière épique traditionnelle, dite « prière du plus grand péril » 
ou « credo épique ». 



312 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Nativité, le jour de Noël. C’est à Bethléem que Tu es né, comme un petit 
enfant. Trois rois sont venus Te voir et T’offrirent de l’or, de l’encens et 
de la myrrhe. Tu les as reçus avec grande affection ; l’un d’eux Te prit 
sur ses genoux. Saint Siméon avait grand désir de Te voir ; il dit alors à 
Dieu : “Maintenant Tu peux rappeler ton serviteur”, ce qui signifiait : 
“Dieu, je Te désire.” L’on Te plaça sur l’autel, ce fut une riche offrande. 
Hérode le tyran — il en fut bien puni — fit décapiter à cause de Toi de 
nombreux petits enfants. Toutes ces jeunes victimes ont leur demeure 
dans le ciel ; ils sont couronnés et on les appelle : les saints Innocents. 
Dieu, Tu as vécu trente ans sur terre, comme n’importe quel homme. Les 
apôtres sont restés avec Toi pour suivre ton enseignement. À Béthanie, 
Tu as ressuscité Lazare, puis Tu as logé dans la maison de Simon ; Sei- 
gneur, Père miséricordieux, c’était par bonté. Marie-Madeleine au clair 
visage s’approcha de Toi près de ton siège pour embrasser tes pieds. 
Posant son visage sur eux, elle les inonda de tant de larmes de son cœur 
qu’elle Te les lava, puis elle les essuya avec ses cheveux ; elle répandit 
pieusement sur eux un parfum. Elle agit avec sagesse et reçut une grande 
récompense, puisque Tu lui pardonnas tous ses péchés, là-haut, dans ton 
ciel où jamais n’entra de traître. Dieu, Tu as souffert ta Passion sur la 
sainte Croix et Longis 1 T’a donné un violent coup de lance. Il était 
aveugle comme on le sait, le sang coula le long de son arme jusqu’à sa 
main ; il s’en frotta les yeux et recouvra la vue. Il Te demanda pardon 
avec grande piété ; Tu lui as pardonné et remis ses péchés. On Te plaça 
dans le Sépulcre, surveillé comme un voleur. Mais le troisième jour. Tu 
es ressuscité et Tu es descendu aux enfers, sans que rien puisse T’arrêter. 
Tu en as libéré Adam, Noé, Aaron, Jacob, Ésaü et beaucoup d’autres 
justes. Puis Tu es monté le jour de l’Ascension au ciel où Tu as ta 
demeure dans la gloire. Tu as confié à Pierre les clés du paradis. Tu as 
enseigné tes apôtres et leur as dit d’annoncer à travers le monde ton saint 
Évangile. Dieu, c’est la vérité, c’est notre foi ; donne-nous, cher Seigneur, 
un signe que nous remporterons la victoire sur le peuple de Mahomet. » 
Voici qu’arrive alors une colombe blanche qui porte un parchemin plié, 
et la mèche du cierge du roi s’enflamma, puis toutes les autres, si bien 
qu’on y voyait comme en plein jour. Alors, ils versèrent d’abondantes 
larmes de joie. 


XXVII 

Quand le roi Godefroy eut fini sa prière, il battit sa coulpe devant Dieu. 
C’est alors qu’est arrivée à tire-d’aile une blanche colombe qui allume 
devant lui son cierge, puis revient embraser tous les autres. Elle donne 
une lettre au roi ; il la déplie et la tend à un clerc qui était de son pays. 


1. Voir ci-dessus, chant il, m, n. l,p. 195. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII 


313 


Quand il en a lu le contenu, il manifeste une grande joie et s’adresse au 
roi d’une voix forte : 

« Godefroy, seigneur roi, homme de grande renommée, Notre-Sei- 
gneur vous fait dire que son armée est revenue ; ils ont déjà repassé le 
Jourdain et seront ici demain à la fraîcheur du matin. » 

Le roi est très soulagé et tous se laissent aller à leur joie, embrassant le 
Sépulcre et pleurant d’amour et d’attendrissement. Ils veillèrent toute la 
nuit jusqu’au jour sans avoir ôté haubert, heaume, casque ou épée. Les 
soldats de Notre-Seigneur restèrent toute la nuit en armes pour garder la 
ville jusqu’à l’aube. Puis ils montent à cheval et sortent de Jérusalem, la 
lance en arrêt. Le comte de Saint-Gilles garde la ville, tandis que le roi 
chevauche à grands coups d’éperons et fait sa jonction, près de Jérusalem, 
avec l’armée de Dieu qui revenait. Il y avait le comte Hugues le Maine 
qui tenait sa lance garnie d’un pennon galonné, le comte de Normandie 
qui n’a jamais aimé se battre sauf contre les païens, cette race égarée, le 
comte Thomas de Marne qui frappe bien de l’épée, et tous les autres 
princes de la Terre sainte, qui chevauchent de front sur le chemin sablon- 
neux. Ils ont bien reconnu l’enseigne de Godefroy au dragon à la queue 
pointue '. Ils se la montrent entre eux : « C’est l’enseigne dorée du bon 
duc Godefroy ! Dieu, quelle chance ! » 

Ils éperonnent vivement leurs chevaux à sa rencontre et le roi va vers 
eux, tout heureux du secours qui arrive. Ils se précipitent bras tendus, les 
uns vers les autres. Ah ! Dieu ! Quelles accolades ! L’armée établit son 
camp du côté de Bethléem. Maintenant la Ville sainte est sauvée. 

On informe le puissant Sultan du retour de l’armée des chrétiens ; à 
cette nouvelle, il secoue la tête, pâlit de colère et de rage. 

Nos nobles barons ont provoqué au combat le puissant Sultan dans les 
plaines de Rames, au beau paysage. L’émir a accepté ; les deux camps 
ont échangé leurs paroles : c’est là que la bataille décisive aura lieu le 
vendredi matin. 

Je vais maintenant vous faire le récit d’une bataille longue et terrible ; 
il n’y en a jamais eu d’aussi horrible. Les documents disent, et c’est vrai, 
qu’elle a duré plus de deux jours. 

La décision était prise, elle ne resta pas secrète, mais l’information s’est 
répandue dans l’armée païenne. Pierre l’a appris ; il invoque souvent Dieu 
et sa toute-puissance : « Sainte Marie, Notre-Dame, reine couronnée, que 
ne suis-je libéré de l’entrave de cette chaîne ! Je donnerais à ce Turc qui 
me garde un tel coup sur la nuque que je lui ferais voler les yeux jusqu’au 
milieu de la prairie ! Si je ne participe pas au combat, j’aurai un bien triste 
destin. » 

Et il bat sa coulpe à cause de son reniement. 


1. « Qui avoit la qeue gironée », dit exactement le texte, c’est-à-dire terminée par un 
triangle, un peu comme une pointe de flèche. 



314 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XXVIII 

Rendez-vous était pris par un échange de serment, pour la bataille au 
jour du vendredi. L’armée de Notre-Seigneur était revenue un samedi ; il 
était plus de midi quand elle avait établi son camp. Les barons, les 
princes, les clercs, avec leurs ornements liturgiques sont allés porter leurs 
offrandes au Sépulcre et y ont veillé en prières toute la nuit. Au lever du 
jour, l’évêque de Mautran et les barons suivirent une procession. Après 
la sainte messe, ils se séparent et retournent à leurs logements, pour 
manger. Le lundi, c’est à Bethléem qu’ils entendirent la grand-messe, 
puis passèrent trois jours à fourbir leurs armes et leurs hauberts, leurs 
boucliers à courroies et leurs épées brillantes. Chacun est soucieux de se 
protéger au mieux. Turcs et Sarrasins faisaient de même de leur côté. Les 
plus courageux ont hâte de se battre, mais les peureux et les lâches éprou- 
vent une grande crainte. 


XXIX 

L’armée sainte était parfaitement préparée pour la bataille, elle n’a rien 
à craindre. Au nom de Dieu, un message transmis à l’évêque lui demande 
que soit apportée la Croix où son corps fut cloué, le vénérable pilier où il 
frit attaché, la sainte lance dont il fut transpercé. L’évêque de Mautran 
conduit les barons, les évêques, les abbés et tous les membres du clergé 
là où on lui avait indiqué la présence de la Croix. Il la prend avec l’aide 
de l’abbé de Fécamp et la relève toute droite ; elle était encore imprégnée 
du sang de Dieu. Beaucoup de larmes, remontant des cœurs, coulèrent à 
ce moment-là. Les comtes, les princes, les barons se prosternèrent tous 
ensemble et chacun la vénéra avec grande humilité, baisant souvent la 
terre. Il se mettent ensuite en procession jusqu’au pilier où restaient 
encore fixées une grande partie des cordes qui attachèrent Notre-Seigneur 
en chantant un Te Deum puis une litanie. Alors, l’armée de Dieu était 
si courageuse et si hardie que plus personne n’y redoutait la mort. Tous 
répétaient : « Allons nous battre contre nos odieux ennemis ! 

— Seigneurs, pas de précipitation, disent les barons ; le combat aura 
lieu vendredi ', si Dieu nous prête vie ; mais sachez que cette bataille ne 
sera pas une partie de plaisir ; il n’y en a jamais eu d’aussi cruelle. » 

Le duc Robert de Normandie ajoute : 

« Barons, plût à Dieu, le fils de sainte Marie, que toutes les nations 
païennes soient rassemblées ici ! Par le ciel qui tourne autour de la terre 
et de la mer, elles seraient alors toutes anéanties vendredi avant l’heure 
de complies. » 


1 . Jour mémorial de la Passion. Voir aussi ci-dessus, chant IV, xxxn (fin) et chant V, vin. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII 


315 


Le roi Godefroy ne peut s’empêcher de rire à l’entendre, et les autres 
barons se rassérènent. Ils désirent ardemment la bataille. 


XXX 

Les soldats de Notre-Seigneur eurent une conduite exemplaire : ils font 
briller leurs heaumes, ils nettoient leurs hauberts, mettent des courroies 
neuves à leurs boucliers et à leurs rondaches, fourbissent leurs épées, ren- 
forcent leurs selles ; tous les jours, ils se confessaient. 

Le vendredi matin au lever du jour, le cor résonne de la tour de David ; 
on aurait alors pu voir les hommes revêtir leurs armures et prendre leurs 
armes, ceindre leurs épées, fixer leurs heaumes, mettre leurs chausses de 
fer, endosser leurs hauberts. L’évêque de Mautran va chanter la messe 
sur le Sépulcre où Dieu a voulu ressusciter ; les nobles barons allèrent 
l’entendre ; à la fin de l’office, ils se donnent l’un l’autre le baiser de paix, 
puis, se prosternant à terre pour invoquer Jésus, ils vénèrent et baisent le 
Sépulcre. 

Ils vont alors se mettre en ordre de combat hors de Jérusalem. Toutes 
les armées prennent position. On a fait porter devant eux la vraie Croix, 
la lance dont Dieu se laissa transpercer et le pilier où les Juifs l’attachè- 
rent pour flageller ses bras et son corps. On pouvait entendre le clergé 
chanter près des portes de la ville. 

Les troupes sortent en rangs serrés ; c’était un extraordinaire spectacle 
d’oriflammes claquant au vent, d’écus et de heaumes éclatants, de 
chevaux hennissants, piaffants et frémissants. L’armée de Dieu était véri- 
tablement redoutable. Les princes, les grands seigneurs, les pairs n’étaient 
pas encore armés, ils voulaient s’adouber les derniers. Godefroy sort des 
rangs avec les grands barons. On voyait les hauberts, les ventailles lacées, 
les casques, les écus, les chevaux montés, avec les oriflammes et les ban- 
nières qui flottaient au vent. C’était un spectacle magnifique. L’avant- 
garde s’étend jusqu’à Jaffa. 


XXXI 

Le bon roi Godefroy s’adouba ; il prit un pourpoint et endossa son 
haubert par-dessus ; il mit ses chausses ; puis Baudouin et Eustache lui 
lacèrent son héaume. Ensuite il ceint son épée qui lui était chère ; le bou- 
clier au cou, il monte sur Capalu ; il y a un dragon peint sur son enseigne. 
Une fois en selle, il se cale sur ses étriers avec une telle force qu’ils 
pliaient sous lui et il lève la mair. pour se signer. Il défile avec son armée 
devant la vraie Croix et chacun de ses hommes s’incline en passant. 
L’évêque de Mautran les recommande à Dieu, puis étend le bras pour 



316 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


les bénir. Godefroy et son armée avancent avec noblesse sans s’arrêter 
jusqu’aux plaines de Rames. 

L’émir Sultan se tenait devant sa tente, sur un coffre d’or éclatant. 
Pierre était assis devant lui. Sultan l’interpelle ; il est entouré de cinquante 
rois arabes. 

« Dis-moi, Pierre l’Ermite, quelle est cette armée, là ? Si tu sais qui ils 
sont, ne me le cache pas. » 

Pierre répond qu’il dira la vérité : « Seigneur, c’est le roi qui coupa en 
deux le prisonnier païen ; il s’appelle Godefroy, c’est lui dont la mère fut 
engendrée par le Chevalier au cygne 1 quand il aborda à Nimègue. C’est 
le meilleur chevalier du monde. » 

Quand Sultan l’entendit, il se mit en grande colère, écumant de rage 
comme un sanglier. 


XXXII 

Robert, le duc de Normandie, s’est armé ensuite ; il a lacé ses chausses 
à mailles fines, puis a vite revêtu sa cuirasse, lacé son casque brillant qui 
avait été fabriqué à Pavie ; il ceint au côté gauche son épée brillante, 
prend sa lance qu’il tient avec fierté. Puis il jure devant Dieu, le fils de 
sainte Marie, que, s’il peut se trouver face à l’émir de Perse, il le pourfen- 
dra jusqu’à l’oreille, sans que casque ou bouclier d’or puisse le protéger. 
Il fait sonner devant lui un cor avec force et se met en route avec son 
armée, conduisant ses hommes devant la vraie Croix. Le comte Robert la 
vénère, puis la baise. On pouvait voir les enseignes attachées, les hauberts 
et les heaumes flamboyant d’or, les bons bouchers, les épées brillantes, 
les chevaux rapides, les destriers de Hongrie. Chacun tient la tête inclinée 
sous son heaume. Tous impatients de bien faire, ils laissent aller leurs 
chevaux jusqu’aux plaines de Rames. 

Le Sultan les regarde, il ne peut s’empêcher de sourire ; puis il dit à 
Pierre : 

« Ne me le cache pas ; quelle est cette armée qui se rapproche de nous ? 

— Je vais vous le dire. C’est Robert de Normandie qui la commande, 
celui qui a cruellement tué le Rouge-Lion au milieu de la prairie devant 
Antioche 2 ; il n’y a pas de meilleur chevalier jusqu’au port d’Aumarie. 

— Par Mahomet, voilà des paroles étranges ! Je les méprise tous pro- 
fondément. » 


1. Allusion aux origines légendaires de la famille de Bouillon : voir ci-dessous. Le 
Bâtard de Bouillon, laisse ix, n. 1 , p. 361. 

2. Allusion à un épisode de La Chanson d'Antioche (ci -dessus, chant VIII, L, p. 162). 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII 


317 


XXXIII 

C’est maintenant le comte Hugues le Maine qui s’adoube, ainsi que 
Thomas de Mame. Ils revêtent leurs hauberts, fixent leurs heaumes, cei- 
gnent leurs épées au côté gauche, montent sur leurs chevaux vifs et 
rapides, prennent leurs lances tranchantes et effilées. Chacun avait mille 
chevaliers en armes sous ses ordres. Le comte passe devant la vraie Croix, 
la vénère pieusement et la baise longuement. Thomas et tous les autres 
tournent leurs têtes vers elle en s’inclinant sous leurs casques brillants. 
Quand l’évêque les a bénis, ils éperonnent leurs chevaux et se mettent en 
route. Le comte Hugues prend la tête de ses hommes. On pouvait voir 
leurs solides boucliers, les hauberts à mailles fines, les heaumes décorés 
de pierreries. Ils vont droit aux plaines de Rames. 

L’émir Sultan, qui les a bien observés, dit à Pierre l’Ermite : 

« Ne me le cachez pas ; qui sont ces hommes rassemblés là ? Ils ont 
une noble et fière prestance. 

— Vous allez le savoir : c’est le frère du roi de France qui les comman- 
de ; il n’y a pas de meilleur chevalier ; c’est lui qui a tué Soliman dans les 
prairies sous Antioche. 

— Par Mahomet, quelles paroles extraordinaires ! Mes dieux ne s’en 
étaient guère souciés ce jour-là ! Je les méprise tous et je les emmènerai 
enchaînés en captivité pour repeupler mes déserts d’Abilant. 

— Par ma tête, rétorqua Pierre, quand vous repartirez d’ici, j’ai l’im- 
pression que vous ne vous en vanterez plus. » 


XXXIV 

Bohémond et Tancrède de Pouille s’armèrent. Anthiaume et Morant 
leur lacent leurs chausses ; ils mettent leurs hauberts en mailles de fer, 
ceignent leurs épées au côté gauche, lacent sur leurs têtes leurs heaumes 
brillants, et montent sur leurs rapides chevaux arabes. Chacun comman- 
dait une armée de mille vaillants chevaliers. Ils portaient au cou de lourds 
boucliers et tenaient au poing des lances au gonfanon déployé. Ils passent 
tous devant la vraie Croix en s’inclinant pour la vénérer. L’évêque de 
Mautran, qui est un savant clerc, les bénit au nom du Dieu tout-puissant 
Les deux cousins éperonnent leurs montures, suivis de leurs nombreux 
chevaliers. Avec leurs heaumes luisants, leurs hauberts ornés d’orfroi, 
leurs lourds boucliers, leurs grosses lances, leurs oriflammes déployées, 
ils vont directement prendre position dans les plaines de Rames, en jurant 
de répandre souffrance et peine dans les rangs païens. Sultan dit à Pierre 
l’Ermite : 



318 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


« Et ceux-là, les reconnais-tu ? Ils ont une noble contenance et fière 
allure. Quel malheur qu’ils ne croient pas en Mahomet ! 

— Je vais vous dire la vérité, répond Pierre. Celui-ci s’appelle Tancrè- 
de ; son père est originaire de Pouille ; il conduit les Normands d’Italie 1 
et les Toscans qui tuent volontiers Sarrasins et Persans ; et cette autre 
armée, si importante et si redoutable, est celle de Bohémond ; il est très 
vindicatif et préfère la bataille aux pièces d’or et aux richesses. 

— Qu’importe ! dit l’émir ; je les méprise profondément. Par 
Mahomet, mon dieu en qui j’ai foi, j’en tuerai la plupart et emmènerai les 
autres en captivité pour remettre en valeur les déserts d’Abilant ; ou 
encore je les ferai brûler vifs ; telle est ma décision. 

— Par ma tête, dit Pierre, bientôt vous ne vous vanterez plus, car il ne 
vous restera guère de troupes. » 


XXXV 

Le comte Rotrou du Perche se hâte de s’adouber, en même temps 
qu’Étienne de Blois qu’il considérait comme son frère, le comte de 
Vendôme à la belle prestance, le comte Lambert de Liège et Huon de 
Clarvent ; tous ont de très riches armes. Ils se sont réparti quatre armées 
de soldats très courageux. On pouvait voir leurs magnifiques équipe- 
ments, des hauberts et des heaumes, toutes sortes d’armes resplendissan- 
tes d’or. Ils défilent en bon ordre devant la vraie Croix et tous la vénèrent 
d’un cœur joyeux. L’évêque de Mautran leur donna sa bénédiction, au 
nom du Roi du ciel, créateur de la mer et des vents. Les armées s’avancent 
en bon ordre, sans faire de halte, jusqu’aux plaines de Rames. 

Le Sultan était assis devant sa tente en plein air. 11 demande encore à 
Pierre l’Ermite : 

« Qui sont maintenant ces hommes ? Dis-moi ; ils ont une belle pres- 
tance et se tiennent avec fierté. 

— Je vais te le dire, répond Pierre ; ce sont Rotrou du Perche qui a une 
volonté farouche, Étienne de Blois sur ce destrier à balzanes, le comte de 
Vendôme sur ce cheval fauve ; vois aussi là-bas Lambert de Liège sur un 
cheval bai d’Orient, il désire se battre plus que tout. Ils vont tous aujour- 
d’hui faire un grand massacre de votre peuple, car jamais la peur de la 
mort ne les fera reculer d’un pas. » 

À ces mots, l’émir répondit brièvement : 

« Par Mahomet Gomelin que mon cœur aime, je les méprise comme 
des chiens abjects ; je les ferai tous massacrer cruellement. » 


1. Allusion au royaume normand de Sicile. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


319 


XXXVI 

S’arment enfin Étienne d’Aubemarle, l’illustre Huon de Saint-Pol, son 
fils Enguerran au courage de sanglier, et tous les autres princes. L’évêque 
de Mautran s’équipe d’un haubert et d’un heaume éclatant ; il monte à 
cheval, portant son étole au cou sous son bouclier bombé. Jérusalem est 
confiée à la garde du clergé, des dames et de deux cents chevaliers, non 
pas des jeunes gens, mais des vieillards aux cheveux blancs qui sont néan- 
moins redoutables. Ils restent malgré eux mais n’ont pas osé contester. 
On a fait fermer les portes de la cité. 

L’évêque de Mautran fait sonner deux trompes. On vit alors nos soldats 
faire mouvement en rangs serrés. Ils ont envoyé en avant le roi Tafur avec 
les redoutables Ribauds. L’évêque de Mautran portait la Croix où Dieu 
se laissa torturer, tourmenter, frapper d’un coup de lance, blesser et tuer. 
L’évêque de Nobles, qui s’appelait Gui, porte le pilier où, comme je l’ai 
entendu dire, Dieu se laissa lier et attacher. C’est un abbé qui porte la 
sainte lance. 

Tous chevauchent ensemble d’une seule traite jusqu’aux plaines de 
Rames ; que Dieu les protège ! Au moment où la vraie Croix allait entrer 
sur le champ de bataille, tous les soldats des différentes armées se proster- 
nent en pleurant. L’émir les regarde et dit à Pierre l’Ermite : 

« Ne me le cache pas, mon ami. Qui sont ces hommes que je vois ras- 
semblés là-bas ? Je n’en ai jamais vu comme eux ; ils me donnent à réflé- 
chir ! 

— Je ne vais pas te le cacher ; c’est le roi Tafur, mon compagnon habi- 
tuel, et les Ribauds, tout particulièrement redoutables ; ils mangent vos 
païens sans poivre ni sel '. Et c’est la vraie Croix qui est dressée là-bas, et 
la lance dont Dieu se laissa transpercer, et puis le pilier auquel on attacha 
ses membres et son corps à nœuds serrés. Je vous le dis en vérité : vous 
ne pourrez pas éviter la bataille, elle ne va plus tarder. » 


CHANT VIII 
I 

Quand Sultan voit nos hommes en ordre de bataille, fou de rage et de 
colère, il fait dresser immédiatement son étendard et ordonne à ses 
troupes de s’armer et de se préparer au combat. On entend alors les 
trompes sonner et retentir ; mille cors résonnent ensemble, ébranlant la 


I . Nouvelle allusion à l’anthropophagie. 



320 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


terre de Rames jusqu’à Jaffa. On pouvait encore entendre glapir et aboyer 
les Cananéens, et les gens de Siglai hurler comme des démons. L’éten- 
dard païen est élevé sur un chariot de fer, au bout d’une longue colonne 
dont le pied était d’or pur. Deux hommes auraient eu peine à en faire le 
tour avec leurs bras. Elle était composée de dix parties ; la première était 
en olivier, la deuxième d’un bois exotique, la troisième de chêne, la qua- 
trième d’églantier, la cinquième d’ébène, la sixième de poirier, la sep- 
tième de cytise, la huitième d’alisier, la neuvième d’ivoire, un matériau 
rare et précieux, et la dixième était en or pur. L’étendard était imprégné 
de baume végétal. Sultan l’avait voulu ainsi pour son agréable odeur ; et 
il ne pouvait ni pourrir ni se briser ou se fendre. Il pouvait mesurer cin- 
quante toises de long ; on n’avait jamais vu un clocher aussi haut. Au 
sommet trônait Apollin, un livre sacré à la main, dans lequel était écrite 
la loi depuis Adam. Le vent le faisait tournoyer, un bâton à la main 
comme pour menacer les Français ; il donne l'impression d’enseigner la 
loi de son doigt et, par magie, on lui fait dire et proclamer que tous les 
chrétiens doivent s’humilier devant Sultan. Sur sa tête, il avait une belle 
escarboucle dont on voyait briller la clarté à sept lieues. C’est autour de 
lui que les Sarrasins vont se ranger en ordre de bataille. L’émir appelle 
son fils cadet ; il appelle aussi ses treize autres fils, tous chevaliers, et les 
exhorte à venger hardiment leur frère Brohadas. 


II 

Les Sarrasins félons faisaient un grand vacarme. L’émir Sultan appelle 
ses fils : Sinagon, le cadet, aux cheveux blonds et Bréhier, surnommés 
Acerin et Glorion ; puis Lucifer, Lucion, l’Aufage, Danemont, Corsuble, 
Corbon, Sanguin, Tahon, Barré, Braimont, Rubion. Chacun avait vingt 
mille Slaves sous ses ordres. 

« Mes fils, écoutez-moi, dit Sultan, nous vous en supplions ; vengez 
Brohadas. 

— Nous vous obéirons, répondent-ils, nous vous apporterons la tête 
de Godefroy avant la nuit ; nous tuerons de nos lances tous les seigneurs 
de France, les comtes, les ducs, les princes, les barons ; nous les emmène- 
rons avec nous au royaume de Perse, pour les garder en captivité, si vous 
le voulez ; nous emmènerons aussi Bohémond et ses plus puissants 
compagnons au royaume d’Orient ; la chrétienté sera détruite de fond en 
comble. Seigneur émir, cher père, donnez-nous l’autorisation de partir, 
c’est l’heure de la bataille, nous ne voulons pas la manquer. 

— Allez, dit l’émir, nous vous recommandons à Mahomet Gomelin, 
vous et tous vos compagnons. » 

Les fils de Sultan montèrent sur leurs chevaux d’Aragon, au son puis- 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


321 


sant des trompes et des cors, ils entraînèrent hors du camp cent mille 
Turcs. Ces Sarrasins félons faisaient un très grand vacarme. 


III 

Les infidèles faisaient grand bruit ; les trompes et les cors en défenses 
d’éléphant résonnent. Les Turcs et les païens s’adoubent en avant du 
camp. L’émir appelle l’Aupatri et Morgant, le vieil Aérofle oncle de Cor- 
numaran, le roi Calcatras, l’émir Canebaut, le vieil Amulaine, son frère 
l’Amustan, Hector, le fils d’ Arène, et le vieux Glorian, Calcatras le sei- 
gneur des défilés de Baucidant, le roi des Cananéens et son frère Morgan : 

« Répartissez mes armées, je vous l’ordonne, dit-il. 

— A vos ordres », répondent-ils. 

Puis ils parcourent le camp païen en éperonnant leurs chevaux et 
composent cinquante armées de cent mille Arabes chacune, sous les 
ordres de cinquante rois infidèles. La première armée est composée des 
gens de Baucidant, ils sont noirs comme de l’encre — qu’ils aillent au 
diable ! — sauf les dents et les yeux ; leurs chevaux portent des cornes 
plus dangereuses que celles des taureaux ; ils ont de grandes couvertures 
de riche étoffe. La deuxième armée regroupait cent mille Maures de Mau- 
ritanie ; ils sont plus noirs qu’une décoction de poivre. Les Bulgares 
forment la troisième armée, les Africains la quatrième, des Maures la cin- 
quième, les Agolants la sixième, les Slaves la septième, les Samordants 
la huitième, les Escarboucles la neuvième, et les Géants la dixième. Les 
hommes des dix armées poussent des hurlements et aboient comme des 
molosses contre les nôtres. Le pape Calife les bénit au nom de Mahomet 
Gomelin et d’Apollin le grand. 


IV 

L’émir ordonne de mettre en place ses armées. On dispose les dix sui- 
vantes : ce sont les païens, les Slaves, les Perses, les Blasfers, les Indiens, 
les Bosmers (un peuple de démons d’au-delà de la mer Rouge ; ils sont 
les seuls à pouvoir survivre dans ce pays), puis les Aufras. les hommes 
d’Oper, les Tabars (qui ont des dents de sangliers ; une race maudite, 
aucune ne lui est comparable). Il y a maintenant vingt armées rangées 
côte à côte ; ce ne sont que hurlements assourdissants pendant qu’ils pren- 
nent place. On n’a jamais vu rassemblement aussi horrible. 

Vous entendrez le récit d’une bataille comme il n’y en a jamais eu. 



322 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


V 

C’était une belle journée ; la matinée était lumineuse. Les païens crient, 
hurlent, font grand vacarme. L’émir ordonne à Calquant d’Outre-mer de 
mettre en place les dix armées suivantes. Ce sont les Michomans, les 
hommes d’Arbrin, les Marois, les Fabins, les hommes de Buridane, c’est 
un peuple particulièrement querelleur qui ne boit pas de vin. Ils vivent 
sous terre dans de profonds souterrains et mangent du grain, du poivre et 
du cumin. Leur pays est une région de grands chaos rocheux et de blocs 
de marbre. Ils ne portent pas de vêtements de laine ni de lin, mais ont une 
toison de chiens ; ils aboient comme des molosses, courent plus vite que 
des chevreuils dans la forêt. Leur chef s’appelle Alipatin, et son cheval. 
Dauphin, nagerait plus vite en mer que les poissons dans le Rhin. Ce jour- 
là, il a abattu Baudouin de Clarmont, mais Tancrède l’a tué de sa lance 
de frêne, ainsi qu’ ensuite le puissant Amustadin, le roi de Valnuble et le 
frère de Sanguin. 


VI 

L’Aupatri met en place les dix armées suivantes : les Indiens, les 
Lutices, les Gauffres, les Norris, les Basclois, les Antéchrists. Chacun 
porte un poignard effilé et ils sont sous les ordres d’Estormaran le gris 
dont le cheval. Pétris, court plus vite en collines et montagnes que les 
autres en terrain plat ; il avait la tête rouge comme braise, le corps tout 
blanc, sauf le poitrail qui était noir. Bohémond s’en emparera avant le 
soir. Le pape Calife a béni les Turcs. Trente armées d’ennemis malfai- 
sants sont déjà en place ; dix autres doivent encore être rassemblées. 


VII 

On met en place les dix armées suivantes : Les Marins, les Fransions 
(ils viennent d’un pays situé en Orient, qui s’appelle France ; c’est 
Mahomet Gomelin qui lui donna son nom), les gens d’Europe, ceux d’Es- 
naon, ceux d’Argalie, ceux d’Abaion, les Sauvages, les hommes d’Ara- 
gon, les Espics qui ont un aspect étrange : ils ont des becs d’oiseaux, des 
têtes de chiens, des griffes aux mains et aux pieds comme des lions ; 
quand ils crient ensemble, leurs hurlements font trembler la terre sur trois 
lieues à la ronde. Pour les faire taire, l’émir les frappe à coups de bâton. 
La dixième armée est composée des hommes de Bucion ; c’est une peu- 
plade diabolique ; ils portent des cornes de moutons et sont armés de 
massues de plomb. Ils auraient fait un massacre des nôtres si Godefroy et 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


323 


les autres barons ne les avaient abattus de leurs épées au point que leurs 
chevaux pataugeaient dans le sang jusqu’à l’articulation du boulet. 

La bataille approche, la plus violente depuis le temps de Salomon. 


VIII 

L’émir Sultan commandait, quant à lui, dix armées : les troupes de 
Perse, celles de Guinesbaut, les Turcs, les Arabes aux bons chevaux, les 
païens, les Sarrasins habiles archers, et tous les hommes d’Orient sous les 
ordres de Canebaut ; les Amoraines aux armes en or massif et en émail et 
aux solides épées, dont les destriers sont plus rapides qu’un vol de ger- 
fauts — Dieu les damne ! — ; des Turcs et des Africains qui sont d’excel- 
lents chevaliers ; enfin des Slaves, ce sont les plus beaux ; ils étaient 
cinquante mille sous les ordres de Lucabel. 


IX 

Quand toutes les armées furent rassemblées. Sultan garda avec lui les 
dix armées les mieux équipées ; en tout cent cinquante mille hommes. Les 
autres font mouvement pour prendre position dans les plaines de Rames ; 
ils étaient approximativement vingt fois cent mille hommes. Montagnes, 
collines et vallées retentissent des puissantes sonneries de cors. On entend 
pousser les cris de ralliement. Les chevaliers de Notre-Seigneuront relevé 
les lances, laissé les oriflammes flotter au vent ; les heaumes brillants et 
les boucliers dorés scintillent ; ils font le signe de croix, battent leur 
coulpe, serrent bien leurs boucliers et leurs écus de côté sur la poitrine. 
Nos armées s’avancent ; elles chevauchent en ordre de bataille sur un 
front qui couvrait bien vingt portées d’arbalète. Ils ne cessent de supplier 
Dieu et sa toute-puissance. 

Vous allez maintenant entendre le récit d’une bataille violente et 
farouche. 


X 

La clameur fut immense lors du choc des armées. L’évêque de Mautran 
tenait la Croix haut levée ; il l’avait dévoilée et la montrait à nos hommes. 
Ce n’est plus le moment de discourir et chacun lance son cheval à grande 
vitesse contre l’ennemi. Godefroy s’avance, la ventaille fermée, et se 
heurte à Sinagon et ses hommes ; c’était un fils que Sultan avait eu de sa 
première femme. Ils se dirigent l’un contre l’autre au grand galop ; le 
choc fut très violent. La lance de Sinagon se brise, mais le roi, resté bien 
en selle, a atteint le païen, lui a percé sous la bosse son grand bouclier 



324 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


décoré et lui a enfoncé l’enseigne brodée d’or de sa lance dans le cœur ; 
il le jette, mort, à bas de son cheval ; son âme le quitte, les diables l’ont 
recueillie dans la puanteur de l’enfer. Et le roi Godefroy lance son cri de 
ralliement : « Frappez, nobles chrétiens, contre ces infidèles qui n’ont 
jamais voulu croire à la puissance divine. Nous avons remporté le premier 
combat. » 

Au milieu des cris et du vacarme, on ne comptait plus les têtes, les 
poings, les pieds coupés, les chevaliers gisant bouche ouverte, morts, les 
chevaux qui erraient à l’abandon, la selle retournée, leurs cavaliers gisant 
à terre. L’herbe était toute rouge de sang. Les Turcs tirent avec leurs arcs 
une pluie de flèches plus drue que la rosée. 


XI 

Ce fut une bataille acharnée, un combat farouche. L’aîné des quinze 
fils de Sultan est tué ; ses quatorze frères arrivent au grand galop, à la tête 
de vingt mille hommes chacun. Devant le corps de leur frère, ils versent 
des larmes et se lamentent bruyamment : « Quel malheur, Sinagon, cher 
frère ; comme ta mort nous affaiblit ! C’est Godefroy, au bouclier d’or, 
qui t’a tué ; mais s’il se trouve sur notre chemin, tu seras vengé ! » 

Ils font alors sonner leurs trompes, les tambours retentissent. Lucifer 
éperonne son destrier rapide, en criant : « Où avez-vous fui, Godefroy, 
monstre perfide, lâche ? /> 

Dans sa rage, il va frapper Anséis, un noble jeune homme de Pise ; il 
lui brise son bouclier sous la bosse, lui déchire et démaille son haubert et 
l’abat de son cheval, mort, sur place. Saint Michel emporte son âme en 
paradis. Lucifer, détournant son cheval, crie : « Frappez, nobles Sarrasins, 
sur ces maudits Français qui ne veulent pas croire que Mahomet est 
vivant ! » 

Alors reprennent les combats et les massacres au milieu du fracas et 
des cris qui s’entendaient jusqu’à Acre. 


XII 

La bataille était terrible dans les plaines de Rames. Voici Acerin au 
galop sur le sol sablonneux ; c’était un fils de Sultan et de sa première 
femme. Son cheval était très richement caparaçonné : tête, encolure et 
croupière couvertes d’un riche drap de soie. Il portait un heaume et une 
cotte fabriqués par Clôt de la Rochère, un bouclier plus dur que pierre ; il 
s’écrie : « Godefroy, bandit ! Vous avez tué mon frère, par traîtrise et par 
lâcheté. Si je peux vous retrouver, vous regretterez d’avoir traversé la 
Bavière ! Je vais vous transformer en cadavre ! » 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


325 


De rage, il frappe Eude du Mohier, son écu ne résiste pas mieux que 
ne l’aurait fait une feuille de fougère ; son haubert à doubles mailles se 
déchire, la lance avec toute l’oriflamme lui pénètre en plein cœur. Il 
tombe de cheval, mort, près d’un rocher. Acerin crie « Damas ! » et fait 
demi-tour ; il tue encore deux des nôtres, les cris de ces suppôts du diable 
deviennent plus intenses ; les flèches volent plus dru que la pluie. Il y 
avait de tels flots de sang dans les plaines de Rames que les chevaux s’y 
souillent jusqu’à l’étrivière. 


XIII 

C’était un terrible combat dans les plaines de Rames. Voici qu’arrivent 
au galop Galiant et Bréhier, Lucion et l’Aufage, Danemont et Gohier, 
Cariel et Tahon, Rubion le rapide, Fausaron, Esmeré et Sanguin le guer- 
rier. Ils abaissent leurs lances à grand bruit. On pouvait entendre les Turcs 
hurler et aboyer, et cette race diabolique brailler comme des démons, les 
Cananéens vociférer et tempêter, les cors, les trompes et les trompettes 
sonner. Mais les nobles barons — que Jésus leur vienne en aide ! — 
n’avaient aucune crainte, aucun effroi dans la bataille ; ils lancent de 
bonnes attaques avec le fer et l’acier. On pouvait y voir Godefroy en 
pleine action et ses deux frères fendre les rangs à coups d’épée. Depuis la 
venue de Dieu sur terre pour convertir le monde, on n’avait jamais vu 
autant de vaillants chevaliers dans la même bataille. Ils tuaient, massa- 
craient, jetaient les Turcs en tas les uns sur les autres. 

Mais les nôtres subirent un grave revers ; le cheval de Renaut de Beau- 
vais est tué sous lui ! Ah ! Dieu ! Quel grand malheur qu’il soit tombé à 
terre ! Renaut se redresse, car il ne manquait pas de courage, passe son 
bouclier au bras, saisit son épée d’acier et se met à faire un véritable mas- 
sacre dans la foule adverse. Ceux qu’il atteint n’ont plus besoin de 
médecin. S’il avait pu rester en vie, il se serait vendu cher. Mais Lucifer 
l’atteint par-devant d’un seul coup et lui enfonce dans le corps un javelot 
d’acier. Le baron s’écroule. Ah ! Dieu ! Quelle catastrophe ! Que Dieu ait 
pitié de son âme en ce moment suprême et protège nos gens du malheur. 
Il a communié de trois brins d’herbe 1 ; son âme le quitte et Dieu lui donne 
sa place en paradis. Eustache a vu ; il croit en perdre le sens et se précipite 
pour le venger. 


1 . La chanson de geste médiévale présente, à plusieurs reprises, des exemples semblables 
de communion. Il faut en retenir le symbolisme en des circonstances particulièrement dra- 
matiques (le chiffre « trois », évoquant évidemment la Trinité). 



326 LITTÉRATURE ET CROISADE 

XIV 

Eustache de Boulogne a bien reconnu Renaut au moment de sa mort ; 
il en éprouva une vive tristesse. Eperonnant son cheval au rapide galop, 
il brandit sa lance au fer tranchant et va frapper Lucifer par-devant sur 
son bouclier ; il le lui brise sous la bosse dorée, lui démaille et déchire 
son haubert, lui enfonce la pointe de la lance en plein cœur et l’abat, mort, 
de son cheval. 

« C’est ta fin, infâme païen, dit-il, maudit sois-tu ! » 

Puis il frappe Acerin sur son casque pointu, en arrache les Heurs et les 
pierreries, et pourfend le païen jusqu’au milieu de la poitrine ; de ce coup 
bien asséné, il l’abat mort. Il tue encore Princeple, le fils de l’émir Hu. 
Godefroy arrive au galop sur Chapalu et crie à Eustache : 

« Je vous ai bien vu, frère ; vos grands coups vous font ressembler à 
notre aïeul, le Chevalier au cygne ', qui a vaincu le Saxon. Si je ne vous 
assiste pas, que je sois damné ! Eperonnons désormais ensemble, vous et 
moi. Dieu ! Où est Baudouin ? J’ai peur de l’avoir perdu. » 

Le voici qui arrive au galop à travers le pré sur Prinsaut l’Aragonais au 
poil blanc. Il tue devant son frère un des fils de Malagu et un des fils de 
Sultan, celui qui s’appelait Corsuble. Il a aussi pris en chasse Sanguin, 
mais sans avoir pu l’atteindre, ce qui le contrarie ; il trouve sur son 
chemin le roi Marchepalu et lui tranche la tête aussi facilement que s’il 
s’était agi d’une branche de sureau. 


XV 

La bataille était acharnée, l’attaque furieuse. Robert de Normandie se 
précipite dans le combat avec ses vaillants compagnons. La lance dressée 
où l’enseigne flotte au vent, à la pleine vitesse de son cheval, il s’élance 
au milieu des Turcs — que Dieu les maudisse ! Il frappe le roi Atenas, le 
seigneur d’Esclaudie, lui brise son grand bouclier fleuri, lui déchire sa 
cuirasse et lui perce le cœur. Son âme s’en va en enfer où les diables 
l’accueillent. Le païen, qui était originaire de Nubie, gît à terre. Robert 
s’écrie : « Dame sainte Marie ! » 

Puis il met la main à l’épée qu’il tire du fourreau pour en fendre un 
Turc jusqu’à l’oreille. Il tue encore l’émir de Nubie. Le duc frappe sans 
cesse, mu par la colère ; la terre autour de lui est couverte des païens qu’il 
a tués. Les Turcs fuient plus devant lui que la pie devant le faucon, et le 
baron les poursuit sur la distance de plus d’une portée d’arc. Mais si Jésus 
ne s’en inquiète, sa vie sera courte, car il est encerclé de païens, totale- 


1 . Voir ci-dessus, chant VII, xxxi et n. 1 . p. 3 1 6. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


327 


ment isolé de ses hommes. Les païens se sont dirigés vers les Trois 
Ombres, là où la mère de Dieu, fatiguée et épuisée, se reposa et, selon la 
prophétie, Dieu la protégea du soleil ; la terre se trouva alors ombragée 
alentour sur une distance d’une lance et demie, les rayons du soleil ne 
l’atteignaient plus. Ce lieu se situe dans la direction de Jaffa, à côté de 
Cauquerie. C’est là que Robert est encerclé par des Turcs qui l’assaillent 
de flèches ; il y en a tant fichées dans son armure que cela ferait plus 
d’une brassée si on les rassemblait. Que vous dire de plus du bon comte 
Robert ? Si Dieu ne s’en inquiète pas, il est près de sa fin ; il a sur lui plus 
d’une brassée de flèches et les païens continuent à tirer sans relâche. Dans 
la plaine de Rames, les cris, le son des cors et des trompes sont tels qu’ils 
résonnent jusqu’à Acre. Si Dieu, le fils de sainte Marie, ne s’en inquiète, 
la chrétienté sera durement atteinte et la chevalerie de Dieu plongée dans 
la douleur. Il y avait tant de païens que la terre en était couverte sur sept 
lieues. 


XVI 

La bataille était rude, les combats acharnés. Ces brutes ont encerclé 
Robert de Normandie ; ils tirent de loin sur lui avec leurs arcs turcs, tuant 
sous lui son cheval impétueux. Le baron s’est remis sur ses pieds avec 
courage ; il tient devant lui son bouclier et tire son épée ; il se défend si 
farouchement contre les païens que pas un Turc n’ose l’approcher à moins 
d’une lance. Ses chevaliers étaient à sa recherche dans la mêlée, tout affli- 
gés de ne pouvoir le retrouver. Deux d’entre eux vont en larmes auprès 
de Robert le Frison : « Seigneur, au secours, par Dieu le Rédempteur ! 
Les Perses emmènent Robert de Normandie. » 

Quand le comte entend cela, tout affligé, il crie : « Saint-Sépulcre ! 
Chevaliers, en avant ! Si vous ne vous souciez pas du comte, je vous 
considérerai comme des lâches. » 

Puis il fait sonner une trompe et part. Malheur à cette race maudite si 
elle s’en vante ! Les chevaliers avaient hâte de se battre. On dit à Bohé- 
mond et à Tancrède de Pouille que les Sarrasins emmènent Robert de 
Normandie. Bohémond alors soupire du fond du cœur et Tancrède 
s’écrie : « Sonnez de ce cor d’ivoire ! Les païens n’en réchapperont pas 
plus ici qu’en Orient ! » 

Les barons éperonnent à la suite de Robert de Flandre et se jettent avec 
fracas dans la foule des Turcs. Ils en abattent tant à terre à coups de lances 
que tous ceux qui les voyaient en étaient stupéfaits. Puis ils tirent avec 
fureur leurs épées, coupent têtes, bras et pieds sans épargner personne, 
frappant sans cesse, sans jamais s’arrêter. Ils font un tel massacre, sans 
la moindre crainte des païens, qu’ils ont retrouvé Robert de Normandie, 
couvert de sang. Bohémond lui présente un bon destrier ; le duc y monte 



328 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


sans défaillir. Sitôt à cheval, il s’élance et tue un Turc en passant à côté 
de lui. Les barons l’étreignent et l’embrassent. 

C’est alors qu’arrive au galop Comumaran avec trente mille infidèles. 
Il se jette au milieu des nôtres, en tue un grand nombre, criant souvent 
« Damas et Tibériade ! ». 


XVII 

Pour dégager Robert, des coups sans nombre avaient provoqué la mort 
d’une foule de Turcs et de païens. Or voici que se précipite dans la bataille 
le fils de Sultan de Perse, Esmeré, qui avait été adoubé l’année précé- 
dente. Il porte sa lance bien droite avec l’oriflamme fixée et crie à 
l’adresse de Godefroy de Bouillon : « Je suis bien fiché de ne pas te 
trouver, misérable ; je te ferai payer la mort de mes trois frères ! » 

Il était accompagné de vingt mille païens en armes, tous seigneurs 
d’une forteresse ou d’une cité. Au milieu de la mêlée, il se trouve en face 
de l’excellent Roger, le seigneur du Rosoy. Au galop de son cheval, il le 
heurte de sa lance et l’abat, grièvement blessé. Quand Roger du Rosoy se 
sent à terre, il bondit aussitôt sur ses pieds, tire son épée aiguisée et, d’un 
coup, fend en quatre le heaume décoré d’or d’Esmeré qui n’a pas le temps 
d’esquiver ; l’épée glisse entre le cou et le bouclier et lui coupe le bras 
gauche. Sous la violence du choc, le Sarrasin trébuche ; Roger du Rosoy 
saisit son cheval de la main gauche par les rênes, saute en selle sans même 
prendre appui sur l’étrier. Les Sarrasins poussent des cris en le voyant 
faire et tous les frères d’ Esmeré laissent voir leur douleur. Ils font le ferme 
serment par Mahomet Gomelin que, pour la mémoire de leur frère, ils 
tueront vingt mille Français. Ils se mettent tous les onze en ligne sur le 
champ de bataille, regroupent leurs armées au son du cor. Trente mille 
hommes au moins sont en place, tous de la race diabolique, de vrais 
démons ! 

Que Dieu vienne au secours des chrétiens qui seront lourdement éprou- 
vés dans la bataille. Mais s’ils en reviennent, c’est que Dieu les aime. 


XVIII 

La bataille était acharnée et le combat farouche. Plus de quarante cors 
et trompes retentissent à la bouche de soldats hors d’eux-mêmes. Les 
armées des infidèles approchent. Il y en a qui sont plus noirs que poivre ; 
d’autres ont des cornes ; tous portent des massues de plomb. Il y a une 
troupe composée de soldats plus noirs que suie ; même leur barbe est 
noire. C’est elle qui lance la première attaque à grand fracas ; on ne 
compte plus les têtes, les poings, les pieds coupés ; le sang des morts 
coule sur la prairie et l’herbe verte se teint en rouge. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


329 


Rotrou du Perche contre-attaque avec ses hommes, accompagné de 
Hugues le Maine qui porte l’enseigne, du comte de Vendôme à la tête des 
chevaliers de son domaine, du comte Lambert de Liège qui frappe bien 
de l’épée. Ils ont tous placé en bon ordre leurs hommes et font sonner dix 
cors à l’unisson. Le comte Hugues éperonne en criant « Montjoie ! » et, 
de tout l’élan de son cheval, il se jette au milieu des « barbus ». Avant de 
briser sa lance, il en a fait un grand carnage, arrachant les entrailles à plus 
de trente. Sa lance hors d’usage, il tire l’épée et pourfend un Turc jus- 
qu’au ventre. Le comte Rotrou du Perche se bat avec grande ardeur, tou- 
jours impatient de frapper les Turcs. Ils ont tué et massacré toute cette 
armée, la repoussant jusqu’aux Trois Ombres, là où sainte Marie se 
reposa à l’abri de la chaleur '. Les cadavres rempliraient un grand navire. 


XIX 

Ce fut une grande bataille, la plus farouche que l’on ait jamais vue. 
Voici maintenant l’armée d’Orient qui arrive au galop, plus de trente 
mille fieffés félons, sous la conduite de Comicas des Crêtes de Montri- 
bon. Il est monté sur un cheval plus blanc que colombe, qui a deux cornes 
pointues et acérées sur le front ; ses sabots sont fendus de part en part 
comme ceux d’un bœuf avec des griffes dures comme de l’acier ou du 
laiton ; il courait plus vite qu’épervier ou faucon. Le païen l’avait couvert 
d’un drap vermeil. Portant une enseigne avec un dragon, Comicas épe- 
ronne son cheval qui s’élance comme un émerillon. Il brandit sa lance, 
déroule l’oriflamme et frappe Thomas de Marne sur son bouclier décoré 
d’un lion ; il le lui perce sous la bosse, mais ne parvient pas à déchirer 
son haubert étincelant ; sa lance vole en éclats. Thomas reste ferme sur 
ses arçons ; il espérait s’en venger à l’épée, mais le Turc le dépasse avec 
mépris, tant son cheval court plus vite qu’un aigle. Voyant cela, Thomas 
frémit des moustaches, plus rouge de colère que la braise ; dans sa fureur, 
il va frapper Clarion, un fils de Sultan, roi de Monbrandon ; ni son bou- 
clier ni son heaume ne l’ont protégé, Thomas le pourfend jusqu’au 
poumon ; de ce coup bien asséné, il le désarçonne ; puis il tue encore ses 
deux frères, Bréhier et Lucion. 

Surviennent à ce moment au galop Enguerran et Huon de Saint-Pol. 
Enguerran atteint Tahon, un fils de Sultan qui gouvernait la Perse en son 
nom ; de son coup de lance, il perce le bouclier comme une simple étoffe 
et le haubert ne résiste pas mieux qu’une pelisse d’hermine ; il lui enfonce 
la lance dans le poumon et l’abat, mort, de son cheval ; il tire aussitôt 
l’épée pendue à son côté pour frapper sur le heaume son frère Clarion 
qu’il pourfend jusqu’au poumon ; il tue encore Maltriblon, et puis un 


I. Voir ci-dessus, xv. 



330 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


autre païen qui s’appelait Danemont ; ils étaient tous frères, fils de Sultan. 
Il n’en reste plus que deux survivants : ce sont Sanguin et l’Aufage, tous 
deux dangereux traîtres. Voyant leurs frères morts, ils supplient 
Mahomet. Tous les autres païens poussent de telles lamentations qu’elles 
s’entendent jusqu’à la tente de Sultan. 


XX 

Quand l’Aufage voit ses frères mourir, il croit devenir fou de douleur 
et de rage ; donnant un violent coup d’éperon à son cheval, il va frapper 
Enguerran avec le faussart qu’il porte, brise son bouclier, déchire son 
haubert et lui enfonce la pointe de son arme en pleine poitrine, lui coupant 
en deux le cœur, et le jetant à terre sous le choc. Enguerran de Saint-Pol 
prie l’Esprit saint d’avoir pitié de son âme, si telle est sa volonté, et de 
venir au secours de son peuple, sans l’exposer à la mort, dans sa lutte pour 
vaincre et mettre en déroute les infidèles. Il lève la main pour se signer ; 
Dieu l’a fait alors trépasser, la main tendue vers l’orient. Notre-Seigneur 
a envoyé saint Michel recevoir son âme pour lui donner son siège au para- 
dis ; les saints et les anges sont à son service, comme il est juste, car il est 
mort en martyr. 

Son père éprouve une grande tristesse quand il le voit étendu mort ; il 
se tord tant les poings que le sang en dégoutte, frissonnant de douleur et 
d’angoisse. « Dieu ! dit-il, pourquoi as-tu laissé mourir mon fils, alors 
qu’il était venu ici outre-mer pour ton service ? » 

Princes et barons se rassemblaient nombreux auprès du corps pour voir 
Enguerran une dernière fois, sans cacher leur immense chagrin. Huon se 
tord les poings, le sang en dégoutte ; il tire l’épée du fourreau pour s’en 
frapper, mais Robert le Frison se précipite afin de la lui arracher des 
mains. Personne ne peut supporter la peine que manifeste Huon ; princes 
et barons pensent mourir de douleur. 


XXI 

Pour la mort d’Enguerran, la douleur fut immense. Barons et princes 
pleurèrent en grand nombre ce jour-là. On coucha sur son bouclier le 
corps du vaillant chevalier pour vite le porter loin de la bataille. Puis tous 
retournent avec fureur au combat, l’épée au poing, bouleversés par la 
mort d’Enguerran. Huon de Saint-Pol, assis sur son cheval, recherche 
l’Aufage dans les rangs païens ; il le rencontre au milieu de ses hommes ; 
rien n’aurait pu le rendre plus heureux, ni son fief, ni la terre des Indes. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


331 


XXII 

Quand Huon de Saint-Pol a repéré l’Aufage, il galope vers lui, brandis- 
sant son épée nue. 11 l’atteint d’un grand coup au milieu de son casque, 
en arrache les fleurs et les pierreries ; la coiffe du haubert n’y résiste pas ; 
il l’a pourfendu jusque dans la poitrine et, de ce coup bien asséné, l’a 
étendu mort. « Holà ! Païen, maudit sois-tu ! », dit-il. Pour la mort d’En- 
guerran, tu as eu ta récompense ! » 

On pouvait entendre de grands cris, des hurlements, un immense 
vacarme. Plus de cent mille Turcs se sont rassemblés ; il y avait là les 
Espics, ceux qui ont un bec et le corps velu. Au combat, ils collent aux 
gens comme de la glu. Quand ils aperçoivent nos Ribauds, ils se précipi- 
tent contre eux, leur déchirent la peau à coups de bec et de griffes et leur 
arrachent les entrailles. Ce fut pour les Ribauds la pire journée qu’ils aient 
connue. 


XXIII 

Quand il voit ces sauvages faire un tel massacre de ses hommes, le roi 
Tafur faillit devenir fou de rage et de colère ; il crie aux siens : 

« Pas de mollesse ! N’ayez pas peur de ces barbares ! Ils n’ont ni 
haubert, ni heaume, ni bouclier, ni lance. Souvenez-vous de notre Dieu 
créateur des oiseaux ! » 

Quand les Ribauds ont entendu leur roi, ils font le signe de croix et 
retrouvent hardiesse et courage ; de leurs haches et de leurs poignards, ils 
ont fait un tel carnage que des monceaux de cadavres gisent sur la prairie. 


XXIV 

Dès que les Ribauds sont au contact des « Beccus », ils leur tranchent 
têtes, bras et poitrines ; et les autres émettent de leurs becs de grands gla- 
pissements, ils aboient, hurlent, poussent des cris, tant et si bien qu’on les 
entend depuis Saint-Georges de Rames. Le roi Tafur en a tué une centai- 
ne ; les Ribauds les ont massacrés à la hache en un carnage tel, dans les 
plaines de Rames, que Ton marchait dans le sang jusqu’au gras du mollet. 
Les « Beccus », pris de panique, s’enfuient plus vite que des chevaux, 
sans se ressaisir avant d’avoir retrouvé l’étendard. Ils s’arrêtent devant la 
tente de l’émir de Perse qui jouait aux échecs avec le frère de TAupatri. 
Quand Sultan voit devant lui les « Beccus » en déroute, il les menace, 
mais eux s’en moquent. Dans peu de temps, il sera autrement plus mal- 
heureux, car il recevra des informations sur ses quatorze fils qui ont tous 
eu le cœur transpercé dans la poitrine. 



332 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XXV 

Ce fut une grande et mémorable bataille. Jamais personne n’a vu ni ne 
verra la même, tant il y eut d’échanges de coups redoutables, de boucliers 
percés, de heaumes brisés, de païens et de Sarrasins tués et massacrés qui 
aboient, geignent et hurlent comme des chiens. 

Comicas d’au-delà de la mer Rouge arrive sur le Comu, son cheval, 
qu’il fait galoper plus vite que l’émerillon ne vole pour fondre sur 
l’alouette. Au premier choc, il tue Raoul et Roger. Quand Baudouin voit 
cela, il croit enrager et lance son cheval au galop, dans l’espoir de se saisir 
de la monture du Turc, qu’il se prend à convoiter. S’il y parvenait, il ne 
le céderait pas pour quatre fois son poids d’or fin. 11 éperonne Prinsaut, 
le fait galoper aussi vite que possible. Le roi Comicas n’a pas su éviter 
l’affrontement avec le comte Baudouin. Celui-ci lui donne un tel coup sur 
son casque qu'il en abat fleurs et pierreries ; le coup descend jusqu’au 
menton. Baudouin s’empare du destrier, en fait trébucher le roi ; puis, 
s’éloignant, il fait demi-tour, descend de Prinsaut et monte sur le Comu. 
Il donne ordre de ramener son cheval à l’arrière et on le voit s’élancer de 
nouveau dans la mêlée. Baudouin fait bondir le Comu plus vite qu’un 
épervier quand il est à la chasse aux oiseaux. Il peut aller et venir sans 
risques et s’attaquer aux païens. Il fera ce jour-là payer cher le Comu aux 
Turcs ; il crie : « Saint-Sépulcre ! Ces maudits qui refusent d’aimer Dieu 
ne vont pas tenir longtemps. En avant, barons ! Vous verrez bientôt leur 
défaite. » 

On pouvait entendre crier à voix forte « Montjoie ! » et supplier le 
Saint-Sépulcre et saint Georges. Ils font reculer les Turcs de plus d’une 
portée d’arbalète. 


XXVI 

C’était une immense bataille, furieuse et farouche. Elle redouble de 
bruit et de violence. Arrivent les Maures de Mauritanie, Nichomas, 
Aufraix et les hommes de Buriane ; ils sont poilus comme des chiens et 
ont une horrible figure grimaçante. Tomber entre leurs mains est une 
affreuse malchance. Mais nos nobles barons les mettent à mal avec leurs 
épées d’acier ; le champ de bataille est couvert de morts et de blessés ; on 
ne voit plus que boyaux et entrailles. Les chevaux sont trempés de sang 
et les Maures vaincus fuient à travers la plaine. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


333 


XXVII 

L’armée suivante qui monte en ligne est celle des Gauffres, des Bulga- 
res et des Cananéens puants ; ils mangent les cadavres humains décompo- 
sés et ont le menton et les mâchoires collés à la poitrine. Avec eux 
viennent les hommes de Baucidant. Ils sont à dix jours de l’Arbre-qui- 
Fend et, une fois par an, pour se régénérer, ils vont se plonger dans le 
fleuve de jouvence. Ils n’ont jamais mangé de froment, ne savent pas ce 
que c’est, mais ils se nourrissent d’épices, vivent à la belle étoile ; ils sont 
laids et affreux, et éprouvent une grande envie de se battre. Si Dieu, par 
sa sainte volonté, ne s’en soucie pas, ils feront un grand massacre des 
nôtres. 


XXVIII 

Voici maintenant le roi des Asnes qui éperonne sa monture, suivi par 
tous ses soldats qui avancent en envoyant des ruades. Ils font un tel bruit, 
un tel remue-ménage que toutes les plaines de Rames en sont boulever- 
sées. L’armée de Dieu s’en inquiète et tremble. Sans Dieu qui les récon- 
forte et les rassure, rien n’aurait protégé les nôtres du martyre. 

L’évêque de Mautran leur apporte la Croix, l’abbé de Fécamp la lance 
au fer tranchant et l’évêque de Nobles le pilier où les bourreaux battirent 
de verges Notre-Seigneur Dieu jusqu’à ce qu’il soit couvert de sang de la 
têteaux pieds. L’évêque de Mautran s’écrie : 

« Regardez par ici, nobles chevaliers, n’ayez pas peur, rassurez-vous ; 
voici la vraie Croix qui vous protégera. Surtout ne reculez pas, mais allez 
frapper les maudits à qui mieux mieux. Je vous pardonne au nom de Dieu 
le Père tout-puissant tous les péchés que vous avez commis en votre vie ; 
si vous mourez pour lui, sachez-le bien, vous entrerez en chantant dans le 
paradis ! » 

Quand les chrétiens entendent l’exhortation de l’évêque de Mautran, 
ils reprennent tous courage ; même le plus lâche veut la bataille. Ils se 
jettent sur le peuple du diable, éventrant les ennemis par centaines et par 
milliers. Que puis-je ajouter ? Ils en font un carnage plus grand qu’on ne 
pourrait le dire ou le chanter. Les païens crient, hurient, gémissent et ils 
auraient pris la fuite quand arrivent à leur rescousse les Géants difformes 
qui portent des massues ou de lourdes et grosses lances ; ils tuent de leurs 
coups un grand nombre de nos chrétiens. L’évêque de Mautran se préci- 
pite au galop en tenant devant lui, bien droite, la vraie Croix, qu’il avait 
fixée à l’encolure de son cheval. Les Géants la regardent, et en sont à ce 
point fascinés qu’ils se tuent entre eux et se fracassent le crâne avec leurs 
lourdes massues. Puis ils prennent le feu grégeois et vont se le jeter les 
uns sur les autres. Que dire de plus ? Ils se tuent tous et sur quinze mille 



334 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


qu’ils étaient, il n’en survit que cinq cents. Le vent pousse le feu sur les 
autres païens présents et les brûle gravement. 

Comumaran se jette alors dans la bataille avec trente mille Turcs infi- 
dèles. Il éperonne Plantamor, l’épée nue au poing. Il frappe Girard de 
Goumay au milieu de son heaume brillant ; ni le casque ni la coiffe n’ont 
pu le protéger ; il le pourfend jusqu’au menton et l’abat de son cheval, 
puis reprend son élan. Le comte Baudouin éperonne à son tour le Cornu 
pour se lancer, épée dégainée, à la poursuite du Turc, jusqu’à la tente de 
Sultan. Mais le païen se précipite dans la tente sans oser l’attendre. Bau- 
douin voit Pierre assis à côté de l’étendard ; il le salue en passant à côté 
de lui sans s’arrêter ; puis il éperonne de nouveau le Cornu qui l’entraîne 
plus vite que ne vole un oiseau dans le ciel — il serait ainsi allé jusqu’en 
Orient ! Comumaran était arrivé au galop en s’écriant : « Que fais-tu, 
émir ? Tes hommes sont presque tous tués ! Des Bulgares, des Hongrois, 
des Popelicants, des Amoravis qui étaient si courageux, il ne reste presque 
plus de survivants ! » 

Arrive sur ces entrefaites Sanguin avec vingt mille Maures de Moriant 
qui avançaient en se tirant les cheveux et en invoquant d’une voix forte 
Margot, Apollin, Mahomet, Jupin et Tervagant. Sanguin se présente 
devant son père en se tordant les poings, tandis que les Maures se frappent 
les mains. Tous s’agenouillent devant Sultan qui s’écrie en les voyant : 
« Qu’avez-vous, par Mahomet ? Je vous vois tous en piteux état, par mon 
dieu tout-puissant ! » 


XXIX 

Sanguin, le fils de Sultan crie alors : « Emir, mon père, vous êtes dans 
le malheur ; vous avez perdu vos fils, vous ne les reverrez plus jamais ; 
les barons de France vous les ont tous tués ! » 

A ces mots. Sultan s’évanouit quatre fois et, revenant à lui, s’écrie : 

« Vite, qu’on m’apporte mes armes ! 

— A vos ordres », lui répond-on. 

Corsus et Barufflé apportent les armes ; ils ont d’abord posé sur le sol 
un tapis d’or finement ouvragé et par-dessus un drap de soie de couleur. 
C’est là que s’assied le grand émir. Le roi Matusalé lui mit ses chausses 
en mailles très fines avec des bandes d’or ; c’était l’ouvrage de Salatré, 
un très savant artiste juif. Chaque pièce était rivée avec des clous d’ar- 
gent. L’émir Josué lui fixe ses éperons. Puis il endosse un haubert ancien, 
fabriqué vingt-cinq ans avant que l’on n’adore Dieu, du temps d’Israël et 
de Galan le sage qui avaient appris l’art de la forge ; la cotte en était très 
riche, chaque pan bordé de fils d’or et d’argent qui scintillaient finement 
et le dessus fait de larges bandes ouvragées. La coiffe est toute en or, de 
grande beauté ; l’homme qui la porte ne craint pas d’être assommé par 
aucun coup ; la ventaille brille de pierreries et le heaume se fixe avec 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


335 


trente lacets d’or fin. Il porte une représentation sculptée de Mahomet 
Gomelin et les noms écrits d’Apollin, Tervagant, Jupin et Mahomet le 
grand ; l’homme qui l’a vue un jour est protégé de la cécité. L’émir Estelé 
lui apporte son épée, œuvre d’un diable du nom de Barré qui était empri- 
sonné dans les monts de Loquifeme. L’acier a été trempé pendant un an 
et demi et quand l’épée fut forgée, il en tua deux démons avec lesquels il 
avait eu une dispute en enfer. Cette épée était plus noire que de l’encre, 
elle n’avait pas de croix, mais la lame était gravée ; elle s’appelait 
Hideuse, en vérité, comme le raconte mon maître. Son fourreau était en 
ivoire constellé de pierres précieuses ; les courroies en soie et le baudrier 
en orfroi. La lame, d’une toise, large d’un demi-pied, était plus effilée 
qu’un rasoir. L’émir l’a ceinte au côté gauche ; il en donnera de nombreux 
coups redoutables aux nôtres ce jour-là. Son oncle Baufumé lui passe 
autour du cou son bouclier, parfaitement résistant aux chocs, qui avait 
trente renflements en résine odorante et le bord en était ourlé d’or fin ; les 
courroies étaient en cuir d’éléphant et il était recouvert à l’extérieur de 
peau de cerf et de soie. On fait avancer Maigremor, bien sellé et riche- 
ment harnaché ; son équipement valait plus que la moitié de l’Espagne. Il 
était sanglé de quatre solides courroies, avec des étriers en peau de cerf, 
tannée quatre fois, aux lourdes fixations d’or. Sultan est monté par l’étrier 
gauche que lui tenaient vingt rois, tous très attentifs à le bien servir. Il a 
pris en main une lance au fer carré, très solide et résistante, à la pointe 
trempée dans du poison. Ses blessures sont incurables. Un dragon y était 
fixé par cinq clous d’or. Sa grande barbe, blanche comme fleurs des prés, 
est étalée sur sa poitrine et le couvre jusqu’au ventre. Il se cale sur les 
étriers niellés avec une telle vigueur que Maigremor en transpire sous lui. 
L’émir avait fière et belle allure, sachez en vérité qu’on n’a jamais vu 
prince aussi beau. L’on fit grand bruit quand Sultan fut armé. Le cor prin- 
cipal résonne près de l’étendard. Les païens se rassemblent au son des 
cors, des tambours, des tambourins qui s’entend à dix grandes lieues. 


XXX 

Quand Sultan fut en armes, il y eut de grands cris ; les cors et les trom- 
pettes résonnaient. Chacun des émirs conduit son armée. L’Amulan est 
monté sur le Blanc, à la croupe couleur de tuile ; c’était le magnifique 
cheval avec lequel on avait voulu tenter nos chevaliers dans Jérusalem '. 
Sultan était sur Maigremor, capable de courir quinze lieues d’un seul 
élan ; il jure, par sa foi, que tout païen qui fuira aura la tête tranchée. 

Que Dieu vienne au secours des nôtres par sa puissance, car ils auront 


1. Voir ci-dessus, chant VII, xvi. 



336 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


une bataille farouche et redoutable, la plus violente de tous les temps 
passés et à venir. 


XXXI 

Les armées chevauchent ; Sultan les a placées sous les ordres de 
soixante émirs. Il fait porter son trésor aux plaines de Rames pour l’expo- 
ser aux yeux des chrétiens, avec l’espoir qu’ils iront s’en emparer. Mais 
pas un seul ne daigna y jeter un regard ; ils préféraient tailler en pièces 
les païens. L’émir donne l’ordre d’éperonner et cent mille hommes se 
lancent à l’attaque au galop. Les nobles barons — que Dieu les protè- 
ge ! — ne se sont pas dérobés à la charge des Turcs. Il y eut un fracas 
énorme lors de l’affrontement ; on pouvait voir de terribles échanges de 
coups, les boucliers percés, brisés, fendus, les païens et les Sarrasins 
mourir taillés en pièces, les poitrines et les entrailles déchirées, les 
heaumes défoncés. On entendait partout pousser les cris de ralliement. Le 
désordre était général ; les Turcs et les Sarrasins tiraient sans arrêt des 
flèches. Il aurait fallu avoir un cœur de pierre pour ne pas trembler, car 
on pouvait entendre les cris jusqu’à la mer. 


XXXII 

Corbadas, bien armé sur Glorias, se lance dans la mêlée. Il nous tue 
Nicolas de Clermont en Auvergne, puis Bérart, le cousin de Thomas, 
frappant sans relâche les chrétiens. Quand Sultan le voit, il s’empresse de 
lui crier : 

« Par Mahomet, tu reprendras Jérusalem que les Français, ces fils de 
Satan, t’ont enlevée. J’enchaînerai les plus puissants barons, je ferai d’eux 
de pauvres prisonniers. J’emmènerai Godefroy de Bouillon jusqu’à 
Bagdad. Aucun ne m’échappera et quand ils partiront d’ici, ils verront 
que je ne plaisante pas ! » 

Bohémond de Sicile, qui a tout entendu, lui crie : 

« Bandit, quelle méchante pensée ! S’il plaît à Dieu et à sa mère, tu vas 
le payer ! » 

Et il s’élance vers le païen. 


XXXIII 

Bohémond éperonne son destrier de Castille, tenant son épée nue qui 
brille et scintille ; elle était pourtant toute souillée de sang et de cervelle. 
Il frappe Corbadas sur son heaume et le lui brise ; il le coupe comme une 
simple étoffe ; la coiffe ne résiste pas davantage. Il fait sauter tout ce qu’il 
atteint du bouclier et lui tranche le cœur sous le sein. La lame de l’épée 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


337 


continue de descendre et les entrailles du païen tombent jusqu’au bas des 
arçons. Bohémond s’écrie : 

« Belle vengeance ! Mais ce sera une mauvaise nouvelle pour Comu- 
maran ! Saint-Sépulcre ! En avant, les enfants ! » 


XXXIV 

Lucabel se lance maintenant dans la bataille ; il porte sa lance bien 
droit, l’oriflamme flottant ; il éperonne son cheval, tenant le bouclier de 
côté et va frapper Daniel, un chevalier du lignage de Charles Martel, dont 
le bouclier ne résiste pas, non plus que le haubert. Il lui enfonce sa lance 
dans le corps et l’abat, mort, au pied d’un arbuste. Puis il tire son épée à 
la lame tranchante et nous tue Raoul et Gui de Monbel ; il fait un affreux 
carnage de chrétiens. Tancrède, mécontent de ce qu’il a vu, lui donna un 
tel coup d’épée qu’il lui tranche son heaume et lui fend le crâne. Rien n’a 
pu le protéger, ni son bouclier, ni son haubert ; il l’a ouvert jusqu’à la 
poitrine et le désarçonne, mort, au milieu du champ. Tancrède continue 
sa course en éperonnant Morel, pour aller frapper Pinel sur son heaume 
et lui ouvrir si bien le ventre que les entrailles en sortent. Il affronte 
l’Amustan au milieu d’un pré et lui envoie voler la tête au loin. Il crie : 
« Saint-Sépulcre, frappez, nobles jeunes gens ! » 

À voir les combats à l’épée, l’évêque de Mautran jura par saint Daniel 
qu’il n’y eut jamais de tels combattants depuis l’époque où Dieu créa 
Abel. Païens et Sarrasins font sonner le rassemblement. Les trompes d’ai- 
rain, les tambours résonnent ; c’est la plus grande bataille depuis l’époque 
d’Israël. Comme les chrétiens ont souffert ! Quelle tristesse ! 


XXXV 

C’était une bataille acharnée, d’une extrême violence. Les Sarrasins se 
sont heurtés à une armée chrétienne particulièrement tenace. Ils ont eu 
cent mille morts, ce qui fut une aubaine pour les nôtres. 

Comumaran s’élance à toute vitesse et trouve son père mort sur l’her- 
be ; il transpire d’effroi, écume de violence. Éperonnant Plantamor qui 
prend le galop, il frappe Gui d’Autemure sur son heaume, le pourfend 
jusqu’à l’arçon et tranche le cheval du même coup ; rien ne résiste, il abat 
tout en un tas sur l’herbe. Comment comprendre que Dieu le supporte ? 
Il continue le carnage avec son épée, mais il le paiera cher avant la nuit. 
Car le comte Baudouin en prendra vengeance. 



338 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XXXVI 

C’était un grand combat, une bataille douloureuse. Le farouche Comu- 
maran, en grande affliction à cause de la mo rt de son père, tire Murglaie 
à la lame brillante et tue, sous les yeux de Droon d’Amiens, le propre 
frère de celui-ci, puis Gamier de Val de Rivière, Garin de Beaufort et 
Doon de Beaucaire. Ce fut une grande douleur pour le comte Baudouin 
de l’apprendre ; aussi bien la punition des Turcs ne saurait-elle tarder. 
Sultan chevauche vigoureusement, faisant triste mine ; l’enchanteur 
Mabon est à ses côtés ; mais il ne se souciait ni de harpiste ni de joueur 
de vielle. 


XXXVII 

L’émir Sultan avait un grand orgueil ; il s’était engagé dans cette 
bataille avec ses puissants barons — plus de cent mille — et, autour de 
lui, allaient et venaient rois et émirs. Il éperonne, suivi de soixante mille 
Turcs qui forment sa garde et, se trouvant face à face avec le comte de 
Blansdras, lui assène un grand coup sur son bouclier décoré ; il le lui 
perce et le fend sous la bosse d’or, déchire et rompt le haubert qu’il 
portait, lui enfonce la lance dans le flanc, l’arrache de son cheval, puis le 
jette à plat par terre. Retirant sa lance, il éperonne son cheval pour s’éloi- 
gner et frappe, en plein galop, Tancrède, mais brise sa lance contre le 
bouclier de son adversaire. Tancrède n’a pas bougé des étriers et n’a pas 
été désarçonné. Il a bien reconnu Sultan, aussi lui a-t-il donné sur le 
dessus de son heaume un grand coup qui l’a tout étourdi. Mais, sans 
reculer, le païen fit faire un écart à Maigremor pour aller frapper Guirré 
et lui arracher la tête des épaules. 

Les Arabes éperonnent en hurlant et jettent sur nos hommes le feu gré- 
geois, mettant le feu aux vêtements, embrasant les boucliers, tandis que 
les chevaux tombent sous eux morts ou évanouis. Il y eut beaucoup de 
chrétiens tués ainsi. 

L’évêque de Nobles et l’abbé de Fécamp ont posé sur le feu la sainte 
lance et le pilier, et aussitôt le feu se retourne vers les païens, les brûlant 
par centaines, par milliers ; on ne pourra jamais en savoir le nombre. 


XXXVIII 

Baudouin de Beauvais et Richard de Chaumont, qui n’a jamais aimé 
les infidèles, se lancent dans la bataille ; l’épée au poing, ils éperonnent 
leurs destriers et se jettent au plus fort de la mêlée. C’est la mort pour 
tous ceux qu’ils atteignent. Richard de Chaumont va frapper Orcanais et 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


339 


Baudouin frappe Baufumé de Rohais ; ils brisent leurs casques brillants 
et les abattent, morts, près d’un taillis. Ils tuent ensuite Corsuble, Atenas 
de Lucais, Tahon, Toiron, Gondelot de Rais, en tout sept rois qui ne s’en 
remettront jamais. 

Ce fut un immense combat ! Ah ! Dieu ! Que d’épées ébréchées ou bri- 
sées ! Le flot de sang sarrasin était si grand que les chevaux s’y salissaient 
les sabots et les jarrets. 


XXXIX 

La bataille était violente et les massacres immenses. Les gens du diable 
se ressaisissent. L’Amulaine se lance dans la mêlée sur son cheval blanc 
au souffle sonore ; c’est le magnifique cheval qui fut offert aux chrétiens 
dans Jérusalem. Le Turc le laisse courir sur une pente et frappe le comte 
de Vendôme sur son bouclier qu’il fend de part en part, lui enfonce le 
gonfanon dans le corps, sans que le haubert ait pu le protéger, et le laisse 
ainsi sans l’avoir tué. Godefroy, qui arrive au galop, est pris de tristesse 
quand il voit le comte à terre. Il cherche l’Amulaine jusqu’à ce qu’il le 
trouve en face de lui. Il lui donne un si grand coup, sans mentir, sur son 
heaume étincelant d’or qu’il en arrache fleurs et pierreries ; il le pourfend 
jusqu’à la poitrine, l’abat, mort, de son cheval et lui lance par dérision : 
« Va, maudit ! Tu étais trop vantard ! » 

Il s’empare du cheval blanc dont il avait grande envie ; puis il retourne 
à coups d’éperons auprès du comte, lui donne Capalu qu’il aimait tant et 
monte lui-même sur le cheval de l’infidèle. Il se jette de nouveau dans la 
mêlée au milieu des païens, faisant gicler le sang et les cervelles à grands 
coups d’épée. 

C’est alors que s’avance la grande armée de l’émir Sultan, composée 
des Slaves du lointain Orient. Leurs trompes sonnent à faire trembler la 
terre. Ils tuent les nôtres avec des javelots et des faussarts et leur jettent 
le feu grégeois en plein visage, mettant le feu aux boucliers et aux hau- 
berts. Les hommes de Notre-Seigneur faiblissaient, quand l’évêque du 
Puy se précipite à cheval à travers le champ de bataille en tenant bien 
droit devant lui la vraie Croix et en exhortant nos hommes : « Barons, 
du courage ! Ne faiblissez pas ! Vous recevrez la couronne de la gloire 
étemelle. » 

Les chrétiens se ressaisissent à l’entendre et s’écrient : « Saint-Sépul- 
cre ! Chevaliers, en avant ! Malheur à ces Sarrasins qui s’en iraient pleins 
de jactance ! » 

L’évêque se précipite contre le peuple du diable que notre Dieu ne 
protège pas. Il pose la vraie Croix sur le feu pour l’éteindre. Les Turcs 
tirent avec leurs arcs contre l’évêque, mais les flèches rebroussent chemin 
sans lui faire aucun mal, je vous l’affirme, car il était à l’abri de la vraie 
Croix. Au fur et à mesure que l’évêque avance, les Turcs reculent ; les 



340 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


chrétiens lancent alors une attaque massive, inondant la terre de sang et 
de cervelles. 

Comumaran, dans la bataille, éperonne Plantamor au souffle sonore ; 
il nous a tué Guillaume et Pierre de Châlon, criant souvent « Damas et 
Tibériade ! ». On ne peut pas davantage l’atteindre qu’un oiseau dans le 
ciel. Si Dieu ne s’en soucie pas, la situation va s’aggraver. 


XL 

En voyant le païen tuer nos gens de la sorte, le comte Baudouin, en 
colère, pique le cheval Cornu de ses éperons d’or. Comumaran, qui l’a 
vu, se garde bien de l’attendre et prend la fuite plus vite qu’un cerf. Bau- 
douin le prend en chasse avec force et vigueur sur Comu à la course 
rapide ; il finit par l’atteindre juste aux Trois Ombres 1 ; Baudouin lui crie 
(et l’autre entend bien) : « Sarrasin, fais-moi face avant que je ne te frap- 
pe ! » 

Quand Comumaran voit que Baudouin est seul, il fait faire demi-tour 
à son cheval et tire son épée aiguisée. Ils échangent des coups violents 
sur leurs boucliers. Mais le comte Baudouin l’atteint le premier sur son 
heaume d’or martelé ; il en fait tomber à terne les fleurs et les pierreries, 
lui tranche la solide coiffe de son haubert et le pourfend jusqu’au menton. 
De ce coup bien asséné, il l’a abattu, mort. « Va, païen, dit-il, maudit sois- 
tu ! C’est de la part de Pierre de Châlon. » 

Il a attrapé Plantamor le bon cheval à longue crinière et a enlevé au 
mort sa ceinture avec l’épée Murglaie. Il revient rapidement sur ses pas, 
donne Plantamor à son frère Eustache qui ne voudra plus le céder pour le 
trésor de Cahu. Le comte Baudouin a gardé pour lui la bonne épée. Les 
Sarrasins en éprouvent une grande tristesse. Il y eut un grand fracas de 
cors et de trompes et leurs cris se sont entendus jusque dans Jérusalem. 


XLI 

Comumaran, à la fière allure, est mort. Les païens en manifestent une 
grande douleur ; ils sont cent mille à le pleurer en disant : « Ah ! Comu- 
maran, homme de grande noblesse, quelle perte quand vous êtes mort ! Il 
n’y avait pas de païen aussi courageux en toute la Turquie ; personne ne 
savait mieux frapper de l’épée. Seigneur, que Mahomet maudisse votre 
meurtrier ! » 

L’émir Sultan a appris la nouvelle. Il a fait sonner le rassemblement 
auprès de l’étendard. Sarrasins, Persans et païens s’y regroupent. Ils 


1. Voirci-dessus, chant VIII, xv el xvin. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


341 


forment encore une armée de cent mille hommes qui lanceront une redou- 
table attaque contre les nôtres, si le Seigneur Dieu, le fils de sainte Marie, 
ne s’en inquiète pas. L’évêque de Mautran s’est écrié : « Seigneur, venez 
au secours de nos hommes et de nos chevaliers qui ont supporté tant de 
souffrances pour vous ! » 

Robert de Normandie et Robert le Frison qui n’ajamais peur se lancent 
dans la bataille avec Tancrède et Bohémond, ainsi que le roi Godefroy 
sur Blanchard, Baudouin sur le Comu et Eustache sur Plantamor, Thomas 
le seigneur de Marne, Étienne d’Aubemarle à la cuirasse solide, Thomas 
de la Fère, Joffroi de Pavie, le comte Rotrou du Perche avec son bouclier 
brisé, Flugues le Maine — que Jésus le bénisse ! — , Huon de Saint-Pol 
au cœur douloureux à cause de son fils Enguerran qui n’est plus. Bau- 
douin de Beauvais était avec eux ; Richard de Chaumont tire son épée et 
Harpin de Bourges fait de même. Son épée était tachée de sang jusqu’au 
pommeau. Tous ces chevaliers chrétiens se regroupent, chacun a son épée 
souillée de cervelle ; ils se hâtent contre les païens, pour engager une 
farouche bataille. 


XLII 

Lors de l’affrontement entre les Français et les Sarrasins, on assista à 
un violent échange de coups d’épées et de javelots. Les païens meurent 
dans la douleur et la honte. Nos barons, rassurés, se sont écriés : « Sei- 
gneurs, à l’attaque ! Nous en avons trop supporté ! » 

Et ils ont repoussé les Sarrasins jusqu’à leur étendard. Alors les Arabes 
se sont retournés contre les nôtres et la puissante armée des Turcs a lancé 
une violente contre-offensive. Il y eut de nombreux chevaux tués et les 
chrétiens allaient être défaits et massacrés, épuisés qu’ils étaient par le 
combat. L’évêque de Mautran voit venir sur sa droite une troupe de plus 
de cent mille hommes chevauchant en ordre serré ; ils sont plus blancs 
que les jeunes pousses de fleurs. Saint Georges était en tête avec son 
enseigne, à côté de saint Maurice, le gonfanon fixé à la lance. Tous 
avaient à la pointe de leur lance une oriflamme galonnée, avec une croix 
d’or étincelant. Ils approchent de l’étendard des païens, y trouvent Pierre 
l’Ermite. Saint Georges s’abaisse, le délivre, puis se remet en route avec 
les autres. Pierre se dresse et revêt des armes : il endosse vite un haubert 
qui se trouvait là, se saisit de la hache de Sultan qui pendait dans sa tente 
et tranche, avec elle, l’étendard. Un cheval harnaché se trouvait devant 
lui ; il le monte par l’étrier niellé. Les Sarrasins, qui ont tout vu, le pour- 
suivent, mais prennent la fuite dès qu’ils se trouvent en face des anges. 
Pierre se heurte à Sanguin le fils de Sultan ; il le fend d’un coup de hache 
jusqu’à la ceinture en adressant une fervente prière à Dieu. Les païens 
sont épouvantés à la vue des anges ; le meilleur d’entre eux ne voudrait 
pas s’attarder pour une mesure d’or. Ils tournent bride et prennent la fuite. 



342 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Quand Sultan le voit, son sang ne fait qu’un tour et il dit d’une voix dis- 
tincte : 

« Ah ! Mahomet, mon seigneur, je vous ai tellement aimé, je vous ai 
servi et honoré de tout mon pouvoir. Mais si jamais je rentre sain et sauf 
dans mon royaume, je vous ferai brûler sur un bûcher. Je vous briserai les 
flancs et les côtes ; ne comptez plus que je vous serve ni vous honore ! 
Maudit le dieu qui trahit les siens ! » 


XLIII 

Sultan voit les païens s’enfuir en éperonnant leurs chevaux et les Fran- 
çais les tuer et massacrer à outrance, sans épargner personne. Tous crient : 
« À l’aide ! Mahomet ! » 

Et Sultan, éprouvant la plus grande douleur qui soit : 

« Ah ! Apollin ! Vers quelle mort laissez-vous à tort aller mes 
hommes ! J’avais façonné votre corps tout en or, sans une once de laiton ; 
vous ne m’en avez pas récompensé. Et je tiens Mahomet Gomelin pour 
traître, car il ne m’a rien dit quandj’étais chez moi. Mais si je peux rentrer 
sain et sauf, sans être tué ni amené en captivité, pape Calife, jamais plus 
nous ne nous reverrons ! Hélas ! Je vois mes hommes emmenés. Quelle 
désolation ! Je ne peux ni les protéger, ni m’y opposer. » 

Il appelle l’Amustan et le vieux Rubion : 

« Regardez nos hommes vaincus. Jetez le feu grégeois pour nous proté- 
ger, car nous ne rallierons plus jamais notre étendard. Je sais bien que 
c’est Pierre l’Ermite qui l'a tranché. J’ai été bien sot de me lier avec lui. 
Regardez ces gens nous poursuivre au galop. Bienheureux celui qui 
pourra se mettre à l’abri. » 

Alors ces maudits félons jetèrent le feu. La terre s’embrase, des braises 
s’envolent, enflammant la tente sous les yeux de Calife qui comprend que 
les Sarrasins sont perdus. Il se précipite sur Mahomet Gomelin et lui 
arrache la tête, puis il monte sur un dromadaire pour s’enfuir sans attendre 
personne et sans s’arrêter avant Acre. Il avait mis la tête de Mahomet dans 
une pièce d’étoffe et il pleurait à chaudes larmes sur lui. 

Les nobles barons — que Dieu leur accorde son pardon ! — font un 
grand massacre de Turcs et de Persans ; les chevaux pataugent dans le 
sang jusqu’à l’articulation du boulet. Les païens s’enfuient, ils n’ont plus 
aucun secours à attendre. 


XLIV 

Les païens s’enfûient, sans plus aucun espoir de secours ; ils ne choisis- 
sent ni chemin, ni voie, ni sentier ; chacun se sauve comme il peut pour 
préserver sa vie. Et les Français, nos nobles chevaliers, les attaquent, les 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


343 


tuent en masse, plongeant leurs épées dans le sang et les cervelles. 
Hugues le Maine éperonnant son destrier, le roi Godefroy sur le cheval 
blanc, Eustache son frère sur Plantamor l’intrépide, et Robert le Frison 
l’ami de Dieu, Robert de Normandie le vaillant chevalier, les illustres 
Tancrède et Bohémond, tous les autres chevaliers — que Dieu leur vienne 
en aide ! — , tous affrontent le peuple du diable et courent tuer les 
ennemis de leurs épées nues et les empêcher de retourner à leur campe- 
ment. Sultan, voyant cela, croit devenir fou ; frappant Roger sur son 
heaume dont les fleurs et les pierreries tombent à terre, il le pourfend en 
deux jusqu’à la ceinture, l’abattant mort de ce coup bien asséné. Dieu 
accueille l’âme du défunt dans sa gloire. Sultan se débarrasse de son 
grand bouclier d’or pour aller plus vite dans sa fuite éperdue avec plus 
de trente mille Sarrasins. Les rapides destriers soulèvent des nuages de 
poussière qui assombrissent la clarté du jour. 

Le soleil baisse, la nuit arrive. Les Français ne savaient plus où pour- 
chasser les païens. L’évêque de Mautran adresse une prière à Dieu ; que, 
par sa volonté, 11 maintienne la clarté du jour 1 . Dieu exauce son désir ; la 
nuit disparaît plus vite que ne vole un épervier et Dieu fait à nouveau 
briller le soleil. Tandis que les chrétiens ne cachent pas leur joie, les 
païens sont en grand effroi ; ils appellent avec violence Mahomet et 
Apollin, ainsi que l’émir Sultan, pour qu’ils viennent à leur secours. Mais 
c’est en vain ; il ne leur reste que leur douleur. 


XLV 

Dieu fit un grand miracle pour les barons de France ; il abolit la nuit 
et ramena le jour. Turcs et Sarrasins fuyaient dans toutes les directions, 
cherchant tous à sauver leurs vies. Et les nobles chevaliers, aimés de Dieu, 
ne cessent de les frapper par centaines et par milliers, couvrant le sol de 
sang et de cervelles, leur arrachant les entrailles et les écrasant à terre à 
coups de lourdes massues. De véritables torrents de sang s’écoulent des 
cadavres dans les plaines de Rames. 

Le comte Hugues le Maine poursuit Malcuidant et lui donne un grand 
coup sur son casque brillant dont il abat fleurs et pierreries ; la coiffe du 
haubert ne lui sert à rien, Huon le pourfend jusqu’au menton. Le roi 
Godefroy, de son épée tranchante, coupe en deux TAmustan jusqu’au 
milieu de la poitrine. Et Pierre l’Ermite atteint son fils, le frappe, sans 
ralentir sa course, de sa hache, à deux mains ; il le met en pièces jusqu’à 
l’arçon. Les Français ont grande joie à le voir de nouveau. Le comte Bau- 
douin poursuit Sultan, monté sur le cheval Cornu au souffle sonore, 


1. Cet épisode est à rapprocher, évidemment, du livre de Josué, x, 13-15, mais aussi de 
la Chanson de Roland, v. 2458 sqq. 



344 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


accompagné d’un détachement de vaillants chevaliers ; ils ne s’arrêtent 
qu’à deux lieues d’ Acre et Baudouin crie : « Vous n’échapperez pas, ban- 
dits ! » 

Quand il l’entend. Sultan exhorte ses hommes : « Barons, demi-tour 
contre ceux qui nous poursuivent ! Ils sont peu nombreux ; la plupart sont 
blessés ; malheur à qui s’échappera, par mon dieu Tervagant ! » 

Quand les Sarrasins entendent leur seigneur l’émir, ils se retournent 
contre Baudouin avec une grande fureur. 


XLVI 

Quand les Sarrasins entendent les exhortations de Sultan, ils font demi- 
tour contre le comte Baudouin. Ce fut un combat violent et pénible ; beau- 
coup de Sarrasins furent tués et taillés en pièces. Mais le comte Baudouin 
est en position délicate, car il ne lui reste pas un seul compagnon vivant ; 
les Sarrasins les ont tous tués. Rimbaut Creton, dont le cheval est tué sous 
lui, bondit sur ses pieds en chevalier expérimenté, l’épée au poing droit, 
et il fait glisser son bouclier devant lui. Il a tant massacré de Sarrasins que 
les païens n’éprouvent plus qu’effroi à le voir. Alors Rimbaut Creton s’est 
écrié fièrement : 

« Baudouin de Rohais, où êtes-vous ? Noble fils de baron, au secours ! 
Ah ! Barons de France, quelle perte ce sera pour vous ! Vous ne nous 
reverrez plus jamais vivant, ni Baudouin ni moi. » 

Le comte arrive alors à grande allure sur le cheval Cornu qui ne connaît 
pas la fatigue et se place à côté de Rimbaut Creton : 

« Rimbaut, montez sur ce Cornu, dit le comte, et allez annoncer au roi 
et aux barons que je suis encerclé devant Acre par les Turcs. 

— Vous ne resterez pas seul sans moi, répond Rimbaut Creton, je 
préfère risquer d’avoir la tête tranchée avec vous plutôt que de vous avoir 
quitté. Que diraient les barons de France ? Je ne serais plus honoré dans 
aucune cour ; par ma tête, rien ne m’y fera aller. 

— Vous irez néanmoins, cher seigneur », insiste le comte Baudouin. 

Il descend du Cornu qui s’échappe et prend la fuite au milieu des cris ; 

il a abattu plus de vingt Turcs sur son chemin ; les païens s’écartent 
devant lui ; le cheval se sauve en traînant ses rênes, plus vite que la foudre 
lorsque les vents d’orage la chassent. Il ne va pas s’arrêter avant d’avoir 
atteint l’armée. Les Sarrasins ont encerclé les deux comtes et les attaquent 
avec leurs arcs et leurs faussarts, perçant les boucliers, déchirant les hau- 
berts ; tous deux étaient blessés et meurtris. Que Celui qui est mort en 
croix vienne à leur secours ! S’il ne s’en soucie pas dans sa grande bonté, 
rien ne les protégera de la mort. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


345 


XLVII 

Baudouin de Rohais et Rimbaut Creton sont tous deux à pied, encerclés 
de perfides Turcs. Sultan arrive au galop et s’adresse orgueilleusement 
aux deux barons. 

« Dites-moi ; qui êtes-vous ? 

— Je vais vous le dire volontiers, répond Baudouin. Je suis Baudouin, 
et lui, c’est Rimbaut Creton. » 

Devant cette réponse. Sultan devient rouge comme de la braise. 

« Par Mahomet, dit-il. Bouillon est un démon. Toi aussi et ton frère ! 
Vous avez des cœurs de lion ! Vous avez anéanti mon armée, conquis 
Jérusalem avec le temple de Salomon. Godefroy en est roi et gouverne le 
pays. Notre religion est détruite par sa faute ; mais nous nous vengerons 
de lui sur vous deux. Nous vous ferons écorcher à coups de poignard, puis 
nous vous jetterons dans de la poix bouillante. À tout le moins, vous aurez 
la tête coupée. 

— S’il plaît à Dieu, nous resterons en vie, dit Baudouin, et Rimbaut 
Creton crie : 

— Baudouin, défendons-nous ! Tant que nous sommes vivants, tuons- 
en le plus possible pour ne pas encourir de reproches après notre mort. » 

Il fallait alors voir les deux compagnons couper pieds et poings aux 
Sarrasins et aux païens. Les Turcs n’osent pas plus tenir devant eux 
qu’une alouette devant un faucon ; ils s’esquivent comme petits oiseaux 
devant un épervier dans un fourré. Cependant, trop de païens continuaient 
à se regrouper en hurlant contre eux et à leur tirer des flèches avec leurs 
arcs turcs. 


XLVIII 

Nos barons étaient accablés par la foule des païens qui ont abattu 
Rimbaut sous les yeux de Baudouin, en lui enfonçant dans le corps un 
javelot d’acier. Mais le comte l’a remis debout et frappe un païen qu’il 
coupe en deux. L’émir Sultan crie aux païens : 

« Prenez garde à ce que ces deux-là ne vous échappent pas, car leur 
lignage et eux m’ont fait les plus grands dommages ; ils ont tué mes 
quinze fils et dévasté mon royaume. » 

Quand les Sarrasins l’entendent, ils sonnent du cor et repartent avec 
une force renouvelée à l’attaque des deux barons qui, sans l’aide de Dieu, 
seraient condamnés au martyre. 

Mais le roi Godefroy a trouvé le Cornu qui fuit dans les plaines de 
Rames en traînant ses rênes ; son sang ne fait qu’un tour devant l’absence 
de Baudouin et il supplie Jésus d’une voix forte. Il poursuit si bien le 



346 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Cornu avec ses compagnons qu’ils parviennent à le saisir par les rênes. 
Mais ils se tordent les poings et se tirent les cheveux de douleur. 

« Baudouin, dit le roi, je vois bien que les païens, ces traîtres 
mécréants, vous ont tué. Mais par le Saint-Sépulcre auquel je me suis 
consacré, si vous êtes prisonnier, emmené en captivité, les Turcs ne trou- 
veront aucun abri ni en forteresse ni dans une cité. » 

Voici alors Pierre l’Ermite qui arrive au grand galop, tenant à deux 
mains la hache avec laquelle il avait massacré tant de Turcs, et renversé 
à terre l’étendard païen. Il crie au roi Godefroy : « Seigneur, j’ai vu ton 
frère, du côté d’Acre. Rimbaut et lui étaient à la poursuite de l’émir avec 
un groupe de chevaliers en armes. » 

A ces mots, le roi rend grâce à Dieu. Eustache sonne puissamment du 
cor. Tous les barons prennent la direction d’Acre ; si les Turcs les atten- 
dent, ils passeront un mauvais quart d’heure. 


XLIX 

Les princes chevauchent à grands coups d’éperons en direction 
d’Acre ; montagnes, collines et vallées retentissent de l’éclat des trompes 
et des cors. Sultan a bien entendu les sonneries et voit la poussière soule- 
vée dans la direction de Rames ; il dit aux Sarrasins : 

« Cessons le combat ; l’armée des Français arrive, j’ai entendu sonner 
l’attaque ; réfugions-nous immédiatement dans Acre. C’est la mort pour 
tous ceux qu’ils vont trouver sur leur chemin. » 

Effrayés par ce discours, ils abandonnent l’attaque contre Rimbaut et 
le comte Baudouin, ils se précipitent dans Acre, ferment les portes et en 
fixent les barres. 

On a préparé un navire pour Sultan ; l’émir à la barbe blanche embar- 
que avec sept cents Arabes de cette race égarée. Ils emportent la tête de 
Mahomet, bien enveloppée dans un suaire blanc étroitement serré. Ils 
lèvent l’ancre, dressent la voile, laissant trente mille Turcs pour la défense 
d’Acre que Sultan a confiée à Abraham. Le navire prend la haute mer ; 
ils eurent bon vent sur une mer calme jusqu’au port de Siglai. 

Et nos nobles barons avaient chevauché si vite qu’ils ont trouvé Bau- 
douin blessé et Rimbaut couvert de sang. Ils laissent éclater leur joie de 
les voir vivants. 

Il y eut ce soir-là une grande rencontre de princes et de barons. A la fin 
du jour, chacun remonte sur son cheval à la selle dorée et tous nos 
hommes reviennent sur leurs pas jusqu’au camp des païens. Ils y trouvent 
des vivres, de bons vins et du claré, ainsi que de l’avoine vannée. L’armée 
de Dieu fut cette nuit-là bien approvisionnée. Après avoir mangé, tous se 
sont endormis pour se reposer. C’est Bohémond qui monta la garde jus- 
qu’au lever du jour. 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM CHANT VIII 


347 


L 

Le lendemain matin à l’aube, les comtes, les princes, les ducs, les 
barons, les vaillants chevaliers, dans le camp, à leur lever, ont fait charger 
tout le trésor ; les bêtes de somme portaient les tentes et les toiles ; il a 
fallu trente mille bêtes, buffles, chameaux, chevaux, sans compter le 
bétail, impossible à dénombrer, mais, à mon avis, au moins cent mille 
têtes. Ils ont fait démonter et transporter l’étendard. Un éléphant porta le 
corps de Mahomet, tout entier en or massif ; on le dépeça le lendemain à 
coups de marteau. Ils reprennent la route de Jérusalem. 

Les rois et les princes ont fait fouiller tout le camp. Ils font coucher sur 
des boucliers les survivants blessés et ceux de leurs morts qu’ils aimaient 
le plus. Pour Enguerran, il y eut de grandes manifestations de deuil : les 
chevaliers pleuraient et s’arrachaient les cheveux. Son père laisse voir une 
terrible douleur au point de déchirer ses vêtements ; personne ne peut le 
consoler. 

« Cher fils, dit le comte Huon, votre père qui vous aimait tellement va 
désormais vivre dans le malheur. Que Dieu, le maître du monde, m’ac- 
corde de mourir avant cette nuit ! » 

Il ne cessait de l’étreindre, de le prendre dans ses bras, de lui embrasser 
la bouche et les yeux, entouré d’un grand nombre de princes en larmes. Il 
aurait fallu un cœur de démon pour n’en avoir pas pitié ! Pour la mort de 
Roland, le deuil n’avait pas été aussi cruel. Le comte Hugues le Maine 
s’adresse à lui : 

« Ah ! Je vous en prie, Huon de Saint-Pol, il faut calmer votre douleur ; 
votre fils est mort, c’était pour venger Dieu, qui lui a déjà donné sa place 
au paradis avec les anges. » 

Le comte ne trouvait pas les mots pour adoucir et apaiser la peine de 
Huon de Saint-Pol ; elle n’en devenait que plus violente. 


LI 

Le deuil d’Enguerran était lourd à porter ; la douleur ne cessa de se 
manifester jusqu’à l’église où l’évêque de Mautran a chanté la messe. 
Après l’office, on enterre le corps à côté du maître-autel, près d’un pilier. 
On pouvait voir encore son père pleurer face contre terre et embrasser le 
sol : 

« Mon très cher fils Enguerran, il faut maintenant que je me sépare de 
vous. Je ne peux plus aimer la vie. Fasse Dieu que je ne voie pas le soir 
et, que mon pauvre cœur se fende en moi ! » 

La douleur de Huon entraîne les larmes de beaucoup d’autres. Le roi 
Godefroy lui dit : 



348 


LITTERATURE ET CROISADE 


« Seigneur, laissez cette peine, car le deuil n’apporte rien. Votre fils, 
c’est vrai, était un jeune homme très courageux ; il n’y avait pas de meil- 
leur chevalier au combat. Jésus-Christ lui a donné ia mort à son service 
et Dieu l’a accueilli, vous ne devez pas être triste. Sachez bien que si l’on 
avait espéré le retrouver vivant, sain et sauf, nous serions allés le recher- 
cher chez les païens jusqu’à la mer Rouge. Nous devrons tous le suivre 
dans la mort. » 

Le roi a fait monter Huon dans la tour et lui a envoyé, pour le réconfor- 
ter, l’évêque de Mautran qui savait trouver les paroles qui conviennent. 

Les barons font apporter tout le butin devant le Temple saint, où on le 
met en tas. Puis on fait un partage équitable entre tous, riches et pauvres, 
sans distinction. Chacun en reçoit tellement qu’il peut se proclamer riche 
et, s’il pouvait le conserver chez lui, il aurait de quoi vivre jusqu’à la fin 
de ses jours tout en étant généreux avec autrui. 

Les princes et les comtes rendirent grâce à Dieu ; ils ont fait brûler 
beaucoup d’encens dans Jérusalem et allumer des cierges au Sépulcre et 
au Temple. Pendant trois jours, ils se reposèrent et se divertirent. 


LU 

Les hommes de Dieu sont dans Jérusalem, épuisés par les efforts 
fournis dans la bataille ; ce n’est pas surprenant, car il n’y avait jamais eu 
de combats aussi acharnés. L’armée resta trois jours, puis, le matin, au 
lever, Robert de Normandie, Robert le Frison à la fière allure, Tancrède 
et Bohémond avec eux, le loyal comte Hugues le Maine, Baudouin et 
Eustache — que Jésus les bénisse ! — , le roi Godefroy et les autres 
barons, tous les princes de la Terre sainte se réunirent dans le temple de 
Salomon. 


LUI 

Une grande assemblée se tenait dans le temple de Salomon. Le comte 
Hugues le Maine exprima le premier son opinion : 

« Seigneurs, pour l’amour de Dieu, qu’allons-nous faire ? Nous avons 
gagné, grâce à Dieu, la bataille de Rames. Si vous en donnez l’ordre, 
allons à Cauquerie, plaçons des garnisons dans les châteaux alentour ; 
puis allons prendre Césarée, Jaffa et Calençon ; ouvrons à Acre un accès 
à la mer ; nous détruirons autour du port le pays de cette race maudite qui 
croit en Mahomet. 

- Vous avez bien parlé, disent les barons. Si le roi le commande, nous 
sommes d’accord. » 

Godefroy de Bouillon répond : 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


349 


« Agir ainsi sera très généreux. Que Dieu qui souffrit sa Passion vous 
en sache gré ! » 

Les princes se séparent, retournent chez eux faire d’importants prépa- 
ratifs. Le lendemain, dès qu’apparurent les rayons du jour, dans la tour de 
David, en haut du grand donjon, sonnent une trompe et un cor de laiton. 
Les barons s’arment dans Jérusalem. On pouvait y voir les hauberts étin- 
celants, les enseignes au vent, les oriflammes, les chevaux sellés. Huon 
de Saint-Pol était tout frémissant de prendre sa revanche pour l’amour 
d’Enguerran. Il est vite en armes sur son cheval d’Aragon, tout impatient 
de s’attaquer aux Sarrasins. 


L1V 

Les barons sont en armes dans Jérusalem ; ils ont tous endossé un 
haubert et ceint leur épée au côté gauche. Ils sortent de la ville en bon 
ordre. Mais ne part que la moitié de l’armée, environ vingt-cinq mille 
hommes dont un certain nombre sont blessés. Que Dieu, le Roi de 
majesté, les protège ! Ils prennent le chemin des plaines de Rames, mais 
n’y rencontrent ni Sarrasin, ni Slave ; ces créatures démoniaques ont 
abandonné le pays. 

Un lion avait porté nos chrétiens dans le Charnier du Lion — tel est 
son nom 1 — et les avait tous placés l’un à côté de l’autre. 

Ils n’ont trouvé que Comumaran dans le camp. Les princes et les sei- 
gneurs s’en sont étonnés ; ils se signent et continuent leur chemin en 
direction de Saint-Georges de Rames, mais n’y rencontrent ni Turc ni 
païen mécréant. Ils vont alors vers Césarée, entrent en éperonnant dans la 
ville qu’ils trouvent déserte ; ils la quittent en laissant cent chevaliers pour 
la garder. Ils parcourent encore le pays en tous sens de Jaffa à Calençon 
sans rencontrer aucun païen. Les princes en rendent grâce à Dieu ; mais 
Huon de Saint-Pol en est fâché et se lance au galop en avant des autres ; 
il serait allé jusqu’à Acre, si on ne l'en avait empêché. 


LV 

Quand les princes ont constaté que les Turcs avaient fui, que les forte- 
resses sont vides et abandonnées, qu’il ne reste pas un seul Arabe entre 
Jérusalem et Acre, ils ont laissé des garnisons dans Calençon, Césarée, 
Jaffa et les places fortes de la côte. Ils n’ont pas ce jour-là poussé jusqu’à 
Acre, mais sont rentrés avant la tombée de la nuit dans Jérusalem. Ils 
n’ont pas oublié Comumaran, mais ont emporté son corps dans la ville. 


1. Voir aussi ci-dessus, chants I, i et II, xvn. 



350 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Les princes, les comtes, les marquis, les évêques, les abbés et tous les 
clercs se réunissent devant le Temple construit par Salomon. 

« Ecoutez-moi, seigneurs, dit le roi. Dieu a fait pour nous de grands 
miracles. Les Turcs ont tous fui des plaines de Rames et tous nos chré- 
tiens sont près d’ici. Un lion les a placés, par la grâce de Dieu, en un beau 
charnier, je n’en ai jamais vu de plus beau. Celui qui a bien servi Dieu 
doit être heureux. » 

Quand le peuple l’entend, il frémit de joie. Les évêques et les abbés ont 
revêtu leurs ornements et vont en procession jusqu’au Charnier du Lion. 
Ils trouvèrent là les Francs ensevelis, chantèrent un Te Deum laudamus 
plein de joie et l’évêque célébra la messe ce lundi-là. 

Nos chrétiens ont bien honoré Dieu. 


LVI 

Nos princes sont très satisfaits de ce qu’ils ont vu. Ils prennent la déci- 
sion devant le Temple saint que l’armée fera mouvement dès le lende- 
main. Ils iront donner l’assaut décisif devant Acre et ne laisseront à 
l’intérieur aucun païen infidèle. Le roi Godefroy fut très heureux de la 
décision. 

Il demande que l’on apporte le corps de Comumaran. Ses frères vont 
le chercher sur un bouclier et le placent devant les princes sous une voûte, 
se disant entre eux : « Ce Sarrasin, quelle tristesse ! 

— Oui, dit le roi, il avait un grand courage et a donné ces derniers 
jours de vigoureux coups d’épée ; mais celui qui l’a tué frappe encore 
mieux. 

— Seigneur, intervient Baudouin, que mon âme soit sauvée, mais j’au- 
rais préféré ne pas l’avoir tué pour tout le trésor de Cahu, car je ne l’ai 
jamais vu s’avouer vaincu dans le combat. » 

Et il demande à deux chevaliers : 

« Ôtez-lui ses vêtements, puis ouvrez-lui la poitrine avec un couteau 
bien aiguisé ; car je veux voir son cœur qui n’a jamais faibli. » 


LVII 

Baudouin a fait désarmer Comumaran et lui a fait ôter avec un couteau 
aiguisé son cœur qui aurait rempli à ras un heaume. Tous les barons se 
rapprochent pour regarder le cœur et se disent entre eux : « Ce païen fut 
un grand chevalier ; jamais on n’a vu un cœur aussi gros. Quel malheur 
qu’il n’ait pas voulu adorer le Seigneur Dieu et vénérer et servir la Sainte 
Vierge. 

— Oui, en vérité, ajoute Baudouin, il faut le dire, s’il avait eu foi en 



LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII 


351 


Dieu, il aurait été le meilleur chevalier du monde ; je n’ai jamais vu de 
chevalier qui sache mieux attaquer à la lance, esquiver, poursuivre, 
bondir, faire demi-tour ; il savait donner des coups redoutables de son 
épée et, dans la mêlée, se battre farouchement. » 

Ils ont fait envelopper son cœur dans une étoffe précieuse ; puis ils 
l’ont remis dans sa poitrine. Enfin, ils ont placé son corps sur une civière 
pour aller l’enterrer en dehors des murs de Jérusalem. 


L VIII 

Telle fut cette guerre. Les combats sont terminés. Comumaran est 
enterré avec honneur. Chacun est retourné chez soi se reposer et dormir, 
bien récompensé en butin. Les nobles barons se réjouissent et rendent 
grâce et louange à Notre-Seigneur, dont ils vénèrent le Saint-Sépulcre. 








Le Bâtard de Bouillon 1 


Anonyme 

Chanson de geste, début du xiv' siècle 


INTRODUCTION 


On est en droit de s’étonner qu’au début du xiv e siècle un poète ait 
trouvé plaisir à reprendre le récit poétique des événements de la première 
croisade, là où La Conquête de Jérusalem l’avait laissé et qu’il ait eu un 
public pour partager avec lui ce plaisir. Telle est pourtant la gageure tenue 
par l’auteur du Bâtard de Bouillon. 

En effet, cette chanson de geste «tardive» relate d’abord, sous la 
forme épique traditionnelle (laisses assonancées, en alexandrins comme 
le sont un certain nombre d’épopées antérieures), la fin de la conquête 
chrétienne jusqu’aux limites de la terre et la conversion générale des Sar- 
rasins 2 . Ainsi les croisés atteignent-ils, leur mission accomplie, cette 
limite, la mer Rouge, au-delà de laquelle se trouve le royaume féerique 
du roi Arthur. Cependant, l’auteur ne s’arrête pas en si bon chemin 
puisque la seconde partie du texte raconte la vie du fils bâtard de Bau- 
douin de Bouillon, qui se passe, certes, pour l’essentiel, en terre d’Orient, 
mais dont les rapports avec la croisade sont des plus ténus. Le texte du 
manuscrit est, de plus, incomplet. 

Autant, au xiv c siècle, les développements merveilleux ou romanesques 
correspondent à un courant littéraire vivant, autant l’aspect archaïsant de 
la partie proprement épique peut surprendre. 

Or, c’est précisément cette relation romancée des ultimes développe- 
ments de la première croisade qui permet encore d’imaginer ce qu’est la 
représentation de l’Outre-mer dans l’imaginaire de cette époque. 

Que se passe-t-il en effet dans la première partie du Bâtard de Bouil- 
lon ? Jérusalem et les terres alentour étaient conquises, organisées et 
administrées. Baudouin, devenu roi de Jérusalem, prépare une expédition 
pour s’emparer de La Mecque. La chanson, conformément à un schéma 


1 . Traduit du moyen français, présenté et annoté par Jean Subrenat. 

2. Nous donnons ici la traduction de cette seule première partie du Bâtard de Bouillon 
(v. 1-3290). 



354 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


épique (et romanesque) connu, entoure l’épisode central de cette 
conquête de deux autres événements militaires. Pour atteindre ce haut 
lieu, centre de la religion sarrasine (laisse lvi), les armées de Baudouin 
devront d’abord s’emparer d’une place forte, Rochebrune, qui contrôle 
les voies d’accès à La Mecque Cette cité prise, puis La Mecque pacifiée 
et christianisée, il faudra pousser au-delà pour réduire l’ultime place forte 
de Salorie où s’est réfugié le dernier résistant à la chrétienté 1 2 . On le voit, 
le projet littéraire de l’auteur est cohérent. Il composait une suite plausible 
à La Conquête de Jérusalem, en étendant, selon la logique de la croisade, 
la conquête jusqu’aux limites du monde : c’était une précaution militaire ; 
c’était aussi une préoccupation religieuse : « convertir toutes les 
nations ». 

L’histoire authentique est évidemment malmenée : les croisés ne se 
sont jamais emparés de La Mecque, où n’ont jamais sans doute régné cinq 
frères, rois en même temps ; et un certain nombre de chevaliers chrétiens, 
héros de ce texte, étaient morts avant même la conquête de Jérusalem 3 . 
De même, la géographie est-elle fantaisiste : sans même parler du 
royaume de Féerie où règne le roi Arthur au-delà de la mer Rouge, il faut 
noter la présence de villes fictives comme Rochebrune ou Salorie et un 
cheminement tout à fait aberrant pour aller de Jérusalem à La Mecque en 
passant par Damas et Tibériade. C’est l’occasion de rappeler à nouveau 
que la chanson de geste ne veut pas être œuvre historique, quoi qu’elle en 
dise éventuellement, mais grandissement, exaltation de situations et de 
personnages réels ou fictifs que tout le monde connaît par les fictions pré- 
cédentes et selon une complicité certaine entre auteur et public. 

Ce public attendait encore et toujours une description à la fois éclatante 
et inquiétante du inonde musulman et de sa richesse ; il trouvera donc 
dans ce texte les merveilles de l’Orient auxquelles il rêve. De ce point de 
vue, le morceau de bravoure est sans doute la description de La Mecque 
(lv-lvi), ville aux fortifications imposantes, située entre la mer et le Jour- 
dain (qui prend sa source au paradis terrestre !), cité sanctuaire de 
Mahomet, suspendu entre ciel et terre, dans la mosquée (ci). 

C’est à la fois à cette tradition orientale dans l’épopée et à l’influence 
romanesque qu’il faut rattacher le personnage de Sinamonde, la belle 
païenne passionnée (lxxxviii). Si, en effet, l’on ne compte plus, dans la 
chanson de geste traditionnelle, les belles Sarrasines amoureuses et qui se 


1. De même, les croisés avaient dû forcer Antioche (ce qui fit le sujet d’une chanson de 
geste entière) avant d’atteindre Jérusalem. 

2. De même, dans La Conquête de Jérusalem, après la prise de la Ville sainte, les chré- 
tiens durent consolider leur victoire et en étendre le champ jusqu’à la bataille de la « plaine 
de Rames ». 

3. Surces libertés prises avec l’histoire, voir l’introduction de l’édition de référence : Le 
Bâtard de Bouillon, chanson de geste, édition critique par Robert Francis Cook, Genève, 
Droz, 1972, p. xliv sqq. 



LE BÂTARD DE BOUILLON — INTRODUCTION 355 

convertissent éventuellement pour épouser un chevalier chrétien, Sina- 
monde emprunte davantage à ses consœurs romanesques : sa passion et 
sa longue introspection (l-lii, xc, xcii-xciii) sur les ravages de l’amour 
considéré comme une maladie rappellent les affres de Didon ou de Lavine 
dans Le Roman d'Enéas, puis nombre d’héroïnes de romans courtois qui 
se meurent — presque — d’amour. 

Ce qui, en revanche, peut surprendre davantage, c’est l’audace, voire 
le cynisme, de Sinamonde, rassurant d’abord Baudouin sur sa propre foi 
chrétienne (xcm), lui expliquant ensuite qu’une absolution est vite 
obtenue (xciv) Mais, dans toute l’épopée traditionnelle, la non-conver- 
sion de la païenne est un obstacle rédhibitoire à l’amour, conjugal ou 
non ; l’acte de foi de Sinamonde est donc bien essentiel. Quant à la 
casuistique sur la confession, il faut sans doute y voir un argument essen- 
tiellement dicté par la passion et qui ne dépare pas le portrait (xcv) de 
cette jeune femme si tonique et décidée 1 2 . 

Pourtant, la foi chrétienne n’est pas traitée avec désinvolture. L’auteur, 
à plusieurs reprises, insiste sur le courage, les souffrances et l’abnégation 
des soldats (xx, lxvi) ; le roi Baudouin sait faire une présentation 
convaincante de sa religion et entraîne la conversion de ses adversaires 
(xci, cxiii). 

En définitive, la lecture du Bâtard de Bouillon , dans sa partie relatant 
l’accomplissement de la croisade, laisse une impression étrange. Texte 
exaltant et encourageant en ce qu’il montre l’héroïsme des chevaliers de 
Terre sainte, texte réconfortant en ce qu’il annonce la conversion univer- 
selle obtenue en grande partie par des arguments intellectuels au lieu de 
raconter pour l’essentiel un massacre quasi général des Sarrasins, il fait 
aussi une large place à des aspects plus romanesques, plus légers, à une 
description aimable ou passionnelle de la vie de cour. Si donc, par bien 
des aspects. Le Bâtard de Bouillon se situe dans le droit-fil des premières 
épopées de croisades, il tend à prendre davantage l’air de son environne- 
ment littéraire, dans une symbiose agréable qu’appréciaient incontesta- 
blement des auteurs et surtout un public encore ouvert à un mélange des 
genres contre lequel le classicisme nous a peut-être trop prévenus. 

Jean Subrenat 


TEXTE DE RÉFÉRENCE : Le Bâtard de Bouillon , chanson de geste, édition criti- 
que par Robert Francis Cook, Genève, Droz, 1972. 


1. Il n’en sera d’ailleurs jamais plus question. 

2. Que l’on songe encore à son attitude en face de l’épouse de Baudouin (cv). 




I 

C’était la belle saison, le début du mois de mai ; les prés sont en fleurs, 
les oisillons chantent, les amants se réjouissent de leur sort ; c’est le temps 
du renouveau, le temps où le doux rossignol chante selon son instinct 
dans les arbres et les buissons ; dames et jeunes gens trouvent le bonheur 
et nourrissent leurs cœurs de joie. C’est à cette époque de l’année, sei- 
gneurs, que se réunirent dans le temple de Salomon le roi Baudouin, le 
propre frère de Godefroy de Bouillon, Tancrède, Bohémond, Corbaran 
d’Olifeme au clair visage, Huon de Tibériade, Pierre l’Ermite, Baudouin 
de Sebourg au cœur de lion et ses trente bâtards de grande renommée, 
Richard de Chaumont, Baudouin Cauderon, Robert de Rosoy qui boite 
d’un talon, sans oublier le noble Jean d’Alis, Harpin le bon duc de Bour- 
gogne, l’évêque de Mautran ainsi que de nombreux autres seigneurs dont 
j’ignore les noms. Tentes et campements, tout était prêt pour l’expédition 
contre les suppôts de Satan. 

Dans Jérusalem restait un grand seigneur pour veiller sur la ville et son 
royaume, ainsi que l’épouse du roi (elle s’appelait Margalie) et Aurri le 
petit, le malfaisant, qui ressemblait si peu en cela à tous les seigneurs de 
Bouillon. 

Le bon roi Baudouin, sans tarder, sort de Jérusalem sur son destrier 
gascon. 11 bénit les troupes dont il avait pris la tête, disant : « Seigneur 
Dieu qui avez pardonné à Longis ', veuillez nous accorder la victoire sur 
le peuple de Mahomet et nous faire revenir ici sains et saufs. » 


1. Nom apocryphe donné au centurion qui frappa au côté Jésus crucifié ; voir ci-dessous, 
laisse xci et voir aussi La Conquête de Jérusalem, chant II, laisse il, n. 1 , p. 195. 



358 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


II 

Baudouin, le noble roi de Syrie, conduit à travers landes et champs ses 
puissantes armées. On pouvait voir là d’excellents destriers, de riches 
bannières d’or et d’azur, nombre de solides lances à la pointe massive, de 
riches blasons bien vernis. Un immense convoi de chars transportait les 
tentes, leurs piquets et leurs tendeurs, les chaudrons et les fourneaux, les 
abris. 

Baudouin, en tête avec ses amis, jure, par Dieu qui fut crucifié, que, de 
toute sa vie, il ne rebroussera chemin avant d’avoir totalement libéré le 
pays. Corbaran le hardi commande l’arrière-garde avec Richard de Chau- 
mont ; c’était ce noble prince qui avait tué deux Turcs sous les yeux des 
Arabes par amitié pour Corbaran accusé à tort, sans qu’il comprenne 
pourquoi, de haute trahison '. 

Les princes, serviteurs de Jésus-Christ, chevauchent pour libérer le 
royaume où Dieu vécut et mourut ; ils ont souffert tous les maux, ils ont 
supporté la faim, ils ont dormi à la dure. Mais tous ceux qui s’étaient ainsi 
loyalement engagés ont mérité le royaume du paradis. Dieu l’a dit de sa 
propre bouche qui est l’Esprit saint. Bienheureux celui qui repose en tel 
lieu, il y trouvera sa joie pour l’éternité. 


III 

Les armées avancent à travers les plaines de Syrie, dépassent la riche 
cité de Damas, laissent sur leur gauche Tibériade pour prendre la direc- 
tion de La Mecque. Mais à dix lieues de là, du côté de la plaine d’Orbrie, 
nos bons chrétiens voient une cité, grande, bien défendue. Elle était tenue 
par un roi, ennemi de notre religion, qui s’appelait Saudoine ; c’était le 
frère d’Esclamart de La Mecque, de Taillefer, de Marbrun et d’Hector de 
Salorie. Ils étaient en tout cinq frères de très haute noblesse qui régnaient 
de droit ancestral sur La Mecque, où Calabre avait un soir effrayé les 
païens par ses révélations prophétiques. Tel qui avait alors méprisé ses 
dires a bien vu depuis s’accomplir ses prédictions. 


IV 

La puissante armée progresse. Le courageux roi Baudouin, apercevant 
la ville située au bord de la mer, dit : 

« Huon de Tibériade, noble seigneur, comment s’appelle cette grande 
cité ? 


1 . Allusion à un épisode de la chanson des Chétifs. Corbaran était accusé de lâcheté par 
l’émir. Richard, faisant la preuve de l’extrême vaillance des chevaliers chrétiens, a ainsi 
montré que le courage du païen n’était pas en cause. Voir laisses xvn, xxn, xxx sqq., xliv. 



LE BATARD DE BOUILLON 


359 


— Seigneur, répond Dodequin, c’est Rochebrune, une cité de bons 
barons : Saudoine le jeune a la charge de la gouverner (ils sont en tout 
cinq frères de haute noblesse), mais avant que vous ne lui ayez fait le 
moindre tort, lui, s’il le peut, ne vous aura pas fait de cadeau ; car il n’y a 
pas Turc plus audacieux jusqu’à Carthage ; c’est pourquoi ses frères de 
La Mecque lui ont confié ici la garde des voies d’accès. 

— Au nom de Dieu, rétorque Baudouin, avant de me rendre à La 
Mecque, je prendrai la puissante Rochebrune. Faites dresser les tentes ici 
devant, dans le pré. » 

L’armée s’avance alors sans plus tarder et le bon roi Baudouin fait 
immédiatement envoyer un messager dans Rochebrune pour exiger de 
Saudoine sa soumission et l’abandon sans arrière-pensée de sa cité. Mais 
dès qu’il apprend la teneur du message, Saudoine n’en ressent que 
mépris ; il fait sonner ses cors pour nous mettre à mal, jurant par 
Mahomet, en qui il a foi, qu’il ira sur-le-champ faire payer tribut au roi 
Baudouin et à tous ses barons. 


V 

Dans Rochebrune la noble et belle, Saudoine fait armer les Sarrasins. 
Il fait retentir maints cors et sonner maintes trompettes ; ces païens 
mènent grand tumulte. C’est à Pinart de Palestine, le fils de la cousine de 
Saudoine leur roi, qu’est confié l’étendard de Mahomet qui leur réjouit le 
cœur. Rempli d’audace, il jure par son dieu qu’il ne va pas épargner les 
chrétiens. 


VI 

Le roi de Rochebrune dispose ses troupes devant les murs de la grande 
cité, tandis que les chrétiens approchaient en chevauchant fièrement. En 
voyant les rangs ennemis, Baudouin, le bon roi de Syrie, fit sonner ses 
cors et ses trompes d’argent, disant à ses hommes : 

« Écoutez-moi, seigneurs. Les païens sont sortis, puissamment armés. 
Ils veulent la bataille, je le vois bien ! Ils l’auront puisqu’ils la cherchent. 
À l’attaque ! C’est moi qui conduirai le premier corps d’armée en l’hon- 
neur du Maître du monde qui naquit si humblement à Bethléem et mourut 
en croix pour notre salut. Et puisqu’il a subi pour nous la mort sans se 
révolter, nous devons aussi l’accepter nous-mêmes pour Le venger. Atta- 
quons ces vils chiens qui méprisent Dieu et le saint Sacrement. Mon plus 
grand désir est de me battre. 

— Dieu, quelles nobles paroles ! disent les barons. Tous les seigneurs 
de Bouillon sont de grand mérite. » 



360 


' LITTÉRATURE ET CROISADE 


VII 

Le bon roi Baudouin s’adresse à Corbaran et Richard de Chaumont en 
ces termes : 

« C’est vous qui commanderez le deuxième corps d’armée ; vous vien- 
drez immédiatement derrière moi. 

— Vous avez bien dit », lui ont-ils répondu. 

Ils prennent dix mille hommes et partent prendre position dans une 
lande. Puis le roi de Syrie dit avec amabilité à Huon : « C’est vous qui 
commanderez le troisième corps d’armée au nom du Rédempteur ; vous 
aurez dix mille hommes en armes. » 

Huon approuve et part ; il s’arrête dans un chemin creux près d’un 
escarpement où il place ses hommes en bon ordre. Vous auriez pu voir là 
beaucoup de destriers impétueux, de bannières d’or et d’argent, de solides 
lances, de boucliers grands et résistants. Il y avait un soleil rayonnant : 
les heaumes d’acier étincellent. Ces chevaliers sont une menace pour la 
cité de Rochebrune, mais ils seront nombreux à éprouver de grandes souf- 
frances pour la prendre. 


VIII 

Le roi confia le quatrième corps d’armée à un prince qu’il avait en 
grande estime : Baudouin de Sebourg qui était accompagné de ses trente 
bâtards et de dix mille chevaliers bons chrétiens, impatients de combattre 
contre les Turcs. 

Le cinquième corps d’armée des Français — dix mille hommes — était 
sous les ordres de trois évêques valeureux : l’évêque de Mautran, celui du 
Forez et celui du Puy. Ils se mettent en ordre de bataille dans la plaine 
sous le soleil brillant qui fait resplendir les heaumes d’acier, les hauberts 
en mailles de fer, les boucliers décorés, les lances de frêne et de cytise 
dont les pointes de fer sont redoutables. 

Baudouin fait sonner les cors et résonner les tambours ; les trompettes 
retentissent par toute la terre alentour. Devant les défenses avancées de la 
ville sur les prairies vertes, les Sarrasins en bon ordre, lances aux poings, 
attendaient la bataille. Ils l’auront, immense et cruelle, comme vous allez 
maintenant en entendre le récit. 


IX 

Le bon roi organise le sixième corps d’armée ; il est sous les ordres 
d’un prince courtois : le duc Harpin, le seigneur de Bourges, qui est 
accompagné de Pierre l’Ermite aux moustaches noires. Baudouin, leur 
seigneur, leur confia dix mille chrétiens bien équipés. On aurait pu voir 



LE BATARD DE BOUILLON 


361 


leurs bannières d’orfroi, leurs vigoureux chevaux d’Allemagne et d’Ar- 
tois. Baudouin Cauderon, son cousin Geoffroy, Jean d’Alis aux cheveux 
noirs, commandent le septième. Ils s’approchent de la ville en criant : 
« Par Dieu, vous allez tous mourir, maudits traîtres ! Nous allons prendre 
d’assaut les solides murailles de votre cité. Le frère de Godefroy régnera 
sur elle ; c’est le noble Baudouin, le roi de Jérusalem. Le lignage du 
cygne 1 vous a placés en situation désespérée. Votre terre est perdue, votre 
religion anéantie ; il ne vous restera plus rien d’ici jusqu’à l’ Arbre-Sec. » 
Tels étaient les propos du peuple de Dieu. 


X 

Bohémond et Tancrède, les deux cousins, assuraient ce matin-là l’ar- 
rière-garde afin d’éviter toute surprise, tant ils redoutaient un mauvais 
coup des païens. 

Le roi Saudoine, qui croyait en Jupiter, ne restait pas inactif ; il cria en 
sa langue à Pinart de Palestine, son cousin : 

« Avancez avec l’étendard de Mahomet Jumelin, car voici les chrétiens 
qui approchent. Ne pensons plus qu’à bien nous battre comme de bons 
guerriers. Ne vous éloignez, seigneurs, à aucun prix de l’étendard. Qui- 
conque s’en écartera, foi que je dois à Apollon, je le ferai au retour cruci- 
fier comme un chien. » 

Pinart prit l’enseigne d’or fin et alla se placer au milieu du chemin ; 
tous les Turcs se rassemblent autour de lui. 

C’est alors que le bon roi Baudouin fait mouvement avec ses dix mille 
chrétiens pour les attaquer d’un côté, tandis que Corbaran et Richard arri- 
vent d’autre part, Huon Dodequin sur le flanc gauche et les trois évêques 
par le bord de mer. Baudouin de Sebourg approche de la ville avec ses 
bâtards du côté des défenses de sapin et affronte le prince Corsabrin ; 
Harpin attaque le roi Estapanart ; Bohémond et Tancrède se lancent 
contre Escouflart de Monclin, un très puissant seigneur. Baudouin Caude- 
ron et ses hommes se trouvent en face d’un émir. Ce fut alors le début 
d’un terrible combat où de nombreux chevaliers furent désarçonnés, leurs 
hauberts déchirés. Les païens poussent de grands cris, font sonner leurs 
trompes d’ivoire et d’argent. Les chrétiens ont enfoncé leur grande armée 
et se jettent contre eux comme des éperviers sur des poussins. 


1. Godefroy de Bouillon, le héros de la première croisade, devient personnage aux origi- 
nes légendaires : son grand-père serait arrivé à la cour du roi Othon sur une barque tirée par 
son frère qui avait été transformé en cygne. Cette légende fait le sujet de deux textes : La 
Naissance du Chevalier au cygne et Le Chevalier au cygne. On trouve une autre allusion à 
cette légende à la laisse xxxvu. 



362 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XI 

C’était devant Rochebrune une bataille farouche. Le bruit des cors et 
des trompes était assourdissant. C’est à qui frappe le mieux ce jour-là. Ce 
peuple perfide ne ménage pas sa peine. Le fort roi Saudoine, en première 
ligne, frappe un chrétien de son épée d’acier brillant et l’abat mort sur le 
chemin ; ni son haubert ni son pourpoint n’avaient pu le protéger. Puis le 
païen crie « Rochebrune ! » d’une voix claire. À le voir frapper de tous 
côtés et abattre les chrétiens à droite et à gauche, on pouvait le considérer 
comme un homme de grande audace qui n’a que mépris pour ceux dont 
il fait un redoutable massacre. 

Quand le roi Baudouin voit la conduite du Turc, il jure par Dieu et saint 
Pierre que rien ne l’empêchera d’aller l’affronter. 


XII 

Baudouin, le roi de Syrie, éperonne son cheval dans sa direction. De la 
lance qu’il tenait, il va frapper Saudoine le mécréant et l’atteint si violem- 
ment sur son bouclier qu’il en rompt les courroies et déchire le haubert. 
Son pourpoint était renforcé de fer, si bien que, malgré la violence du 
coup, il ne le blessa pas gravement, mais le jeta en bas de son destrier sur 
le chemin. Vingt-trois chrétiens se précipitent avec leurs lances et leurs 
épées contre Saudoine ; mais accourent à travers la lande dix mille païens 
sous la conduite de Pinart, très anxieux pour son cousin qu’il voyait à 
terre dans une situation aussi périlleuse. Il crie : « Rochebrune ! » La 
bataille et les combats sont si violents que devant la poussière soulevée 
chacun peut dire : « Je n’y vois plus rien. » 


XIII 

C’était une farouche bataille devant Rochebrune. Le roi est secouru par 
sa piétaille. Et Baudouin, devant l’attaque dont il était l’objet, priait en 
disant : « Si je ne viens pas à bout de ce roi, je ne suis plus bon à rien ! » 
Baudouin de Sebourg les taille en pièces ; Richard de Chaumont les 
massacre ; tous les chevaliers, tous les fantassins frappent joyeusement à 
qui mieux mieux. Ce fut pour les païens une belle catastrophe : on leur a 
pris tout le froment pour ne leur laisser que la paille 1 . Quatre rois sont 
morts, mais peu m’importe ! Pinart était à terre, car Huon Dodeqiun lui 


1 . Au sens proverbial et donc figuré, bien sûr. 



LE BATARD DE BOUILLON 


363 


avait ouvert le ventre ; il ne pouvait plus échapper aux tourments de la 
mort. 


XIV 

Chrétiens et païens continuaient de s’affronter violemment devant 
Rochebrune ; les Turcs étaient dans leur tort et les bons chrétiens ven- 
geaient la mort de Dieu. Le comte Tancrède de Pouille frappa Estapanart 
d’un grand coup bien enfoncé de son épée ; son haubert ne lui fut d’au- 
cune protection : Tancrède lui perce le foie, lui arrache le cœur et l’abat 
sans qu’il ait le temps de dire un mot. Puis il crie : « Saint-Sépulcre ! 
Traîtres et puants de Sarrasins, vous paierez aujourd’hui un douloureux 
tribut ! » 

Ce fut un très sombre spectacle pour Saudoine qui, avec quatre rois 
accourus sur place, se lamente sur Pinart étendu à terre. « Mahomet, 
s’écrie Saudoine, comme les chrétiens sont forts ! » 

Il emprunte alors une lance à son cousin Ganor et se jette contre 
Lambert de Monfort. Ah ! Dieu, quelle tristesse qu’il n’ait pas manqué 
son coup, car il l’a si sauvagement atteint qu’il lui a déchiré le cœur dans 
sa poitrine, et le sang en jaillit à grands flots. Alors Saudoine, en criant 
« Rochebrune aux puissantes murailles ! », s’adresse à Apollon et 
Margot, disant : « Maudits chrétiens, vous allez payer votre tribut ! » 


XV 

Ce fut une grande bataille, une mêlée redoutable. Le duc Harpin de 
Bourges frappe à toute volée et le roi Baudouin, l’épée au poing, s’élance 
à la rencontre de Saudoine. Celui-ci n’est pas heureux de le voir, il recon- 
naît bien, à son bouclier doré, que c’est le roi et n’a aucune envie de l’af- 
fronter à nouveau, car il n’a pas oublié sa vigueur. Il s’attaque à Richard 
de Chaumont et lui donne, à deux mains, un coup d’épée qui lui a arraché 
un large pan de son bouclier ; l’épée glisse sur l’encolure du cheval dont 
il tranche la tête qui tombe à terre. Quatre cents Sarrasins se précipitent 
sur Richard, prêt à subir le choc. Mais un homme seul ne peut rien contre 
un si grand nombre. Il était à terre, si bien équipé d’une excellente armure 
qu’il n’avait pas reçu la moindre blessure. Il aurait cependant été tué, 
quand Saudoine s’élança en criant : « Emparez-vous de ce chevalier, c’est 
un important personnage. » 

Richard, alors, est fait prisonnier. Le roi le fait conduire dans sa ville. 
La bataille fut si pénible ce jour-là qu’il n’y eut pas un seul corps d’armée 
qui ne fût épuisé. Sur le champ de bataille restaient nombre de têtes 
coupées et plus d’une charretée de jambes et de pieds. Le terrain était 
couvert de morts et de blessés. Il y avait tant de sang et d’entrailles sur le 



364 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


sol qu’il était impossible de passer sans marcher sur les cadavres. Tous 
ceux-là ont subi le pire. 


XVI 

Le vacarme provoqué, ce jour-là, par les cors, les trompes, les trompet- 
tes, les tambours, les cris des blessés, était horrible. Tous se battent avec 
une telle fureur que la seule vue en est insupportable. Fantassins, cheva- 
liers, grands seigneurs, tous étaient souillés de sang et de sueur. Le valeu- 
reux roi Baudouin fut rempli de douleur quand il apprit que les Sarrasins 
avait fait prisonnier Richard, car on le considérait comme le meilleur des 
chrétiens, hors Huon Dodequin dont la vigueur dépassait tout ce que l’on 
pouvait imaginer. Sa conversion avait été pour les chrétiens une grande 
joie en terre de Syrie, car il avait été pendant longtemps au côté des 
païens. Après sa conversion, il ne pouvait plus les aimer et était incapable 
de commettre une trahison. 


XVII 

Huon de Tibériade, le noble chevalier, se bat courageusement contre 
les Perses. Il les assomme et les abat à ses pieds avec une masse de fer, 
confortant par sa conduite la hardiesse de ses hommes. Il atteint Aquilant 
le gris et, sous les yeux de Saudoine, l’abat, mort, de son bon destrier. Il 
fait subir le même sort à quatorze autres Sarrasins et repousse ainsi devant 
lui les Turcs. Corbaran d’Olifeme frappe comme un beau diable, imité 
par Baudouin de Sebourg et ses trente bâtards. Le duc Harpin de Bourges, 
Pierre l’Ermite aux cheveux gris, les évêques, tous criaient : « Saint- 
Sépulcre ! En avant ! Nobles chevaliers ! » 

Et le roi Baudouin, en pleine bataille, disait : « A l’attaque, chevaliers, 
au nom de Dieu du paradis ! Prenons vivants de ces Sarrasins, pour les 
échanger contre Richard de Chaumont qui est prisonnier. » 

Richard, disent les textes, avait un frère qui venait d’arriver dans le 
pays pour le voir et venger Jésus-Christ. Quand il apprend la captivité de 
son frère, il se lamente et pleure sur lui en ces termes : « Frère bien-aimé, 
noble et loyal, farouche combattant, preux, courtois, sage et instruit, fleur 
de la chevalerie, la terreur des antéchrists, tu avais soutenu un combat en 
champ clos contre deux Persans, Goulias le félon et Murgalé de Vaulis ; 
on en a beaucoup parlé, on en parlera toujours. Tu as accompli de la sorte 
une action d’éclat, car tu croupissais dans une infâme prison ; puis tu as 
accepté la bataille contre les deux païens les plus forts du pays et tu les as 
vaincus 1 . Tu n’aurais pas pu réussir sans la grâce de Jésus-Christ. Très 


1. Allusion à un épisode de la chanson des Chétifs. Voir ci-dessus, laisse u, n. 1 , p. 358. 



LE BÂTARD DE BOUILLON 365 

cher frère, noble chevalier, puisque tu es mort, je ne veux pas te survi- 
vre. » 

Il se jette alors dans la mêlée, tuant tous ceux qu’il atteint. Il frappe 
Isaquarius, prince de Lutis, et lui enfonce, à travers son armure qui ne 
vaut rien, la pointe d’acier en plein cœur et l’abat mort sans qu’il pousse 
un cri. Alors le noble chevalier proclame : « Chaumont ! Ah ! Richard, 
cher frère, comme je suis malheureux pour toi ! Me voici, je suis Richard 
le Restoré, puisque toi, tu es mort. » 

Quand Baudouin l’entend, il se dirige en soupirant vers ce Richard 
rempli d’audace, et ne le quitte plus, car il voit bien qu’il a perdu tout bon 
sens. Dix fois dans la journée, il se précipite à son secours, et l’arrache à 
la mort ; Richard le Restoré était en effet dans une telle rage qu’il ne s’at- 
taquait qu’aux grands, délaissant les petits. 


XVIII 

Bouleversé à cause du sort de Richard de Chaumont, Richard le 
Restoré, son frère, se jette dans la mêlée comme un loup affamé au milieu 
des brebis. Corbaran, tout triste parce que Richard était prisonnier, ne 
quitte pas son frère devenu fou : il coupe aux Sarrasins oreilles et nez, 
désarçonne les chevaliers, tranche pieds et poings. 

« Corbaran, regardez comme se conduit ce chevalier, dit le roi de Syrie. 
Richard était perdu, il est retrouvé. Appelons-le Richard le Restoré. » 

Ce nom lui est resté ; tout le monde l’a désormais appelé ainsi. C’était 
un des plus hardis au monde pour repousser par la force les Sarrasins. 
Huon de Tibériade, Bohémond et Tancrède, Baudouin de Sebourg, le 
redoutable Corbaran, le vieux Pierre l’Ermite, le duc Harpin de la bonne 
ville de Bourges, Baudouin Cauderon l’illustre chevalier, le baron Jean 
d’Alis, le bâtard de Sebourg et ses frères, l’évêque de Mautran le savant 
clerc, l’évêque du Puy, l’évêque du Forez et les puissants barons, tous 
frappent de leurs lances émaillées. Il n’y avait pas jusqu’au plus petit, si 
mal armé fût-il, qui ne se soit surpassé en face des Sarrasins au point de 
les faire reculer jusqu’aux premières défenses de la ville. 

Le roi de Rochebrune, avec tristesse et colère, fait fermer les portes et 
remonter les ponts-levis. Les chrétiens repartent épuisés, tandis que les 
médecins soignent les blessés. Cette nuit-là, on ne dressa pas les tentes, 
mais ils dormirent sur le sol sans retirer leurs armures. Ainsi firent-ils 
pour l’amcur de Dieu. 



366 


LITTERATURE ET CROISADE 


XIX 

Il faut, seigneurs, admirer ces hommes qui ont enduré de telles souf- 
frances pour l’amour de Dieu. Ils sont restés en armes toute la nuit sans 
avoir dressé leurs tentes. Ils dorment ainsi, épuisés, bien loin de ressem- 
bler à d’aucuns qui mènent une autre vie, reposant dans des draps blancs 
et des couvertures douillettes, se vautrant toute la nuit avec des femmes, 
buvant de bons vins, mangeant des viandes rôties. Ils ne pensent plus à 
Dieu ni à Notre-Dame, mais à se débaucher et à boire du vin sur lie, à 
promettre sans payer, à frauder sans cesse, à passer la nuit avec des prosti- 
tuées. Que vont devenir de pareilles gens, douce et sainte Vierge ? Au 
nom de Dieu, prêtez attention, changez de vie, écoutez comment, par 
quels efforts, on gagne la joie exaltante du paradis. Qui se conduit bien 
en a sa part, mais chacun le gagne selon son mérite. Plus l’homme a de 
fortune, plus il est honoré. On respecte un bourgeois qui fait fructifier ses 
biens, un chevalier qui est de haut lignage, un comte encore plus parce 
qu’il est entouré de jeunes gens de valeur, un duc parce que son domaine 
lui donne grande puissance ; un roi vaut encore plus et le pape pour sa 
science. Ainsi en est-il de l’âme lorsqu’elle a quitté le corps. Mieux le 
corps s’est conduit en cette vie, plus l’âme est appréciée dans les cieux et 
mieux elle participe à la gloire de Dieu, car chacun est récompensé selon 
ce qu’il a fait. 


XX 

De même qu’un roi, lorsqu’il réunit sa cour, prend souci des grands, de 
même Dieu là-haut accorde sa joie à l’âme dont le corps l’a bien servi. 
Un roi fait asseoir ducs et comtes à côté de lui et accepte les pauvres 
chevaliers à sa cour ; chacun prend la place qu’il peut tenir. Ainsi en est- 
il des âmes, je peux bien vous l’affirmer, car Dieu placera les meilleures 
à côté de lui pour leur partager ses bienfaits. Il en va de même pour l’en- 
fer ; Dieu nous en préserve ! Plus l’on aura fait le mal, plus l’on devra y 
être torturé et souffrir de lourdes peines. Nous aurons ce que nous 
méritons. 

Je veux revenir maintenant à mon propos, à nos bons chrétiens, qui ont 
tant voulu aimer Jésus le Tout-Puissant qu’ils sont devenus martyrs. Ils 
s’étaient couchés en armes et, tandis qu’un débauché aurait tenu sa petite 
amie, eux, ils tenaient chacun son épée nue, prêts à se battre si les Sarra- 
sins lançaient une attaque. Ainsi restèrent-ils dans cet inconfort jusqu’au 
jour. 

Je ne dis pas, seigneurs, qu’on ne peut sanctifier son âme chez soi sans 
aller rencontrer les Sarrasins, mais, en pareille circonstance, ce devient 
une honte. 



LE BATARD DE BOUILLON 


367 


XXI 

Sous les murs de Rochebrune, les chevaliers étaient étendus dans leurs 
hauberts jusqu’au lever du jour. Le matin, les princes font dresser leurs 
tentes, préparer les casernements pour se loger. Toute la journée, cheva- 
liers et soldats montèrent des baraquements pour eux-mêmes et pour 
abriter les chevaux. Tous, si nobles soient-ils, œuvrèrent de leurs mains. 
Dieu commande de travailler et aucun homme de bien ne doit négliger les 
commandements de Dieu. 

Saudoine se trouvait dans son grand palais avec les païens perfides. 
Les Turcs étaient sombres et courroucés. Ayant fait amener Richard son 
prisonnier, le roi s’adressa à lui en cette manière : 

« Chevalier, dites-moi. Comment vous appelle-t-on chez vous ? Je suis 
bien heureux de vous détenir, car, me semble-t-il, vous avez la prestance 
d’un grand chevalier. Les Sarrasins vous ont tant blessé au visage que 
vous en êtes défiguré. 

— Seigneur, répond Richard, je puis vous assurer que tous ceux qui 
m’ont blessé l’ont payé fort cher. » 


XXII 

« Chevalier, demande Saudoine, comment vous appelez-vous ? Vous 
donnez l’impression d’être un grand seigneur. 

— Je vous le dirai, seigneur, répond Richard ; car il n’est pas honnête 
homme, celui qui cache son nom. Je m’appelle Richard et je suis né à 
Chaumont. 

— Richard, rétorque le roi, par la foi que j’ai en Mahomet, cela fait 
plus de dix ans que je désirais ardemment voir à quoi vous ressembliez. 
Vous aviez mené un combat en champ clos, dans nos contrées, à Sarma- 
sane, l’illustre cité, par amitié pour Corbaran qui avait été accusé de trahi- 
son. Vous vous étiez battu contre deux Sarrasins de haut lignage et vous 
les aviez vaincus, à ce qu’on dit. Vous aviez un compagnon qui parvint à 
tuer l’horrible dragon '. Je vous considère comme un chevalier de haute 
naissance, fidèle à votre foi. Et je suis heureux de vous garder prisonnier. 

— Je m’en moque, seigneur, répond Richard. Et je n’y lesterai guère 
longtemps, si Dieu protège Baudouin de Bouillon, le roi de Syrie, le 
maître du temple de Salomon, car vous n’aurez aucun moyen de l’empê- 
cher de s’emparer de votre cité. » 

Quand Saudoine l’entend, il fronce les moustaches. 


1. Nouvelle allusion à un épisode de la chanson des Chétifs (voir ci-dessus, laisse n, n. 1, 
P ■ 358). 



368 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XXIII 

Saudoine, quoique fâché de cette réponse, le traita avec honneur, le 
plaçant à côté de lui à sa table d’argent et le faisant servir par quatre che- 
valiers attentifs à ses désirs. Richard de Chaumont mange volontiers et 
fait bon visage, bien qu’il soit triste au fond de lui-même, mais son sens 
de l’honneur et son courage le poussaient à faire bonne contenance, 
comme s’il n’attachait aucune importance à sa condition de prisonnier. 
Saudoine l’interroge souvent sur les chrétiens et sur la conduite du roi 
Baudouin. 

« Seigneur, lui dit Richard, de même que la mer s’agite en tous sens, 
que le ciel recouvre le soleil, le vent, la terre et la mer, il n’y a pas, je 
vous le dis en vérité, jusqu’à l’Arbre-qui-Fend, prince plus courageux que 
Baudouin, le roi de Syrie. Il est le plus preux et le meilleur au monde 
jamais créé par Dieu. Que dire de plus ? On n’aurait pas assez de temps 
jusqu’au jour du Jugement, pour énoncer toutes les qualités de son cœur. 
Le seigneur ainsi aimé et apprécié par les siens est vraiment redoutable. » 


XXIV 

C’est alors que le roi et son armée sortirent des tentes et se mirent en 
mouvement. Ils avaient vu un troupeau passer en direction de la bonne 
cité de La Mecque sous la conduite de marchands. Les chrétiens s’ar- 
ment ; l’alerte est donnée et le puissant roi Saudoine réagit immédiate- 
ment pour protéger le convoi, faisant sonner tous ses cors. Les Sarrasins 
revêtent leurs armes, abaissent les ponts-levis et se précipitent hors de 
Rochebrune. Richard de Chaumont, resté dans le palais, monte au 
sommet du donjon d’où il voit les tentes, les abris, les baraquements et 
les constructions du camp des chrétiens. « Dieu, Père spirituel, dit-il, le 
cœur en émoi, si seulement j’étais dans ces champs sur mon cheval avec 
mes armes ! » 

Il regarde alors les chrétiens aux prises avec les Sarrasins dans une 
farouche mêlée. Ce fut une grande bataille meurtrière. 


XXV 

Sous les murs de Rochebrune, la bataille fait rage sur l’herbe verte pour 
le contrôle du convoi de vivres. Toute l’armée était en mouvement ; les 
cors résonnaient. Le roi de Rochebrune, à la tête des païens, éperonne son 
rapide destrier en tenant une lance dont la pointe d’acier étincelle ; il 
frappe un chevalier originaire de Troyes, lui enfonce le fer de sa lance 



LE BATARD DE BOUILLON 


369 


dans la jointure de son armure avec une telle violence qu’il lui pourfend 
le cœur et le foie, l’abattant mort de son cheval. Corbaran d’Olifeme se 
précipite avec une bonne partie de ses hommes contre Saudoine qui fait 
un massacre des nôtres. Huon de Tibériade se jette dans le combat, ainsi 
que Baudouin de Sebourg et ses trente bâtards ; aucun ne ménage sa 
peine. Le duc Harpin de Bourges allait criant « Montjoie ! » ; Tancrède 
et Bohémond s’en donnent à cœur joie, ainsi que le roi de Syrie : il ne 
faut pas l’oublier, c’est le plus audacieux, il ne peut rencontrer un Sarrasin 
sans se jeter sur lui. 


XXVI 

Aux abords des portes de la ville monte un grand cri. Il y avait tant de 
morts qu’ils recouvraient les prés herbus tout alentour. Les Sarrasins 
étaient sortis si nombreux de la ville qu’ils ont repoussé vers leurs tentes 
les fidèles de Jésus, au grand dépit du bon roi Baudouin tant redouté ; il 
crie alors : « Saint-Sépulcre ! » Tous l’entendent et la bataille contre les 
mécréants redouble : on pouvait voir les têtes coupées, les crânes fendus, 
nombre de nobles chevaliers abattus à terre. L’acharnement de Saudoine 
était remarquable ; ce solide Sarrasin, avec son épée, abat et renverse 
tout ; rien ne lui résiste, ni haubert ni pourpoint. S’il avait cru en Dieu qui 
fut vendu pour nous sauver, il aurait été un excellent chevalier, puissant 
et redouté. 11 désarçonne Corbaran d’Olifeme et Pierre l’Ermite le vieux. 
Huon Dodequin s’élance contre lui et l’atteint d’un coup de son énorme 
lance : il lui perce son bouclier, mais son bon haubert, qui avait été fabri- 
qué au temps d’Arthur, le protégea de la mort. Il est néanmoins tombé à 
terre et son cheval est tué. Saudoine se remet immédiatement sur ses 
pieds ; ses barons se précipitent à son secours et lui amènent un nouveau 
destrier. Le roi saute aussitôt en selle pour s’élancer de nouveau dans le 
combat. On n’a jamais vu, à ma connaissance, de chevalier aussi hardi : 
il eut une conduite remarquable en face des chrétiens. 


XXVII 

Pendant la bataille, alors que nos gens avaient dû reculer un peu, 
Richard de Chaumont, du haut de la tour bien fortifiée, assistait au combat 
et souhaitait cent fois se trouver dans la mêlée. 11 voit, accrochés à une 
perche, des armures ciselées, des hauberts de valeur, des boucliers dorés ; 
se saisissant aussitôt des meilleurs équipements pour s’en revêtir en hâte, 
il endossa un bon haubert, chaussa des chausses de fer et accrocha à son 
côté une épée ; il mit un heaume sur sa tête, passa un bouclier autour de 
son cou et descendit de la tour jusqu’à l’écurie, sans rencontrer d’opposi- 
tion, car les Sarrasins étaient persuadés que Richard était de leur camp. 11 



370 


LITTERATURE ET CROISADE 


choisit un destrier à la croupe couleur tuile. Une fois à cheval, il prend 
une lance et se précipite à travers la ville. Nombreux sont ceux qui le 
voient, mais personne ne lui demande son nom ni d’où il est. 


XXVIII 

Richard, sur le rapide destrier, traverse Rochebrune et atteint les portes 
de la ville aux solides murailles, gardées par de nombreux archers. Quand 
ils voient Richard approcher, ils lui laissent le passage libre et Richard de 
Chaumont continue d’éperonner son cheval. De l’autre côté du pont, il 
rencontre un Sarrasin lâche que Saudoine avait renvoyé pour qu’il le 
reconduise, lui, Richard, dans sa prison. Richard abaisse sa lance, lui 
enfonce le fer au côté gauche entre le foie et le poumon. Il l’étend mort, 
à bas de son cheval ; son armure ne lui avait été d’aucun secours. Quand 
les Sarrasins l’ont vu, ils s’écrient : « Maudit traître, vous vous êtes saoulé 
du vin de notre cellier pour jeter ainsi à terre vos amis ? » 

Richard continue son chemin sans vouloir leur répondre, se jetant sur 
tous les Sarrasins qu’il rencontre ; il en a tué dix avant d’avoir atteint la 
mêlée générale. 

« Mahomet, disent les païens, avez-vous rendu fou cet homme à 
cheval ? Il est bien clair qu’il est possédé de tous les diables de l’enfer. » 


XXIX 

Païens et Sarrasins sont très inquiets quand ils voient Richard, le noble 
chevalier, abattre et renverser tous ceux qu’il rencontre. Richard est main- 
tenant au milieu de la bataille. Sous les yeux de Saudoine, il frappe un 
émir dont l’armure a volé en éclats ; il lui enfonce le fer de sa lame jusque 
dans les entrailles et le laisse mort quand il retire son épée. Le roi Sau- 
doine en est bouleversé ; il éperonne son cheval pour s’approcher de lui : 
« Chevalier qui portez mon glorieux blason, êtes-vous aveuglé de sang 
pour mutiler ainsi mes hommes ? » 

Quand Richard l’entend, il lève son épée, lui assène un coup sur le 
sommet de son heaume, mais le roi détourne la tête et l’épée glisse jus- 
qu’au cheval qui a la tête tranchée net. Saudoine se retrouve à terre et 
Richard lui crie : « Noble roi de Rochebrune, écoute-moi bien : c’est 
Richard de Chaumont qui vous a caressé de la sorte. Vous l’aviez servi, 
il vous rend maintenant la politesse. » 



LE BÂTARD DE BOUILLON 371 

XXX 

À peine à terre, Saudoine s’était relevé, mais Richard avait déjà aban- 
donné les païens pour rejoindre les rangs chrétiens. Or le roi Corbaran, 
qui était un peu à l’écart de ce côté-là, voyant Richard approcher, le prend 
pour un Turc à cause des armes qu’il portait ; il s’élance contre lui, la 
lance abaissée, sans que Richard prenne garde, car il ne l’avait pas vu 
venir. Corbaran enfonça si bien la lance à la pointe d’acier qu’il lui perça 
son haubert ainsi que le pourpoint, atteignit avec violence le cœur et lésa 
en outre le foie et le poumon. Richard tombe à terre ; il regarde Corbaran 
et le reconnaît à ses armes. Alors il lui dit d’une voix forte : « Corbaran 
d’Olifeme, quel malheur ! Tu viens de tuer celui que tu aimais le plus : 
Richard de Chaumont qui avait tué deux païens en un champ de bataille, 
en combattant pour toi 1 . » 

Quand Corbaran l’entendit, son sang se glaça ; il ressentit en son cœur 
une si grande douleur qu’il tomba à terre du haut de son bon destrier. 


XXXI 

Quand le roi Corbaran entendit ce que disait Richard, le seigneur de 
Chaumont, qu’il avait eu le malheur de frapper de sa lance, il éprouva une 
telle douleur qu’il se laissa tomber à côté de son étendard et, prenant 
Richard dans ses bras, il lui dit, en le regardant avec tristesse : « Ah ! 
Compagnon, j’ai le cœur brûlant de désespoir. » 

Il met la main à son poignard et s’en serait frappé le cœur quand sont 
accourus ses amis. Ils ont remis en selle le roi au cœur douloureux et ont 
tiré Richard de Chaumont à l’écart de la bataille. Le roi de Syrie, quand 
il comprit la situation, s’approcha de Corbaran et lui dit : 

« Que Dieu vous protège ! 

— Pendez-moi, répond Corbaran, à une corde, tout de suite, car j’ai 
tué le meilleur chevalier qui soit jusqu’au phare d’Alexandrie : c’est 
Richard de Chaumont, qui n’a jamais connu la peur. Hélas ! Je croyais 
tuer un chef sarrasin, car il en portait les armes. Il est mort ; je l’ai tué ; 
je m’en suis rendu compte trop tard. Je voudrais être mort ; que Jésus- 
Christ me garde ! 

— Par saint Bernard, dit de son côté le roi de Syrie, j’aurais préféré 
être atteint d’un coup de faussart ! Ah ! Richard de Chaumont, tu n’as 
jamais imaginé la moindre trahison ! Il n’y avait pas meilleur que toi. » 


1 . Voir ci-dessus, laisse n, n. I , p. 358 ; laisse xvu, n. I , p. 364 et laisse xxn, n. I , p. 367. 



372 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XXXII 

Le bon roi Baudouin, désespéré à la vue du corps de Richard tué par 
erreur, par malchance, sans raison, descend de son bon destrier et prend 
dans ses bras le chevalier qui se tord les poing de douleur sans pouvoir 
parler. Mais en reconnaissant le roi, il put lui dire en hâte : 

« Seigneur, roi de Syrie, j’accorde mon pardon au bon roi Corbaran qui 
m’a tué ; il ne l’a pas fait exprès ; c’est le diable, toujours à l’affût, qui 
l’a voulu ; mon cœur va rejoindre Dieu le Tout-Puissant ; c’est là ma 
consolation. Transmettez mes adieux à mon frère qui était venu me 
rejoindre et dites-lui de ne pas provoquer Corbaran le noble à cause de 
moi. Mais je veux qu’il lui pardonne. » 

Sur ces paroles, mourut Richard de Chaumont. 


XXXIII 

Richard est étendu à terre. Ah ! Dieu ! Comme Corbaran en a le cœur 
endeuillé ! Le roi appelle ses amis et ses intimes : « Seigneurs, leur dit-il, 
quelle douleur d’avoir tué l’homme que j’aimais le plus au monde ! 
Richard le Restoré me poursuivra, quand il le saura. Si je reste ici, c’en 
est fait de moi, je suis mort. Allons à Olifeme aux solides murailles ; je 
serai à l’abri de tous. » 

Tancrède et Bohémond l’ont écouté et lui ont répondu : « Laissez ce 
discours ! Tant que nous serons en vie, personne ne pourra vous faire de 
mal. » 


XXXIV 

Richard le Restoré se battait d’un autre côté contre les païens. Quand 
on lui annonce que son frère avait été tué par le roi Corbaran, la douleur 
faillit le rendre fou. Il jura par le Seigneur maître du monde de tuer cruel- 
lement le meurtrier ; il abandonne le combat, quitte la bataille, retourne à 
sa tente et rassemble les siens pour se préparer à tendre une embuscade. 

Dès que le roi de Syrie en est informé, [il fait cesser le combat '] jus- 
qu’au lendemain au lever du jour quand le soleil illuminera le monde. 
Puis il fait sonner ses cors, retentir ses trompettes. Les Sarrasins payèrent 
ce jour-là leur folie. Il y avait une foule innombrable de tués et les 
hommes de Saudoine furent tant pourchassés qu’il en mourut la moitié 
avant qu’ils ne rentrent dans la ville. Le roi et tout son entourage en furent 
catastrophés. 


1. Le texte comporte une lacune d’un vers ; la traduction est suggérée par le contexte. 



LE BÂTARD DE BOUILLON 373 

XXXV 

Il y eut beaucoup de païens tués et dès que les Sarrasins survivants 
furent en sécurité, ils fermèrent les portes, relevèrent le pont. Nos bons 
chrétiens sont retournés à leur camp. Le roi Baudouin fit venir Richard le 
Restoré et lui fit le récit véridique des dernières paroles de son frère, du 
malheur qui frappa le bon roi et du pardon qui lui fut totalement accordé. 

« Et il me pria de vous convaincre de ne pas faire de mal au roi Corba- 
ran ; car il n’aimait personne autant qu’il l’avait aimé. Je vous en prie, 
cher seigneur, gardez votre sang-froid ; pardonnez à Corbaran, car il ne 
l’a pas fait exprès. Accordez-lui ce pardon, sans arrière-pensée, en l’hon- 
neur du pardon que le Dieu de majesté accorda avec bienveillance à 
Marie-Madeleine quand elle pleura devant Lui et lui lava les pieds de ses 
larmes et les essuya ensuite de ses cheveux. Souvenez-vous aussi du saint 
pardon que Jésus, dans sa bonté, accorda à Longis 1 qui l’avait frappé au 
côté de sa lance d’acier, si bien que l’on vit couler de sa plaie le précieux 
sang qui nous a rachetés. » 

Et quand le noble Richard a entendu le roi, il regarde autour de lui et 
voit, sans la tente, Corbaran d’Olifeme qui ne s’était pas présenté devant 
lui. Richard fend la foule en ôtant son poignard ; il se dirige vers Corba- , 
ran. Celui-ci, de peur, quitte précipitamment la tente. Richard, rempli de 
l’amour de Dieu, court après le roi qui s’enfuit à travers prés, lui criant 
avec grande affection : « Corbaran, cher seigneur, écoutez-moi. Venez 
m’embrasser ; je vous ai pardonné la mort de mon cher frère si valeu- 
reux ; ce fut un accident ; je ne vous en veux pas. » 


XXXVI 

Quand le roi Corbaran entend le chevalier, il retourne vers lui et va le 
prendre dans ses bras. Richard le Restoré embrasse Corbaran. Plus d’un 
millier de témoins en ont les larmes aux yeux. Un grand nombre de cheva- 
liers en larmes crient : « Saint-Sépulcre ! Dieu, viens à notre aide ! » 

Le roi tenait une cour plénière dans sa tente et Saudoine était dans son 
grand palais à Rochebrune, entouré de ses suppôts du diable. Courroucé, 
malheureux, bouleversé à cause des chrétiens dont il ne peut se débarras- 
ser et qui lui ont tué plus de quatorze mille hommes, il était si effondré 
qu’il crut en devenir enragé. 


I . Voir aussi ci-dessous, laisse xci. 



374 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XXXVII 

Abattu et malheureux, le roi Saudoine ne savait que faire ; il convo- 
quait ses hommes et disait qu’il serait sage, celui qui lui donnerait un bon 
conseil en cette circonstance. Alors parla un païen de grand bon sens ; il 
devait bien avoir cent ans. S’adressant au roi, il lui dit : 

« Seigneur, savez-vous ce qui va arriver ? J’ai été autrefois à La 
Mecque quand Sultan, votre aïeul, organisait des fêtes ; il avait une cour 
somptueuse ; j’y ai vu trente rois sarrasins en grand équipage. Il y avait 
Comumaran qui régnait à cette époque, et Calabre qui jetait ses sorts dans 
une nuée obscure ; elle vit dans les étoiles un signe extraordinaire et disait 
au sultan que les armées des Français passeraient la mer et qu’un cheva- 
lier du lignage du cygne 1 prendrait par la force Nicée et Antioche, que 
rien ne pourrait protéger la tour de David, car il s’emparerait de la ville 
de Jérusalem et tuerait d’une seule flèche trois oiseaux au-dessus de cette 
tour ; quand cela arriverait, les païens diraient que le sortilège était véridi- 
que ; et celui qui tuerait les trois oiseaux se rendrait maître par sa force 
et son courage de la Syrie ; son royaume s’étendrait jusqu’en Orient. La 
Mecque et Rochebrune seraient dévastées. 

« J’ai vu décocher la flèche, à ma grande stupeur ; je demeurais aloçg à 
Jérusalem où je vivais légalement d’une bonne rente annuelle. J’ai pris la 
fuite, de nuit, au chant du coq. Si j’étais resté, à ce qu’on voit, je serais, 
cher seigneur, mort depuis longtemps. Et cependant je vous le dis : si on 
voulait me croire, nous ferions chercher par mer tout ce que chacun 
possède et nous irions à La Mecque, la ville forte. Vos quatre frères sont 
là-bas prêts à vous apporter aide et secours ; chacun donnerait sa vie pour 
vous. Esclamart l’aîné ne vous abandonnera jamais, non plus que 
Marbrun et Taillefer qui vous feraient fête et Hector de Salorie qui vous 
est très attaché. Suivez ce conseil et vous aurez pris la bonne décision. » 

Quand Saudoine l’entend, il crut devenir fou et dit que jamais il ne 
s’enfuirait ainsi par mer, qu’aucun homme au monde ne pourrait jamais 
lui reprocher d’avoir abandonné Rochebrune. Aussi jura-t-il par 
Mahomet devant tous ceux qui l’écoutaient de donner l’assaut aux chré- 
tiens le lendemain sans faire sonner trompes ni trompettes de manière à 
les prendre par surprise. 

Se trouvait là un Sarrasin, originaire de Tibériade, qui était un ami 
fidèle de Huon Dodequin. Dès qu’il entendit les propos de Saudoine, il 
jura en lui-même à Dieu, en qui il croyait fermement, qu’il irait rejoindre 
le camp chrétien, se ferait baptiser et transmettrait ces informations à 
Huon. Il fit exactement ce qu’il avait décidé. 


1. Voir ci-dessus, laisse ix, n. 1 , p. 361. 



LE BATARD DE BOUILLON 


375 


XXXVIII 

Écoutez comment s’est conduit ce Sarrasin. Il a quitté la ville pendant 
la nuit, s’est présenté au camp et a demandé le duc Huon ; on le conduisit 
jusqu’à lui et il s’agenouilla devant lui. Il lui révéla comment le puissant 
roi Saudoine sortirait le lendemain de Rochebrune pour lancer une 
attaque contre les chrétiens. Quand Huon l’entend, il donne l’accolade au 
païen et lui demande immédiatement s’il veut recevoir le baptême. « Sei- 
gneur, répond le païen, c’est pour cela que je suis ici. » 

Huon de Tibériade va rapporter toute l’affaire au roi Baudouin qui 
convoque tous ses capitaines et leur ordonne de faire armer leurs hommes 
et de se tenir en alerte dans leurs tentes jusqu’à ce qu’ils entendent son 
cor sonner ; qu’à ce moment-là ils le rejoignent sous sa tente où il les 
attendra ! Chacun s’engage à obéir aux ordres du roi et quitte sa tente. 

L’émir Saudoine, sans plus tarder, sort de Rochebrune avec tous ses 
soldats sarrasins sans y laisser personne d’apte à porter les armes. Un 
certain nombre étaient à cheval. Il croit prendre les nôtres par surprise ; 
mais la surprise sera pour lui. Tel est pris qui croyait prendre. 


XXXIX 

Les Sarrasins et les Perses étaient plus de quinze mille à sortir de 
Rochebrune et à se diriger au trot vers le camp des chrétiens. Pas la 
moindre sonnerie de cor, de trompe, de trompette ou de tambour ! Ils pro- 
gressent sans le moindre bruit. Le roi Baudouin était dans sa grande tente 
avec Huon de Tibériade, Corbaran, Richard le Restoré, Baudouin de 
Sebourg et ses valeureux bâtards. Quand le roi de Syrie estime que les 
Sarrasins sont assez proches, il fait sonner du cor par son ordonnance et 
crier dans tout le camp : « Aux armes ! » Tous, déjà équipés, sautent à 
cheval et se présentent en bon ordre devant la tente de Baudouin. Ils se 
retrouvent à plus de cinquante mille avec leurs étendards pour se jeter sur 
les païens. Chacune crie « Syrie ! », un cri de guerre qui fait plaisir, et 
« Saint-Sépulcre que nous vénérons ! ». 

Les Sarrasins et les Perses sont stupéfaits de se heurter à une défense 
si bien organisée. 


XL 

Saudoine, le roi de Rochebrune, ne comprenait pas ce qui lui arrivait : 
il était en effet parti au moment où la lune disparaissait ; or il a trouvé 
tout le camp en armes. 

« Mahomet ! dit-il. Je constate que le sort veut m’abattre ; je ne vois 



376 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


rien qui puisse me rassurer. Si seulement j’étais à Tunis ! Je vais prendre 
la fuite à travers les dunes. » 


XLI 

Le roi de Rochebrune, la rage au cœur d’avoir trouvé nos barons en 
armes, fit sonner ses trompes pour montrer sa vaillance, mais quand le roi 
Baudouin eut fait rassembler ses troupes et que les deux armées furent 
face à face, il s’enveloppa dans un grand manteau, jeta à terre son bouclier 
et s’engagea dans un vieux chemin pour prendre la fuite. Abandonnant 
Rochebrune, il va à travers champs jusqu’à la mer et poursuit son voyage 
jusqu’à La Mecque, adressant à Mahomet une pitoyable prière. Quant à 
ses hommes, ils ont payé cher leur présence sous ses ordres. Saudoine les 
a laissés en situation dramatique : nos chrétiens — Dieu les garde ! — 
imposèrent ce jour-là leur supériorité par un terrible et furieux massacre ; 
l’étendard païen fut renversé dans le combat. 


XLII 

Ce fut une redoutable bataille et un grand massacre devant Rochebrune 
la noble cité. Les païens, qui eurent plus de dix mille morts, étaient à la 
recherche de leur seigneur ; beaucoup pensaient qu’il avait été tué et vou- 
laient absolument le venger. Il fallait voir Baudouin, Corbaran, Bohé- 
mond, Tancrède, Huon de Tibériade au grand courage, Baudouin de 
Sebourg et ses trente bâtards ! Tous se sont surpassés. Voici que se jette 
dans la bataille Richard le Restoré, un faussart à la main : il frappe sur 
son casque un Sarrasin dont l’armure vole en éclats et le pourfend jusqu’à 
la ceinture. Il s’écrie alors : « Saint-Sépulcre ! sainte Trinité ! Ayez pitié 
de Richard de Chaumont ! Sarrasins et païens se sont mis dans un 
mauvais pas ; ils paieront cher, si Dieu le permet, la mort de mon frère 
bien-aimé, Richard le Redouté ! » 

Alors il se précipite comme un démon dans la mêlée. Les païens pren- 
nent peur quand ils le reconnaissent, et se gardent bien de faire face. Le 
roi Baudouin, qui a tout vu, juge en connaisseur et fait en lui-même 
l’éloge du chevalier : « Ah ! Richard, quelle vaillance ! Tu es bien digne 
d’être roi ! » 

Les païens ont dû battre en retraite, mais tous furent tués sans pouvoir 
s’échapper, car le roi Corbaran les avait encerclés tout près de la cité. 
Ceux qui ont tenté de fuir ont été repris. 



LE BATARD DE BOUILLON 


377 


XLIII 

Ce fut, seigneurs, une terrible bataille ; mais les païens et les Sarrasins 
ont eu le dessous : ils gisent, morts, sur le champ de bataille. Le roi Bau- 
douin se dirige vers la grande cité. Sans retirer d’hommes du combat, il 
fait donner l’assaut à la ville. Les meilleurs païens étaient morts ; ceux 
qui restaient se défendaient si mal qu’ils ne purent empêcher nos chrétiens 
de dépasser les défenses avancées et de se précipiter vers les portes de la 
ville. Le pont était relevé, mais nos bons combattants franchirent les 
portes et pénétrèrent dans la ville, qu’ils vidèrent des femmes, des enfants 
et d’un certain nombre de traîtres. Rochebrune et sa citadelle sont 
conquises. 


XLIV 

Rochebrune avait été prise un jeudi matin, et les chrétiens l’ont livrée 
au bon roi Baudouin qui tint une cour solennelle dans le palais de marbre. 
Aux nombreux grands seigneurs qui soupaient avec lui, il dit : 

« Ecoutez-moi, parents et amis. Nous avons pris Rochebrune, les 
païens sont morts. Loué soit Notre-Seigneur qui changea l’eau en vin. 
Mais les lourdes pertes que nous avons subies m’ont fort attristé. Richard 
de Chaumont, l’élégant chevalier, a été tué par malchance au combat, j’en 
suis particulièrement malheureux, par saint Martin ; c’est pourquoi, si 
vous en êtes d’accord, je veux donner la verdoyante cité de Rochebrune 
à Richard le Restoré qui s’est si bien conduit face à l’ennemi et qui a 
perdu son frère, vainqueur, autrefois, en champ clos du roi Murgalé et du 
frère de Longin 1 ; il n’y avait pas meilleur que lui ; nous devons rendre 
hommage à sa conduite et à son lignage. 

— Vous avez bien parlé », dit Huon Dodequin. 


XLV 

Tous les barons approuvent les propositions du roi qui donnait la ville 
de Rochebrune et sa forteresse à Richard le Restoré, de Chaumont. Les 
grands seigneurs restèrent là quelque temps pour se reposeï : l’un répare 
son haubert, un autre son pourpoint, un troisième soigne son destrier. 
Tous se préparent à repartir au combat contre les armées de Mahomet. 

Je vais maintenant parler de Saudoine qui s’était enfui, tout seul, vers 
La Mecque, en plein désarroi. 


1. Nouvelle allusion à un épisode de la chanson des Chétifs. Voir ci-dessus, laisse n, n. 1 , 
p. 358). 



378 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


« Hélas ! disait le roi. Quelle honte d’abandonner ma cité en détresse 
et mes hommes en grand danger dans la bataille. Mais il vaut mieux fuir 
que risquer des coups. Les prédictions de Calabre m’ont réduit à cette 
extrémité : cela fait longtemps que j’ai entendu mon père et mon aïeul 
dire qu’il n’y avait pas plus compétente femme jusqu’à Caphamaüm. Elle 
a prédit à La Mecque notre perte et toutes ses prophéties se réalisent. Il 
faut être bien présomptueux pour prétendre se défendre contre les sei- 
gneurs de Bouillon, alors qu’ils ont déjà conquis le temple de Salomon, 
Nicée, Antioche, Acre, Ascalon, Tyr, Orbrie et la cité d’Avallon, la puis- 
sante et illustre Tibériade, Olifeme et Rohais sur sa montagne ; ils ont 
déjà plus de quatorze royaumes, et Mahomet mon dieu ne pourra les 
empêcher de s’emparer de Rochebrune. » 

Ainsi pensait Saudoine au fier visage, si triste en son cœur qu’il s’est 
évanoui trois fois sur son cheval aragonais. 


XLVI 

Saudoine chevauche à grande vitesse, triste et morne, en direction de 
La Mecque. Il atteint le pont de fer remarquablement construit et pénètre 
dans la cité, tenant son épée et un immense bouclier : son harnachement 
était en assez bon état. Il descend de cheval devant le palais, joyeusement 
et chaleureusement accueilli par les Sarrasins ; cependant il n’appréciait 
guère leurs manifestations et disait : « Pauvres malheureux, vous devriez 
plutôt pleurer, vous les plus grands seigneurs, car les chrétiens arrivent 
en foule innombrable et vous allez subir le siège de ces odieux traîtres. » 

Il monte au palais où il trouve ses quatre frères en compagnie de grands 
seigneurs. Le roi Mandas avait, cette nuit-là, jeté ses sorts (c’était un 
cousin de Huon de Damas) et il en expliquait aux païens les résultats. Il 
n’y avait pas plus savant que lui jusqu’à Bagdad ; c’était un parent de 
Calabre la magicienne. Ce jour-là, il avait abattu le moral des païens : le 
puissant roi Esclamart, Taillefer, Marbrun, le vaillant Hector, et Saudoine 
leur frère qu’ils accueillaient chaleureusement, tous étaient plongés dans 
une grande tristesse. 


XLVII 

Le roi Saudoine était entré dans le palais où il avait retrouvé Esclamart, 
Taillefer, Marbrun, Hector de Salorie, ainsi que Sinamonde sa sœur qui 
lui faisait fête et ne cessait de l’embrasser. Esclamart l’aîné s’adresse à 
Saudoine : 

« Frère, lui dit-il, par Mahomet, que se passe-t-il ? Vous avez été 
assiégé là-bas par les chrétiens ? M’avez-vous ramené ici à La Mecque 
mon ennemi Baudouin de Bouillon, ainsi que Tancrède, Bohémond, 



LE BATARD DE BOUILLON 


379 


Pierre l’Ermite qui a tué mon oncle, Huon Dodequin qui a renié 
Mahomet, le roi Corbaran de Calabre, le duc Harpin de Bourges et le che- 
valier qui avait tué de sa main les deux Turcs en champ clos ? Il s’appelait 
Richard de Chaumont. Si vous les avez faits prisonniers, dites-le-moi 
vite. » 

Quand Saudoine l’entend, il perd son sang-froid et dit : « Trêve de plai- 
santeries, Esclamart ! Vous allez bientôt être, vous aussi, leur victime. » 


XLVIII 

Ces reproches firent beaucoup de peine à Saudoine qui répondit à son 
frère, Esclamart le païen : 

« Par Mahomet, cher seigneur, ne vous moquez pas de moi. Baudouin 
de Bouillon, ses hommes et ses pairs ne sont pas des oisillons que l’on 
attrape aisément ; ce sont des chevaliers venus pour conquérir en terre 
sarrasine tout ce qu’ils voudront. Cités, villes, châteaux, rien ne pourra 
leur résister ; c’est l’évidence même. Vous ne pourrez pas défendre votre 
cité contre eux ; ils ne laisseront en paix aucune ville jusqu’à la mer 
Rouge. Ils se sont emparés de Rochebrune ; je n’ai pas pu la conserver. 
Que les diables de l’enfer aillent se battre contre eux ! Le moindre des 
chrétiens n’hésite pas à s’attaquer à dix païens à la fois. Mais il faut par- 
dessus tout admirer Baudouin de Bouillon ; il n’a pas son égal au monde : 
il est fort, courageux, beau, courtois, sage, il a un cœur de sanglier ; tout 
serait parfait en lui s’il voulait embrasser notre foi. Trois fois, j’ai lancé 
mes hommes contre lui, mais, par la foi que l’on doit avoir en Mahomet, 
je ne l’ai jamais vu frapper personne sans qu’il le jette à terre de sa lance, 
ou le décapite d’un coup d’épée. Personne ne peut décrire sa force ; il est 
juste qu’il soit maître des terres et qu’il s’empare des villes, celui qui sait 
si remarquablement gagner les batailles. Il est le plus preux parmi les 
preux qui ait jamais régné. On ne saurait trop admirer ses exploits. 

— Frère, rétorque Esclamart, laissez cela. Il en faut peu pour effarou- 
cher un lâche. Baudouin vous a fait tourner les sangs. Vous a-t-il donc 
fait prisonnier, pour que vous en parliez de la sorte ? » 


XLIX 

Le roi au fier visage était rempli de tristesse, tout comme Taillefer le 
valeureux. 

« Cher frère, je vous en prie, dit le roi Esclamart, cessez de faire devant 
nous l’éloge de Baudouin de Syrie ; faites-vous plutôt des reproches à 
vous-même qui avez, pour une simple attaque, abandonné votre cité. 

— Seigneurs, se défend Saudoine, c’est absurde ! Quand le roi Bau- 



380 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


douin aura planté ici sa tente, vous irez l’attaquer avec tous vos barons, 
vous le tuerez, lui et tous les siens, puis vous me restituerez mon royaume. 
Mais, si j’en crois mon expérience des chrétiens, votre cité si bien forti- 
fiée, le fiit-elle deux fois plus que vous ne résisteriez guère contre eux, 
car le roi Baudouin est, au combat, beaucoup plus redoutable que je ne 
vous le dis. Je l’ai plus d’une fois affronté, je n’y ai rien gagné et ce fut 
pour moi une catastrophe. Rassemblez tous vos hommes, c’est ce que je 
vous demande, faites creuser plus profondément les fossés — d’au moins 
la longueur d’un glaive et demi. Votre cité sera assiégée par les Français 
et ils ne partiront pas avant de l’avoir détruite et rasée. Telle est la vail- 
lance du roi Baudouin ! Il suffit de le voir chevaucher, la lance au poing, 
le bouclier passé au cou ! Il est si impressionnant qu’on n’ose pas s’ap- 
procher de lui. » 

Quand Esclamart l’entend, son cœur se met à palpiter. Sinamonde, sa 
sœur, appuyée à côté de lui, a bien écouté tout ce qui était dit et particuliè- 
rement l’éloge de la prestance du roi ; elle pensait en elle-même : « Quel 
bonheur ce serait d’être la dame, l’épouse ou l’amie d’un tel seigneur ! » 


L 

Quand Sinamonde la belle, sœur d’ Esclamart, du roi Taillefer, du sei- 
gneur Marbrun, d’Hector de Salorie, du fameux Saudoine, entendit les 
éloges sur la beauté et les vertus de Baudouin qui était tout le contraire 
d’un lâche, son cœur fut atteint d’une flèche ardente et brûlante d’ Amour. 
Elle quitte précipitamment la grande salle et se retire dans sa chambre aux 
murs décorés de léopards. Assise sur son lit, le cœur battant, elle dit : 
« Ah ! Amour ! vous m’avez conduite à aimer parfaitement, en toute 
loyauté, quelqu’un que je n’ai jamais vu. J’en ai le cœur tout enflammé. » 


LI 

Sinamonde, éprise d’Amour, assise dans sa chambre sur son lit magni- 
fique, n’avait de cesse que la cité fut conquise par le roi Baudouin qui 
brille par tant de qualités, et qu’elle obtînt de ce roi tout ce que son cœur 
imagine. Ce qu’elle a entendu sur lui la bouleverse, la fait changer de 
couleur ; elle palpite, frissonne plus que feuille au vent du nord. 

« Ah ! roi Baudouin... » 



LE BÂTARD DE BOUILLON 381 

LU 

Sinamonde ne peut faire bonne contenance quand elle entend vanter la 
beauté du roi Baudouin et sa vaillance redoutable. Amour l’agresse telle- 
ment qu’elle change de couleur et se prend à trembler. Son désir est si 
violent qu’elle ne sait comment se maîtriser. Elle se fait réconforter par 
une dame de compagnie. Sous l’effet de l’amour, elle pâlit, elle blêmit, 
se lève, se recouche, ouvre ses coffrets sans pouvoir trouver d’herbe 
médicinale qui la guérisse. 

« Ah ! Baudouin, dit-elle, comme tu me fais languir ! Un prince tel que 
toi doit trouver sa joie dans une amie. Ah ! Mahomet, seigneur, quand 
pourrai-je voir le roi de Syrie assiéger La Mecque et avoir de ses nouvel- 
les ? Et si l’on devait s’emparer de lui et le jeter ici en captivité, je fais 
serment à Mahomet que je l’en ferais libérer. S’il voulait bien m’aimer, 
j’abandonnerais ma religion et ferais tout ce qu’il voudrait ou exigerait. » 

C’est alors que le roi Saudoine vient auprès de sa sœur et, en la voyant 
en cet état sur son lit, il s’adressa à elle en ces termes : « Chère sœur, 
soyez franche avec moi ; vous étiez heureuse tout à l’heure et maintenant 
je vous vois en état de langueur. Au nom de Mahomet mon dieu, que nous 
devons vénérer et servir, qui vous a si vite mise en cet état désespéré ? » 


LUI 

« Chère sœur, dit le roi, répondez-moi. Qui vous a mise en cet état ? 
De quel malaise êtes-vous victime pour aller si tôt vous coucher ? Je vous 
vois pâlir et trembler comme feuille d’églantier. 

— Mon frère, répond l’élégante Sinamonde, c’est la peur. Vous 
m’avez tellement effrayée en présentant le roi de Syrie comme le plus bel 
homme et le meilleur guerrier. Je crains trop qu’il ne vienne nous assiéger 
pour détruire et dévaster notre cité. Est-il donc preux à ce point ? Est-il 
aussi redoutable que vous l’avez dit ? 

— Chère sœur, lui répond le roi Saudoine, en vérité, en un mot comme 
en mille, on ne saurait être trop élogieux pour ce prince. » 

A ces mots, Sinamonde se redresse pour lui dire : 

« Cher frère, dites-moi bien la vérité. Celui dont vous parlez, est-il 
marié ? » 


LIV 


« Ma chère sœur, répond le roi, par Mahomet, je ne sais pas si le roi a 
une épouse ; je n’ai jamais posé la question. Mais plût à Mahomet que le 
roi Baudouin eût un cœur sincère et qu’il adorât notre dieu autant que 



382 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


moi ! Et s’il voulait bien vous épouser, vous qui êtes noble et gaie, nous 
nous en porterions mieux, j’en suis bien certain. 

— Seigneur, jamais je ne l’épouserai, répond Sinamonde, s’il ne renie 
son Dieu que j’ai toujours détesté. Mais s’il voulait croire en Mahomet, 
je serais heureuse de l’aimer. 

— Chère sœur, je m’étais bien rendu compte qu’ Amour vous avait 
mise en tel émoi. 

— Je l’avoue, frère, c’est de ce mal que je tremblais. » 


LV 

La belle Sinamonde, avec son frère, parlait de Baudouin, tout heureuse 
de ce qu’elle entendait. Amour l’avait tant enflammée qu’elle ne savait 
comment se comporter ni comment lui faire parvenir son salut. Voilà où 
elle en était ! 

Les cinq frères sont bien équipés en machines de guerre pour se défen- 
dre. Ils ont fait recreuser les fossés. Il n’y avait pas semblable ville. On 
l’atteignait par un large et long pont de fer sous lequel coulait l’eau du 
Jourdain. Au-dessus de la rivière, près de ce solide pont, il y avait trente 
tours dont la plus petite était visible à quinze lieues : chacune était 
construite sur un pic rocheux. Les hauts remparts étaient en pierres de 
taille, couverts de cuivre et de laiton martelé. 


LVI 

Seigneur, la ville de La Mecque était, pour qui venait de Rochebrune, 
protégée par le Jourdain, un fleuve d’eau douce qui descend du paradis 
terrestre. Par-dessus son cours rapide et large était construit un pont de 
fer qu’il fallait emprunter pour pénétrer dans la cité. À côté du pont, sur 
la droite, il y avait une dépression protégée par quinze tours bien assises 
et autant, en vérité, de l’autre côté. Pourtant, à ce qu’on affirme, ce n’est 
pas l’entrée la mieux défendue, car, de l’autre côté, la haute mer entoure 
la ville. Il n’y a pas, en toute la terre païenne, de ville mieux fortifiée. 
C’est là que se tient le Mahomet de ce peuple mécréant ; dans sa mosquée 
décorée d’or fin, il est suspendu à l’aimant qui fait sa gloire. C’est là que 
se trouvent le candélabre et le cierge célèbre qui apparurent miraculeuse- 
ment au moment de la Nativité de Jésus dans l’étable des bœufs. Dieu 
tout-puissant fit jaillir sa clarté : c’étaient deux cierges qui brûlaient en 
permanence ; il en reste un sur place, l’autre fut amené à Constantinople 
où il brûle jour et nuit devant sainte Sophie, une femme vénérée ; ainsi en 
a voulu Dieu. La Mecque est proclamée centre de tout le monde païen ; 
elle est illustre et redoutée, moins toutefois que Babylone où fut 



LE BATARD DE BOUILLON 


383 


construite et édifiée la tour de Babel. Le puissant Esclamart, l’aîné, a 
donné des ordres pour la garde de sa ville et son approvisionnement en 
vue d’éviter une famine ; et il a fait rehausser les murailles jour après jour. 
Il redoute plus Baudouin que la brebis le loup affamé, car le roi Baudouin 
avait déjà montré sa force dans plus d’un combat contre Saudoine. 
L’homme qui a la réputation de se lever le matin avant l’aube peut sans 
crainte faire la grasse matinée. 


LVII 

Tous les païens avaient bien sujet de redouter le bon roi Baudouin qui 
était rempli de hardiesse. Il régnait sur seize royaumes sans compter Jéru- 
salem et s’était mis en route avec ses barons : Corbaran l’illustre roi, 
Bohémond de Sicile et son cousin Tancrède, Huon de Tibériade, sans 
oublier Baudouin de Sebourg et ses trente bâtards farouches, l’évêque du 
Puy et l’évêque de Mautran, Baudouin Cauderon, Harpin le sage, Pierre 
l’Ermite et les autres puissants barons. Ils suivent les chemins bien 
empierrés vers La Mecque, impatients de tuer des Sarrasins, ces traîtres 
mécréants, et d’anéantir leur vile religion. L’armée s’est tant pressée 
qu’elle arrive en vue de la bonne ville de La Mecque. Ils regardent les 
trente hautes tours couvertes de laiton. 

« Dieu ! disent les chrétiens, où nous avez-vous conduits, cher roi ? 
Nous ne nous emparerons jamais de cette ville ; c’est la plus puissante de 
tout le monde païen. Ce fut un jeu de prendre Jérusalem, Acre, Tyr à côté 
de celle-ci, devant laquelle nous allons établir notre camp. Aucun assaut 
ne parviendra à anéantir ces Sarrasins. » 

Quand le roi voit ses hommes effrayés par la place forte dont je vous 
parle, il dit : « Seigneur Dieu, Toi qui as souffert pour nous, envoie-moi 
la grâce de conquérir avec mes puissants barons les tours et les fossés de 
La Mecque ; car j’y resterai plutôt sept ans que d’y renoncer ; telle est 
mon intention. » 

Ils ont établi le camp à une lieue, tandis que les habitants de La Mecque 
relevaient tous les ponts-levis, tous prêts à défendre leur ville. 


L VIII 

Les cinq rois, dans La Mecque, se préparaient, tandis que la belle Sina- 
monde, qui se convertira par la suite, était en grand émoi pour le roi Bau- 
douin. Mais quand elle apprit que la bataille contre les chrétiens était 
imminente, elle se réjouit en elle-même plus qu’on ne saurait dire et pensa 
qu’elle ferait savoir à Baudouin tout ce qu’elle ressent pour lui, et son 
désir à en mourir de tendres ébats avec lui. 

Je cesse, chers seigneurs, de parler pour l’instant de la belle pour vous 



384 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


raconter comment la prestigieuse armée chrétienne mit le siège devant les 
hautes fortifications de La Mecque. 


LIX 

Les chrétiens prennent position : ils alignent leurs troupes pour assiéger 
La Mecque aux nombreux fortins. Bohémond et Tancrède ont la respon- 
sabilité du commandement sur l’armée. En tête sur leurs chevaux, ils 
organisent le siège, encerclant la ville et ses portes principales, fixant les 
positions de chaque grand baron. Le roi Baudouin s’est installé du côté 
de Rochebrune devant le majestueux pont de fer. Il installe sa tente au 
faîte d’or ; elle avait quinze ouvertures et n’était pas en toile, mais d’un 
beau tissu de soie. 

Le roi, ses conseillers et ses barons attendaient, en armes, impatients, 
sur le champ de bataille et le roi Esclamart était dans sa haute tour avec 
ses quatre frères et la noble Sinamonde ; c’était la plus élégante, la plus 
admirable, la plus gracieuse. La belle s’appuie aux créneaux pour regar- 
der les assiégeants. Elle aurait bien donné quatorze châteaux pour pouvoir 
rencontrer le roi loyal. Mais Esclamart ne s’en soucie nullement ; au 
contraire, il profère des menaces envers son ennemi : 

« Ah ! Malheureux ! Quel orgueil de votre part ! Je n’ai que mépris 
pour vous et j’irai vous dire ce que j’en pense avant le coucher du soleil. » 

Il fait alors sonner ses cors, ses trompes et ses trompettes. Les Sarrasins 
revêtent leurs armes, montent à cheval, lances aux poings, avec leurs bou- 
cliers blasonnés. Saudoine, tout équipé, jure, par Mahomet en qui il avait 
foi, que s’il rencontre le roi qui s’est emparé de son fief, il se lancera 
contre lui pour abattre son orgueil. 

La belle Sinamonde aidait à l’armement des chevaliers ; elle laça l’ar- 
mure de son frère et l’aida à mettre ses jambières ; puis elle lui dit : « Mon 
frère chéri, quand vous serez sur le champ de bataille, si vous voyez le 
roi et combattez contre lui, dites-lui bien que s’il accepte de renier ses 
dieux d’enfer, et d’adhérer à la religion que nous donna Jupiter, il trou- 
vera aussitôt une douce amie fidèle. » 


LX 

Saudoine, puissamment armé, chevauche dignement avec ses quatre 
frères jusqu’au pont de fer. Il menace le roi qui a eu l’audace de s’emparer 
de Rochebrune et du fief alentour, et crie à ses frères : 

« Vengez-moi de celui qui s’est iniquement emparé de mon fief. 

— Le roi Baudouin qui a tant de hardiesse, répond Esclamart, ne 



LE BATARD DE BOUILLON 


385 


pourra retourner sur ses pas, car je le provoquerai tous les jours en combat 
singulier. » 

Les Sarrasins sortent alors de La Mecque, bannières déployées, et pren- 
nent position sur le champ de bataille. Les troupes du roi Baudouin étaient 
bien en ordre impeccable sur le terrain, tandis qu’un certain nombre 
d’hommes préparait le camp ou empêchait que des troupes ne sortent de 
la ville. Mais, dès qu’ils voient la foule des païens qui s’avançaient, ils se 
mettent en position de combat en face d’eux. Bohémond de Sicile, avec 
Tancrède son cousin, se dirige contre les Sarrasins qui arrivaient en hâte, 
suivi par Baudouin de Sebourg et ses trente bâtards, le roi Corbaran d’Oli- 
feme, ainsi que Huon de Tibériade à la tête de ses hommes, l’évêque du 
Puy et tous les grands barons chrétiens. C’était une immense et magnifi- 
que armée où retentissaient plus de cent trompes et trompettes. Le duc 
Harpin est le premier à s’élancer contre les Sarrasins, ce ne fut pas un 
tournoi de divertissement, mais un combat douloureusement meurtrier. 


LXI 

Ce fut une grande bataille et une furieuse mêlée sous les murs de La 
Mecque. Avant que l’on eût dressé les tentes ce matin-là, les combats 
avaient déjà commencé. Les cinq frères païens s’élancent à grands cris, 
l’épée à la main, le bouclier au cou. Esclamart, dans son premier élan, va 
frapper un noble chrétien de grand renom. L’armure de celui-ci ne lui sert 
de rien, il est touché à l’épaule gauche, la lame de l’épée descend jusqu’à 
ses entrailles ; il tombe mort de son cheval. Puisse son âme être sauvée ! 
Taillefer va frapper Evrart de Pierrelée, qui avait traversé la mer en 
compagnie de Pierre l’Ermite, lui tranche la nuque d’un coup d’épée et 
lui fait voler la tête à une enjambée de là. Marbrun, de son côté, en frappe 
un autre avec violence, coupe la tête du cheval ; le cavalier tombe, il ne 
se relèvera plus. Hector de Salorie abaisse sa lance, en frappe dans un tel 
élan un chevalier que la pointe lui traverse les reins et jette à terre cheval 
et cavalier. C’est alors qu’arrive Saudoine, la tête protégée par son 
heaume, il frappe Thibaut du Rosoy, lui ôte la vie et crie à pleins 
poumons : «.Eh bien ! roi Baudouin, fils de pute, c’est maintenant que je 
vais me venger de toi qui m’as iniquement dessaisi de Rochebrune, ma 
cité, sur laquelle je régnais depuis longtemps. » 

Sur ces paroles, il s’approche de lui en le défiant. Lance de frêne au 
poing, ils s’élancent l’un contre l’autre à travers le champ. 



386 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


LXII 

Le choc des deux rois fut très violent ; ils se frappent de leurs lances 
rigides avec adresse, de toutes leurs forces, la tête bien droite. Le bon roi 
Baudouin de Syrie a si bien asséné son coup qu’il a enfoncé la pointe 
d’acier de sa lance dans le bouclier du roi sarrasin, puis a percé son 
haubert renforcé, son armure et son riche pourpoint ; il déchira la chemise 
de lin et le blessa ; mais le païen se pencha vivement pour éviter le coup, 
ce qui le protégea de la mort. Cependant, le roi Baudouin le souleva de 
son cheval à quatorze pieds de haut avant de le laisser tomber sur le 
chemin. Son cheval s’enfuit à travers champs. Baudouin s’approche du 
roi Saudoine ; il allait lui trancher la tête quand l’autre s’écrie : 

« Pitié, au nom d’Apollon ! Seigneur roi de Syrie, écoutez-moi. Ne me 
tuez pas, ne mettez pas fin à mes jours avant que je ne vous aie dit ce que 
je dois vous annoncer ; car je suis, par Mahomet Jumelin, le messager de 
la plus gracieuse jeune fille du monde, ma noble sœur Sinamonde. » 


LXIII 

« Noble roi Baudouin, dit Saudoine, laissez-moi vous dire quelques 
mots aimables : Sinamonde, ma sœur aux cheveux blonds, a tellement 
entendu vanter vos exploits qu’elle s’offre à vous dans toute son élégance 
et sa beauté, pour peu que vous acceptiez de renier Jésus-Christ et sa 
croix. Voilà le message qu’elle vous envoie, en vous saluant cent fois. » 

Après avoir écouté son adversaire, le roi Baudouin lui répond : 

« Saudoine, relevez-vous ! Je vous ai bien entendu. Puisque vous êtes 
messager, il serait injuste que je vous fasse le moindre mal. Retournez, 
noble chevalier, dire à votre sœur aux cheveux blonds que je ne repartirai 
pas, que je n’abandonnerai pas ce pays avant de l’avoir vue, de l’avoir 
tenue par la main, de l’avoir embrassée sur la bouche selon mes désirs ; 
et si je puis en faire davantage avec elle, il ne convient pas que je m’en 
vante. » 


LXIV 

Saudoine obtint grâce à cause de l’amour de Sinamonde ; en effet, le 
roi Baudouin l’aurait tué, s’il n’avait rapporté le message de cette jeune 
fille. Baudouin éperonne son cheval et va frapper Mélior, un païen très 
robuste né en Afrique ; il l’atteint si bien qu’il le désarçonne, et s’empare 
alors de son cheval qu’il mène aussi rapidement qu’il le peut pour le 
donner à Saudoine qui avait perdu le sien ; le païen monte prestement, 
éperonne et se replie vers ses quatre frères, à la fière prestance. Esclamart 



LE BATARD DE BOUILLON 


387 


s’approche pour lui dire : « Frère, par Mahomet, on vous croyait fou, mais 
je vous trouve sage : puisque vous ne pouviez pas tenir contre ce roi qui 
voulait vous frapper, vous vous êtes laissé tomber près du ruisseau ; votre 
tête, à terre, ressemblait à un oignon. » 


LXV 

« Frère, disait Esclamart, c’est par jeu que vous vous êtes laissé tomber 
de votre cheval ? » 

Saudoine lui répondit, fou de colère : 

« Cessez de vous moquer, seigneur. Mais si vous croyez vaincre et en 
tirer profit, allez provoquer en duel le puissant roi. Je veux bien que vous 
me fassiez pendre au gibet si, dans un combat à la lance contre le roi, il 
ne vous précipite pas à terre, vous et votre cheval, au premier coup. 

— Je vous entends bien, Saudoine ; mais je n’en croirai personne de 
ce côté-ci de la mer, car j’ai bien souvent assumé des combats singuliers, 
je me suis mesuré aux plus forts seigneurs de tout le monde païen, aussi 
loin qu’on puisse aller, je n’ai encore jamais trouvé ni Sarrasin, ni païen, 
ni roi, ni émir, si redoutable fût-il, qui m’ait fait tomber de cheval. Et vous 
prétendez que ce roi est le meilleur qui soit en terre païenne ! Je ne peux 
pas l’admettre et je vais immédiatement me battre contre lui ; mais, par 
la foi que je dois porter à Mahomet mon dieu, si je le jette- à bas de son 
cheval, vous pourrez bien vous vanter de ne plus jamais avoir le moindre 
arpent de terre à gouverner et je ne vous considérerai plus comme mon 
frère. Vous passez votre temps à me faire l’éloge de Baudouin de Syrie. 
Je ne sais que penser ; n’auriez-vous pas l’intention de faire la paix, 
d’abjurer votre foi et d’adorer Jésus ? On ne peut jamais se protéger des 
traîtres. » 


LXVI 

Esclamart, le roi de La Mecque, s’éloigne, à la fois courroucé et tout 
triste, de son frère l’émir Saudoine. Furieux, il demande une lance de 
frêne ou de cytise. C’est Amandas, le fils d’un grand seigneur, qui la lui 
apporte ; et Esclamart se lance dans le combat, repère le roi que l’on pré- 
tendait le meilleur en train de frapper avec ardeur des Sarrasins. Il était 
suivi par Corbaran d’Olifeme, Fluon de Tibériade qui n’a jamais aimé les 
traîtres, Baudouin de Sebourg et ses bâtards, les valeureux Bohémond et 
Tancrède, le duc Harpin de Bourges, Richard le Restoré, l’ami du roi qui 
lui avait donné Rochebrune et sa forteresse. Ils se jettent avec entrain 
contre les Turcs et désirent plus en tuer qu’un amant ne désire les faveurs 
de sa dame. Ce sont de vrais chrétiens qui, par leur peine, méritent la 
grâce et la douceur des cieux. Mais on voit sans cesse le monde boule- 



388 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


versé. Beaucoup préfèrent faire une bonne fin à la taverne devant du pâté 
rôti plutôt que d’avoir leur place au paradis après leur mort ; ce sont vrai- 
ment des gens stupides. 


LXVII 

Esclamart se lance au cœur de la bataille, frappe un chrétien du nom 
de Gérard dont l’armure vole en éclats et l’abat mort sur place. Le roi 
Baudouin demande qui est ce seigneur païen qui coupe ainsi têtes, bras et 
jambes aux siens. 

« Seigneur, vous allez le savoir, dit Huon de Damas ; c’est l’aîné des 
frères ; il est très puissant. Il s’appelle Esclamart ; il a tué un grand 
nombre des nôtres. Il règne sur La Mecque et la cité de Bagdad. Il n’est 
pas lâche ; c’est le plus farouche païen d’ici jusqu’à Orbendas. Tant qu’il 
sera vivant, tu ne pourras pas t’emparer de sa ville. » 

— Par saint Thomas, répond Baudouin, je vais aller le provoquer en 
duel, avec l’aide de Dieu. » 

Il saisit aussitôt une lance. Esclamart le voit bien en train de vérifier 
son équipement ; il abaisse sa lance, plus grosse qu’un épieu, en direction 
du roi Baudouin qui ne ralentissait pas, pique son destrier fougueux, un 
solide bouclier au cou, il tient bien sa lance horizontale. Le roi Baudouin 
vient droit sur lui, les muscles tout tendus pour le frapper. 


LXVIII 

Les deux rois se dirigent l’un contre l’autre, lance abaissée, pour jouter. 
Esclamart de La Mecque frappe le roi, mais sa lance se brise. Le roi Bau- 
douin, de sa grande lance, atteint l’émir sur son blason au niveau de 
l’épaule, mais celui-ci portait une excellente armure. En outre, il était 
solide et robuste, il n’y avait pas de chevalier aussi grand en toute la terre 
païenne. Il s’était bien protégé d’un lourd pourpoint, avait revêtu une 
armure, recouverte d’une cotte de plaques métalliques fabriquée par 
Galant. Le fer de la lance de Baudouin n’abîma pas l’armure et ne blessa 
pas le sultan ; mais le roi l’avait frappé avec un tel élan qu’il le renverse, 
sous l’effet du choc, lui et son cheval. Esclamart, tombé sous son cheval, 
a bien failli mourir. Baudouin repasse au galop, l’épée au pommeau d’or 
tirée ; il pense bien frapper à la tête Esclamart, mais il atteint celle du 
cheval et enfonce sa lame de plus d’une paume et demie. 

Voici que surgissent le bon roi Corbaran, Huon de Tibériade, Baudouin 
de Sebourg et tous ses enfants, Bohémond, Tancrède et nombre d’autres 
princes vaillants, pour se jeter sur Esclamart qui ne cesse de crier « La 
Mecque ! ». Taillefer et Saudoine accourent, ainsi qu’Hector de Salorie 
et le puissant Marbrun à la tête de dix mille Sarrasins. Ils réconfortent 



LE BÂTARD DE BOUILLON 389 

leur frère, le remettent en selle sur un autre cheval. Le roi Esclamart aban- 
donne le combat et se dirige vers un arbre dans un pré verdoyant ; là, il 
met pied à terre sans pouvoir aller plus loin, tant il est courbatu. Épuisé, 
à bout de forces, il maudit Mahomet. C’est alors qu’approche Saudoine 
en s’écriant : « Mon frère, je fais apporter par un serviteur un sac pour 
que vous y jetiez le corps de Baudouin. » 


LXIX 

« Seigneur roi Esclamart, dit Saudoine le fier, où est l’habile roi Bau- 
douin ? Je pensais bien que vous en viendriez à bout ! Je suis très heureux, 
par Mahomet, d’avoir été aussi bien vengé. Il faudrait vite le pendre, si 
vous vouliez m’en croire. 

— Taisez-vous, Saudoine, répond Esclamart. Si j’ai été désarçonné, 
vous l’avez été avant moi. Je vous en prie, cher frère, aidez-moi, j’ai 
besoin de vous, car je suis gravement contusionné. Il n’a tenu qu’à un fil 
que je ne sois décapité par les hommes de Baudouin. Leur attaque fut si 
violente, quand j’étais à terre, qu’ils m’auraient coupé la tête si vous 
n’étiez venu aussi vite me secourir. Grâce et louange à Mahomet puisque 
j’en ai réchappé sans mutilation. Ce roi est encore plus redoutable que 
vous ne le disiez. Je ne m’y frotterai plus, une fois suffit. 

— Vous ne vouliez pas me croire, seigneur. Soyez certain qu’il 
conquerra nos terres et nos fiefs. » 


LXX 

Le roi Esclamart se fit ramener sur un brancard le long du chemin, en 
franchissant le pont de fer jusqu’aux grandes portes de la ville et on le 
porta dans son palais de pierre. Sinamonde, sa sœur, en le voyant si mal 
en point, lui demande de sa voix claire et légère : 

« Noble roi, qui vous a mis en tel état ? Est-ce Baudouin, le roi Fiera- 
brace 1 ? 

— Oui, chère sœur, et que la male mort le frappe ! Il est le plus féroce 
à se battre à l’épée, et le plus beau roi du monde quand il est en armes 
devant sa bannière. Il ne peut frapper un chevalier sans l’abattre dans le 
fossé. 

— Frère, vous faites grise mine. Puisque vous saviez bien la manière 


1 . « Li roys B and oui ns Bruche Fiere » (v. 1 775), « aux bras brutaux » (la brasse est l'en- 
semble des deux bras, ce que l’on prend dans les bras : la brassée), « à l’étreinte violente ». 
Fierabrace ou Fierebrace est un qualificatif donné à quelques chevaliers épiques particuliè- 
rement redoutables, au célèbre Guillaume d’Orange en particulier. 



390 


LITTERATURE ET CROISADE 


de se conduire du roi Baudouin, ce fut folie de l’approcher. Saudoine vous 
avait bien prévenu qu’il n’y avait nulle part prince plus courageux, plus 
preux, puis puissant. Il disait vrai sans arrière-pensée. Vous ne devez pas 
l’en blâmer. » 


LXXI 

Quand le roi Esclamart eut entendu parler sa sœur, il lui dit : « Laissez- 
moi me reposer, chère sœur ; une femme n’a pas à se mêler de parler ou 
de poser des questions sur ce qui s’est passé au combat. Allez dans vos 
appartements vous divertir avec vos dames de compagnie ; oubliez le roi 
Baudouin ; il m’a couvert de honte, je ne puis que l’en détester davantage. 
Ne vous évertuez plus à parler de lui. » 

Alors Sinamonde, la jeune fille au teint clair, s’en va ; son amour pour 
Baudouin la tourmente tellement qu’elle ne sait comment garder 
confiance. 

Le roi Saudoine n’a pas pris de repos. Il est ressorti de La Mecque pour 
ranimer le courage des siens. Il voit son autre frère, Taillefer, lutter avec 
Baudouin, car il voulait venger Esclamart ; mais le roi Baudouin, sans le 
ménager, lui donne un tel coup de lance qu’il le fait tomber d’un bloc 
avec son cheval. Puis c’est au tour d’Hector de Salorie. Baudouin de Syrie 
lui donne, à deux mains, un coup d’épée si fougueux que la lame descend 
sur la tête du cheval, en répand la cervelle ; le cheval tombe, le roi aussi ; 
et avant qu'il ne puisse se relever, des chrétiens sont venus pour lui 
couper la tête. Marbrun et le roi Saudoine, qui ont tout vu, arrivent avec 
dix mille hommes au secours d’Hector. Ce fut alors une lutte si violente, 
si terrible au moment de la mêlée qu’on n’a jamais entendu parler de sem- 
blable. Tous étaient si ardents au combat, qu’ils ne parvenaient plus à 
s’éloigner. On pouvait voir têtes et poings coupés, les morts tomber et 
s’entasser les uns sur les autres, les chevaux fuir sans cavaliers, les 
hommes à terre offrir des rançons. On se bat à coups de massues et 
d’épées. Sitôt à terre, il est impossible de se relever. Le roi faisait sonner 
ses cors et les Sarrasins faisaient retentir trompes et trompettes : la terre 
en résonnait et en vibrait. Il fallait voir les coups d’épées ; on aurait dit le 
bruit d’une armée de bûcherons dans un bois. Tous s’entre-tuaient ; les 
chrétiens se battent comme des lions, les Sarrasins comme des sangliers. 
Chacun se surpassait ce jour-là, au point qu’on eût été bien en peine de 
dire qui était le meilleur, sinon Baudouin, le vainqueur de tous les rois 
ennemis : il est si courageux qu’il faut sans cesse rappeler sa force. Bohé- 
mond et Tancrède, de leur côté, ne méritent que des éloges ; il ne faut pas 
oublier non plus Huon de Tibériade le noble chevalier, ni le roi Corbaran. 
Baudouin de Sebourg fut si redoutable qu’il repoussa par sa violence les 
Sarrasins ; les princes et ses pairs lui décernèrent le prix, disant que s’il 



LE BATARD DE BOUILLON 


391 


pouvait étendre son royaume jusqu’au-delà de la mer Rouge, il en porte- 
rait la couronne. 

LXXII 

Baudouin de Sebourg se conduisit admirablement et régna ensuite pour 
le reste de ses jours sur la Terre sauvage 1 . Il n’en aurait pas perdu la 
moindre parcelle, n’eût été le malheur qui frappa nos barons lorsqu’on 
eut l’audace de pendre Tancrède 2 ; alors la guerre continua de l’autre côté 
de la mer, ainsi que vous l’apprendrez plus tard. 

Les chrétiens firent tant et si bien, cette nuit-là, que les païens orgueil- 
leux durent reculer jusqu’au pont de fer et subirent de lourdes pertes 
pendant leur repli. Marbrun, Taillefer, l’émir Saudoine et Hector le maître 
de Salorie, tous les quatre étaient accablés. Ils restèrent toute la nuit sur 
le champ de bataille à protéger le royaume sans vouloir reculer avant 
l'aube ; ce ne fut pas raisonnable, car ils perdirent là d’une manière 
pitoyable, à cause de leur orgueil, des païens parmi les plus importants de 
leurs fiefs. 


LXXIII 

Les Sarrasins sont rentrés dans leur ville, ont refermé les portes, relevé 
les ponts, tandis que les chrétiens retournaient à leurs tentes, plantées, en 
grand nombre, tout près de la ville qu’ils assiégeaient. 

Les Sarrasins sont en proie à une vive colère, tandis que les cinq rois 
tiennent conseil pour délibérer de la sauvegarde de leur royaume. Ils ont 
fait dresser tout autour de la ville de nombreuses machines de guerre et 
placer de puissantes catapultes dans les tours, tandis que les chrétiens, de 
leur côté, fabriquaient des engins de siège. En moins d’un mois, ils pou- 
vaient en aligner quarante qui projetaient avec violence des pierres sur la 
ville. Les nôtres, rassemblés devant La Mecque, ont juré de ne jamais 
abandonner le siège de leur vie. 


LXXIV 

C’était le début d’avril, le temps du renouveau, quand les amants 
retrouvent leur joie dans les prés fleuris au chant des oiseaux. Le siège 
dura quatre mois et demi, pendant lesquels personne ne put ni entrer ni 


1 . Nom (ou surnom) donné ici au royaume de Baudouin ; peut-être tout simplement l’ad- 
jectif est-il appelé par la rime. 

2. Allusion à une légende selon laquelle Tancrède, accusé d’avoir tué Godefroy, aurait 
été pendu à Boulogne à la demande de la comtesse Ide, veuve de Godefroy. 



392 


LITTERATURE ET CROISADE 


sortir, pour quelque raison que ce soit. Pendant ce temps, un samedi, 
arriva au camp l’épouse de Baudouin, la belle Margalie, avec leur fils 
Aurri. Il est stupéfiant qu’il soit de bonne souche, fils de Baudouin, car 
ce fut le plus odieux des êtres ; il n’avait aucune estime pour les gens de 
bien, ni aucune dévotion envers Jésus. Cependant, il était très beau ; on 
n’a jamais vu personne qui l’égalât. Le roi, tout heureux de voir sa femme 
au camp, lui manifesta sa joie et lui dit : 

« Pourquoi êtes-vous venue ici, ma dame ? Vous avez quitté la ville où 
Jésus a souffert jusqu’à la mort, Jérusalem que j’aime tant. 

Noble roi, répond la reine, je suis venue auprès de vous parce que 
j’ignore si je ne vous manque pas. Je ne veux pas qu’à cause de mon 
absence vous vous épreniez de quelqu’un d’autre qui vous servirait 
comme une épouse. Vous pourriez rester, à ce que je sais, longtemps ici 
et trop vite m’oublier. 

Dame, il n’y a aucun risque, car je ne connais aucune jeune fille, si 
belle et noble soit-elle, jusqu’à Brindisi, que je veuille rejoindre ou qui 
vînt avec moi. Je n’aurai jamais d’autre amour que vous. » 

Le roi tint une cour solennelle en l’honneur de la reine. Ses barons pré- 
férés dînèrent avec lui : Corbaran d’Olifeme, Jean d’ Alis, l’aimable Huon 
de Tibériade, Tancrède et Bohémond, le courageux Baudouin de Sebourg 
avec Blanche son élégante épouse et ses trente bâtards. On servit avec 
déférence aux chevaliers tout ce qu’il y avait de bon et tout ce qui leur 
plaisait. Celui qui est riche reçoit les meilleures parts. 


LXXV 

Ce fut une grande fête dans le camp chrétien. Ils restèrent deux mois et 
demi sans combat. Puis il arriva qu’Esclamart le noble dit qu’il allait tirer 
vengeance du roi de Syrie. Il fait armer ses frères et sa grande armée. On 
ouvre les portes ; on fait descendre le pont-levis accroché à une poulie et 
les païens s’élancent sur le pont de fer ; mais les bons soldats chrétiens 
— que Jésus les bénisse ! — sont aussi allés s’adouber. Les trompes 
retentissaient ce jour-là, les cors et les trompettes résonnaient. Huon de 
Tibériade était à la tête d’une armée, Corbaran d’Olifeme en commandait 
une autre derrière lui ; Baudouin de Sebourg avait la responsabilité de la 
troisième, tandis que Tancrède et Bohémond entraînaient la quatrième ; 
le roi vient enfin avec ses chevaliers. Les Sarrasins arrivaient comme des 
enragés, et Sinamonde était accoudée au plus haut étage du donjon fortifié 
pour regarder les rangs de l’année chrétienne ; elle voit l’étendard d’or 
flamboyant sur lequel est représenté Dieu en croix, avec la sainte lance et 
la Vierge Marie. Elle demande à un héraut syrien : 

« Ami, dites-moi, je vous en prie, le roi Baudouin est-il dans cette 
armée ? 



LE BATARD DE BOUILLON 


393 


— Oui, dame, répond-il, en vérité. C’est ce beau chevalier ; il n’y a 
pas au monde semblable baron. » 

Quand la belle l’entend, son cœur se met à palpiter ; elle était en un tel 
émoi pour l’amour de Baudouin que peu s’en fallut qu’elle ne tombât à 
terre. 


LXXVI 

La belle Sinamonde, la sœur des cinq rois, de l’étage du riche palais, 
voit les troupes chrétiennes s’approcher en ordre de bataille pour attaquer 
les Turcs ; elle prie alors Mahomet pour que le roi Baudouin ne soit pas 
tué dans le combat. « Ah ! dit-elle, ami courtois, doux et discret, verrai- 
je bientôt l’heure, le mois, l’année ou je pourrai embrasser votre bouche, 
serrer votre corps que le mien désire tant ? » 

Ainsi parlait la belle, victime d’ Amour. 

Le combat commence. Il y eut un grand vacarme au choc des lances. 
Les chrétiens crient « le Sépulcre et la Croix ! » ; les Sarrasins « La Mec- 
que ! » aux solides murailles. Ils s’attaquent à l’épée, à la lance, au 
javelot, au faussart, au glaive ; ils luttent à main nue, culbutent les 
chevaux, frappent au poignard, tirent des flèches. C’est l’affrontement 
des deux armées. Il fallait voir Baudouin, le roi de Syrie, abattre et renver- 
ser les Sarrasins ; on se rendait alors compte de sa puissance. Corbaran 
d’Olifeme se précipite sur un païen du nom d’Aquilant l’Africain dont 
l’armement ne résiste pas ; il l’abat mort et s’écrie : 

« Saint-Sépulcre ! En avant, chevaliers et bourgeois ! Les Sarrasins et 
les Turcs sont dans une mauvaise passe ; nous aurons à nous leur ville et 
leur cité ; leurs défenses et leurs fortifications ne leur serviront à rien ! » 

Puis il en frappe un autre ; il brise les attaches de son haubert et lui 
enfonce dans la chair d’une paume et trois doigts sa lame tranchante 
comme un rasoir ; il lui a coupé le bras au coup suivant. Huon de Tibé- 
riade a tué vingt-trois païens ; Baudouin de Sebourg frappe à coups 
redoublés ; Bohémond et Tancrède coupaient aux Sarrasins les mains et 
les doigts, de leurs bonnes épées. Esclamart, effondré, avait le cœur si 
serré qu’il ne savait plus où aller pour se venger. 


LXXVII 

Seigneurs, dans les landes devant La Mecque, gisaient les cadavres des 
Sarrasins tués. C’est alors qu’arrive Elector pour combattre contre 
Aliaume de Paris qui était depuis quatorze ans outre-mer ; il l’atteint de 
la courte épée tranchante qu’il avait fixée à sa selle par la garde. Il le 
frappe par-devant en pleine poitrine, d’un coup bien asséné de sa lame 
effilée. Le haubert se déchire, la pointe de l’épée, forçant le reste de Par- 



394 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


mure, lui fend le foie et le poumon ; Aliaume tombe mort sans un cri ; les 
anges emportent son âme en paradis, là où n’entreront jamais ni lâches, 
ni Juifs. 


LXXVIII 

Hector de Salorie, plein d’audace, fend la mêlée en tuant nombre de 
nos hommes. Puis c’est au tour du roi Marbrun à la fière allure de frapper 
à deux mains, de son épée, un Flamand qui avait été des premiers à affron- 
ter les tempêtes de la traversée en mer avec Robert de Flandre. Pour 
l’amour de Dieu le maître du monde, il n’avait pas voulu repartir, mais 
était resté, pour faire son salut, au milieu des peines et des tourments. Le 
roi sarrasin lui assène son coup d’épée juste au ras du heaume et lui 
enfonce la lame dans l’épaule gauche, qu’il lui tranche ; il l’abat à terre. 
Son âme le quitte selon la volonté divine. Alors le roi sarrasin crie « Salo- 
rie ! ». Esclamart montre sa valeur en se battant farouchement ; il frappe 
avec vigueur d’une masse de fer qui brise et arrache coiffes de fer et 
heaumes. Saudoine n’est pas en reste. Leurs troupes tiennent longtemps 
tête aux nôtres, offrant une solide résistance, au grand dam du roi Bau- 
douin. Il crie « Saint-Sépulcre ! » d’une voix claire. Richard le Restoré, 
rempli de fureur au souvenir de la mort de son frère, se jette au milieu des 
païens avec une telle rage qu’aucun de ceux qui l’affrontent n’échappe à 
la mort. 


LXXIX 

C’était une longue et immense bataille. Le roi Baudouin s’éloigne de 
la mêlée et se rapproche de la cité pour encercler les païens près du pont 
aux trente tours. Tandis qu’il retournait vers le lieu du combat, il entendit 
la voix d’une jeune fille appuyée à la muraille. A la regarder, le roi fut 
bouleversé par sa beauté. Par courtoisie, il ôta son heaume et lui dit : 

« Jeune fille, que soit heureuse votre mère ! et que Jésus notre Créateur 
vous accorde une bonne journée. 

- Seigneur, répond Sinamonde, dites-moi la vérité, êtes-vous bien 
Baudouin de Bouillon, le frère de Godefroy qui fut empoisonné par 
Éracle ? 

— Oui, belle, c’est la vérité. 

— Seigneur, continue la reine, vous êtes prince et beau. Plût à 
Mahomet mon créateur que je vous reçoive en cette ville dans ma cham- 
bre ! Mais, n’ayez crainte, je ne le dirai à aucun de mes frères. Quand il 
vous plaira, je vous indiquerai comment venir me rejoindre. 

— Belle, répond Baudouin, il n’en sera rien ; vous ne me recevrez pas 
avant qu’on ne m’ait livré la cité que j’aurai moi-même conquise. Je n’en 
repartirai pas tant qu’il y restera un païen ». 



LE BATARD DE BOUILLON 


395 


LXXX 

« Belle, dit Baudouin, comment vous appelez-vous ? 

— Seigneur, répond l’élégante jeune fille, je suis Sinamonde, la sœur 
des princes Esclamart, Hector, Marbrun, Taillefer et Saudoine. Et si 
j’étais là en bas, je vous enseignerais une leçon où vous auriez beaucoup 
à apprendre. Plût à Mahomet, Jupiter et Baraton que je vous retienne ici 
prisonnier ! 

— Belle, j’ai bien l’impression que si vous me reteniez selon votre 
vœu, je n’y trouverais que des avantages. 

— C’est ce que l’on dit : mais je n’ai pas à vous révéler mes intentions. 
Je vous indiquerais bien, en revanche, s’il vous plaisait, comment me 
rejoindre en peu de temps. 

— Belle, répond Baudouin, ces propos ne m’intéressent pas, car je ne 
viendrais pas pour tout l’or d’ Avallon. Qui a confiance en femme est bien 
fou. Quand j’aurai la cité comme je le veux, je vous rencontrerai sans 
inquiétude. » 

Le roi Baudouin ôte à nouveau sa coiffe, éperonne son cheval, remet 
sur sa tête son heaume cerclé, brillant. Il s’élance vers les Sarrasins, 
encerclés bien malgré eux. Ce fut un grand massacre ; on pouvait voir de 
grands coups d’épée, des têtes et des bras coupés, des chevaux tués, des 
païens morts, désarçonnés. Les trompes et les cors retentissaient dans 
toute la campagne alentour. Les païens crient, hurlent dans une grande 
douleur, suppliant intensément Tervagant et Mahomet. Les cinq rois sar- 
rasins, devant ce désastre, font sonner la retraite avec un grand cor de 
laiton. Mais ils font fausse route et leurs pertes furent énormes. Ils vont 
d’une seule traite jusqu’au pont de fer pour rentrer dans la cité ; nos 
barons se précipitent de vive force derrière eux. Pendant toute la journée, 
ils continuent les assauts, mais en vain, tant la cité est résistante. Bau- 
douin de Bouillon sonne alors le repli et retourne à sa tente, tandis que les 
autres barons rejoignent leurs campements. 

Il ne fallut plus longtemps, à ce que disent les livres, pour que man- 
quent dans la cité de La Mecque pain, vin et tous approvisionnements. 
Une grande famine s’installa qui mit en émoi chevaliers et barons, sans 
épargner même les cinq rois. 


LXXXI 

Dès que la famine s’abattit sur la cité, une grande crainte s’empara des 
Sarrasins. Les cinq frères tinrent conseil ; Esclamart prit le premier la 
parole : 

« Seigneurs, nous sommes ici encerclés et assiégés par les chrétiens, 
depuis si longtemps qu’il n’y a plus ni vin, ni blé, ni foin, ni avoine, ni 



396 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


jambon salé. Et j’ai la certitude que les chrétiens ne veulent pas s’en aller 
et libérer notre royaume. Délibérons bien et décidons comment nous 
conduire à leur égard. 

— Seigneurs, dit Saudoine le cadet, je suis le plus jeune ; mais il faut 
que je parle en premier, parce que je constate votre naïveté. Ne vous sou- 
venez-vous donc pas qu’en cette citadelle se réunirent autrefois trente rois 
avec des évêques ', des émirs et des sultans en grand nombre ? La mère 
de Corbaran, qui était si instruite, prophétisa le jour de la Saint-Jean 
d’été ; elle jeta ses sorts et on a vu se réaliser tout ce qu’elle avait 
annoncé. C’est dans cette ville qu’elle pratiqua sa sorcellerie et c’est ici 
que tout se réalisera : les chrétiens s’empareront par la force de la cité, et 
nous serons tous les cinq tués et massacrés, si nous ne prenons pas une 
décision pour l’éviter. Suivons le conseil que je donnerai ! Si quelqu’un 
a une meilleure idée, qu’il la dise ! Sortons de La Mecque en armes ; puis 
quand nous serons alignés sur le champ de bataille, parlementons avec le 
roi Baudouin. Nous le ferons entrer dans la ville fortifiée, tandis que l’un 
de nous restera en otage dans sa tente pendant toute la durée des pourpar- 
lers. Et si nous pouvons convenir d’un répit, d’une trêve, d’un accord, 
voire de la paix, du versement d’un tribut, nous l’accepterons volontiers. 
Mais si rien n’est possible, alors, que l’on y renonce ! Si le roi ne désire 
ni n’accepte de compatir à notre malheur, alors combattons comme des 
chiens enragés sans ménager ni Bohémond, ni Tancrède, ni Corbaran 
d’Olifeme, ni évêque, ni abbé, ni Eluon de Tibériade, ni personne ! 

— Mahomet, s’écrie Esclamart le courageux, comme mon frère Sau- 
doine est plein de bon sens 1 » 


LXXXII 

Les frères se sont ralliés à la proposition de Saudoine, malheureux 
qu’ils étaient à cause de la famine.’ Sinamonde était heureuse de la déci- 
sion prise ; elle insista tant auprès de Saudoine qu’il fit adouber les 
païens. C’était un mercredi : les cinq rois en armes franchissent le pont 
de fer sans tarder. Mais dès qu’ils se rendirent compte de la manœuvre, 
les chrétiens font sonner les cors et prennent les armes. Leur avant-garde 
était devant la ville pour éviter toute traîtrise, composée de dix mille 
barons prêts au combat si on les attaquait. Ils étaient tous parfaitement 
entraînés à toute forme de combat, de bataille ou d’attaque. 


1 . Des dignitaires de la religion musulmane. 



LE BATARD DE BOUILLON 


397 


LXXXIII 

Le bon roi Baudouin a placé ses barons en face des Sarrasins qui s’ap- 
prochent et les fait avancer en bon ordre pour qu’ ils se battent ; il leur dit : 
« Conduisez-vous bien, seigneurs ! Si vous mourez, sachez que Dieu 
vous ouvrira son royaume céleste et vous comblera de la joie et du récon- 
fort étemels. » 

Les Sarrasins s’avançaient, ils étaient près de trente mille, tous bien 
armés avec de bonnes épées ; les cinq frères étaient en tête, tous inquiets 
à cause des prophéties de Calabre ; le cœur battant, ils s’approchent et ne 
sont plus qu’à une portée d’arc. Saudoine le cadet éperonne son cheval, 
enlève son heaume et agite en l’air sa coiffe ; il portait une branche d’oli- 
vier à la main. Il éperonne son cheval pour sortir du rang. Quand le roi 
Baudouin le voit et reconnaît que c’est Saudoine le païen qui avançait de 
la sorte, il interdit à ses hommes d’attaquer et galopa à sa rencontre pour 
entendre ce qu’il avait à dire. Il avait bien reconnu le païen aux armes 
qu’il portait et l’appela quatre fois : « Roi déchu de Rochebrune. » 


LXXXIV 

Quand Saudoine voit Baudouin, il lui crie d’une voix forte en sa 
langue : 

« Seigneur, roi de Syrie, écoutez ce que j’ai à vous dire ! Nous avons 
convenu, que, sans ruse, nous laisserions en votre pouvoir, à Huon Dode- 
quin, ou à Corbaran qui croyait autrefois en Jupiter, notre frère Taillefer 
ou le jeune Marbrun, ou encore Hector le chevalier, ou moi-même, afin 
qu’un otage demeure aux mains de votre valeureux cousin Baudouin de 
Sebourg, tandis que vous viendrez ce soir ou demain matin en la cité de 
La Mecque parmi nous pour que nous discutions et convenions solennel- 
lement d’une trêve ou de la paix ; nous parviendrons ainsi à un accord 
satisfaisant, de sorte que nous nous quitterons en bons termes, grâce aux 
sages conseils que vous nous donnerez. En effet nous sommes un certain 
nombre — en particulier mes frères et d’autres nobles — à défendre et 
vénérer Apollon, qui aimerions connaître la nature de votre religion. Mais 
les Perses et les Barbares ne veulent pas y croire parce que votre Dieu est 
mort, à ce que disent souvent les Sarrasins, attaché par les Juifs à une 
croix de sapin, condamné pour meurtre ou pour vol. » 



398 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


LXXXV 

« Seigneur roi de Syrie, nous appréhendons d’abandonner notre reli- 
gion pour adhérer à une pire. Aussi voudrions-nous bien savoir ce que 
vaut votre Créateur et ce qu’il prêche. Si vous pouviez nous enseigner la 
vérité, nombre d’entre nous l’accepteraient. C’est pourquoi, je vous en 
prie, seigneur, venez sans tarder à La Mecque rencontrer les nôtres et 
convertir notre peuple ; c’est dans un sentiment d’amitié que je viens ici 
vous faire cette aimable proposition. Et pour que vous n’ayez ni hésitation 
ni crainte, nous laisserons un de nos frères à un grand seigneur là où il 
vous plaira. Prenez le meilleur, car nous ne voudrions pas perdre le plus 
petit de nous cinq pour tout l’or de l’Inde. 

— Seigneur, répond Baudouin, au nom du Dieu que j’adore, j’irai sans 
attendre dans la ville et je m’efforcerai de vous convertir. 

— Par Dieu le créateur, dit Huon Dodequin, si vous vouliez m’en 
croire, noble roi, vous n’iriez à aucun prix à La Mecque ! » 


LXXXVI 


Huon Dodequin disait : 

« Ah ! roi de haute noblesse, n’allez pas dans la ville, ils sont trop 
farouches. 

— Huon, répond le roi, puisqu’on me laisse un otage, je puis bien y 
aller, sans craindre de piège. Les Sarrasins ne se feraient pas tort à eux- 
mêmes au point de laisser pour moi leur frère en otage ; j’irai donc dans 
la cité voir tous les leurs. Je saurai vite s’ils ont l’intention et le désir de 
croire en Jésus-Christ et de l’adorer. » 

Il a alors demandé à l’émir Saudoine : « Confiez-moi Taillefer au fier 
visage ; c’est lui que je veux laisser à mes barons. » 

Le roi Saudoine éperonne son cheval à travers le pré et ramena Taille- 
fer au roi Baudouin. Il le lui donna en disant : « T enez, voici votre otage. » 
Baudouin, le maître de nombreux royaumes, a confié le noble Taillefer 
à Baudouin de Sebourg qui était de son lignage, car il le considérait 
comme plus loyal et plus sage que ceux qui ne sont pas de ses parents. Le 
proverbe dit en effet : s’attacher à des étrangers fait du tort. 


LXXXVII 

Le roi Baudouin fit proclamer que la trêve devait être respectée jusqu’à 
son retour. Le roi Esclamart a fait rentrer ses troupes dans La Mecque et 
les a renvoyées à leurs logements, puis il a ordonné à un sergent de pro- 



LE BATARD DE BOUILLON 


399 


clamer par toute la ville qu’il fallait loyalement respecter une trêve de 
quatre jours. Le palais est somptueusement décoré. 

Quand la belle Sinamonde apprit que le roi devait venir parlementer 
ici, tout l’or d’outre-mer ne l’aurait pas rendue plus heureuse. Elle fit 
magnifiquement apprêter ses appartements. 

« Ah ! dit-elle, Amour, tu veux me réconforter ! Je vais voir celui que 
tu m’as fait tant désirer ! Je lui raconterai tous les maux que je ressens et 
je vais mettre fin à la langueur où je suis, car je prendrai tout, même si on 
ne veut pas me le donner. » 


LXXXVIII 

La belle Sinamonde était toute joyeuse d’apprendre cette nouvelle sur 
le roi Baudouin. Tout l’or d’Orient n’aurait pas pu la rendre plus heu- 
reuse. « Ah ! Amour, dit-elle, à te servir loyalement, on obtient une 
amoureuse récompense ! Tout honneur et toute joie viennent d’ Amour 
sincère. » 

C’est alors qu’arrivent le roi Baudouin et son escorte. Saudoine le 
tenait courtoisement par la main ; il entre dans le palais et rencontre 
Esclamart à la fière prestance, ainsi que Marbrun et Hector. Ils se lèvent 
devant le roi et l’accueillent avec honneur, puis le font asseoir au milieu 
d’eux pour un souper admirablement préparé. Un serviteur sonne du cor 
pour qu’on apporte l’eau. Voici alors Sinamonde la plus belle jeune fille 
d’Orient et d’Occident, escortée de deux émirs. Elle a le teint plus blanc 
que fleurs sur l’arbre, coloré de rose, la taille agréable, deux petits seins 
qui pointent joliment, une petite bouche aux dents fines, blanches comme 
ivoire, bien régulières ; une fossette au menton, un nez régulier, les yeux 
pétillants comme ceux d’un faucon à la chasse aux oiseaux, les sourcils 
bien dessinés, un front lisse, les cheveux blonds comme l’or qui brille ; 
elle portait un diadème non pas d’argent, mais de l’or le plus fin, élégam- 
ment travaillé, et orné d’un grand nombre de pierres et de saphirs d’une 
valeur inestimable, car ces pierres avaient de grands pouvoirs magiques. 
Ainsi, dans toute sa beauté, sa grâce, son éclat, sa sagesse, entra-t-elle 
dans la salle où se trouvaient déjà ses parents et ses frères qui ont une 
grande affection pour elle. Quand ils virent leur sœur, si resplendissante, 
ils se levèrent aussitôt tous les quatre pour la placer, avec courtoisie, à 
table auprès d’eux. Elle était assise en face du roi de Syrie pour lui faire 
honneur. Quand le roi voit la belle, tout son cœur défaille et il se dit en 
lui-même : « Ah ! noble jeune fille, je n’ai jamais vu de ma vie plus belle 
que vous en vérité ; si j’étais encore à marier, par Dieu tout-puissant, et 
quej’obtienne une entrevue avec vous, je ferais tant, avectoutmon cœur 
et mon désir, que je gagnerais votre amour. Oui vraiment, si je le pou- 
vais ! Mais l’homme ne réussit pas tout ce qu’il entreprend. Je suis marié, 
je suis engagé par serment ; je ne dois plus penser à cela. Dieu me garde ! 



400 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Il n’est pas honnête, l’homme qui trahit, s’il ne fait amende honorable de 
sa conduite. » 


LXXXIX 

Le roi Baudouin était dans le palais de La Mecque, somptueusement 
servi de vins pendant les divertissements : il regarde Sinamonde au corps 
élégant. Il n’y avait pas de plus belle jeune fille jusqu’à Aix-la-Chapelle. 

« Ah ! dit-il, demoiselle, tous ceux qui vous regardent n’obtiennent pas 
ce qu’ils souhaitent ! » 

La belle Sinamonde au cœur sincère ne pouvait pas manger ; Baudouin 
buvait à longs traits. 


XC 

Le bon roi Baudouin, assis dans la grande salle du palais avec les quatre 
rois, était somptueusement servi, et la belle Sinamonde au clair visage le 
regarde avec attention. 

« Ah ! dit-elle, roi, comme tu es élégant, beau, doux, bien bâti, cour- 
tois, de bonne compagnie ! tu ne repartiras pas d’auprès de moi sans être 
devenu mon ami. » 

Le roi Esclamart parla distinctement devant tous : 

« Roi Baudouin, noble prince puissant, êtes-vous marié dans votre 
pays ? 

— Oui, au nom du Dieu de paradis, j’ai une épouse noble, courtoise, 
de grand mérite. » 

Quand Sinamonde, l’entend, elle en est toute bouleversée. 

« Ah ! Malheureuse que je suis ! Quelle tristesse d’avoir mis tout mon 
amour en ce roi de grand mérite. Il est marié ! Je suis trahie ! Amour, 
vous m’avez trompée en me plaçant dans cette situation. Il faut que je 
m’en détache ; je n’y gagnerai rien. M’en détacher ! Hélas ! Malheur ! Il 
n’est d’homme que je ne voudrais envoyer au bûcher s’il tentait, par ses 
paroles ou par sa conduite, de me détourner de l’amour de ce roi si beau 
et si élégant. Je ne pourrai jamais m’en détacher, mon cœur s’est trop 
engagé envers lui, au point que j’ai l’impression, quand je vois sa beauté 
et son visage gracieux, d’être ravie là-haut en paradis. Aurait-il même 
cinq ou six épouses, je veux tant faire, avant qu’il ne reparte, que mon 
cœur en sera rassasié. Rassasié ? Que dis-je ? par Mahomet ! Jamais le 
roi Baudouin n’aura cœur, ni désir, ni envie, ni volonté de s’engager vis- 
à-vis de moi ; il ne se soucie pas plus de moi que d’une brebis. Il a une 
femme. Amour s’est refroidi en lui. Si, d’aventure, il m’aimait à la folie, 
il n’oserait pas me demander de devenir mon ami, car il craindrait trop 
d’être repoussé. De tous côtés, je vois bien les meurtrissures de mon cœur 
et que je vais rester languissante de désir, sans remède, sans consolation, 



LE BÂTARD DE BOUILLON 401 

sans joie, sans bonheur. Je ne vois plus rien à faire que de me frapper d’un 
poignard le cœur en ma poitrine. Car ce n’est pas une vie que d’avoir sans 
cesse un cœur enflammé au point de ne plus savoir, dans ma rage, si je 
suis morte ou vive. Hélas ! Quelle grande honte, si tu le lui dis toi-même ! 
Et quand je me regarde, dans quel état je suis ! Elle est insensée, à mon 
avis, la créature qui se sent souffrante, victime d’un grand mal et qui ne 
va pas chercher, quand elle connaît le remède, l’herbe qui la guérira. Elle 
est méprisable. Je vois la plante devant moi, c’est mon loyal ami, je la 
cueillerai avant ce soir ; il me faut agir à la dérobée, à cause de ma famille 
qui retient l’herbe et le remède dans son jardin clos. Mais j’attendrai le 
soir et j’agirai avec adresse et finesse. » 

Ainsi pensait la noble jeune fille, et le roi Baudouin, en homme de 
bonne éducation, la servait à table, lui disant : « Ma dame, au nom de 
Jésus-Christ, ne soyez pas ainsi inquiète. Votre cœur est trop soucieux. À 
quoi pensez-vous donc, douce dame, de la sorte ? » 

Elle lui répondit à voix basse : 

« Puissant et noble roi, je pense en vérité à la pire chose pour moi : 
vous êtes marié, et mon cœur en est désolé, car je vous avais trouvé une 
dame en ce pays. 

— Belle, répond le roi, par saint Denis, on a souvent de doux plaisirs, 
sans être marié. 

— Dieu ! dit Sinamonde, mon cœur est guéri ! » 


XCI 

Les nobles princes furent servis dans le palais de La Mecque de si 
savoureux plats qu’ils n’auraient pu, me semble-t-il, souhaiter mieux ; 
après le souper, ils allèrent se distraire et se délasser dans un beau jardin. 
Sinamonde et le roi sont assis sur un coussin, parlant et devisant de choses 
et d’autres. 

Mais le roi Esclamart va s’adresser à Baudouin et lui demande vive- 
ment pourquoi le Dieu de gloire, le Maître du monde, s’incarna en la 
Vierge et se laissa martyriser par les Juifs, prétendant que, s’il avait été 
Dieu, il aurait bien su se venger et n’aurait pas subi une telle mort. Alors 
le bon roi Baudouin lui explique l’ordre du monde : la création d’Adam, 
le fruit interdit qu’Ève lui fit manger, comment, se retrouvant nus et 
exilés, ils se couvrirent de feuilles de figuier, comment par leur faute leurs 
descendants allaient en enfer sans aucune autre issue possible, comment 
Dieu fit annoncer sa venue par l’image du pélican qui se perce le corps 
pour en faire jaillir son sang qui nourrira ses petits enfants 1 ; comment, 


1 . Une tradition remontant à Isidore de Séville et Hugues de Saint-Victor, fréquemment 
reprise par les Bestiaires , présente le pélican abreuvant de son sang ses petits, comme le 



402 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Lui, du haut du ciel, le Tout-Puissant, Il envoya le Saint-Esprit prendre 
chair et sang pendant neuf mois en la Sainte Vierge ; comment, naissant 
d’une femme. Il fut à la fois homme et Dieu ; comment les trois rois, 
guidés par l’étoile, vinrent L’honorer et Lui offrir de l’or, de l’encens et 
de la myrrhe. Puis il lui parla des miracles de Dieu : comment II ressuscita 
le noble Lazare, le frère de Marthe et de Marie, à leur prière, et comme II 
alla fêter le mariage de saint Archetéclin qui prenait femme et comment 
le vin manqua à l’heure du repas, comment Jésus alla bénir l’eau qui — ce 
fut un miracle — se changea en vin ; comment, à la Cène, ils se trouvaient 
cinq mille qui devaient dîner avec le Juste, mais n’avaient que cinq pains 
et trois petits poissons ; c’était tout. Mais Dieu mit sur la table une coupe 
de très grande valeur : tous ceux qui la voyaient étaient rassasiés et ren- 
daient grâce. Il y eut douze corbeilles de restes, je puis en témoigner. 
Cette coupe précieuse avait été fabriquée par un bon artisan : c’est le 
Saint-Graal, dont Perceval a mené l’aventure à son terme '. Il lui raconte 
encore comment Dieu a voulu, par Son précieux sang, ôter Ses fidèles de 
l’enfer, comment II se laissa torturer sur la croix et comment Longis Le 
frappa d’un coup de lance, puis se frotta les yeux avec le sang de Jésus, 
si bien qu’il recouvra la vue et voulut en rendre grâce ; comment Dieu, 
ressuscité, alla reprendre sa place là-haut dans le paradis, où II fit ensuite 
escorter la douce Vierge qu’on doit vénérer. 

« En vérité, dit Esclamart, vous êtes bon prédicateur ; vous croyez en 
une belle religion, qu’on doit respecter, et je voudrais y engager mon 
cœur. » 

On parle alors d’aller se coucher. 


XCII 

Il était l’heure pour la cour de se séparer. Le roi Baudouin fut conduit 
dans une très belle chambre. La belle Sinamonde s’était mise au lit ; mais, 
une fois couchée, elle ne cessait de se retourner sans jamais pouvoir en 
aucune façon trouver le sommeil. 

« Hélas ! disait-elle. Amour, que va-t-il m’arriver dans mon malheur ? 
Vais-je me laisser mourir? Personne en vérité ne viendra à mon aide. 
Ah ! Roi Baudouin, votre beauté m’a prise en traître. En vérité, je n’ai 
encore jamais aimé d’homme ; vous êtes le premier vers lequel s’est 
tourné mon cœur. Ce premier amour me coûtera cher, car je vais en mou- 
rir. » 


Christ nourrit ses fidèles. Le point de départ scripturaire semble être le Psaume en (ci), 7 et 
le commentaire qu’en fit saint Augustin. 

1 . On constate, dans cet exposé doctrinal, des raccourcis étonnants : il y a syncrétisme, 
par exemple, entre la multiplication des pains et la Cène ; Baudouin rattache un peu hâtive- 
ment la légende du Graal à l’institution de l’Eucharistie. 



LE BATARD DE BOUILLON 


403 


Puis elle affirme qu’il n’en sera rien et qu’elle ira cueillir l’herbe qui 
la guérira. La belle se lève aussitôt, met sa pelisse sur ses épaules sans 
autre vêtement, quitte sa chambre sans qu’aucune chambrière s’en aper- 
çoive et se dirige vers la chambre du roi. La porte était fermée, mais 
comme elle n’était pas sotte, elle avait apporté les clés, selon qu’elle avait 
prévu de le faire pendant la journée quand elle réfléchissait à la conduite 
à tenir. La belle entre dans la chambre, du mieux qu’elle l’imagine, et se 
dirige vers le lit du roi, le trouve endormi et se glisse sans dire un mot à 
côté de lui. Sentir et toucher le corps du roi la mit au comble du bonheur ; 
elle le prend alors dans ses bras. Le roi s’est éveillé, disant : 

« Qu’est-ce ? 

— Chut ! répond Sinamonde ; retournez-vous, car c’est votre douce 
amie qui est venue vous rejoindre. » 


XCIII 

Quand le roi Baudouin entend les paroles de la belle, il la prend à son 
tour dans ses bras, lui disant : 

« Ah ! douce amie, qui vous a poussée à venir vous reposer ici avec 
moi ? 

— C’est Amour, seigneur. Car à peine avais-je entendu parler de vous 
et faire l’éloge de votre courage et de votre beauté qu’Amour s’était 
emparé de moi, me tourmentant, me faisant nuit et jour me lamenter, 
pleurer, gémir, languir, mourir, trembler de peur. Mais je ne savais pas, 
seigneur, par qui vous demander le remède qui allégerait mon mal ; je 
suis donc venue auprès de vous pour vous demander de me guérir. Au 
nom de Dieu, ne me repoussez pas ! Si ma conduite est inconvenante, 
vous ne devez pas m’en blâmer. Vos reproches ne doivent s’adresser qu’à 
Amour. C’est Amour qui m’a poussée à vous aimer ; c’est Amour qui m’a 
fait pâlir, me lamenter, perdre mes couleurs ; c’est Amour qui m’a fait 
languir et qui m’a fait perdre l’appétit ; c’est Amour qui m’a fait vous 
désirer ; c’est Amour qui m’a poussée à entrer dans votre chambre. 
Mettons-nous au service d’ Amour. Vous lui devez bien des remercie- 
ments quand il vous laisse prendre possession d’une aussi noble dame à 
votre guise. » 

Quand le roi Baudouin l’entend ainsi parler, il la prend dans ses bras et 
l’attire à lui en disant avec tendresse : 

« Madame, il vous faut partir et me quitter, je ne peux pas me laisser 
aller à mes désirs pour deux raisons : d’abord parce que je ne dois pas 
trahir mon mariage ; ensuite, parce que je ne dois pas m’unir à une dame 
sarrasine. Il faut donc que je me garde éloigné de vous. Je vous prie, au 
nom de Dieu, de ne pas chercher à me tenter, car je préférerais être noyé 



404 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


en mer ou décapité plutôt que de manifester mon amour à une dame sar- 
rasine. 

— Laissez cela, seigneur, dit la reine ; je ne suis pas sarrasine, je puis 
le prouver facilement ; car je crois en Jésus qui s’est laissé torturer, 
clouer, percer d’un coup de lance sur la sainte Croix, et en la douce Vierge 
en laquelle il voulut s’incarner. Je renie Mahomet que je ne puis aimer, 
pour croire en ce Seigneur qui voulut subir la mort sur le mont Calvaire 
pour le salut des hommes. De la sorte, vous ne pouvez pas refuser de me 
guérir de mon éprouvante maladie. » 


XCIV 

« D’autre part, cher seigneur, si vous êtes bien marié à une noble dame, 
elle n’est pas ici dans la chambre. Et ce péché n’entraînera pas la damna- 
tion de votre âme si vous avouez et confessez cette faute à un prêtre de 
votre religion ; il ne vous en ferait pas reproche ; mais vous serez en vérité 
absous par la récitation d’un Pater le soir. 

« C’est parce que je me suis offerte à vous que vous me repoussez : on 
apprécie peu ce qui est donné, mais l’on donne du prix à ce que l’on ne 
cesse de désirer. Ma conduite honteuse me pèse assurément, mais la 
fureur d’Amour est telle à mon égard que ma honte de ce soir me semble 
grand honneur. Au point où j’en suis, je ne repartirai pas avant d’être 
guérie et sauvée. » 


xcv 

La belle Sinamonde était auprès de Baudouin, lui tenant des propos 
enjôleurs. Et le roi lui répond : 

« Belle, par saint Martin, vos frères, vos amis, vos cousins m’ont traité 
aujourd’hui dans le palais avec trop d’honneur pour que j’aie à leur égard 
d’intention déloyale. Je vous en prie, au nom de Dieu qui changea l’eau 
en vin, restons-en là et repartez. 

— Comment ? répond la reine. Redoutez-vous mes frères et tous les 
hommes de mon lignage ? Ils seront avant quatre jours à vos pieds et tous 
ces grands seigneurs vous feront hommage. J’ai fort mal employé mon 
temps, je m’en rends bien compte, en vous aimant, noble roi. Vous êtes 
le plus lâche qui soit et je ne donnerais pas deux sous de vos prouesses, 
quand vous tenez auprès de vous la beauté, le miroir, la médecine, le beau 
corps d’une noble dame, toute d’élégance, blanche comme l’aubépine, 
colorée comme la rose, potelée comme un poussin et qui s’offre et s’en 
remet à vous. Je m’attendais à une tout autre conduite de votre part. Vous 
m’estimez peu ! Et, moi, je me donne à vous d’un cœur aimant et loyal ! 
Je suis toute à vous, par le Dieu étemel, mais c’est Amour, mon maître, 



LE BATARD DE BOUILLON 


405 


qui m’a fait venir ici sans penser à mal. J’étais blessée par le douloureux 
javelot d’acier avec lequel Amour me frappe matin et soir au point, cher 
seigneur, que je ne connais pas de remède pour me guérir ou me soula- 
ger ; il va me falloir mourir avant le mois de juin. 

— Il n’en sera rien, chère amie, car je vais vous guérir avant que la 
nuit ne prenne fin. » 


XCVI 

« Très douce amie, dit le roi Baudouin, puisque vous croyez en Dieu et 
en la Vierge Marie, vous ne m’échapperez pas avant d’être guérie. » 

Il la prend alors dans ses bras, ne cesse de l’embrasser ; elle se laisse 
faire avec le plus grand bonheur. Le roi Baudouin si valeureux est allé au 
bout de son désir et a engendré en la belle le Bâtard de Bouillon au fier 
visage, redoutable pour les païens, le plus audacieux de son temps, fort, 
courageux, chevaleresque, qui lança nombre d’attaques contre Saladin, 
s’empara par la force de l’émir d’Orbrie et alla planter sa lance jusqu’à 
Babylone, comme vous l’entendrez ensuite. 

Seigneurs, écoutez et que Dieu vous bénisse ! Voici une bonne chanson 
qui parle d’armes et d’amours, d’exploits, d’honneur, de noblesse, de 
sagesse, de courtoisie. 

Le bon roi Baudouin était dans les bras de son amie ; il lui prodigua 
tant de baisers amoureux, avec grande tendresse, selon toutes les règles 
de l’amour, que Sinamonde en fut tout épanouie. 


XCVII 

La belle Sinamonde était dans les bras du roi Baudouin de Syrie, le 
frère de Godefroy, avec qui elle a partagé son plaisir. Ainsi fut engendré, 
je dois vous le dire, l’élégant Bâtard de Bouillon, excellent chevalier, bon 
chrétien, qui défendit longtemps notre foi contre les Sarrasins. On ne peut 
trop l’estimer, je ne dois pas le passer sous silence, car la Chronique le 
dit et en témoigne ; ce fut le plus beau et le meilleur chevalier, aussi bien 
dans les combats que dans les tournois, quand il portait l’épée. Il mena 
une guerre sans merci contre les Sarrasins, ainsi que vous allez l’entendre, 
si vous vous tenez tranquilles et ne faites pas de bruit... et si vous me 
payez avec l’argent que vous avez, car tout ce que je gagne est vite 
dépensé '. 


1 . Le chanteur de geste vit des dons de son public ; i 1 n’est pas rare de l’entendre deman- 
der de l’argent. D’autre part, les jongleurs entretenaient la fâcheuse réputation de gaspiller 
leur argent à la taverne ou au jeu. Il n’est pas impossible que la formule soit ici ironique. 



406 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XCVIII 

Seigneurs, pendant toute la nuit, les deux amants, gracieusement dans 
les bras l’un de l’autre, éprouvèrent un grand bonheur : c’est cette nuit-là 
que fut engendré le Bâtard de Bouillon. La belle Sinamonde n’a pas 
dormi de la nuit ; elle redoutait la venue inexorable du jour. Au petit 
matin, à la fin de leurs ébats, le roi Baudouin lui a dit : 

« Belle, reprenez vos vêtements et retournez dans votre chambre, car 
le jour est là et il convient de préserver son honneur. Si Esclamart appre- 
nait ce qui s’est passé, il vous condamnerait à mort ou vous jetterait sur 
un bûcher. 

— Seigneur, vous me verrez bientôt revenir ; je vous recommande à 
Dieu. » 

Alors elle le serre dans ses bras en silence. « Je retourne dans ma 
chambre pour que notre rencontre reste secrète. Ne repartez pas dès 
demain ; car ce soir vous me retrouverez. » 


XCIX 

« Seigneur, dit Sinamonde, j’ai eu mieux que d’ordinaire. Ne repartez 
pas demain, je vous l’interdis ; je me précipiterai de nouveau ici. Plût à 
Dieu que nous soyons à Nanteuil, vous et moi, et que votre femme soit 
morte : je n’en porterais pas le deuil ! Pendant tout le temps que je vous 
garde, je ferai de vous tous mes désirs et vous donnerai à manger mieux 
que du cerfeuil, car tout ce que j’obtiens me plaît trop. 

— Oui, répond Baudouin qui était encore dans les draps blancs, ce 
n’est pas sur un tilleul qu’on cueille de telles feuilles 1 . » 


C 

La belle Sinamonde reprit son vêtement, puis elle embrasse le roi sur 
la bouche et le menton et le roi l’étreignait cent fois d’un seul élan, sans 
pouvoir la laisser partir : elle était potelée, tendre, une douce silhouette, 
de petits seins fermes, une fossette au menton. Quand le veilleur sonna 
du cor en haut du donjon, alors Sinamonde dut vraiment partir ; elle quitta 
Baudouin pour rentrer discrètement dans sa chambre en se cachant. 
Toutes ses chambrières dormaient. La belle s’endormit aussi, car elle en 
avait bien besoin. Et Baudouin de Bouillon, quant à lui, se rendormit 


1. Le cerfeuil et le tilleul ont des vertus lénifiantes. Baudouin file ici la métaphore du 
mal d’amour et des plantes qui en guérissent. 



LE BÂTARD DE BOUILLON 407 

jusqu’à midi, l’heure du repas. Les quatre frères viennent à sa chambre et 
le trouvent endormi. Esciamart lui dit à haute voix : 

« Seigneur roi Baudouin, tout va-t-il bien ? Avez-vous l’habitude de 
dormir de la sorte en votre royaume ? 

— Non, seigneur, par saint Clair; mais j’ai senti, cette nuit, une 
douleur dans le cœur, près du poumon et j’ai cru en mourir subitement. 
Avec le jour, je me suis rendu compte que j’étais guéri et j’ai alors mieux 
dormi, ce qui se comprend. 

— Très bien, disent Esciamart, Saudoine et Marbrun. Mais levez-vous 
maintenant, si vous le voulez bien ; nous sommes ici pour trouver un 
accord. S’il n’y avait Elector, qui a l’esprit fourbe, nous aurions reçu 
loyalement le baptême. Mais il ne veut pas renier Mahomet. 

— Seigneurs, dit le roi, décidez de croire en Jésus-Christ qui souffrit 
sa Passion. Ne pas croire en lui, ne pas se mettre à son service conduit à 
une mauvaise mort. » 


CI 

Baudouin s’est rapidement levé pour aller dans la grande salle avec les 
quatre rois. Là ils ont parlé jusqu’à ce que les serviteurs sonnent du cor 
pour le repas ; ils se lavent alors les mains et prennent leurs places. Sina- 
monde est introduite dans la salle et placée à la droite du roi Baudouin. 
Tous furent bien servis, de vin, de liqueur et de nourriture en abondance. 
A la fin du repas, Baudouin se lève et Sinamonde lui dit : « Venez avec 
moi pour que je vous montre nos richesses. » 

Le roi accompagne la belle qui l'aimait et entre dans la mosquée où il 
voit le chandelier allumé qui brille jour et nuit. C’était le cierge précieux 1 
qui éclairait Dieu dans la pauvre étable où il est né humblement, pour 
nous enseigner le bien et l’humilité. Mahomet était placé devant le chan- 
delier, suspendu en l’air, disent les textes ; quand Baudouin l’aperçoit, il 
eut un mouvement d’effroi, tout étonné de le voir ainsi suspendu, mais la 
belle lui dit : « N’ayez pas peur, cher seigneur, si vous voyez Mahomet, 
notre Dieu, en l’air, c’est à cause d’un aimant — aussi vrai que Dieu est 
né — qui entraîne, par sa nature même, tout ce qu’il frôle. L’aimant est 
placé là-haut, attirant à lui Mahomet, comme vous le constatez. Il y a un 
païen à l’intérieur de ce Mahomet qui répond à toutes nos questions, mais 
je ne donnerais pas cher de ce qu’il dit. » 

Alors le païen qui se trouvait dans Mahomet parla : 

« Roi Baudouin, écoutez-moi. Je suis le vrai dieu du ciel ; et il est juste 
que vous croyiez en moi ; sinon, vous vous en repentirez. 

— Taisez-vous, répond Baudouin, seigneur fripon. Sortez de 
Mahomet, ou vous allez le payer cher ! » 


1 . Voir ci-dessus, laisse lvi. 



408 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Il prend alors en main une solide et grosse perche ; dès que le païen le 
voit, il se laisse glisser à terre, mais le roi Baudouin s’approche de lui et 
lui brise les bras et les flancs. 


Cil 

Baudouin se trouvait dans la mosquée, tandis que les quatre rois étaient 
restés dans la grande salle voûtée. Trois étaient d’avis de vénérer Jésus- 
Christ et la Vierge Marie : c’étaient Esclamart au fier visage, Saudoine 
qui veut les convaincre, et Marbrun. Mais Hector les défie : 

« Puisque vous reniez tous votre foi, je vous méprise et vous déteste. 
Honte sur moi si je ne vous déclare pas la guerre ! » 

11 quitte alors la salle du palais et s’en va avec son armée jusqu à 
Salorie, une puissante cité au-delà d’Orbrie. Tandis qu’il part, les autres 
rois, sans attendre, font chercher Baudouin dans la mosquée. Esclamart 
parle d’une voix forte : 

« Seigneur de Bouillon et roi de Syrie, nous sommes tous les trois d’ac- 
cord pour nous soumettre et nous voulons adorer le fils de Marie. Nous 
vous livrerons La Mecque, notre puissante cité. Si quelqu’un ne croit pas 
en Dieu, il aura la tête tranchée. Demain matin, dès l’aube, vous irez 
rejoindre vos barons dans votre camp ; notre cité sera prête pour vous 
accueillir et nous recevrons le baptême au nom de sainte Marie. 

— Vous dites d’aimables paroles, seigneurs », répond Baudouin. 

Le palais est rempli de joie. Baudouin resta à La Mecque pour la nuit 
par amour pour Sinamonde qui lui en a fait la demande du fond du cœur. 
Quand tout le monde fut endormi dans le palais, la reine, comme elle 
l’avait fait la veille, vint le rejoindre. Je ne dois pas vous en dire davan- 
tage : le roi se laissa aller à son plaisir. Le lendemain à l’aube, Baudouin 
prend congé des païens et retourna à son camp dans la prairie. Huon de 
Tibériade, Corbaran le seigneur d’Olifeme, les courtois Tancrède et 
Bohémond, Baudouin de Sebourg, le seigneur Jean d’Alis, le duc Harpin 
de Bourges et tous les chevaliers vont à sa rencontre et lui font fête, 
chacun à sa manière. Sa femme Margalie en est heureuse en elle-même. 
Le roi expose à ses hommes comment les événements se sont déroulés. Il 
fait venir Tailleferet lui exprime sa satisfaction, lui disant : 

« Noble roi, au nom de Dieu, je vous en prie ; acceptez, vous aussi, en 
toute honnêteté ce qu’ Esclamart et toute votre famille ont admis. Aban- 
donnez votre religion dont ils ont reconnu l’enreur et recevez la nôtre qui 
doit être exaltée ; faites-vous baptiser au nom de sainte Marie. 

— Seigneur, répond le baron, j’accepte. » 

Alors il se fait baptiser avant de repartir ; il conduisit à La Mecque le 
roi et tous les bons chrétiens qui manifestent leur joie. Il y avait aussi la 
reine et tous les chevaliers. Les quatre frères vont, en grande pompe, au- 
devant du noble Baudouin. L’évêque de Mautran fait immédiatement un 



LE BATARD DE BOUILLON 


409 


sermon aux païens, tous en bon ordre sur la place du marché pour enten- 
dre le récit de la vie de Jésus-Christ. 


cm 

L’évêque de Mautran était sur l’estrade pour prononcer son sermon 
d’une voix forte. Il parle de Dieu, ce qui leur fait plaisir et les réjouit. Puis 
l’évêque, avec les autres prélats et les légats, les baptise. Esclamart reçut 
le baptême dans la cuve baptismale, ainsi que Saudoine et Marbrun 
— que Dieu les protège ! Ceux qui refusaient avaient la tête tranchée. 
Sinamonde la belle enleva son bliaut. L’évêque la baptise. Tous ceux qui 
la voyaient auraient bien voulu que la belle leur accordât ses faveurs. 


CIV 

Dans La Mecque, on baptisa tous ceux qui voulaient croire en Dieu, 
puis il y eut un grand dîner dans le noble et beau palais. Sinamonde se 
trouve alors en présence de l’épouse du roi, la prend par la main et la fait 
asseoir en face d’elle. Elle invite aussi Blanche, resplendissante de 
beauté, c’est la femme de Baudouin de Sebourg. Ces trois dames sont 
assises ensemble et parlent volontiers du bon et vaillant roi Baudouin. 

« Par Dieu, dit Sinamonde l’élégante jeune fille, elle doit être bien heu- 
reuse, la dame qui vit avec un tel homme ! Plût à Jésus-Christ qui a créé 
le firmament que j’en trouve un semblable, car il n’y a pas, à ma connais- 
sance, plus beau que lui jusqu’à l’Arbre-qui-Fend. » 

Quand Margalie l’entend, saisie de jalousie, elle répond à Sinamonde : 

« Si le roi est très beau à voir, sa valeur morale est encore plus grande, 
je le jure. Il m’aime tant, il m’estime tant, avec une telle affection, que 
pour tout l’or de l’Occident, il refuserait de toucher une autre femme ; la 
simple pensée ne l’effleurerait même pas. 

— Dame, je vous crois, mais on se perd néanmoins souvent dans le 
lieu le plus sûr. » 


CV 

« Oui, assurément, continue Sinamonde la reine digne d’honneur, ces 
hommes qui vont dans des pays étrangers trouvent jeune fille, belle, 
fraîche, sage, élégante, au teint joliment coloré, et en oublient bien vite 
leurs épouses, car on peut en avoir assez de manger de la viande faisan- 
dée ! » 

Ces paroles provoquèrent la colère de Margalie qui ne dit plus mot de 
la journée et évita Sinamonde. Mais si elle avait été bien sûre de ce qui 



410 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


s’était passé — était-elle venue coucher avec le roi Baudouin ? — , elle 
lui aurait volontiers donné une volée de coups de bâton. 

La cour était somptueuse et bien ordonnée. On leur servit à table tout 
ce qui pouvait leur plaire. Après le repas, quand les nappes furent ôtées, 
Esclarmart aux bras robustes parla pour dire : 

« Roi de Syrie, seigneur de grand renom, je te demande de conduire tes 
hommes auprès de l’illustre cité de Salorie ; nous assiégerons Hector qui 
nous a abandonnés avec les siens. 

— Je suis du même avis », répond Baudouin. 

Le lendemain matin, tous se mettent en route. On prépare les bagages, 
les chariots, les tentes, les abris, les lances ; la nourriture est portée au 
bord du fleuve du Jourdain pour être chargée sur de grands navires. 
L’armée quitte La Mecque. La reine repart pour Jérusalem, escortée par 
Baudouin de Sebourg, le preux, auquel le roi Baudouin avait confié la 
mission de retourner au Saint-Sépulcre pour assurer la garde de toute la 
région et sa défense au fil de l’épée, si les Sarrasins lui lançaient un défi. 
Le roi Saladin à la barbe grise convoitait en effet depuis longtemps la cité 
et avait affirmé plusieurs fois dans son palais qu’il la reconquerrait. Or, 
un Turc avait prophétisé que la grande et vaste terre de Syrie, conquise 
par Godefroy, serait reprise par Saladin, mais il n’avait pas su dire à 
quelle date ni quelle année. La prophétie avait été faite, cinquante ans 
auparavant, de sorte que, dès qu’un roi avait engendré un enfant et que 
c’était un fils, tous les habitants du pays voulaient unanimement qu’il 
porte le nom de Saladin pendant toute sa vie. Il y eut en vérité trois 
Saladin : Saladin le vieux, qui eut une grande renommée ; Saladin le fils, 
qui combattit tant à l’épée qu’il ne laissa pas de répit aux chrétiens ; 
Saladin le félon, qui régna du côté d’Orbendée ; c’était le fils d’un save- 
tier — puisse son âme être damnée ! Il était né à Bagdad, une ville illustre. 
Baudouin de Sebourg donna la couronne d’or au savetier qui régna sur 
cette région '. 

Mais je n’en dis pas davantage car mon sujet est l’histoire du roi Bau- 
douin — que son âme soit sauvée ! — et de ceux qui après lui continuè- 
rent la guerre contre les armées sarrasines. Il convient de chanter les 
exploits de tels hommes et il faut que tous les êtres loyaux les écoutent, 
car il s’agit de la vengeance du saint Fils que la mère de Dieu a porté neuf 
mois. Ecoutez-moi, braves gens, je vais vous faire un récit bien composé, 
bien rimé, sans mensonge, ni fable, ni invention. Écoutez l’histoire du 
prestigieux Baudouin qui avait quitté la grande cité de La Mecque avec 
Esclamart aux bras robustes. 


1 . Une allusion à une tentative de reconquête de la Terre sainte par Saladin ne surprend 
pas dans ce récit romancé. Toutefois, il faut se rappeler que la légende de Saladin connut 
un large développement en Europe occidentale. 



LE BATARD DE BOUILLON 


411 


CVI 

Baudouin, le seigneur de Bouillon, avance ; avec lui se trouvaient 
Bohémond et Tancrède, Corbaran d’Olifeme et le bon duc Huon, Harpin 
de Bourges, Baudouin Cauderon, l’évêque de Mautran qui prêche bien, 
ainsi qu’Esclamart au cœur de lion, Taillefer, Saudoine et leur frère 
Marbrun. En tout, il y avait bien cent mille hommes avec leurs étendards, 
leurs lances, leurs boucliers dorés et leurs rapides chevaux gascons. Les 
barons ont tant chevauché qu’ils sont en vue de l’illustre cité de Salorie ; 
elle n’avait pas sa pareille jusqu’à Caphamaüm : les murailles, tout 
autour, étaient élevées, les portes élégantes et bien façonnées. Le roi 
Hector, dans sa cité, avec les païens et les Slaves qui l’avaient suivi, fait 
armer tous les soldats de Mahomet dès qu’il est informé de l’entrée de ses 
frères dans son royaume. Ils étaient un contingent de bien trente mille 
hommes à cheval, équipés de hauberts résistants. Il y avait en outre un 
corps de trois mille arbalétriers félons, alignés devant, sur le terrain 
sablonneux, protégés par de solides boucliers. 

Le roi Baudouin, sans attendre, fait ranger tous ses hommes en quinze 
armées. 


CVII 

Le bon roi Baudouin, sans perdre de temps, organise quinze armées, en 
position de bataille. Il confie la première au roi Esclamart, la deuxième à 
Saudoine le bon baron, et la troisième à Taillefer; après lui, il y a 
Marbrun. Le roi les a placés ce jour-là en première ligne, car il veut s’as- 
surer de leur loyauté ; ils viennent en effet juste de recevoir le baptême. 
Le roi donne la cinquième armée au bon duc Bohémond en qui il a toute 
confiance. Ce furent ensuite le comte Tancrède, Huon de Tibériade et le 
farouche roi Corbaran. Le duc Harpin de Bourges est à la tête de la neu- 
vième armée. Baudouin Cauderon a la responsabilité de la dixième ; 
Richard le Restoré entraîne aussi dix mille hommes au combat ; le baron 
Jean d’Alis qui n’a jamais aimé les Sarrasins reçut le commandement de 
la douzième armée ; l’évêque de Mautran, le prédicateur de Dieu, conduit 
dix mille hommes auxquels il a donné sa bénédiction. L’évêque du forez 
prend position derrière lui et le roi Baudouin est avec la quinzième armée. 
Il fait sonner ses cors ; ses hommes s’élancent dans la plaine d’Orbrie à 
la rencontre d’Hector qui fait front courageusement. Nous sommes à trois 
contre un en face de lui ; il était insensé de prétendre avoir la victoire. 



412 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


CVIII 

Hector de Salorie voit approcher les chrétiens ; ils étaient plus de cent 
mille sur le champ de bataille ; la terre en tremble dans le bruit horrible 
des cors. Il donne ordre à ses arbalétriers de tirer ; les carreaux volent dm 
et font un massacre. Ceux qui étaient atteints tombaient à terre ; les chré- 
tiens poussent des cris de colère sans pouvoir approcher à ce moment-là 
des Sarrasins à cause de la violence des tirs ; il fallait renoncer. C’est alors 
qu’arrivent les quatre frères en première ligne. Esclamart éperonne son 
cheval pour frapper un païen ; il l’atteint si bien de sa lance qu’il lui en 
plante le fer dans le corps et lui arrache le cœur, puis il tire aussitôt son 
épée et se jette dans la mêlée qu’il fend en deux. Saudoine et Marbrun ne 
veulent pas manquer à leurs devoirs ; ils vont décapiter des ennemis avec 
leurs solides épées d’acier, jetant à terre cervelles et crânes. Personne ne 
résiste à leurs coups ; ils mettent en fuite dix mille Sarrasins. Hector de 
Salorie les renvoyait au combat, mais ils criaient (on pouvait les enten- 
dre) : « Hector de Salorie, vous nous envoyez à la mort ! Tout l’or du 
monde ne saurait nous en préserver ! » 


CIX 

Ce fut une grande bataille dans les plaines de Salorie. Huon de Tibé- 
riade se lance dans le combat, massacrant les Sarrasins de sa bonne épée 
d’acier. Tous ceux qu’atteignent ses coups y perdent la vie. Il frappe un 
Sarrasin née à Orbrie, c’était Brunaman, le roi d’Esclandie. Huon lui a 
donné un tel coup derrière l’oreille que sa collerette de mailles ne put y 
résister ; le coup lui tranche la nuque, envoie la tête à terre, et l’âme s’en 
va sous les yeux du roi Hector. On pouvait voir là un immense massacre ; 
le sol était couvert de morts et de blessés, les chevaux s’enfuient sur les 
chemins abandonnant leurs cavaliers, dans un horrible état, les uns hen- 
nissant, les autres trébuchant. Hector était si accablé qu’il faillit devenir 
fou. 

« Ah ! Mahomet, s’écrie-t-il, ne m’aiderez- vous pas contre ces 
mécréants qui ont trahi leur foi ? Ce sont mes frères, mais je les renie, 
puisqu’ils vont maintenant adorer ces gens baptisés. » 

Il éperonne alors son cheval, lance baissée, et frappe un chevalier de 
Lombardie qui avait été pendant quatorze ans au service du bon roi de 
Syrie, et qui avait été médecin dans sa jeunesse ; il était bon chirurgien et 
avait guéri bien des blessures ; il avait si bien fait ses preuves contre les 
païens qu’on l’avait armé chevalier devant Acre l’ancienne ; il s’appelait 
Nicolas. Le roi Hector le frappe de sa lance aiguisée dans un plein élan 
de son cheval, avec une telle force, une telle violence qu’il lui fend le 



LE BATARD DE BOUILLON 


413 


cœur et le foie, l’abattant mort de son cheval. Son âme le quitte. Huon de 
Tibériade va informer le roi : « Ah ! Bon roi, quelle tristesse ! Nous avons 
perdu Nicolas de Florence. » 

Quand le roi l’entend, il change de couleur, éperonne son cheval, l’épée 
au poing, se jette au milieu des païens, criant : « Saint-Sépulcre ! Ah ! 
Jérusalem, noble et belle cité, combien de chrétiens sont morts massacrés 
pour vous conquérir, toi et la terre de désolation ! Combien de bons che- 
valiers de très haut lignage ont rendu l’âme pour te délivrer ! » 

Le roi frappe un païen qui s’attaquait aux nôtres ; c’était Barbaran, le 
cousin germain de l’émir d’Orbrie ; il n’y avait pas plus violent en toute 
la terre païenne. Le bon roi de Syrie l’atteint latéralement de son épée 
flamboyante et lui tranche d’un même coup les deux bras ; l’épée glisse 
sur l’encolure du destrier et lui coupe la tête qui ne tenait plus que par la 
peau. Barbaran tombe mort, son cheval aussi. Le puissant roi Hector 
faillit en devenir fou. 


CX 

Barbaran gît à terre, tué, à la grande tristesse du roi Hector. Le combat 
redouble de force et de violence, il y a tant de morts au sol que les vivants 
doivent les piétiner. Les cors et les trompes résonnent, les trompettes 
retentissent. Tancrède, le noble prince, frappe un païen du nom de Marga- 
lis ; ni son bouclier ni sa cuirasse ne résistent ; la pointe d’acier se fiche 
entre son foie et son poumon, elle lui tranche le cœur en deux. Bohémond 
de Sicile frappe le roi Salatris et le désarçonne, mort ; puis il frappe le 
sultan. Hector avait rassemblé dix mille Sarrasins et quatre nobles rois ; 
tous sont morts. C’est la défaite ; reculant, il s’enferme dans Salorie triste, 
malheureux, bouleversé. Le roi Esclamart de La Mecque lui crie : 

« Revenez, Hector de Salorie, cher ami ! Vos quatre frères sont ici. 
Pourquoi fuir ? Vous ne nous reconnaissez pas ? Ni vous ni vos vassaux ? 

— Tais-toi, traître, maudit renégat ! Vous avez acheté mes hommes et 
je les ai tués ! » 


CXI 

Hector de Salorie, du haut des créneaux, entend bien Esclamart lui 
parler, mais il méprise profondément ce qu’il lui dit. La forteresse de 
Salorie était solide. Il fait placer à l’extérieur des machines de guerre et 
des catapultes. Quant à nos bons chrétiens au cœur loyal, ils ont planté 
leurs tentes dans les prés et ont juré de faire le siège de la ville. Hector de 
Salorie fait le compte de ses hommes ; il lui restait vingt mille jeunes gens 
valides. Il jura, par Mahomet pour lequel on a pris en aversion tous les 
porcs en terre païenne, qu’il ne fera sonner ni cloches, ni clochettes, ni 
trompes, ni trompettes, ni cors, mais qu’il fera irruption secrètement 



414 


LITTERATURE ET CROISADE 


comme le loup se précipite pour étrangler brebis et agneaux. Le siège 
établi par nos loyaux Français avait duré quatre mois, quand il fit une 
sortie à la clarté des étoiles, espérant surprendre nos chevaliers. Mais le 
roi Esclamart, Marbrun le juste, les deux princes Saudoine et Taillefer 
montaient, ce jour-là, la garde, en armes sur leurs chevaux. Dès qu’ils se 
rendirent compte de l’irruption de ces félons maudits, Esclamart de La 
Mecque, qui déteste les traîtres, fut le premier à s’élancer au-devant 
d’eux. Ah Dieu ! Quel choc redoutable ! C’est à coups d’épées, de 
masses, de poignards, de haches, de glaives, de massues qu’ils se frap- 
paient les uns les autres, partout, aux bras, aux têtes, sur les poitrines, 
dans les dos, on voyait les entrailles pendre. Taillefer, à la tête de deux 
mille chrétiens tout récemment baptisés, sans être repéré, fait un détour 
en chevauchant en silence en direction de la porte Morceau. Il lance là 
plusieurs assauts ; mais les défenseurs, derrière les palissades, jetaient des 
projectiles, tiraient des flèches et des carreaux d’arbalètes ; les chrétiens 
reculent devant la brutalité de la riposte. 


CXII 

Taillefer, devant la violence des défenses de la porte, renvoie ses 
hommes à la bataille et les relance biusquement d’un seul bloc contre les 
païens ; chacun frappe, de tout son courage et de toute sa volonté, à la 
lance, à l’épée, avec n’importe quelle arme. Ils en ont massacré mille et 
Hector est encerclé ; sa situation est désespérée, car il a mené beaucoup 
d’hommes à leur perte dans ce combat. Esclamart, voyant son frère, lui 
dit d’une voix forte : 

« Hector de Salorie, noble roi, si vous vouliez bien me faire confiance, 
je vous assure, vous abandonneriez votre religion, elle ne vaut rien. 
Croyez en Dieu le Père tout-puissant, le Père étemel. 

- Je ne croirai jamais en lui », répond le roi Hector. 

Puis il frappe, sous les yeux d’ Esclamart, un de ses parents et le 
culbute, mort, à terre, en disant : 

« Tu as fait ton malheur en reniant ta foi ; c’était une décision insen- 
sée ; tu en es mort, sois maudit ! J’aimerais mieux vivre en adorant une 
jument qu’être tué en croyant en l’existence d’un autre monde. » 


CXIII 

Ce fut une bataille longue, dure, dans laquelle Hector de Salorie se 
conduisit magnifiquement ; il tua deux païens devant Esclamart. Taillefer 
le talonnait par-derrière et le roi de Syrie le mettait à mal d’un autre côté. 
Corbaran d’Olifeme cria « Saint-Sépulcre ! ». Huon de Tibériade poussa 



LE BÂTARD DE BOUILLON 415 

le cri de ralliement de sa cité qui lui tenait à cœur ; Bohémond clama 
« Sicile ! » et Harpin « Bourges ! ». Robert de Rosoy se comporta très 
bien ; Jean d’ Alis fit un massacre de Sarrasins. Baudouin Cauderon, lancé 
au milieu des païens, se battit comme on ne l’avait jamais vu. Mais le 
noble Taillefer prit une décision très habile : il les harcela par-derrière et 
mit brutalement en pièces leurs équipements. Puis, voyant son frère 
Hector qui massacrait leurs gens, il abaisse alors sa lance, éperonne son 
cheval et va le frapper de toutes ses forces, tant et si bien qu’il renverse 
en même temps cheval et cavalier. Le choc fut si brutal qu'Hector faillit 
en mourir. Le roi Saudoine s’approche de lui, l’attrape brutalement par 
son casque qu’il lui arrache avec violence de la tête. Malgré les Sarrasins, 
il l’enlève du milieu de la mêlée et va le conduire auprès du roi Esclamart. 
Esclamart tire l’épée, décidé à le tuer, mais Marbrun lui crie sa réproba- 
tion et lui dit que s’il le tue, il perdra toute joie. Ils viennent donc auprès 
du roi et lui disent : 

« Seigneur, voici notre frère qui nous a fait tant de mal ; faites-en, cher 
seigneur, tout ce qu’il vous plaira. S’il ne reçoit pas le baptême, qu’il 
meure ! Honni soit de Dieu qui en aura pitié ! » 

Quand le roi l’entend, il l’en félicite en lui-même, se dit qu’il est un 
homme loyal, en qui il aura confiance et qu’il a reçu le baptême d’un 
cœur sincère. Le bon roi s’adresse à Hector de Salorie : 

« Hector, dit le roi, écoutez ce que l’on vous dit. Si vous voulez croire 
en Dieu, vous recevrez le baptême (et si vous ne voulez pas, vous savez 
ce qui vous arrivera !). On vous laissera libre pour toute votre vie d’aller 
à votre guise partout où il vous plaira. Par amour pour vos frères, on ne 
vous fera aucun mal ; vous pourrez agir à votre guise. Ne subissez pas le 
baptême par contrainte. Cela serait parfaitement vain ; mais ayez foi en 
Celui qui nous créa, qui fit le ciel, la terre et l’oiseau qui vole, qui façonna 
Adam et Eve et leur confia le paradis terrestre, en leur interdisant le fruit 
d’un seul pommier. Mais le diable tenta Eve, la femme d’Adam, tant et si 
bien qu’elle fit manger le fruit à Adam. Sitôt qu’il l’eut avalé, il se trouva 
nu ; après sa mort, il alla en enfer. Toute leur descendance y séjourna 
jusqu’à ce que Dieu vienne prendre chair et sang pendant neuf mois en 
une vierge, qui, au bout de neuf mois, toujours vierge pleine de grâces, 
lui donna naissance selon le plan de Dieu. Il prêcha pendant trente-deux 
ans et Judas le vendit, le livrant par un baiser. Il fut mis en croix, Longis 1 
lui perça le flanc et le cœur, d’où le sang coula et fendit le rocher. La terre 
trembla, les oiseaux cessèrent de voler. La lumière s’obscurcit à l’heure 
de sa mort. On plaça son corps dans un tombeau où il fut embaumé. Il est 
ressuscité le troisième jour et monté au ciel à l’Ascension. A la Pentecôte. 
Il rassura ses amis, se présentant à eux sous la forme de feu. Il traita Marie 
sa mère avec un si grand honneur qu’il la ravit en son âme et son corps 


1 . Voir ci-dessus, laisse i, n. I , p. 357. 



416 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


pour l’asseoir à sa droite au paradis et la couronner. Hector, aie pitié du 
salut de ton âme, car qui ne croit pas en Dieu n’aura jamais le paradis. » 
Alors le roi Hector se réconcilia avec le bon roi ; convaincu par sa puis- 
sance, il demanda le baptême. 


CXIV 

Hector reçut le baptême et les habitants de Salorie se firent aussi bapti- 
ser sur-le-champ. Le bon roi Baudouin est allé s’installer dans Salorie 
avec ses chevaliers pour qu’ils prennent confortablement du repos. Plus 
tard, il repartit avec les princes pour abattre et démanteler les villes et les 
forteresses. Il ne rencontrait ni ville, ni place forte, ni cité, ni château 
construit sur un rocher dont on ne vienne immédiatement lui remettre les 
clés. Il ne négligea ni ville ni fief jusqu’à la dangereuse mer Rouge. Le 
roi Baudouin arrive jusqu’au littoral et fait planter sa lance dans la mer, 
en disant : 

«Je puis être seigneur de la terre jusqu’ici. Les grands héritiers de 
Bouillon doivent être fiers d’eux-mêmes et on doit faire leur éloge dans 
toutes les nations, car ils devront gouverner la terre jusqu’à ce point. Que 
mes vaillants héritiers, après moi, se gardent bien de la perdre ; car, je 
l’affirme, si un roi ou un émir m’en reprenait la moindre parcelle, je le lui 
ferais payer de mon épée d’acier. De toute ma vie, je n’en perdrai pas un 
arpent, sans y laisser ma tête et mon crâne ; de toute ma vie, je ne compte- 
rai pas ma peine. Car un prince n’est pas digne de garder et de gouverner 
une terre s’il la laisse si peu que ce soit diminuer ; à moins qu’il n’ait la 
malchance de la perdre en combattant à l’épée contre plus fort que lui ou 
qu’il n’ait plus de soldats fidèles pour lui prêter main-forte sur le champ 
de bataille. Un homme ne vaut qu’un homme ou il en vaut un millier. » 


Ainsi s 'achève (au vers 3290) la partie du Bâtard de Bouillon consacrée à 
la croisade. Tout le monde connu est conquis et devient donc terre chrétienne. 
Au-delà de la mer Rouge s 'étend la terre de Féerie, royaume du roi Arthur, 
où Baudouin passe cinq ans. La chanson raconte alors les aventures 
— médiocres — du « bâtard », fils de Baudouin et de Sinamonde. Il tue un 
cousin qui, lors d’une partie d'échecs, l'avait traité de bâtard ; il tue Aurri, 
le fils légitime de Baudouin, qui préparait le meurtre par empoisonnement de 
son père. Il part en campagne avec Huon de Tibériade, contre le seigneur 
païen d’Orbrie, dont il épouse, malgré elle, la fille qui était promise à Corsa- 
brin. Tandis qu 'il va conquérir Babylone, son épouse s 'enfuit. Déguisé en 
charbonnier, il réussit à s’introduire auprès d’elle, est fait prisonnier, 
condamné à être pendu ; mais Huon arrive à temps pour le délivrer. 



Saladin 1 


Anonyme 

Deuxième moitié du xv' siècle 


INTRODUCTION 


De Saladin nous n’avons gardé qu’une mise en prose de la seconde 
moitié du xv e siècle. Celle-ci est la dernière partie du cycle romanesque 
d e Jehan d’Avesnes qui reprend, en son début, un conte du xm e siècle, La 
Fille du comte de Ponthieu 2 ; on y lit l’histoire d’une femme injustement 
soupçonnée et persécutée par les siens qui, d’aventure en aventure, passe 
« outre-mer » et devient sultane d’Aumarie ; ses parents finiront par 
reconnaître son innocence et, s’étant eux-mêmes croisés, la retrouveront 
et l’enlèveront pour la ramener avec eux. Elle laisse au sultan une fille, la 
Belle Malheureuse, qui, mariée à Malaquin de Bagdad, lui donnera une 
fille, laquelle, après avoir épousé le sultan de Damas, sera la mère de 
Saladin. 

Mais Saladin est en même temps la fin du deuxième cycle de la croi- 
sade. Le texte raconte comment le héros se constitue progressivement un 
empire, en unifiant à son profit, parfois par la force, les divers émirats ou 
« royaumes » du Proche-Orient, et en particulier aux dépens du royaume 
latin (chrétien) de Jérusalem. Si le premier cycle de la croisade s’achève 
sur la conquête de Jérusalem et l’instauration d’une « avouerie » (avant 
la royauté) franque dans le pays, Saladin relate comment, un peu moins 
d’un siècle plus tard (1 187), le personnage-titre reprend Jérusalem aux 
chrétiens. La suite participe d’un roman qui n’a plus rien d’historique : 
Saladin va affronter, en Lrance et en Angleterre, les meilleurs chevaliers 
des deux pays, au tournoi et à la guerre, puis rentre dans son pays pour y 
mourir, après s’être fait armer chevalier et avoir été finalement, suggère 
l’auteur, touché intérieurement par la grâce chrétienne. 

Dans le traitement des faits comme dans leur interprétation, l’auteur 
mêle donc Histoire, légende et invention personnelle. Le Saladin de l’His- 


1 . Traduit du moyen français, présenté et annoté par Micheline de Combarieu du Grès. 

2. On pourra lire Jehan d'Avesnes et La Fille du comte de Ponthieu dans Splendeurs de 
la cour de Bourgogne , Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1995, p. 373-464. 




418 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


toire n’a pas hérité d’un empire, il a dû le conquérir ; et si les détails fac- 
tuels et chronologiques de cette conquête peuvent être discutés, le sens 
général de sa démarche est bien rendu ; c’est lui en tout cas qui a repris 
Jérusalem aux chrétiens ; les chroniques attestent aussi de sa générosité 
et de sa loyauté — notre texte chante sa « courtoisie » — vis-à-vis des 
chrétiens ; de façon générale, l’auteur témoigne de la fascination que le 
personnage a exercée au Moyen Age sur la conscience occidentale. Son 
témoignage passe non seulement par la présentation de faits historiques 
mais encore par l’exploitation de légendes concernant le personnage, 
celles de son « adoubement » ou de son ascendance partiellement occi- 
dentale par exemple. Enfin, il 1 invente en imaginant le voyage de son 
héros en France et en Angleterre et sa tentative pour conquérir l’Occident. 
D’autres personnages tirés de l’Histoire (André de Chavigny, le comte de 
Ponthieu, Guillaume Longue-Épée, etc.) sont traités sur le même mode, à 
la fois historique (tous se croisèrent à l’époque des faits relatés par 
Saladin, lors de la troisième croisade) et fictionnel (on observera leur rôle, 
en particulier dans l’épisode franco-anglais, et celui de Chavigny en 
gardien de la vertu de la reine). Si l’on ajoute que certains autres person- 
nages empruntent les éléments de leur biographie littéraire à celle de plu- 
sieurs personnages historiques (Huon Dodequin est paradoxalement 
dessiné à partir de plusieurs personnages chrétiens... et musulmans), ou 
sont de pure fantaisie (Lambert de Berri, Guillaume d’Aumarie, etc.), on 
voit qu’on ne doit pas lire Saladin comme La Chanson d’Antioche. 

Dans la perspective qui nous occupe, on trouve dans Saladin l'inver- 
sion du sens de la notion d’« outre-mer ». Pour le héros-titre, l’au-delà de 
la mer, ce sont la France et l’Angleterre. Le lecteur verra sa curiosité, ses 
réticences, son admiration, sa réussite personnelle (il s’impose au 
tournoi), son échec militaire (il ne conquerra ni France ni Angleterre). Ce 
Persan d’avant les Lettres n’a pas l’œil aussi critique que ses descendants 
du xvm e siècle. Et ses observations tournent plutôt à la gloire de Paris et 
des Français... plus que des Anglais, d’ailleurs. N’est-ce pas une façon 
pour l’Occident de prendre, a posteriori, une revanche fantasmatique sur 
l’échec des croisades ? Certes, le Saladin de l’Histoire connut aussi des 
déboires face aux croisés, que, tout occupé à chanter la louange de son 
héros, notre texte ne mentionne guère. Mais, quand celui-ci fut écrit/réé- 
crit, l’aventure du royaume latin de Jérusalem était bien terminée, malgré 
les rêves d’un Christophe Colomb de reconquérir le Saint-Sépulcre grâce 
à l’or du Nouveau Monde. 

En le faisant chevalier, en insinuant qu’il aurait pu songer à embrasser 
la religion chrétienne, l’auteur de Saladin ne rejoint-il pas, finalement, ce 
que Graindor de Douai écrivait, à la fin de La Conquête de Jérusalem, à 


1 . En toute rigueur, « il » doit désigner ici non l’auteur de la version en prose, qui n’est 
qu’un remanieur, mais celui du poème en vers non conservé. 



SALADIN — INTRODUCTION 


419 


propos de Comumaran ? Ce héros au grand cœur, n’est-ce pas aussi Sala- 
din ? Ne lui a-t-il pas manqué que d’être chrétien ? L’auteur le dit, en 
particulier dans les scènes de l’adoubement. Et le langage des chrétiens 
continue d’être religieux. Mais, mis à part la limite infranchissable de leur 
refus de la conversion à l’islam, on ne peut qu’être frappé par l’absence 
d’hostilité avec laquelle ils considèrent les croyances sarrasines. S’agit-il 
d’un progrès de la tolérance ? Ce n’est pas exactement le cas. Car le Dieu 
des chrétiens, lui aussi, s’éloigne... ou plutôt ses fidèles ne le perçoivent 
plus comme se manifestant à eux dans le quotidien de l’Histoire. Dans 
La Chanson d’Antioche, il punissait ses fidèles fautifs, mais leur révélait 
l’emplacement de la vraie Croix ; dans Saladin, il ne sert plus de garant 
aux duels judiciaires, et le songe de la reconquête de la Ville sainte est 
illusoire. Les hommes apparaissent comme livrés à eux-mêmes. 

L’en deçà et l’au-delà de la mer, en quelque sens qu’on les localise, 
sont toujours prêts à se mesurer, mais cette mesure semble plutôt mainte- 
nant s’entendre d’une comparaison humaine de valeur(s) et non d’un 
affrontement métaphysique. Les deux terres ne seraient-elles pas deve- 
nues équivalentes ? Les hommes se les disputent toujours, mais ils n’y 
trouvent plus d’autres traces que les leurs. 

Micheline de Combarieu du Grès 


BIBLIOGRAPHIE : cette traduction a été faite à partir de l’édition de Saladin due à 
L.S. Crist, Genève-Paris, Droz, 1972. 

Sur le deuxième cycle de la croisade, ses continuations (et en particulier Saladin) : 
cook R. F. et crist L.S., Le Deuxième Cycle de la croisade, deux éludes sur son dévelop- 
pement, Genève, Droz, 1972. 




I 

Du grand chagrin qu 'eut le sultan quand sa femme s ’ en retourna dans son 
pays et du mariage de sa fille. 


L’histoire raconte que les marins retournèrent rapporter au sultan 
comment la dame était partie malgré eux. Cette nouvelle le plongea dans 
une affliction impossible à décrire : jour et nuit, il maudissait son exis- 
tence, regrettant d’avoir perdu cette belle dame, qui lui avait donné une 
fille encore plus belle que sa mère Mais elle comptait peu pour lui et on 
la surnomma même la Belle Malheureuse 1 2 parce qu’il refusait de la voir 
à cause du chagrin qu’elle lui causait en lui rappelant sa femme ; toute- 
fois, elle grandit en science et en vertu. Cependant que le sultan s’aban- 
donnait à sa douleur, le jeune fils du comte de Ponthieu, lui, s’entraînait 
aux armes ; le temps passant, il fut adoubé et devint un vaillant chevalier, 
hardi et courtois, faisant largesse aux chevaliers et aux dames pauvres. 
Mais il vécut peu et passa de ce monde dans l’autre après avoir mené une 
vie digne d’un homme de son rang. Sa mort fut une grande douleur pour 
le comte son père, pour sa sœur et toute leur famille. 

Quelque temps plus tard, le comte de Ponthieu, devenu un vieillard aux 
cheveux blancs, présida à une fête solennelle qui rassembla de nombreux 
chevaliers. Entre autres s’y trouvait le seigneur de Prayaux 3 en Norman- 
die, un certain Raoul ; il avait une fille d’une grande beauté dont le comte 
de Ponthieu entendit, à cette occasion, dire tant de bien qu’il la maria à 
son neveu Guillaume d’ Aumarie 4 . On célébra les noces et les deux époux 

1 . Sur ces deux personnages, voir l'Introduction. 

2. On pourrait aussi comprendre « la Belle Captive » (« la Belle Chétive » en ancien 
français), mais le texte ne la présente pas comme retenue de force outre-mer. 

3. Préaux, non loin de Rouen ; mais ce Raoul n'a pas de correspondant historique. 

4. Alméria est un port d'Andalousie, mais Saladin en fait un royaume sarTasin du Proche- 
Orient. 



422 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


vécurent en bonne entente. À la mort de Raoul, Guillaume obtint la sei- 
gneurie de Prayaux et passa sa vie en homme pieux et vertueux, rendant 
souvent visite à sa noble dame, la femme de Thibaut de Domart : la ten- 
dresse qui l’unissait à son mari devait, dans l’avenir, porter fruit en la 
personne de deux beaux fils destinés à devenir — selon l’histoire — l’un, 
comte de Ponthieu et l’autre, comte de Saint-Pol après le décès de ceux 
qui portèrent ces titres avant eux. 

Et si on me demande ce que devint la fille de cette dame — la Belle 
Malheureuse — , où elle alla et ce qu’elle fit, l’histoire rapporte que Mala- 
quin de Bagdad, qui avait servi longtemps le sultan son père, la lui 
demanda très humblement en mariage. Requête à laquelle le sultan 
accéda pour plusieurs raisons : ce Malaquin de Bagdad était fils d’un des 
plus grands princes de Syrie ; il l’avait loyalement servi et avait fière 
allure. Bref, comme il l’estimait capable de s’élever à un haut niveau de 
perfection, il la lui accorda, bien qu’elle fût sa seule héritière. On fit donc 
les noces en observant très scrupuleusement et solennellement tous les 
rites en usage dans les mariages sarrasins. Une fois la fête finie et les 
noces célébrées, Malaquin de Bagdad, qui était un vaillant chevalier, 
emmena la Belle Malheureuse, devenue son épouse, dans son pays : une 
nombreuse escorte de hauts princes et barons d’ Aumarie l’accompagna et 
les seigneurs de Syrie lui firent joyeux accueil ; ils allaient dans l’avenir 
l’estimer beaucoup, l’aimer et l’honorer. De son côté, elle se conduisit en 
bonne et loyale dame, ce qui lui valut les louanges de tous les gens du 
pays, et elle eut une fille dont, en grandissant, la beauté surpassa tant 
celle de toutes les autres jeunes filles que le sultan de Damas, un homme 
aussi riche que puissant, désira la prendre pour femme et l’épousa en 
effet. Pour l’amour d’elle, il organisa une fête sans pareille. Et la joie 
qu’ils partagèrent fructifia en un beau fils qu’ils nommèrent Saladin en 
qui la Nature mit toute sa science à former au mieux les membres et le 
corps : on comprend que le sultan se soit réjoui à le voir. Il le fit donc 
soigneusement éduquer comme il convenait à son rang ; l’enfant profita 
à souhait jusqu’au moment où il apprit la science des armes, ce qui lui 
plut particulièrement : il s’instruisait dans l’art de la guerre plus volon- 
tiers qu’en tout autre domaine. Dès sa jeunesse, sa vertu était sans 
pareille : il était sage et raisonnable, humble et courtois, bref, si bien 
élevé que tout le monde l’aimait et prenait plaisir à sa compagnie. Il 
grandit sans rien faire qui mérite d’être raconté jusqu’au moment où Bau- 
douin de Sebourg 1 fut couronné roi de Jérusalem. C’est à la même 
époque que le sultan de Damas, le père de Saladin, prit en haine 


I. Ce personnage est dû à la fusion de trois rois de Jérusalem : Baudouin II du Bourg, 
Baudouin IV le lépreux ( 1 1 74-1 185) et Gui de Lusignan ( 1 186-1 187), fait prisonnier par 
Saladin à Hattin, peu avant la reconquête de Jérusalem. Aucun de ses modèles n’est mort 
en défendant Jérusalem (voir chap. vi). 



SALADIN 


423 


— j’ignore à quelle occasion — l’émir qui régnait au Caire dans la 
grande cité de Babylone Il manda ses hommes et, depuis Damas, alla 
jusqu’au Caire avec une grande armée assiéger l’émir. Son fils Saladin 
l’accompagnait ; il était bien jeune encore, mais pour la subtilité, la 
sagesse et la courtoisie, il l’emportait sur tous les rois païens. Quelque 
temps après, le sultan, qui s’appelait Saladin comme son fils 1 2 — selon le 
témoignage des chroniques — , mourut avant d’être parvenu à ses fins. 
Tout ce qu’il possédait échut à son fils qui, après avoir dûment pleuré et 
porté le deuil de son père, fit vœu de ne jamais porter la couronne à moins 
de conquérir d’abord celle de Babylone au Caire. C’est pourquoi, en 
homme hardi et audacieux, il multiplia escarmouches et assauts contre 
ses ennemis. L’histoire même en ignore le compte. Ce que Ton sait, c’est 
que, après toutes ces tentatives, sachant que l’émir était effectivement 
dans les murs mais qu’il était impossible de se rendre maître de lui autre- 
ment que par la ruse, il mit sur ses épaules un bât chargé de bois et s’arma 
d’un couteau qu’il glissa le long de sa cuisse : ce fut là sa seule arme. 
Puis il réunit quarante chevaliers à qui il fit revêtir des habits de paysans 
ou de charretiers, mais portant des armes sous leurs vêtements ; à chacun 
d’eux il remit une badine d’ânier. Avant son départ, il ordonna à ses 
hommes de s’armer et de pénétrer dans Le Caire pour lui prêter main- 
forte dès qu’ils l’entendraient sonner du cor. Il n’eut aucun mal à se faire 
ouvrir la porte, car les portiers, qui le reconnurent aussitôt, pensèrent que 
c’était là façon d’aller demander humblement merci à leur souverain : 
c’est ainsi qu’il pénétra dans la ville avec ses chevaliers. Inutile de dire 
que la foule s’amassa autour de lui dans la grand-rue du Caire quand on 
le vit marcher à quatre pattes comme un animal suivi par les siens, la 
badine à la main : le spectacle en valait la peine. Il fit donc accourir petits 
et grands. On annonça la nouvelle au roi ; lui aussi crut que Saladin 
venait se rendre à sa merci, reconnaissant qu’il fallait être bien « bête » 
pour l’avoir attaqué. C’est pourquoi il alla au-devant de lui, ému de pitié 
pour cet homme qui avouait son « ânerie ». Mais, dès qu’il fut à portée 
de Saladin, celui-ci se dressa en pied, jeta au loin bât et bûches et, après 
avoir dit aux siens de faire leur devoir, sonna de son cor. Sur quoi, sans 
éprouver de crainte, il dégaina son couteau et en frappa l’émir sous les 
yeux de tous ses princes : il n’y en eut pas un pour oser intervenir, tant 
ils prirent peur devant l’audace de l’entreprise. Tous se soumirent donc. 
Quant aux chevaliers qui avaient dissimulé leurs armes, ils s’acquittèrent 
si bien de leur tâche que tous ceux que Saladin voulut faire mettre à mort 
périrent, à commencer par le roi. Sur quoi, les princes reconnurent 
Saladin pour leur maître et lui livrèrent le palais. Il y trouva un magnifi- 


1 . Désigne traditionnellement Le Caire, ou sa banlieue ; dans Saladin, Babylone peut 
aussi désigner le nord de l’Égypte. 

2. En fait, il s’appelait Najm al-Dîn. 



424 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


que cheval que personne n’avait encore osé monter ; il avait été prédit 
que celui qui en serait capable deviendrait roi de Babylone au Caire et 
acquerrait une grande renommée parmi les Sarrasins. Dès qu’il le vit, 
Saladin se mit en selle, et aussitôt, le cheval lui fit fête, hennissant, dres- 
sant les oreilles et frappant du pied. Ce qui valut à son cavalier d’être 
immédiatement honoré du titre de roi par les gens du Caire : « Bienvenue 
à toi, seigneur, s’écrièrent-ils à grands éclats de voix, et loué soit 
Mahomet de cette journée où s’accomplit en ta personne la prophétie des 
augures ! » Du même coup — selon le témoignage de l’histoire — , toute 
l’armée de Saladin entra dans Babylone sans se voir opposer la moindre 
résistance, car les habitants et les soldats furent comme privés de toute 
réaction et comme ensorcelés par la force de Saladin quand ils le virent 
tuer leur roi en les bravant tous. Oui, quand ils le virent plonger son 
couteau dans le corps du souverain et l’en retirer dégouttant de sang, ils 
perdirent toute volonté de s’en prendre à lui : cette action d’éclat lui 
assura la paix et même l’amitié de ses ennemis les plus déterminés. Ils le 
menèrent aussitôt solennellement, comme leur seigneur légitime, dans 
une petite chambre magnifiquement décorée où se trouvait le « perron » 
de Babylone. C’était l’objet le plus précieux et le plus riche qu’il y eût 
dans tous les royaumes sarrasins : il fallait payer un besant d’or au roi 
pour le voir. Et si quelqu’un demande ce que c’était que ce « perron », 
l’histoire répond que c’était la gemme-mère à partir de laquelle devaient 
être, ensuite, taillées toutes les émeraudes qui circulent dans le monde 
— et il y en a beaucoup ! — , car, une fois Saladin en possession de ce 
joyau, il ne voulut pas garder pour lui quelque chose d’aussi précieux, 
comme les lapidaires l’avaient assuré qu’on pouvait parfaitement tailler 
en morceaux une si belle pierre. Il commença par se faire couronner roi 
du Caire et de Babylone et par y recevoir l’hommage de tous les grands 
et les princes d’Égypte. Au cours d’une cérémonie solennelle, on le cou- 
ronna et on lui donna à tenir le sceptre royal, ce qu’il méritait bien car, 
dans sa courtoisie et sa générosité ', il déclara qu’en ce jour il ferait ce 
que jamais avant lui roi, ni sultan, ni émir n’avait fait : il fit briser la 
précieuse gemme d’émeraude et en remit un morceau à chacun des siens, 
ce pour quoi tous louèrent, selon ce qu’ils avaient reçu, sa libéralité et sa 
largesse de cœur. 


1. Deux qualités essentielles du chevalier et du roi. Les autres sont le courage et la 
loyauté. Saladin les possède toutes. La foi en moins, il représente l'idéal chevaleresque et 
royal, selon les canons de la féodalité occidentale. 



SALADIN 


42S 


II 

Comment, après avoir été reconnu comme seigneur par tous ceux qui 
dépendaient de l 'émir, il réunit une grande armée et se rendit en Arménie où 
il s 'empara du Krak et du geste de courtoisie qu 'il eut pour une dame en 
couches. 

Une fois Saladin revêtu de ses habits royaux et couronné, on lui ouvrit 
les immenses trésors que les prédécesseurs de l’émir et lui-même avaient 
accumulés dans la grande cité de Babylone. Il s’en réjouit beaucoup, non 
dans la pensée cupide de les garder pour lui, mais pour les répartir entre 
ses sujets auxquels il les distribua intégralement, ce que lui reprochèrent 
ceux qui avaient été jusque-là ses maîtres. Il répondit à ceux qui blâmaient 
sa largesse que, tant que les siens auraient de quoi vivre, lui-même ne 
manquerait de rien. Dès le début de son règne, sa générosité lui valut 
l’amour des Babyloniens et il s’acquit ainsi la bienveillance de tant de 
gens que jamais, bien au contraire, il ne devait ensuite manquer d’hom- 
mes pour participer à ses entreprises. Tandis qu’il était demeuré au Caire, 
il conçut le projet de se rendre en Syrie pour y assiéger Jérusalem. Il 
convoqua ses hommes de plusieurs pays, si bien que le roi de Jérusalem 
fut averti de tout ce rassemblement. Il renforça donc les défenses du Krak 
qui gardait le premier passage sur la route de Babylone en Syrie et prévint 
Renaud d’Antioche qui commandait la place d’avoir à faire bonne garde. 
Égypte, Syrie, pays de Damas se mobilisèrent aux ordres de l’entrepre- 
nant Saladin et du roi de Jérusalem. Quand l’armée de Saladin fut prête, 
il quitta Babylone et marcha sur la frontière de Syrie. Si nombreuses 
étaient ses troupes que partout où il y eut affrontement, les chrétiens 
prirent la fuite et se réfugièrent dans les bois et les déserts. Il s’avança 
ainsi jusqu’au Krak, auquel, aussitôt son camp installé, il fit sans ménage- 
ment donner l’assaut. Mais ses occupants se défendirent avec tant d’ar- 
deur que les païens durent faire retraite : au courage des assiégés 
s’ajoutait la situation de la place qui semblait bien la rendre imprenable. 
Saladin ne renonça pas pour autant ; il fit dresser sa tente sur place et 
déclara qu’il persévérerait jusqu’à la reddition de la citadelle. 

Les chrétiens ne furent pas peu effrayés quand ils se virent ainsi cernés, 
et ils eurent bien du mal à faire face à tout ce que le vaillant Turc 1 2 leur fit 
endurer de nuit comme de jour, car, après avoir établi un dispositif de 
siège tout autour de l’enceinte, il multiplia les assauts. Cela en vint au 


1. Il n’y avait pas de Krak dans cette région. On en connaît trois : le Krak des Moabites 
(à l’est de la mer Morte), occupé par Renaud de Châtillon (= Renaud d’Antioche) et attaque 
en vain par Saladin en 1 173 ; le Krak de Montréal (entre la mer Morte et la mer Rouge) pris 
par Saladin en 1 189 ; le Krak des Chevaliers (au nord-est de Tripoli), le plus proche de 
l’Arménie. 

2. Saladin était d’origine kurde. 



426 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


point que le commandant de la place, Renaud d’Antioche, voyant que la 
plupart de ses hommes avaient été tués, finit par envisager de trouver une 
issue dans la fuite. Il entreprit donc de quitter le château avec les siens, 
sans armes, emmenant avec lui sa femme, enceinte, qui était près de son 
terme. Les Sarrasins les aperçurent et prévinrent Saladin qui sortit sans 
tarder de sa tente pour leur donner la chasse ; il n’eut pas à aller loin pour 
tomber sur le groupe des chrétiens, arrêtés, qui attendaient, mais qu’atten- 
daient-ils ? Envoyé aux nouvelles, un messager revint dire que la dame 
avait eu si peur que cela avait déclenché le travail de l’enfantement et que 
sa vie était en grand danger. Ce qui émut fort le courtois Saladin ; aussi, 
en homme franc et de bonne foi, bien qu’ils fussent ses ennemis, il envoya 
aux chrétiens et à la dame, pour l’amour d’elle, une de ses plus riches 
tentes ainsi qu’abondance de nourriture, pain, viande et vin. Puis il prit 
possession du château, y installa une nombreuse garnison et au moment 
de partir il recommanda la noble dame aux siens ; il fit plus : il lui envoya 
un sauf-conduit pour qu’elle puisse passer sans être inquiétée partout où 
sa puissance avait force de loi. Le lendemain, il partit avec le gros de son 
armée dans l’intention d’assiéger Ascalon où se trouvait le roi Baudouin. 
Mais quand il vit que la ville était difficile à prendre, il prit la direction de 
la plaine de Rames où il donna l’assaut à la cité de Saint-Georges dont il 
s’empara de vive force, et il la rasa. Pendant qu’il y faisait halte, le roi 
Baudouin de Jérusalem — celui dont on a dit qu’il était lépreux — quitta 
secrètement Ascalon avec le gros de ses troupes pour la région de Damas 
où il ne s’attarda pas. Dès que la reine l’apprit, elle le fit savoir à son fils 
Saladin, qui, aussitôt prévenu, fit mouvement avec tous ses hommes pour 
protéger son pays et sa mère. Mais il eut beau se hâter, quand il arriva, le 
roi Baudouin était déjà reparti pour Jérusalem, chargé de butin, ce qui 
l’affligea fort. Cependant, il poursuivit sa marche jusqu’à Damas pour 
voir sa mère qui lui fit grande fête et le fit couronner roi du pays à grand 
honneur. 


III 

Comment le sultan Saladin soumit la Perse ; de l'armée qu’il leva pour 
aller en Syrie, delà bataille qu 'il livra aux chrétiens, du siège de Tabarie 1 et 
comment Huon Dodequin 2 envoya chercher des secours. 


En ce temps que Saladin croissait et florissait de jour en jour, et tandis 
qu’il se faisait couronner à Damas, il entendit tant vanter le royaume de 
Perse qu’il désira s’en assurer la possession et voulut le conquérir. Il 


1. Tibériade. 

2. Sur ce personnage, voir l’Introduction. 



SALADIN 


427 


envoya donc demander une trêve au roi de Jérusalem, laquelle lui fut 
accordée, et après avoir achevé ses préparatifs, quitta Damas et gagna la 
Perse. Cependant, le roi Baudouin en profita pour remettre en état de 
défense une place forte, située sur le Jourdain à l’endroit où Jacob avait 
lutté avec l’ange, place que Saladin avait auparavant saccagée et à moitié 
détruite. La nouvelle eut le don de lui déplaire fort, mais il n’en continua 
pas moins son chemin jusqu’en Perse, où il trouva un pays tout disposé à 
reconnaître son autorité. Avant même qu’il soit arrivé dans la capitale du 
royaume, le souverain lui fit envoyer des présents et vint lui faire homma- 
ge ; Saladin le reçut donc avec aménité et il ne fut plus question de 
guerre : il put retourner en Syrie. Il se dépêcha d’abord d’y donner l’as- 
saut au château que Baudouin avait relevé en son absence ; il fut le 
premier à monter aux créneaux et plus de cent chevaliers le suivirent qui 
tuèrent les chrétiens jusqu’au dernier ; en outre, ils abattirent toutes les 
tours et les murailles et les rasèrent si bien qu’il n’en resta pas pierre sur 
pierre. Saladin poursuivit son avance jusqu’à Tyr où il ne s’attarda pas 
— car la place était trop forte — mais alla assiéger Césarée qu’il prit 
d’assaut et fit passer sous son obédience. Une fois le peuple soumis à sa 
volonté, il apprit par des espions que le roi de Jérusalem était descendu 
avec une armée importante jusqu’à la plaine où se trouve la fontaine de 
Séphorie. Il se dépêcha de marcher contre lui ; les chrétiens surent sa 
venue alors qu’il était déjà tout près. Ils firent tout ce qui dépendait d’eux 
pour ne pas être surpris, mais voici que, tout à coup, tambours, cors et 
trompettes retentissent et que Saladin et toute son armée fondent brutale- 
ment sur eux. Quels cris, quels hurlements on entendit alors, Dieu le sait, 
car, dans les deux camps, chrétiens et païens risquèrent le tout pour le tout 
en une mêlée mortelle. Saladin y accomplit des exploits à peine croyables, 
car il était robuste et si courageux dans son ardeur audacieuse que per- 
sonne n’osait se mesurer avec lui. Partout où il se portait, les chrétiens 
n’osaient même pas le regarder en face et se cachaient de lui. Lui était 
partout à la fois et sa supériorité leur causa tant de tort qu’ils durent finir 
par s’avouer vaincus et déconfits. Comme la nuit tombait, il se replia avec 
ses hommes jusqu’aux montagnes, sans les poursuivre davantage : il se 
disait qu’il aurait tout le temps d’achever de les vaincre le lendemain. 
Mais le roi Baudouin et les chefs de son armée s’avisèrent d’un subter- 
fuge : la nuit venue, on alluma torches et lanternes et l’armée commença 
de mener grande fête à tel point que, tout cela ne semblant pas devoir 
cesser, Saladin en fût assez surpris pour envoyer un de ses courriers se 
rendre compte. 

Le païen partit aussitôt et ne devait pas avoir de mal à rapporter des 
nouvelles, car il tomba par hasard sur un chrétien à qui il demanda d’où 
venait toute cette illumination. Celui-ci, comprenant qu’il avait affaire à 
un espion, répondit astucieusement que cette grande clarté venait du ciel 
et qu’elle les illuminait à cause de la sainte Croix qu’ils avaient avec eux. 



428 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Le païen retourna donc rapporter cette explication à Saladin : « Par tous 
nos dieux, seigneur, j’ai accompli la mission dont vous m’aviez chargé : 
je suis tombé on ne peut mieux puisque j’ai rencontré un chrétien, peut- 
être un espion comme moi : il était seul. Il m’a appris que cette lumière 
vient du ciel, ce qui constitue à l’évidence un miracle et est un signe que 
vos adversaires n’ont pas lieu de désespérer. » Saladin hocha la tête sans 
répondre à ce discours mais ne fut pas découragé pour autant. À tout 
hasard, le lendemain matin, il fit lever le camp et marcha sur Tabarie où 
commandait un vaillant chrétien ; païen autrefois, il s’était fait baptiser. 
Il résista vaillamment à Saladin, et les païens qui, sitôt arrivés, s’étaient 
avancés au pied de la muraille dans l’intention de donner l’assaut, durent 
reculer devant la pluie de traits que leur décochèrent leurs adversaires. 
Saladin mit donc le siège devant la cité et fit plusieurs tentatives pour 
investir la place, contre lesquelles le roi Huon se défendit on ne peut 
mieux. Il envoya aussi demander un prompt secours à Nazareth au roi 
Baudouin à qui il était apparenté : aussitôt, Baudouin quitta Nazareth avec 
son armée et se rapprocha de celle des païens à marches forcées. Un soir, 
il établit son camp tout près d’eux et fit savoir son arrivée à Huon en 
l’invitant à prendre toutes dispositions pour passer à l’attaque le lende- 
main, car, pour sa part, tout ce qu’il voulait, c’était l’aider. 


IV 

Comment, après l 'arrivée de l 'armée de secours, s 'engagea une grande 
bataille où les chrétiens eurent le dessous ; comment le roi Baudouin fut fait 
prisonnier et mis à rançon et la ville de Tabarie prise. De la flotte que le 
sultan envoya. 


Quand ils apprirent l’arrivée de Baudouin, ce fut la liesse parmi les 
chrétiens de Tabarie et en particulier grande fut la joie de Huon, leur roi. 
Ils passèrent la nuit à fêter l’événement. Quand Saladin le sut, il n’en fut 
pas effrayé pour autant : « Loué soit Mahomet ! Je ne souhaite rien de 
mieux car, demain, j’attaquerai l’armée de Baudouin, avec le plaisir de 
nos saints dieux, et si les gens de la ville font une sortie, je ne doute pas 
que cela tourne mal pour eux. » Après quoi, il ordonna à tous ses capitai- 
nes, émirs et rois, de faire armer leurs hommes dès le point du jour. On 
fit toute la nuit bonne garde dans le camp jusqu’à l’aurore où chacun se 
leva et s’arma à grand bruit. Quand ils furent tous prêts, Saladin les 
disposa en belle ordonnance. Et vous devez savoir que si les païens 
s’étaient soigneusement préparés, les chrétiens en avaient fait autant. 
F inalement, les deux camps fùrent prêts et on fit sonner trompettes et clai- 
rons pour réveiller les cœurs ; les deux armées s’avancèrent l’une au- 



SALADIN 


42 l > 


devant de l’autre pour en venir aux mains. Saladin tout le premier abaissa 
sa lance, et, éperonnant son cheval, s’enfonça à vive allure au milieu des 
chrétiens, abattant tout devant lui, si bien qu’il ouvrit un passage dans 
lequel s’engouffrèrent les païens. Ce fut le début d’une très sanglante 
bataille. Dès les premiers coups échangés, chevaliers et hommes d’armes, 
tombés à terre, blessés et certains mortellement, décapités, ne purent être 
dénombrés, car, païens et chrétiens, tous ne pensaient qu’à s’entre-tuer. 

La tuerie dépassa toute mesure là où Saladin avait chargé, c’est-à-dire 
vers l’aile droite. Il y avait déjà mis en fuite tous les chrétiens quand Huon 
Dodequin et un autre qu’on appelait le Bâtard de Bouillon 1 sortirent de la 
ville et débouchèrent par hasard là où il se trouvait. Ils firent si bien force 
d’armes que, reprenant courage, les chrétiens se rallièrent et reprirent le 
combat. L’affrontement fit beaucoup de morts de part et d’autre, en si grand 
nombre même qu’il pourrait paraître surprenant eu égard au petit nombre 
des chrétiens comparé à la masse des païens, mais c’est que jamais combat- 
tants ne s’acquittèrent mieux de leur tâche que ne le firent ceux qui s’étaient 
ressaisis grâce à l’action de Huon et du Bâtard. Mais Saladin ne tarda guère 
à lancer sur eux plus de cinquante mille païens ; c’en était trop : épuisés, la 
plupart des chrétiens furent tués. Pendant que le massacre se poursuivait, 
de tels hurlements s’élevaient autour de Saladin que Huon et le Bâtard, 
voyant les chrétiens épouvantés se laisser massacrer sur place, voulurent 
passer au travers des troupes païennes pour aller vers l’aile gauche où se 
trouvait le roi Baudouin. Mais voici Saladin et les siens qui, anéantissant 
tous ceux qui se trouvaient sur leur passage, chargent les gens du roi avec 
tant de violence que les chrétiens furent tous incapables de résister et tour- 
nèrent le dos, s’enfuyant à qui mieux mieux en direction de Tyr où ceux qui 
parvinrent à s’échapper se réfugièrent. Le roi Baudouin fut fait prisonnier, 
ainsi que beaucoup d’autres chrétiens. Huon et le Bâtard, eux, s’échappè- 
rent et gagnèrent La Mecque où se trouvait la femme de Huon ; ils n’osèrent 
pas retourner à Tabarie, conscients qu’ils ne pourraient pas défendre la cité 
contre la puissance de Saladin, lequel, après cette grande victoire, envoya 
le roi de Jérusalem et ses autres prisonniers à Damas. Puis il marcha sur 
Tabarie et donna l’assaut avec tant d’ardeur que, malgré la défense des 
chrétiens, la ville fut prise par les païens qui y pénétrèrent en force. Saladin 
en disposa à sa volonté et, après y avoir installé une garnison suffisamment 
forte, il partit avec son armée et alla mettre le siège devant Jaffa, qu’il prit 
d’assaut. Puis il mena ses troupes devant Ascalon et fit donner l’assaut, 
mais, là, il subit des pertes considérables car la place était forte ; voyant 
que l’entreprise s’annonçait difficile, il envoya chercher le roi Baudouin à 
Damas et lui dit qu’il le libérerait s’il acceptait de lui livrer la ville. Le roi 


1 . Personnage de fiction, fils de Baudouin I" du Bourg et d’une princesse sarrasine (qui 
deviendra ensuite la femme de Huon Dodequin). Il est le héros-titre d'une chanson de geste 
du deuxième cycle de la croisade. 



430 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


répondit qu’il ferait son possible. Il s’avança au pied de la muraille, héla les 
habitants et leur expliqua fort bien comment leur reddition paierait sa 
rançon : mais qu’ ils se gardent de rendre la ville à des conditions qui pour- 
raient se retourner contre eux ! Eu égard à la prouesse du vaillant roi Bau- 
douin et prenant en compte le fait que, lui prisonnier, Jérusalem était privée 
de chef, ils disposèrent de leur ville pour lui et la remirent à Saladin à condi- 
tion qu’ils aient la vie sauve, eux, leurs femmes et leurs enfants et un sauf- 
conduit pour se rendre, avec tous leurs biens, dans le pays des chrétiens 
C’est ainsi que Saladin devint seigneur d’Ascalon, où il séjourna pendant 
un temps que j’ignore. Villes et châteaux se rendirent à lui en masse ; de 
toute la Syrie, seules firent exception Tyr et Jérusalem, objet de tous ses 
désirs. Avant de laisser partir Baudouin, Saladin lui demanda pourquoi il 
lui faisait la guerre. 

« N’avez-vous pas égard, cher seigneur, à toute la puissance de Baby- 
lone et de l’Égypte, de la Perse, de Damas et de presque toute la Syrie 1 2 
que je tiens en mon obédience ? Vous avez tort de me faire la guerre, 
je vous assure ; cependant, je vous offre 30 000 besants d’or pour vous 
permettre de fortifier des places dans un rayon de cinq milles autour de 
Jérusalem et je vous enverrai grande abondance de vivres — je serai 
généreux ! — à condition que vous me donniez une trêve jusqu’à la pro- 
chaine Pentecôte. Si, à cette date, vous avez pu réunir au moins la moitié 
des effectifs qui constituent aujourd’hui mon armée, vous choisirez, à 
votre préférence, soit de m’interdire, soit de me livrer la ville, étant 
entendu que je vous donnerai un sauf-conduit pour que vous puissiez vous 
rendre dans le pays des chrétiens, là où vous déciderez de résider. 

— Je ne peux consentir à ce traité, seigneur sultan, répondit Baudouin, 
et bien que la renommée de votre pouvoir soit grande, que la volonté de 
notre Dieu Jésus-Christ soit accomplie en Sa puissance ! Sachez que nous 
n’avons pas assez besoin de votre argent pour consentir à rendre la ville 
à un incrédule et à un persécuteur des serviteurs de Dieu. 

— En ce cas, je vous jure que, par tout l’amour que je dois aux dieux 
Mahomet, Apollon et Jupiter, aucun jour de ma vie je n’accorderai merci 
à Jérusalem ! J’y mourrai plutôt à la tâche. Et, je vous préviens, dès que 
vous y serez de retour, je n’aurai de cesse avant d’avoir assiégé la ville, 
de l’avoir prise ou fait d’elle ce qui me plaira. » 

Baudouin ne manqua pas d’être assez impressionné par ces serments, 
bien qu’il fît celui qui n’avait pas sujet de craindre. Finalement, il s’en 
retourna à Jérusalem, avec le congé de Saladin, très préoccupé par ce qu’il 
venait d’entendre et, pour parer à toute éventualité, il fit venir quantité de 


1 . La partie du pays, vers le nord, dont les chrétiens pouvaient se considérer comme les 
maîtres. 

2. Cet espace correspond aux territoires actuels de la Syrie, du Liban, d’Israël et de la Jor- 
danie. 



SALADIN 


431 


vivres, distribua des armes au peuple et se tint le plus attentivement qu'il 
put sur ses gardes. Cependant que Baudouin pourvoyait à ce dont il avait 
besoin, Saladin envoya ses ordres en toute hâte en Afrique, à Babylone en 
Egypte, à Damas, en Perse, en Inde et en Farinde ', en Mauritanie, à Sara- 
gosse en Aragon et jusqu à l’Arbre-Sec 1 2 : il y signifiait à leurs princes 
d’avoir à se rendre auprès de lui à une date fixée, avec toutes les forces 
dont ils pourraient disposer. Et l’histoire rapporte qu’ils furent bien quatre 
cent mille païens à se rassembler à Ascalon, au nombre desquels se trou- 
vait Corsuble, le grand-oncle de Saladin. Le sultan fit armer un navire 
— jamais auparavant on n’avait entendu parler de pareille merveille — 
qui pouvait porter dix mille combattants avec chevaux, armes, tentes et 
pavillons, ainsi que trois mois de vivres. Au milieu, était planté un 
immense étendard sur lequel étaient représentés les quatre dieux sarrasins, 
une épée au poing comme pour en menacer les chrétiens. Et aux quatre 
coins, il y avait quatre tours de bois, hautes de deux cents pieds, construites 
avec art, munies de pièces d’artillerie et de tout ce qui était nécessaire pour 
défendre la nef. Bref, quand il eut achevé ses préparatifs, il quitta Ascalon 
avec sa grande armée, et vint installer son camp devant Jérusalem. Il 
chargea des charpentiers d’y élever des maisons, comme s’il devait y 
rester toute sa vie. Et, peu de temps après son arrivée, un lundi, il fit donner 
l’assaut ; mais les habitants firent une sortie en ordre de bataille, et ils 
étaient si nombreux et offrirent une si belle résistance que les païens en 
furent très étonnés, car ils se battirent jusqu’au soir et sans subir trop de 
pertes. Huit jours d’affilée, Saladin revint à l’assaut. Cependant, la place 
était si forte que, où que portât l’attaque, il n’obtint pas de succès : il y eut 
certes des morts parmi les habitants, mais lui-même perdit beaucoup des 
siens. Alors qu’il avait commencé par établir son camp devant la porte de 
la Maladrerie, il le déplaça et occupa l’autre côté, depuis la porte Saint- 
Étienne jusqu’à celle de Josaphat, si bien que personne ne pouvait guère 
sortir de l’enceinte ni y entrer sans qu’il le sache, ce qui causa beaucoup 
de souci à Baudouin. 


V 

Comment Baudouin fit dire au Bâtard de Bouillon et à Huon Dodequin de 
venir le secourir. 


Quand Baudouin de Sebourg se vit ainsi encerclé par ses ennemis, et 
qu’il se fut rendu compte de leur intention — qui était de demeurer sur 


1. Royaume de fiction. 

2. L’Arbre-Sec marque la limite du royaume du légendaire Prêtre Jean ; c’est une façon 
de désigner un Orient très lointain et de souligner la puissance de Saladin. 



432 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


place jusqu’à la prise de la ville — , il eut l’idée d’envoyer dire au Bâtard 
de Bouillon et à Huon Dodequin de Tabarie, qui étaient pour lors à La 
Mecque, le besoin qu’il avait d’eux. Il expliqua soigneusement au messa- 
ger ce qu’il devait dire et le fit partir aussitôt prêt. L’homme, qui s’enten- 
dait à ce genre de mission, parvint en effet à La Mecque où le Bâtard et 
Huon étaient en compagnie des rois Esclarmond et Hector de Saleme, 
tous deux frères de Huon et de Sinamonde, la mère du Bâtard. Le messa- 
ger s’agenouilla devant les princes et les salua selon l’usage chrétien. Puis 
il présenta la lettre de Baudouin fermée de son sceau et parla du siège qui 
avait été mis devant Jérusalem et des forces que les Sarrasins y avaient 
rassemblées. Ces nouvelles n’impressionnèrent guère le Bâtard, persuadé 
qu’il lui suffirait de vingt mille combattants et pas plus pour venir à bout 
des païens, pour peu qu’ils lui ressemblent : il faut dire que sa valeur était 
sans égale. Mais elles plongèrent Huon Dodequin dans l’accablement : il 
se mit à soupirer de façon pitoyable comme s’il avait vu ses deux enfants 
à l’agonie. Cela ne passa pas inaperçu aux yeux du Bâtard : 

« Qu’avez-vous, cher seigneur Huon ? Par tous les saints, vous avez 
l’air inquiet ; on dirait que d’avoir entendu parler du nombre des Sarrasins 
vous fait perdre cœur ! 

— Non, assurément, je ne suis ni troublé ni découragé ; mais je me 
souviens de tous ces nobles chevaliers que nous avons tués autrefois ', qui 
nous seraient bien utiles aujourd’hui, et je me dis que nous avons commis 
là une grande faute dont Dieu, le juste juge, veut peut-être nous punir 
maintenant. Il me semble qu’il n’y a qu’à convoquer tous nos hommes et 
à chevaucher tout droit contre l’ennemi en essayant de le prendre au 
dépourvu et de le faire se débander. » 

Marbrun, Esclarmond et Hector mandèrent donc leurs hommes ainsi 
que le Bâtard de Bouillon et Huon Dodequin, et ils se trouvèrent au 
nombre de trente mille. Ils décidèrent alors de partir, et prirent congé en 
ne laissant sur place comme prince que le seul Hector. Enfin, ils se mirent 
en route en belle ordonnance pour ne pas risquer d’être surpris en désor- 
dre par leurs adversaires. Ils arrivèrent à Jérusalem un jour où Baudouin 
était monté en haut de la tour de David — ce qu’il faisait souvent — pour 
voir quand ses cousins viendraient. Leur vue le réjouit fort ; il descendit 
donc réconforter ses hommes, disant qu’il était tranquille maintenant que 
le Bâtard de Bouillon et Huon Dodequin étaient là. Et les chrétiens de la 
ville en furent un peu rassérénés. Mais les secours ne purent échapper au 
passage à la vue du sultan Saladin et des païens qui avaient placé des 
guetteurs dans le pays. 


1. C’est un converti qui parle. Huon Dodequin a pris alors le nom de Huon de Tabarie. 
Cette conversion est racontée dans une autre chanson de geste. 



SALADIN 


4 . 1.1 


VI 

Comment il y eut une grande bataille pour Jérusalem où moururent Bau- 
douin et le Bâtard de Bouillon. 


Les armées du Bâtard s’installèrent en dissimulant au mieux leur pré- 
sence. Puis le Bâtard appela le messager qui était venu de Jérusalem le 
chercher et lui ordonna d’aller trouver Baudouin dans la ville et de le pré- 
venir de son arrivée afin qu’il puisse faire une sortie pour l’aider, le 
moment venu. Le messager partit en disant qu’il s’acquitterait de sa 
mission à l’honneur des chrétiens. Une fois dans la cité, il se rendit auprès 
de Baudouin qui lui fit bon accueil et s’enquit des nouvelles qu’il appor- 
tait. « J’ai délivré votre message, seigneur, dit-il, et j’ai amené ceux que 
vous désiriez tant ; à leur tour, ils m’ont envoyé vous dire de ne pas 
manquer, lorsque vous verrez et entendrez, demain matin, la bataille s’en- 
gager, de faire faire une sortie à vos hommes de l’autre côté, afin que vos 
ennemis se voient attaqués de toutes parts, car l’intention du Bâtard de 
Bouillon est de les envoyer défier. » Ces nouvelles ne laissèrent pas de 
réjouir le Bâtard qui répondit au messager qu’il ne ferait pas faute de se 
conformer à ses recommandations. Et sur ce, le messager s’en retourna à 
la tente du Bâtard qui, de son côté, mis au courant des intentions du roi 
Baudouin, appela un de ses écuyers et envoya par son intermédiaire au 
sultan un défi de bataille pour le lendemain matin. Le messager partit aus- 
sitôt et alla trouver le sultan qui était en la compagnie des plus hauts et 
nobles princes sarrasins qui soient au monde — il n’y avait pas un rustre 
parmi eux ! — et il lui signifia la bataille pour le lendemain matin de la 
part du Bâtard de Bouillon. 

Quelle ne fut pas la colère des païens et des princes sarrasins quand 
ils entendirent ce message de défi où ils ne virent qu’outrecuidance. Ils 
apprirent aussi à qui ils allaient avoir affaire et à combien d’adversaires. 
Le sultan, surtout, s’irrita dans son orgueil à l’idée que, tout bien compté, 
il n’y aurait pas plus de quarante mille combattants à affronter. Cette réac- 
tion suscita l’hilarité de Corsuble quand il s’en aperçut : « Pourquoi vous 
soucier de pareilles balivernes, seigneur ? Ignorez-vous que les chrétiens 
sont trop orgueilleux pour faire cas de notre puissance ? Considérez donc 
qu’il pourrait bien leur arriver — et demain, par exemple — de perdre le 
Bâtard et Huon. Alors, le reste sera vite expédié. Enfin, nous sommes à 
vingt contre un. Et par la foi que je dois à tous nos dieux, à mon avis, 
quelque bonne figure qu’ils nous fassent, il ne se peut pas qu’ils ne soient 
bien plus inquiets que vous le pensez. Pour moi, je pense valoir n’importe 
qui. » Les nobles princes sarrasins se réjouirent fort d’entendre Corsuble 
parler ainsi à Saladin. Pendant la nuit, les deux armées placèrent des guet- 



434 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


teurs pour se protéger et, le lendemain, sûres d’avoir à se battre, se prépa- 
rèrent de leur mieux. Les chrétiens se répartirent en cinq corps de troupes 
de dix mille combattants chacun. Et les païens ordonnèrent les leurs en 
nombre tel que les chrétiens paraissaient peu de chose en regard. Lorsque 
la bataille s’engagea, il y eut force cris et combats acharnés. Malgré le 
petit nombre des Français et nobles chrétiens, ils demeurèrent rangés en 
bon ordre comme s’ils avaient été aussi nombreux que leurs adversaires. 
Ils placèrent les archers et arbalétriers en avant-garde pour qu’ils soient 
les premiers à porter et recevoir les coups. Au centre se trouvait le Bâtard 
de Bouillon, portant très haut l’étendard de La Mecque ', puis ses oncles, 
portant chacun le leur. Dodequin portait celui de Tabarie contre les Sarra- 
sins qui s’avançaient en masse à leur rencontre. Et de l’autre côté, le grand 
roi Corsuble, à la tête de cent mille combattants, n’attendait que le 
moment où ceux de la ville tenteraient une sortie : ils étaient en trop petit 
nombre en comparaison et, à la vérité, le roi Baudouin, qui ne pouvait se 
faire accompagner de plus de dix mille hommes, était à tous égards mal 
loti. Finalement, quand tous les corps de troupes en furent venus à la 
mêlée, Baudouin de Sebourg sortit de la ville pour n’y plus rentrer, ce qui 
fut grand dommage. Dès qu’il eut franchi l’enceinte, Corsuble, l’oncle du 
sultan, se porta à sa rencontre avec dix mille Sarrasins hurlant et faisant 
un tel vacarme qu’on les aurait entendus à une lieue. Baudouin s’enfonça 
cependant parmi eux et, de sa lourde hache, il les tailla en pièces si bien 
que tous fuyaient devant lui comme les agneaux en troupeau devant le 
loup. Et il poussait souvent son cri « Jérusalem ! » pour guider ses 
hommes et opérer sa jonction avec le Bâtard et Huon Dodequin qu’il dési- 
rait voir plus que tout. 

Baudouin et les siens se donnèrent tant de peine qu’ils se frayèrent un 
chemin à travers tous les corps de troupes adverses et que, malgré les 
hommes de Corsuble, ils firent leur jonction avec ceux qui étaient venus à 
leur secours, ce qui leur procura à tous une grande satisfaction. La bataille 
redoubla alors d’achamement. Corsuble, qui regrettait fort de n’avoir pu, 
avec ses hommes, empêcher Baudouin de rejoindre les autres, s’enfonça 
au cœur de la mêlée, jurant par ses dieux que cela allait se retourner contre 
lui. Cependant qu’il le poursuivait, attendant une occasion favorable, il 
tomba sur Huon Dodequin qui le frappa de plein fouet et d’un tel élan 
qu’il l’abattit sur place, lui et son cheval. Huon l’aurait achevé sans l’in- 
tervention de Saladin et de plusieurs nobles et puissants Sarrasins qui, 
malgré les chrétiens, le relevèrent et le remirent en selle, incident qui 
mécontenta d’autant plus le grand Corsuble qu’il était le plus redouté de 
tous les Sarrasins. « Babylone ! », s’écria le sultan quand il le vit à cheval. 
Et la presse était si grande autour de Huon Dodequin qu’il dut crier « Ta- 


1. Trait romanesque s’il en est : dans Saladin, La Mecque est tenue par Sinamonde pour 
son mari Huon. 



SALADIN 


435 

barie ! » assez haut pour que le Bâtard de Bouillon se portât à son secours 
et éclaircît les rangs de tous ceux qui l’entouraient, si bien que Baudouin, 
qui était derrière lui, saisissant l’occasion, abaissa sa lance et chargea par 
le travers : il vint au triple galop frapper un roi païen en y mettant toutes 
ses forces, et, lui passant sa lance à travers le corps, il l’abattit mort sous 
les yeux de Corsuble et de Saladin qui ne purent rien faire. 

Ah ! sainte Marie, quelle douleur Saladin éprouva en son cœur à voir 
mourir ainsi le roi païen ! Que de regrets ils en éprouvèrent, lui et tout 
pareillement Corsuble ! Saladin se ressaisit aussitôt et s’enfonça dans la 
mêlée, jurant par ses dieux de tuer Baudouin ou d’y laisser la vie. Irrité 
comme un lion peut l’être, féroce comme un serpent, ardent comme un 
sanglier, il fit tout ce qu’il put pour le retrouver, suivi de ses gens qui 
l’accompagnaient de leur mieux pour servir celui qui était leur nouveau 
et souverain seigneur. De son côté, son oncle Corsuble en fit autant, rendu 
comme enragé par la mort du roi païen tué par Baudouin, dont il voulait 
prendre vengeance. 

Si les Sarrasins se comportaient bien, vous devez savoir que les chré- 
tiens ne dormaient pas non plus : tous faisaient de leur mieux. La bataille 
offrait plus de dangers et d’occasions de trouver la mort qu’on ne saurait 
le dire, car Saladin, qui ne cherchait rien d’autre que l’anéantissement des 
chrétiens, parcourait les rangs dans tous les sens pour parvenir à ses fins. 
Et la Fortune combattait si bien à ses côtés que tous le fuyaient comme 
les perdrix fuient l’épervier, tant son audace était sans commune mesure. 

Saladin était aussi courageux que confiant en ses armes : il ne craignait 
personne et allait, chevauchant à travers le champ de bataille, cherchant 
sans arrêt le roi Baudouin qui, lui-même, ne cherchait qu’à tailler en 
pièces et à tuer le plus de Sarrasins possible. Cependant que le sultan était 
en quête d’adversaires de sang royal, il aperçut le roi Esclarmond, oncle 
du Bâtard de Bouillon, qui faisait trembler les rangs de combattants 
devant lui : les Sarrasins avaient trop peur de lui pour oser l’approcher. 
Saladin abaissa sa lance et lui courut sus avec une telle force qu’il l’abattit 
mort au milieu de ses hommes. À cette vue, son frère Marbrun ne se 
contint plus de douleur et maudit Saladin et celui qui avait été son maître 
à la joute. Mais Saladin poursuivit son chemin, disant que sa seule joie 
serait de retrouver le roi Baudouin. Le Bâtard survint à son tour car, dès 
qu’il avait su la mort de son oncle, le bon roi Esclarmond, il s’était lancé 
après Saladin, jurant par Dieu d’en avoir vengeance s’il meitait la main 
sur lui. C’est ainsi que les deux princes se cherchaient par le champ. Mais 
la presse était si grande que c’était merveille ; ce pourquoi, d’ailleurs, ils 
ne restaient pas oisifs, mais allaient œuvrant sans cesse sur leur chemin. 
11 se passa tant de choses ce jour-là qu’aucune chronique ne peut les rap- 
porter véritablement toutes. 

La bataille dura longtemps, jusqu’à la tombée du jour, après vêpres. 
L’ardeur des combattants n’était pas diminuée pour autant, et en partieu- 



436 


LITTERATURE ET CROISADE 


lier celle de Baudouin qui en avait bien besoin. Il s’était avancé si loin 
dans les rangs ennemis qu’il y avait perdu bon nombre des siens et à peine 
pouvait-on se frayer un passage jusqu’à lui au travers des cadavres 
d’hommes et de chevaux qui l’entouraient. Cependant, il avait affaire à 
un roi Sarrasin qui l’affronta si longuement que cela donna à Saladin le 
temps d’arriver, ce qui mit ce dernier au comble de la joie. Brandissant 
l’épée, il piqua des deux en direction de Baudouin qui n’y prit pas garde, 
occupé qu’il était lui-même à manier l’épée pour en frapper les Sarrasins 
qui l’entouraient. Le coup fut si brutal qu'il arracha l’épaule et le bras de 
Baudouin et que le heurt des deux chevaux et de leurs cavaliers le jeta à 
terre avec sa monture. C’est ainsi que mourut Baudouin, tandis que 
Saladin s’écriait : « Voilà comment je me venge sur qui tue nos hom- 
mes ! » Aussitôt, il fut assailli de tous côtés tandis que, pour plaire au 
sultan, ceux qui le pouvaient descendirent de cheval et, après avoir achevé 
le blessé, mirent son cadavre en pièces. Les chrétiens qui l’avaient suivi 
jusque-là dans la bataille se détournèrent de lui — au moins ceux qui le 
purent — et continuèrent de se battre en se ralliant à un autre étendard, 
car celui de Jérusalem avait été abattu. 

Le Bâtard de Bouillon chevauchait par le champ de bataille, ne désirant 
rien tant que de rencontrer Saladin parce qu’il lui avait tué son oncle 
Esclarmond. 11 croisa sur son chemin les chrétiens qui avaient été faits 
prisonniers au moment de la mort du roi Baudouin. Ils se plaignirent à 
lui, lui racontant que leur enseigne avait été abattue et que le corps du roi 
avait été mis en pièces sur l'ordre de Saladin par ces maudits Sarrasins ; 
cet acte de cruauté bouleversa le Bâtard au point de lui arracher des 
larmes, qui pourtant ne servaient à rien. Il s’enfonça au cœur des rangs 
païens, abattant et tuant tous ceux qu’il trouvait sur son passage. Quant à 
Saladin, qui ne restait jamais longtemps sur place mais allait d’un endroit 
à l’autre, cherchant l'exploit là où la presse était la plus épaisse, il aperçut 
Hector, le frère du roi Esclarmond, qui faisait tant d’armes qu’on n’osait 
pas attendre ses coups et dont l'histoire témoigne qu’il était en effet 
homme de très grande vaillance. La mort de son frère l’avait mis dans un 
tel état de fureur qu’on l’aurait cru enragé et qu’il s’exposait dangereuse- 
ment dans le combat. Il poursuivit un roi païen nommé Gorhaut, un parent 
de Corsuble et un cousin au premier degré de Saladin, et alla le tuer au 
milieu de ses hommes, sous les yeux de Saladin en direction de qui 
Gorhaut avait fait retraite, pensant être ainsi protégé, dans sa crainte 
d’Hector qu’il avait déjà longuement affronté. Cette mort affligea tant 
Saladin qu’il jura sur ses dieux et sa foi de la faire payer à Hector. Ce 
qu’il fit car, le suivant du regard, il demanda qu’on lui donne une lance 
et, dès qu’il l’eut, il se jeta à sa poursuite et l’en frappa avec une telle 
violence qu’il l’abattit mort sur place. Ce fut une grande douleur pour 
le Bâtard de Bouillon et une joie non moins grande pour les païens qui, 
réconfortés par ce succès, chantèrent les louanges de Saladin, disant 



SALADIN 


437 


qu’assurément il était le meilleur d’entre eux et qu’il fleurirait en prouesse 
et honneur. 

La bataille dura longtemps et elle se serait encore prolongée si la nuit 
n’était venue suspendre les hostilités. Tous campèrent à l’écart des morts 
et des blessés qui, incapables de se relever, osaient à peine faire entendre 
une plainte par crainte d’être achevés, mais sans pour autant oublier la 
douleur et le regret de leurs amis tombés au combat : tous y avaient perdu 
des leurs et avaient sujet de pleurer et de se lamenter. Parmi eux, le Bâtard 
de Bouillon, retiré dans sa tente où il s’appuyait contre le dossier de la 
chaise sur laquelle il était assis, la main au menton 1 : la mort du bon roi 
Baudouin et de ses oncles lui arrachait des soupirs sans fin ; il fallut que 
Huon Dodequin le reprît : 

« Vous dépassez toute mesure. Bâtard, cher seigneur, en vous affli- 
geant ainsi. Ne savez-vous pas que nous sommes tous mortels et que l’on 
ne saurait mieux acquérir la joie des cieux qu’on vengeant la mort de 
Notre Seigneur Jésus-Christ, que les Juifs ont fait exécuter, et en faisant 
la guerre à ces païens qui veulent nous dépouiller du légitime héritage des 
chrétiens ? Chacun de nous doit prendre la mort en gré, car les âmes de 
ceux qui meurent ici obtiennent le paradis en douaire. Nous ne devons 
donc pas les pleurer mais penser à nous en sortir ou à la façon dont nous 
pourrons causer du tort aux Sarrasins, et, ainsi, venger sur eux la mort de 
nos amis. 

— Je vous entends, seigneur Huon, et à Dieu ne plaise que je m’enfuie 
demain du champ de bataille tant qu’il y demeurera un Sarrasin. Je mettrai 
toutes mes forces à leur nuire et à venger mes oncles et mon cousin Bau- 
douin qui était, selon moi, le plus vaillant homme au monde. » 

Si le Bâtard de Bouillon se lamentait, Saladin en faisait autant de son 
côté et Corsuble avait fort à faire pour le calmer, car la journée lui avait 
fait perdre son cousin Gorhaut et plusieurs autres parents dont on n’a pas 
parlé jusqu’ici. Mais ce qui le rasséréna ainsi que les siens, c’était le 
nombre des chrétiens tués et la certitude que, le lendemain, pas un d’entre 
eux n’en réchapperait. De crainte qu’ils ne s’enfuient, et en particulier 
qu’ils ne se réfugient à l’intérieur de la ville — ce qu’ils auraient bien dû 
faire — , il les fit surveiller. Puis tous allèrent se reposer jusqu’au lende- 
main. Le premier à se réveiller fut Saladin qui fit sonner si haut ses cors 
et ses trompettes que le son en parvint clairement au Bâtard de Bouillon. 
« Aux armes, chers seigneurs, fait-il, nos ennemis sont déjà prêts et je 
crois que leur seul désir est de nous exterminer. » Aussitôt, les nobles 
chrétiens s’armèrent et s’avancèrent sur le champ de bataille. Saladin fut 
surpris de ce qu’ils ne se soient pas enfuis alors pourtant que, même en 
comptant les blessés, ils n’étaient pas plus de dix mille. Ils se rangèrent 
cependant en bon ordre et coururent sus aux païens, semblables au loup 


1 . Au Moyen Âge, cette attitude sert à exprimer la douleur. 



438 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


affamé qui s’abat sur un troupeau de brebis. La chronique rapporte que le 
Bâtard en tua tant que tous fuyaient ses coups, ce qui affligea fort Saladin 
et le renforça dans son désir de se venger de lui. 

Si le valeureux Bâtard se comportait au mieux, vous devez savoir que, 
de son côté, Huon Dodequin ne s’épargnait pas ; il s’enfonça au milieu 
des païens dont il fit un massacre indescriptible, tandis que Marbrun le 
grand, le frère d’Esclarmond et d’Hector, faisait aussi tout ce qu’il 
pouvait pour venger leur mort : il s’engagea si avant dans la mêlée que 
Corsuble l’aperçut. Aussitôt, il lança son cheval au galop dans sa direc- 
tion et Marbrun, qui ne songeait pas à l’éviter, en fit autant. Ils se battirent 
longtemps jusqu’à ce que Marbrun réussisse à désarçonner son adver- 
saire, mais sans le blesser ; cependant, celui-ci aurait eu fort à faire sans 
l’intervention du roi de l’Inde, nommé Lucien ', qui voulut le venger ; ce 
qui n’empêcha pas Marbrun de l’abattre d’un coup d’épée au milieu de 
ses hommes. « La Mecque ! », cria-t-il ; puis il tua tant de païens que tous 
se prirent à le fuir. La chronique rapporte que Corsuble s’était alors remis 
en selle et qu’il ne pensait plus qu’à se venger du roi Marbrun. Prenant 
en main une lance, il lança son cheval contre lui et lui asséna un coup qui 
le porta à terre sous les yeux des chrétiens qui se trouvaient là. Mais cela 
ne lui suffit pas : il fit descendre ses hommes de cheval et leur ordonna 
de lui arracher les intestins du corps, ce qu’ils firent. La nouvelle en 
plongea le Bâtard dans la plus profonde douleur. À force de chercher au 
milieu de la bataille, il retrouva son oncle, qui n’avait plus que le cœur et 
quelques lambeaux de viscères dans le corps, pitoyable spectacle en 
vérité ! Le noble Bâtard lui demanda comment il se sentait. « Bien, avec 
l’aide de Dieu, mon cher neveu, lui répondit-il très doucement. Qu’Il ait 
soin de mon âme, car il n’y a plus grand-chose à faire pour le corps. 
Maudits soient les païens qui ont réduit la chrétienté à pareil état ! » À 
ces mots, le Bâtard fondit en larmes, puis, mettant pied à terre, il embrassa 
Marbrun et l’installa de son mieux sur son cheval. Il se dirigea alors tout 
seul vers le Calvaire, dans l’intention d’y déposer, assez à l’écart pour 
qu’il soit tranquille, le corps de Marbrun qui l’avait bien mérité, ce bon 
et vaillant chrétien ! Mais des Sarrasins ne tardèrent pas à l’apercevoir et 
crurent qu’il s’enfuyait. Ils lui coururent sus à plus de vingt mille, si bien 
qu’il ne tarda pas à être complètement encerclé : il était impossible pour 
lui de s’échapper ! 

Sainte Marie ! Quelles pertes les chrétiens subirent là ! En un moment, 
ils furent si bien décimés qu’ils ne purent plus, dès lors, se rassembler à 
plus de quatre-vingts. Quand Huon vit que leur nombre allait ainsi dimi- 
nuant et que le Bâtard était assailli de tous côtés, il prit trente hommes 
avec lui, tant écuyers que chevaliers, et, malgré les Sarrasins, ils réussi- 
rent à se porter au secours du Bâtard qui dit à Huon d’un air accablé que 


1 . Il y a un sultanat à Delhi depuis la fin du xn e siècle, mais aucun Lucien n’y a régné. 



SALADIN 


4.W 

les choses allaient fort mal pour eux. « Vous avez raison, lui répondit 
Huon, nous sommes morts ou tout comme, puisque nous avons perdu nos 
hommes et que les Sarrasins sont à nos trousses. Il ne nous reste plus qu’à 
chercher le salut dans la fuite, c’est ce que nous avons de mieux à faire, 
car si nous pouvons nous réfugier dans la ville, Dieu pourra encore nous 
venir en aide. » Sans plus parler, ils tentèrent de s’enfuir, mais, frappés 
de tous côtés, ils furent acculés au Calvaire, au lieu dit Golgotha, selon le 
nom que lui donne la chronique, où ils n’eurent plus que le choix entre 
une mort honteuse et une défense jusqu’à la mort. 


VII 

Comment le comte de Ponthieu, nommé Jean, étant parti de France pour 
aller au Saint-Sépulcre, y fut fait prisonnier par les Sarrasins. 


En ce temps dont parle la chronique, un prince nommé Jean, légitime 
héritier des seigneurs et comtes de Ponthieu, était parti de France, emme- 
nant avec lui cinq cents soldats, chevaliers et nobles hommes, qui avaient 
décidé d’aller en pèlerinage, pour l’honneur et l’amour de Dieu, aux lieux 
où Notre-Seigneur avait vécu et était mort. Pour être bref, disons que ce 
comte Jean de Ponthieu, le fils de Guillaume d’Aumarie, avait tant fait 
déjà qu’il avait traversé la mer et était arrivé près de Jérusalem. Or, l’his- 
toire rapporte que, le jour où avait lieu la bataille que nous venons de 
raconter, et à l’heure même où il s’apprêtait à entrer dans la ville, il enten- 
dit s’élever un vacarme qui le surprit fort. Il s’enquit de ce que cela 
pouvait être — si l’on demande, la chronique répond que c’était sans 
doute dû aux fuyards — et on finit par lui dire que c’étaient des chrétiens 
aux prises avec des Sarrasins, et on lui raconta comment l’affrontement 
avait, ce jour-là, mal tourné pour les premiers. Il ne se laissa pas abattre 
pour autant, mais réconforta ses compagnons qui étaient tous en bonne 
santé et pleins de bonne volonté, en vaillant chevalier prêt à vivre ou à 
mourir selon ce que Fortune lui réservait. Ils s’enfoncèrent courageuse- 
ment au plus épais de leurs ennemis, mais de même que la mer reçoit et 
absorbe toutes les eaux sans déborder et sans en être augmentée, de même 
les vaillants pèlerins furent engloutis et si vite anéantis qu’ils furent tous 
abattus et tués comme en un instant. Cependant, il y a lieu de croire 
qu’eux aussi firent subir de lourdes pertes aux païens, et en particulier le 
comte de Ponthieu qui était homme de grand courage et de grande 
prouesse, car il se battit longtemps avant de parvenir au mont Calvaire 
vers lequel il se dirigeait, parce que c’est là que le vacarme était le plus 
grand, imité en cela par ses hommes, mais on ignore combien ils étaient 
encore à le suivre vaillamment. Ils y arrivèrent finalement grâce à lui qui 



440 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


tua, ce jour-là, assez de païens pour susciter la fureur de Saladin, ce pour- 
quoi ce dernier jura par tous ses dieux qu’il s’emparerait du chevalier 
vivant. Il ordonna donc qu’on l’assaille de tous côtés, mais sans attenter 
à sa vie, disant qu’il ferait de lui justice sans pareille. Le comte de Pon- 
thieu, qui était parent de Saladin, subit donc de multiples assauts et eut 
ses derniers hommes tués autour de lui, ce qui n’entama pas son ardeur : 
il continua de se battre, attendant l’heure où, par la grâce de Notre-Sei- 
gneur, il recevrait un coup mortel. Et les païens l’eussent tué dix fois, sans 
la défense de Saladin. La chronique rapporte que Corsuble était là et qu’il 
blâma fort son neveu de s’opposer à la mort du chrétien, et il le pria d’y 
consentir étant donné tous les dommages qu’il leur causait : il l’avait vu 
leur tuer quatre ou cinq rois ou émirs. À la fin, le noble prince fut désar- 
çonné et son cheval tué. Mais il eut vite fait de se relever et, l’épée au 
poing, de se mettre à crier « Saint-Sépulcre !» à si haute voix que le 
Bâtard de Bouillon l’entendit ; il ignorait qui il était et savait seulement 
que c’était un chrétien. 

« Vite ! fait aussitôt le noble Bâtard à Huon Dodequin qui se trouvait 
à ses côtés, fendons la presse, j’ai entendu des nôtres appeler à l’aide. 

— N’en croyez rien, seigneur, répondit Huon, ce sont sans doute des 
Sarrasins qui le font à dessein, pour nous éloigner d’ici et avoir plus faci- 
lement raison de nous. » Ils étaient adossés à un grand arbre, raconte la 
chronique, et ils se défendaient si bien de face et sur leurs flancs qu’on ne 
pouvait réussir à les capturer. Or, le sultan voulait les prendre vivants 
pour disposer d’eux à sa volonté. 


VIII 

Comment Saladin apprit que Jean de Ponthieu était de ses parents et 
comment il l 'épargna pour cette raison. 


Les païens assaillaient Huon et le Bâtard de Bouillon de tous côtés afin 
de s’emparer d’eux, si bien que les chrétiens pensaient ne plus pouvoir en 
réchapper, d’autant qu’ils y avaient perdu tous leurs hommes, et ils ne 
voyaient aucun moyen pour se tirer d’affaire. Et ce fut en effet le cas de 
Jean de Ponthieu qui, alors qu’il combattait à pied au milieu d’une foule de 
Sarrasins, fut maîtrisé, fait prisonnier et remis à Saladin qui rendit grâces à 
ses dieux de ce qu’ils l’avaient en partie exaucé. Lui jetant un regard 
haineux, il lui demanda s’il lui dirait la vérité. « Certainement, seigneur », 
répondit le comte qui ne se sentait pas très rassuré. Saladin lui demanda 
alors, en lui interdisant de mentir, d’où il était, et s’il était roi, duc ou comte, 
car il lui avait paru être de noble naissance à voir son comportement dans 
la bataille. Le comte pensait bien que la mort l’attendait et doutait seule- 



SALADIN 


441 


ment quelle elle serait ; mais songeant au martyre que les saints du paradis 
avaient enduré pour le nom de Dieu, il résolut de répondre franchement à 
toutes les questions qu’on lui poserait. « En vérité, seigneur, je suis un 
chrétien de France et je ne suis ni roi, ni grand seigneur. Je suis chevalier, 
de noble naissance et comte d’un pays qu’on appelle le Ponthieu. Je faisais 
un pèlerinage avec des gens de chez moi ; nous étions tous venus en bons 
chrétiens, avec le pieux désir de visiter les lieux où a vécu en son temps 
notre sauveur Jésus-Christ et où il est mort après sa Passion. De tout cela, 
nous n’avons fait qu’une chose, c’est de voir le Calvaire. Quant à mes 
compagnons, ils sont tous morts, et moi, me voilà votre prisonnier. » 

Dieu ! quelle ne fut pas la joie de Saladin quand il entendit Jean parler 
du Ponthieu, car il savait bien qu’il était issu d’une des filles du comte 
Jean d’Avesnes. Ce fut donc en le regardant avec plus d’aménité qu’il 
poursuivit son interrogatoire. 

« Sur la foi que tu dois au dieu pour l’amour de qui tu as traversé la 
mer, dis-moi si tu as une sœur. 

— Assurément non, mais des parents m’ont raconté que mon père en 
avait une qui vivait par ici ; je ne l’ai jamais vue, mais que Dieu la garde 
si elle est encore en vie ! » 

A ces mots, Saladin comprit que ce noble comte était de ses proches 
parents, ce qui le lui rendit très cher et fit qu’il continua de l’interroger, 
mais sans rien dire de leur parenté. Il lui promit la vie sauve s’il acceptait 
de renier son Dieu et sa foi, ce qu’il refusa de faire. Cette ferme volonté 
eut le don de réjouir Saladin : 

« Puisque vous ne voulez pas pour le moment renier votre religion, 
cher seigneur, vous resterez avec moi comme mon prisonnier, c’est-à-dire 
que vous me donnerez votre parole de ne pas quitter ma maison sans mon 
autorisation, moyennant quoi je vous accorde la vie sauve pour la 
noblesse et chevalerie que je vois en vous. Et vous me servirez de guide, 
car je veux aller en France, comme vous êtes venu ici. 

— Par Dieu, Sarrasin, répondit le comte, si vous voulez m’accorder la 
vie, je m’en remets à vous, mais vous seriez mal avisé de vous fier à moi, 
car je ne saurais, pour ma part, avoir d’amitié pour vous. » 

Mais le sultan ne fit qu’en rire, et il conçut tant d’amitié pour lui que, 
pour rien au monde, il n’eût voulu lui réserver quelque mauvais traitement. 


IX 

Comment le Bâtard de Bouillon fut tué. 


Quand Saladin eut donné toute sûreté au comte de Ponthieu, son parent, 
il l’emmena avec lui là où se trouvaient le Bâtard de Bouillon et Huon 



442 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Dodequin. Jean, qui était convaincu que tous les chrétiens avaient été 
tués, ne retint pas ses questions, et Saladin lui dit qu’il s’agissait des deux 
plus vaillants chrétiens qu’il y eût au monde : il les lui nomma et les lui 
montra franchement. Le noble comte ne les avait jamais rencontrés, mais 
avait beaucoup entendu parler de leur grande prouesse et de leur renom- 
mée. Aussi, quand il entendit Saladin dire qui ils étaient et qu’il les vit, 
ainsi attaqués, se défendre avec tant de vaillance, il les prit en pitié et pria 
Saladin de lui accorder un don, ce que celui-ci lui octroya à cause de la 
grande amitié qu’il avait déjà conçue pour lui. Jean lui demanda alors 
l’autorisation d’aller aider ces deux nobles chrétiens qui offraient une si 
belle résistance. « Que voulez-vous dire ? fit Saladin. Sur la foi que vous 
devez à votre dieu, préférez-vous mourir plutôt que d’avoir la vie sauve ? 
Aussi bien, puisque j’ai dit oui, je ne puis m’en dédire, mais prenez garde 
à vous. » Il lui donna donc congé, fit suspendre l’assaut jusqu’à ce qu’ils 
fussent tous les trois réunis et il interdit de les tuer, disant qu’il voulait les 
avoir vivants, ce qui irrita ses hommes au plus haut point. 

Le noble comte se mit en selle et alla droit à l’arbre où les deux princes 
s’étaient reposés pendant que Saladin l’avait fait armer et il les salua à la 
façon des chrétiens. Ils lui demandèrent qui il était, car ils n’auraient 
jamais pensé qu’il pût s’agir de lui ni qu’il leur eût montré tant de franche 
amitié. Il leur raconta tout au long son histoire et, après qu’ils l’eurent 
remercié, ils se remirent en position de combat, car l’impatience risquait 
de l’emporter chez les Sarrasins. L’assaut fut si brutal que jamais on ne 
vit trois hommes en soutenir de comparable, tant il est vrai qu’ils se 
défendirent en vaillants chevaliers. Et il y avait bien lieu de s’étonner à 
voir en quel péril de mort s’était mis le comte de Ponthieu pour aller aider 
les deux autres, lesquels faisaient tant merveille d’armes que nul n’osait 
les approcher. L’histoire rapporte qu’ils mirent tant d’adversaires en bière 
devant eux que le roi Corsuble ne se tint plus de colère, voyant les pertes 
de son camp : « Cher neveu, fit-il à Saladin, vous avez tort de n’en faire 
qu’à votre tête ; la prière de ce chrétien vous coûte cher : maudite soit 
l’heure où vous l’avez vu, car trop de vos hommes en sont morts. » Sur 
quoi, la colère saisit Saladin, et il jura par la foi qu’il était venu défendre 
que le Bâtard et Huon le paieraient cher ; et dès lors, il les abandonna à 
ses hommes, continuant seulement à interdire qu’on mît à mal le comte 
de Ponthieu. L’assaut reprit aussitôt, encore plus violent qu’auparavant 
du fait des Sarrasins, mais, de leur côté, les chrétiens leur opposèrent une 
résistance acharnée : ils ne tuèrent pas moins de quatorze rois, émirs et 
chefs de guerre, ce qui désola tant Corsuble et Saladin qu’ils recherchè- 
rent à toute force la mort des deux princes. Dès que le sultan leur eut 
permis de tuer le Bâtard et Huon Dodequin, ils s’avancèrent en force 
contre eux et se firent accompagner d’archers qui les blessèrent griève- 
ment ; mais il restait toujours Jean qui leur causait plus de tort qu’aucun 
autre. Enfin, il tomba et pour la seconde fois fut remis vivant à Saladin 



SALADIN 


44 t 

qui le confia à la garde de ses hommes. Le captif était au comble de la 
douleur de voir les deux princes ainsi mis à mal. Le Bâtard, en particulier 
rapporte la chronique, avait reçu plus de trente blessures et pourtant i! 
résistait toujours : il se battit avec Huon Dodequin jusqu’à la nuit 
tombée ; il fallut alors renoncer à les assaillir plus longtemps. 

Dieu, quelle journée ce fut, que de pertes subies dans les deux camps ! 
Et bien plus encore du côté des païens que des chrétiens ! Mais la veille 
ils s’étaient vu infliger une telle défaite que, malgré les deux mille 
hommes tués à Saladin ce jour — ce qui était considérable — , la victoire 
revenait aux païens. Le sultan fit surveiller les abords du champ de 
bataille pendant toute la nuit, afin que les deux hommes ne parviennent 
pas à s’échapper, au demeurant, ils en étaient bien incapables, surtout le 
Bâtard qui, comme nous l’avons déjà dit, était mortellement blessé. Dès 
qu’il ne fut plus échauffé par l’ardeur de la bataille, il commença de s’af- 
faiblir, car il continuait de se vider de son sang. Huon le soutenait de son 
mieux, mais ils n’osaient guère élever la voix, sachant que les païens les 
guettaient. Quand Huon lui demanda comment il se sentait, le Bâtard 
répondit qu’il n’en avait plus pour longtemps, car la mort, il le sentait 
bien, l’accablait. « C’est pourquoi je vous prie, cher seigneur Huon, de 
faire tout votre possible pour vous sauver ; ma dernière volonté est que 
vous preniez mes armes et mon épée Murgalie avec laquelle j’ai tué tant 
de Sarrasins et que vous les emportiez à La Mecque pour les donner à 
mon frère Gérard, votre fils. Saluez pour moi la reine Sinamonde et vos 
deux fils que je ne reverrai plus. Mais dites bien à Gérard, s’il reçoit 
l’ordre de chevalerie, de se souvenir de moi. » Au milieu de ces paroles 
et de ces soupirs, le noble chevalier, le champion de Dieu, allait s’affai- 
blissant au fur et à mesure qu’il perdait son sang. Finalement, se recom- 
mandant à Dieu les mains jointes, il expira en présence de Huon 
Dodequin et rendit son âme de martyr aux saints anges qui l’enlevèrent 
aux cieux devant Dieu, qui vit et règne dans l’éternité. 


X 

Comment Huon Dodequin fut fait prisonnier et remis à Saladin. 


Comme nous venons de le raconter, le Bâtard de Bouillon mourut sous 
les yeux de Huon Dodequin, qui resta longtemps à pleurer sur son corps. 
Afin de se conformer de son mieux à la volonté du mort, il lui ôta son 
armure et son épée, prit le bon destrier Blanchard et, l’ayant chargé 
comme il le pouvait de ses dépouilles, partit au point du jour, à l’heure où 
il pensait que ses ennemis s’étaient endormis. Il descendit au bas du Cal- 
vaire, se mit en selle, menant en main le cheval du Bâtard, et tenta l’aven- 



444 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


ture. Mais comme son Destin ne dormait pas,'à peine s’était-il éloigné 
d’une portée d’arc de la colline qu’il tomba sur un groupe de Sarrasins si 
nombreux qu’il fut renversé de son cheval et pris malgré qu’il en eût : il 
ne put donc empêcher qu’on le menât au sultan Saladin. Dans sa douleur, 
il n’attendait plus que la mort. Tous ses regrets étaient pour sa femme 
Sinamonde, la mère du Bâtard de Bouillon, et pour ses deux fils, Gérard 
et Seguin, celui qui devait être roi de Mélide Il se lamentait aussi sur la 
mort du Bâtard et du roi Baudouin qui étaient tombés dans la bataille. Sur 
ce, on l’amena à Saladin pour qu’il le fît mettre à mort. Le sultan ne se 
laissa guère émouvoir par l’accablement du prisonnier, mais lui demanda 
ce qu’était devenu le Bâtard. Huon lui répondit qu’il était mort. Saladin 
refusa d’abord de le croire et voulut que Huon lui décrivît l’endroit où se 
trouvait son corps, que l’on trouva en effet là où il l’avait dit. Saladin en 
rendit grâces à ses dieux en disant que dorénavant plus rien ne s’opposait 
à ce qu’il devienne le maître de Jérusalem et de toute la Syrie, puisque le 
Bâtard était mort et Huon prisonnier. Quand Corsuble entendit le sultan 
s’exprimer en ces termes, il craignit qu’il n’eût dans l’idée d’épargner 
Huon : «Tu sais ce que tu dois faire, seigneur, lui rappela-t-il. Tu as 
devant toi le chrétien qui t’a fait le plus de mal, d’abord parce qu’il a renié 
notre religion, et parce que, de son fait, nous avons perdu plus de vingt- 
six rois et émirs, et plus de trois cent mille païens. Tu ne dois donc pas 
hésiter à te venger de lui et, pour dire le vrai, tu dois le faire écorcher vif 
ou, au moins, l’écarteler, car il n’y a pas de supplice suffisant pour lui. » 
Huon se vit donc condamné à la plus cruelle des morts, mais Saladin le 
regardait sans haine : sa colère était tombée avec la mort du Bâtard de 
Bouillon : « Que cela vous plaise ou non, vous êtes en ma merci, cher 
seigneur Huon, lui dit-il après l’avoir appelé auprès de lui ; il dépend de 
moi de vous faire mettre à mort de la façon qui me plaira. Et c’est bien ce 
que j’ai l’intention de faire, sauf si vous accédez à la demande que voici : 
j’ai l’intention de traverser la mer pour me rendre en France ; et comme 
je ne connais bien ni les chemins, ni les gens que je souhaite rencontrer, 
vous aurez la vie sauve à condition de vous mettre à mon service, vous et 
Jean de Ponthieu, et de m’accompagner. Pour garantie, je vous demande 
votre parole, sous peine de mort, que vous me servirez, sans chercher à 
me quitter pour voir femme ni enfants, selon ce qu’un prisonnier de bonne 
foi doit faire. » Ces paroles donnèrent à réfléchir à Huon, qui se réjouit 
fort d’avoir la vie sauve et répondit qu’il était entièrement d’accord à 
condition qu’on ne lui demande pas de renier Jésus-Christ et que, quand 
Saladin serait de retour, il lui donnerait la penmission de rentrer dans son 
pays. Le sultan refusa de lui accorder cette seconde demande, mais 
accepta d’être accompagné par un infidèle 1 2 . Cela convenu, Huon Dode- 


1 . Melide ou Melède pourrait être Elle de Mljet, dans l’Adriatique. 

2. Littéralement : « même s’il ne croyait pas en la religion de Mahomet ». 



SALADIN 


44 .S 


quin demeura avec Saladin, lequel, d’autre part, sachant que le moral des 
habitants de Jérusalem avait été fort atteint, fit, après cette victoire, 
dresser pierrières et mangonneaux contre les murs. On bombarda sans 
cesse la ville de pierres et de pavés qui y causèrent beaucoup de domma- 
ges, abattant palais, murs et maisons, si bien que les plus hardis des chré- 
tiens craignaient de passer la tête aux créneaux. Des sapeurs descendirent 
dans les fossés et onze nuits durant minèrent les murs sur vingt toises : 
après quoi ils y mirent le feu et, dès qu’ils se furent retirés, la muraille 
minée s’effondra dans les fossés. Les commandants de la place, épouvan- 
tés, se réunirent pour aviser. Rassemblés autour du patriarche et de 
Bélyant d’Ibelin 1 , les uns disaient que, puisque le sort était contre eux, 
mieux valait faire une sortie en masse contre l’ennemi et mourir coura- 
geusement, plutôt que de se laisser affamer et périr dans la ville ; tandis 
que d’autres soutenaient qu’il n’y avait que de rendre la cité à Saladin à 
condition qu’il leur laisse la vie sauve, et ce fut cet avis qui l’emporta. On 
pria Bélyant de se rendre auprès du sultan pour savoir ce qu’il pensait de 
cette proposition. Bélyant accepta et se mit en route, mais au moment où 
il arrivait auprès de Saladin, les Sarrasins donnaient l’assaut à la ville et 
nombre d’entre eux avaient déjà grimpé en haut des murs quand il salua 
le sultan : 

«Qu’as-tu l’intention de faire du menu peuple des habitants qui te 
crient merci, seigneur sultan ? Arrête l’assaut et qu’il te plaise de prendre 
la ville en laissant la vie sauve à ceux qui s’y trouvent. 

— Que me demandes-tu là, chrétien ? Ne vois-tu pas que je peux raser 
la cité et la détruire sans rencontrer de résistance ? Tu m’offres ce qui 
m’appartient, je n’y ai donc aucun avantage ! Mais reviens quand même 
demain ; d’ici là, j’aurai réfléchi, pendant la nuit, à ce que je peux faire 
pour les habitants. » 

Sur ce, Bélyant prit congé et Saladin fit cesser l’assaut, bien qu’une 
douzaine d’enseignes et plus encore aient déjà été prêtes à être hissées sur 
les murs. Les chrétiens passèrent la nuit dans l’angoisse et, le lendemain, 
Bélyant retourna auprès de Saladin : après quelque discussion sur les 
conditions exactes du traité, le sultan conclut qu’il accepterait la reddition 
de la ville si on lui payait comme rançon 30 000 besants d’or pour sept 
mille habitants — deux femmes ou dix enfants ayant leurs dents comptant 
pour un homme — , et cela dans un délai de quarante jours. Il prévint 
Bélyant que c’était à prendre ou à laisser, que tous ceux qui ne se seraient 
pas acquittés de la rançon dans le délai fixé tomberaient en servage et 
qu’il disposerait d’eux à son gré. Bélyant prit soigneusement en compte 
tout ce que Saladin lui avait dit et rentra dans Jérusalem. Il réunit tout le 
peuple et le mit au courant des conditions fixées par le sultan, lesquelles 


1 . Personnage historique dont le rôle est fidèlement évoqué par Saladin, dans la mesure 
où il n'intervient pas dans l’intrigue proprement romanesque de l’œuvre. 



446 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


satisfirent la plupart des chrétiens. Ils lui envoyèrent donc les clés de Jéru- 
salem et ouvrirent toutes les portes, à la suite de quoi il amena dix mille 
hommes pour garder la cité. Toutes les portes firent alors à nouveau 
fermées, sauf une à laquelle Saladin fit placer un homme chargé de 
toucher les rançons ; il avait ordre de ne laisser sortir personne qui ne se 
soit acquitté comme prévu. En même temps, les enseignes des chrétiens 
furent abattues et jetées dans les fossés, et on les remplaça par celles des 
païens à toutes les portes et sur tous les palais, ce dont Saladin rendit 
grâces à ses dieux. Pour prévenir tout mouvement de la population, 
Saladin fit garder chaque rue par quatre chevaliers et vingt sergents. Les 
trésors de la ville, ceux des Templiers et des Hospitaliers furent ouverts ', 
et Bélyant utilisa l’argent qu’ils contenaient pour payer la rançon d’un 
grand nombre de chrétiens ; cependant, il en manquait encore plus de la 
moitié. Bélyant fit alors appel aux bourgeois qui, d’un commun accord, 
donnèrent tout ce qu’ils avaient, pour l’amour du petit peuple, ne gardant 
pour eux que ce qu’il leur fallait pour vivre pendant cinquante jours ; le 
montant de tous ces biens, meubles et autres, permit encore de racheter 
beaucoup de chrétiens. Cependant, nombreux encore étaient ceux qui 
n’avaient pas de quoi payer et qui ne trouvèrent pas moyen de se tirer 
d’affaire avant l’échéance fixée. Au bout des quarante jours, Saladin fit 
son entrée dans Jérusalem et elle fut fastueuse à souhait. Les chrétiens 
pauvres s’avancèrent alors vers lui pour lui crier merci, ainsi que quatre 
cents dames ou demoiselles pleurant à chaudes larmes : elles avaient 
perdu père ou mari dans la bataille et lui demandaient d’avoir pitié 
d’elles. Ce qu’il accepta aussitôt, puisqu’il leur remit leur rançon, leur 
distribua courtoisement de généreuses aumônes et les fit conduire par ses 
chevaliers dans le lieu de leur choix en Syrie. Il donna encore à Bélyant 
le montant de la rançon de dix mille chrétiens, autant au grand maître des 
Templiers et à plusieurs autres aussi, et cela avec tant de libéralité que, 
de toute la nombreuse population de la ville, il demeura bien peu de gens 
qui ne soient rachetés et conduits là où ils voulaient demeurer. Pour les 
pauvres qui restaient malgré tout, Saladin les remit à Huon Dodequin et 
à Jean de Ponthieu, leur donnant également l’autorité nécessaire pour 
enterrer les corps des nobles chevaliers morts pendant les combats. Ils 
firent rechercher les cadavres des princes là où on s’était battu et les firent 
ensevelir en terre sainte, en particulier ceux du roi Baudouin et du valeu- 
reux Bâtard de Bouillon qui, avec le consentement de Saladin, furent 
inhumés près du Saint-Sépulcre, entre Godefroy de Bouillon et Baudouin 
de Boulogne 1 2 qui avait été si vaillant — ou plutôt ce qu’on put ramasser 
des morceaux de son corps car, ainsi qu’on le rapporte, les païens 


1. L’histoire témoigne au contraire qu’ils s’ouvrirent le moins possible. 

2. Le roi Baudouin I", frère de Godefroy de Bouillon et qui lui avait succédé (1 100- 
1118). 



SALADIN 


447 


l’avaient si bien mis en pièces que ce ne fut pas facile. La ville passa donc 
sous l’obédience de Saladin, et il se fit aussitôt appeler roi de Jérusalem, 
ainsi que des autres titres correspondants. Cependant, il ne fut pas satisfait 
pour autant : à peine s’était-il installé qu’il songea à d’autres conquêtes. 
Il réunit donc son conseil et, après en avoir délibéré avec les rois et les 
princes qui le composaient, la décision fut prise de conquérir la ville de 
Tyr.il se mit donc en route à la tête de sa grande armée. Quand son avant- 
garde fut en vue de la cité, le noble Boniface seigneur du lieu et marquis 
de Montferrat, accompagné de messire Guillaume de la Chapelle, appelè- 
rent aux armes pour résister. Aussitôt alertés, les gens de la ville s’armè- 
rent et firent une sortie contre les Turcs ; une bataille acharnée s’ensuivit 
qui fit beaucoup de morts, tant chrétiens que sarrasins. Finalement, le 
rapport de forces tourna si bien au désavantage des chrétiens qu’ils durent 
rentrer à l’intérieur des remparts. Messire Guillaume de la Chapelle resta 
sur leurs arrières, au bout du pont-levis, pour protéger leur retraite et il se 
battit vaillamment. Cependant, il finit par avoir son cheval tué sous lui et 
par se casser la jambe dans la chute brutale qu’il fit. Malgré quoi, il se 
remit debout, et, se soutenant sur l’autre jambe, continua de combattre les 
infidèles si bien que tous les siens purent rentrer dans la ville et lui après 
eux. La chronique rapporte à ce propos que Saladin, qui avait vu la 
prouesse, le courage et l’obstination du chrétien, fit prendre le harnache- 
ment de son cheval mort, le mit sur un de ses meilleurs destriers et le lui 
envoya courtoisement en compensation du cheval que ses gens lui avaient 
tué, ce dont il fut hautement loué par Guillaume et par ceux qui l’appri- 
rent. Saladin fit dresser tentes et pavillons dans une plaine verdoyante 
sous la ville qu’il assiégea pendant quelque temps. Mais quand il apprit 
que, non loin de là, il y avait une place forte où résidaient plus de deux 
cents dames et demoiselles, et parmi elles une dont on lui dit plus de bien 
que des autres, il partit avec peu de gens, laissant le gros de son armée 
devant Tyr. Parvenu jusqu’à ce château où s’étaient rassemblées ces 
dames, retirées de Jérusalem et d’autres lieux, il ne lui donna pas l’assaut 
mais l’assiégea de si près et, afin qu’elles sachent clairement à quoi s’at- 
tendre, il fit garder si étroitement toutes les routes, qu’au bout d’une 
semaine, elles n’eurent plus rien à manger. Dans leur accablement, elles 
commencèrent à faire entendre de pitoyables plaintes. Mais celle qui les 
surpassait toutes en beauté, ayant entendu parler de la courtoisie du Turc, 
les rassura doucement et les pria de patienter la journée du mieux qu’elles 
pourraient, ce qu’elles firent. Le lendemain, cette belle dame — la chroni- 
que dit qu’elle était princesse d’Antioche 1 2 — entendit la messe, récita ses 
prières et revêtit ses plus beaux atours. Lorsqu’elle fut parée comme la 


1 . Dans le roman, amalgame de Boniface et de Conrad de Montferrat. 

2. Personnage formé par l’amalgame de plusieurs personnages féminins historiques... et 
d’une bonne part d’imagination. 



448 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


plus belle au monde, elle monta aux créneaux de la porte devant laquelle 
Saladin s’était installé. Elle s’adressa à lui très humblement et obtint, à 
force d’assurances, qu’il s’approchât d’elle, ce qu’il fit de bon cœur, tant 
il fut surpris de sa beauté. Finalement, Saladin et la dame, multipliant 
les marques de révérence, se rencontrèrent devant la porte même de la 
forteresse. Le Turc lui demanda ce qu’elle voulait et elle lui répondit en 
se mettant à genoux qu’elle souhaitait conclure un accord avec lui : elle 
lui demandait d’avoir pitié d’elle et des autres dames, et de les laisser 
partir avec un sauf-conduit ; elles lui remettraient la place, vu la famine 
qui y régnait. Saisi de pitié, Saladin envoya chercher dans son camp force 
vins, pain et viande, et les donna à la dame, l’assurant qu’il lui suffisait 
de les voir reconnaître son pouvoir, ce dont elle le remercia très humble- 
ment. Elle lui ouvrit la porte de l’enceinte et il entra avec elle, la tenant 
par la main ; elle le mena dans la salle où se trouvaient les autres dames 
et où il fut l’objet de tous leurs regards. Quand elles entendirent les termes 
de l’accord conclu et la grande courtoisie dont il y avait fait preuve, elles 
se jetèrent toutes à ses genoux et lui firent grand honneur. Il vaut la peine 
d’ajouter que Saladin, ce même jour, dîna avec la dame sans autre compa- 
gnie que celle d’une jeune demoiselle, laquelle se mit en tête de convertir 
le sultan en usant d’un subterfuge : deux fois, elle coupa du pain qu’elle 
frotta de lard avant de le placer devant Saladin qui n’y toucha pas et ne 
fit qu’en rire. La dame, qui ne comprenait pas pourquoi il riait, l’interro- 
gea et il répondit qu’il fallait le demander à la demoiselle, laquelle 
comprit alors que le sultan s’était rendu compte de son manège. Elle 
l’avoua, expliquant qu’il riait parce qu’elle avait posé devant lui du pain 
frotté avec de la graisse de porc, dont les Turcs ne mangeaient pas, et 
qu’elle l’avait fait dans l’idée que, s’il en avait pris, il serait devenu chré- 
tien. Le sultan n’ajouta pas un mot et passa tout le dîner à regarder la belle 
dame. Après avoir fait fort bonne chère et une fois les tables retirées, il la 
prit à part et poursuivit sa conversation avec elle. Il la trouva si pleine de 
sagesse et de toutes sortes de qualités qu’il la pria d’être sa dame et sa 
maîtresse, ce que sans doute elle aurait volontiers accepté s’il avait été 
chrétien et si elle n’avait pas été mariée — car l’histoire assure qu’elle 
l’était. Elle lui répondit, le plus doucement qu’elle put, qu’elle était de 
trop basse naissance pour un si grand prince, et qu’avant de penser à prier 
d’amour une chrétienne il devrait d’abord aimer Dieu, s’excusant sur le 
fait que, sans Lui, rien ne peut être mené à bonne fin. Cette réponse donna 
à Saladin une très bonne opinion d’elle et il ne voulut pas la contraindre, 
disant que jamais il ne voudrait faire tort, honte ni vilenie à aucune dame 
au monde, si belle soit-elle. Sur ce, comme il voulait prendre congé d’elle, 
elle s’inclina devant lui, le remerciant avec grâce de sa courtoisie et de 
ses bienfaits et le suppliant de bien vouloir la faire conduire, elle et tous 
ses gens, en tel lieu qu’elle lui nomma, car elle se trouvait au milieu d’en- 
nemis de la chrétienté et elle n’avait pas les forces nécessaires pour se 



SALADIN 


449 


défendre. Saladin, considérant que les femmes ne font pas la guerre aux 
hommes et que, laissées seules, elles se trouvent dans une bien misérable 
situation, fut pris de compassion : il leur remit la place et leur en donna 
lettres, charte et sauvegarde, en y ajoutant des vivres pour trois mois. 
Après quoi, il les recommanda à son dieu Mahomet, les quitta, leva le 
siège et partit en toute hâte retrouver son armée à Tyr ; une fois sur place, 
il contraignit la ville à se placer sous son obédience, car les habitants ne 
pouvaient espérer aucun secours, et lui-même était si redouté que per- 
sonne n’osait s’opposer à lui. C’est ainsi que les chrétiens lui rendirent la 
ville et que Saladin leur donna un sauf-conduit pour se rendre où ils vou- 
laient. Puis il fit en sorte de se soumettre tous les chrétiens qui conti- 
nuaient ailleurs la résistance. 

Toutes ces conquêtes achevées, le sultan Saladin repartit en prince vic- 
torieux vers Jérusalem, où il fit une entrée triomphale. Il y fit abattre un 
grand nombre d’églises, ne laissant guère intactes que celles du Saint- 
Sépulcre et de Saint-Jean qu’il transforma en temples païens. À partir de 
ce moment, Huon Dodequin, seigneur de Tabarie, et Jean de Ponthieu 
furent en telle faveur auprès de lui que rien ne se faisait sans leur avis. Ils 
avaient liberté d’aller partout où bon leur semblait, comme tout le monde, 
sous la sauvegarde du sultan. Cela dura un certain temps, au bout duquel 
Saladin se mit en tête de conquérir toutes les provinces et les régions dont 
il pourrait entendre parler et qui n’étaient pas encore en son pouvoir, ce 
dont il s’enquit auprès d’eux parce qu’ils étaient le mieux placés pour le 
savoir. Dûment renseigné, il rassembla son armée et partit de Jérusalem 
à la tête de nombreuses troupes. Disons, pour être bref, qu’il marcha sur 
Acre où il arriva rapidement et où il mit le siège ; c’était un port de mer 
et la ville-frontière du royaume de Jérusalem. Au bout du compte, il la 
conquit et s’en empara sans grand mal car, à la vérité, à ce moment-là, 
aucun chrétien ni aucun païen n’était en mesure de lui tenir tête. Après y 
avoir installé une solide et sûre garnison, il poursuivit ses conquêtes, en 
s’en prenant à des terres et des seigneuries de Syrie proches de Jérusalem, 
dont il n’eut pas plus de mal à venir à bout. Après quoi, il convoqua son 
parent et ami très cher Jean de Ponthieu et lui tint ce discours : « Cher 
seigneur Jean, je vous donne la cité d’Acre et le pays qui en dépend, à 
cause de toutes vos bonnes qualités et parce que je m’attends à ce que 
vous le méritiez pour le service que vous ne manquerez pas de me ren- 
dre. » Jean l’accepta de bon cœur et le remercia de son mieux en lui 
rendant honneur. La chronique ne dit pas si la ville était alors chrétienne 
ou sarrasine mais — plusieurs l’attestent — , à partir du moment où Jean 
la reçut, elle fut chrétienne '. 

Ces conquêtes faites, il poursuivit son dessein sans s’arrêter et fit 


I. En fait, la place fut reconquise en 1191 (troisième croisadeiparRicharilC'icurdc I. ion. 



450 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


passer sous son obédience Siglaie l’Esclavonie 1 2 , Antioche et toute 
l’Egypte qui avait été au pouvoir du Bâtard sans peur, jusqu’au moment 
où il fut empoisonné par sa femme. À cela il faut ajouter toute la Perse 
dont il devint le sultan, le pays des Mèdes ainsi que d’autres seigneuries 
trop nombreuses à énumérer. Il ne resta donc plus que La Mecque et 
Tabarie que tenait Huon Dodequin. Cela fait, il rentra à Jérusalem au 
comble de la joie et y célébra une grande fête. Trente rois, émirs et autres 
hauts personnages l’entouraient dans son palais, tous acceptant sans 
réserve son pouvoir. Après dîner, il fit appeler le seigneur de Tabarie pour 
qui il avait la plus vive affection et qu’il considérait comme un des plus 
vaillants chevaliers de la chrétienté : 

« Cher seigneur Huon, je veux vous parler de choses qui me tiennent à 
cœur. 

— Très volontiers, allons donc dans cette chambre. » Lorsqu’ils s’y 
furent retirés, Saladin lui dit qu’il avait beaucoup d’amitié pour lui à 
cause de tout le bien qu’il avait entendu dire à son sujet. 

« Aussi, je vous prie, sur la foi que vous devez à votre dieu, que vous 
me montriez quels sont les usages des chrétiens pour faire un chevalier. 

— Comment le pourrais-je, seigneur, et sur qui, puisqu’il n’y a que 
nous deux dans cette pièce ? 

— Je veux que vous me le montriez en me faisant chevalier, dit 
Saladin. 

— A Dieu ne plaise, répliqua Huon, que je confère un ordre aussi saint 
à un homme tel que vous ! 

— Et pourquoi donc ? 

— Seigneur, vous n’êtes pas apte à recevoir ce noble ordre parce que 
vous n’êtes pas chrétien. 

— Huon, Huon, rétorqua Saladin, vous êtes mon prisonnier : gardez- 
vous donc de me critiquer. Si vous acceptez, personne ne pourra raisonna- 
blement vous en blâmer quand vous serez rentré chez vous. Inutile donc 
de vous faire trop prier : je ne crois pas qu’à me faire chevalier, vous 
porteriez atteinte à la puissance de votre religion, ni que votre honneur en 
serait atteint, car je vous tiens pour un homme de bien et c’est pour cela 
que je vous ai choisi, de préférence à un autre. Vous pouvez être sûr que 
si j’avais, avant vous, trouvé un chrétien de votre valeur, c’est à lui que 
je me serais adressé et il aurait dit oui. » 

Huon, qui était sage et réfléchi, répondit à la demande du sultan qu’il 
acceptait selon la sagesse que Dieu lui avait prêtée et selon qu’il pourrait 
le faire au mieux, mais qu’il aurait préféré qu’un autre que lui le fit. 


1. Djebaïl, port entre Beyrouth et Tripoli. 

2. Historiquement, c’est une partie de la Croatie ; Saladin en fait un royaume sarrasin du 
Proche-Orient (comme beaucoup de textes médiévaux). 



SALADIN 


4SI 

« Mais je vous assure que si vous aviez été chrétien, vous auriez l'a il 
un chevalier digne de ce nom. 

— Il n’en est pas question pour le moment, dit Saladin ; quant à l’ave- 
nir, je ne sais ce qu’il en adviendra. » Sur ce, Huon fit les préparatifs 
nécessaires pour un adoubement 1 . Il fit laver la tête à Saladin et lui fit 
raser la barbe. Puis il lui fit prendre un bain et, au moment où il entrait 
dans la cuve, lui demanda s’il savait ce que ce bain signifiait : 

« Non, répondit Saladin. 

— Je vous apprends donc que c’est un signe de pureté : celui qui reçoit 
la chevalerie doit être aussi pur et aussi net que l’enfant qui sort des fonts 
baptismaux. » Saladin commença donc par se baigner pour se purifier. 
Au sortir du bain, Huon le mena à un ht qui venait d’être fait. « Ce lit 
nous donne à entendre, seigneur, que quiconque garde sa pureté dans cet 
ordre qui vous est conféré est à la fin couché au paradis dans un lit de joie 
perpétuelle. » Puis, le faisant lever du lit, il lui passa une chemise, disant : 
« Seigneur, je vous revêts de ce linge blanc en signe de la vie honnête que 
vous devez mener. » Ensuite une robe rouge d’écarlate ou de soie : 
« Cette robe représente le sang que vous devez répandre sur les ennemis 
de la foi en Jésus-Christ, pour protéger la sainte Église et exalter la chré- 
tienté. » Après, ce fut le tour de chaussures brunes : « Elles signifient la 
terre où vous retournerez, car vous êtes né de la terre et en terre vous 
irez. » Le faisant lever, il lui ceignit encore une ceinture blanche : « Sei- 
gneur, ce lien vous donne à entendre que vous devez être chaste de corps, 
car du moment où l’on devient chevalier, on ne doit plus commettre de 
faute chamelle. » En lui attachant une paire d’éperons d’or, il dit : « Ces 
éperons vous rappellent que vous devez être aussi rapide et empressé à 
respecter les commandements de Dieu et à défendre la sainte Église que 
vous voulez trouver votre cheval prêt à répondre à la sollicitation de vos 
éperons. » En lui ceignant une belle et bonne épée, il ajouta : « Cette épée 
vous donne à entendre trois choses : la première est l’assurance, la 
deuxième l’équité et la troisième la loyauté. Voici ce que cela veut dire : 
la croix que vous voyez ici sur l’épée vous donne assurance et hardiesse 
contre les esprits du mal, car dès qu’un homme a ceint l’épée, il ne doit 
plus craindre le diable ; les deux tranchants de l’épée vous enseignent 
loyauté et droiture, c’est-à-dire que vous devez protéger les faibles contre 
les forts, et le pauvre contre le riche, en rendant droite justice loyalement 
et équitablement. » Et Huon dit encore : 

« La remise de l’épée s’accompagne d’un don, mais que je ne vous 


1 . Ce rituel très symbolisé n’a que de lointains rapports avec la sobre cérémonie du 
xn e siècle. Cependant, on trouve déjà, par exemple dans le Lancelot en prose (roman du 
début du xm e siècle), des commentaires comparables sur les senefiances de l’épée et les 
devoirs du chevalier. 



452 


LITTERATURE ET CROISADE 


dirai pas, car je préférerais que ce fût un homme plus haut placé que moi 
qui vous le fit. 

— De quel don s’agit-il ? demanda Saladin. Je veux le savoir et je 
vous demande de me le donner, si cela est en votre pouvoir, car je ne peux 
le recevoir de plus valeureux que vous. 

— C’est une colée, seigneur. » 

Et, brandissant son épée, il lui en porta un grand coup sur l’épaule en 
disant : 

« Va ! et que Dieu fasse de toi un preux ! 

— Que signifie cette colée, cher seigneur Huon ? Et pourquoi un tel 
coup ? 

— C’est pour que, au moment de la tentation, vous vous rappeliez 
l’ordre reçu. » 

Enfin, il prit un bonnet blanc de fine toile et l’en coiffa en disant : « Je 
le mets sur votre tête pour que vous vous rappeliez que vous ne devez pas 
vous trouver en un lieu où on prononcerait un jugement non conforme au 
droit — si vous le savez — , ni où on projette et discute une trahison, ni 
où on entreprend ou poursuit une mauvaise action, sans vous y opposer 
de toutes vos forces. Il signifie aussi que vous devez jeûner une fois par 
semaine — le vendredi — en souvenir du jour où Notre-Seigneur Jésus- 
Christ a répandu son sang sur l’arbre de la croix pour nous racheter de 
l’enfer, car l’abstinence est une pénitence due pour les péchés et en parti- 
culier pour ceux du corps. Le bon chevalier ne doit pas oublier non plus 
de commencer sa journée en assistant à la messe, à l’office divin, dans 
une église, en s’offrant au service de Dieu et à Sa sage Providence. » 

Saladin, sachez-le, fut très heureux d’entendre tout ce que Huon lui 
disait, car jusque-là, il avait porté les armes de façon grossière sans savoir 
ce que signifiait le très noble ordre de chevalerie. « Ah ! Huon ! s’ex- 
clama-t-il très haut, béni soit celui qui a instauré la chevalerie ! Et vive 
quiconque la maintiendra loyalement ! Car c’est un ordre certes digne 
d’être loué, qui mérite d’être apprécié par tous les cœurs nobles qui ont 
l’honneur pour idéal et veulent faire respecter la justice ! » Après tout 
cela, quand Huon eut remis à Saladin les armes dont on vient de parler, il 
le prit par la main et le fit sortir de la chambre. Et Dieu sait que Saladin 
était joyeux d’être ainsi équipé ! Tous les regards se tournèrent alors vers 
lui, car on ignorait ses intentions. La chronique rapporte que Huon le fit 
asseoir sur le trône impérial, le suppliant affectueusement de bien penser 
à tout ce qu’il lui avait dit, et, si sa conscience lui faisait apparaître comme 
raisonnables toutes ces sollicitations, de les mettre en pratique en renon- 
çant à toutes les erreurs frivoles qui avaient jusque-là été son fait. Saladin, 
sans refuser d’accéder à cette demande, ne répondit rien au chrétien. Mais 
comme Huon voulait s’asseoir à ses pieds, il l’en retint : « Il n’est pas 
juste qu’un homme de bien comme vous s’asseye à mes pieds : vous vous 
assiérez à côté de moi. » Et il fit apporter un siège sur lequel Huon s’assit 



SALADIN 


45 .? 

à côté de lui et avec autant d’honneur. Saladin lui dit encore qu’assuré - 
ment, au cours de la bataille où lui-même avait été fait prisonnier, d’autres 
de sa compagnie avaient dû l’être comme lui et que cela devait le peiner 
et l’irriter : « Aussi, je vous en donne dix à choisir. Et j’ajoute ceci : dans 
la prochaine bataille que je livrerai aux chrétiens, s’il y a parmi les prison- 
niers un de vos parents ou amis ou quelqu’un à qui vous vouliez du bien, 
pour peu que j’en sois averti, je vous le ferai remettre tout quitte, si vous 
voulez le recevoir ! » Huon remercia humblement le sultan de ses offres 
courtoises. Cela fait, Saladin ne songea plus qu’à se réjouir : pendant deux 
jours entiers, il tint cour ouverte. C’est ainsi qu’il régna à Jérusalem, 
ayant en son pouvoir toute la Syrie, sauf Acre et Tabarie que tenaient 
Huon Dodequin et Jean de Ponthieu. Eux-mêmes demeurèrent bien dix 
ans auprès de lui sans retourner voir femmes, enfants et amis. 


XI 

Comment Saladin traversa la mer pour aller en France avec Huon et Jean 
de Ponthieu, afin de voir ce qu 'il en était du pays et de ceux qui en avaient la 
seigneurie. 


Un jour où Saladin était dans son palais de Jérusalem, constatant que 
plus personne ne lui faisait la guerre, près ou loin, mais que tous les 
princes sarrasins s’appliquaient à le servir et à lui plaire, ce qui fit croître 
son assurance, il prit à part Huon Dodequin et Jean de Ponthieu : « Vous 
savez, chers seigneurs, ce qu’il en est du monde. Pour moi, je ne fais qu’y 
penser car je n’en ai encore pour ainsi dire rien vu. Et pour vous dire le 
fond de ma pensée, je vous confierai que, maintenant que je suis cheva- 
lier, j’ai envie d’aller en France, à la cour du roi, à Paris, voir le pays et 
la noblesse de là-bas et ce qu’il en est des chrétiens : comme je vous l’ai 
déjà dit, si je me rends compte que leur comportement et leur foi valent 
mieux que celle des nôtres et de Mahomet, il pourra se faire, selon ce que 
j’aurai appris, que j’abandonne l’une pour l’autre et que j’acquière une 
certitude là où je suis en plein doute. Et pour assurer le succès de mon 
voyage, je veux que vous me serviez de guides, comme vous me l’avez 
promis, autrefois, quand je vous ai sauvé la vie : c’est-à-dire que je puisse 
aller avec vous en toute tranquillité sans que vous m’exposiez à subir ni 
mal, ni honte pendant tout le voyage aller et retour par mer et par terre 
ainsi que pendant mon séjour, à moins que, par malheur, la fortune ne 
m’accable sans que vous y soyez pour rien. Vous me suivrez avec 
honneur selon ce qu’il conviendra aux heures, aux temps et aux lieux. » 
Après qu’ils en furent convenus, Saladin fit affréter un vaisseau ; il le fit 
charger de vivres, d’armes et de tout le nécessaire, ainsi que d’or et d’ar- 



454 


LITTERATURE ET CROISADE 


gent et d’autres bagages afin qu’ils aient de quoi dépenser mais rien à 
emprunter. Cela fait, ils prirent la mer avec peu de gens et firent voile 
jusqu’à Brindisi. 

Les princes se réjouirent fort quand la traversée fut achevée. Ceux que 
Saladin voulait emmener avec lui débarquèrent et prirent avec eux or, 
argent et tout le reste. Puis ils se mirent en selle et chevauchèrent jusqu’à 
Rome. Ils y firent étape pour la nuit, mais le lendemain, quand Saladin 
voulut partir, Huon Dodequin et Jean de Ponthieu lui dirent qu’il leur 
fallait d’abord assister à la messe et parler au Saint-Père. Il les attendit 
donc, observant tous leurs gestes et comment, après la messe, ils s’age- 
nouillèrent l’un après l’autre devant le pape pour se confesser à lui et 
recevoir l’absolution de leurs péchés. Cela fait, ils prirent congé et quittè- 
rent Rome. Mais Saladin n’oublia pas les cérémonies auxquelles il avait 
vu participer les deux barons ; il leur demanda donc ce qu’elles signi- 
fiaient. « Nous nous sommes conformés à des commandements de notre 
religion, lui expliqua Huon Dodequin, qui nous ont été donnés par Dieu 
autrefois et dont nul ne peut être dispensé sous peine de mort, c’est-à-dire 
sans mériter l’enfer ; car celui qui ne les respecte pas désobéit à son créa- 
teur lui-même. Et comme il ne peut y avoir d’homme qui ne soit aussi 
pécheur, nous nous sommes adressés au Saint-Père, lequel, en tant que 
représentant de Dieu sur terre, nous a, en Son nom, donné l’absolution de 
tous les péchés que nous lui avons sincèrement confessés. » Huon expli- 
qua ainsi le mystère de la confession à Saladin, qui lui répondit qu’il était 
par trop ignorant s’il pensait être fondé à vénérer un homme semblable à 
lui et à n’importe qui, au point de lui reconnaître le pouvoir de pardonner 
à autrui ce qu’il avait fait de mal. « Je ne croirai cela de ma vie, dit-il. Et 
par la foi que je dois à tous les dieux qu’on peut adorer, si je tenais ce 
pape en mon pouvoir en Syrie, je le ferais écarteler à quatre chevaux. » 
Sur ce, il passa outre et poursuivit sa chevauchée pour ne pas entendre 
davantage parler de la religion chrétienne. Ils pénétrèrent alors en Lom- 
bardie, descendirent les montagnes, entrèrent en Bourgogne et, de là, 
firent force journées jusqu’à Paris, pensant y trouver le roi '. Mais il n’y 
était pas car il était parti depuis peu pour Saint-Omer où il devait rendre 
un jugement sur une affaire en cours depuis longtemps. Quelle affaire ? 
me demanderez-vous : il s’agissait d’un crime commis par une dame du 
Ponthieu, nous y reviendrons longuement par la suite. Finalement, quand 
Huon de Tabarie et Jean de Ponthieu apprirent l’absence du roi, ils se 
promenèrent dans la ville en habits de chevaliers étrangers, comme ils 
étaient, et conduisirent Saladin partout. 

Ils passèrent deux ou trois jours à Paris pour s’amuser et ils auraient pu 


1. Philippe II, dit Philippe Auguste; il sera appelé « le roi Philippe » dans la suite du 
chapitre. 



SALADIN 


455 

y rester sans jamais s’ennuyer, tant cette ville est un monde Pendant leur 
séjour, ils eurent l’occasion de se trouver au palais, et il y avait là nombre 
de grands seigneurs, fût-ce en l’absence du roi, car la reine 1 2 y était noble- 
ment accompagnée de seigneurs et de dames qui s’entendirent à faire bel 
accueil aux trois princes. De leur côté, Saladin, Huon et Jean de Ponthieu 
surent se comporter de façon à devenir le point de mire de tous ceux qui 
étaient là. La reine les fit inviter à dîner. Pendant le repas, Saladin, qui 
observait tous les usages de la cour, remarqua une table à laquelle étaient 
assis douze pauvres en mémoire des disciples de Jésus-Christ et il 
demanda à Jean ce que cela voulait dire. Celui-ci répondit que c’étaient 
les messagers du Christ. 

« Des messagers ? dit-il. Et on les reçoit dans la maison d’un grand 
seigneur ? 

— Eh bien, répondit Jean de Ponthieu, la coutume est, chez les princes 
chrétiens, de nourrir chaque jour, en signe d’humilité, douze pauvres en 
l’honneur de Jésus le béni, qui, du temps qu’il était sur terre, avait avec 
Lui douze apôtres qui vivaient dans la pauvreté. 

— Et comment les nourrit-on ? repartit Saladin. Je ne vois porter à leur 
table que les restes des autres convives. Je pense donc que vous ne m’avez 
rien dit qui vaille. Et l’on ne doit point avoir de foi en la religion de gens 
qui disent tenir du dieu auquel ils croient tous les biens qu’ils ont et dont 
ils vivent, mais qui ne donnent à ses ministres, serviteurs et messagers 
que ce qu’ils ont en trop ou qui ne peut pas leur servir. C’est là une faute 
évidente de votre religion, je ne vous en dis pas plus 3 . » Sainte Marie, 
comme Jean de Ponthieu fut accablé par le blâme de Saladin ! Il passa 
donc à un autre sujet et le dîner s’acheva. Chacun de son côté se leva 
alors, mais il n’y avait pas plus beau et plus gracieux chevalier que Sala- 
din ; aucun ne pouvait rivaliser avec lui pour la jeunesse et le maintien. 
Pendant le dîner, la reine l’avait regardé plus que tout autre et s’était prise 
de désir pour lui : ses traits s’étaient si bien imprimés en son cœur qu’elle 
ne les oublierait plus. Finalement, la compagnie se sépara et Saladin n’y 


1 . Le Moyen Âge a été fasciné par les villes de l’Orient, plus nombreuses, plus populeu- 
ses et plus animées que celles de l’Occident. Mais Paris, déjà, est à part : de 150 000 à 
200 000 habitants dans le temps aussi bien de l’écriture du Saladin en vers (milieu du 
xiv' siècle) que de ce manuscrit en prose (seconde moitié du xv' siècle) ; de l’un à l’autre, 
les aléas du siècle de la Grande Peste et de la guerre de Cent Ans. 

2. Elle ne sera jamais nommée. On se heurterait à une impossibilité : entre 1 183 et 1 193, 
Philippe Auguste est veuf de sa première femme et non remarié. Or, Saladin meurt début 
1193. Il est vrai que cela ne serait pas nécessairement pour arrêter notre auteur ! Pour que 
la courtoisie de Saladin envers les dames (sous la forme de la galanterie) puisse s’affirmer, 
il faut bien que le roi ait une épouse : elle est seule assez haut placée pour convenir au sultan 
et pour que celui-ci apparaisse en rival heureux du roi. 

3. On trouve un épisode comparable dans la chanson de geste Anseïs de Carthage 
(xin' siècle). Des religieux y jouent le rôle des pauvres de Saladin, et la réaction du Sarrasin 
Marsile est identique à celle du sultan. Dans les deux cas, le personnage de l’autre foi seri 
à moraliser les chrétiens. 



456 


LITTERATURE ET CROISADE 


pensa plus autrement. Les trois princes rentrèrent à leur hôtel, puis quittè- 
rent Paris pour Saint-Omer où se trouvait le roi Philippe. Le comte Jean 
de Ponthieu leur servit de guide, car, bien qu’il ne reconnût pas les gens 
et qu’on ne le regardât pas non plus, il n’avait pas pour autant oublié les 
chemins. À force de journées, ils arrivèrent en vue de Saint-Omer qu’il 
put nommer à Saladin et à Huon, qui ne connaissait pas le pays plus que 
le sultan. Une fois dans la ville, ils se logèrent là où Jean avait eu coutume 
de le faire. Voyant la foule qui se pressait de toutes parts, Jean appela son 
hôte qui ne le reconnut pas, et lui demanda pourquoi toute cette assem- 
blée, de par le roi et les princes de France. Celui-ci lui expliqua qu’il y 
avait à peu près dix ans qu’un chevalier, comte de Ponthieu, était parti 
pour un pèlerinage dont il n’était pas revenu. Tout le monde le croyait 
mort, car, depuis, on n’avait plus eu de nouvelles de lui ni de ceux qui 
étaient partis en même temps. Or, il avait laissé au pays une jeune demoi- 
selle, sa sœur, qui devait donc être dame et comtesse de Ponthieu, ce 
qu’au demeurant personne ne contestait. « Mais comme elle est belle, 
riche et de noble naissance, un homme, lui aussi né d’une noble famille, 
Lambert de Berri, a voulu l’épouser et l’a demandée en mariage, ce 
qu’elle a refusé tout net, disant qu’elle ne voulait pas de lui. Le chevalier 
en a tellement voulu, dit-on, à la demoiselle que, je ne sais comment, on 
a malheureusement monté contre elle une machination qui doit la mener 
au bûcher, demain ou un peu plus tard, à moins qu’elle ne présente un 
champion qui se batte contre Lambert. Mais on le redoute tant, il est si 
fort et a tant d’amis, que personne n’ose se proposer pour défendre la 
demoiselle, car il se présente en personne devant le roi et tous les barons 
et chevaliers de France pour soutenir par les armes, contre quiconque 
prendra le parti de la belle, l’accusation qui a été portée contre elle. » 
Quand le noble Jean de Ponthieu entendit ainsi mettre sa sœur en cause, 
quelle ne fut pas sa douleur ! Pour se soulager et se calmer, il appela 
Saladin et JJuon et leur répéta tout ce que l’hôte lui avait raconté — ce 
qui eut le don d’indigner profondément Saladin, qui en changea de cou- 
leur ! — car la demoiselle était sa parente. Mais Jean de Ponthieu et Huon 
Dodequin n’y firent pas attention, car jamais ils n’auraient pensé qu’il 
voulût faire quelque chose pour elle. 


[XII : Comment Saladin affronta un chevalier nommé Lambert d e Berri en 
duel judiciaire. XIII : Comment Lambert, après sa défaite, épousa la dame 
de Ponthieu à la prière de Saladin.] 



SALADIN 


457 


XIV 

Comment Saladin fit la connaissance de toute la noblesse et chevalerie 
chrétienne au tournoi donné pour les noces de Lambert de Berri et de la 
comtesse de Ponthieu. 


Au nombre des barons et nobles princes et princesses qui vinrent au 
tournoi, Philippe le roi de France avait mandé son épouse la reine de 
France qui était — l’histoire le précise — fille ou sœur du roi d’Aragon 1 ; 
ce n’était pas elle qui devait être la mère du saint roi Louis, dont Philippe 
serait le père. En attendant le jour des noces, Lambert de Berri, Huon 
Dodequin, Jean de Ponthieu et Saladin s’en allèrent à Saint-Riquier qui 
était, en ce temps-là, une bonne ville du comté de Ponthieu où il était 
agréable de résider. Puis chacun se livra aux préparatifs nécessaires et 
gagna Cambrai où arrivaient de tous côtés, de jour comme de nuit, 
princes, princesses, barons et dames. 

Pour se faire reconnaître, chacun mettait à sa fenêtre ses armes blason- 
nées, ce qui permettait de savoir qui était là, et c’était un bien beau specta- 
cle, car il y avait tant de monde, de pays si différents, que l’opinion 
générale était que nulle part on n’avait vu pareil tournoi. 

L’affluence fut donc très grande dans Cambrai quand tout le monde fut 
arrivé. Ceux qui se connaissaient de vue se firent fête. D’autres lièrent 
intime connaissance, d’autres enfin se mettaient en quête de rencontres. 
Et à la vérité, l’assemblée était si nombreuse qu’il était bien difficile d’y 
connaître tout le monde, surtout ceux — et il n’y en avait pas peu — qui 
étaient venus de pays étrangers comme Saladin. On commença par célé- 
brer solennellement les noces de Lambert et de la demoiselle de Ponthieu. 
Tout raconter serait fastidieux. Le roi Philippe et son épouse y vinrent 
dans l’apparat qui convenait à leur rang. Il y avait là également Richard 
le roi d’Angleterre 2 , les comtes de Flandre, de Joigny et de Dammartin, 
André de Chavigny, Guillaume Longue-Epée, Guillaume des Barres et 
tant de barons et de grands seigneurs — la chronique les mentionnera plus 
tard — que c’était bien beau à voir et qu’on en avait plein les yeux. Mais 
celui qui attirait le plus les regards était Saladin. Et l’histoire rapporte 
que, pendant le dîner et le bal de ce jour, la reine ne cessa d'avoir les yeux 
fixés sur lui et en devint si éprise qu’elle ne cessait de se demander où 
elle l’avait déjà vu. « Vrai Dieu, se disait-elle, qui est-ce ? Et où ai-je pu 
le rencontrer autrefois ? Hélas ! Jamais je n’ai vu personne qui me plaise 


1. C'est Philippe III le Hardi, qui épousera en 1262 Isabelle, fille de Jayme h' ( 1 208- 
1276). 

2. Celui que l’on connaît sous le nom de Richard Cœur de Lion. 



458 


LITTERATURE ET CROISADE 


autant ! Assurément, c’est le chef-d’œuvre de la Nature. Et il ne me 
connaît pas et ne sait pas le fond de ma pensée ! Je l’ai déjà vu une fois 
et je lui ai parlé, mais où ? Je n’arrive pas à m’en souvenir. M’en voilà 
bien éprise ! Amour me presse tant que s’il y ajoutait l’arme des douces 
paroles, je ne pourrais pas résister, tant il est doux, courtois, et si beau de 
corps qu’il me faut lui faire savoir ce que j’ai en tête. » 


XV 

Comment le sultan Saladin conquit l 'amour delà reine de France. 


Dieu ! combien la reine souffrit pour Saladin qu’elle aimait plus qu’elle 
n’avait jamais aimé aucun homme ! Elle ne pouvait se rassasier de le 
regarder ni penser à rien d’autre. A force de le regarder tant et plus, elle 
se prit à soupirer du fond du cœur : « Hélas ! se dit-elle, quel trésor ce 
serait pour une grande dame d’avoir un tel ami, pourvu de tant de grâce 
et de courtoisie que je ne crois pas possible de trouver son pareil. Il a l’âge 
qu’il faut, et une dame qui serait en sa compagnie dans un lieu dépourvu 
de gêneurs — car ils causent bien des malheurs — devrait être au comble 
de la joie. Amour me touche si droit au cœur qu’il me faut le voir à mon 
aise pour aller bien. » Mais tous étaient dans l’ ignorance des maux de la 
dame qui avait gardé pour elle ses arguments et ses conclusions. Afin de 
calmer sa souffrance, elle se résolut finalement à envoyer chercher 
Saladin afin de pouvoir lui parler. Elle dit au roi qu’elle avait envie de 
manger du gibier et lui demanda d’aller à la chasse, ce qu’il accepta. Tous 
les princes et barons - pas un ne manquait alors à la cour — réclamèrent 
leurs chevaux, Saladin y compris. Quand la reine vit le palais se vider des 
barons, elle fit dire à Saladin de rester parce qu’elle voulait lui parler, 
invite à laquelle il se plia. Une fois en tête à tête avec lui, sachant ce qu’il 
lui restait à faire, elle le reçut à la porte de sa chambre, en souriant avec 
toute la grâce qu’une femme dans sa situation peut montrer à un homme, 
et son accueil lui plut. Puis, le poussant contre le montant d’un lit, elle lui 
prit la main et, tout en lui caressant les doigts et le regardant droit dans 
les yeux, elle lui dit qu’il avait bien sujet de louer Dieu de l’avoir fait si 
plein de grâce : « Nature ne vous a pas oublié quand elle vous a fait si 
beau. C’est ainsi que vous m’avez ravi le cœur et que je vais mourir si 
votre amour ne me vient en aide. Je n’ai jamais aimé chevalier ni quicon- 
que autant que vous. Puissiez-vous me rendre la pareille et me prendre 
pour amie, car, moi, je vous considère comme tel. » Saladin prit le temps 
de réfléchir aux paroles de la dame, pour s’excuser ou accepter, car il ne 
savait pas exactement où elle voulait en venir. « Je suis un simple cheva- 
lier, madame, lui répondit-il poliment, et vous êtes reine, je n’oserais pas 



SALADIN 


459 

aspirer à l’amour d’une dame de si haut rang et si prisée, et d’ailleurs je 
ne le mérite pas. De plus, je serais coupable envers Dieu et le roi puisque 
vous êtes mariée. Mais ne craignez rien et soyez tranquille pour votre 
honneur car je ferai tout ce qui dépend de moi pour que vous n’encouriez 
ni reproche ni déplaisir. » Ce discours ne fit qu’augmenter la tristesse de 
la reine : « Hélas, voilà que j’ai avoué le fond de ma pensée à un homme 
qui m’ignore et me repousse. Comme voilà mon attente déçue ! Impossi- 
ble d’être plus mal traitée par l’Amour. » Cependant, tout en continuant 
à le couver des yeux et à lui montrer encore meilleur visage qu’avant, elle 
répondit : 

« J’ignore pourquoi vous refusez ce que je n’ai jamais, de toute ma 
vie, voulu accorder à personne, mais puisque vous dédaignez de me prier 
d’amour, et que me voilà trompée dans mon attente, sachez que je vais 
me venger d’ Amour et de vous : si je me mets à crier, vous vous trouverez 
dans une situation difficile. 

— Vous n’en viendrez pas là, madame, car ce serait dangereux pour 
nous deux : j’aime mieux vous octroyer ce que vous demandez plutôt que 
risquer le déshonneur et la mort. » 

Et sur ce, prenant la dame par le cou, il l’embrassa à sa fantaisie et ainsi 
commencèrent dans la joie des amours qui devaient se terminer dans la 
douleur. 

Saladin et la reine passèrent un long moment ensemble et l’histoire ne 
peut raconter tout ce qu’ils pensèrent, firent et se dirent. Cependant, il 
leur fallut se séparer quand le roi revint de la chasse, ce qui ennuya fort 
la reine qui aurait bien voulu ne jamais quitter son ami. Elle lui demanda 
son nom ; mais, pour cette fois, il refusa de répondre et, prenant congé 
d’elle, regagna son logis où il trouva Huon Dodequin et Jean de Ponthieu 
auxquels il tut son aventure. Ils retournèrent ensemble à l’hôtel du roi où 
il tint, pour le dîner, une cour aussi somptueuse qu’il l’avait fait pour le 
déjeuner. La reine y assistait, et ses yeux grands ouverts ne cessèrent de 
regarder et de lui procurer plus d’agrément qu’elle n’en avait jamais eu. 

Le lendemain, Saladin, qui avait apporté avec lui plus d’or et d’argent 
que tous les autres pour fêter le roi, appela Huon et Jean de Ponthieu : 
« Me voilà, grâce à mes dieux, dans un pays étranger où personne ne me 
connaît et où je ne souhaite pas être connu. Toutefois, même si vous êtes 
mes deux seuls amis — amis irréprochables, je le sais — , je suis riche et 
puissant. Je n’ai pas l’intention de rapporter chez moi tout cet argent, je 
veux le dépenser de manière à me faire honneur, et me conduire de façon 
qu’on dise toujours du bien non seulement de moi mais aussi de mon 
pays. Je suis allé à la cour du roi, il m’a invité à des festins. Je veux qu’on 
lui prépare un grand déjeuner auquel assisteront la reine et tous les nobles 
et grands seigneurs que j’y prierai pour que je puisse dire que j’ai eu la 
compagnie des plus nobles, preux et vaillants parmi les chrétiens et aussi 
pour faire leur connaissance à tous. Il me restera à faire mes preuves au 



460 


LITTERATURE ET CROISADE 


tournoi le lendemain. » Huon et Jean de Ponthieu l’approuvèrent, et les 
princes et dames convenus y furent invités, cependant que les hérauts, 
dont le plus grand désir était la largesse, annoncèrent que la table était 
ouverte à tout venant. 

Cependant qu’on préparait le déjeuner et que la foule affluait de toutes 
parts pour assister au tournoi, arriva dans la ville un marchand avec un 
cheval, le plus beau qu’on eût jamais vu en ce temps. Il fut mis en vente 
au marché, mais aucun acquéreur ne se présenta, même parmi les grands 
seigneurs, car le marchand en demandait 400 livres parisis. On disait que 
c’était un prix de fantaisie et on faisait comme si la question ne se posait 
pas. Finalement, Saladin qui était occupé aux préparatifs du repas en 
entendit parler et le vit. Il appela Fluon et lui dit de l’acheter à n’importe 
quel prix. Ce qu’il fit... et qui suscita maints commentaires chez les 
barons. Saladin, pour sa part, se contenta de dire qu’il le monterait au 
tournoi, et il le dit assez haut pour qu’on l’entende et cela devint le sujet 
de toutes les conversations. On admira aussi l’ordre donné par Saladin de 
payer sans marchander, voire plus que le prix demandé. Au moment du 
départ, il alla jusqu’à donner 1 000 florins d’or à son hôte, pour l’amabi- 
lité de son accueil, ce qui fit encore plus parler que le reste. Après le 
déjeuner, les barons et les dames se levèrent de table, remercièrent 
Saladin et, après avoir pris congé, partirent en s’égaillant çà et là, parlant 
de tout ce qu’ils avaient vu. Certains disaient qu’Alexandre en son temps 
n’aurait su faire preuve de plus de largesse. Et si les seigneurs parlaient 
de leur hôte, les dames, de leur côté, ne restaient pas muettes : elles aussi 
commentaient ce qu’elles avaient vu. Seule, la reine — et non sans 
raison — ne disait pas tout ce qu’elle savait. Finalement, tous se retirè- 
rent ; et quand Saladin se retrouva avec Huon Dodequin, Lambert de 
Berri et Jean de Ponthieu, il demanda si le tournoi aurait bien lieu le len- 
demain et on lui répondit que oui. Le jour même, en effet, il fut annoncé 
pour le matin suivant ; tous les chevaliers devaient dresser dans les prés 
tentes et pavillons pour s’armer, puis venir dans la cité — le marché était 
près de la porte — afin que les dames eussent tout le loisir de mieux les 
voir. Le roi avait fait dresser des palissades et décorer de grands gradins : 
il est inutile de demander comment. 

Le lendemain, Saladin se leva. Après avoir entendu la messe, Lambert, 
Huon et Jean firent leurs préparatifs et se mirent en selle. Saladin dit qu’il 
voulait sortir sur les prés pour voir mieux l’ordonnance des chevaliers de 
France et il y alla avec ses compagnons. Quand ils furent arrivés à un 
emplacement d’où l’on pouvait tout voir, Philippe le conquérant 
s’avança : le roi de France voulait être le premier à pénétrer sur le champ. 
Saladin ne put que le remarquer, car il chevauchait en belle ordonnance, 
armé de pied en cap. Aussi, il demanda à Jean de Ponthieu, qui le connais- 
sait mieux que quiconque — à l’exception de Lambert de Berri — , qui 
pouvait bien être cet homme qui avait en sa compagnie cent chevaliers, 



SALADIN 


4(>l 

tous avec armes et écus nobles et différents, « celui qui a un écu avec trois 
fleurs de lis d’or sur champ d’azur et un cheval dont le caparaçon est semé 
tout de même. 

— Par Dieu, seigneur, répondit Jean, c’est Philippe le roi de France, 
et ceux qui l’affronteront aujourd’hui au tournoi éprouveront sa valeur. » 
Pendant qu’ils échangeaient ces paroles, le roi et sa compagnie passèrent. 
Après s’avança le roi d’Angleterre Richard, en riche compagnie lui aussi ; 
et Saladin, qui l’avait remarqué, demanda à Jean qui était sorti des rangs 
juste après le roi de France : 

« Celui qui porte un blason de gueules à trois léopards d’or et dont le 
cheval porte les mêmes armes. 

— Vous avez un bon coup d’œil, fit Jean, car c’est le roi Richard 
d’Angleterre, qui est renommé parmi les vaillants, pour sa hardiesse. » 
Saladin n’ajouta rien, mais quand Richard fut passé, il remarqua, venant 
après lui, une autre bannière et demanda au comte de Ponthieu qui portait 
ces armes : 

« C’est Gautier de Châtillon ', fit-il. Et je tiens à dire qu’il s’y entend 
aux armes et que c’est un vaillant chevalier. 

— Tant mieux donc, repartit Saladin, car, lorsque je suis parti de Syrie, 
je me suis juré de jouter avec celui dont vous me direz le plus de bien, 
puisque j’aurai d’autant plus d’honneur si je réussis à le renverser ou à le 
conquérir, et d’autant moins de honte si c’est lui qui m’abat. » 

Après celle de Gautier de Châtillon, Saladin vit une autre bannière, pré- 
cédée de ménestrels, de trompettes et autres instruments — encore y en 
avait-il qui étaient déjà passés — et il s’enquit de qui il s’agissait. 

« Je le connais bien, le renseigna Jean. Son écu est de gueules à une 
grande aigle d’argent ; c’est le comte de Joigny 1 2 , un parent du roi et un 
valeureux chevalier. 

— Voilà qui est bien ; je lui ferai donc tâter de ma lance ou de mon 
épée », dit Saladin. 

Sur ce, la bannière passa et une autre s’avança pour entrer en ville, car 
chacun sortait du rang l’un après l’autre. Saladin posa la même question. 

« Je vais vous dire de qui il s’agit, répondit Jean. On peut le reconnaître 
à son écu échiqueté. Il s’appelle Guillaume des Barres et il n’a pas son 
pareil en France. 

— Peu m’importe ; si tout se passe comme je veux, avant ce soir, j’en 
aurai fait mener d’aussi vaillants que lui sous mon étendard. » Après cette 
bannière, il en passa encore une dont s’enquit Saladin. 

« Nul prince de France n’est plus facile à reconnaître, dit Jean. Il serait 


1 . Personnage historique qui participa à la troisième croisade, aida Philippe Auguste à 
reconquérir la Normandie au début du xui' siècle et se croisa contre les Albigeois. 

2. Les comtes de Joigny, de Flandre (nommé Baudouin dans le chapitre suivant), de 
Montfort et du Luxembourg, sont des personnages historiques, ainsi que Huon de Florinde 
et, comme nous l'avons dit en Introduction, André de Chavigny et Guillaume Longue-Epée. 



462 


LITTERATURE ET CROISADE 


capable de mener plus de trois cent mille hommes en bataille et ses terres 
représentent l’équivalent de cinq royaumes comme la Syrie. Ses armes 
sont d’or à un grand lion tout noir. Il n’est ni roi ni duc : ce n’est que le 
comte de Flandre, mais il a plus à dépenser que dix rois de votre pays. 

— Par mes dieux, Jean, je crois que vous parlez ainsi pour me faire 
peur, mais cela ne m’empêchera pas de promettre à Mahomet de faire ce 
quej’ai dit. 

— Sur ma foi, seigneur, intervint Lambert, qui n’avait rien dit jusque- 
là, mais avait entendu les questions de Saladin et les réponses de Jean, à 
vous entendre, il semble que vous ne craignez nul homme en France. Ce 
qui me surprend beaucoup, car vous ne les avez pas tous mis à l’épreuve 
comme vous l’avez fait avec moi. Je vous signale qu’après le comte de 
Flandre j’ai vu passer un chevalier qui porte un blason d’argent et de 
gueules à six lambeaux d’argent : quatre hommes comme moi ne le 
feraient pas fuir ; et si son nom vous intéresse, sachez qu’il s’appelle 
André de Chavigny. Et il est aussi beau et d’aussi noble maintien que bon 
chevalier : tout le monde ne parle que de lui. » Saladin crut que Lambert 
s’était irrité de ses paroles. « Vous ne dites assurément que ce dont vous 
êtes sûr, fit-il. Quant à moi, je m’en réjouis et je prendrai garde à lui pour 
tout le bien que vous pensez de lui. Et certes, je ne l’éviterai pas si le 
hasard veut que nous nous rencontrions face à face. » Saladin regretta 
cette discussion et, voyant que Lambert était fâché, il n’ajouta rien, mais 
n’en pensa pas moins et se jura à lui-même de l’affronter, fût-ce au péril 
de sa vie, à cause des louanges dont il avait été l’objet. Une autre bannière 
s’avança alors, qui portait un lion d’argent sur champ de gueules et au 
sujet de laquelle Saladin s’enquit auprès de Jean de Ponthieu. « Je vais 
vous le dire, seigneur. C’est celle du comte de Montfort, un homme noble, 
riche et puissant. Et celui qui vient après, avec une bannière qui porte 
quatre lions, c’est Guillaume Longue-Epée, dont la valeur est comparable 
à celle de Chavigny. » Saladin hocha la tête, mais garda pour lui ce qu’il 
pensait, c’est-à-dire qu’il n’aurait pas voulu être ailleurs pour la moitié 
du trésor de France en ce jour où il pouvait voir sa chevalerie dans tout 
l’éclat de son orgueil. Une autre bannière s’avança encore : elle avait un 
champ d’or fin bordé de sinople, avec, au milieu, une croix de gueules, et 
nombreux étaient ceux qui étaient rassemblés sous elle. Saladin demanda 
qui était le chevalier qui portait ces armes ; Jean de Ponthieu lui dit qu’il 
s’appelait Fluon de Florinde, et il lui montra aussi la suivante comme 
étant celle du comte du Luxembourg et du Limbourg. Saladin ne posa 
plus de questions, car c’eût été trop long, mais il regarda passer les diffé- 
rentes bannières à la file en disant tout haut que les Français étaient en 
belle ordonnance. 

Quand toutes les bannières furent passées, les princes firent dresser 
deux tentes somptueuses à l’usage de ceux qui auraient la charge des 
chevaux destinés à remonter les cavaliers désarçonnés. Puis on fit publier 



SALADIN 


463 


à son de trompe comment chacun devait se placer. Le moment venu, un 
par un, les chevaliers sortirent des rangs, chacun à son avantage. Au 
premier choc, ils firent sauter les heaumes de leurs adversaires et se désar- 
çonnèrent mutuellement. Mais on n’avait la victoire que si on parvenait à 
emmener les chevaux à l’écart du combat, c’est-à-dire jusqu’aux palissa- 
des où avaient été plantées les bannières, car, lorsqu’un chevalier était 
abattu, des gens s’avançaient en force pour récupérer les chevaux, ce qui 
était très dangereux, étant donné qu’on se battait avec autant de violence 
qu’en bataille. Dames, demoiselles et bourgeois contemplaient le specta- 
cle avec plaisir. Saladin surtout attirait les regards : il n’y avait pas de 
plus beau cheval ni de plus belles armes que les siens. Il était au milieu 
du tournoi avec Jean de Ponthieu, Huon Dodequin et Lambert de Berri 
qui le connaissait seulement parce qu’il l’avait affronté une fois à Saint- 
Omer, ainsi qu’on l’a dit. Comme son cheval suscitait maintes envies, il 
fut assailli de tous côtés et il aurait été abattu sans l’aide de Huon Dode- 
quin et des siens. Quand il se vit ainsi pris à partie, il dit à ceux qui le 
suivaient qu’il voulait attaquer à son tour. Et ils lui dirent qu’il pouvait y 
aller sans crainte et qu’eux-mêmes protégeraient ses arrières. 


XVI 

Comment Richard d 'Angleterre fut désarçonné par Saladin. 


Saladin regarda les chevaliers se risquer les uns contre les autres et 
considéra les plus hauts barons pour savoir l’honneur qui pourrait lui en 
revenir. Après quoi, il lança son cheval et, fendant la presse, s’en prit au 
roi d’Angleterre. 11 le serra de si près, ne lui laissant pas même le loisir 
de reprendre son assiette, que, d’un coup d’épée, il l’abattit tout étourdi 
entre les arçons de sa selle, et, par la même occasion, le désarçonna. Jean 
de Ponthieu s’empara de son cheval pour le mener au pavillon prévu pour 
rassembler les chevaux conquis. Ce fut une grande douleur et une non 
moins grande surprise pour les Anglais que de voir leur seigneur renversé 
sous leurs yeux. Craignant qu'il n’eût été blessé, tous s’empressèrent pour 
le relever, et la nouvelle que le roi Richard s’était fait désarçonner et avait 
perdu son cheval fit beaucoup de bruit. Tous ceux qui demandaient qui 
avait accompli cet exploit s’entendaient répondre que c’était le chevalier 
étranger. Le tournoi n’en devint que plus disputé car, de tous côtés, on 
requit Saladin et, sans Huon Dodequin, il se serait trouvé en mauvaise 
posture. Mais leur commune valeur faisait que personne ne pouvait durer 
contre eux. André de Chavigny qui avait déjà, grâce à sa prouesse, abattu 
douze chevaliers, constatant que les hérauts et poursuivants d’armes ne 
cessaient de crier dans leurs appels « le chevalier étranger ! », rassembla 



464 


LITTERATURE ET CROISADE 


les nobles et chevaliers de sa maison et se dirigea du côté où se trouvait 
Saladin. Il le frappa dans son élan, lui assénant un coup d’épée qui fut 
loin de réjouir le sultan, et le fit se ruer sur son assaillant ; mais son épée 
glissa sur la jambe de Chavigny jusqu’au talon, dont elle arracha un mor- 
ceau ; le blessé était trop échauffé pour s’en rendre compte. 

Ce fut un combat acharné que celui de Saladin et de Chavigny. Ils s’af- 
frontèrent au corps à corps : Saladin sauta sur son adversaire, et, l’empoi- 
gnant par le heaume, il le serra de si près qu’il le fit tomber par terre. Son 
cheval aurait été emmené sans ses chevaliers qui vinrent à sa rescousse 
pour remettre leur maître en selle ; finalement, on lui ramena son cheval, 
mais il boitait et saignait tant du talon que Saladin, qui l’avait ainsi blessé, 
s’en aperçut à son plus grand regret : « Hélas ! Quel malheur ! Comment 
ai-je pu blesser de cette façon le plus vaillant des chevaliers ! » Sur quoi, 
il s’éloigna pour quitter la place un moment et se rafraîchir, sans faire 
attention davantage. Un chevalier flamand, qui l’avait vu partir sans ses 
compagnons, en profita pour le suivre et pour l’empoigner par les épaules 
alors qu’il portait la main à son heaume pour l’enlever afin de mieux 
prendre l’air. La force du Flamand était si extraordinaire qu’il réussit à 
renverser Saladin malgré que celui-ci en eût ; cela fait, il prit le cheval de 
son adversaire et l’emmena sous les yeux du millier de chevaliers qui se 
trouvaient là. Des cris s’élevèrent autour du Flamand, cependant que 
Saladin connaissait la honte d’être à pied sur le champ du tournoi. Il n’eut 
d’ailleurs pas à aller loin, car Huon Dodequin et Jean de Ponthieu l’aper- 
çurent vite et le rejoignirent. Huon lui demanda où était son cheval et il 
répondit qu’il avait eu le malheur de le perdre. « Le cheval m’importe 
peu, dit-il, mais ce qui me fait honte, c’est qu’un méchant homme soit 
venu m’attaquer par-derrière sans rien dire, alors que je m’écartais et que 
j’étais en train d’enlever mon heaume, après quoi il s’est dépêché d’em- 
mener mon cheval. » 

Dès que Saladin leur eut raconté sa mésaventure, ils se hâtèrent de lui 
donner un autre cheval qu’ils avaient conquis sur le roi d’Angleterre. Une 
fois en selle, il s’enfonça dans les rangs des cavaliers, jurant par Mahomet 
de recouvrer son honneur s’il rencontrait le chevalier. Mais cela ne se 
produisit pas, car sitôt que le Flamand se vit hors de danger, il se remit 
en selle sur son propre cheval et envoya celui de Saladin chez lui, dans 
l’intention de le vendre au comte de Flandre ou au plus offrant. Saladin 
perdit donc son temps à le chercher. Le tournoi dura jusqu’à vêpres et 
Saladin, toujours à la recherche de son cheval, y accomplit nombre d’ex- 
ploits, faisant trembler devant lui tous les chevaliers, si bien que, pour la 
seconde fois de la journée, il ne fut à juste titre question que de lui. La 
chronique ne donne pas plus de détails et se contente de dire que, la nuit 
venant, il fallut suspendre les joutes et que les barons durent rentrer dans 
leurs logis. Après le tournoi, hérauts et officiers d’armes se rassemblèrent 
pour décider celui qui avait été le meilleur, et d’un commun accord ils 



SALADIN 


465 


décernèrent le prix et l’honneur de lajoumée au chevalier étranger, c’est- 
à-dire à Saladin : ils proclamèrent donc assez haut pour que tous l’enten- 
dent « Au chevalier étranger !» ; et ils l’escortèrent jusqu’à son hôtel, 
criant son nom et faisant retentir leurs instruments. Les princes et les 
barons, au nombre desquels les rois de France et d’Angleterre, se mirent 
en groupe pour lui faire cortège avec honneur. 

Dieu ! quelle fut la joie de Saladin quand il sut qu’on lui avait donné 
le prix ! Il appela les hérauts et poursuivants d’armes et leur ordonna 
expressément de parcourir la ville en faisant savoir qu’il tiendrait table 
ouverte pour le dîner, ce dont ils s’acquittèrent. Princes et barons y 
vinrent, ainsi que les dames et princesses qui étaient réunies là, et parmi 
elles la reine de France. L’histoire ne dit pas grand-chose du dîner, du 
service, des honneurs qu’on y rendit, de la succession des mets, car ce 
serait par trop fastidieux à écouter. Il y eut surtout un joyeux intermède 
entre les princes, car le comte Baudouin de Flandre dînait à une table avec 
le chevalier qui avait conquis le cheval de Saladin. Celui-ci réussit à se le 
faire montrer et, afin d’amuser la compagnie, il prit ses armes — elles 
étaient à six besants d’or sur champ de gueules — et, entouré de force 
officiers, clairons et trompettes — moitié par plaisanterie, moitié sérieu- 
sement — , il s’avança en personne vers lui, et ce chevalier n’était pas 
somptueusement armé, car il n’était pas riche. Il lui dit en souriant : 
« Franc et courtois chevalier, qui m’avez, ce jour, abattu de mon cheval 
et l’avez conquis par votre grande prouesse et votre force, ce que per- 
sonne d’autre n’a pu faire, je vous offre cet écu pour votre vaillance et je 
vous accorde que ce cheval soit vôtre, comme si vous m’aviez renversé 
en joute loyale. Et je vous prie de bien vouloir, dorénavant, porter ces 
armes en l’honneur de moi, car je vous les donne, en pensant que la 
fortune pourrait bien encore vous sourire. » Le chevalier flamand prit les 
armes et l’écu, et remercia beaucoup Saladin qui passa de table en table 
pour parler avec les nobles princes. Puis il se dirigea du côté des dames 
qui le dévoraient des yeux. L’histoire ne peut raconter tout ce à quoi elles 
pensaient : disons seulement qu’il y eut un fort beau dîner et une grande 
fête qui devaient donner lieu à beaucoup de commentaires. 

Après dîner, on ôta les tables et on se mit à danser au son des instru- 
ments Les réjouissances durèrent presque toute la nuit à l’instigation des 
dames et en particulier de la reine qui ne voulait pas partir avant d’avoir 
parlé à Saladin. Elle n’avait d’yeux que pour lui, tant il lui paraissait beau 
et plaisant ; aussi s’arrangea-t-elle pour s’approcher de lui : elle le prit par 
la main et il en fit autant, et ils se mirent à danser comme les autres au 
son des instruments dont le son éclatant empêchait presque de s’entendre 
parler. Tout en dansant, elle lui adressa la parole et lui demanda son nom, 
car son plus cher désir était de savoir qui il était. Puis ils cessèrent de 
danser, cependant que Saladin réfléchissait à ce qu’il allait dire. Ils s’assi- 
rent sur un banc dans un endroit où ils pouvaient se parler tranquillement. 



466 


LITTERATURE ET CROISADE 


La reine le pressa tant de questions qu’il finit par lui répondre, tant une 
femme s’entend bien à parvenir à ses fins. À force de belles paroles, elle 
obtint que Saladin lui dît son nom et qui il était, mais il lui fit promettre 
et jurer sur sa foi qu’elle n’en répéterait rien. Elle fut fort surprise d’ap- 
prendre qu’il était païen. Tout cela ne l’empêcha pas de la quitter brus- 
quement, la laissant plongée dans ses pensées, comme s’il voulait aller 
faire fête aux siens, en réalité parce qu’il était décidé à partir le lende- 
main. Quand elle comprit qu’il était bel et bien étranger, consciente 
qu’elle était éprise de lui et se rappelant sa beauté, comme elle connaissait 
aussi sa haute naissance et sa grande valeur, elle lui donna son cœur. 
Cependant qu’elle songeait ainsi, la fête s’acheva et chacun rentra chez 
soi. Quant à Saladin, il fit faire ses préparatifs. Pour l’amour de sa cousine 
de Ponthieu, il puisa assez largement dans son trésor pour les rendre 
riches, elle et Lambert. Le lendemain, il alla voir le roi et ses barons dont 
il prit congé courtoisement après avoir échangé avec eux toutes sortes de 
civilités. Une fois retourné à son hôtel, il paya grassement son hôte, car il 
avait été très content de lui et de sa famille. Puis il s’en alla. L’histoire ne 
raconte pas tout son voyage — et d’ailleurs elle ne le pourrait pas — , 
mais elle dit qu’il gagna Brindisi où il retrouva le navire qui l’avait 
amené. Avec Huon et Jean, le bateau les ramena par mer jusqu’en Syrie 
d’où ils regagnèrent Jérusalem par voie de terre. 


XVII 

Comment Saladin réunit les siens pour conquérir la France avec Huon 
Dodequin et Jean de Ponthieu. 


Quand Saladin fut de retour en son pays, il se hâta de faire venir ceux 
qu’il considérait comme ses fidèles et leur raconta ce qu’il avait vu en 
France, se louant en particulier des deux princes chrétiens : « Chers sei- 
gneurs, apprenez que je suis allé en France, qui doit, selon toute raison, 
me revenir. C’est pourquoi, je voudrais m’en rendre maître par les armes, 
ce que je ne peux faire sans votre aide à tous. Je vous la demande donc et 
vous prie de ne pas me faire défaut, car, à mon avis, d’ici deux ans je serai 
roi du pays. » Les barons et princes païens commencèrent par se regarder 
les uns les autres, comprenant mal son intention et la considérant comme 
impossible à réaliser. Certains se hasardèrent à lui dire que conquérir la 
France était une entreprise qui dépassait leurs moyens, quelles que fiassent 
les forces qu’ils pourraient rassembler. Mais il leur dit qu’il voulait voir 
ce qui en adviendrait à cause d’une prédiction qui lui avait été faite qu’il 
réussirait cette conquête, ce qui fit taire les barons, car il y avait lieu de 
craindre ses paroles, tant il était obstiné et pouvait montrer de violence 



SALADIN 


467 


dans ses actes. Il fit donc écrire et sceller des messages qui convoquaient 
tous ceux qui étaient le plus en mesure de le seconder. Ils furent si nom- 
breux à se rassembler que, de toute une vie, on n’avait vu autant de gens 
à la fois. Cependant, il appela Huon et Jean de Ponthieu : « Chers sei- 
gneurs, vous êtes mes sujets, et vous me devez la vie : personne, pas 
même vous, ne pourrait soutenir le contraire. Rappelez-vous ce que j’ai 
fait pour vous quand vous m’avez été livrés prisonniers. Je vous promis 
alors que vous ne seriez pas mis à mort, et vous vous êtes engagés à me 
servir en tout, sauf à renier votre dieu. Jusqu’ici, je n’ai eu qu’à me louer 
de vos services ; mais il me reste encore une chose — une seule — à 
vous demander ; après quoi, je m’estimerai satisfait et vous pourrez vous 
considérer comme quittes en tout honneur. On m’a prédit autrefois que je 
ferais plus de conquêtes qu’aucun roi ni émir de mon temps, en particulier 
aux dépens des chrétiens. C’est pourquoi je veux conquérir la France avec 
l’aide de Mahomet et de ceux que j’ai déjà convoqués. Je suis persuadé 
que j’en serai couronné maître et seigneur, mais je ne vois pas comment 
y pénétrer sans votre conseil. Il faut que vous m’y meniez et que vous 
m’appreniez les chemins les plus sûrs par où passer. Acquittez-vous ainsi, 
je vous en prie, des obligations que vous avez contractées à mon égard : 
faites aboutir mon projet et ce sera aussi à votre avantage. » Après s’être 
consultés un moment, les deux chrétiens lui firent la même réponse : 

« Tu te rappelles, seigneur, que tu nous as promis, il y a longtemps, que 
nous aurions la vie sauve à condition de te servir de guides en France, ce 
dont nous nous sommes acquittés de notre mieux. Examine donc notre 
situation et, s’il se peut, ne nous demande pas de t’y mener une seconde 
fois ; il est bien temps, pour nous, de rentrer au pays : c’est notre plus 
cher désir. 

— Par la majesté et la bonté de mes dieux ! s’écria Saladin, je serai 
encore plus content de vous — et je saurai mériter votre geste ! — si vous 
acceptez de m’aider à nouveau. Vous pourrez vous considérer comme 
libres dès que vous m’aurez conduit outre-mer et montré le chemin le plus 
sûr pour mener à bien mon entreprise, car je me fie entièrement à vous et 
plus qu’en quiconque. » 

Finalement, les deux barons acceptèrent contraints et forcés. Lorsque 
ses gens furent arrivés et qu’il n’y eut plus qu’à partir, Saladin prit la mer 
avec Huon et Jean de Ponthieu, qui se désolaient fort à la vue de cette 
armée qui comptait bien neuf cent mille Sarrasins. Enfin, le vent se leva, 
on dressa les mâts, on largua les voiles et on cingla en mer à vive allure : 
bientôt, la terre de Syrie fut hors de vue. 

Saladin appela alors Huon Dodequin et Jean de Ponthieu et leur 
demanda, sur leur foi, de lui dire où débarquer pour être mieux à même 
de conquérir la France. « Assurément, répondit Huon, nous sommes liés 
à vous par serment et nous voudrions vous donner un avis loyal. En ce 
qui me concerne, bien que chrétien, je ne suis pas originaire de France et 



468 


LITTERATURE ET CROISADE 


j’y ai peu vécu, sauf avec vous. Le meilleur conseil que je puisse vous 
donner, c’est de ne pas chercher à conquérir directement le pays : mieux 
vaut que vous commenciez par aborder ailleurs. Mais Jean, qui est un 
homme entendu et qui, lui, est natif du pays et connaît les terres voisines 
et les marches qui pourraient vous donner plus d’avantages, saura mieux 
que tout autre vous donner un conseil autorisé. » Jean de Ponthieu, qui 
avait écouté avec plaisir les sages paroles de Huon, répondit en le regar- 
dant, tout en s’adressant à Saladin : « Je crois mieux connaître en effet 
que Huon le pays où vous voulez aller. Mais mon opinion est la même 
que la sienne. Mieux vaut pour vous une terre sur laquelle vous puissiez 
facilement pénétrer avant d’entreprendre de conquérir le royaume de 
France. Et celle d’où vous serez le mieux à même de nuire aux Français, 
c’est le royaume d’Angleterre : une île qui n’est pas très grande mais très 
forte. Une fois que vous y aurez pris pied, personne ne pourra vous en 
déloger. Malgré que tous en aient, vous pourrez, à votre volonté, passer, 
à partir de là, en Normandie ou en Picardie : le port le plus proche fait 
partie de mes terres ; j’y trouverai assez d’appuis pour vous y donner 
accès. » À ces discours, Saladin ne se tint plus de joie et se dit en lui- 
même qu’il était impossible de trouver hommes plus loyaux. Il leur 
demanda ce qu’il convenait de faire et ils répondirent qu’il fallait d’abord 
aller reconnaître l’endroit où ils voulaient débarquer. Saladin leur confia 
un bateau solide et, sur son ordre, ils montèrent à bord avec des Sarrasins 
parlant français. Ils dirent au sultan de ne pas se hâter de rien entreprendre 
tant qu’il n’aurait pas de nouvelles d’eux, ce à quoi il se conforma. L’his- 
toire rapporte que, quand Huon Dodequin et Jean de Ponthieu se trouvè- 
rent seuls l’un avec l’autre et qu’ils eurent tout le temps de se parler, ils 
se prirent tous deux à pleurer à chaudes larmes. Après une longue 
réflexion, ils décidèrent d’un commun accord de faire passer le salut de 
la chrétienté avant l’honneur et l’avancement de Saladin, et de faire pré- 
venir par lettre le roi d’Angleterre de son arrivée, pour que lui-même en 
avertît le roi de France. Le roi Richard, effrayé au point d’en pleurer, 
voulut s’opposer au projet des infidèles : il fit mettre ses ports en état 
de défense et installa dans chacun des hommes d’armes expérimentés et 
aguerris. 


XVIII 

Comment Saladin aborda en Angleterre par un passage défendu par les 
chrétiens. 


Tout en envoyant ses ordres et en renforçant ses frontières de son 
mieux, le roi d’Angleterre avertit celui de France de la menace que 
Saladin faisait peser sur son royaume. Le roi de France se hâta donc de 



SALADIN 


4M 

convoquer ses barons et il envoya force hommes d’armes en Picardie, 
Normandie, Bretagne et autres lieux. Il dépêcha aussi en Angleterre le 
comte de Flandre, André de Chavigny, Guillaume des Barres, Guillaume 
Longue-Épée, Huon de Florinde, le duc de Luxembourg et de Limbourg, 
Gautier de Châtillon et les comtes de Joigny et de Montfort ', afin qu’ils 
défendent le passage. Y allèrent aussi, en bons et vaillants chrétiens qu’ils 
étaient, le comte de Clèves et d’autres nobles chevaliers d’Allemagne. 
Impossible de décrire la joie de Richard, le roi d’Angleterre, quand il vit 
la fleur de la chevalerie française : les mains levées au ciel, il en rendit 
grâces à Dieu, se disant qu’il n’avait rien à craindre de la puissance du 
sultan Saladin. Mais, à tout hasard, il fit quand même fortifier les places 
voisines du lieu où celui-ci risquait de toucher terre. Puis il mena ses 
barons entre Écosse et Warwick 1 2 : il y avait là une magnifique pente, un 
immense pré, c’était un lieu auquel païens ou autres ne pouvaient donc 
causer grand dommage. Et si on demande pourquoi le roi les y menait, 
l’histoire répond que c’est parce que Jean de Ponthieu l’avait prévenu 
qu’il y conduirait l’armée ennemie : il savait en effet que, pour s’avancer 
davantage en Angleterre à partir de là, il fallait d’abord traverser une 
lande couverte de bruyère en passant par une voie assez raide et pas plus 
large qu’un chemin de chars qui se prolongeait sur quatre milles en 
mesure du pays — soit deux lieues françaises — et que dix hommes 
auraient suffi à garder contre mille. Jean de Ponthieu ne pouvait se 
tromper d’endroit, car, au sommet de la pente, il y avait un arbre au feuil- 
lage très dense qui servirait de repère et, au-delà, la campagne était fertile 
et plantureuse. Le roi Richard fit dresser ses tentes dans le plus bel apparat 
possible à deux portées d’arc environ de cet arbre. Et on y installa les 
loges et pavillons des hommes d’armes, en belle et noble ordonnance. 
Ainsi, lorsque Jean de Ponthieu eut compris que les chrétiens avaient pris 
leurs dispositions, il retourna vers la nef amirale du sultan qui voguait sur 
la mer et, de là, il le mena à proximité du lieu de débarquement, lui tenant 
force propos qu’il serait trop long de rapporter. Finalement, quand 
Saladin fut en vue des dunes d’Angleterre, il demanda à Jean quel pays 
c’était là. « Au nom de Dieu, seigneur, répondit-il, nous nous trouvons à 
l’endroit idéal : nous avons dépassé la Bretagne et longé sur une bonne 
distance la côte d’Angleterre à la recherche de l’emplacement le plus 
favorable pour débarquer. Et je crois que nous ne pourrions mieux trouver 
qu’au pied de cette montagne, à l’aplomb de l’arbre que vous voyez là. » 
Saladin, qui ignorait tout du pays et faisait toute confiance à Jean ainsi 
qu’à Huon, approuva ses dires. Et ils débarquèrent en effet à l’endroit 
convenu. Quand ils furent au milieu du pré et que Saladin ne vit aucun 
dispositif de défense, il se vit déjà maître du pays. Il fit sortir tentes et 


1 . Sur ces personnages, voir n. 2, p. 461. 

2. Comté du centre de l’Angleterre qui, en réalité, n’a pas accès à la mer. 



470 


LITTERATURE ET CROISADE 


pavillons, décharger les vivres et installer son campement sur place. Au 
matin, les Sarrasins, qui brûlaient d’attaquer les chrétiens, partirent en 
groupes, dans l’intention d’aller fourrager comme une armée en campa- 
gne a l’habitude de le faire, et ils s’égaillèrent par les prés, pensant 
conquérir le monde. Mais ils eurent beau chercher, il n’y avait pas d’autre 
passage que le chemin de chars qui aboutissait droit au grand arbre ; ils 
durent donc faire demi-tour jusqu’à la tente du sultan qui fut fort surpris 
du fait. Il appela Huon et Jean et leur demanda où menait ce chemin entre 
les deux montagnes. « Vous vous en êtes si bien remis à nous, seigneur, 
lui répondit Jean de Ponthieu assez froidement, que pour rien au monde 
nous ne voudrions vous décevoir. Sachez que nous connaissons le pays 
mieux que vous, puisque vous n’y avez jamais mis les pieds, et dites- 
vous bien que si, par hasard, on s’était douté de notre venue, on aurait fait 
l’impossible pour défendre ce passage dont, apparemment, nous sommes 
les maîtres : il n’y a qu’à monter sur ces deux rochers, de part et d’autre 
de cet arbre, après quoi tout le pays jusqu’à Londres est aussi plat que 
cette grève. Et il faut bien dire qu’il est impossible de concevoir débar- 
quement plus sûr puisque nous n’avons rencontré aucune résistance. » 
Mais Saladin, à voir ce chemin si raide et difficile, ainsi que les monta- 
gnes pénibles à escalader et l’impossibilité de trouver aucun autre chemin 
dans tout le pays, se refusa à croire ce qu’on lui disait. Il appela donc un 
courrier qu’il avait nommé « Épieur », et l’envoya en haut des rochers 
pour savoir si on lui avait dit la vérité, car jusque-là aucun païen ni Sarra- 
sin ne s’y était aventuré. Il lui demanda de regarder quels obstacles on 
pourrait rencontrer jusqu’au sommet et de faire un tour dans le pays pour 
savoir s’il risquait de rencontrer quelque opposition. L’espion promit de 
s’acquitter de sa mission et se mit en route. Il prit un chemin qui, large en 
bas, devenait plus étroit au fur et à mesure qu’il s’élevait au milieu des 
dunes et des pentes abruptes, qui étaient hautes et difficiles à franchir. Le 
trajet fit augmenter ses craintes, car, plus il montait, plus le sentier deve- 
nait étroit et défoncé par les eaux qui s’y écoulaient. L’histoire dit que 
quatre personnes seulement pouvaient passer de front. À mi-parcours, le 
païen s’arrêta pour se reposer, maudissant celui qui le lui avait indiqué. 
Mais finalement, et non sans mal, il parvint au sommet. Sous ses yeux 
s’étendait un très beau pays sans montagnes. Il s’assit à l’ombre du grand 
arbre qui se trouvait là et qu’on apercevait de vingt lieues en mer. Tandis 
qu’il se reposait — il avait en effet bien besoin de se rafraîchir, car il était 
trempé de sueur — , il vit les préparatifs faits pour garder le passage. Et 
comme il n’était pas novice en la matière, tant s’en faut, il comprit aussi- 
tôt que tout cela avait été fait à dessein, et d’abord l’indication même du 
passage, ce qui ne le réjouit guère. 

Le guetteur resta longtemps sous l’arbre, considérant d’un côté la belle 
plaine couverte d’hommes d’armes et de l’autre la mer sur laquelle une 
file de navires de plus de deux lieues cemaittout le site, et il se demandait 



SALADIN 


471 


par où et comment le sultan pourrait escalader ces rochers que mille 
hommes auraient suffi à défendre contre toutes les forces du monde. Fina- 
lement, il retourna auprès de Saladin : « J’ai grimpé comme vous me 
l'aviez demandé, fit-il. Tout ce que je peux vous dire au sujet de ce 
chemin, c’est que mille hommes suffiraient à le défendre contre n’importe 
quel ennemi et qu’il est si étroit qu’on ne peut y faire passer plus de quatre 
hommes de front. Qui plus est, quand on est en haut, dans une plaine 
magnifique, ce qu’on y voit, c’est une armée innombrable : à une portée 
d’arc, il y a des tentes, pavillons, baraquements qu’il est impossible de 
dénombrer, et avec tout cela, une foule stupéfiante de bannières, à se 
demander s’il n’y a pas de la magie là-dessous. » Quand Saladin eut 
appris par le messager ce qu’il en était du passage et de ce pays d’amont 
couvert de tentes et de bannières à une simple portée d’arc, il se dit que 
Huon Dodequin et Jean de Ponthieu voulaient sans doute trahir son armée 
et il leur jeta un tel regard d’animosité que malgré toute leur hardiesse ils 
en furent effrayés. Ils continuèrent cependant à faire bon visage pour ne 
pas nourrir ses soupçons. Saladin eut brusquement l’idée d’aller escalader 
les hauts rochers pour vérifier ce que lui avait raconté son espion et pour 
ne pas risquer de penser du mal d’eux à tort. Il se mit donc en chemin et 
avec difficulté atteignit l’arbre d’où, parmi toutes les bannières qui s’of- 
fraient à ses yeux, il en reconnut douze d’autant plus facilement qu’il les 
avait déjà vues au tournoi de Cambrai. L’histoire rapporte qu’il n’en fut 
guère ébranlé. Il se dit seulement qu’en effet les deux chrétiens l’avaient 
trompé. Mais, voulant voir comment les choses tourneraient, il différa sa 
vengeance. Il redescendit donc tout en observant le chemin défoncé et les 
rochers qui le dominaient de haut, et il regagna sa tente, absorbé dans ses 
pensées et l’air si triste que ses hommes ne savaient que dire. Quand il le 
vit en proie à une humeur si noire, son oncle Corsuble ne put se retenir : 
« Vous vous laissez trop abattre, cher neveu, vous ne devez pas vous 
inquiéter autant pour le si petit nombre — à ce que j’ai entendu dire — 
de vos ennemis. Songez à achever au mieux ce que vous avez commencé. 

— Ce n’est pas peu de chose, répliqua Saladin, que de voir, en une 
heure de temps, tant de forces assemblées en un lieu. 

— Ah ! cher neveu, votre visage est tout changé : je comprends que 
votre cœur est inquiet et qu’il souffre, je le crois, autant que le mien. Mais 
je voudrais que vous fassiez preuve de plus de modération, car vous 
donnez le mauvais exemple à vos hommes en montrant votre désarroi : si 
les choses tournaient mal, vous seriez le responsable de la perte de tous 
ces gens que vous avez amenés ici. 

— Par mon dieu Mahomet, ce n’est pas la peur des chrétiens qui me 
fait ainsi changer de couleur, mais une crainte dont je ne veux pas parler, 
car mon intention est bien de conduire mon armée à l’assaut de cette mon- 
tagne et de m’emparer sans tarder de cette île qui ne peut nous résister. » 



472 


LITTERATURE ET CROISADE 


XIX 

Comment Saladin fit assaillir le passage pour s 'en emparer. 


Saladin et Corsuble discutèrent longuement des dispositions à prendre 
contre leurs ennemis. Le sultan réunit alors tous ses princes, dit l’histoire, 
et leur exposa son projet : dès le lendemain matin, tous devaient être prêts 
à gagner le sommet de la montagne ; puis on se sépara. Le lendemain 
matin, on fit sonner les trompes et mettre en rangs les troupes sur la plage. 
Cela ne passa pas inaperçu des nobles barons chrétiens. Si on veut savoir 
comment, l’histoire précise qu’on avait fait surveiller le sommet des 
rochers jour et nuit de telle façon que personne ne pût y grimper sans être 
vu. Mais le roi Richard avait interdit de faire du bruit, sauf en cas de 
nécessité. Les chrétiens se préparèrent donc à aller au-devant des païens, 
au passage près de l’arbre qui était tout en haut. Les païens faisaient peur 
à voir tant ils étaient nombreux. Saladin en avait rangé cent mille pour le 
premier assaut, et cent mille pour le second, qui devaient en même temps 
prêter main-forte aux premiers. 

Les nobles barons firent avancer rapidement leurs bannières au passage 
que le sultan voulait conquérir, et il les entendit quand ils se mirent en 
marche, ce qui l’affligea fort. Il commanda néanmoins qu’on leur donnât 
l’assaut : « On va voir, chers seigneurs, qui s’appliquera en ce jour à faire 
croître mon honneur. Tout ce que je vous demande, au titre du service 
que vous me devez, c’est de vous rendre maîtres de ce passage, car si 
nous pouvons arriver jusqu’à l’arbre que vous voyez là, toute la puissance 
des chrétiens ne saurait m’empêcher de conquérir l’Angleterre, la France 
et l’Allemagne. » Les Sarrasins, qui étaient frais et dispos, et désireux 
chacun de servir Saladin comme il le devait, commencèrent à monter, les 
uns par le sentier où ne pouvaient passer que quatre hommes de front, les 
autres, persuadés de mieux s’y prendre, grimpant par les rochers ; mais 
tous se retrouvaient au passage où les barons chrétiens les attendaient, 
prêts à combattre au besoin. De plus, les Sarrasins, avant même d’arriver 
là où étaient les chrétiens, s’étaient si bien épuisés qu’ils auraient préféré 
se retrouver à leur point de départ. Et les plus avancés auraient bien voulu 
se reposer, mais ils n’osaient pas s’y risquer, car il en venait toujours par- 
derrière qui les suivaient et s’avançaient le plus loin possible. Parmi les 
chrétiens, à ce que raconte l’histoire, il y avait André de Chavigny, qui 
les jugeait bien longs à venir. Ayant repéré une colline et des roches qui 
pourraient servir de voie de passage aux Sarrasins, il y alla et, constatant 
que la majorité de leurs premiers rangs s’y trouvaient et s’étaient déjà 
emparés d’une grande partie de la place, il sauta d’en haut, à pieds joints 
et l’épée au poing, au milieu des infidèles à qui il fit grand-peur ; nombre 



SALADIN 


47 J 


d’entre eux le crurent tombé du ciel. Brandissant son épée, il se mit à en 
frapper ses ennemis de toutes ses forces, et en tua tant qu’aucun d’entre 
eux n’osait lui faire front. La troupe commença de murmurer et se dis- 
persa. Ceux qui avaient eu l’audace de grimper par les rochers furent 
saisis d’une telle frayeur qu’ils en perdirent sagesse et courage et se 
mirent à trébucher ; et pareillement, ceux qui montaient par le chemin de 
chars furent rapidement si épouvantés qu’ils firent tous demi-tour, 
s’entre-tuant pour se sauver plus vite et laissant seul ce Chavigny qui les 
avait ainsi mis à la fête. 

Saladin fut très affligé de cette déconfiture ; il donna l’ordre aux cent 
mille autres Sarrasins, qui s’étaient targués de prendre le passage, de 
relayer les premiers ; ils montèrent jusqu’en haut, mais ne firent rien de 
plus qu’eux ; leur chef fut le premier à se faire tuer, et il leur fallut tourner 
le dos encore plus vite et plus honteusement. L’histoire serait bien incapa- 
ble de rapporter tous les faits d’armes accomplis dans les deux camps 
pour conquérir et défendre le passage. Les opérations occupèrent toute la 
journée, et, finalement, la nuit donna à tous le signal de la retraite. 
Quelque défaite que les païens aient subie pendant le jour, ils firent fête 
pendant la nuit : Saladin les y convia et les réconforta avec gaieté. Quand 
chacun se fut retiré, il songea à ce qu’il avait à faire et, se voyant entouré 
de Huon Dodequin et de Jean de Ponthieu, il leur dit en les prenant par la 
main : « Que Mahomet me vienne en aide, chers seigneurs, vous ne 
m’avez guère amené à bon port, à ce que je vois. On pourrait croire pour 
assuré, sans se tromper et sans mentir, qu’il y a eu là évidente trahison. 
Mais je ne veux rien approfondir pour le moment ; il sera temps de le 
faire une fois de retour en Syrie. » Huon Dodequin, qui avait plus d’esprit 
de repartie que Jean de Ponthieu, répliqua aussitôt qu’il ne savait pas 
pourquoi Saladin tenait ces propos : « Mais j ’ose affirmer devant tous vos 
hommes que jamais je n’ai eu de toute ma vie pensée traîtresse. Et je suis 
prêt à le soutenir en combat contre tout contradicteur, à moi seul contre 
deux. » Jean de Ponthieu voulut s’excuser en termes semblables, mais 
Saladin l’aimait trop pour le laisser parler. Le lendemain, un païen vint 
demander au sultan l’autorisation de donner l’assaut au passage, ce qu’il 
lui accorda. Il fit monter ses hommes, qui ne firent rien de plus que les 
attaquants de la première journée, ce qui ne le réjouit guère. Mais il prit 
son mal en patience et resta longtemps sur place, parce que c’était là qu’il 
avait débarqué et qu’il avait honte de partir, se disant que toute la chré- 
tienté était avertie de sa venue et que les côtes et les ports étaient tous 
gardés. 



474 


LITTERATURE ET CROISADE 


XX 

Comment Saladin essaya de s ’ emparer du roi Richard. 


Un jour, peu après ces assauts livrés au passage, Saladin réunit tous les 
rois, princes et émirs dans sa tente, avec Huon Dodequin et Jean de Pon- 
thieu, dont il voulait mieux sonder les intentions. Voir autant de païens 
rassemblés, et des plus nobles de leur pays, avait de quoi étonner. Quand 
ils furent tous là, il les regarda l’un après l’autre et en particulier Huon et 
Jean, qui n’auraient pas osé désobéir à son ordre. « Je vous ai fait venir 
ici, chers seigneurs, déclara-t-il à haute voix, pour recevoir vos conseils 
sur la façon de poursuivre mon voyage, car, d’après ce que je vois, nos 
affaires vont si mal qu’il y a lieu de craindre qu’elles ne tournent à la 
catastrophe. Aussi, que personne n’hésite à dire son opinion, car c’est le 
moment de le faire. » Un silence général accueillit ces paroles, ce qui 
affligea fort Saladin, qui poursuivit : « Je suis très surpris qu’il n’y ait 
personne parmi vous pour me donner conseil, quand j’en ai le plus 
besoin. » A ces mots, le roi de Farinde, qui était très prudent et avisé, bien 
qu’il ne lui revînt pas de parler avant Corsuble et plusieurs autres, dit que 
le sultan le savait, on ne pourrait arriver à rien par la force ; il fallait donc 
avoir recours à la ruse. « Quand on fait la guerre, on doit nuire à l’ennemi 
par tous les moyens. Et puisqu’il en est ainsi, à mon avis, ce serait pour 
vous un très grand avantage de détenir en votre pouvoir le roi d’Angle- 
terre, sur les terres de qui nous sommes, en vous y prenant adroitement. 
Même si ce n’est pas le plus vaillant des chrétiens, et s’il y a, dans leur 
armée, quelqu’un qui pourrait nous causer plus de tort, je crois plus profi- 
table d’essayer de nous emparer de lui, parce qu’il est le chef, et que, par 
son intermédiaire, vous pourriez plus facilement parvenir à vos fins que 
par or, argent, trahison ou autre moyen. Réfléchissez donc à ce qu’il faut 
faire. Et si mon opinion vous semble bonne, vous pouvez, par exemple, 
envoyer à ce roi votre cheval Moreau : il n’est chevalier, comte, duc, 
prince ni roi qu’il ne vous ramène dans votre tente, malgré son cavalier, 
dès qu’on le monterait ! Qu’il vous plaise donc de le lui envoyer, faites- 
le-lui présenter par un écuyer, qui lui demandera de venir discuter avec 
vous au passage. S’il accepte, je suis sûr que le cheval l’amènera ici. » 
Quand ce roi eut achevé d’exposer son plan en détail, Saladin, considérant 
que c’était là un très astucieux conseil, se rangea à son avis et confia le 
cheval à un écuyer qui se chargea d’exécuter point par point ce qu’il avait 
entendu proposer. Le païen se mit en selle et gagna le passage où se trou- 
vaient plusieurs nobles barons. Après l’avoir franchi, il arriva devant le 
roi Richard d’Angleterre qu’il salua à la mode sarrasine et de façon à lui 
faire honneur. Puis il s’acquitta de son message et présenta le cadeau 



SALADIN 


475 


offert. Quand le roi Richard vit le cheval, il le trouva étonnamment beau, 
l’accepta sans faire de réserve et l’aurait immédiatement essayé, n’eût été 
le comte de Stanford 1 qui l’en dissuada : « Seigneur, celui qui a créé tous 
les chevaux ne les a pas disposés de même, quelle que soit leur commune 
apparence. » Richard y renonça donc et, en l’absence du Sarrasin, réunit 
son conseil à qui il parla de la demande de Saladin et de son cadeau. Pour 
que Saladin ne pensât pas que le roi Richard n’avait pas eu le courage 
d’aller le trouver, on décida de faire appel à un chevalier qui monterait le 
cheval et qui, portant les armes d’Angleterre, irait avec l’écuyer deman- 
der à Saladin à quel propos il voulait parler au roi. 

Le vaillant Chavigny 2 demanda au roi d’être cet envoyé. Mais le roi 
n’y consentit pas, car un autre était déjà prêt : il lui expliqua ce qu’il 
devait faire et lui recommanda de ne pas aller au-delà du passage dont 
Saladin voulait s’emparer. Le cheval fut revêtu du harnachement du roi 
Richard — il porte des léopards d’or — comme si le roi lui-même l’avait 
monté. Et quand le chevalier, qui était très entreprenant et désirait l’aven- 
ture, fut armé de façon à être méconnaissable — car il avait la même 
allure que le roi — , Richard s’écarta. Et les chrétiens l’escortèrent jusqu’à 
l’écuyer sarrasin en lui rendant les honneurs dus à un souverain. Si on 
demande le nom du chevalier anglais, l’histoire dit qu’on l’appelait 
Antoine le Hardi et l’ Audacieux parce que, issu d’une grande et noble 
famille, il était pauvre et recherchait toutes les occasions d’acquérir répu- 
tation et honneur pour s’élever. 

Bref, le chevalier Antoine se mit en selle ainsi que l’écuyer. Et ils allè- 
rent jusqu’au passage qu’Antoine avait l’intention de ne pas dépasser, 
mais, malgré éperons et mors, le cheval ne s’arrêta pas et passa outre sous 
les yeux des chrétiens. Et le chevalier fut emporté malgré lui à la suite de 
l’écuyer qui piqua des deux de son mieux, entraînant à toute allure 
Antoine après lui : plus celui-ci tirait sur les rênes, plus sa monture galo- 
pait. Au moment de franchir le passage, Antoine cria plusieurs fois à 
l’écuyer de s’arrêter, mais le païen, pensant avoir affaire au roi d’Angle- 
terre, fit comme s’il n’entendait pas. Quand Antoine fut arrivé au bas de 
la pente, son cheval prit son élan et sa course le mena droit à la tente de 
Saladin. Les Sarrasins qui le voyaient venir en furent très joyeux, persua- 
dés que c’était bien là le roi Richard, puisqu’ils le voyaient revêtu de ses 
armes. Ils se pressèrent tous autour de lui qui, en homme vaillant, dégaina 
l’épée et voulut faire demi-tour en éperonnant son cheval, mais ce fut en 
vain : rien n’aurait pu le faire bouger. Finalement, on s’empara du cheva- 
lier et on le livra à Saladin, en le prenant toujours pour le roi d’Angleterre. 
La nouvelle s’en répandit aussitôt dans le camp ; Huon Dodequin et Jean 


1 . Le titre ne sera créé qu’au xvir siècle. 

2. Il était sujet de Richard Cœur de Lion ; il est donc normal qu’il se trouve dans son 
entourage, et qu’il ait figuré, ainsi que Richard, au tournoi de Cambrai. 



476 


LITTERATURE ET CROISADE 


de Ponthieu eurent tôt fait de l’apprendre et ils s’en affligèrent beaucoup. 
Ils accoururent au plus vite là où était le prisonnier, et le saluèrent en ces 
termes : « Bienvenue à vous, seigneur roi d’Angleterre. » Antoine ôta 
alors son heaume afin que Jean le reconnaisse, ce qui le mit au comble de 
la joie. Saladin, les voyant s’entretenir ensemble, les interpella pour leur 
demander ce qu’ils avaient, ce à quoi Jean de Ponthieu répondit : 

« Ah ! seigneur, ne vous réjouissez pas trop, de peur de devoir ensuite 
vous affliger. 

— Pourquoi donc ? 

— Parce que c’est peine perdue pour vos gens : ils pensent s’être 
emparés du roi d’Angleterre et ils n’ont qu’un simple chevalier qui n’a 
pas 100 besants vaillant. Et qui pis est, Richard et ses barons pourront se 
moquer de l’aventure. » 

A ces mots, Saladin fit descendre le chevalier de son cheval et ordonna 
qu’on le désarme. Puis il le regarda un moment sans parler avant de le 
questionner : 

« Qui vous a envoyé ici, chevalier ? Et pourquoi le roi Richard n’est-il 
pas venu ? 

— Je l’ignore, seigneur sultan, mais je crois qu’il n’a pas osé se fier à 
votre cheval, ce qui ne me surprend pas : une fois armé et monté dessus 
suivant l’ordre de mon roi, je n’ai pu le maîtriser ; plus je tirais sur les 
rênes pour le retenir, plus il galopait, et je ne vous trouve pas là où mon 
maître m’avait dit. En tout cas, je suis à votre merci. » Saladin, qui était 
plus courtois qu’aucun prince au monde, défendit que quiconque portât 
la main sur lui, et alla jusqu’à le retenir là où il était logé, le traitant de 
son mieux. 


XXI 

Comment Saladin voulut éprouver l’intelligence du plus vaillant chrétien 
qui fût dans l 'armée de Richard ; et comment il demanda une trêve pour aller 
parler aux chrétiens. 


Après cela, Saladin appela un de ses écuyers, lui remit une épée plus 
courte d’un demi-pied que la normale et lui ordonna de se rendre à 
l’armée du roi Richard, de lui demander, ainsi qu’aux princes qui seraient 
avec lui, si l’épée était bonne ou non pour se battre et de lui rapporter 
soigneusement les réponses et les noms de ceux qui prendraient l’épée en 
main. Il le chargea aussi de demander une trêve pendant laquelle il voulait 
aller les voir et se divertir avec eux. L’écuyer se mit en selle et dit qu’il 
s’acquitterait de son message. Il parvint au passage qui était gardé par 
de nombreux nobles chrétiens qui veillaient à ce que personne ne pût les 
surprendre. Comme c’était un simple messager, ils finirent par le laisser 



SALADIN 


477 


passer. Quand il fu t arrivé à la tente o ù s e trouvait 1 e roi d ’ Angleterre avec 
ses barons, il le salua de par Mahomet son dieu. Puis il lui montra l’épée : 
« Seigneur, Saladin vous envoie cette épée et vous prie de lui donner 
votre avis ainsi que celui de vos hommes : est-elle bonne ou non pour 
combattre ? » Le roi Richard, après avoir écouté le Sarrasin, regarda 
l’épée, la prit en main et dit qu’elle était un peu courte. À son tour, le 
comte de Flandre la prit, l’examina et dit qu’il était bien dommage qu’elle 
ne fût pas assez longue, car il n’en avait jamais eu de meilleure. Les autres 
princes firent de même et, l’un après l’autre, répétèrent la même chose 
jusqu’à ce qu’enfm Chavigny la prît et déclarât hautement que d’après lui 
c’était une si bonne épée qu’il était impossible d’en trouver une meilleure. 
« Pour moi, je ne trouve pas qu’elle présente de défaut : si elle paraît un 
peu courte, il n’y a qu’à avancer le pied d’autant. » À ces mots, tous les 
princes le regardèrent et dirent qu’il avait raison. Ce que le païen n’eut 
garde d’oublier. Il demanda aussi une trêve, comme son maître le lui avait 
ordonné. Les barons se retirèrent à part pour en délibérer et acceptèrent 
finalement. Mais avant qu’il ne prît congé, Richard s’enquit de la raison 
pour laquelle Saladin lui avait fait présent de son cheval et avait retenu 
prisonnier son chevalier. 

« Je l’ignore, seigneur, répondit le païen, et vous ne pourrez le savoir 
que lorsqu’il sera venu à vous. 

— Tu lui diras, fit alors le roi, qu’il peut venir tranquille jusqu’au 
passage : personne ne lui fera rien, à condition qu’il ne soit pas accompa- 
gné d’hommes en armes. » 

Sur ce, le Sarrasin se retira et il regagna la tente de Saladin, lequel s’en- 
quit de ses nouvelles. Il rapporta donc ce qu’il avait fait. Saladin l’interro- 
gea en particulier sur les réponses qu’on lui avait données au sujet de 
l’épée. Il lui raconta mot pour mot qui l’avait prise et avait parlé en 
premier et pour dire quoi. Il mentionna en particulier ce qu’avait dit Cha- 
vigny : que, si l’épée était courte, il suffisait d’avancer le pied pour tout 
arranger. Cela retint fort l’attention de Saladin qui hocha la tête et dit que 
Chavigny était le plus vaillant des chrétiens. 

Saladin, qui n’osait pas s’en remettre à la parole d’un seul écuyer, 
appela alors Huon Dodequin et Jean de Ponthieu et, après leur avoir 
exposé son affaire, les chargea de se rendre dans l’armée chrétienne et de 
parler aux barons afin d’avoir un sauf-conduit du roi Richard pour lui- 
même et deux ou trois de ses hommes. Les barons y allèrent et obtinrent 
ce qu’ils étaient venus demander — le sauf-conduit vaudrait pour trois 
jours — , puis ils s’en retournèrent. L’histoire se tait sur la bienvenue et 
la fête qu’on leur fit secrètement ; elle dit seulement qu’après avoir 
accompli leur mission, ils rentrèrent auprès de Saladin qui, une fois 
connue la réponse, se prépara à partir non le jour même, mais le lende- 
main. Ce matin, il se mit en selle et se fit accompagner de Huon Dodequin 
et de Jean de Ponthieu, ainsi que de son écuyer. Il se rendit au passage 



478 


LITTERATURE ET CROISADE 


qu’il n’avait pu conquérir, où il trouva plusieurs nobles chrétiens postés 
là pour le garder jour et nuit. Cependant, ils passèrent outre, car ceux qui 
gardaient le passage avaient reçu les ordres nécessaires. Finalement, ils 
parvinrent à la tente du roi qui, pour l’heure, était là avec le comte de 
Flandre, Chavigny, Fluon de Florinde, les comtes de Montfort et de 
Joigny et tous les nobles qui avaient promis de défendre le passage contre 
l’armée de Saladin. 


XXII 

Comment Saladin décida du combat de deux Sarrasins contre deux chré- 
tiens. 


Les nobles barons n’eurent pas de mal à reconnaître Saladin, puisqu’ils 
l’avaient déjà vu à Cambrai ; aussi lui firent-ils fort bel accueil. Cela ne 
prit nullement le sultan au dépourvu ; une fois les saluts échangés, il leur 
dit avec assurance : 

« Je veux que vous sachiez, seigneur roi et vous tous qui êtes ici, que 
ce pays m’appartient comme le reste du monde à cause du bon roi 
Alexandre le Grand dont descendent mes aïeux ; il me revient donc en 
légitime et directe succession. Je suis venu pour en prendre possession, 
vous avez grand tort de vous y opposer. Je vous prie donc de me livrer le 
passage. Obéissez-moi, ou donnez-moi une réponse sur laquelle je puisse 
me fonder, car mon intention est de ne pas rentrer dans mon pays ni de 
quitter celui-ci tant que mon obédience n’y sera pas reconnue, de gré ou 
de force, en tant que vrai et légitime héritier de celui que je vous ai 
nommé, qui a commandé au monde entier. 

— Sur ma foi, seigneur, se hâta de répondre Chavigny, il peut bien 
être vrai qu’Alexandre ait été vaillant et qu’il ait eu la chance de conquérir 
le monde, mais il ne l’a possédé qu’un jour : cela ne suffit donc pas à 
fonder votre droit ici et maintenant. 

— Je sais bien, seigneur chevalier, répliqua Saladin sur un ton de dépit 
et de colère, que vous voudriez, à coup sûr, m’en empêcher, mais je fais 
vœu à Mahomet qui donna et enseigna à nos pères la foi dont nous nous 
réclamons, de conquérir le passage que vous pensiez bien garder contre 
moi, et je serai le maître dans le pays, s’il le faut envers et contre tous 
ceux qui voudront ou oseront s’y opposer. 

— Faites le vœu que vous voudrez, seigneur, fit alors Chavigny. Mais 
je crois que lorsque vous vous présenterez au passage, j’y serai aussi. 
C’est pourquoi moi également je fais un vœu : je sais qu’assurément vous 
êtes le plus vaillant chevalier ou prince qu’il y ait au monde, mais je 
promets au Dieu créateur de l’univers en lequel nous croyons que, si vous 



SALADIN 


474 


faites ce que vous avez dit, je vous arracherai le heaume de la tcte, à la 
force de mes bras — à moins qu’il ne tienne mieux qu’avec de la poix ou 
du ciment. » 

Ce vœu suscita un rire général et affligea Saladin ; il le fit aussi renon- 
cer à parler avec superbe, comme il l’avait fait, à des gens qui étaient en 
situation de lui répondre sur le même ton. Il connaissait d’ailleurs Chavi- 
gny et l’avait éprouvé pour le plus vaillant chrétien de l’armée, ce qui ne 
l’empêcha pas de lui répondre : 

« Vous auriez fort à faire pour accomplir votre vœu et me prendre la vie 
au milieu des neuf cent mille vassaux qui désirent tous l’accroissement de 
mon honneur. 

— Je continue de soutenir que je n’y manquerai pas, si vous voulez 
conquérir le passage comme vous vous y êtes engagé. Je n’ai certes pas 
dit que mon vœu et le vôtre pourraient être accomplis. Mais pour moi, je 
pense en réchapper, peut-être même sans blessure. Que Mahomet vous 
aide et que le Dieu en qui je crois en fasse autant pour moi ! » 

Les barons n’ajoutèrent rien et Saladin dit plus poliment qu’il ne l’avait 
fait auparavant : « Chers seigneurs, puisque, d’après ce que vous dites, il 
vous semble impossible de conquérir ce passage, je vais vous faire une 
proposition que vous ne devez pas refuser : il y a ici les plus vaillants et 
les plus aguerris des chrétiens. Et si on me demande comment je le sais, 
je répondrai que je les ai tous mis à l’épreuve. Je pense, de mon côté, en 
avoir amené de comparables : je choisirai donc parmi eux deux des plus 
valeureux, et vous de même vous choisirez les deux que vous voulez. Et 
afin d’éviter tout débat qui pourrait être gênant, nous les ferons combattre 
ainsi : si mes hommes sont victorieux et que les vôtres sont déconfits et 
doivent s’avouer vaincus, vous livrerez le passage à moi et à mes 
hommes, tout à fait libre. Si, au contraire, ce sont vos hommes qui ont la 
victoire, je vous jurerai, sur ma religion, de retourner comme je suis venu 
par mer avec mon armée, pourvu que je sois assuré, de votre part, de 
conditions semblables. » 

Grande fut la liesse des chrétiens, qui ne demandaient rien d’autre. 
Tous regardèrent le roi, qui était le plus joyeux de tous, et accorda sa 
requête à Saladin. Le roi et le sultan jurèrent solennellement de faire ce 
qui avait été promis au jour qu’ils fixèrent. Puis Saladin prit congé ainsi 
que Huon Dodequin et Jean de Ponthieu, et ils retournèrent jusqu’à leurs 
tentes où se trouvait Corsuble le grand, qui se réjouit tort de revoir 
Saladin et qui était très désireux d’entendre ce qu’il avait à lui dire. 


480 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


XXIII 

Comment Saladin choisit deux champions pour affronter les deux chré- 
tiens. 


Quand Saladin fut de retour à sa tente, il convoqua ceux qui lui parais- 
saient être les hommes, les plus sages et ils étaient si nombreux, émirs et 
vaillants hommes qu’il y avait foule. Il déclara nettement qu’on l’avait 
dirigé vers un passage impossible à conquérir sans y subir des pertes irré- 
parables. C’est pourquoi il avait négocié avec les barons de France et les 
chrétiens, et avait convenu avec eux de choisir deux des plus hardis che- 
valiers de son armée pour combattre les deux chrétiens qu’on voudrait 
leur opposer. Tout le monde garda le silence, sauf Corsuble son oncle qui 
dit qu’il serait le premier puisque c’était pour l’honneur de Mahomet en 
qui il croyait. Un autre roi se leva alors, un nommé Bruyant, noble, grand 
et puissant de sa personne comme de ses biens, car il était seigneur de la 
Grèce, et il dit qu’il serait le second : « Grâces en soient rendues à 
Mahomet, répondit Saladin, car je me serais moi-même battu contre les 
deux, l’un après l’autre ou ensemble, plutôt que de faire défaut. » Les 
deux rois se sentirent encouragés par cette déclaration et lui demandèrent 
quel jour ils devaient se battre. 

« C’est demain, chers seigneurs, que vous aiderez à défendre mon 
honneur et à conquérir toute la chrétienté, car il nous faut en passer par là 
puisqu’il n’y a pas d’autre voie. Si la Fortune est de notre côté et que vous 
puissiez déconfire les chrétiens, personne ne pourra plus s’opposer à 
nous. En échange de quoi, je vous octroie tout le royaume d’Angleterre 
avec celui d’Ecosse et la Normandie ; pour moi, il me suffit d’en avoir 
l’honneur. 

- C’est ainsi qu’ont procédé vos ancêtres, répondit Bruyant le roi de 
Grèce. Pour preuve de ce que je dis, on lit que le roi Alexandre, votre 
aïeul, le plus grand conquérant de tous les temps, ne gardait pour lui, dans 
toutes ses conquêtes, que l’honneur, ce qui n’est pas peu, puisque tout le 
mal et toutes les peines qu’on se donne en ce monde, en faisant preuve de 
beaucoup de courage, ne tendent qu’à l’acquérir. Et quand on est mort, 
on ne peut rien laisser derrière soi d’autre qu’un bon renom. » Les deux 
Sarrasins demandèrent à Saladin s’ils devaient combattre à pied ou à 
cheval et il leur répondit que la bataille se ferait à pied parce qu’il ne 
voulait pas entendre parler de fuir : comme il avait confiance en ses dieux, 
il pensait que même si les chrétiens se présentaient à cheval et ses 
hommes à pied, ceux-ci les déconfiraient quand même. 



SALADIN 


4SI 


[XXIV : Comment les chrétiens choisirent Chavigny et Guillaume Longue 
Épée pour la bataille. XXV : Comment Chavigny coupa le roi Bruyant en 
deux.] 


[...] Quand Corsuble le grand vit son compagnon Bruyant mourir ainsi 
des mains de Chavigny, coupé en deux d’un seul coup, revêtu comme il 
l’était d’une armure irréprochable, il n’y a pas lieu de s’étonner s’il en 
resta stupéfait. La peur lui fit tourner casaque et se diriger rapidement 
vers Saladin, dont la voix se fit alors clairement entendre : « Que se passe- 
t-il, cher oncle ? Par tous les dieux que nous adorons, il m’est arrivé la 
plus grande honte qui pourra jamais frapper un prince. Ou il faut que la 
puissance de nos dieux soit anéantie et que les diables se soient mis du 
côté des chrétiens, ou que les Sarrasins ne vaillent rien au combat, 
puisque Bruyant, un de nos vaillants combattants, alors qu’il avait deux 
coups à donner en premier pour n’en recevoir ensuite qu’un, n’a réussi ni 
à tuer ni à blesser un ennemi qui l'a, lui, coupé en deux d’un seul coup. » 
Corsuble ne sut que répondre et dit seulement qu’il n’en ferait pas plus. 
Quant à Saladin, considérant qu’il avait promis de se retirer du passage 
si ses chevaliers ne l’emportaient pas sur les chrétiens, affligé de cette 
déconfiture mais voulant être fidèle à sa parole, il ne demeura pas davan- 
tage, mais retourna à son campement. Le lendemain, il fit charger les 
navires et reprit la mer. L’histoire dit que, renonçant à poursuivre sa tenta- 
tive d’invasion de la chrétienté, il cingla à vive allure jusqu’en Syrie, où 
il arriva rapidement. Après son départ, on appela « le Pas de Saladin » ce 
passage qu’il n’avait pu conquérir, ce dont les barons chrétiens, qui 
avaient remporté la victoire par la grâce de Dieu et celle du vaillant che- 
valier Chavigny, louèrent et remercièrent Dieu. Puis chacun rentra chez 
soi. 


XXVI 

Comment Huon Dodequin, accusé d'avoir trahi Saladin et son armée, 
combattit deux païens. 


Quand Saladin, après avoir quitté le passage, fut de retour à Jérusalem, 
il donna congé à tous ceux qui voulaient rentrer dans leurs terres, les 
remerciant de leurs services. Et quand Huon Dodequin vit cela, il le pria 
de lui donner l’autorisation d’aller à La Mecque pour voir sa femme Sina- 
monde et ses enfants. Saladin lui jeta un mauvais regard et, hochant la 
tête, lui dit : 

« On ne laisse pas un traître quitter ainsi la cour de celui qu'il a trahi. 

— Que voulez-vous dire, seigneur sultan, répondit Huon qui compre- 



482 


LITTERATURE ET CROISADE 


nait fort bien ce que Saladin avait en tête. Par le corps Dieu, est-ce ainsi 
que sont payés ceux qui vous servent loyalement comme je l’ai fait en 
vous accompagnant dans tant de pays ? Je vous ai honoré, soutenu et 
défendu et vous m’appelez “traître” ! Par le Dieu en qui j’ai foi, si je ne 
m’en défendais, on me le reprocherait partout et toujours. J’en offre donc 
mon gage, devant vous et tous ceux qui sont ici présents : je suis prêt à 
faire la preuve, en combattant seul contre les deux champions que vous 
voudrez choisir — excepté vous, contre qui je ne voudrais pas porter les 
armes sauf cas de nécessité — , que je ne vous ai jamais trahi ni en pensée, 
ni en acte. » 

Le roi de Mauritanie, qui se trouvait présent parmi d’autres rois et 
émirs, s’avança alors parce qu’il était apparenté au roi Bruyant que Cha- 
vigny avait fendu en deux. Il déclara hautement ce que voici, tenant son 
fils, qui était un beau Sarrasin, par le bord de son manteau : « Seigneur 
sultan, Huon de Tabarie soutient qu’il n’a pas trahi et affirme qu’il vous 
a très loyalement servi. Et afin que chacun reconnaisse sa loyauté, il dit 
qu’il fera la preuve par combat à un contre deux qu’il n’a jamais pensé à 
trahir. Il en a jeté ici son gant. Mais moi je dis que mon fils, que voici, et 
moi-même nous le combattrons et, d’un jour à l’autre, lui ferons avouer 
qu’il a perpétré une trahison contre vous, en vous conseillant, avec Jean 
de Ponthieu, de débarquer en un lieu où vous n’avez pu réussir à passer, 
et que, en cela, ils sont traîtres. » La bataille fut donc convenue. Le jour 
fixé, les chevaliers furent armés et menés au champ pour s’affronter en 
un combat décisif. Huon était revêtu d’une armure de grande qualité et 
avait un excellent cheval : c’était Blanchard, que le Bâtard de Bouillon 
lui avait jadis légué pour le donner à son frère Girard, le Bel Armé ; il 
avait aussi l’armure du Bâtard et son épée Murglaie. Mais on peut croire 
que, de leur côté, les païens n’avaient pas manqué de s’armer au mieux. 

Quand tous furent dans le champ et que l’heure de combattre fut venue, 
Huon, qui ne portait pas les Sarrasins dans son cœur, lança son cheval 
contre le roi de Mauritanie qui fut le premier à se présenter devant lui. Il 
ajusta si bien son coup qu’il le désarçonna et qu’il s’en fallut de peu que 
celui-ci en eût le cou brisé sous les yeux de Maloré, son fils, que cette vue 
ne réjouit guère. Néanmoins, il éperonna son cheval et chargea Huon si 
rapidement après que celui-ci eut désarçonné son père, qu’il réussit 
presque à lui faire vider les étriers, pour le plus grand plaisir des païens. 
Mais Huon tira l’épée et, à pied, s’escrima si bien contre les deux Sarra- 
sins qu’après mille coups échangés de part et d’autre, il les tua tous deux. 
Cela fait, il se remit en selle, et, ainsi victorieux, retourna auprès de 
Saladin qui, dès lors, n’eut plus aucun soupçon contre lui et conçut encore 
plus d’amitié pour lui qu’auparavant. Il le pria même de bien vouloir lui 
pardonner d’avoir pensé du mal de lui ; Huon le lui accorda, mais, comme 
il ne voulait plus rester à son service, il lui demanda de s’estimer satisfait 
de ce qu’il avait fait pour lui et de tenir la promesse qu’il lui avait faite 



SALADfN 


4X3 


jadis de le laisser retourner dans son pays. Cette demande rendit Saladin 
fort triste et il refusa de la satisfaire, tant il l’aimait ; il lui interdit donc 
de partir, disant qu’il était son prisonnier et qu’il ne quitterait pas sa 
maison tant qu’il ne lui aurait pas versé 100 000 marcs d’argent pour sa 
rançon. 

« Hélas, dit Huon, comment pourrais-je me procurer une telle somme, 
alors que toute la terre de mes parents ne la vaut pas ! Vous agissez vrai- 
ment mal en me demandant l’impossible. Même si tous vendaient leurs 
biens, ils n’arriveraient pas à réunir tant d’argent. 

— Par mes bons dieux, répondit Saladin, si un de mes hommes, aussi 
vaillant que vous, était prisonnier des chrétiens, je me réjouirais qu’on 
exigeât de lui une rançon encore plus élevée, et il ne tarderait guère à être 
délivré, car la coutume de notre pays est d’organiser une collecte parmi 
les nobles pour racheter les captifs : ils donnent volontiers et beaucoup, si 
bien que les prisonniers peuvent empocher le surplus. Vous n’avez donc 
aucune raison de vous plaindre de moi, et je trouve même que je vous fais 
une grande grâce en renonçant à vous pour si peu. 

— Puisque je dois payer, répondit Huon, je commencerai ma collecte 
par toi : donne-moi quelque chose, je t’en supplie. 

— Au nom de Mahomet, fit Saladin noblement, en vrai chevalier, à 
titre de récompense mais pour que vous sachiez que je désire votre 
compagnie, cher seigneur Huon, je diminue de moitié la somme que vous 
aurez à me verser ; mais si vous ne vous êtes pas acquitté d’ici un mois, 
elle augmentera de 100 000 marcs. » Saladin pensait bien que Huon ne 
pourrait pas réunir pareille somme. Mais c’est pourtant ce qu’il fit, car, 
aussitôt que le sultan lui eut fait son présent, il s’adressa à tous les autres 
ducs, comtes et nobles hommes et leur présenta si bien sa requête que le 
jour même, il paya sa rançon et qu’en plus il lui resta de quoi retourner 
dans son pays. 11 remercia beaucoup tous ceux qui avaient contribué au 
paiement et prit congé de Saladin, non sans regrets de celui-ci. Puis, 
quoique le sultan fût fort peiné de son départ, et qu’il le priât instamment 
de rester auprès de lui, il partit pour Tabarie, où on l’accueillit dans la 
liesse. Aussitôt après, Saladin parcourut en tous sens le royaume de Syrie, 
soumettant à sa juridiction toutes les cités, tous les châteaux et forteresses, 
sauf la ville d’Acre qu’il avait donnée à Jean de Ponthieu et dont il le 
couronna roi après le départ de Huon Dodequin, l’installant là, au milieu 
des païens qui l’honorèrent un certain temps, cependant qu’il faisait 
grande diligence pour prémunir contre tous assauts ses places, villes et 
cités. Car, peu après que la reine de France se fut éprise de Saladin et lui 
eut parlé, comme on l’a déjà raconté, elle fit en sorte, afin de voir son ami 
le sultan, que son mari, le roi de France Philippe, entreprit le pèlerinage 
de Jérusalem '. 11 manda le roi d’Angleterre et ceux qui avaient gardé le 

1 . C’est ainsi que Saladin « explique » la troisième croisade. Rappelons que, lorsqu’il y 
est parti, le roi était veuf non remarié, et que l’expédition dut reconquérir Acre, alors qu’ici 
Saladin apparaît en assiégeant. 



484 


LITTERATURE ET CROISADE 


passage et prit la mer avec la reine qui feignait de vouloir pieusement 
visiter les Lieux saints. Ils arrivèrent en vue de Jérusalem et débarquèrent 
au port d’Acre : le roi Jean s’en réjouit aussitôt, comme de la meilleure 
chose qui pût lui arriver. Il envoya un messager au-devant des princes de 
France et de Philippe le Conquérant et leur fit dire de venir se loger dans 
la cité avec le plus grand nombre possible de leurs gens, ce qui plut fort 
au roi. Il se dirigea donc de ce côté, ainsi que tous les nobles chevaliers 
et soldats de son armée, excepté ceux qui restèrent pour garder les 
navires. Le roi Jean vint au-devant d’eux dans l’apparat le plus éclatant 
qu’il put. Il fit fête d’abord au roi et à la reine, puis aux ducs et aux 
comtes, mettant à leur disposition son pays — ville et royaume — et s’of- 
frant lui-même à les aider contre les Sarrasins s’ils voulaient s’en prendre 
à eux. 


XXVII 

Comment Saladin vint demander la joute contre quatre chevaliers ; et la 
plainte que fit entendre la reine quand elle apprit sa venue. 


Il ne fut rien possible de dissimuler : Saladin apprit l’arrivée des Fran- 
çais, et l’accueil de Jean de Ponthieu qui ne le réjouit guère. Il rassembla 
ses troupes à Jérusalem et vint mettre le siège devant Acre, où il attendit 
— l’histoire ne précise pas combien de temps — que les chrétiens fissent 
une sortie ; et il les estima moins car aucun d’eux ne s’y risqua. Il jura 
donc par ses bons dieux qu’il irait au plus près de la ville voir s’il y avait 
un homme assez vaillant pour oser l’affronter. Il s’arma, se mit en selle 
et demanda une lance qu’on lui apporta. Puis, s’avançant jusqu’au bord 
des fossés, il demanda quels étaient celui ou ceux, jusqu’au nombre de 
quatre, qui auraient le courage de jouter avec lui à la lance. Aucun de ceux 
qui étaient sur les murs ne lui répondit, mais on alla porter la nouvelle au 
palais et on fit savoir à tous que Saladin, le fort, le robuste combattant, 
défiait à la joute les quatre meilleurs champions de la chrétienté. Quand 
la reine l’apprit, elle se dit qu’assurément son ami Saladin devait vouloir 
risquer sa vie pour elle. Elle gagna secrètement un endroit d’où on avait 
une bonne vue et put le contempler en train de faire tourner son cheval : 
peut-être avait-il été averti de sa présence. Sa vue lui causa une grande 
joie et elle estima en son cœur que c’était un grand bonheur que de le voir 
comme elle l’avait désiré. Enfin, le roi Philippe et ses barons, ayant appris 
le défi de Saladin, en furent assez morfondus, et au premier rang d’entre 
eux, Guillaume Longue-Épée qui était un merveilleux chevalier. Il se fit 
donc armer, se mit en selle et chevaucha jusqu’au pré où se trouvait le 
sultan contre lequel il abaissa sa lance sans dire un mot. Saladin en fit 
autant et ils se heurtèrent avec tant de violence que la lance de Guillaume 



SALADIN 


4S5 


se brisa et que Saladin l’abattit par terre rudement, ce qui le réjouit et 
aussi la reine. Avec beaucoup de courtoisie, le sultan aida Guillaume à se 
remettre en selle et le renvoya dans la ville ; aussitôt après, quatre cheva- 
liers, dont je ne sais pas les noms, en sortirent et tous joutèrent contre le 
noble sultan. Mais il les désarçonna comme il l’avait fait pour Guillaume 
Longue-Épée et les renvoya de la même manière, ce dont la reine lui sut 
bon gré. Et elle tint pour évident que ce n’était autre que son courtois ami 
qui avait accompli ces exploits. Couvert de gloire, Saladin retourna dans 
son armée et il resta sur place une grande partie de la belle saison sans 
que les chrétiens fissent la moindre sortie. Quand il vit l’hiver arriver, 
considérant que ses forces n’étaient pas suffisantes pour prendre la ville 
d’assaut, et voyant que s’attarder davantage ne l’avançait à rien, il leva le 
camp avec son armée et il retourna à Jérusalem passer l’hiver, car ce n’est 
pas là le temps des armes. Ce départ réjouit tous les chrétiens, sauf la 
reine qui en demeura toute triste et affligée. Un jour qu’elle était dans sa 
chambre, en proie à une profonde mélancolie et hors de tout bon sens, 
elle se prit à se lamenter : « Hélas, fit-elle, noble Saladin, puissant plus 
qu’aucun prince au monde, plus vaillant que tous ceux qui se mêlent de 
chevalerie, beau par la faveur de Nature qui n’a pas perdu son temps avec 
vous, vous dont la grâce est sans pareille, aimable et plaisant plus que je 
ne saurais le dire, fleur d’amour, espérance de joie, miroir de prouesse et 
d’honneur, sage à tous égards ! Voilà ma joie changée en douleur, le 
plaisir de mes yeux s’est perdu et transformé en pensées mélancoliques ! 
Hélas ! J’étais comblée quand mes yeux pouvaient vous contempler ! 
Mais nous sommes maintenant si loin l’un de l’autre que je ne sais 
comment jamais vous revoir ! » 


XXVIII 

Comment la reine persuada le roi qu 'elle pourrait convertir le sultan et 
comment il la laissa aller le trouver. 


Ainsi la reine se lamenta-t-elle sur ses amours et se mit-elle à songer 
jour et nuit à la façon dont elle pourrait malignement tromper son mari. 
Une nuit y passa et plusieurs autres. La reine, affligée d’attendre en vain 
le retour de Saladin que rien n’indiquait proche, alla finalement trouver 
son mari qui était fou d’elle, tant elle était belle. Elle lui dit qu’elle avait 
fait un songe dont elle aimerait lui faire part, ainsi qu’à ses princes, car, 
selon elle, si on voulait l’écouter, la chrétienté en tirerait avantage. Le roi 
Philippe, qui n’aurait jamais soupçonné sa malice et se montra décidé à 
l’entendre, réunit rapidement ses princes. Une fois rassemblés, la reine se 
leva au milieu d’eux et dit en dissimulant sa ruse : « La décision de ce 



486 


LITTERATURE ET CROISADE 


voyage outre-mer, chers seigneurs, a été prise sous de bons auspices. Si 
certains prétendent que “songe n’est que mensonge”, et ne mérite pas 
qu’on y accorde foi, je vous dis, moi, avec quelque apparence de vérité, 
que l’on voit souvent advenir ce que l’on a rêvé et qu’on peut avoir en 
songe des visions qui ne sont pas vaines. C’est pourquoi je veux vous dire 
que, par deux fois, dans mon sommeil, j’ai entendu une voix qui me 
donnait ce précieux conseil d’aller à Jérusalem visiter les Lieux saints et 
le Sépulcre, comme j’en ai fait vœu, et cette voix m’a chargée d’aller 
prêcher à Saladin les articles de notre foi, c’est-à-dire la naissance, ia vie, 
la Passion, les miracles, la Résurrection et l’Ascension de notre doux 
Sauveur Jésus-Christ, et elle ajouta que moi seule, en agissant ainsi, je 
pourrais convertir le Turc et les siens. Voilà, je ne sais si ce fut illusion 
ou erreur dont je me doive garder. Mais ce que je veux dire, c’est que, si 
vous en étiez d’accord, je serais toute prête à me mettre au service de la 
chrétienté universelle dans les formes précisées par la voix. » Les chré- 
tiens furent si surpris par ce discours qu’ils ne surent que répondre. Mais, 
après un moment de silence, le roi, craignant d’irriter Dieu et persuadé 
que les mensonges de sa femme étaient autant de vérités, conclut en pré- 
sence de ses hommes qu’il la laisserait essayer, à condition qu’elle eût un 
sauf-conduit et qu’elle se fit accompagner de ses plus vaillants chevaliers. 
Sans attendre, il dépêcha un messager à Saladin, qui réussit d’autant 
mieux dans sa mission que le sultan, se rappelant l’amour que la reine lui 
avait jadis montré, ne fit pas de difficulté pour lui remettre un sauf- 
conduit à son sceau. Il l’envoya donc au roi Philippe qui, tout à sa joie, 
se hâta de faire préparer le chariot qui devait porter les bagages de la 
reine. Puis il choisit le vaillant Chavigny 1 pour l’accompagner, ce qui 
déplut beaucoup à la reine qui le savait méfiant de nature. Néanmoins, 
elle n’osa pas s’opposer à la décision du roi ni la modifier ; elle prit donc 
congé de son époux en compagnie de ce chevalier et de plusieurs dames 
et demoiselles. Son voyage la mena jusqu’aux portes de Jérusalem où elle 
trouva son ami le sultan qui attendait tous les jours sa venue. Il la salua 
avec honneur et elle fit de même, toute consolée en son cœur de le revoir. 
L’histoire rapporte qu’il fit conduire son chariot jusqu’au palais, où elle 
descendit. Il la prit dans ses bras et l’embrassa plusieurs fois pour lui sou- 
haiter la bienvenue, ce que Chavigny ne put regarder sans être fort 
troublé. Il soupçonna ce qu’il en était en réalité et se promit de ne pas la 
laisser s’éloigner de lui, et de la suivre de si près — fùt-ce malgré elle — 
qu’elle ne pourrait mal faire, si telle était son intention. 

Quand Saladin eut accueilli la reine et qu’il l’eut tenue tendrement dans 
ses bras en lui donnant des baisers qu’elle ne songeait pas à lui refuser, il 
la prit par sa douce main et la fit entrer dans le palais. De son côté, Chavi- 


1 . Ici, il apparaît en auxiliaire du roi de France et, plus loin, Philippe y est dit son « sei- 
gneur ». 



SALADIN 


4X7 


gny s’approcha et la prit par l’autre main pour entendre ce qu’ils se 
diraient, ce qui fit de lui l’objet de tous les regards du sultan. À voix basse, 
il demanda non sans gêne à la reine qui était ce chevalier qui se montrait 
si familier avec elle. Elle répondit que c’était le seigneur de Chavigny à 
la garde de qui le roi l’avait confiée. Saladin en fut si mécontent qu’il se 
tut et la promena si longtemps sans mot dire que Chavigny n’en pouvait 
plus. « Si vous le vouliez bien, dame, finit-il par déclarer, je vous enten- 
drais volontiers vous acquitter de votre message, car si vous vous attar- 
diez par trop, cela pourrait déplaire au roi. La dame ne répondit rien à ce 
discours ; ce fut Saladin qui releva le propos : 

« Vous ne devez pas être ennuyé, chevalier, de me voir faire fête à 
votre maîtresse, et vous n’êtes guère bien éduqué si vous ignorez que les 
princes ont coutume de faire bel accueil aux dames plus qu’à quiconque, 
tant il est vrai que tout honneur et toute joie proviennent d’elles. 

— Je sais parfaitement ce qu’il en est, seigneur, et cela ne me déplaît 
pas. Mais comme je suis en charge de cette dame, je me tiens le plus près 
possible d’elle pour entendre les propos que vous échangez. » 

À ces mots, le sultan pensa emmener la reine à l’écart dans une 
chambre. Mais Chavigny lui emboîta le pas et, où qu'ils allassent, il les 
suivit, ce qui irrita assez Saladin pour que Chavigny s’en aperçût. Mais 
c’est surtout à la reine que cela déplut, car il les empêchait de jouir de 
leurs amours, et elle n’arrêtait pas de lui jeter des regards meurtriers. 

Ils s’entretinrent longuement ensemble, et Dieu sait que Saladin aurait 
bien aimé se venger de Chavigny s’il avait pu le faire avec honneur, ce 
qui n’était pas le cas, puisque le chevalier avait son sauf-conduit. Chavi- 
gny ne tarda pas à concevoir quelque méfiance de ces façons et pensa que 
la dame y entendait malice. Finalement, ne pouvant plus se contenir, il lui 
dit : 

« À quoi pensez-vous, dame, de ne pas parler de ce que vous êtes venue 
faire ? Le roi doit être en train de nous attendre, pensant que nous allons 
lui amener Saladin ou venir lui annoncer qu’il veut se faire baptiser. Dites 
donc tout ce que vous avez à dire sans perdre de temps, et prenez congé 
de ce Turc. Et si vous voulez rendre quelque dévotion aux Lieux saints, 
dépêchez-vous car le temps passe. 

— Vous parlez en vain, Chavigny, repartit la reine. Vous m’avez 
amenée ici à vos risques et périls, et si l’aventure tourne à votre profit, 
tant mieux : vous ne manquerez pas de me ramener au roi mon époux, 
comme vous le lui avez promis, si vous laissez les choses arriver en temps 
et lieu, tant il est vrai que je suis venue pour affaire avec Saladin. Mais 
vous êtes si pressé que vous ne prenez pas le temps d’attendre sa réponse. 
C’est un grand prince, et on peut bien lui accorder un délai pour l’amour 
de sa haute noblesse. Je ne m’en irai pas tant que je n’aurai pas fait ce 
que je veux, et dussé-je y perdre votre compagnie, dont je suis fort 
mécontente. » 



488 


LITTERATURE ET CROISADE 


XXIX 

Comment Chavigny ramena la reine ; et comment, après cela, il y eut force 
escarmouches et batailles. 


Quand Chavigny eut entendu la reine et vu ce qu’elle avait en tête, il 
réfléchit et comprit très vite qu’elle aimait Saladin et qu’elle n’avait nulle 
intention de retourner en France avec son mari, ce qui l’irrita au plus haut 
point. Afin d’éviter le pire, il la laissa, monta sur son destrier et renvoya 
tous ses hommes vers Acre. Puis il revint sur ses pas et la vit appuyée, 
avec Saladin, à l’embrasure d’une fenêtre. Et, la saluant discrètement, il 
s’écria : « Ha ! ma dame ! comme je regrette que vous vouliez rester ici, 
ainsi que je le vois ! Mais, je vous en prie, laissez-moi vous parler : il me 
faut vous faire part d’un secret que le roi m’a confié. S’il me fait mettre 
à mort à cause de vous, au moins, qu’il se mette, ce faisant, dans son 
tort ! » La dame lui répondit que, s’il avait quelque chose à lui dire, il 
pouvait descendre de cheval pour lui en faire part. Chavigny s’en excusa : 
ses gens étaient déjà en chemin et il avait promis de pas entrer dans le 
palais avant de s’être déchargé d’elle, à moins qu’elle ne voulût lui obéir 
ou qu’elle le convainquît de rester en le retenant. Saladin, pensant que 
Chavigny disait la vérité, conseilla à la reine d’y aller, ce qu’elle fit très 
à contrecœur. Mais finalement elle descendit par une porte, de l’autre côté 
de laquelle se tenait Chavigny, sans armes, sauf l’épée avec laquelle il 
avait jadis fendu en deux le roi de Grèce. Quand il la vit s’approcher, il 
réfléchit à la meilleure manière de se saisir d’elle pour la jeter sur son 
cheval. 11 se baissa donc comme s’il voulait lui parler à l’oreille, l’empoi- 
gna à force et la troussa devant lui, tout en éperonnant son bon cheval. La 
dame jeta de hauts cris, si bien que Saladin l’entendit ; tout en galopant, 
Chavigny s’avisa de tirer son épée et il fit à la dame une telle peur qu’elle 
se laissa emporter comme la brebis entre les mains du boucher. Chavigny 
réussit, après avoir traversé une lande, à s’enfoncer au cœur d’une pro- 
fonde forêt, avant que Saladin et ses hommes eussent pu arriver à temps 
pour la secourir, bien que, dès qu’il l’eût vu enlever sous ses yeux, très 
inquiet, il se fût hâté de se mettre en selle ; il passa la journée à sa recher- 
che, mais il lui fut impossible de retrouver sa trace ou de rencontrer quel- 
qu’un qui sût lui dire par où Chavigny était passé. Le sultan le voua à tous 
les diables et, pour plus de sûreté, rentra dans Jérusalem. Quant à Chavi- 
gny, il fonça droit devant lui jusqu’à ce qu’il eût — pour faire bref — 
regagné Acre. Il remit la dame aux mains du roi, se déchargeant d’elle et 
racontant tout ce qui lui était arrivé et comment elle avait voulu rester 
avec Saladin, ce qui donna sujet à son mari de se trouver bien accablé. 
Cependant, il ne voulut pas la punir de son méfait et se contenta de la 



SALADtN 


4H9 


renvoyer à son père, le roi d’Aragon, disant qu’il renonçait à poursuivre 
la vie commune avec elle, étant donné ses fautes et la volonté maligne 
qu’elle avait manifestée de vouloir vivre avec les Turcs. Le roi son père 
fut si mécontent d’elle qu’il en fit justice — à ce que dit l’histoire — et il 
fit satisfaction au roi Philippe et aux nobles barons de France en la punis- 
sant aussitôt qu’elle lui eut été remise, après l’avoir fait passer en juge- 
ment. Le conte n’en dit pas plus sur la fin de la reine et en revient à 
Chavigny : l’hiver passé, comme on était en mars et que les chrétiens 
continuaient de laisser les infidèles en repos, il eut une vision 1 : à la tête 
de cinq cents hommes d’armes, il s’emparait de Jérusalem. Cela lui donna 
à penser. Guillaume Longue-Épée et lui-même essayèrent, avec sept cents 
chevaliers forts et puissants, de faire passer son rêve dans la réalité. Ils 
commencèrent par s’y préparer pendant le printemps, en se pourvoyant 
de tout ce dont ils avaient besoin, et en particulier d’armes de France et 
d’Angleterre. Ils partirent secrètement et, un matin, arrivèrent là où ils le 
voulaient ; ils décidèrent donc d’un commun accord que, la nuit venue, 
ils s’approcheraient de la cité et tenteraient de s’en emparer. Ils se mirent 
en embuscade le plus discrètement possible pour accomplir leur dessein, 
mais un espion eut, malgré tout, tôt fait d’avertir Saladin de leur présence. 
Il s’arma, ordonna à ses hommes d’en faire autant et fit une sortie, droit 
contre l’embuscade des chrétiens, menant si grand bruit que tout le pays 
en retentissait et que Guillaume des Barres les entendit s’approcher. 
Quoiqu’il en fût tout accablé et se repentît fort de s’être mêlé de la folle 
entreprise de Chavigny, et malgré sa peur, il fit bon visage et donna le 
signal du combat. Aussitôt, l’armée fut sur pied et en ordre de bataille, 
carelle n’était pas nombreuse. Toutde suite, Saladin et les siens les serrè- 
rent de si près qu’ils furent réduits à la défensive : ils se ruèrent avec 
courage sur l’ennemi. Quand les deux partis furent aux prises et durent 
montrer l’amour qu’ils se portaient, chacun des chrétiens se comporta le 
mieux du monde. Chavigny s’enfonça au cœur de la mêlée où il multiplia 
les exploits. Leur rage contre les chrétiens portée à son comble, les païens 
les chargeaient sans répit et leur assénaient des coups redoublés. Ën peu 
de temps, ils eurent jeté le désarroi dans leurs rangs et les eurent tous 
abattus, sauf Chavigny et Guillaume des Barres. Reconnaissant leur folie 
et contraints de mourir surplace ou de fuir pour sauver leurs vies, désolés 
de ce qui leur arrivait, ils cédèrent la place, ainsi que d’autres chevaliers 
dont j’ignore le nombre ; certains s’enfuirent par la route d Acre. Finale- 
ment, ils s’éloignèrent le plus qu’ils purent du champ de bataille, et, galo- 
pant au hasard, arrivèrent au château de Sayette 2 , dont le commandant 


1. Elle est illusoire. Ce détail en dit long sur les changements d’état d'esprit survenus 
depuis le xn e siècle : de l’invention de la vraie Croix aux rêveries fantasmatiques d’un che- 
valier en mal de gloire ! 

2. Saïda (l’antique Sidon), port du Liban. 



490 


LITTERATURE ET CROISADE 


était ce chevalier Antoine qui — comme on l’a rapporté plus haut — avait 
monté le cheval merveilleux à la place du roi d’Angleterre, lorsque 
Saladin se trouvait au passage et l’avait envoyé au roi Richard. Il s’était 
déjà si bien fait aimer des infidèles qu’ils lui avaient confié le gouverne- 
ment de cette place forte ; et, persuadés qu’un jour ou l’autre il se conver- 
tirait, ils le considéraient comme un Sarrasin. Mais il ne l’était pas en son 
cœur et on s’en aperçut à l’évidence, car, lorsqu’il vit Chavigny, Guil- 
laume et les autres, comprenant qu’il s’agissait de chrétiens, il alla au- 
devant d’eux et se fit raconter leur triste histoire, ce qui lui fit venir les 
larmes aux yeux. 11 leur montra de la pitié, les réconforta et les fit entrer 
à l’intérieur de la forteresse, les assurant qu’il les protégerait de l’armée 
de Saladin, si besoin était. Ils pénétrèrent dans la place, pensant s’y 
reposer pour la nuit. Mais à peine y étaient-ils entrés que le sultan, averti 
de la fuite de Chavigny, et sachant qu’il était descendu au château, jura 
par son grand dieu Jupiter de ne pas s’en aller avant d’avoir son ennemi 
à sa merci. Il fit donc étroitement assiéger la place et le lendemain attaqua 
avec toute son armée. L’histoire dit que l’assaut fut rude et que la bataille 
se prolongea jusqu’au moment où Philippe de France et ceux qui étaient 
sous ses ordres, qui avaient eu vent, la veille au soir, de la défaite, vinrent 
à la rescousse, si bien rangés en bataille que, de prime abord, ce fut, avec 
les assaillants, une mêlée comme on n’en avait pas vu depuis la venue 
des Français. Quand Chavigny, Guillaume et les autres virent arriver les 
secours, ils montèrent à cheval, ceignirent leurs épées, saisirent lances et 
écus et sortirent à leur tour, prenant chacun pour soi part au combat. Cha- 
vigny se dirigea vers son seigneur, le roi Philippe, et le salua. Mais le roi, 
affligé de la perte honteuse qu’il venait de subir, sachant comment il avait 
porté ses armes, jura que, s’il avait la chance de se tirer de cette affaire 
honorablement, il en tirerait une vengeance mémorable. Quand Chavigny 
vit que le roi était irrité, il rougit et, élevant un peu la voix, dit : « Par 
Dieu, seigneur, vous ne devez pas tant me reprocher ce que j’ai fait. 
Sachez que je me garderai de vous, s’il plaît à Dieu, de façon à ne jamais 
tomber entre vos mains ; j’aimerais mieux mourir en vengeant la Passion 
de Notre-Seigneur ! » Il s’enfonça alors au cœur de la bataille avec une 
telle fougue que le roi et les siens le voyaient renverser tout ce qui lui 
faisait obstacle et défier la mort à tout moment. Le noble roi Philippe en 
vint à regretter ce qu’il lui avait dit. Au bout du compte, il affronta avec 
vaillance le Turc Saladin. Mais il se heurtait là à trop forte partie : trois 
fois, Saladin le désarçonna et il finit par le faire prisonnier. Il faut savoir 
que la bataille dura jusqu’au soir et qu’il y eut beaucoup de sang versé ; 
la nuit venue, chacun se retira ; Philippe retourna sur Acre et Saladin 
rentra dans Jérusalem en triomphe, emmenant Chavigny avec lui. Le 
sultan confia son prisonnier à la garde de quelques Sarrasins et le fit 
envoyer à Damas qui était, sans comparaison, une place plus forte que 
Jérusalem, parce qu’il craignait un siège. Et pour que Chavigny fût mieux 



SALADIN 


491 


gardé encore, il se rendit peu après en personne à Damas où on le reçut 
au milieu de la liesse générale qui accompagnait d’autre part les noces 
d’un sultan qui venait d’y épouser une très belle dame du nom de Glorian- 
de ; et les deux époux témoignèrent de grandes marques d’honneur à 
Saladin. Ils l’invitèrent dans leur palais et, à la fin du souper, il les pria 
instamment de lui garder Chavigny en le surveillant étroitement, car, leur 
fit-il entendre, par son courage et sa puissance, c’était le meilleur cheva- 
lier de la chrétienté. Saladin exalta si bien le nom du prisonnier que la 
reine s’éprit d’un amour profond pour lui ; malgré son interdiction, elle 
s’arrangea pour le faire sortir de prison, avec la complicité du geôlier ; et 
elle l’installa dans une petite chambre dérobée, où elle passa son temps à 
aller le voir et le réconforter le plus joyeusement du monde. Elle lui mon- 
trait un visage si riant que Chavigny comprit bien que c’était assurément 
par amour qu’elle lui rendait tous ces services et se montrait si bonne et 
courtoise. C’est pourquoi il se conduisit de même avec elle en amoureux. 
Et finalement, ses amours connurent, par quelque bon moyen, un accom- 
plissement total puisqu’il eut même d’elle un fils qu’elle nomma Polis. 
Ils dissimulèrent si bien leurs relations que l’empereur ne s’en aperçut pas 
jusqu’à un moment que l’histoire va maintenant raconter : cette même 
année, Philippe et les Français, désolés d’avoir perdu Chavigny, ayant 
appris qu’il avait été emmené prisonnier à Damas, vinrent assiéger la cité. 
Et ils proposèrent à Saladin de leur rendre Chavigny contre rançon. Mais 
il leur répondit qu’à cause de tous les ennuis qu’il lui avait causés, il le 
ferait étrangler et pendre en haut des créneaux. 


XXX 

Comment les chrétiens vinrent devant Damas où il y eut plusieurs escar- 
mouches et batailles ; et comment Chavigny, grâce à la reine, participa à la 
bataille où il fit merveille. 


L’histoire dit que les chrétiens furent très peinés de la réponse de 
Saladin et qu’il y eut plusieurs escarmouches, batailles et assauts contre 
la cité. Un jour, Saladin fit une sortie contre eux à la tête d’environ qua- 
rante mille Turcs puissamment montés et armés, contre lesquels s’armè- 
rent pareillement les Français, le roi Philippe et les pairs qui marchèrent 
à leur rencontre en belle ordonnance. Quand il n’y eut plus entre les deux 
armées que l’espace de la charge, les archers turcs, maures et d’autres 
pays sarrasins se mirent devant les rangs et commencèrent à faire pleuvoir 
des traits à la volée sur les chrétiens qui, de leur côté, avaient fait s’avan- 
cer leurs archers d’Écosse, d’Angleterre et d’ailleurs pour recevoir leurs 
ennemis et les affaiblir autant qu’ils le pourraient. Quand les flèches 



492 


LITTERATURE ET CROISADE 


furent épuisées — ce qui prit peu de temps — , on mit la main aux épées et 
on se frappa à mort. Les adversaires se serraient de si près que beaucoup 
tombèrent de leur cheval et furent foulés aux pieds des montures qui galo- 
paient au hasard. Le noble Turc Saladin se distingua particulièrement 
contre les Français : d’un coup de lance, il abattit le premier, le deuxième 
et le quatrième de ses adversaires. Puis il tira l’épée au cri de « Jérusa- 
lem ! » et commença à en frapper l’ennemi : c’était un étonnant spectacle 
que de le voir bousculer l’un, abattre l’autre, faire sauter le heaume d’un 
troisième, en blesser mortellement d’autres encore, ou les tuer sur place 
car personne ne pouvait, en ce début de bataille, se garder de ses coups, 
si fort fut-il. L’affrontement se prolongea longtemps et fut à l’avantage 
des païens, jusqu’au moment où les chrétiens reçurent le renfort de Chavi- 
gny. Sachant que la bataille était en cours, il avait obtenu de la reine 
qu’elle le menât à un endroit d’où il pourrait voir ce qui se passait. 11 
reconnut aussitôt Saladin, dont la vaillance dépassait celle de tous les 
autres païens, et il le faisait bien voir aux chrétiens, découpant l’un en 
quartiers, fendant l’autre en deux et multipliant tellement les exploits que 
tous les rangs de combattants qu’il attaquait étaient aussitôt découragés, 
rompus et renversés à terre ; même les plus hardis des Français trem- 
blaient devant lui. La bataille se serait achevée à son honneur, n’eût été 
Chavigny qui, pris de pitié à voir ainsi malmener les chrétiens, obtint de 
la reine, à force de promesses, qu’elle l’armât de haubert, heaume, lance, 
cheval et écu sans marque distinctive, peint d’une couleur unie. Bref, en 
échange d’accords tenus secrets entre elle et lui, Chavigny sortit, s’étant 
toutefois entendu recommander un vaillant Turc nommé Baudeladas qui 
était le frère de la reine. Chavigny galopa jusqu’au champ de bataille. Dès 
qu’il fut en vue des païens, il chargea, lance baissée, et sur son élan frappa 
trois Turcs avec une telle violence qu’il les abattit l’un après l’autre. Puis, 
tirant l’épée, il en fit tant d’exploits que personne n’osait attendre ses 
coups : tous le fuyaient, le vide se creusait devant lui de quelque côté qu’il 
allât. Et cela valait mieux pour ses adversaires, car il renversait tous ceux 
qui se trouvaient sur son passage si bien qu’il s’ouvrit un chemin jusqu’à 
Saladin qui tenait tête aux chrétiens et en faisait un tel massacre que tous 
le redoutaient. Brandissant l’épée, il affronta le sultan avec un tel allant 
que leurs armes le payèrent cher et qu’ils se seraient entre-tués sans l’in- 
tervention de secours de part et d’autre, qui les séparèrent de force. Quand 
les chrétiens virent la puissance du chevalier qui avait attaqué Saladin, 
ils reprirent courage. Ceux de France s’évertuèrent alors si bien qu’ils 
renversèrent et abattirent tous les obstacles, dominant leurs adversaires. 
Ils les firent reculer, malgré Saladin, jusqu’aux portes de la cité où ils 
rentrèrent, non sans de grosses pertes dans les deux camps. Finalement, 
vers la fin du jour, les chrétiens regagnèrent joyeusement le gros de 
l’armée, emmenant Chavigny, qu’ils avaient reconnu aux coups qu’il 
portait, jusqu’à la tente du roi Philippe qui cessa de lui en vouloir et se 



SALADfN 


493 

réjouit plus que personne au récit de son heureuse délivrance. Du coup, 
les Français en furent tout réconfortés. 

En revanche, la nuit fut pénible pour les païens, et surtout pour Saladin 
qui, s’interrogeant sur le chevalier chrétien qui lui avait causé tant de tort 
et se souvenant de Chavigny, jugea que ce devait être lui. L’histoire rap- 
porte que, la nuit même, il mena son enquête et que, grâce à la confession 
du geôlier qui raconta comment il avait confié le prisonnier à la reine, il 
apprit qu’il avait perdu Chavigny du fait de celle-ci ; il la fit venir aussi- 
tôt, mais elle nia tout ce qu’avait dit le geôlier, affirmant qu’il avait menti 
et qu’elle n’avait jamais pensé à une chose pareille. Malgré toutes ses 
excuses, Saladin suivit l’avis du roi de Mauritanie et fit confiance au geô- 
lier ; il décida donc qu’elle serait reconnue coupable, à moins qu’un 
champion ne fit la preuve de son innocence. Les choses en vinrent au 
point que le roi de Mauritanie jeta son gant contre elle et dit qu’elle méri- 
tait la mort. Mais elle fut défendue par son frère Baudeladas qui voulut 
lui servir de champion et fixa un jour au roi. L’issue du combat sauva 
l’honneur de la reine 1 : son adversaire y fut tué en champ clos, puis pendu 
au gibet avec le geôlier ; après quoi, leurs corps furent attachés et traînés 
sur des claies. Cette issue convint à Saladin, car il était de nature miséri- 
cordieuse et plein de pitié 2 . Il faut redire qu'après la délivrance de Chavi- 
gny — on l’a déjà vu — , les chrétiens furent dans la joie et ragaillardis 
par sa prouesse. Jour après jour, ils assaillirent la cité. Les affrontements 
furent nombreux et les assiégés, de leur côté, faisaient des sorties. Les 
deux partis, tour à tour, perdaient et gagnaient, car Saladin, malgré toutes 
ses forces, n’arrivait pas à gagner deux batailles d’affilée sur les Français, 
pas plus que les chrétiens sur lui. Cela dura deux années entières, au cours 
desquelles le roi Richard, qui s’était mis en tête de trahir le roi Philippe 
pour les Turcs, dut retourner en Angleterre avec tous ses hommes. Que 
Dieu les maudisse, ces ennemis de la France ! Pour les remplacer, Huon 
Dodequin vint au secours du roi Philippe avec une grande armée venue 
de Tabarie, à laquelle les Français réservèrent un joyeux accueil avant 
d’envoyer un défi au sultan Saladin. On fixa un jour et un lieu où chré- 
tiens et païens se retrouvèrent, le matin, prêts à se battre. Trompettes et 
clairons donnèrent le signal du combat. Les archers s’avancèrent et firent 
ce qu’ils devaient. Puis on empoigna les épées et les hommes d’armes 
chargèrent en belle ordonnance et au milieu de tels cris que tout le pays 
en retentissait : ce fut un affrontement à mort, chacun s’efforçant de 
rompre des lances ; ce n’étaient que hampes brisées, écus percés, hommes 
et chevaux renversés : plus de vingt mille hommes, tant païens que chré- 


1 . Autre détail significatif de l’évolution des mentalités : les duels judiciaires ne sont plus 
des jugements de Dieu. C’est ainsi, déjà, que Huon Dodequin a battu les deux champions qui 
l’accusaient, ajuste titre, d’avoir trahi Saladin. 

2. La formulation peut surprendre, vu le sort réservé aux deux vaincus qui, de surcroît, 
disaient la vérité. 



494 


LITTERATURE ET CROISADE 


tiens, y furent abattus ou tués. Rapidement, le combat devint si acharné 
qu’il était rare de voir se relever ceux qui avaient été renversés, car la 
cohue était telle que tous les corps de bataille étaient mélangés. Chacun 
hurlait son cri de guerre pour qu’on vînt à son aide. Les vapeurs dégagées 
par les chevaux et la sueur des gens d’armes firent que le champ de 
bataille était couvert d’une fumée qui empêchait les adversaires de se 
reconnaître, sauf aux cris qu’ils poussaient. 


XXXI 

Comment il y eut une grande bataille devant Damas ; comment le sultan 
Saladin y mourut 1 et comment, après sa mort, son fils acheva les conquêtes 
de son père. 


Dieu, quelle bataille ce fut dans la plaine sous Damas que celle qui 
opposa les barons chrétiens au vaillant et courtois Turc Saladin ! Chacun 
y fit la preuve de sa vaillance, s’efforçant de porter atteinte à la puissance 
de l’ennemi. On finit par ne presque plus pouvoir sortir de la cohue à 
cause de la boue et des cadavres sanglants entassés à même le sol, ce qui 
faisait peine à voir. Chacun appelait en criant son dieu, si bien qu’au 
milieu du fracas des armes, on ne pouvait plus s’entendre. Au centre de 
la bataille allait et venait un vaillant chevalier nommé Gérard Bel Armé ; 
c’était le fils de Huon Dodequin et il cherchait à mettre la main sur 
Saladin, car son plus cher désir était de venger la mort du noble Bâtard 
de Bouillon, que le sultan avait tué devant Jérusalem. Il finit par le trouver 
au milieu de ses gens et, au cri de « La Mecque ! », il brandit son épée et 
se lança sur les païens avec une telle ardeur qu’il renversait tous ceux 
qu’il frappait. Cela n’effraya pas Saladin, qui vint sur Gérard et lui porta 
un coup qui l’aurait assuré’ment pourfendu s’il ne l’avait amorti avec son 
écu : cela n’avança donc guère le sultan. Gérard rassembla ses forces et 
frappa durement le Turc à son tour. Ils se seraient gravement blessés l’un 
l’autre si on les avait laissés faire, mais tant de païens et de chrétiens sur- 
vinrent sur le champ de bataille que les deux vaillants chevaliers furent 
séparés et éloignés l’un de l’autre, non sans qu’il y eût beaucoup de sang 
versé des deux côtés, car la bataille reprit et se poursuivit, maintenant à 
l’avantage des chrétiens, qui n’abattirent pas moins de cent cinquante 
mille Turcs. Et dès lors, les survivants étaient si stupéfaits devant les 
prouesses de Chavigny, Philippe, Gérard, Huon et les autres, qu’ils ne 
valaient guère mieux que des vaincus. Cette bataille mortelle se prolongea 


1 . Un chevalier ne peut mourir qu’au combat, même si le texte fait ensuite allusion à une 
possibilité différente. Le Saladin historique est mort d’un prosaïque refroidissement. 



SALADIN 


4>I5 


jusqu’au moment où, de toutes les enseignes sarrasines, il n’y eut plus 
que celle de Saladin à être restée debout. Le sultan se plaignit à Fortune 
quand il vit la défaite des siens, mais elle dormait en lui tournant le dos, 
comme on pouvait s’en rendre compte. Saladin en fut plus affligé qu’on 
ne pourrait le dire : il fit donc sonner du cor pour rassembler ses hommes 
autour de lui. Mais dès qu’ils se furent regroupés, voici que Chavigny, 
Gérard et Huon avec de nombreux autres chrétiens, se précipitant de 
divers lieux, s’abattirent sur lui avec tant de violence qu’au premier assaut 
ils arrachèrent l’enseigne de Mahomet et la mirent en pièces ; puis ils 
accablèrent si bien de coups les païens qu’ils furent dispersés, blessés, 
abattus ou tués et qu’ils abandonnèrent le vaillant Turc Saladin. Voyant 
qu'il avait tout perdu en cette journée, il voulut quitter le champ de 
bataille et s’enfuir en direction de la mer avec un certain nombre de Sarra- 
sins. Gérard le Bel Armé l’aperçut et se jeta à sa poursuite, lui criant à 
plusieurs reprises de se retourner. Mais Saladin, en guerrier expérimenté, 
sachant qu’il ne pouvait rien y gagner, poursuivit sa route jusqu’au port 
où il mit pied à terre. Il fit monter ses hommes à bord d’une galère et les 
y rejoignit. À ce moment, Gérard, croyant qu’il ne pouvait pas le rattra- 
per, jeta sa lance sur lui comme il put avec tant de force que le fer faussa 
le haubert et l’armure, s’enfonçant profondément dans le corps. Le coup 
l’abattit au milieu du navire, que les Turcs se hâtèrent de mener en pleine 
mer où ils voguèrent un certain temps. Puis ils s’occupèrent de Saladin : 
le fer était resté fiché dans la blessure et il ne voulut pas qu’on l’en retirât. 
Il fit presser l’allure jusqu’à Babylone, où il arriva rapidement mais dans 
un état grave. Il fit venir, en leur adressant un sauf-conduit, le plus savant 
juif de Judée, le plus savant chrétien qu’on put trouver et le plus savant 
païen de sa terre pour les faire discuter et disputer ensemble de leur reli- 
gion et de leur foi. Quand il les eut tous bien écoutés, il fit apporter un 
grand bassin plein d’eau claire et pure. Il ordonna qu’on le laisse seul et, 
les yeux levés au ciel,' il prononça trois mots — l’histoire les ignore — , 
puis dit, en faisant le signe de la croix sur l’eau : « Il y a autant d’ici à là 
que de là à ici. » Alors, il ordonna qu’on lui retire du corps le fer de l’épée 
ou de la lance. Puis il prit le bassin et en versa l’eau sur sa tête. Il faut 
supposer qu’au moment de mourir il se convertit à Notre-Seigneur Jésus- 
Christ, à l’issue de la controverse entre les trois clercs. Ainsi s’achève 
l’histoire de sa vie. Il fut enterré à Babylone au milieu des lamentations 
de tous et placé dans un tombeau sur lequel on devait graver par la suite : 
« Ci-gît le corps du très preux, très courtois et très excellent prince 
Saladin, sultan de Babylone, roi d’Égypte et souverain chef de Syrie et de 
Jérusalem ! Que les dieux aient pitié de lui et de son âme ! » Certaines 
chroniques et histoires rapportent qu’il mourut devant Acre, alors qu’il y 
avait mis le siège, de blessure ou de maladie, et que, après sa mort, son 
fils, nommé Saladin, acheva la conquête des territoires qui, depuis, ont 
été sous la domination des infidèles et le resteront tant qu’il plaira à 



496 


LITTERATURE ET CROISADE 


Notre-Seigneur Jésus-Christ. Quoi qu’il en soit du lieu de sa mort et de 
cette mort même, il est juste de le louer, car c’était un homme de grandes 
vaillance, générosité et courtoisie, ce par quoi il a mérité qu’on garde sa 
mémoire jusqu’à la fin du monde. Nous terminerons ici notre récit à la 
louange de notre Créateur. L’auteur prie humblement son public et ses 
lecteurs de bien vouloir l’excuser, s’ils trouvent dans son histoire quelque 
faute de langage ou quelque écart par rapport à la vérité, car il s’est 
conformé à sa source et l’a transcrite sans artifice ni ornements rhétori- 
ques, sans rien ajouter, retrancher ni modifier qui lui semblât jurer avec 
sa matière. Et si l’on y trouve à redire, qu’on en accuse son ignorance. 



CHRONIQUE ET POLITIQUE 




Chronique 1 

Guillaume de Tyr 
Troisième tiers du xu' siècle 


INTRODUCTION 


La Chronique de Guillaume de Tyr est considérée comme l’une des 
plus grandes œuvres historiques du xu e siècle. C’est une histoire de 
l’Orient latin depuis sa conquête par les croisés jusqu’à Tannée 1 183, où 
s’interrompt le récit. L’auteur, Guillaume de Tyr, était un homme d’outre- 
mer. Il naquit vers 1 1 30 à Jérusalem et c’est sans doute là qu’il mourut le 
29 septembre 1 1 86, exactement un an avant la prise de la ville par 
Saladin. Mais quand il commença à écrire vers 1 1 70, il revenait depuis 
peu d’Occident où il avait passé de longues années d’études : il a lui- 
même raconté avec quel enthousiasme il avait étudié les arts libéraux, le 
droit civil et le droit canon et suivi les principaux maîtres du temps, en 
France et en Italie, pendant presque vingt ans, de 1 146 à 1165 (livre XIX, 
12). À son retour en 1 165, il avait été fait chanoine d’Acre, et il devint 
archidiacre de Tyr en 1 167. Il fut très vite remarqué par le roi de Jérusa- 
lem, qui lui demanda d’écrire cette histoire de la région, et aussi une his- 
toire des Arabes qui est perdue. Il devint chancelier du royaume de 
Jérusalem en 1174 et fut élu archevêque de Tyr en 1175. Dans cette der- 
nière période, il fit un long séjour à Byzance envoyé en mission par le roi 
de Jérusalem auprès de l’empereur, et il alla au moins deux fois à Rome, 
entre autres pour le troisième concile du Latran en 1 1 79. 

En général sans titre, improprement appelée Chronique, intitulée d’ail- 
leurs Historia rerum in partibus transmarinis gestarum dans deux manus- 
crits qui ne sont pas les meilleurs toutefois, la Chronique est une Histoire 
hautement revendiquée comme telle, avec un H majuscule, dans un écrit 
où la majuscule est très rare. « Moi Guillaume, en la patience du Sei- 
gneur, ministre indigne de la sainte église de Tyr, écrivain de cette His- 
toire que je compile pour laisser quelque chose de l’antiquité aux 
descendants », ainsi se présente l’auteur avant de faire une digression sur 


1. Traduit du latin, présenté et annoté par Monique Zemer. 



500 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


ses études. Discutant les causes de telle affaire, c’est « dans l’intention de 
consigner dans cette Histoire présente ce que j’avais appris » qu’il pose 
des questions autour de lui et rapporte les réponses divergentes (livre 
XVII, 7). 

Quand il réfléchit sur la poursuite de son œuvre, malgré le caractère 
honteux des faits à relater, c’est l’exemple de Tite-Live et Flavius Josèphe 
qu’il invoque (livre XXIII). Outre les fréquentes allusions à son travail, il 
a composé un long prologue nourri de ses lectures antiques et une petite 
préface ajoutée au livre XVI parce qu'il aborde alors les premières années 
qu’il a pu connaître directement, les années 1143-1148. «Ce que nous 
avons composé jusqu’à présent, écrit-il, était l’Histoire que nous avons 
recueillie autant que nous l’avons pu par la relation des autres, servis par 
une mémoire plus pleine du temps d’autrefois — c’est pourquoi nous 
avons recherché la vérité, le contenu des événements, l’année avec grande 
difficulté, semblable à ceux qui mendient les secours étrangers. Malgré 
cela, nous avons mis par écrit un récit aussi fidèle que possible. Mais tout 
ce qui va suivre maintenant, nous l’avons vu en partie de nos propres 
yeux, ou bien les hommes qui ont assisté eux-mêmes aux événements 
nous en ont informé par une narration fidèle... » 

En effet, Guillaume de Tyr avait à sa disposition les principaux récits 
de la première croisade, bien connus de nous, dont il fit un habile et diffi- 
cile montage pour suivre l’ordre chronologique que lui imposait le genre 
historique, montage que l’on peut démêler. Cependant, à partir de la prise 
de Jérusalem en juillet 1099 et la fondation du royaume du même nom, 
les récits auxquels il pouvait puiser se réduisent. À partir du début du 
xn e siècle, sa seule source latine connue est V Histoire de Jérusalem de 
Foucher de Chartres, lequel ne quitta plus l’Orient après y être arrivé avec 
la croisade et poursuivit son récit jusqu’en 1 127 '. Guillaume de Tyr a 
aussi utilisé, pour les années 1115 et 1119-1122, un récit d’origine 
franque composé dans la principauté d’Antioche 1 2 . A-t-il eu accès à l’im- 
portante Chronique arménienne de Mathieu d’Édesse, qui a le défaut de 
s’interrompre en 1 136 3 ? Mais il n’a certainement pas utilisé les chroni- 
ques contemporaines de langue arabe, multiples et variées. A partir des 
années 1 130-1 140, il est le seul représentant de l’historiographie franque 


1. Foucher de Chartres, Historia Hierosolvmitana ( 1095-1127 '), éd. H. Hagenmeyer, 
Heidelberg, 1913. Notons que Guillaume de Tyr n’a pas connu la fin de YHistoria Hieroso- 
lymitana d’Albert d’Aix (cf. le repérage des sources par l’éditeur de Guillaume de Tyr dans 
le Corpus Christianorum, qui nous a beaucoup aidé dans nos notes). 

2. Gautier le Chancelier, Bella Antiochena, éd. H. Hagenmeyer, Innsbrück, 1891. 

3. Mathieu d’Edesse, Chronique, trad. Dulaurier, Bibliothèque Arménienne, Paris, 1858, 
et Recueil des historiens des croisades, publié par l’Académie des inscriptions et belles- 
lettres, Documents arméniens. Mathieu était supérieur d’un couvent d’Edesse et mourut peu 
après 1 136. Notons que les éditeurs du Corpus Christianorum n’ont pas cherché à repérer 
les emprunts de Guillaume de Tyr à Mathieu d’Edesse. 



CHRONIQUE — INTRODUCTION 


501 


de la Syrie, l’unique source du point de vue latin. C’est dire son impor- 
tance. 

L’histoire composée par Guillaume de Tyr est très longue, un monu- 
ment de neuf cent soixante-sept pages serrées, dans la dernière édition du 
Corpus Christianorum , parue il y a peu de temps, à laquelle ce travail doit 
beaucoup. Il divisa son histoire en vingt-deux livres à peu près d’égale 
longueur, sans leur donner de titre, en suivant l’ordre chronologique et en 
s’efforçant de faire ses coupures à des dates clefs — ainsi, à partir de la 
prise de Jérusalem, chaque début de règne fait le début d’un livre. Le 
vingt et unième livre commence au début du règne de Baudouin IV 
( 1 174), le vingt-deuxième commence au mariage de la sœur du roi avec 
Guy de Lusignan (1 180), dont le roi lépreux et de plus en plus malade 
voulut malencontreusement faire son successeur, et se termine à la fin de 
l’année 1 183. Guillaume de Tyr avait résolu de s’arrêter d’écrire, mais 
reprit la plume à la demande de son entourage : il commença donc un 
vingt-troisième livre qui s’ouvre sur une longue explication des raisons 
pour lesquelles il ne supportait plus de raconter des choses aussi honteu- 
ses et décidait de continuer néanmoins, et reprit son récit mais l’interrom- 
pit presque aussitôt. Les livres ne portent pas de titre. Ils sont eux-mêmes 
divisés en nombreux chapitres, en moyenne une trentaine, chacun pré- 
senté par une rubrique qui en indique le contenu. Ces rubriques ont peut- 
être été composées par Guillaume de Tyr avant que tout ne soit écrit, pour 
s'aider lui-même à suivre la trame des faits. Dans les principaux manus- 
crits, elles figurent à la fois en tête du livre et dans le corps du texte. Elles 
n’ont pas été traduites dans les continuations en langue vulgaire. 

Le succès de l’histoire de Guillaume de Tyr fut grand. En 1 194, six ans 
après sa disparition, un auteur anonyme rédigea une continuation jusqu’à 
la mort de Baudouin IV en 1 192. L’œuvre est utilisée dès le début du 
xiu c siècle par les historiens français et anglais : Guillaume de Tyr est 
repris par Guy de Bazoches dès avant 1200 dans la Cronographia ; par 
Jacques de Vitry, évêque de Saint-Jean d’Acre de 1216 à 1228, dans 
YHisJoria orientalis ; enfin par les historiens de l’abbaye anglaise de 
Saint Alban, Roger Wendhover et Matthieu Paris, qui disposaient de 
copies de la Chronique et en ont inséré de larges morceaux dans les Chro- 
nica majora et dans V Historia Anglorum. L’œuvre est adaptée en français 
entre 1220 et 1223 et continuée jusqu’en 1277 sous le titre de Livre du 
Conques! , ou d ' Estoire ou de Roman d’Éracles (Eracles parce que Guil- 
laume de Tyr commence son histoire par un chapitre sur la conquête de 
la Syrie par les Arabes « au temps où Eraclius Augustus gouvernait l’em- 
pire »). De l’œuvre de Guillaume de Tyr proprement dite, il reste une 
dizaine de manuscrits. Elle a été éditée à six reprises à partir du 
xvi e siècle, sans compter la dernière édition. Mais elle n’a été traduite en 
français moderne qu’une fois seulement, au début du xtx e siècle, par I ran- 


502 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


çois Guizot dans sa «Collection des Mémoires relatifs à l’Histoire de 
France », qui n’a jamais été rééditée. 

LES EXTRAITS CHOISIS 

Nous présentons un choix nécessairement limité d’extraits de cette très 
longue œuvre. Les huit premiers livres qui racontent l’expédition de la 
première croisade ont été exclus : ils ont été composés à partir des princi- 
pales histoires de la croisade plus ou moins contemporaines des faits et, 
certes, la recomposition des événements par Guillaume de Tyr a beau- 
coup d’intérêt. Mais la première croisade fait l’objet de nombreuses 
publications, et l’un des récits qui sont la source de cette histoire est 
accessible en traduction. Tandis que l’histoire des implantations franques 
en Syrie est moins répandue, que Guillaume de Tyr est notre seul témoin 
latin pour de nombreuses décennies, et que les quatorze livres consacrés 
à la Syrie franque méritaient d’être plus largement traités dans un ouvrage 
dont le thème général est l’Outre-mer. Même ainsi tronquée, vu sa lon- 
gueur, dans le cadre de cet ouvrage, l’œuvre ne peut pas être présentée 
dans sa continuité. Il a fallu écarter environ les quatre cinquièmes du 
texte. Le lecteur ne pourra donc pas apprécier l’effort remarquable de 
synthèse chronologique auquel s’est livré Guillaume de Tyr. Pour suivre 
le déroulement narratif, il faut encore aujourd’hui se reporter à la traduc- 
tion de François Guizot, et d’ailleurs s’y perdre faute de titres, car celui- 
ci n’a pas signalé les changements de chapitre, et encore moins traduit les 
rubriques qui coupent le récit original : une superbe traduction, dans un 
style fleuri où abondent périphrases et interprétations qui donnent une 
grande fluidité au récit, en contraste total, il faut bien le dire, avec le latin 
heurté de Guillaume de Tyr qui ne craint pas les phrases excessivement 
longues, les répétitions de mots ou de propositions, les clichés, les rac- 
courcis syntaxiques ou ellipses à la limite de la correction grammaticale, 
ce dont l'éditeur du Corpus Christianorum fait un minutieux inventaire 
pour s’élever contre la prétendue qualité du style, sans en nier les aspects 
précieux. Nous avons donc sélectionné différents types de récits. Des 
récits de guerre, les plus nombreux forcément, sièges, batailles, installa- 
tion des camps, retraites ou raids offensifs, choisis soit à cause de leur 
enjeu, soit, il faut l’avouer, pour le pittoresque de l’information qui peut 
être significative, par exemple des relations entre Latins et Orientaux. Des 
récits de paix, qu’on pourrait dire politico-familiaux, mariages, morts et 
maladies (qui intéressent beaucoup Guillaume de Tyr), disputes. Mais 
Guillaume de Tyr a interrompu un certain nombre de fois la narration 
proprement dite, soit pour parler de problèmes d’Église parce que, écrit- 
il, « nous n’avons pas le droit d’écarter complètement les sujets qui nous 
concernent» (livre XIV, 14), soit pour donner une analyse historique 
générale, par exemple à propos des erreurs de la politique des Latins en 



CHRONIQUE — INTRODUCTION SIM 

Égypte, soit pour décrire tantôt les hommes tantôt le pays et en particulier 
les villes, soit pour parler de son travail d’historien et même de ses 
propres études, soit enfin pour insérer des copies de documents d’archi- 
ves. Nous avons accordé une place relativement plus importante à ces 
textes. Ainsi avons-nous cité intégralement les portraits des derniers rois 
de Jérusalem que Guillaume de Tyr a fréquentés lui-même, dont on peut 
admirer la subtilité : en ce cas, nous avons fait le choix, pour la « grâce » 
de leur qualité littéraire comme dirait Guillaume de Tyr, et pour leur 
intérêt du point de vue de l’histoire littéraire — de Plutarque à Suétone, 
Saint-Simon, Gibbon et aux romantiques — , de les citer dans la traduc- 
tion de François Guizot, présentée entre guillemets. Il a semblé intéres- 
sant de citer intégralement certaines descriptions de villes pour leur 
érudition conforme à la tradition des éloges de villes, et pour l’état des 
lieux au moment où écrit Guillaume de Tyr. 

TRADUCTION DES RUBRIQUES 

Présenter une œuvre sous forme de morceaux choisis, c’est courir un 
grand risque de la trahir. Nous avons tenté de donner une idée d’ensemble 
en traduisant les rubriques de tous les chapitres, placées en tête de chaque 
livre de même que dans les manuscrits. Guillaume de Tyr n’a pas mis 
beaucoup de soin à les formuler et la traduction s’en ressent ; de plus, 
dans certains cas, le chapitre ne correspond pas tout à fait à ce qui est 
annoncé. Elles permettent néanmoins de suivre le déroulement de l’his- 
toire tel que l’a conçu Guillaume de Tyr. Mais son exposé des faits, son 
tissage, pour adopter la manière métaphorique dont il parle de son travail, 
n’est plus le nôtre : les travaux modernes, plusieurs synthèses monumen- 
tales, une thèse très approfondie sur la Syrie du Nord, ont puisé dans les 
nombreuses et remarquables sources de langue arabe, riches d’historiens 
et de géographes, les moyens de replacer l’histoire des Latins dans la très 
complexe histoire politique de l’Orient musulman, ce que Guillaume de 
Tyr ne pouvait pas faire. Pour rendre la lecture plus commode, nous avons 
ajouté un titre, en caractères italiques, à chaque livre, suivi d’un très bref 
résumé. Dans la table des rubriques, celles dont les chapitres sont cités en 
tout ou en partie sont signalées par une puce placée devant le numéro. 
Enfin nous avons intercalé dans le courant du texte nos propres sous- 
titres, en lettres capitales, qui se veulent suggestifs. 

LES PARTIS PRIS DE LA TRADUCTION 

La traduction est une autre manière de courir le risque de trahir un 
auteur. Nous avons pris certains partis que nous signalons ici pour Unir. 
Nous avons indiqué les dates dans le style d’aujourd’hui et donné celles 
rétablies par les auteurs de l’édition du Corpus Christianorum dans les 
nombreux cas où il y a un décalage d’un an. Nous nous sommes permis 



504 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


de simplifier le vocabulaire de la mort : Guillaume de Tyr a plusieurs 
formules-clichés sous la main, comme « quitter le jour », « sortir de ce 
monde », « entrer dans la voie de toute chair », etc., dont les variations ne 
sont pas significatives, et nous avons opté pour une simplification qui a 
été de règle — on trouvera seulement et toujours « mourir ». Nous avons 
en général préféré la fidélité à l’élégance, sans toutefois prêter à Guil- 
laume de T yr la rigueur qu’on aurait voulu lui trouver dans le vocabulaire 
concret. Nous avons toujours traduit fines par « confins », qui permet de 
souligner que la guerre se déroulait en général loin des centres, mais nous 
avons finalement préféré traduire solitudino par « désert » — bien que 
jamais Guillaume de Tyr n’emploie le terme desertum. Nous avons voulu 
respecter scrupuleusement la façon dont il désigne les centres habités et 
semble introduire une hiérarchie entre présidium que nous avons traduit 
par « forteresse » (et non « citadelle » comme Guizot), castrum au singu- 
lier que nous avons traduit par « château », oppidum , dont la traduction 
est bien embarrassante, qui semble avoir une connotation de peuplement 
indigène, et municipium qui semble avoir la même connotation qu' oppi- 
dum, mais n’implique pas de site perché ; mais force est de constater qu’il 
arrive à Guillaume de Tyr de désigner par ces différents termes le même 
heu à quelques lignes d’intervalle. Le vocabulaire militaire est redouta- 
ble, car Guillaume de Tyr utilise le latin classique, dont les mots renvoient 
à une réalité tout autre, et n’utilise qu’exceptionnellement les termes de 
la langue vulgaire qui se répandent au xm e siècle. Selon son dernier 
éditeur, la guerre ne l’intéressait pas, et, en ce domaine, il fait pleuvoir 
les clichés. Faut-il traduire acies par « armée en ordre de marche », 
« armée en rangs, en ordre de bataille » — ce qui n’est pas le cas quand 
justement l’armée se déplace simplement en bon ordre ? Faudrait-il tra- 
duire turme par « escadrons », ou « bataillons », ou « bandes », et 
comment traduire cunei, mot à mot « formations en triangle » ? Dans cer- 
tains cas, il nous a paru préférable de garder l’ambiguïté du vocable clas- 
sique appliqué à la réalité médiévale ; ainsi avons-nous gardé les termes 
« légion » et « cohorte ». Nous demandons à nos lecteurs l’indulgence 
dans ce domaine. 

Reste le problème des noms propres, noms de lieux et noms de person- 
nes. Guillaume de Tyr a lui-même le souci des noms de lieux et indique 
jusqu’à trois noms, le nom antique (biblique ou romain), le nom latin 
actuel et le nom en langue vulgaire (vulgari dicitur). Nous avons distin- 
gué différents cas. Quand le nom en vieux français est courant, nous 
l’avons adopté dans la traduction, quelle que soit la forme donnée par 
Guillaume de Tyr. Quand le nom arabe est connu, nous l’avons ajouté 
entre crochets après le nom donné par Guillaume de Tyr (qui est parfois 
une phonétisation latine du nom turc ou arabe). Quand le nom nous a paru 
peu connu, nous l’avons repris selon le cas sous la forme donnée par Guil- 
laume de Tyr ou sous la forme usuelle dans les ouvrages modernes sur la 



CHRONIQUE — INTRODUCTION 505 

croisade — par exemple nous avons retenu Jaffa de préférence à Joppé. 
On trouvera dans l’index les autres formes des noms de lieux et des points 
de repères géographiques. Les personnages célèbres sont désignés par le 
nom qui leur est habituellement donné, dans quelques cas transcrits de 
l’arabe de préférence au latin — par exemple nous avons opté pour Zengî 
et non Sanguin, ce chef turc qui a défrayé la chronique. On trouvera dans 
l’index des noms de personnes les différentes formes des noms propres. 

Monique Zerner 


BIBLIOGRAPHIE : le texte est traduit d’après le Corpus Christianorum, Continua- 
tio Medievalis, LXIII, Willelmi Tyrensis arehiepiscopi chronicon, éd. critique par 
r.b.c. huyoens, identification des sources historiques et détermination des dates par 
H.E. Mayer et G. Rôsch, Tumhout, Brépols, 1986, 2 vol. (abrégé en note sous le sigle 
CC). 

guizot M., « Collection des Mémoires relatifs à l’Histoire de France », tomes 1, 2, 3, 
Histoire des croisades par Guillaume de Tyr , Paris, 1 824. 

Grandes synthèses sur les croisades et l’Orient latin : grousset r , Histoire des croi- 
sades et du royaume franc de Jérusalem , Paris, 1 934- 1 936, 3 vol 

Sous la direction de setton k. m , A History of lhe Crusades , University of Pennsyl- 
vania Press, Philadelphia, vol. 1, The First Hundred Years, 1955, rééd. 1969 et vol. 5, 
T he Impact of lhe crusades on lhe Near East, 1985. 

prawer J., Histoire du royaume latin de Jérusalem, tomes I et II, traduit de l’hébreu 
par G. Nahon, revu et complété par l’auteur, Éditions du CNRS, Paris, 1970, et Crusa- 
der Institutions, Clarendon Press, Oxford, 1980. 

Une thèse orientalisante très approfondie : cahen c , La Syrie du Nord à l 'époque 
des croisades et la principauté franque d'Antioche, Paris, Librairie orientaliste 
Paul Geuthner, 1940 (voir entre autres la présentation des sources littéraires de langue 
arabe extrêmement riches). 

Une brève synthèse très commode : richard J ., Le Royaume latin de Jérusalem, Paris, 
PUF, 1953. 




PROLOGUE 


Guillaume, en la patience du Seigneur ministre indigne de la sainte 
église de Tyr, 

Aux vénérables frères en Christ à qui l’œuvre présente parviendra, 

Salut étemel dans le Seigneur. 

Qu’il soit périlleux et grandement difficile de décrire les actions 1 des 
rois, c’est ce dont aucun homme sage ne peut douter. Outre le labeur, le 
joug des études et les longues veilles qu’exige d’ordinaire une affaire de 
cette sorte, les historiographes marchent entre deux précipices, et ils ont 
grand’peine à éviter l’un ou l’autre. S’ils veulent fuir Charybde ils 
tombent dans Scylla, qui, avec sa ceinture de chiens, n’est pas moins 
féconde en naufrages. Ou ils recherchent en effet la vérité sur toutes les 
actions, et alors ils soulèvent contre eux la haine de beaucoup de gens ; 
ou, pour échapper à toute colère, ils dissimulent la suite des choses et 
c’est là bien certainement un grave délit. Car on sait que rien n’est plus 
contraire à leur office que de passer artificieusement sous silence et de 
cacher à dessein la vérité ; et, manquer à son office, c’est sans aucun 
doute une faute, puisqu’on dit que l’office est « la fonction convenant à 
chaque personne selon les mœurs et les institutions de la patrie ». Mais 
rapporter sans l’altérer la suite des actions et ne pas s’écarter de la règle 
de vérité, c’est une chose qui excite communément la colère, selon ce 
vieux proverbe qui dit que « l’obséquiosité enfante les amis, la vérité 
enfante la haine ». Ainsi, ou ils manqueront au devoir de leur profession 
en montrant une obséquiosité indue ; ou, s’ils poursuivent la vérité, ils 
auront à supporter la haine dont elle est la mère ; ce sont là les deux périls 
qu’ils encourent et qui les travaillent tour à tour péniblement. Selon la 
phrase de notre Cicéron qui dit en effet que « la vérité est fâcheuse, car 
elle enfante souvent la haine, ce poison de l’amitié, mais l’obséquiosité 


1. Gesta, dans le texte latin. 



508 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


est plus fâcheuse encore, car, par notre indulgence pour les vices d’un 
ami, nous le laissons courir à sa ruine 1 », ce qui se rapporte évidemment 
à celui qui, par obséquiosité et contre le devoir de son office, passe sous 
silence la vérité. Quant à ceux qui par flatterie mêlent impudemment des 
mensonges aux chapitres de leurs Gesta, c’est, croit-on, un fait si détesta- 
ble qu’ils ne méritent pas d’être associés au nombre des écrivains ; si 
l’omission de la vérité est en effet une faute contraire à l’office des écri- 
vains, combien plus grave sera le péché de mêler le faux au vrai et de 
transmettre à la postérité crédule le mensonge au lieu de la vérité ? Il est 
encore un autre écueil, autant et peut-être même plus redoutable, que les 
écrivains d’histoires doivent fuir de tout leur pouvoir ; c’est que la dignité 
des actions ne soit obscurcie et abaissée par la sécheresse de la langue et 
la pauvreté du discours ; les mots doivent convenir aux choses dont il 
s’agit, et il ne faut pas que la langue de l’écrivain demeure au-dessous de 
la noblesse de la matière. Il faut donc prendre bien garde que la grandeur 
de la matière ne disparaisse par suite de la faiblesse du traitement, et que 
ce qui est riche et dense par sa nature ne devienne petit et misérable par 
le vice de la narration ; car, ainsi que le dit l’illustre orateur dans le 
premier livre de ses Tusculanes, « confier à l’écriture de ses pensées 
quand on ne sait ni les bien disposer, ni les présenter avec éclat, ni attirer 
le lecteur par le charme de la parole, c’est la conduite d’un homme qui 
abuse follement des lettres et de son loisir 2 ». 

Nous nous sommes trouvé présentement particulièrement exposé à ces 
périls nombreux et contradictoires ; dans cette œuvre de notre main, nous 
avons en effet entremêlé beaucoup de choses sur les mœurs, la vie et le 
physique des rois 3 , soit louables, soit blâmables, à mesure que la suite des 
actions nous a paru l’exiger, beaucoup de choses que leurs descendants 
liront peut-être avec humeur, et ils s’irriteront injustement contre le chro- 
niqueur 4 , ou le jugeront menteur et haineux, ce que, vive le Seigneur, 
nous évitons comme la peste. Nous ne saurions nier, d’ailleurs, que nous 
avons audacieusement entrepris un ouvrage au-dessus de nos forces, et 
que notre discours n’est point au niveau de la dignité des choses. Ce que 
nous avons fait n’est pourtant pas rien. De même, en effet, que les 
hommes peu exercés à peindre, et qui ignorent les secrets de l’art, ont 
coutume de tracer seulement les premiers linéaments du tableau, et de n’y 
mettre que des couleurs ternes auxquelles une main plus habile vient 
ensuite ajouter l’éclat et la beauté, de même nous avons posé avec grand 
soin, et en observant scrupuleusement la vérité, des fondements sur les- 


1. Cicéron, De Amicitia. 

2. Cicéron, Tusculanes , même citation dans le prologue de la Vie de Charlemagne par 
Eginhard, font remarquer H.E. Mayer et G. Rôsch, CC, LXIII, 1 , p. 98. 

3. « Mœurs, conduite, physique », pour mora, vira, habitudino corporis. 

4. Chronographus , dans le texte latin. 



CHRONIQUE — PROLOGUE 


500 


quels un plus savant architecte pourra élever avec art un bel et grand 
édifice. 

Parmi tant de difficultés et de périls, il eût été plus sûr de demeurer en 
repos, de nous taire et de laisser notre plume oisive ; mais l'amour de la 
patrie nous presse de toute urgence, de la patrie pour laquelle un homme 
de bien, si la nécessité l’exige, est tenu de donner sa vie. Il nous presse, 
je dis, et nous commande impérieusement, avec l’autorité qui lui appar- 
tient, de ne pas laisser ensevelir dans le silence et tomber dans l’oubli les 
actions qui se sont passées autour de nous durant un espace d’environ 
cent ans, mais, d’une plume appuyée, en conserver diligemment le souve- 
nir pour la postérité. Nous avons donc obéi et avons mis la main à une 
œuvre que nous ne pouvions honnêtement refuser, nous inquiétant peu de 
ce que la postérité pensera de nous, et de ce que, dans une matière si 
excellente, pourra mériter notre pâle discours. Nous avons obéi pleine- 
ment à ce commandement, nous espérons avec autant d’efficacité que de 
zèle, avec autant de succès que de dévouement, compensant largement 
les efforts mis en ce labeur par la douceur à traiter du sol natal, non en 
se fiant au talent mais dans l’élan d’une pieuse ferveur et la sincérité de 
l’amour. 

En outre, est venu l’ordre — qu’il n’est pas facile de négliger — du 
seigneur roi Amaury, dont l’âme jouisse du saint repos, d’illustre 
mémoire et célèbre souvenir en le Seigneur. Ce sont ses instances répé- 
tées qui nous ont surtout déterminé à cette entreprise. C’est aussi à sa 
demande et à l’aide des recueils arabes qu’il nous a fournis, que nous 
avons composé une autre Histoire depuis le temps du séducteur Mahomet 
jusqu’à cette année qui est pour nous l’an 1 188 depuis l’incarnation du 
Seigneur, et que nous avons écrit sur une période de cinq cent soixante- 
dix ans, en suivant principalement pour guide le vénérable Seith, fils de 
Patrice, patriarche d’Alexandrie. Mais quant à ce dont il s’agit ici, n’ayant 
pour nous guider aucun écrit grec ou arabe, et instruit seulement par les 
traditions, à l’exception du peu que nous avons vu de nos propres yeux, 
nous avons ordonné la suite de la narration en commençant par le départ 
des hommes vaillants et des princes chers à Dieu, qui, sortant des royau- 
mes d’Occident à l’appel du Seigneur, entrèrent dans la Terre promise et 
revendiquèrent presque toute la Syrie à la force du poignet. Nous avons 
continué avec grand soin notre histoire depuis cette époque jusqu'au 
règne du seigneur Baudouin IV, qui, en comptant le seignem duc Gode- 
froi, premier possesseur du royaume de Jérusalem, est monté le septième 
sur le trône, ce qui fait un espace de quatre-vingt-quatre années. 

Afin que rien ne manque au lecteur curieux pour la pleine intelligence 
de l’état de la région d’Orient, nousavons brièvement exposé en introduc- 
tion à quelle époque et combien durement elle a subi le joug de la servitu- 
de ; quelle fût alors, au milieu des infidèles, la condition des fidèles qui 
l’habitaient, et à quelle occasion, après un si long esclavage, les princes 



510 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


des royaumes d’Occident, appelés à sa délivrance, assumèrent le poids 
d’un tel pèlerinage. Que celui qui considère nos occupations, combien 
elles pèsent sur nous en grand nombre, avec l’illustre métropole de Tyr 
dont nous occupons le siège non à cause de notre mérite mais par la seule 
grâce du Seigneur, ou avec les affaires du seigneur roi dans le palais sacré 
duquel nous remplissons la dignité de chancelier, ou avec d’autres néces- 
sités du royaume qui chaque jour s’élèvent plus pressantes, soit porté à 
l’indulgence s’il rencontre dans le présent ouvrage quelque faute dont il 
ait le droit de s’offenser. L’esprit occupé d’un si grand nombre d’objets 
devient plus lent et plus faible dans l’examen de chacun en particulier, et, 
se partageant entre tous, il ne peut donner à chacun autant de soin qu’il le 
ferait s’il recueillait toutes ses forces vers un seul but et se dévouait tout 
entier à une seule étude : d’où on mérite plus facilement la bienveillance. 
Nous avons divisé l’ensemble du volume en vingt-trois livres et nous 
avons disposé chaque livre en chapitres définis, afin que le lecteur trouve 
plus facilement ce qu’il jugera à propos de chercher dans les diverses 
parties de l’histoire. Nous avons le projet, si nous continuons à vivre, de 
leur ajouter les péripéties futures qui se produiront de notre temps, et 
d’augmenter le nombre des livres en fonction de la quantité de matière 
qui nous arrivera. 

Nous tenons pour assuré et sommes bien certain de ne pas nous tromper 
en ceci que nous produisons dans ce présent ouvrage un témoin de notre 
impéritie ; nous révélons en écrivant une faiblesse que nous aurions pu 
cacher en gardant le silence ; mais nous nous acquittons d’un office de 
charité et nous aimons mieux qu’on nous trouve dépourvu de la science 
qui enorgueillit que de la charité qui édifie. Plusieurs qui ont manqué de 
la première n’ont pas laissé d’être admis au festin et jugés dignes de s’as- 
seoir à la table du roi ; mais celui qui, sans posséder la seconde, s’est 
rencontré au milieu des convives, a mérité qu’on lui adressât ces paroles : 
« Comment êtes-vous entré en ce lieu sans avoir la robe nuptiale 1 ? » Que 
le Seigneur miséricordieux écarte de nous ce mal, car lui seul le peut ! 
Sachant néanmoins que « les longs discours ne seront point exempts de 
péché », et que la langue de l’homme misérable, sur une pente glissante, 
devient aisément fautive, nous invitons fraternellement et exhortons en le 
Seigneur notre lecteur, s’il trouve un juste lieu de blâme, de ne s’y livrer 
qu’avec mesure et charité, afin qu’en nous reprenant, il acquière lui- 
même des droits à la vie étemelle. Qu'il se souvienne de nous dans ses 
prières et obtienne du Seigneur que toutes les fautes qu’ici nous pourrons 
avoir commises ne nous soient pas imputées à mort ; que bien plutôt le 
Sauveur du monde, dans son inépuisable et gratuite bonté, nous accorde 
sa clémence. Misérable et inutile serviteur dans sa maison, nous nous 


1. Mt, xxii, 12. 



CHRONIQUE — LIVRE IX 


51 I 

courbons avec respect à la voix d’une conscience qui nous accuse, cl 
redoutons avec grande raison son tribunal. 


LIVRE IX 

Le court règne du duc Godefroi de Lorraine, premier roi de Jérusalem 
(22 juillet 1099-18 juillet 1100) 

Il est traité du duc-roi, du patriarcat, de la guerre autour de Jérusalem 
(Ramla, Arsûf), du périlleux voyage du prince d'Antioche et du comte 
d’Edesse jusqu 'à Jérusalem, du départ des chefs croisés 


I. Le huitième jour après la prise de la ville, les princes se rassemblèrent 
pour élire l’un d’entre eux à la tête de la ville et de la région, le clergé essaye 
de s’y opposer sans discernement. 

• 2. Les princes négligent l’opposition du clergé, choisissent le seigneur duc 
et présentent l’élu au Sépulcre du Seigneur avec hymnes et chants. 

3. Le duc promu réclame au comte de Toulouse la tour de David qu’il avait 
prise aux ennemis ; les princes sont en désaccord, mais enfin il obtient la tour 
demandée. 

4. L’évêque de Matura, homme fourbe et mauvais, cherche à promouvoir 
au patriarcat un certain Amulfe qui lui ressemble, mais n’y réussit pas. On 
retrouve la croix du Seigneur. 

• 5. Il est montré qui est le duc Godefroi, d’où et de quels grands il est né. 

6. Le présage de la mère sur le futur état des fils. 

7. Est raconté un fait mémorable de lui dans un certain combat singulier. 

8. De même un beau fait de lui dans la victoire de l’empereur Henri contre 
Raoul, le pseudo-roi des Saxons. 

• 9. Combien il abonde en libéralités auprès des églises qui sont à Jérusalem 
et dans quel esprit d’humilité il refuse de se distinguer en portant le diadème 
royal. 

• 10. Le prince d’Egypte excite sa milice et toutes ses forces contre les nôtres, 
et se dirige vers la Syrie. 

I I. Le duc, après avoir achevé litanies et prières à Jérusalem, les princes 
réunis, rassemble une expédition vers Ramula [Ramla], 

• 12. Un combat est livré et la victoire est divinement donnée aux nôtres, on 
recueille d’innombrables richesses. 


I . Pour composer ce livre, Guillaume de Ty r peut encore s’aider des principales chroni- 
ques de la première croisade. Dans les chapitres traduits ci-dessous, il emprunte à Foucher 
de Chartres (Histoire de Jérusalem), à Raymond d’Aguilers ( Historia Francnrum qui cepe- 
runt lherusalem. Recueil des historiens des croisades, publié par l’Académie des inscrip- 
tions et belles-lettres. Historiens occidentaux, Paris, 1866, t. 3, p. 231-309, qui donne le 
point de vue provençal) et à l’auteur anonyme des Gesta Francorum et atiorum Hierosoly- 



512 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


13. Les princes se séparent un Dar un : le Normand et le Flamand se rapa- 
trient, le Toulousain repart à Constantinople, Tancrède est à la tête de la ville 
de Tibériade. 

• 14. Bohémond, le prince d’Antioche, et Baudouin, le comte d’Edesse, vien- 
nent à Jérusalem, ils y célèbrent la nativité du Seigneur. 

• 15. Daimbert, archevêque de l’église de Pise, est mis à la tête du patriarcat 
de l’église de Jérusalem. 

• 1 6. De graves questions et la brouille surgissent entre le duc et le patriarche 
au sujet de la tour de David et du quart de la cité, par mauvaise passion. 

• 1 7. Pour quelle raison le quart de la cité relève du droit et du pouvoir du 
seigneur patriarche. 

• 1 8. De même, sur le même sujet, et quels lieux vénérables se trouvent dans 
cette part. 

• 19. Quel était le statut du royaume dans ces temps-là et comment le duc 
assiégea la ville maritime d’Arsur et pour quelle cause il a levé le siège. 

• 20. Un fait digne de mémoire qui lui arriva pendant le même siège. 

21. Bohémond, prince d’Antioche, est fait prisonnier à la ville de Melitène 
[Malatya]. 

22. Un fait du duc digne de mémoire dans la région des Arabes. 

• 23. La mort du duc et sa sépulture. 


2 

L’ÉLECTION DU DUC DE LORRAINE GODEFROI COMME ROI DE JÉRUSALEM 

Les princes cependant, tenant pour légères et frivoles ces paroles, se 
mirent à traiter de leur projet. Quelques personnes rapportent qu’afin de 
mieux procéder à l’élection selon Dieu et selon les mérites des personnes, 
les princes firent appeler en particulier des familiers de chacun des grands 
princes, qu’ils les obligèrent, sous la foi du serment, à déclarer la vérité 
sans y mélanger de mensonge, et les interrogèrent sur les mœurs et la 
conversation de leurs maîtres : les électeurs agirent ainsi dans l’intention 
d’être plus fidèlement et plus complètement instruits du mérite de chacun 
des éligibles. En effet les familiers, soumis par les électeurs à un interro- 
gatoire très diligent sous serment, furent contraints de confesser les vices 
secrets de leurs maîtres, comme aussi d’énumérer leurs vertus, en sorte 
que l’on put constater qui pouvait être élu en pleine connaissance de 
cause. Parmi eux, les familiers du duc [de Lorraine] interrogés répondi- 
rent que dans tous les actes de leur seigneur, ce qui paraissait le plus cho- 
quant aux domestiques était qu’une fois entré dans l’église, il ne pouvait 


mitanorum (voir texte et traductions de L. Bréhier aux Belles Lettres, Histoire anonyme de 
la première croisade, 1964), qui donne le point de vue des Normands de l’Italie du Sud. 
Nous donnerons en note à la fin de chaque chapitre le détail des emprunts de Guillaume de 
Tyr. 



CHRONIQUE — LIVRE IX 


513 


plus en sortir, même après la célébration des offices divins ; mais qu’il 
exigeait des prêtres et de tous ceux qui lui paraissaient experts des expli- 
cations sur chaque image et chaque peinture ; que ses compagnons qui 
avaient d’autres sentiments en tournaient à l’écœurement et la nausée, 
parce qu’il faisait attendre très fâcheusement et longuement des repas 
prêts en temps opportun, et que les mets mangés ainsi hors de propos 
devenaient insipides. Ceux qui remplissaient l’office d’électeurs, lors- 
qu’ils entendirent ces récits, estimèrent heureux l'homme « dont on disait 
de telles choses et à qui l’on imputait comme un défaut ce que d’autres 
se seraient attribués comme une vertu » ; enfin, se concertant tous ensem- 
ble et après de longues délibérations, ils élirent le duc de Lorraine à l’una- 
nimité et le conduisirent au Sépulcre du Seigneur, en chantant des hymnes 
et des cantiques très pieusement. On dit cependant que la majorité des 
grands s’était mise d’accord sur le seigneur Raymond comte de Toulouse, 
mais avec l’idée que s’il n’obtenait pas le royaume, il retournerait tout de 
suite à la maison ; conduits par la douceur du sol natal, contre leur 
conscience, ils firent tout pour que le comte soit repoussé. Mais lui, 
méprisant toujours sa patrie et suivant le Christ très pieusement, ne prit 
pas le chemin du retour et élargit le pèlerinage commencé, en suivant la 
pauvreté volontaire jusqu’à la fin. 


5 


PORTRAIT DU DUC 

Cependant, le seigneur duc se trouvant confirmé par la grâce de Dieu 
au sommet du royaume, tous les sujets de scandale qui pouvaient encore 
subsister furent successivement supprimés, et le royaume commença à 
grandir et à s’affirmer. Mais il régna une seule année, à la mesure des 
péchés des hommes, qui exigeaient que la nouvelle plantation du royaume 
ne jouît pas longtemps du réconfort d’un tel prince et ne reçût pas de 
consolation contre les peines qui le menaçaient. Il fut enlevé d’entre eux 
pour que la méchanceté ne changeât son cœur, de même qu’il est écrit : 
Les hommes de miséricorde se rassemblent et aucun ne calcule'. Gode- 
froi était originaire du royaume des Francs, de la province de Reims et de 
la cité de Boulogne, située sur le rivage de la mer d’Angleterre. Il devait 
la vie à des parents illustres et pleins de piété. Son père était le seigneur 
Eustache l’Ancien, illustre et puissant comte de la même région ; ses 
œuvres furent nombreuses et mémorables, sa mémoire est encore en 
vénération chez les seigneurs des régions environnantes ; tous se souvien- 
nent avec un pieux sentiment de cet homme religieux et craignant Dieu. 


1 . Is, LVII, 1. 


514 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


Sa mère fut distinguée entre toutes les dames nobles d’Occident, tant par 
l’excellence de ses mœurs que par l’éclat de sa générosité ; elle se 
nommait Ide et était sœur de l’excellent duc de Lorraine, dénommé 
Struma. Celui-ci se trouvant sans enfant, adopta comme fils son neveu, 
qui portait le même nom que lui, et le déclara héritier de tout son patri- 
moine, en sorte qu’après sa mort, Godefroi lui succéda dans son duché. Il 
avait trois frères des mêmes père et mère, bien dignes, par leurs mœurs et 
par la prestance de leurs qualités, d’être alliés à un si grand prince. Le 
seigneur Baudouin, comte d’Édesse, lui succéda dans le royaume. Le sei- 
gneur Eustache, comte de Boulogne, porta le nom de son père, hérita de 
ses biens et eut le comté après lui ; sa fille, nommée Mathilde, épousa 
l’illustre et puissant roi des Anglais, Étienne ; lorsque son frère Baudouin 
mourut sans enfants, celui-ci fut appelé par les princes de l’Orient pour 
lui succéder, mais ne voulut pas venir, dans la crainte que sa promotion 
ne pût être célébrée sans scandale. Le troisième était le seigneur Guil- 
laume, qui, par ses sentiments d’honneur et sa bravoure, se montra digne 
de son père et de ses frères. Les deux premiers suivirent l’expédition avec 
leur frère, mais le troisième resta à la maison. « Godefroi, le premier-né 
de sa famille, selon la chair, fut aussi, selon l’homme intérieur, le plus 
distingué par ses qualités, et réunit le plus de titres aux honneurs qui lui 
échurent en partage. Il était religieux, clément, plein de piété et de crainte 
de Dieu, juste, exempt de tout vice, sérieux et ferme dans sa parole, 
méprisant les vanités du siècle, ce qui est rare à cet âge, et plus encore 
dans la profession militaire. Il se montrait assidu aux prières et abondant 
en œuvres de piété ; il se distinguait par sa libéralité, son affabilité était 
pleine de grâces, et il était doux et miséricordieux ; enfin il fut digne 
d’éloges dans toutes ses voies et toujours agréable au Seigneur. Il était 
grand, moins grand cependant que les hommes les plus hauts de taille, 
mais plus grand que les hommes ordinaires. Il joignait à cela une force 
sans exemple, ses membres étaient vigoureux, sa poitrine large et forte ; 
il avait une belle figure, la barbe et les cheveux légèrement roux ; de 
l’aveu de tout le monde, il excellait parmi les hommes de son temps dans 
le maniement des armes et dans tous les exercices de chevalerie '. » 


[...] Cet homme remarquable fit un grand nombre d’autres œuvres 
magnifiques et dignes d’admiration ; elles sont encore aujourd’hui dans 
la bouche des hommes et se sont transformées en une histoire célèbre ; 
entre autres aussi, quand il fit le projet de partir en pèlerinage, il donna à 


1 . Le portrait entre guillemets est cité selon la traduction de Fr. Guizot, op. cil., t. 2, p. 9- 
1 1 (voir l'Introduction). 



CHRONIQUE — LIVRE IX 


515 


l’église de Liège en aumône perpétuelle et en pieuse libéralité le château 
de Bouillon, dont venait son nom, très renommé pour ses terres, son site, 
ses fortifications, sa commodité, le vaste territoire qui l’entourait. Mais 
nous, qui entreprenons de décrire seulement ce qu’il a fait chez nous, 
revenons à notre propos. 


9 

LES PREMIERS ACTES DU ROI EN FAVEUR DE L’ÉGLISE 

Peu de jours après avoir obtenu le royaume, en homme religieux qu’il 
était, il offrit à son Seigneur les prémices de sa sollicitude, en commen- 
çant par s’occuper de la parure de la maison de Dieu. En premier lieu, il 
établit des chanoines dans l’église du Sépulcre et dans le Temple du Sei- 
gneur, et leur assigna d’amples bénéfices qu’on appelle prébendes, ainsi 
que des logements convenables situés dans les environs de ces deux 
églises agréables à Dieu. Il maintint d’ailleurs l’ordre et l’institution tels 
qu’on les observe dans les plus grandes et les plus riches églises fondées 
outre-monts 1 par des princes pieux ; et si la mort ne l’eût prévenu, il eût 
fait davantage. Quand il était parti en pèlerinage, ce prince aimable à Dieu 
avait choisi dans des cloîtres bien disciplinés, et emmené avec lui, des 
moines qui étaient des hommes pieux et remarquables pour leur sainte 
fréquentation, et qui, pendant tout le cours du voyage, de nuit comme de 
jour, célébrèrent des offices divins pour lui, selon la coutume ecclésiasti- 
que. Lorsqu’il fut devenu roi, il les installa, selon leur demande, dans la 
vallée de Josaphat, et leur donna par grâce un très vaste patrimoine. Il 
serait long d’énumérer toutes les choses que ce prince concéda aux églises 
de Dieu dans sa pieuse libéralité : d’après la teneur des privilèges accor- 
dés aux églises, on peut recueillir et montrer combien cet homme plein 
de Dieu distribua aux lieux vénérables pour le salut de son âme. Après sa 
promotion, son humilité le porta à ne pas vouloir être distingué dans la 
cité sainte par une couronne d’or semblable à celle que portent les rois ; 
il se contenta, avec un pieux respect, de celle en épines que le Rédempteur 
du genre humain porta dans le même lieu pour notre salut jusqu’aux four- 
ches patibulaires de la croix. C’est pourquoi certains, qui n’ont pas su 
reconnaître les mérites, ont hésité à l’énumérer dans le catalogue des rois, 
plus attentifs au corps extérieur qu’à l’âme du fidèle qui plaît a Dieu. Pour 
nous, il nous paraît non seulement avoir été roi, mais encore le meilleur 
des rois, la lumière et le miroir des autres : en effet, il ne faut pas croire 
que ce prince fidèle méprisa les dons de la consécration et les sacrements 
de l’Église, mais la pompe du siècle et la vanité dont toute créature est 


1. Au-delà des Alpes. 



516 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


sujette. Il refusa humblement une couronne périssable pour conquérir ail- 
leurs une couronne qui ne se flétrit point. 


10 

COMBATS AU SUD DE JÉRUSALEM : LES LATINS ET LES NOMADES 

À ce moment-là, après la prise de la ville, alors que les princes qui 
l’avaient rendue au culte divin ne s’étaient pas encore séparés, la rumeur 
se répandit, et c’était vrai, que le prince d’Égypte, le plus puissant d’entre 
tous les princes d’Orient, indigné de voir un peuple barbare accouru des 
points les plus reculés de la terre entrer dans son royaume et occuper de 
force une province soumise à son pouvoir, avait convoqué ses forces mili- 
taires dans toutes les régions sous sa domination, et rassemblait d’immen- 
ses armées. Il appela auprès de lui le chef de sa milice, al-Afdal ', nommé 
aussi Émir, lui ordonna de réunir la force de toute l’Égypte et les forces 
de l’empire, et de monter en Syrie pour faire disparaître ce peuple pré- 
somptueux de la surface de la terre et qu’on oublie son nom. Cet Émir 
était de nation arménienne, il avait des parents d’origine chrétienne, mais 
il avait apostasié. [...] En conséquence, les forces innombrables des Égyp- 
tiens, des Arabes et des Turcs se réunirent en une seule armée, et s’établi- 
rent dans les plaines d’Ascalon, se disposant à marcher de là sur 
Jérusalem : car ils ne croyaient pas que notre armée osât se porter à la 
rencontre d’une telle multitude 1 2 . 


12 

« Le comte de Toulouse et les autres princes dévoués à Dieu ayant 
appris par le messager du duc l’arrivée de cette innombrable quantité 
d’ennemis et leur campement dans une position si rapprochée, invoquè- 
rent les secours du Ciel, rassemblèrent toutes les forces dont le temps et 
leur situation leur permettaient de disposer, et se rendirent aussitôt dans 
le pays des Philistins, au lieu qui s’appelle maintenant Ibelin, où ils 
savaient que le duc s’était arrêté. Ils avaient avec eux douze cents cheva- 
liers et environ neuf mille hommes de pied. Après que cette petite armée 
se fut reposée toute la journée, vers la onzième heure du jour on vit au 
loin dans la plaine un rassemblement considérable ; croyant que c’était 
l’armée ennemie qui s’approchait, le duc envoya en avant deux cents 
chevaux légers, pour reconnaître l’état et la force de ces troupes, et lui- 
même se prépara au combat. Les cavaliers s’étant portés vers le point qui 


1 . Chez Guillaume de Tyr : Elafdalio. 

2. Le chapitre 10 est tiré de Foucher de Chartres, op. cit. 



CHRONIQUE — LIVRE IX 


517 


leur était indiqué ne tardèrent pas à découvrir que ce qu’ils avaient vu 
n’était autre chose que d’immenses troupeaux de bœufs, de chevaux et de 
chameaux. Il y avait auprès d’eux quelques hommes à cheval qui, de 
même que les bergers, veillaient à la garde de ces animaux. Notre armée 
s’avança, et, dès qu’elle fut à portée des troupeaux, les bergers et les cava- 
liers prirent la fuite en même temps et abandonnèrent tout leur bétail. On 
fit cependant quelques prisonniers, dont les relations firent connaître 
exactement la situation et les projets des ennemis : on sut par eux que le 
prince qui les commandait avait dressé son camp à sept milles du lieu où 
l’on se trouvait, qu’il comptait y passer deux jours et se remettre ensuite 
en marche pour venir détruire l’armée chrétienne. Les chefs aussitôt, cer- 
tains qu’ils auraient à combattre, divisèrent leurs forces en neuf lignes de 
bataille ; trois marchèrent en avant, trois autres demeurèrent au centre, et 
les trois dernières formèrent l’arrière-garde ; par cette disposition l’en- 
nemi, sur quelque point qu’il attaquât, devait trouver toujours une ligne 
de bataille ordonnée en triple, prête à le recevoir. Il était impossible à qui 
que ce fut de se faire une opinion précise sur la force de l’armée ennemie ; 
elle formait une multitude innombrable et de jour en jour il lui arrivait de 
nouveaux renforts. L’immense butin qu’ils venaient de conquérir, sans 
éprouver la moindre opposition, excédait aussi toutes les bornes du 
calcul. Ils s’en réjouirent beaucoup et passèrent la nuit sur le point où ils 
venaient de s’arrêter ; mais, en gens prudents et qui avaient une grande 
expérience de la discipline militaire, ils ne cessèrent de veiller et posèrent 
des gardes tout autour de leur camp. Le lendemain, les hérauts annoncè- 
rent de tous côtés les apprêts de la guerre ; ils se formèrent dans l’ordre 
qui avait été établi, et se recommandant au Seigneur pour en obtenir le 
succès de leur entreprise, ils se mirent en marche pour se porter vers l’en- 
nemi, plaçant toutes leurs espérances de victoire en Celui à qui il est facile 
de triompher de beaucoup d’hommes avec un petit nombre des siens. 
Cependant, les Égyptiens et ceux qui s’étaient réunis à eux des diverses 
parties de la Syrie, voyant les nôtres s’avancer avec ardeur et marcher en 
toute assurance, plus sages qu’ils ne l’avaient été jusqu’alors, commencè- 
rent à se méfier de leurs forces et à ne plus tant compter sur leur multitude, 
car ils croyaient que tout ce qu’ils voyaient s’approcher n’était qu’une 
immense foule de légions ennemies. J’ai déjà dit que l’armée des nôtres 
était au contraire fort peu considérable. Mais les troupeaux dont j’ai aussi 
parlé et que nos légions avaient pris, s’étaient mis à suivre leur marche, 
sans que personne même les conduisît ; ils s’arrêtaient lorsque les nôtres 
suspendaient leur mouvement, et suivaient spontanément leurs pas lors- 
qu’ils se remettaient en route. L’armée égyptienne s’imagina que les 
nôtres traînaient à leur suite des forces innombrables, et en conséquence 
elle se mit à prendre la fuite, sans être poursuivie. [...] Notre armée, après 
avoir obtenu la victoire du Ciel même, s’empara du camp des Égyptiens ; 
elle y trouva d’immenses bagages et des vivres, et des provisions de 



518 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


voyage en si grande abondance que les nôtres furent bientôt rassasiés jus- 
qu’au dégoût du miel et des gâteaux dont ils se nourrirent » 


14 

L E PRINCE D’ANTIOCHE ET L E COMTE D’ÉDESSE VIENNENT À JÉRUSALEM : 
VOYAGE PÉRILLEUX 

Tandis que toutes ces choses se passaient dans le royaume de Jérusa- 
lem, le seigneur Bohémond, prince d’Antioche, et le seigneur Baudouin, 
frère du susdit duc et comte d’Édesse, ayant appris par une foule de rela- 
tions que leurs frères et leurs anciens compagnons de pèlerinage avaient 
conquis la Ville sainte avec la faveur divine, et accompli ainsi l’objet de 
leur entreprise, convinrent ensemble de prendre jour pour se mettre en 
route, après avoir fait tous leurs préparatifs de voyage, afin d’aller aussi 
s’acquitter de leur vœu, en présence du Seigneur, et présenter leurs 
devoirs fraternels au duc, à Tancrède et aux autres princes. Ces deux sei- 
gneurs, illustres et puissants, étaient constamment demeurés l’un à Antio- 
che, pour conserver sa principauté ; l’autre à Édesse, pour protéger son 
comté contre les invasions des ennemis. Ces dispositions avaient été 
réglées ainsi aussitôt après la prise d’Antioche, et l’on avait arrêté, dans 
un sentiment de sollicitude pour l’intérêt général des nôtres, qu’ils 
demeureraient chacun dans les villes qui leur avaient été livrées par le 
Seigneur, et qu’ils appliqueraient tous leurs soins et toute leur vigilance à 
les conserver, de peur que les ennemis ne cherchassent à former de nou- 
velles armées et à recommencer une guerre qui aurait pu rendre superflus 
les efforts et les succès antérieurs. Quoique l’un et l’autre fussent 
constamment occupés, ils formèrent cependant le projet d’aller accomplir 
le vœu de leur pèlerinage et en conséquence se mirent en route le jour 
dont ils étaient convenus. Le seigneur Bohémond emmena avec lui tous 
ceux qui parurent animés des mêmes désirs et partit accompagné d’une 
grande multitude de gens à pied et à cheval ; ils arrivèrent ainsi jusqu’à 
Valenia, ville située sur les bords de la mer, en dessous du château de 
Margat, et y dressèrent leurs tentes, malgré l’opposition des habitants. 
Baudouin, qui le suivait de près, le rejoignit en ce lieu, et leurs corps 


1 . Le chapitre 12 est une composition réunissant et résumant la Geste des Francs de 
l’anonyme (le début), l’ Histoire des Francs de Raymond d’Aguilers (la majorité du chapi- 
tre) et T Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres (la fin). Dans le cas du chapitre 12 
de même que dans le chapitre 14, nous avons suivi la traduction de Fr. Guizot pour donner 
un exemple de ce beau style, en faisant toutefois les corrections indispensables : conformé- 
ment au texte latin, nous avons traduit « les nôtres » au lieu de « croisés » (terme inconnu 
de Guillaume de Tyr) ou « chrétiens » (terme qu’il emploie très rarement), « ligne de batail- 
le » au lieu de « corps » (latin : actes), « art militaire » au lieu de « loi de la guerre » (latin : 
discipline militaris ), « légion » au lieu de « troupe » (latin : legio). 



CHRONIQUE — LIVRE IX 


519 


s’étant réunis ils poursuivirent leur route. À la même époque, des hommes 
partis d’Italie venaient de débarquer à Laodicée [Lattaquié] en Syrie : il 
y avait parmi eux un homme très lettré, plein de sagesse et de piété, ami 
de la vertu et de la probité, le seigneur Daimbert, archevêque de Pise ; 
on y remarquait encore l’évêque d’Ariano dans la Pouille. Ces nouveaux 
arrivants vinrent aussi se réunir aux camps des princes d’Antioche et 
d’Édesse : le nombre des pèlerins se trouva augmenté par ce renfort, et 
l’on dit qu’il s’élevait alors à vingt-cinq mille individus des deux sexes, 
marchant tant à pied qu’à cheval. Ils suivirent ainsi leur route, s’avançant 
toujours sur le bord de la mer, et ne rencontrant que des ennemis dans 
toutes les villes par où ils passaient ; en sorte qu’ils éprouvaient sans 
cesse les plus grandes difficultés et souffraient fréquemment du défaut de 
vivres. Comme ils n’avaient pas la faculté de commercer, et ne trouvaient 
point à acheter ce dont ils pouvaient avoir besoin, ils eurent bientôt épuisé 
toutes leurs provisions de voyage. On était en outre au milieu de l’hiver, 
au mois de décembre, en sorte que la rigueur du froid et les pluies incom- 
modes de la saison réduisirent un grand nombre de pèlerins aux dernières 
extrémités. Les habitants de Tripoli et ceux de Césarée 1 furent les seuls, 
sur toute la longueur de la route, qui offrirent aux nôtres des denrées à 
acheter. Ils continuèrent cependant à souffrir beaucoup du défaut de 
vivres et de la disette, parce qu’ils n’avaient pas de bêtes de somme ou 
d’autres animaux qu’ils pussent employer au transport de leurs provi- 
sions. Enfin, protégés par la clémence divine, ils arrivèrent à Jérusalem. 
Le duc, tout le clergé et tout le peuple les accueillirent avec empresse- 
ment. Ils visitèrent les lieux saints en toute contrition de cœur, et dans un 
profond sentiment d’humilité, apprenant enfin de leurs propres yeux ce 
qu’ils n’avaient su jusqu’alors que par la parole et l’enseignement. Ils 
célébrèrent dans la sainte Bethléem le jour de la nativité du Seigneur, et 
virent l’admirable grotte où la Mère de Dieu, qui est la porte du salut, 
enveloppa dans ses langes le Rédempteur du monde, et apaisa de son lait 
ses premiers cris 2 . 


15 

DU PATRIARCHE, COMMENT LA QUATRIÈME PARTIE DE JÉRUSALEM RELÈVE 
DU PATRIARCHE 

Comme jusqu’à ce moment, et depuis cinq mois environ, le siège de 
Jérusalem était demeuré vacant, et n’avait point de chef qui lui fût spécia- 


1 . Caesara Maritima. 

2. Le chapitre 14 est un condensé du récit très personnel et vivant deFoucherde Chartres, 
qui était de ce voyage. Notons que Fr. Guizot avait pris la liberté d’ajouter une crèche 
(absente du texte latin) à la grotte de Bethléem. 



520 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


lement affecté, les princes alors rassemblés résolurent de s’occuper à 
pourvoir en ce point à l’Église de Dieu. Après avoir longuement hésité et 
délibéré dans les réunions générales qu’ils tinrent à cette occasion, ils se 
déterminèrent à placer le seigneur Daimbert sur le siège patriarcal Car, 
ce que nous avons dit avoir été fait au sujet d’ Amoul, étant une œuvre de 
légèreté et d’imprudence, fut détruit avec facilité et promptitude. Lorsque 
l’homme de Dieu eut pris possession de son siège, le seigneur Godefroi 
et le seigneur prince Bohémond reçurent humblement de lui l’investiture, 
le premier de son royaume, le second de sa principauté, pensant ainsi 
rendre honneur à celui dont le patriarche était reconnu le ministre sur la 
terre. Après cela, ils assignèrent des possessions au seigneur patriarche, 
tant celles que le patriarche grec avait possédées au temps des Gentils, 
depuis la fondation de l’empire grec, que quelques-unes récemment attri- 
buées, afin de soutenir honorablement la maison patriarcale. Ces rites 
achevés, le seigneur Bohémond et le seigneur Baudouin prirent congé du 
duc pour retourner chacun aux confins de leurs terres : ils descendirent 
vers le Jourdain, de là par la Vallée Illustre ils suivirent la rive du fleuve, 
ils traversèrent Scitopolis et parvinrent à Tibériade. Là ils se fournirent 
en choses nécessaires pour se nourrir en chemin, suivirent la voie abîmée 
qui longe la mer de Galilée, entrèrent dans la Phénicie du Liban en 
prenant à droite de Panéade, qui est Césarée de Philippe, entrèrent en 
Iturée, et arrivèrent jusqu’au lieu nommé Éliopolis qui est dit d’un autre 
nom Malbec [Baalbek]. De là, ils atteignirent Antioche sains et saufs, la 
divine clémence les protégeant. 


16 

Des hommes malintentionnés, qui n’ont jamais à cœur que de susciter 
des scandales et de se montrer jaloux de la tranquillité des autres, parvin- 
rent, à force de travail et de peine, à faire naître des différends entre le 
seigneur patriarche et le seigneur duc. Le patriarche demanda à celui-ci 
de lui restituer la cité sainte consacrée à Dieu, la forteresse de la cité et la 
ville de Jaffa avec tout ce qui lui appartenait. Il s’éleva à ce sujet un diffé- 
rend qui se prolongea pendant quelque temps : enfin, comme le duc était 
humble, d’un caractère doux, et en même temps rempli de respect pour la 
parole de Dieu, le jour de la purification de la bienheureuse Marie, il 
résigna le quart de Jaffa en faveur de l’église de la Sainte-Résurrection, 


1 . Les deux premières phrases du chapitre 1 5 viennent de Y Histoire de Jérusalem de 
Foucher de Chartres. La suite est propre à Guillaume de Tyr : il introduit ici le problème 
qu'il va soulever et traiter dans les trois chapitres suivants, résultat de recherches personnel- 
les comme il s'en explique plus loin. Cependant, respectant scrupuleusement l'ordre chro- 
nologique, il finit son chapitre en condensant en quelques mots le long récit du retour de 
Bohémond et Baudouin donné par Foucher de Chartres. 



CHRONIQUE — LIVRE IX 


521 


en présence du clergé et de tout le peuple. Puis, le saint jour de Pâques 
suivant, il résigna également entre les mains du patriarche, et en présence 
du clergé et du peuple, qui s’étaient réunis pour cette solennité, la ville de 
Jérusalem avec la tour de David et tout ce qui lui appartenait, à la condi- 
tion cependant d’en user et d’en jouir jusqu’au moment où le Seigneur lui 
permettrait de s’emparer d’une ou deux autres villes et d’étendre ainsi le 
royaume. Il fut encore convenu que, si le duc mourait avant cette époque 
sans héritier légitime, tout ceci reviendrait au seigneur patriarche, sans 
difficulté ni contestation aucune. Nous avons inséré ceci dans la narration 
présente, bien que connu par d’autres relations et même mis par écrit par 
quelques-uns : nous nous étonnons cependant des raisons qui ont poussé 
le seigneur patriarche à susciter ce différend au duc. En effet, nous 
n’avons lu nulle part ni entendu dire par des hommes dignes de foi que le 
royaume eût été donné à cette condition au seigneur duc par les premiers 
vainqueurs, ni qu’il se tînt obligé envers quiconque à quelque prestation 
annuelle ou lien perpétuel. Et notre ignorance ne doit pas être prise pour 
de la grossièreté ou de la paresse, alors que nous fîmes des investigations 
très soigneuses sur la vérité de ces choses périssables plus que n’importe 
où, ceci avec un zèle particulier pour le mander à cet écrit, comme ce fut 
notre projet depuis longtemps. 


17 

Il est juste de dire cependant, et il est certain que, dès l’époque de l’en- 
trée des Latins, comme aussi depuis fort longtemps auparavant, le patriar- 
che de Jérusalem en avait possédé à peu près autant en propre. Il faut 
montrer brièvement comment ceci arriva, quel fut le début de ce droit de 
possession, quelle en fut la cause. En effet, nous, faisant des recherches 
avec beaucoup d’ardeur, par des enquêtes répétées, nous sommes arrivé 
enfin à la preuve de cette chose. On voit par les traditions des anciens 
que, tant que cette cité fiat détenue par les infidèles, elle n’a jamais connu 
de paix continue, sinon pour des temps courts, elle a été perpétuellement 
accablée de guerres répétées, de sièges cruels, les princes limitrophes 
l’ont revendiquée. [...] Au temps où le royaume d’Egypte s’éleva au- 
dessus de tous les autres empires de l’Orient ou du Sud, tant par ses 
forces, ses richesses que par sa sagesse temporelle, le calife d’Égypte 
voulut reculer les limites de son pouvoir, étendre sa domination de tous 
les côtés, et envoya ses armées dans toute la Syrie jusqu’à Laodicée, qui 
fait la limite entre Antioche et la Celessyrie, l’occupa de force et désigna 
des gouverneurs dans les villes maritimes et du milieu des terres ; il 
établit des impôts, rendit toute la région tributaire et ordonna aux habi- 
tants de chaque lieu de relever leurs tours et leurs murs tout autour de 
leur cité. Comme les autres, celui qui gouvernait Jérusalem contraignit 



522 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


les habitants à obéir aux lois communes et remettre en état les tours et les 
murs. Quand les travaux futurs furent répartis, il arriva que le quart des 
constructions à faire fut assigné aux malheureux chrétiens qui habitaient 
la ville, plus par méchanceté que par évaluation. Déjà les susdits fidèles 
se trouvaient tellement écrasés de corvées ordinaires et extraordinaires, 
d’impôts, de tributs, de redevances et de toutes sortes de charges viles, 
que leurs forces auraient à peine suffi pour construire une ou deux tours. 
Voyant qu’on cherchait des prétextes contre eux, n’ayant pas d’autre 
refuge, ils vinrent en larmes trouver le gouverneur et le supplier de leur 
imposer une tâche proportionnelle à leurs possibilités, car ils ne suffi- 
saient pas à supporter ce qu’on leur avait enjoint. Mais le gouverneur 
ordonna de les chasser de sa présence, et fit une grave menace. Il dit : 
« Violer les édits du prince au sommet est un sacrilège, ou vous vous 
acquitterez de la tâche enjointe, ou il faut que vous succombiez sous le 
glaive vengeur en tant que coupables de lèse-majesté. » Finalement, ils 
obtinrent un délai auprès du gouverneur après de multiples intercessions 
et à l’aide de présents, jusqu’à l’envoi d’une mission auprès de l’empe- 
reur de Constantinople implorant des aumônes pour accomplir cette 
tâche. 


18 

[...] L’empereur ajouta cependant une condition : il ne donnerait l’ar- 
gent que s’ils pouvaient obtenir du seigneur de la région qu’à l'intérieur 
du périmètre du mur qu’ils allaient ériger grâce aux aumônes impériales, 
nul à l’exception des chrétiens ne pourrait habiter. [...] Ceci arriva en 
1063, trente-six ans avant la délivrance de la ville. Jusqu’à ce jour, les 
Sarrasins avaient habité dans la promiscuité avec les fidèles, en sécurité ; 
mais à partir de cette heure, sur l’ordre princier, ils furent contraints de se 
transporter dans les autres parties de la ville, et d’en abandonner un quart 
aux fidèles sans contestation. Les serviteurs du Christ se trouvèrent dès 
lors dans une situation bien meilleure. Leur cohabitation avec les hommes 
de Bélial était souvent source de scandales et leur attirait des vexations 
de tout genre. Les habitants continuèrent leur vie séparément plus tran- 
quillement, sans s’emmêler dans les zizanies. S’ils avaient entre eux 
quelque différend, ils s’en rapportaient à l’Église par l’intermédiaire du 
jugement du patriarche d’alors et concluaient entre eux dans leurs contro- 
verses. Ainsi, depuis ce jour, et pour la raison que nous avons dite, le 
quart de la cité n’eut pas d’autre juge ou seigneur que le patriarche, et 
l’Église la revendiqua pour toujours comme lui appartenant en propre. 
Cette quatrième partie est ainsi séparée : de la porte ouest, dite de David, 
par la tour d’angle, dénommée de Tancrède, jusqu’à la porte nord, dite du 
proto-martyr Étienne ; et depuis le mur extérieur jusqu’à la limite donnée 



CHRONIQUE — LIVRE IX 


523 


par la voie publique qui va directement de cette porte aux tables des chan- 
geurs et de là revient à la porte ouest. A l’intérieur, elle contient le lieu 
vénérable de la Passion et de la Résurrection du Seigneur, la maison de 
l’hôpital, les deux monastères d’hommes et de femmes, l’un et l’autre 
dénommés « De Latina », la maison du patriarche et le couvent des cha- 
noines du Sépulcre du Seigneur avec tout ce qui en dépend. 


19 


LA CONDITION DU ROYAUME 

À ce moment-là déjà, la plupart des princes qui étaient venus dans cette 
expédition étaient retournés chez eux. Ainsi, le duc à qui le royaume avait 
été confié y restait seul avec le seigneur Tancrède, qu’il avait retenu 
comme un homme sage, vaillant et heureux, et partageait ses soucis. A 
cette époque, les biens et les ressources militaires des nôtres étaient si 
faibles qu’en les convoquant et en les réunissant tous, on aurait trouvé 
tout au plus trois cents cavaliers et deux mille hommes de pied. Les villes 
qui étaient venues sous notre domination étaient en très petit nombre et 
dispersées parmi des lieux hostiles, si bien qu’on allait de l’une à l’autre 
en s’exposant à des dangers, quand la nécessité l’exigeait. Les zones sub- 
urbaines à l’ intérieur de nos confins étaient toutes cultivées par les infidè- 
les et les Sarrasins, en qui notre peuple n’avait pas d’ennemis plus cruels, 
d’autant plus mauvais qu’ils étaient des domestiques : il n’y a pas de peste 
plus nuisible qu’un familier inamical. Ils massacraient sur les chemins 
publics les nôtres qui marchaient sans précaution et les livraient en servi- 
tude aux ennemis ; bien plus, ils refusaient de travailler aux champs, afin 
d’affamer les nôtres, se résignant eux-mêmes à souffrir de la faim plutôt 
que de procurer quelques avantages à ceux qu’ils comptaient comme 
ennemis. Et ce n’était pas seulement ceux qui sortaient des villes qui 
redoutaient les chemins de traverse. Dans les maisons établies à l’inté- 
rieur des remparts, à peine trouvait-on un lieu où reposer en sûreté, parce 
que les habitants peu nombreux se trouvaient disséminés et les brèches 
des murs faisaient accès : en effet, les voleurs nocturnes faisaient des 
irruptions clandestines dans les villes vides et dans les zones cultivées où 
l’habitation était rare ; beaucoup étaient molestés dans leur propre domi- 
cile. Il en résultait que quelques-uns d’entre eux abandonnaient en secret, 
ou mieux, ouvertement, les possessions acquises, et s’en retournaient 
chez eux, jugeant qu’un jour, ceux qui s’efforçaient de protéger la patrie 
seraient écrasés et que personne ne pourrait les soustraire des désastres 
imminents. Ils furent la cause d’un édit où ceux qui persévéreraient à pos- 
séder quelque chose au milieu des tribulations pendant un an et un jour, 
tranquillement et sans contestation, auraient le lieu par prescription 



524 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


annuelle et feraient feu dans cet endroit. L’édit fut introduit, comme nous 
l’avons dit, par haine pour ceux à qui la peur faisait abandonner leurs 
possessions, de crainte qu’ils fussent admis à les revendiquer s’ils reve- 
naient après un an 

AU SIÈGE D’ARSÛF : I.F. DUC REÇOIT LES ARABES ASSIS SUR UNE BOTTE DE 
PAILLE 

Malgré la grande pénurie dont souffrait le royaume, l’homme craignant 
Dieu et agréable à Dieu [le duc], poussé par le Seigneur, voulut étendre 
plus loin les limites du royaume. Il convoqua l’aide militaire avec le 
peuple de la région et mit le siège devant la ville maritime, autrefois dite 
Antipatris, voisine de la cité de Jaffa, et qu’aujourd’hui on appelle en 
langue vulgaire Arsur [Arsûf]. Mais dedans, il y avait des hommes forts 
et vaillants, qui avaient en abondance des armes, des vivres et toutes les 
choses nécessaires pour soutenir une attaque de ce genre. Dehors au 
contraire, le duc était dénué de ressources et surtout n’avait pas de nef à 
sa disposition pour empêcher les assiégés de sortir ou entrer. Il se vit forcé 
de lever le siège, attendant que le temps lui apportât une meilleure occa- 
sion d’y réussir, avec l’aide de Dieu. Mais il ne put parvenir à son projet, 
prévenu par une mort prématurée 2 3 . 


20 

Il arriva dans le cours de ce siège quelque chose de digne de mémoire 
que nous prenons soin d’insérer pour le lecteur présent. Du haut des mon- 
tagnes de Samarie, où est située la ville de Neapolis [Naplouse], quelques 
petits rois de ces campagnes 1 descendirent au siège, portant avec eux des 
présents en pain et en vin, en figues et en raisins secs, bien plus, croyons- 
nous, dans l’intention de voir de plus près les forces et le nombre des 
nôtres et de connaître le statut des assiégeants, que pour offrir quelques 
cadeaux au duc. Parvenus à l’armée chrétienne, ils commencèrent par 
demander instamment à être introduits devant le duc, et arrivés en sa pré- 
sence, ils lui offrirent les cadeaux qu’ils avaient avec eux. Mais le duc, de 
même qu’un homme humble, était assis sur un sac rempli de paille posé 
sur le sol, méprisant en tout la pompe du siècle. Il attendait le retour des 
siens qu’il avait envoyés fourrager. En le voyant ainsi, figés d’étonne- 
ment, ils demandèrent pourquoi un si grand prince et si admirable sei- 
gneur venu d’Occident pour ébranler tout l’Orient et occuper un grand 


1 . Le début du chapitre est tiré de Y Histoire Je Jérusalem de Foucher de Chartres, mais 
Guillaume de Tyr est notre seule source sur l’édit et ses causes. 

2. Voir les détails dans V Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres. 

3. L’expression latine est savoureuse : reguli suburbani. 



CHRONIQUE — LIVRE X 


525 


royaume avec un bras vigoureux était ainsi assis sans gloire, pourquoi il 
avait ni tapis, ni soierie autour de lui selon l’habitude royale, pourquoi il 
ne se présentait pas, formidable, entouré de satellites armés ? Quand ils 
eurent fini, le duc demanda de quoi ils parlaient et une fois qu’il l’eût 
appris, il répondit qu’à un homme mortel la terre peut à juste titre suffire 
comme siège temporaire, puisqu’elle sera son domicile perpétuel après sa 
mort [...] 

LA MORT DU DUC ET SA SÉPULTURE (JUILLET 1100) 

Ce même mois, en juillet, le seigneur Godefroi, cet excellent souverain 
du royaume de Jérusalem, fut pris d’une grave maladie incurable qui 
l’amena jusqu’à la mort : son mal empira et les remèdes furent inutiles, il 
reçut le viatique du salut, et, dévot pénitent, sincère confesseur du Christ, 
il entra dans la voie de toute chair pour aller recevoir une rétribution cen- 
tuple, et jouir de la vie étemelle au milieu des esprits bienheureux. Il 
mourut le 18 juillet 1 100. Il fut enseveli dans l’église du Sépulcre du Sei- 
gneur, au-dessous du Calvaire où le Seigneur a souffert la passion, lieu 
où sont ensevelis ses successeurs jusqu’au jour présent. 


LIVRE X 


Début du règne de Baudouin 
( 1100 - 1104 ) 


Il est traité du patriarcat de Jérusalem en crise (Daimbert s 'exile à Antio- 
che), de la difficile venue de Baudouin à Jérusalem, des oppositions à son 
élection comme roi, de la guerre autour de Jérusalem (prise d’Arsûf et 
Césarée, bataille de Ramla), du début de la conquête du littoral (prise 
d’Acre), du futur comté de Tripoli (prise de Tortose), et des déboires en 
Mésopotamie (grave échec devant Carran). 


• 1. Le seigneur Baudouin, comte d’Édesse, succède à son frère défunt à la 
tête du royaume. 

• 2. Du physique et des habitudes du seigneur Baudouin. 

3. Le comte Garnier occupe la tour du défunt duc, il appelle Baudouin par 
messager secret. 

4. Lettre du seigneur Daimbert au prince d’Antioche. 


1 . Ce récit édifiant ne se trouve pas dans les autres chroniques de la croisade. 



526 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


5. Le seigneur Baudouin arrive, en chemin vers Jérusalem, il découvre une 
embuscade des ennemis vers le fleuve du Chien. 

6. Les ennemis sont vaincus et, achevant sa route, Baudouin parvient à 
Jérusalem. 

7. Le patriarche Daimbert, craignant l’arrivée de Baudouin, quitte la 
maison du patriarcat et se transporte à l’église du mont Sion. 

8. Le comte [Baudouin] dirige une expédition vers Ascalon ; il traverse le 
Jourdain, force la terre ennemie, revient enfin à Jérusalem. 

9. Le comte [Baudouin] et le patriarche s’étant l’un et l’autre réconciliés, 
le comte reçoit l’onction royale. Tancrède, appelé par les gens d’Antioche, 
s’en va, en mémoire d’une vieille offense. 

• 10. Le roi, après avoir traversé le Jourdain, rapporte des frontières ennemies 
un butin innombrable, un fait, accompli par lui et admiré par beaucoup, est 
décrit. 

1 1 . Les princes occidentaux prennent de nouveau la route et parviennent à 
Constantinople avec d’immenses forces. 

12. L’empereur Alexis, selon son habitude, ourdit des embûches contre eux 
par le moyen des Turcs : la plupart des pèlerins sont battus, les rescapés 
suivent le comte de Toulouse et parviennent à Antioche. 

• 13. Le roi assiège Antipatris [Arsuf] et occupe la place de force. 

14. De même, le roi assiège la ville maritime de Césarée et prend la place 
par combat. 

• 15. Une multitude infinie d’habitants périt dans le lieu de prières de la cité, 
et un archevêque est assigné à la ville une fois prise. 

16. Le roi vient à Ramula [Ramla], il attend l’année des ennemis qu’on dit 
arriver, les attaque et obtient la victoire. 

17. De là, il traverse vers Joppé [Jaffa] et réconforte ses habitants 
consternés. 

18. Les princes, qui venaient d’arriver, prennent Tortose [Antartûs] et la 
donnent au comte toulousain, ensuite s’avancent vers Jérusalem ; le roi part 
à leur rencontre jusqu’à Beyrouth. 

19. Les Égyptiens franchissent nos frontières avec des troupes immenses ; 
le roi accourt imprudemment à leur rencontre, les attaque, est vaincu. 

20. Le roi, fuyant le combat, se réfugie dans le château de Ramula 
[Ramla] ; il est sorti de là grâce à un Arabe, les autres sont tués. 

21. Le roi s’enfuit d’Arsur par des moyens divers, de là parvient à Joppé 
[Jaffa] ; tous arrivent du royaume pour secourir le roi, on combat contre les 
ennemis, ils sont vaincus. 

22. Pendant ce temps, Tancrède reçoit dans sa domination les villes très 
nobles d’Apamée et Laodicée [Lattaquié]. 

• 23. Baudouin du Bourg, comte d’Édesse, épouse Gabrielle, la fille du duc. 

24. Bohémond, délivré des liens des ennemis, revient à Antioche et sou- 
tient généreusement Daimbert le patriarche qui s’est réfugié auprès de lui. 

25. Après avoir expulsé Daimbert, un certain Ébremarus gouverne Jérusa- 
lem sans avoir été ordonné. Le roi assiège Ptolémaide [Acre] sans succès, en 
revenant de là il est blessé gravement. 



CHRONIQUE — LIVRE X 527 

• 26. Le comte de Toulouse édifie un château devant la ville de Tripoli, 
nommé Montpélerin. 

27. Le roi assiège de nouveau Ptolémaide et il occupe la ville de force grâce 
à l’aide d’une flotte de Génois. 

• 28. Les princes du Christ rencontrent les Turcs à Carran, ville de Mésopota- 
mie, ils assiègent la ville. 

• 29. On combat serré, les nôtres sont vaincus, l’accident est très périlleux 
pour nous. 


1 

BAUDOUIN, LE SUCCESSEUR DE SON FRÈRE GODEFROI, SON PORTRAIT, SON 
COURONNEMENT 

Après la mort du duc Godefroi, de pieuse mémoire en le Seigneur, 
premier gouverneur insigne des Latins du royaume de Jérusalem, le 
royaume demeura vacant trois mois. Finalement, soit sur les dernières 
instructions du duc, soit à la suite du conseil que tinrent en commun les 
princes peu nombreux qui se trouvaient à Jérusalem, le seigneur Bau- 
douin, comte d’Édesse, frère du duc par chacun de ses parents, fut invité 
à lui succéder dans le gouvernement du royaume en vertu de ses droits 
héréditaires. Baudouin, après s’être pénétré dans sa jeunesse des discipli- 
nes « libérales », avait été fait clerc dit-on, et avait obtenu dans les églises 
de Reims, de Cambrai et de Liège des bénéfices, vulgairement appelés 
prébendes. Des causes qui nous sont cachées le portèrent à déposer l’habit 
de clerc pour revêtir les armes ; il fut fait chevalier. Dans la suite, il se 
maria avec une femme d’Angleterre, noble et illustre, nommée Gutuère, 
qu’il emmena avec lui lorsqu’il accompagna ses deux frères, Godefroi et 
Eustache, hommes dont les vertus ont immortalisé la mémoire dans cette 
première et heureuse expédition. Avant que l’armée des fidèles fut arrivée 
à Antioche, la femme de Baudouin, épuisée par de longues souffrances, 
mourut à Maresie d’une bonne mort, et y fut ensevelie, comme je l’ai déjà 
dit. Ensuite, Baudouin fut appelé et adopté pour fils par le duc d’Edesse, 
lui succéda après sa mort dans le comté et ce qui en dépendait, puis 
épousa la fille d’un noble et vaillant prince arménien du nom de Taftoc. 
Celui-ci et son frère Constantin possédaient dans les environs du mont 
Taurus des places fortes inexpugnables et de nombreuses ressources en 
hommes vaillants : leurs richesses et leurs forces immenses les faisaient 
considérer comme les rois de cette contrée. Il n’est pas nécessaire de 
traiter plus avant de l’origine des consanguins de Baudouin, de l’illustra- 
tion de ses excellents parents ou du lieu de sa naissance, puisque tout ce 
que nous avons dit à ce sujet sur le duc lui est également applicable. 



528 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


2 

« On dit que Baudouin était d’une taille très élevée, beaucoup plus 
grand que son frère, et que, comme Saül, il dépassait tous les autres de la 
hauteur de la tête. Il avait les cheveux noirs, la barbe noire, et cependant 
la peau assez blanche, le nez aquilin, la lèvre supérieure un peu proémi- 
nente, les dents bien rangées, mais légèrement en arrière, sans que ce fût 
toutefois un défaut trop choquant. Il avait de la gravité dans sa démarche, 
dans les manières et dans le langage ; il portait toujours un manteau sur 
ses épaules, en sorte que ceux qui ne le connaissaient pas l’auraient pris 
pour un évêque plutôt que pour un laïc *, en voyant les habitudes sévères 
qu’il affectait. En même temps, et afin qu’on ne pût douter qu’il était l’un 
des enfants de la race vicieuse d’Adam et qu’il héritait de la première 
malédiction portée contre le genre humain, on dit qu’il avait tout l’empor- 
tement des passions de la débauche. Cependant, il prenait si bien ses pré- 
cautions pour cacher sa conduite en ce genre qu’il ne donna jamais de 
scandale à personne et ne se rendit coupable d’aucune violence, ni d’au- 
cune offense grave, en sorte qu’il n’y eut tout au plus qu’un petit nombre 
de ses serviteurs qui purent connaître le secret de ses actions, ce qui est 
très rare dans ce genre de dérèglement. Si quelqu’un voulait, par un senti- 
ment de bienveillance, et comme font tous les pécheurs, chercher des 
excuses à de tels péchés, il semble que l’on pourrait en trouver quelques- 
unes propres à être présentées, sinon à un juge sévère, du moins aux 
hommes, comme on le verra par la suite de ce récit. Baudouin n’avait ni 
un embonpoint excessif, ni une maigreur démesurée ; son corps était de 
moyenne grosseur ; il était fort dans le maniement des armes, cavalier 
agile, plein d’activité et de zèle toutes les fois que l’intérêt des affaires 
publiques le commandait. Il serait presque superflu de louer en lui la 
magnificence, le courage, l’expérience consommée en tout ce qui 
concerne l’art de la guerre, et toutes les excellentes facultés d’un esprit 
bien ouvert, qualités qu’il tenait des auteurs de ses jours comme de droit 
héréditaire et par lesquelles ses frères furent aussi constamment distin- 
gués. Ce fut surtout tant que le duc vécut que Baudouin s’appliqua sans 
relâche à se montrer son digne émule, regardant comme un crime tout ce 
qui l’aurait écarté de sa trace ; cependant, il fut lié d’une familiarité trop 
intime avec un certain Amulfe, archidiacre à Jérusalem, homme méchant 
et pervers, que son penchant et sa volonté portaient constamment au mal, 
et qui avait envahi le siège patriarcal ainsi que je l’ai déjà rapporté 1 2 ; Bau- 


1 . Secularis persona écrit Guillaume de Tyr, et non laicus comme pourrait le faire croire 
la traduction de Fr. Guizot. 

2. Fr. Guizot fait écrire Guillaume de Tyr à la première personne du singulier, alors que 
ce dernier use toujours du pluriel, à de très rares exceptions près qui sont significatives. 



CHRONIQUE — LIVRE X 


529 


douin se laissait trop diriger par ses conseils, et on lui en fit constamment 
le reproche. » 


9 

L’an 1 100, le seigneur patriarche Daimbert et le seigneur comte Bau- 
douin s’étant réconciliés grâce à l’heureuse intervention de quelques 
sages, Baudouin fut consacré le jour de la Nativité du Seigneur dans 
l’église de Bethléem, en présence du clergé et du peuple, des prélats des 
églises et des princes du royaume, il reçut l’onction de roi de la main du 
seigneur Daimbert patriarche, et fut solennellement couronné du diadème 
royal. Dès que Baudouin eut obtenu le trône et la confirmation du 
royaume, le seigneur Tancrède, d’éclatante et pieuse mémoire en Christ, 
se rappelant l’offense dont il avait injustement souffert de la part du 
même seigneur Baudouin à Tarse en Cilicie, en homme religieux qu’il 
était et attaché à sa conscience personnelle, craignant de s’obliger par le 
lien de fidélité envers quelqu’un qu’il ne pouvait pas entourer d’un amour 
sincère, abandonna aux mains du seigneur roi la ville de Tibériade et 
Caypha [Haifa], que le seigneur Godefroi d’illustre mémoire lui avait 
concédées généreusement pour son mérite insigne. Il s’en sépara à la tris- 
tesse de tous et partit pour la région d’Antioche. En effet, il avait plusieurs 
fois été appelé par les princes de cette région, pour prendre soin de la 
principauté jusqu’au retour du seigneur Bohémond, si du moins le Sei- 
gneur daignait le faire sortir de sa captivité [...] 


10 


UN BEAU GESTE DU ROI 

Il arriva ces jours-là, à la suite de rapports venant de ceux qui avaient 
la charge d’explorer l’état des régions limitrophes et les faiblesses des 
ennemis, que le roi passa le Jourdain et entra sur les terres des Arabes. Il 
pénétra au sein des solitudes où ce peuple habite ordinairement, et arriva 
au lieu qui lui avait été indiqué. Il se précipita subitement et au milieu de 
la nuit sur les tentes qu’il surprit à l’improviste ; il y trouva quelques-uns 
des hommes, les épouses et tous leurs petits, toutes leurs affaires, dont il 
s’empara, emportant avec lui un immense butin et aussi une multitude 
inouïe d’ânes et de chameaux. La plupart des hommes, voyant au loin 
l’arrivée des nôtres, s’élancèrent sur leurs rapides coursiers et prirent la 
fuite, cherchant leur salut dans les profondeurs du désert, et abandonnant 
aux ennemis leurs épouses, leurs enfants, et toutes leurs affaires. Mais il 
arriva que, sur le chemin du retour, esclaves et bétail poussés devant, se 
trouvait parmi eux une femme illustre, épouse d’un prince grand et puis- 
sant, qui s’était trouvée prise dans le mauvais sort commun. Elle était 



530 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


grosse, et même sur le point d’accoucher, si bien qu’en effet elle se trouva 
prise au milieu de la route des douleurs qui précèdent l’enfantement et 
accoucha ensuite. Le roi, instruit de cet événement, ordonna de la descen- 
dre du chameau sur lequel elle était assise, lui fît préparer avec les objets 
enlevés un lit aussi commode que les circonstances pouvaient le permet- 
tre, et donner des aliments avec deux outres pleines d’eau ; il lui laissa 
aussi, selon ses désirs, une servante et deux chamelles dont le lait devait 
servir à sa nourriture ; puis il la fit envelopper lui-même dans le manteau 
qu’il portait sur ses épaules, et partit ensuite avec toute sa troupe. Le 
même jour ou le jour suivant, le satrape arabe, marchant sur les traces de 
l’armée chrétienne, selon l’usage de sa nation, et conduisant une nom- 
breuse escorte, le cœur plein de tristesse d’avoir perdu sa femme, noble 
matrone, au moment même où elle était près d’accoucher, et uniquement 
préoccupé de ses tristes pensées, la rencontra par hasard au lieu où on 
l’avait déposée. Il admira avec étonnement les sentiments d’humanité que 
le roi avait manifestés en cette occasion, exalta jusqu’aux cieux le nom 
des Latins, et plus particulièrement la clémence de leur roi, et résolut de 
se montrer fidèle et reconnaissant en tout ce qui lui serait possible. Peu 
de temps après et dans une circonstance très importante, il se montra 
empressé à tenir soigneusement sa parole '. 


13 

ARRIVÉE D’UNE FLOTTE GÉNOISE, ACCORD AVEC LES GÉNOIS, PRISE 
D’ARSÛF PUIS DE CÉSARÉE (1101) 

Pendant que l’armée susdite [les nouveaux croisés d’Occident, 
chap. 11] supportait toutes sortes de maux dans les environs de la 
Romanie comme nous l’avons dit, le seigneur roi de Jérusalem, incapable 
de s’engourdir dans l’oisiveté, brûlait du désir d’étendre les limites du 
royaume et cherchait tous les moyens possibles d’y parvenir. Vers le 
commencement du printemps, une flotte génoise était venue aborder au 
port de Joppé [Jaffa], et le seigneur roi ainsi que les habitants de cette 
ville l’avaient accueillie avec les plus grands honneurs. Comme les solen- 
nités de Pâques approchaient, les Génois poussèrent leurs vaisseaux sur 
le rivage et se rendirent à Jérusalem pour y passer les jours de fête. Après 
que Pâques eut été célébré selon l’usage, le roi choisit quelques hommes 
sages et doués du talent de la parole, et les chargea d’aller trouver les 
consuls de la flotte, les hommes les plus âgés et les chefs des bataillons 1 2 , 


1. Cette histoire est inconnue des chroniques latines contemporaines sur l’Orient. Selon 
Guillaume de Tyr, c’est cet homme qui permit à Baudouin de s’échapper de Ramla, à l’insu 
de l’armée égyptienne, où il s’ctait laissé mettre en très mauvaise posture et où périrent des 
croisés fameux (raconté au chap. 20). 

2. Turma (petite unité armée), dans le texte latin. 



CHRONIQUE — LIVRE X 


531 


et de s’informer s’ils avaient le projet de repartir ou s’ils ne voudraient 
pas s’employer pendant quelque temps au service de Dieu pour l’accrois- 
sement du royaume, pour un honnête salaire. Lesquels, après avoir tenu 
conseil avec les leurs, répondirent que, s’ils pouvaient traiter à de bonnes 
conditions pour la durée de leur séjour dans le pays, ils avaient formé le 
projet dès leur départ de travailler pendant quelque temps avec fidélité 
pour le service de Dieu et l’agrandissement du royaume. Une fois rédi- 
gées des conditions convenables, il fut statué entre eux et confirmé sous 
la foi du serment de part et d’autre, que, tant qu’ils voudraient demeurer 
avec la flotte dans le royaume, toute ville ou village fortifié 1 qui serait 
pris sur les ennemis avec leurs secours leur vaudrait le tiers des dépouilles 
et de tout l’argent qui seraient enlevés, à partager entre eux sans aucune 
contestation, et que les deux autres tiers seraient réservés au roi. On 
convint encore que, dans toutes les villes qui seraient prises de la môme 
manière, on désignerait un quartier 2 qui appartiendrait en toute propriété 
aux Génois. Animé par cette espérance et se confiant en la protection 
divine, le seigneur roi convoqua aussitôt dans les villes qu’il possédait 
tout ce qu’il put rassembler d’hommes d’armes et de gens de pied, et alla 
assiéger la ville d’Arsur, par terre et par mer. Arsur, autrement appelée 
Antipatris, dut ce dernier nom à Antipater, père d’Hérode ; la ville est 
située dans un pays fertile ; les forêts et les pâturages qui l’avoisinent lui 
offrent toutes sortes de commodités 3 [...]. 


14 

La ville de Césarée, située sur les bords de la mer, fut d’abord appelée 
Tour de Straton. Les anciennes histoires nous apprennent qu’elle flit fort 
agrandie par Hérode l’Ancien, qui l’orna de beaux édifices, la nomma 
Césarée en l’honneur de César- Auguste, et en fit la métropole de la 
seconde Palestine, sous l’autorité du prince romain. On y trouve de nom- 
breux cours d’eau et des jardins irrigués qui font son agrément, mais pas 
de port, bien qu’on sache qu’Hérode fit beaucoup d’efforts à grands frais 
pour parvenir à donner aux vaisseaux une station sûre et commode, mais 
en vain. Le roi se rendit à Césarée avec toute son armée, la flotte le suivit 
par la mer et arriva en même temps. Il fit aussitôt investir la ville de toutes 
parts et disposa les machines sur les points les plus favorables : on attaqua 
avec beaucoup d’ardeur, on livra de fréquents combats autour des portes 
de la ville ; les assiégés étaient frappés de crainte ; les blocs énormes 


1 . Oppidum , dans le texte latin. 

2. Vicus, dans le texte latin, qui peut désigner aussi une bourgade. 

3. Le chapitre 13 est tiré de V Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres, sauf les 
quelques lignes sur l’origine de la ville d’Arsuf. 



532 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


qu’on lançait sans interruption ébranlaient les tours et les remparts, 
allaient jusque dans l’intérieur de la place enfoncer les maisons des 
citoyens, et ne leur laissaient aucun moment de repos. Dans le même 
temps, on construisait une machine d’une hauteur étonnante, plus élevée 
que les tours des remparts, et qui devait donner aux assiégeants plus de 
facilité pour attaquer la ville. Pendant quinze jours environ, les habitants 
et notre armée persévérèrent de part et d’autre dans leurs efforts. [La ville 
est prise.] Les hommes en armes se répandent de tous côtés, ils pénètrent 
de vive force dans les maisons où les citoyens croyaient avoir trouvé 
refuge, s’emparent des récipients de la maison et de tous les objets 
propres à exciter leur cupidité après avoir tué les pères de familles, occu- 
pent les cours une fois la famille massacrée. Il serait superflu de parler de 
ceux qui avaient la malchance d’être vus par les nôtres dans la rue ou sur 
les places de la cité, puisque même ceux qui fuyaient, cherchant les lieux 
les plus secrets, les asiles les plus retirés, ne pouvaient échapper au mas- 
sacre. Beaucoup, qui eussent peut-être autrement bénéficié d’indulgence, 
devinrent eux-mêmes la cause de leur mort, en avalant des pièces d’or et 
des pierres précieuses et en excitant ainsi la cupidité de leurs ennemis, 
qui leur ouvraient le ventre pour chercher jusqu’au fond de leurs entrailles 
les objets qui y étaient cachés '. 


15 

Il y avait, dans une partie de la cité située en hauteur, l’oratoire public, 
où on dit qu’autrefois Hérode avait construit un admirable temple en 
l’honneur de César-Auguste. Presque tout le peuple de la cité s’y était 
réfugié dans l’espoir d’y trouver le salut, puisque c’était le lieu de prières. 
On y entra par effraction, et on massacra un si grand nombre de ceux qui 
étaient dedans que les pieds de ceux qui tuaient baignaient dans le sang 
des morts et c’était une horreur de voir la multitude des cadavres. On 
trouva dans ce même oratoire un vase d’un très beau vert en forme de plat 
long 1 2 . Les Génois crurent qu’il était en émeraude, ils le reçurent dans le 
partage au prix d’une forte somme d’argent et ils en ont fait hommage à 
leur église, comme devant être le plus bel ornement. D’où, jusqu’à 
aujourd’hui, la coutume de montrer le vase aux magnats passant par chez 
eux, quasiment comme un miracle, en les persuadant que le vase est vrai- 
ment ce que la couleur indique : de l’émeraude 3 . [...] 

1. Le chapitre 14 est tiré de V Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres, sauf les 
quelques lignes sur l’origine de la ville et sa description. 

2. Parapsis, dans le texte latin. 

3. Le passage sur l’oratoire, certainement une mosquée, ne se trouve pas dans l 'Histoire 
de Jérusalem de Foucher de Chartres, dont est tirée en revanche la description du massacre 
qui se poursuit encore après ces lignes. La coupe serait celle conservée dans le trésor de la 
cathédrale San Lorenzo de Gênes (art musulman, ix' siècle), comme trophée de croisade, 



CHRONIQUE — LIVRE X 


533 


23 

DANS LE COMTÉ D’ÉDESSE (1103). MARIAGE DU COMTE AVEC UNE ARMÉ- 
NIENNE, ARRIVÉE DE SON PARENT DU GÂTINAIS JOSSELIN 

Le seigneur Baudouin, comte d’Édesse, homme magnifique et recom- 
mandable en toutes choses, qui avait succédé dans ce comté au roi de 
Jérusalem comme on l’a dit, gouvernait avec autant de force que de 
bonheur la terre soumise à sa domination et se rendait redoutable à tous 
les ennemis qui l’entouraient. Comme il n’avait ni femme ni enfant, il 
épousa la fille d’un certain Gabriel, duc de Mélitène, dont nous avons fait 
mention plus haut, qui se nommait Morfia, qui lui apporta à titre de dot 
une somme d’argent considérable dont le comte avait le plus grand 
besoin. Gabriel était arménien de naissance, par sa langue et dans son 
mode de vie, mais il était grec pour sa foi. Il arriva que, Baudouin étant 
ainsi dans l’état le plus prospère et jouissant de la plus parfaite tranquillité 
vit arriver auprès de lui un de ses parents, Josselin de Courtenay, noble 
de France et de la région qu’on appelle Gâtinais. Comme Josselin n’avait 
ni terre ni possession, Baudouin lui concéda de très grands biens, afin 
qu’il ne fût point contraint d’aller auprès d’un inconnu chercher à gagner 
quelque bénéfice : il lui donna toute la partie de la région en deçà du grand 
fleuve de l’Euphrate, où se trouvaient les grandes villes de Coricium et 
Tulupa, et les villages grands et très fortifiés de Turbessel, Hantab et 
Ravendel '. Mais lui-même détenait toute la région au-delà de l’Euphrate, 
plus voisine des ennemis, et se réservait une seule ville en deçà, Samo- 
sate. Josselin était un homme sage de ce siècle, circonspect dans l’action, 
très prévoyant dans le soin de ses propres affaires, très bon père de 
famille, pourvoyeur en choses utiles, généreux quand la nécessité l’exi- 
geait, mais modeste sinon regardant, très adroit conservateur de ses biens 
domestiques, sobre dans ses aliments, sans beaucoup de soin pour son 
apparence et l’ornement de son propre corps. C’est ainsi qu’il régit la 
partie de la région que lui avait généreusement concédée le seigneur 
comte avec beaucoup d’habileté, dans l’abondance des biens 2 . 


dite Sacro Catino , entourée de légende (on en a fait le calice du Graal et le calice de la sainte 
Cène). Elle est de forme hexagonale. 

1 . « Villages » traduit oppida. Les cinq lieux se trouvent tous au pied de la chaîne monta- 
gneuse qui ferme le bassin supérieur de l’Euphrate, à l’ouest (voir l'Index). 

2. Cet intéressant portrait d’un seigneur du Gâtinais transplanté outre-mer, comiquement 
vraisemblable, ne se trouve pas dans les autres chroniques de la croisade : voir plus loin 
plusieurs autres évocations de Josselin dans la logique de ce portrait (livre XI, 22, livre XII, 
13). 



534 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


26 

CONSTRUCTION DU MONTPÈLERIN DEVANT TRIPOLI, PAR LE COMTE DE 
TOULOUSE ( 1 1 04) 

Dans le même temps, le seigneur Raimond, comte de Toulouse, de pré- 
cieuse mémoire, après avoir conquis la cité appelée Tortose en langue 
vulgaire ', [...] fit construire une forteresse sur une colline située en face 
de la ville de Tripoli, à peine à deux milles de distance, à laquelle il donna 
un nom adapté aux circonstances, Montpèlerin, puisqu’il était construit 
par des pèlerins, nom qui a servi jusqu’à aujourd’hui pour ce site naturel 
bien fortifié par des ouvrages artificiels. De là, le comte ne cessait pas de 
causer des dommages aux citoyens de Tripoli presque chaque jour, en 
sorte que tous les paysans de la région et même les habitants de la cité lui 
payèrent annuellement un tribut et ne lui étaient pas moins soumis que 
s’il eût possédé la ville sans aucun obstacle. Il eut alors de sa femme, qui 
était très pieuse et craignait Dieu, un fils qui naquit dans ce lieu ; il l’ap- 
pela Alphonse, du nom de ses ancêtres, et dans la suite ce fils lui succéda 
dans le comté de Toulouse. 


27 

PRISE D'ACRE PAR LE ROI AVEC L’AIDE DES GÉNOIS (1104) 

L’an 1 1 04 en mai, le seigneur roi convoqua ses forces et tout le peuple, 
du plus petit au plus grand, pour assiéger de nouveau Ptolémaide [Acre], 
dont nous avons parlé plus haut. Il saisit l 'occasion excellente de l 'arrivée 
dans la région syrienne d’une flotte génoise de soixante-dix nefs à 
éperons, qu’on appelle des galères Après vingt jours continus 
d’acharnement, tant des nôtres à combattre que d’eux à repousser les 
outrages, on posa des conditions : ceux préférant partir sortiraient libre- 
ment avec femmes, enfants et biens meubles, et ceux voulant rester sur le 
sol natal ne l’abandonneraient pas mais payeraient une prestation 
annuelle déterminée au seigneur roi. A ces conditions, ils livrèrent la cité 
au roi. Celle-ci obtenue, ce qui revenait de droit aux Génois leur fut remis 
selon la teneur des pactes, et le roi assigna au peuple victorieux des pos- 
sessions et des domiciles en proportion des mérites de chacun, selon le 
conseil d’hommes sages. Ici pour la première fois, la tranquillité s’ouvrit 
à ceux qui arrivaient par une mer sûre, accueillis dans un port plus 
commode, par un littoral un peu débarrassé des ennemis. 


1. Tortose avait été prise par le comte de Toulouse avec l’aide de nouveaux croisés en 
avril 1 102 (chap. 18). 



CHRONIQUE — LIVRE X 


535 


28 

EN MÉSOPOTAMIE, DÉFAITE DEVANT LES TURCS À CARRAN (1104) 

Cette même année, le seigneur Bohémond, avec tous les magnats de sa 
province [d’Antioche], ainsi que le seigneur Tancrède, aussi le seigneur 
Baudouin comte d’Édesse et le seigneur Josselin son parent, se réunirent 
tous ensemble et s’engagèrent sous la foi du serment à passer l’Euphrate 
pour aller mettre le siège devant la ville de Carran, voisine d’Édesse et 
occupée par les infidèles. En rapport avec ce projet, ils convoquèrent 
l’aide militaire chacun dans leur région, de toutes parts, et au jour 
convenu ils passèrent l’Euphrate et parvinrent à Edesse. Des hommes 
vénérables, illustres flambeaux de l’Eglise, participaient à cette malheu- 
reuse expédition, le seigneur Bernard patriarche d’Antioche, le seigneur 
Daimbert patriarche de Jérusalem qui vivait alors auprès de Bohémond, 
fugitif en exil, et aussi le seigneur Benoît archevêque d’Edesse. Après 
avoir pris leurs dispositions pour réussir dans cette entreprise, tous se 
mirent en marche à la tête de leurs légions et les conduisirent au lieu de 
leur destination. L’histoire des temps antiques nous apprend que la ville 
de Carran fut celle où Tharé, sortant de la ville d’Ur des Chaldéens pour 
se rendre dans la terre de Canaan, conduisit son fils Abraham et son petit- 
fils Loth, fils de leur fils Aran, ainsi qu’on peut le voir dans le livre de la 
Genèse. Tharé habita et mourut à Carran et ce fut là aussi qu’ Abraham 
reçut du Seigneur l’ordre de sortir de sa terre, de quitter ses parents et de 
suivre les promesses du Seigneur. De même ce fut en ce lieu que Crassus, 
le dictateur romain, se gorgea de l’or des Parthes dont il s’était montré si 
avide. Lorsqu’ils furent arrivés, ils bloquèrent la ville en l’assiégeant, 
ainsi qu’ils en étaient convenus au départ. Et en effet, comme les 
habitants n’avaient que très peu de ressources en vivres, il n’était pas 
nécessaire de les attaquer autrement qu’en leur interdisant toute commu- 
nication avec l’extérieur. La cause de leur pénurie était le seigneur Bau- 
douin lui-même, qui depuis fort longtemps avait œuvré pour que la 
pénurie usât les habitants, et que poussés par la faim ils en vinssent à lui 
livrer la ville. Et voici ce qu’il avait imaginé pour réussir dans son projet. 
Les villes d’Édesse et de Carran sont tout au plus à quatorze milles de 
distance l’une de l’autre. Le territoire qui les sépare est arrosé par un 
fleuve dont les eaux, réparties en de nombreux canaux d’irrigation, fécon- 
dent toute la plaine et la rendent extrêmement fertile en toutes sortes de 
produits. Depuis les temps les plus anciens, le fleuve seul faisait la limite ; 
tout ce qui était en deçà revenait sans contestation aux gens d’Édesse, tout 
ce qui se trouvait au-delà était la propriété de ceux de Carran. Le seigneur 
Baudouin, voyant que la cité ennemie ne tirait du dehors aucun aliment, 
mais que la plaine possédée en commun lui assurait tout son vivre, aima 



536 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


mieux renoncer pour son compte aux avantages qu’il en retirait, que de 
laisser à ses adversaires une ressource qui devait leur être beaucoup plus 
difficile à remplacer. Depuis longtemps, il avait pris l’habitude de faire 
de fréquentes incursions sur ces lieux pour y détruire l’agriculture, espé- 
rant que la région en deçà de l’Euphrate et celle entre Édesse et 
l’Euphrate, au milieu, suffirait à nourrir les siens, tandis que ceux de 
Carran, privés des lieux qu’ils avaient coutume d’avoir en commun, 
seraient poussés dans une pénurie intolérable. Ce qui semble avoir été 
manifestement le résultat, en ce que, depuis plusieurs années qu’il leur 
faisait obstacle, le lieu souffrait d’une grande insuffisance de vivres et de 
pénurie des choses nécessaires. Lorsque les assiégeants arrivèrent sous 
les murs de Carran, ils trouvèrent les habitants en proie à toutes les souf- 
frances d’une grande disette. Ceux-ci cependant, prévoyant depuis long- 
temps les projets de leurs ennemis, avaient envoyé des députés et écrit 
des lettres à tous les princes de l’Orient pour solliciter des secours, et leur 
annoncer qu’ils étaient sur le point de succomber si l’on ne venait promp- 
tement les délivrer. Lorsque enfin ils virent que nul ne venait leur prêter 
assistance, et que de jour en jour la famine étendait ses ravages au milieu 
d’eux, les habitants tinrent conseil, et se résolurent à livrer leur ville plutôt 
que de languir constamment dans la souffrance et de mourir de faim. 


29 

Ils sortirent donc de la place et la livrèrent sans condition à ceux qui 
les assiégeaient. Un malheureux sentiment de jalousie fit naître aussitôt 
une contestation entre les princes. Le seigneur prince Bohémond et le sei- 
gneur Baudouin se disputèrent à l’envi pour décider auquel des deux la 
ville était remise, et lequel des deux entrerait et déploierait le premier sa 
bannière dans la cité : et pour se donner plus pleinement à ce frivole diffé- 
rend, ils différèrent jusqu’au lendemain matin l’occupation de la ville qui 
s’était livrée, et purent reconnaître par l’expérience de la réalité la vérité 
de ce proverbe : « Tout délai entraîne avec lui un péril », et de celui-ci : 
« Il nuit de différer quand on est prêt. » Le lendemain même, avant le 
point du jour, on vit arriver une immense multitude d’ennemis et l’armée 
des Turcs se présenta en une masse si formidable que les nôtres craigni- 
rent pour leur vie [...]. Dès la première rencontre, les ennemis se rendirent 
maîtres du champ de bataille, les nôtres cédèrent honteusement, et aban- 
donnant leur camp et leurs bagages, cherchèrent le salut dans la fuite, 
mais ne purent le trouver. Les Turcs se débarrassèrent promptement de 
leurs arcs, leur instrument ordinaire dans les combats, poursuivirent les 
nôtres le glaive en main et les massacrèrent presque tous. Le comte 
d’Edesse et Josselin son parent furent faits prisonniers ; on les chargea de 
chaînes et on les traîna dans des terres reculées. Mais le seigneur Bohé- 



CHRONIQUE — LIVRE XI 


537 


mond avec le seigneur Tancrède et les deux patriarches s’échappèrent du 
tumulte de la mêlée, s’esquivèrent en toute hâte par des raccourcis et par- 
vinrent à Édesse sains et saufs. Quant à l’archevêque du lieu, enchaîné 
comme s’il avait été un simple combattant, il vint augmenter le nombre 
de prisonniers ; il arriva qu’il fut confié en garde à un chrétien qui fut ému 
de charité jusqu’aux entrailles quand il vit qu’il était évêque et lui permit 
de partir en risquant sa vie pour la sienne, lequel, enfin protégé par le 
Seigneur, revint en peu de jours à Édesse où il fut accueilli en grande 
liesse par les habitants. Le seigneur prince était encore à Édesse quand il 
apprit que le comte était captif, pour ses péchés : il remit au seigneur Tan- 
crède le soin de veiller à la sûreté de la ville et de toute la région, avec le 
consentement des habitants à condition qu’il s’engageât à ne faire aucune 
difficulté pour remettre le gouvernement au seigneur Baudouin à son 
retour de captivité. Bohémond se chargea lui-même de prendre soin de la 
terre du seigneur Josselin. Jamais dans tout l’Orient au temps des Latins, 
ni avant ni après, on ne lit qu’il y eut nulle part un combat aussi dange- 
reux, un tel massacre d’hommes forts et valeureux, une fuite aussi hon- 
teuse pour notre peuple '. 


LIVRE XI 


De 1104 à la mort du roi Baudouin 
(7 avril 1118) 

Il est traité de quinze années déterminantes pour la constitution des éta- 
blissements latins en Orient. Guerres contre les différents chefs orientaux, 
un jeu complexe d’alliance des Latins avec certains, des réactions turques 
particulièrement menaçantes pour le comté d 'Edesse. Prise des villes du lit- 
toral les plus importantes saufTyr (Sidon, Gibelet, Beyrouth, Tripoli). Exten- 
sion au sud avec la construction de Montréal face au désert. Installation de 
l’Eglise avec la délimitation problématique du patriarcat de Jérusalem par 
rapport à celui d’Antioche, et le choix non moins problématique du patriar- 
che de Jérusalem. Mise en place de rapports féodaux. 


1. Le seigneur Bohémond, prince d’Antioche, remet le principat à Tan- 
crède, fait la traversée vers la France, épouse la fille du roi des Francs. Daim- 
bert, le patriarche de Jérusalem, gagne Rome. Le roi répudie sa femme 
légitime sans raison connue. 


1 . Ni la description des origines de Carran, ni la description de la manière dont Baudouin 
essaya de l’affamer ne se trouvent dans les autres chroniques de la croisade en Orient. En 



538 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


2. Le seigneur Raymond, comte de Toulouse, meurt, Guillaume-Jourdain 
son petit-fils lui succède. Rodoan [Ridwân], le grand prince des Turcs, fran- 
chit nos confins, Tancrède accourt, le confond et le fait fuir. 

3. Les Égyptiens s’enfoncent dans le royaume avec d’immenses troupes ; 
le roi accourt, en fait captifs quelques-uns, en tue beaucoup, fait fuir le reste. 

4. Le patriarche Daimbert meurt à Messine en Sicile, sur le chemin du 
retour et muni des lettres apostoliques qu’il était allé chercher ; Ébremarus, 
usurpateur de son siège, part à Rome ; on envoie comme légat Gibelin l’ar- 
chevêque d’Arles, qui le remplaça ensuite sur le siège du patriarcat. 

5. Le noble Hugues de Saint-Omer, seigneur de Tibériade, installe son 
camp dans la montagne qui domine la ville de Tyr, du nom de Toron ; il meurt 
peu après, blessé mortellement en combattant contre les gens de Damas, 
quoique victorieux. Les gens d’Ascalon tombent aussi dans le piège qu’ils 
avaient préparé en voulant prévenir nos embuscades. 

6. Bohémond, revenu de France par la Pouille, franchit les frontières des 
Grecs avec d’immenses troupes et fait des ravages, puis veut revenir en Syrie, 
mais meurt en laissant un fils, Bohémond. 

7. De même aux frontières orientales, d’immenses troupes de Turcs cher- 
chent à occuper la région d’Édesse, mais Tancrède et le seigneur roi résistent 
avec force. 

8. Baudouin le comte d’Édesse est libéré des chaînes ennemies, et Josselin 
avec lui ; ils provoquent la guerre contre Tancrède. 

• 9. Bertrand, le fils du comte de Toulouse, descend en Syrie avec une flotte 
de Génois, demandant à succéder à son père, Guillaume-Jourdain s’y oppose. 
Biblium [Gibelet, Jubail] est prise. 

• 10. Le roi Baudouin s’avance vers Tripoli, le siège se renforce, la cité est 
prise. 

• 11. Baudouin, le comte d’Édesse, descend chez son beau-père Gabriel 
Meletenia, où se passe un fait assez mémorable accompli par lui. 

12. L’église de Bethléem est élevée à la dignité de cathédrale par le soin 
du roi. 

• 13. La cité de Beyrouth est assiégée par terre et par mer et elle est prise au 
second mois du siège. 

14. Une flotte de Danois et de Norvégiens descend en Syrie, avec eux le 
roi assiège Sidon et la prend, un événement admirable concernant le roi est 
raconté. 

15. Gibelin, le patriarche de Jérusalem, meuirt. Lui succède Amulfe, un 
homme impie et méchant. 

16. De nouveau, en Orient, une immense troupe de Turcs avec des forces 
innombrables enfoncent les frontières d’Antioche, mais Tancrède, avec le 
comte de Tripoli Bertrand, résiste avec courage. 

17. On assiège Tyr, mais devant la puissante résistance des habitants, on 
renonce à cette intention. 


revanche, le récit de la bataille devant Carran et de la capture des prisonniers est repris de 
V Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres. 



CHRONIQUE — LIVRE XI 539 

1 8. Le seigneur Tancrède meurt, après avoir laissé le principat à Roger, fils 
de Richard. 

19. Mendouc [Maudoûd], le très puissant prince des Turcs, entre de 
nouveau dans le royaume avec des forces immenses ; le roi accourt, il est 
épuisé, toute la région est affaiblie au-delà de ses forces. 

20. Les gens d’Ascalon attaquent Jérusalem, mais finalement les armées 
ennemies sont dispersées et rentrent chez elles. 

• 2 1 . La comtesse de Sicile, future femme du roi, arrive au port d’ Acre. 

• 22. Une grande famine commence dans la région d’Édesse. Baudouin 
capture Josselin son parent, et l’oblige de force à quitter toute la région. 

• 23. Un grand tremblement de terre touche la région d’Antioche. Borsequin 
[Bursuq] aussi, le très puissant satrape des Turcs, sévit dans cette région. 

24. Les gens d’Ascalon assiègent la ville de Joppé [Jaffa], mais ils rentrent 
chez eux sans avoir réussi leur affaire par peur de l’arrivée du roi. 

25. Borsequin [Bursuq] ravage de nouveau les confins d’Antioche, mais il 
est mis en fuite par le prince Roger et ses auxiliaires, ses légions sont défaites. 

• 26. Amulfe, le patriarche de Jérusalem, part à Rome sous de multiples accu- 
sations. Le roi édifie un château du nom de Montréal dans la Syrie de Sobal 
au-delà du Jourdain. 

• 27. Le roi, voyant la Ville sainte vide d’habitants, y conduit depuis l’Arabie 
des fidèles chrétiens syriens, dont il fait des habitants de la ville en leur y 
donnant un domicile. 

28. Le roi, à la suggestion du clergé, demande au seigneur pape que toutes 
les villes sous sa domination soient soumises à l’église de Jérusalem. Copie 
de différentes lettres. 

• 29. Le roi descend vers la mer Rouge et parcourt la région. Il renvoie chez 
elle la comtesse de Sicile qu’il avait prise pour épouse, fatiguée par la 
maladie. 

30. Le château d’Alexandrie, appelé Scandalium en langue vulgaire, est 
édifié devant la ville de Tyr. 

• 31. Le roi descend en Egypte, il occupe Pharamia [Farâma]. Il tombe 
malade ; épuisé, il meurt en chemin ; il est enseveli à Jérusalem à côté de son 
frère. 


9 

PROBLÈMES DE MOUVANCE FÉODALE AU SIÈGE DE TRIPOLI (1109) 

En ce temps-là, Bertrand, fils de Raymond comte de Toulouse, de 
bonne mémoire, aborda avec une flotte de Génois près de Tripoli, là où 
son parent Guillaume-Jourdain s’était établi et poursuivait le siège depuis 
la mort de cet homme vénérable à ce même siège. Dès son arrivée, une 
querelle s’éleva entre eux. Bertrand se réclamait de la succession de son 
père. Guillaume prétendait recevoir la récompense du labeur et des soins 
qu’il avait dépensés pendant quatre ans. Celui-là voulait succéder dans 



540 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


les biens paternels en tant qu’héritier légitime, celui-ci s’efforçait de 
revendiquer pour lui le lieu de son combat zélé. La controverse dura long- 
temps, et sur l’intervention d’amis communs pour qu’ils fassent la paix, 
il fut convenu entre les médiateurs que Guillaume-Jourdain aurait les 
cités de Tortose et Archis [Arqah] avec ce qui en dépendait, et Bertrand, 
Tripoli, Biblium [Gibelet ou aujourd’hui Jubail] et Montpèlerin avec ce 
qui en dépendait. Il en fut fait ainsi et la concession de chacune des parties 
fijt ratifiée. Pour sa partie, Guillaume-Jourdain fut fait homme du prince 
d’Antioche et lui prêta fidélité de la main 1 ; pour la sienne, Bertrand reçut 
l’investiture du roi de Jérusalem et lui prêta fidélité solennellement. Il fut 
ajouté au traité que si l’un mourait sans enfant, l’autre lui succéderait en 
tout. Le différend fut donc mis en sommeil ; mais il arriva qu’une querelle 
pour une cause futile s’éleva entre les écuyers 2 de chaque maison, que le 
comte Guillaume accourut à cheval rapidement pour la calmer et fut 
frappé d’une flèche et tué. Quelques-uns dirent que le comte Guillaume 
mourut d’un coup monté par le comte Bertrand, mais jusqu’à aujourd’hui 
on n’a pas trouvé de preuve certaine que celui-ci en fut l’auteur. Ainsi 
Bertrand resta seul dans l’expédition, sans rival 3 . 

PRISE DE GIBELET (JUBAIL), L’ANTIQUE BYBLOS, ORTHOGRAPHIÉ BIBLIUM 
(1109). PRISE DE TRIPOLI AU BOUT DE SEPT ANS DE SIÈGE (1109) 

La flotte génoise qui avait conduit Bertrand en Orient se composait de 
soixante-dix galères sous le commandement de deux nobles Génois, 
Ansaldus et Hugues Ébriacus 4 . Ceux-ci voyant qu’ils consommaient le 
temps à cette tâche aux environs de la ville de Tripoli, jugèrent bon de 
tenter quelque chose digne de mémoire et, après avoir invité le comte 
Bertrand à les assister par terre, dirigèrent leur flotte vers Biblium. La 
ville maritime de Biblium de la province de Phénicie est l’une des églises 
suffragantes du ressort de la métropole de Tyr. Le prophète Ezéchiel l’a 
fait passer dans la mémoire en disant : « Les vieillards et les sages de 
Biblium, O Tyr, te donnaient des matelots pour le service de tes équipa- 
ges 5 . » Et de même il est écrit dans le second livre des Rois : « Ceux de 
Biblium préparèrent le bois et les pierres pour bâtir la maison du Sei- 


1. La formule latine (que Guillaume de Tyr répète au chapitre suivant) n’est pas habi- 
tuelle et il n’est pas question de serment . fidelilate ei manualiter exhibila. 

2. Armigerus (portant les armes d’un autre), dans le texte latin. 

3. Le récit suit celui de Foucher de Chartres, qui cependant ne parle pas de querelle 
d’hommes d’armes, et qui est moins précis sur les accords de fidélité. Le récit est très insuf- 
fisant à la compréhension des enjeux faute d’évoquer le rôle de Tancrède qui gouvernait 
alors Antioche, rôle connu d’Albert d’Aix, auquel Guillaume de Tyr n’a pas eu recours pour 
cette période — il n’a pas eu connaissance de la deuxième partie de la chronique d’Albert 
d’Aix (après 1099). 

4. Ebriacus signifie ivre, mais il paraît abusif de traduire Hugues l’Ivrogne comme le fait 
Fr. Guizot. 

5. Ez, xxix, 9. 



CHRONIQUE — LIVRE XI 


541 


gneur 1 . » Biblium était appelée dans l’ancien langage Ève, et l’on croit 
qu’elle fut fondée par Éveus, sixième fils de Canaan. Ils parvinrent à la 
ville et l’entourèrent par mer et par terre. Complètement terrifiés, se 
défiant de leurs moyens de protection, les habitants envoyèrent une léga- 
tion aux chefs de la flotte Ansaldus et Hugues Ébriacus, leur signifiant 
qu’ils étaient prêts à ouvrir leurs portes et les reconnaître pour seigneurs, 
si on laissait sortir librement ceux qui voudraient s’en aller avec leurs 
femmes et leurs enfants, et si on permettait à ceux qui ne voulaient pas 
abandonner leur domicile d’y demeurer dans de bonnes conditions. Ces 
conditions admises, ils livrèrent la ville aux deux hommes ; le second, 
Hugues Ébriacus, en prit possession sous un cens annuel à verser au fisc 
génois pendant un certain temps. Cet Hugues est l’aïeul de cet autre 
Hugues qui aujourd’hui dirige la même cité, et porte les deux noms de 
son grand-père. Aussitôt la cité prise, la flotte génoise retourna à Tripoli 2 . 


10 

Le roi ayant appris que la flotte génoise resterait encore dans la région 
de Tripoli après la prise de Biblium, se hâta de venir pour tenter de 
conclure des arrangements avec les Génois et les retenir afin de s’emparer 
avec leur aide de l’une des villes maritimes. Il restait encore quatre rebel- 
les sur notre littoral, Beyrouth, Sidon, Tyr et Ascalon, qui gênaient beau- 
coup la croissance de notre nouvelle implantation. Sa venue fut un grand 
sujet de joie pour tous ceux qui étaient occupés au siège [de Tripoli] tant 
par terre que par mer et sa présence les rendit plus ardents. [...] Les nôtres 
recommencèrent à livrer des assauts avec autant de vigueur que si leurs 
troupes eussent été fraîches, ils attaquaient la ville de tous côtés avec une 
activité jusqu’alors inconnue, comme s’ils eussent été au premier moment 
du siège quoiqu’ils fussent occupés presque sans relâche depuis environ 
sept ans. Les habitants, voyant les forces des nôtres s’accroître chaque 
jour et, à l’inverse, les leurs diminuer, fatigués par un si long labeur, sans 
aucun espoir de recevoir des secours, tinrent conseil pour chercher les 
meilleurs moyens de mettre fin à leurs maux. Ils envoyèrent donc une 
délégation au roi et au comte, qui proposa de remettre la ville entre leurs 
mains, à condition de permettre à ceux qui le voudraient de sortir libre- 
ment et sans difficulté et de transférer leurs familles avec tout leurs 
bagages où ils le choisiraient, et à ceux qui ne le voudraient pas de rester 
tranquillement et en sécurité dans leurs maisons et cultiver leurs terres, 
contre une redevance annuelle déterminée, à payer au comte. Après avoir 


1. III Rois, v, 18 (et non II Rois comme l’écrit Guillaume de Tyr). 

2. L’intervention génoise qui aboutit à la prise de Gibelet n’est pas racontée par Loucher 
de Chartres. 



542 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


entendu ces demandes des habitants, le roi jugea en commun conseil avec 
le comte et les autres magnats de recevoir la ville sans retard. [...] Les 
habitants ouvrirent leurs portes. La ville fut prise le 10 juin 1 109. Là, le 
comte Bertrand fut fait homme lige du roi, après lui avoir prêté fidélité 
de la main, et depuis lors jusqu’à aujourd’hui leurs successeurs sont tenus 
de même de prêter fidélité '. 


11 

RUSE DU COMTE D’ÉDESSE ENVERS SON BEAU-PÈRE ARMÉNIEN 

Il arriva en ce temps-là que Baudouin comte d’Édesse, délivré des 
chaînes ennemies, parce qu’il avait beaucoup de cavaliers et qu’il n’avait 
pas de quoi payer les soldes de ceux qui l’avaient servi fidèlement, tint 
conseil de façon assez ingénieuse : aller avec ses compagnons d’armes à 
Mélitène rendre visite à son beau-père qui était très riche, en ayant aupa- 
ravant ordonné ce qu’il conviendrait de faire une fois lui-même arrivé. 
Après avoir fait le nécessaire, il arriva. Là, après les salutations d’usage 
et beaucoup d’embrassades mutuelles en signe de paix et des démonstra- 
tions réciproques d’amitié, il fut reçu par son beau-père de la manière 
la plus magnifique, dépassant de beaucoup toutes les lois ordinaires de 
l’hospitalité, traité comme un homme de la maison et un fils affectionné. 
Comme le comte avait demeuré là quelques jours, que beau-père et 
gendre passaient une partie de la journée à converser de choses plus ou 
moins nécessaires, ses chevaliers se présentèrent et vinrent interrompre 
leur entretien, comme il avait été convenu à l’avance. L’un d’eux alors 
s’adressa au comte comme s’il le faisait au nom de tous. [...] Gabriel se 
demanda avec étonnement ce que voulait ce rassemblement et à quoi 
tendait ce discours solennel, jusqu’à ce que des interprètes l’instruisent 
de la chose et il demanda alors sur quel gage le comte s’était obligé pour 
les soldes. Le comte n’osait pas répondre comme si la pudeur l’en empê- 
chait. L’avocat répondit alors que le comte avait hypothéqué sa barbe et 
devait se laisser raser sans résistance s’il ne pouvait pas payer les soldes 
au jour fixé. À ces mots, Gabriel, confondu de la bizarrerie d’une telle 
convention, fut saisi d’une sorte de stupeur et parut bientôt rempli de 
crainte et d’anxiété, et ne respirait plus qu’avec peine. L’usage des Orien- 
taux en effet, tant les Grecs que les autres peuples, est de laisser croître la 
barbe et d’en prendre un soin tout particulier. C’est à leurs yeux le comble 
du déshonneur et la plus grande offense qui pût être faite à la réputation 
d’un homme, qu’un seul poil de la barbe lui soit enlevé, quel que soit 
d’ailleurs le motif d’une telle injure. Il demanda au comte si les choses 


1. Voir ci-dessus, chap. 9, n. l,p. 540. 



CHRONIQUE — LIVRE XI 


543 


étaient comme on venait de le dire, et celui-ci répondit : « C’est ainsi. » 
Il fut encore plus stupéfait et devint hors de lui. Il demanda de nouveau 
comment il pouvait se faire qu’il eût engagé une chose qu’il faut conser- 
ver avec tant de soin, la marque du mâle, la gloire de son visage, ce qui 
fait l’autorité de l’homme, comme si c’était une chose médiocre dont 
l’homme puisse se séparer sans confusion. À quoi le comte répondit : 
« Parce que je n’avais rien de mieux à ma disposition pour satisfaire les 
chevaliers qui me pressaient violemment. Mais il ne convient pas que 
mon seigneur et père en ait beaucoup de souci ; car j’espère de la miséri- 
corde du Seigneur. » [...] Mais les chevaliers, selon leurs instructions, 
assurèrent à l’unanimité que si le comte ne les payait pas au plus tôt, ils 
le quitteraient sur-le-champ et ils se répandirent en menaces. Gabriel, 
entendant ceci, dans sa simplicité, ignorant de leur ruse, hésitant en lui- 
même sur ce qu’il fallait faire, choisit de payer aux chevaliers ce pour 
quoi son gendre s’était obligé, sur le sien, plutôt que de souffrir une telle 
ignominie envers celui qu’il regardait comme un fils. Il demanda quelle 
était la somme due. On lui répondit : trente mille michels. C’était une 
pièce d’or alors connue dans le commerce, qui tirait son nom d’un empe- 
reur de Constantinople, Michel, qui avait fait frapper cette monnaie à son 
effigie. Il consentit donc à payer cette somme pour son gendre, contre sa 
promesse de ne plus contracter envers quiconque un tel pacte d’argent, 
quelles que soient les circonstances ou la nécessité. L’argent fut donc 
payé. Le comte prit congé de son beau-père et, parti dans le besoin, il s’en 
revint chez lui riche, la bourse bien gonflée. 


13 


PRISE DE BEYROUTH (1110) 

Cette même année, le roi, fidèle serviteur de Dieu et puissant vain- 
queur, occupé sans relâche au soin d’accroître le royaume que le Seigneur 
lui avait confié, profita de l’occasion fournie par quelques galères hiver- 
nant dans le royaume pour mettre le siège devant la ville de Beyrouth, en 
février, après avoir rassemblé depuis les extrémités de son royaume la 
multitude des hommes du peuple chrétien. Beyrouth est une cité maritime 
située entre Biblium et Sidon en Phénicie, l’une des villes suffragantes de 
la métropole de Tyr. Cette ville fut jadis très bien traitée par les Romains. 
Ainsi était-elle réputée parmi les colonies parce que ses habitants avaient 
reçu le droit des Quirites. Ulpien l’atteste dans le Digeste, dans le titre De 
censibus, à propos de la province de Phénicie : « On trouve dans la même 
province la colonie de Beyrouth, comblée de bienfaits par Auguste, si 
bien que le divin Adrien dit dans un certain discours que Beyrouth était 
une colonie d’Auguste et jouissait du droit italique. » Outre le droit itali- 



544 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


que, la ville de Beyrouth obtint du même Auguste le pouvoir d’enseigner 
le droit romain, ce qui fut très rarement concédé aux villes, comme il est 
dit dans le premier livre du Code, à la constitution qui commence ainsi : 
Cordi nobis est, où on lit ceci : « et Dorothée, docteur des habitants de 
Beyrouth ». On croit que cette ville fut anciennement appelée Gerse, et 
on lit qu’elle fut fondée par Gerse, cinquième fils de Canaan. À son 
arrivée, rejoint par le seigneur Bertrand, comte de Tripoli, il s’occupa 
avec ardeur de l’investissement de la ville. Quelques nefs, remplies 
d’hommes robustes et belliqueux, étaient venues deTyret de Sidon pour 
porter aide à la ville, et il est certain que si l’entrée et la sortie avaient pu 
été libres, tous les efforts des assiégeants auraient été consommés en pure 
perte. Mais avec l’arrivée de la flotte, sur laquelle le roi avait compté pour 
le succès de sa tâche, les nefs ennemies n’osèrent plus aller loin en mer 
et se retirèrent à l’intérieur du port, si bien que les habitants n’eurent plus 
de sortie ou d’entrée par la mer. Il y avait au voisinage de la cité une forêt 
de pins qui fournissait aux assiégeants abondance de matériaux propres à 
la construction des échelles et des machines. Ils firent se dresser des tours 
en bois, construisirent des machines à lancer des flèches et fabriquèrent ce 
qui est d’habitude nécessaire dans ce genre d’opération, puis assaillirent 
continûment la ville, en sorte que les assiégés ne pouvaient trouver de 
repos ni la nuit ni le jour : ils se succédaient à tour de rôle et épuisaient 
les habitants de peines intolérables. Après avoir travaillé avec la même 
vigueur pendant deux mois de suite, les assiégeants attaquèrent un jour 
avec encore plus d’ardeur qu’à l’ordinaire en plusieurs points et quelques- 
uns sautèrent sur la muraille depuis les tours de bois qui avaient été appli- 
quées de force contre les remparts ; d’autres les suivirent, les uns de la 
même manière, les autres avec des échelles, ils redescendirent à l’inté- 
rieur et ouvrirent de force la porte de la cité. Notre armée entra alors sans 
difficulté, elle occupa toute la ville et les habitants s’enfuirent vers la mer. 
Ceux qui étaient dans les nefs, apprenant que le roi avait envahi la ville 
avec les siens, descendirent à terre, occupèrent eux-mêmes le port, 
repoussèrent au glaive les habitants venus chercher le salut en s’enfuyant 
par là, et les forcèrent à se replier vers l’ennemi, si bien que les malheu- 
reux, coincés entre les cohortes jumelles de leurs ennemis, périssaient 
sous les coups des glaives, ici des uns, là des autres. Jusqu’à ce que le roi, 
à la vue de ce carnage excessif, sur les supplications de ceux qui restaient 
et demandaient miséricorde, ordonnât la fin du massacre par voix de 
hérault et accordât la vie aux vaincus. La cité fut prise le 13 avril 1110'. 


1. Le récit est calqué sur celui de Foucher de Chartres, mais non l’historique de la ville ; 
il en va de même du chapitre suivant qui raconte la prise de Sidon (qui se rend le 
19 décembre 1110). 



CHRONIQUE — LIVRE XI 


545 


15 

L'ARCHIDIACRE ARNULFE, HONNI PAR GUILLAUME DE TYR, DEVIENT 
PATRIARCHE DE JÉRUSALEM 

En ce temps-là mourut le patriarche de Jérusalem Gibelin, de bonne 
mémoire. Il fut remplacé, contre la volonté divine croyons-nous, par 
Amulfe, dont nous avons souvent fait mention plus haut, l’archidiacre de 
Jérusalem, dénommé en langue vulgaire Mal Couronné. Mais à cause des 
péchés du peuple, Dieu souffrit que régnât l’hypocrisie. Celui-ci continua 
à administrer de la pire façon comme auparavant. Entre autres, il maria 
sa nièce au seigneur Eustache Grenier, l’un des plus grands princes du 
royaume, seigneur de deux nobles villes, Sidon et C’ésaréc, en lui confé- 
rant d’excellentes parties du patrimoine ecclésiastique, à savoir Jéricho 
avec tout ce qui lui appartenait, dont on dit qu’aujourd’hui la rente 
annuelle vaut cinq mille pièces d’or. Il fut, durant son pontificat, d’une 
fréquentation immonde, et montrait son ignominie ouvertement. Pour 
masquer la chose, il changea l’ordre institué par les premiers princes dans 
l’église de Jérusalem avec beaucoup de soin et de réflexion en introdui- 
sant des chanoines réguliers. Il poussa aussi le roi à épouser une autre 
femme, alors que sa femme vivait encore, comme il sera dit dans ce qui 
suit. 


22 

LE COMTE D'ÉDESSE CHASSE JOSSELIN DE LA RÉGION EN DEÇÀ DE 
L'EUPHRATE 

Il arriva en ces jours qu’une famine très grande commença aux confins 
d’Édesse, à cause des intempéries, du sol et de l’isolement de la région 
au milieu des ennemis : entourés de toutes parts d’ennemis, les habitants 
des lieux ne pouvaient s’adonner à l’agriculture, si bien que les habitants 
de la ville et des faubourgs étaient contraints dans leur pénurie à manger 
du pain d’orge et même du pain avec une mixture de glands. Mais la terre 
du seigneur Josselin, tout entière en deçà de l’Euphrate, avait abondance 
de grains et d’aliments, et le susdit Josselin, bien que sa province regor- 
geât de tous biens, en ceci moins sage et comme un ingrat, ne donna pas 
la moindre part de son superflu à son seigneur et parent qui lui avait tout 
donné, tout en sachant que celui-ci souffrait de pénurie. Il se fit que le 
seigneur comte Baudouin envoya des messagers au seigneur Roger, fils 
de Richard et prince d’Antioche, auquel il avait donné sa sœur en maria- 
ge ; ceux-ci traversèrent l’Euphrate et passèrent à l’aller et au retour par la 
terre du seigneur Josselin où ils furent assez bien traités avec hospitalité. 



546 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


Comme il arrive aux imprudents, un familier du seigneur Josselin se mit 
à parler en termes provocants aux messagers du seigneur comte, repro- 
chant la pauvreté de celui-ci, comparée aux immenses richesses de son 
seigneur en froment, vin, huile, et autres, en argent, en chevaliers et en 
hommes de pied, ajoutant même de sa langue imprudente que le comte 
n’était pas apte à gouverner la région et ferait mieux de vendre son comté 
au seigneur Josselin et de retourner en France après avoir reçu beaucoup 
d’argent. [...] Baudouin [comte d’Édesse] fit enchaîner Josselin et lui 
infligea misérablement et de façon étonnante toutes sortes de questions et 
de tourments jusqu’à ce qu’il renonçât par serment à toute la région qui 
lui avait été donnée par lui-même le comte, et la lui remît. Il quitta ces 
confins dépouillé de tous ses biens, et partit aussitôt trouver le seigneur 
roi Baudouin auquel il raconta dans l’ordre tout ce qui lui était arrivé, et 
lui ouvrit son projet, qui était de se préparer à rentrer dans sa patrie. Après 
l’avoir entendu, le seigneur roi voyant qu’il serait très utile au royaume, 
lui donna la ville de Tibériade et ses confins à posséder par droit hérédi- 
taire, afin d’apporter soulagement à un tel homme. On dit qu’il gouverna 
la ville et tout ce qui lui appartenait, tant qu’il y resta, avec beaucoup de 
vigueur et de sagesse et étendit ses confins, alors que Tyr était encore 
détenue par les infidèles. On dit qu’il causa beaucoup de gêne aux habi- 
tants de Tyr à l’exemple de son prédécesseur, et pénétra souvent sur leurs 
confins malgré son éloignement et les montagnes qui étaient entre eux, 
pour leur porter dommage. 


23 


TREMBLEMENT DE TERRE 

L’an 1 1 14, un tel tremblement de terre ébranla la Syrie que beaucoup 
de villes et un nombre infini de bourgs furent renversés de fond en 
comble, principalement vers la Cilicie, l’isaurie et la Celessyrie. En 
Cilicie, il détruisit Mamistra et beaucoup de bourgs, il détruisit aussi 
Maresia et ses faubourgs, de sorte qu’ il en reste à peine quelques vestiges. 
Les tours et les remparts étaient ébranlés, les édifices majeurs étaient très 
périlleux et en s’écroulant causaient le massacre d’un nombre infini de 
gens, les cités les plus vastes étaient comme des champs avec des mon- 
ceaux de pierres, transformés en tombeaux pour les habitants écrasés. La 
plèbe, dans la consternation, fuyait le séjour des villes, craignant l’écrou- 
lement des maisons ; chacun espérait trouver le repos sous la voûte des 
deux, mais interrompait son sommeil, frappé de terreur, et voyait en 
songe les catastrophes qu’il avait redoutées dans sa veille. Cet immense 
fléau ne toucha pas une seule région, mais s’étendit jusqu’au fin fond des 
provinces les plus reculées de l’Orient. 



CHRONIQUE — LIVRE XI 


547 


SYRIENS ET CROISÉS ALLIÉS CONTRE LES TURCS (1 1 15) 

L’année suivante, Borsequin [Bursuq], très puissant satrape des Turcs, 
rassembla de nouveau une immense multitude de gens de sa nation, 
pénétra en ennemi dans la région d’Antioche, et, traversant toute la pro- 
vince, alla établir son camp entre Alep et Damas, attendant les occasions 
favorables pour entreprendre ses incursions vers l’une ou l’autre de nos 
régions. Cependant, Doldequin [Toghtekin], roi de Damas, redoutait leurs 
expéditions et craignait que ces troupes ne se fussent rassemblées et ne 
vinssent combattre dans l’intention de nuire à son royaume et à lui-même, 
plutôt qu’aux chrétiens dont ils avaient souvent éprouvé les forces. Il était 
soucieux du fait que les Turcs lui imputaient la mort d’un noble homme 
tué à Damas, comme s’il avait su qu’on procédait au meurtre d’un tel 
personnage. Ayant donc appris l’arrivée des Turcs et en toute connais- 
sance de leurs intentions, après avoir envoyé des délégations chargées de 
présents magnifiques tant au roi qu’au prince d’Antioche, il demanda ins- 
tamment la paix pour un temps déterminé, prêtant serments et otages, 
s’engageant à se montrer fidèle allié des chrétiens, tant du royaume que 
de la principauté d’Antioche, durant tout le temps du traité. En même 
temps, le prince d’Antioche, voyant les Turcs très voisins de sa région et 
instruit par quelques rapports qu’ils se disposaient à envahir sa terre, 
appela le roi au secours et invita aussi Doldequin à s’avancer avec ses 
troupes, conformément au traité qu’ils venaient de conclure. Le roi, très 
soucieux du salut de la région, rassembla sa milice et s’avança en toute 
hâte, suivi d’une honnête escorte ; après s’être adjoint le comte Pons de 
Tripoli, il arriva en peu de jours au lieu où le prince avait rassemblé ses 
forces. Doldequin, comme il était plus voisin, était arrivé avant l’armée 
du roi et s’était réuni aux camps des nôtres en fidèle allié. Toutes les 
forces s’étant réunies, ils se dirigèrent à l’unanimité devant la ville de 
Césarée [aussi appelée Panéas, Shaîzar] où l’on avait appris que les 
ennemis étaient arrivés. A cette nouvelle, les Turcs, en voyant qu’ils ne 
pourraient soutenir une attaque des nôtres sans grand péril, simulèrent un 
retour comme pour ne pas revenir de nouveau. Les nôtres se séparèrent et 
chacun rentra chez soi '. 


I . Tout le chapitre 2 3 est tiré de Gautier le Chancelier, auteur d'une histoire de la guerre 
d’Antioche portant sur les années 1 1 1 5 et 1119-1122, chancelier de Roger (prince d’Antio- 
che après la mort de Tancrède). 



548 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


26 

AFFAIRES INTÉRIEURES : DÉPOSITION MANQUÉE D’ARNULFE. LE ROI FONDE 
MONTRÉAL AU-DELÀ DU JOURDAIN ET REPEUPLE JÉRUSALEM 

À cette époque, le seigneur pape, ayant appris les excès du patriarche 
Amulfe et pleinement informé de sa fréquentation immonde, envoya 
comme légat en Syrie un homme vénérable et connu pour sa grande piété, 
l’évêque d’Orange. Arrivé dans nos régions, il convoqua en concile tous 
les évêques du royaume, ordonna à Amulfe de s’y présenter, et finalement 
le déposa de son office de pontife, en vertu de l’autorité apostolique, 
conformément à ce qu’il avait mérité. Mais lui, encore confiant dans les 
tours grâce auxquels il convertissait presque toutes les âmes, entreprit la 
traversée et parvint à l’église romaine où il sut circonvenir la piété du 
seigneur pape et de l’église entière avec des paroles enjôleuses et profu- 
sion de cadeaux. Il revint chez lui avec la grâce du siège apostolique, et 
retrouva avec son siège de Jérusalem la même vie licencieuse qui lui avait 
valu sa déposition 

A cette époque, le peuple chrétien n’avait pas encore de forteresse au- 
delà du Jourdain. Le roi, désirant reculer les limites du royaume de ce 
côté, résolut de fonder, avec l’aide du Seigneur, un place fortifiée dans la 
Troisième Arabie, autrement appelée Syrie de Sobal, et d’y établir des 
habitants qui pussent protéger des irruptions ennemies la terre sujette et 
tributaire du royaume. Voulant accomplir au plus tôt ce dessein, il convo- 
qua toutes ses troupes, passa la mer Morte, traversa la Seconde Arabie 
qui a Pétra pour métropole, et entra dans la Troisième Arabie. Sur une 
colline propre à l’exécution de son projet, il fonda une forteresse que sa 
position naturelle et les travaux d’art rendirent très redoutable ; et dès que 
l’ouvrage fut terminé, il installa comme habitants des piétons et des cava- 
liers, auxquels il conféra de vastes territoires. Elle fut munie avec soin de 
murailles, de tours, de remparts avancés, de fossés, d’armes, de vivres et 
de machines, et le roi qui l’avait fondée décida de lui donner un nom qui 
rappelât la dignité royale, celui de Montréal. Le lieu est remarquable par 
la fertilité du sol, qui fournit en abondance froment, vin et huile, pour sa 
salubrité, son agrément. La forteresse domine et commande toute la 
contrée environnante. 


1 . L’affaire est traitée brièvement par Foucher de Chartres, qui présente Amulfe comme 
victime de la rumeur. La fin ne se trouve pas dans Foucher de Chartres. 



CHRONIQUE — LIVRE XI 


549 


27 

Vers la même époque, le roi était très préoccupé de voir la ville sainte 
et agréable à Dieu dégarnie d’habitants, si bien qu’il n’y avait pas dans la 
cité de population qui pût protéger des irruptions subites de l’ennemi les 
entrées, les tours et les remparts, alors que lui-même était nécessairement 
appelé pour les autres affaires du royaume. Il cherchait avec anxiété 
comment il pourrait la remplir d’une population chrétienne, méditant en 
lui-même et plus fréquemment interrogeant les autres. En effet, lorsque la 
ville fut prise de force, les habitants étaient des Gentils qui succombèrent 
presque tous sous le glaive, et à ceux qui échappèrent il ne fut pas donné 
d’endroit où demeurer à l’intérieur de la ville. Bien plus, il aurait paru 
sacrilège aux princes dévoués à Dieu de permettre qu’il y eût des habi- 
tants ne faisant pas profession chrétienne dans un lieu si vénérable. Les 
nôtres étaient peu nombreux et sans ressource, ils pouvaient à peine 
occuper l’un des quartiers 1 de la ville. Les Syriens, qui au début habi- 
taient la cité, étaient désormais rares, à cause des multiples tribulations et 
infinis ennuis en ce temps d’hostilité, et leur nombre était quasiment nul. 
Car, depuis l’entrée des Latins en Syrie et surtout la marche vers Jérusa- 
lem après la prise d’Antioche, leurs concitoyens avaient commencé à 
accabler les serviteurs de Dieu, à les tuer pour le moindre mot léger sans 
égard pour l’âge ou la condition, redoutant qu’ils n’envoyassent des mes- 
sagers et des lettres aux princes occidentaux dont on disait qu’ils arri- 
vaient. Ainsi donc, le roi cherchait à remédier à cette désolation, et 
s’informait avec diligence d’où il pourrait faire appeler des habitants. Il 
apprit qu’il y avait au-delà du Jourdain, en Arabie, beaucoup de chrétiens 
qui habitaient dans les campagnes et qui étaient asservis aux ennemis par 
un tribut, dans de lourdes conditions. 11 leur fit dire de venir à Jérusalem, 
en leur promettant de meilleures conditions. En peu de temps, beaucoup 
vinrent avec leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux, leurs équipe- 
ments et toute leur famille, attirés par le respect pour ces lieux, par leur 
affection pour les nôtres et par l’amour de la liberté, et ils furent reçus par 
le roi. Beaucoup d’autres encore accoururent pour habiter la ville digne 
de Dieu, qui n’avaient pas été appelés et fuyaient le joug d’une dure servi- 
tude. Le roi remplit les demeures des quartiers qui paraissaient avoir le 
plus besoin de ce renfort. 


1 . Viens, dans le texte latin. 



550 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


21 

MARIAGE DU ROI BAUDOUIN AVEC LA COMTESSE DE SICILE, ET SON RENVOI 
TROIS ANS APRÈS 1 

L’armée s’étant séparée et chacun étant rentré chez soi, un messager se 
présenta pour annoncer au roi que la comtesse de Sicile venait d’arriver 
dans la ville d’Acre. Cette comtesse avait été femme du seigneur comte 
Roger, nommé Bursa, frère du seigneur Robert Guiscard. Elle était noble, 
puissante et riche. L’année précédente, le roi lui avait envoyé des nobles 
de sa cour pour l’inviter avec insistance à bien vouloir s’unir à lui selon 
la loi conjugale. Elle avait fait part de ces paroles à Roger son fils, qui fut 
par la suite roi de Sicile, et ils en avaient délibéré ensemble. Ils jugèrent 
l’un et l’autre que, si le roi voulait confirmer sa parole en acceptant certai- 
nes conditions, ils étaient prêts à accéder à sa requête. Ces conditions 
étaient que si le roi avait un enfant de la comtesse, après sa mort le 
royaume serait concédé à cet enfant sans contradiction ni difficulté 
aucune, et que si au contraire le roi venait à mourir sans héritier né de la 
comtesse, le comte Roger, fils de celle-ci, deviendrait son héritier et lui 
succéderait sans contradiction ni difficulté aucune. Le roi avait donné 
comme mandat à ses légats de consentir à toute espèce de condition et 
d’employer tous leurs moyens à ramener la comtesse avec eux. Car il 
avait entendu dire et tenait pour certain qu’elle était une femme riche, qui 
habitait chez le fils et abondait en biens, tandis que lui-même au contraire 
était pauvre et faible, et avait à peine de quoi suffire aux nécessités quoti- 
diennes et aux soldes des cavaliers ; d’où sa soif de subvenir à ses besoins 
à l’aide de cette surabondance. Ses envoyés acceptèrent donc avec recon- 
naissance les conditions susdites, et jurèrent comme on leur demanda que 
le pacte serait maintenu par le roi et les princes de bonne foi, sans fraude 
et sans malice. Après que son fils lui eut fourni tout le nécessaire, la 
comtesse se prépara au voyage, fit charger les nefs de froment, de vin, 
d’huile, de viandes salées, et en outre d’armes et de beaux harnache- 
ments ; elle emporta aussi infiniment d’argent, et aborda notre région 
comme je l’ai déjà dit, suivie de toutes ses troupes. Cette vilenie, comme 
je l’ai dit, avait été machinée par le patriarche Amulfe en sorte que cette 
femme noble et honorable fut abusée. Nous ne pouvons pas en effet nier 
qu’elle fut abusée, celle qui dans la simplicité de sa route pensait que le 
roi était personne idoine pour l’épouser légitimement. Mais il en allait 
tout différemment. Car la femme qu’il avait épousée bien légitimement à 
Édesse était encore vivante [...]. 


1. Les deux faits, distants de trois ans, sont réunis ici pour la commodité du lecteur. Le 
mariage du roi Baudouin avec la comtesse de Sicile et sa répudiation sont mentionnés très 
brièvement et sans commentaire par Foucher de Chartres. 



CHRONIQUE — LIVRE XI 


551 


29 

[...] Le roi retourna à Jérusalem, et tomba gravement malade de façon 
imprévue [1117]. Comme il perdait ses forces et craignit de mourir, la 
conscience déchirée par le fait qu’il avait injustement renvoyé sa femme 
légitime pour en épouser une autre, le cœur contrit, repentant, il ouvrit sa 
conscience à des hommes religieux et craignant Dieu, confessa son péché, 
et promit satisfaction. On lui conseilla alors d’abandonner la reine qu’il 
avait épousée en second et de rappeler à la dignité royale celle qu’il avait 
rejetée ; il aquiesça et fit vœu d’agir ainsi s’il lui était accordé de vivre. En 
conséquence, il fit appeler la reine et lui expliqua la chose. Bien qu’elle en 
fût déjà quelque peu instruite pour en avoir entendu parler par plusieurs 
personnes, elle parut cependant douloureusement affectée d’avoir été 
invitée avec tant d’audace et circonvenue par les tromperies des princes 
de la région qui avaient été envoyés la chercher. Triste et affligée, tant 
par l’affront subi que par la perte inutile de ses richesses, elle prépara 
donc son retour chez elle, trois ans après sa venue auprès du roi. Son 
retour bouleversa son fils au plus haut point et lui inspira pour jamais une 
violente haine contre le royaume et ses habitants. Tandis que tous les 
autres princes chrétiens de l’univers n’ont cessé de faire les plus grands 
efforts, soit de leur personne, soit par leurs immenses libéralités, pour 
protéger et faire prospérer notre royaume comme une nouvelle plante, lui 
et ses héritiers n’ont pas même cherché jusqu’à ce jour à nous adresser 
une parole d’amitié ; et cependant ils pourraient nous assister dans nos 
besoins de leurs conseils et de leurs secours beaucoup plus facilement et 
plus commodément que tout autre prince. Ils paraissent avoir conservé à 
jamais le souvenir de cette injure et font injustement peser sur tout un 
peuple la faute d’une seule personne. 


31 

MORT DU ROI BAUDOUIN (7 AVRIL 1118) 

L’année suivante, le roi, afin de rendre aux Égyptiens les maux qu’ils 
avaient souvent faits à son royaume, descendit en Égyp e à la tête de 
forces nombreuses, entra de force dans la très antique ville du nom de 
Pharamia, et donna en proie ses richesses à ses compagnons d’armes. 
C’est une ville antique comme nous le disons, située sur le littoral marin, 
pas loin de l’embouchure du Nil qui est dite Carabeix, au-dessus de 
laquelle se trouve une deuxième très ancienne ville, Tampnis, familière 
des signes que le Seigneur opéra devant Pharaon par l’intermédiaire de 
son serviteur Moïse. Après avoir pris la ville, le roi se rendit vers les 



552 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


bouches du Nil, admira ses eaux qu’il n’avait pas encore vues et les 
examina avec d’autant plus d’intérêt qu’on dit et croit que le Nil, dont le 
bras près duquel il se trouvait va jusqu’à la mer, est l’un des quatre 
fleuves du Paradis. Après avoir fait pêcher des poissons qui se trouvaient 
là en grande abondance, le roi retourna dans la ville qu’ils avaient 
occupée, et en fit préparer pour son repas. Au moment où il sortit de table, 
il se sentit pris de douleurs internes, une ancienne blessure commença à 
le faire violemment souffrir, et il désespéra de vivre. Le retour fut 
ordonné aux légions par la voix des héraults, le mal avait envahi le roi au 
point qu’il ne put monter à cheval, on fit une litière et l’y installa, il souf- 
frait beaucoup ; ils traversèrent en partie le désert entre l’Égypte et la 
Syrie et parvinrent à la ville de ce désert, la ville antique de Laris. Il 
mourut là [...]. Il fut enseveli avec la magnificence royale en dessous du 
Calvaire à côté de son frère, au lieu-dit Golgotha '. 


LIVRE XII 

Le règne de Baudouin II jusqu ’à sa capture 
( 1118 - 1123 ) 

Difficultés au nord avec une terrible bataille perdue aux confins d’Antio- 
che, livrée sans laisser au roi le temps d ' arriver , où le prince trouve la mort ; 
un peu plus tard, malencontreuse capture du roi et du comte d ’Édesse dans 
le Haut-Euphrate. Succès au sud malgré les tentatives du roi de Damas et des 
Egyptiens, grande victoire navale vénitienne. 


• 1 . Le seigneur Baudouin [du Bourg], comte d’Édesse, est élevé à la royau- 
té ; on décrit qui il fut et d’où il vint. 

• 2. Pour quelle raison il s’avançait vers Jérusalem quand il fut choisi comme 
roi. 

• 3. Où l’on explique le mode d’élection et l’on décrit un fait mémorable du 
comte Eustache de Boulogne. 

• 4. Du physique, des habitudes et de la conversation de ce roi. 

5. Mort de l’empereur de Constantinople Alexis, aussi du seigneur pape 
Pascal, et de la comtesse de Sicile qui fut reine de Jérusalem. 

6. Une armée d’Égyptiens pénètre dans le royaume par terre et par mer ; le 
roi accourt avec les siens mais ils ne se rencontrent pas ; le patriarche de Jéru- 
salem Amulfe meurt, il est remplacé par Gormundus. 

• 7. L’ordre de la milice du temple de Jérusalem est institué. 


1. Le récit est repris de Foucher de Chartres presque dans les mêmes termes, sauf les 
références à l’histoire biblique. 



CHRONIQUE — LIVRE XII 


553 


8. Mort du pape Gélase, auquel succède Calixte. 

9. Gazi [llghâzi], très puissant satrape des Turcs, se répand dans la région 
d’Antioche avec d’immenses forces et ravage tout. 

1 0. Le prince Roger tombe au combat et notre armée est battue. 

11. Le roi et le comte de Tripoli s’approchent d’Antioche pour résister 
audit Gazi. 

1 2. Le roi et le comte rencontrent Gazi, le battent et le font fuir, après avoir 
fait beaucoup de morts ; le soin du principat est remis au roi. 

13. Un concile est célébré à Naplouse, ville de Samarie. 

14. Le susdit Gazi [llghâzi] recommence ses expéditions, pénètre dans les 
confins d’Antioche, le roi accourt, mais Gazi meurt frappé d’apoplexie. 

• 15. Le roi donne pleine liberté aux habitants de Jérusalem et les munit de 
son privilège. 

16. Doldequin [Toghtekin], roi des Damascènes, chasse la population des 
confins de Tibériade, le roi accourt, il détruit la ville de Gérase. 

• 17. Balak, le très puissant prince des Turcs, pénètre de force dans les 
confins d’Antioche, capture le comte Josselin et aussi le roi, qui tombe entre 
ses chaînes. 

• 18. Des Arméniens s’exposent à un grave péril pour secourir le roi : ils 
occupent le château où il était détenu captif, et le comte Josselin est libéré. 

19. Balak reprend de force le même château après avoir massacré les 
Arméniens par le glaive. 

20. Le comte Josselin, après avoir rassemblé d'immenses forces pour 
secourir le seigneur roi, parvient à Antioche, mais un fait nouveau le pousse 
à dissoudre ses troupes qu’il renvoie chez elles. 

2 1 . Les Égyptiens pénètrent de nouveau dans le royaume avec d’immenses 
forces, mais ils sont miraculeusement battus par les nôtres accourus en une 
troupe vaillante. 

• 22. Le duc de Venise descend en Syrie avec une flotte très nombreuse. 

• 23. Le duc détruit de force une flotte ennemie découverte près de Jaffa et la 
fait se retourner et fuir, après avoir retenu plusieurs galères. 

• 24. Les princes du royaume se réunissent avec le duc et on met le siège 
devant Tyr. 

• 25. Copie du privilège contenant la teneur des pactes entre les Vénitiens et 
les princes du royaume pour le siège de Tyr. 


1 


ÉL.ECTION DU ROI BAUDOUIN II 

Le second roi latin de Jérusalem fut le seigneur Baudouin du Bourg, 
dénommé Aculeus, homme pieux et craignant Dieu, illustre par sa foi, et 
d'une grande expérience dans la chose militaire. Il était de nation franque, 
de l’évêché de Reims, fils du seigneur Hugues, comte de Réthel, et de 
Mélisende, illustre comtesse, qui eut, dit-on, beaucoup de sœurs qui 



554 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


mirent au monde beaucoup de fils et de filles, autant qu’on sache par ceux 
qui mettent leur soin à faire les généalogies des princes. Baudouin avait 
pris la route de Jérusalem du vivant de son père, avec beaucoup d’autres 
nobles, dans la suite du seigneur duc Godefroi son parent ; il partit avec 
dévotion comme les autres, laissant à la maison son père déjà chargé 
d’ans, deux frères et deux sœurs, lui-même étant l’aîné de tous. L’un de 
ses frères s’appelait Gervais et fut plus tard élu à l’église de Reims, l’autre 
s’appelait Manassès ; une de ses sœurs eut comme mari le châtelain de 
Vitry [...]. 


2 

Lorsque le seigneur Baudouin, frère du seigneur duc Godefroi, de 
pieuse et illustre mémoire, fut appelé au royaume de Jérusalem après la 
mort de son frère et fut solennellement installé sur le trône royal, cet autre 
Baudouin, dont nous avons à parler maintenant, lui succéda dans le comté 
d’Édesse, qui lui fut confié par le nouveau roi son parent, qu’il administra 
pendant dix-huit ans et un peu plus avec vigueur et succès. La dix-hui- 
tième année où il était comte, voyant que sa région jouissait de la tranquil- 
lité désirable, il se proposa de rendre visite au roi de Jérusalem son 
seigneur, son parent et son bienfaiteur, et de faiire ses dévotions aux lieux 
saints. Il ordonna donc le nécessaire pour la route, remit la région à ses 
fidèles dont la foi et l’habileté lui inspiraient toute confiance, laissa ses 
places 1 en bon état de défense, en homme sage et circonspect, et s’enga- 
gea sur la voie prévue en s’adjoignant une suite honorable. Tandis qu’il 
poursuivait sa route, voici qu’un envoyé arriva pour lui annoncer que le 
roi venait de finir ses jours en Égypte, ainsi qu’il était vrai. Consterné 
d’apprendre la mort de son seigneur et parent, ce qui n’est pas étonnant, 
il poursuivit le chemin commencé et hâta sa marche pour se rendre à Jéru- 
salem. Il arriva qu’il y parvint le jour de la fête appelée les Rameaux, 
quand selon l’habitude tout le peuple se rassemble dans la vallée de Josa- 
phat en procession solennelle pour célébrer une telle journée. D’un côté 
arrivèrent le comte et les siens, de l’autre on faisait entrer le cercueil du 
roi et le cortège des obsèques avec toute la milice qui était descendue avec 
lui en Égypte et suivait le cercueil de son seigneur comme il est d’usage. 


1. Municipia, dans le texte latin. 



CHRONIQUE — LIVRE XII 


555 


3 

Le cercueil royal fut introduit dans la cité sainte et porté dans l’église 
du Sépulcre à côté de son frère, au lieu appelé Golgotha, au-dessous du 
mont du Calvaire. Après qu’on lui eut rendu tous les honneurs de la sépul- 
ture, les plus grands seigneurs du royaume qui étaient présents, les 
évêques, archevêques et autres prélats des églises se réunirent avec le sei- 
gneur Amulfe, le patriarche, et quelques princes laïques, parmi lesquels 
on distinguait un homme capable dont j’ai eu souvent occasion de parler, 
Josselin, puissant en œuvres autant qu’en paroles et seigneur de Tibé- 
riade. On mit en délibération l’importante affaire de l’élection d’un roi, 
et divers avis furent proposés. Les uns pensaient qu’il fallait attendre l’ar- 
rivée du seigneur comte Eustache, et ne point violer la très antique loi de 
la succession héréditaire, surtout si l’on considérait que ces deux frères, 
de précieuse mémoire, avaient heureusement administré le royaume, et 
s’étaient illustrés par la sagesse et la douceur de leur gouvernement. 
D’autres disaient que les affaires du royaume, et les dangers auxquels il 
était constamment en butte, ne pouvaient admettre de si longs délais, et 
que tout retard serait pernicieux ; qu’il fallait donc se hâter de pourvoir 
aux besoins du pays, de peur que, s’il se présentait une circonstance diffi- 
cile, il n’y eût personne en état de se mettre à la tête de l’armée et prendre 
soin des affaires publiques qui pourraient se trouver, faute de chef, expo- 
sées au plus grand péril. Tandis que l’assemblée flottait incertaine entre 
ces diverses propositions et n’osait prendre aucun parti, Josselin, s’étant 
assuré d’abord des dispositions du patriarche et l’ayant amené à partager 
son opinion, usant du grand crédit dont il jouissait dans tout le royaume, 
mit un terme à ces hésitations en se prononçant pour le parti qui voulait 
que l’on s’occupât sans délai de l’élection d’un roi. « Il y a ici présent, 
dit-il, le comte d’Édesse, homme juste et craignant Dieu, cousin du roi 
défunt, vaillant dans les combats et digne d’éloges en tout point : aucune 
contrée, aucune province ne pourraient nous fournir un meilleur prince, 
et il est beaucoup plus convenable de le choisir pour roi que d’attendre 
des chances remplies de péril. » Nombre de ceux qui entendirent ces 
paroles crurent que Josselin parlait en toute sincérité de cœur, car ils 
savaient comment il avait été maltraité, peu de temps auparavant, par le 
comte d’Édesse ; ils jugeaient, selon le proverbe, que « tout éloge venu 
d’un ennemi est vrai », et comme ils ne savaient pas que Josselin eût d’au- 
tres vues, ils firent confiance en ses paroles. Mais comme on disait, il était 
poussé par un autre sentiment, car il s’efforçait d’élever le seigneur comte 
au royaume dans l’espoir de lui succéder dans le comté. Le patriarche 
Amulfe et le seigneur Josselin ayant donc embrassé et soutenu cette 
opinion, les autres les suivirent facilement et il fut roi d’un consentement 
unanime. Le jour suivant, qui était celui de la sainte Résurrection, selon 



556 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


la coutume, il reçut solennellement, et Fonction, et la consécration, et 
l’insigne royal de la couronne. Quelles que fussent en cette occasion les 
intentions secrètes du patriarche et du seigneur Josselin, le Seigneur, dans 
sa miséricorde, tourna en bien cet événement. Soutenu par la grâce divine, 
Baudouin se montra juste, pieux, craignant Dieu et par la grâce de Dieu, 
il réussit dans toutes ses entreprises. Il semble cependant que son entrée 
fut peu régulière et il est certain que ceux qui le promurent le firent en 
excluant Fhéritier légitime du royaume. Car après la mort du roi, soit que 
ce prince l’eût ordonné par une dernière disposition, soit que le conseil 
des seigneurs l’eût ainsi résolu, nous n’avons pu trancher avec certitude, 
on avait fait partir quelques hommes nobles et illustres, avec mission de 
se rendre de la part de tous auprès du comte de Boulogne, le seigneur 
Eustache, frère de l’excellent duc Godefroi et du roi Baudouin, et de l’in- 
viter à venir prendre possession de leur héritage. Arrivés auprès de lui, ils 
le trouvèrent peu disposé à se rendre à leurs vœux et s’en défendant avec 
insistance [...]. 


4 

« Le nouveau roi avait, dit-on, belle apparence, les traits du visage 
beaux, une chevelure peu fournie, mais blonde et mêlée de quelques poils 
blancs, la barbe claire et tombant cependant sur sa poitrine, le teint animé 
et même rosé, autant du moins que son âge le comportait. Habile au 
maniement des armes et excellent cavalier, il avait une grande expérience 
de tout ce qui se rapporte à l’art militaire. Il avait de la prévoyance dans 
sa conduite et réussissait d’ordinaire dans ses expéditions. Il se montrait 
pieux dans toutes ses œuvres, clément et miséricordieux, rempli de reli- 
gion et de crainte du Seigneur ; il était infatigable à la prière, à tel point 
que ses genoux et ses mains étaient couverts de callosités, par suite de ses 
fréquentes génuflexions et des pénitences qu’il s’imposait. Enfin, quoi- 
qu’il fût déjà d’un âge avancé, il était d’une extrême activité toutes les 
fois que les affaires du royaume l’exigeaient 1 . » Parvenu sur le trône 
royal, soucieux du comté d’Edesse qu’il avait laissé sans chef, il appela 
son parent Josselin : il voulut lui donner pleine satisfaction des torts qu’il 
lui avait faits auparavant et lui donna le comté, à lui qui connaissait plei- 
nement la région. Il reçut sa fidélité, Finvestit de sa bannière et lui en fit 
prendre possession. Il appela de là-bas sa femme, ses filles et ses fami- 
liers, et par les soins de Josselin les accueillit tous sains et saufs. Sa 
femme, du nom de Morfia, était la fille d’un noble grec du nom de 
Gabriel, dont nous avons parlé plus haut, qu’il épousa quand il était comte 
et qui lui apporta beaucoup d’argent en dot ; elle lui avait donné trois 


I . Traduction de Fr. Guizot, CC, t. 2, p. 197-198 (voir l’Introduction). 



CHRONIQUE — LIVRE XII 


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filles, à savoir Mélisende, Alice et Hodiemam ; elle accoucha d’une qua- 
trième fille après qu’il eut reçu le royaume, qui eut le nom d’Yvette [...]. 


7 

FONDATION DE L’ORDRE DES TEMPLIERS ( 1 1 1 8) 

Dans le cours de la même année, quelques nobles cavaliers de l’ordre 
équestre, hommes dévoués à Dieu et animés de sentiments religieux, se 
consacrèrent au service du Christ et firent profession entre les mains du 
patriarche de vivre à jamais selon l’usage des chanoines réguliers, dans 
la chasteté, l’obéissance et sans bien propre. Les premiers et les plus dis- 
tingués d’entre eux furent deux hommes vénérables, Hugues de Payns 
et Godefroi de Saint-Omer. Comme ils n’avaient ni église ni domicile 
déterminé, le roi leur concéda pour un certain temps un logement dans 
son palais situé à côté du Temple du Seigneur, au sud. Les chanoines leur 
concédèrent aussi la place qui leur appartenait vers le palais, pour leurs 
exercices, à certaines conditions. Le roi et les grands, le seigneur patriar- 
che et les prélats des églises leur donnèrent en outre, sur leurs propres 
domaines, certains bénéfices, les uns à terme, les autres à perpétuité, des- 
tinés à leur vivre et à leur vêtement. Lorsqu’ils firent leur première pro- 
fession, il leur fut enjoint, par le seigneur patriarche et par les autres 
évêques, de travailler de toutes leurs forces et pour la rémission de leurs 
péchés à protéger les voies et les chemins, et de s’appliquer à défendre 
les pèlerins contre les attaques ou les embûches des voleurs et des marau- 
deurs. Durant les neuf premières années de leur institution, ils portèrent 
l’habit séculier, et n’eurent jamais d’autres vêtements que ceux que le 
peuple leur donnait par charité. Dans le cours de la neuvième année et 
lors du concile qui fut tenu en France à Troyes, auquel assistèrent les sei- 
gneurs archevêques de Reims et de Sens et leurs suffragants, l’évêque 
d’Albano, légat du Saint-Siège apostolique, aussi les abbés de Cîteaux et 
de Clairvaux, et plusieurs autres encore, on institua une règle pour eux, et 
on leur assigna un habit, à savoir le vêtement blanc, sur l’ordre du sei- 
gneur pape Honorius et du seigneur Étienne, patriarche de Jérusalem. 
Depuis neuf ans qu’ils avaient fait leur première profession, ils étaient 
seulement neuf ; mais alors leur nombre commença à s’augmenter et leurs 
propriétés à se multiplier. Dans la suite, et sous le pontificat du seigneur 
pape Eugène, on dit qu’ils commencèrent à faire coudre sur leurs man- 
teaux des croix de drap rouge pour mieux se distinguer des autres 
hommes, et ces croix étaient également cousues au manteau des frères 
inférieurs qui étaient dit servants '. Depuis, leurs affaires ont crû immen- 


I . Servientes, dans le texte latin. 



558 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


sèment, si bien qu’ils ont en ce moment dans leur couvent plus ou moins 
trois cents cavaliers, tous revêtus de manteaux blancs, sans compter les 
frères servants dont le nombre est presque infini. On dit qu’ils ont d’im- 
menses propriétés, tant au-delà qu’en deçà de la mer, et qu’il n’y a pas 
dans le monde chrétien une seule province qui ne leur ait assigné une 
portion quelconque de biens ; en sorte que leurs richesses sont, à ce qu’on 
assure, égales à celles des rois. Puisqu’ils demeurent dans le palais royal 
à côté du Temple du Seigneur, on les appelle frères de la milice du 
Temple. Ceux qui, pendant longtemps, se sont maintenus dans leur hono- 
rable projet, satisfaisant assez sagement à leur profession, oublièrent 
ensuite l’humilité, qui est comme on sait la gardienne de toutes les quali- 
tés et préserve du malheur tant qu’on veut la faire siéger intérieurement, 
se sont soustraits au seigneur patriarche qui leur avait donné l’institution 
de Tordre et les premiers bénéfices, et lui ont refusé l’obéissance montrée 
par leurs prédécesseurs. Ils sont devenus une grande gêne pour les églises 
de Dieu, auxquelles ils ont retiré les dîmes et les prémisses et dont ils ont 
troublé indûment les possessions. 


15 

FRANCHISE COMMERCIALE ACCORDÉE À LA VILLE DE JÉRUSALEM ( 1 1 20) 

Au même moment à Jérusalem, le roi, avec une pieuse libéralité et un 
grand désintéressement, donna aux habitants jérosolomitains la liberté 
des coutumes qu’on avait l'habitude d’exiger de tous ceux qui impor- 
taient ou exportaient quelque marchandise. Ceci, valable à perpétuité, fut 
confirmé par un acte revêtu du sceau royal. De sorte que tout Latin qui 
entrait dans la ville ou en sortait, apportant ou emportant des marchandi- 
ses quelconques, ne fut plus contraint de payer aucune sorte de coutume, 
mais eut libre et complet pouvoir de vendre et d’acheter. Il donna aussi 
aux Syriens, aux Grecs, aux Arméniens et à tous les hommes de toute 
nation, pas moins même aux Sarrasins, le libre pouvoir d’apporter dans 
la cité sainte du froment, de l’orge et toute espèce de légumes, sans avoir 
à craindre aucune exaction. Il remit aussi la taxe coutumière prélevée sur 
les mesures et les poids, par où il se concilia la bienveillance des âmes 
dans tout le peuple et mérita la faveur publique. Il semble avoir poursuivi 
deux buts, comme il est habituel à un roi et par affection pour les habi- 
tants : il voulut, et que la cité abondât davantage en aliments, sans souffrir 
d’exactions, et que la ville agréable à Dieu multipliât et renforçât sa popu- 
lation, à l’exemple de son prédécesseur. 



CHRONIQUE — LIVRE XII 


559 


17 

LES TURCS S’EMPARENT DU ROI PRÈS D’ÉDESSE (1124) 

Tandis que les affaires du royaume se trouvaient ainsi dans un état de 
prospérité satisfaisante par la grâce de Dieu, l’ennemi de la paix, jaloux 
de la tranquillité que Ton espérait, s’efforça de susciter un scandale. Pons, 
second comte de Tripoli, nous ne savons poussé par qui, refusa de rendre 
hommage au roi de Jérusalem et poussa l’impudence jusqu’à refuser le 
service qu’il lui devait en vertu du serment de fidélité. Le roi, ne pouvant 
supporter un tel affront, rassembla dans tout son royaume autant de cava- 
liers que de gens de pied et partit pour Tripoli, résolu à demander raison 
d’une si grande offense. Mais, avant que Tune ou l’autre des deux parties 
eût souffert quelque dommage, des hommes honnêtes et agréables à Dieu 
interposèrent leur médiation et rétablirent la paix entre eux. Au moment 
de son départ, il fut appelé par les habitants d’Antioche qui se trouvaient 
en danger et il descendit dans cette région. En effet Balak, puissant et 
magnifique prince des Turcs, tourmentait la région par de fréquentes 
irruptions, et ceci d’autant plus audacieusement qu’il venait de faire pri- 
sonnier et enchaîner le seigneur Josselin, comte d’Edesse, et le seigneur 
Galeran son parent, après les avoir attaqués à Timproviste. Lorsqu’il fut 
informé de l’arrivée du roi, il ralentit cependant un peu ses incursions et 
chercha à éviter une rencontre, car il savait que le roi avait de la chance 
au combat et qu’il n’était pas facile de triompher de lui. Il continua toute- 
fois à rôder de loin avec ses meilleures troupes, guettant sans cesse l’occa- 
sion de faire aux nôtres quelque dommage. Le roi se rendit alors, avec la 
troupe de chevaliers qu’il avait amenés, dans la terre du comté d’Edesse, 
afin d’apporter quelque consolation à ce peuple privé de recteur '. Il par- 
courut toute la région, examinant avec soin si les forteresses étaient bien 
munies, s’il y avait dans chacune d’elles assez de cavaliers et d’hommes 
de pied, abondance suffisante d’armes et de vivre, et prenant soin de leur 
faire fournir tout ce qui pouvait leur manquer. Il arriva qu’en sortant de 
Turbessel pour aller à Édesse, dans le même souci, afin de mieux s’ins- 
truire de l’état de la région au-delà de l’Euphrate et de tout réformer le 
mieux possible, une certaine nuit où il cheminait avec les gens de sa 
maison, en sécurité, il était peu sur ses gardes : il laissa ses rangs se dis- 
perser et presque tous se livrèrent au sommeil. Balak, qui avait connais- 
sance de la marche du roi et s’était placé en embuscade, en sortit 
subitement, se jeta sur l’escorte qu’il surprit sans défense et accablée par 
le sommeil, parvint même jusqu’au roi, s’empara de sa personne, et l’em- 
mena prisonnier, tandis que les hommes de sa suite qui se trouvaient en 


I . Terme générique pour « chef », généralement ecclésiastique. 



560 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


avant ou en arrière furent mis en fuite, et se sauvèrent de divers côtés, 
sans savoir même ce que le roi était devenu. Balak le fit conduire, 
enchaîné, dans une forteresse située au-delà de l’Euphrate et nommée 
Quartapiert, où se trouvaient déjà le comte Josselin et Galeran, dont il a 
été question plus haut. Quand ils apprirent le misérable accident arrivé au 
roi, vivement en souci pour le royaume, nos princes restés là-bas, de 
concert avec le patriarche, se retrouvèrent comme un seul homme à la 
ville d’Acre avec tous les prélats, et d’un commun accord désignèrent 
comme chef et recteur le seigneur Eustache Garnier, un homme sage, 
remarqué, pleinement expérimenté dans la chose militaire, qui possédait 
deux cités du royaume par droit héréditaire, Sidon et Césarée, avec ce qui 
leur appartenait. Ils lui confièrent donc le soin du royaume et de l’admi- 
nistration générale jusqu’à ce qu’un visiteur se lève d’en haut et libère le 
roi. Mais revenons à l’histoire que nous avons commencée sur le roi. 


18 

Des Arméniens de la terre du comte apprirent que le roi et le comte se 
trouvaient enchaînés dans le château nommé plus haut ', que de si grands 
princes du nom chrétien étaient tenus captifs dans cette place 1 2 . En tenant 
pour rien le danger, même si leur artifice n’avait pas d’issue heureuse, ils 
s’engagèrent dans des voies nouvelles et inouïes — et certains assurent 
qu’ils avaient été appelés diligemment par le seigneur Josselin et s’expo- 
saient sans critique dans l’espoir d’une rémunération très importante. 
Cinquante en effet, qui paraissaient très forts, s’engagèrent sur la foi d’un 
serment réciproque à libérer ces hommes magnifiques quel que soit le 
péril. Habillés comme des moines, portant des poignards sous leurs 
amples vêtements, ils se dirigèrent vers la place en hauteur 3 comme s’il 
s’agissait d’une affaire de moines, simulant des gens qui auraient été atta- 
qués, par la parole, par leur voix gémissante et en modifiant leur mine. Ils 
affirmèrent en larmes qu’ils voulaient en témoigner auprès du gouverneur 
du lieu, qui veillait à ce qu’il ne se passe pas d’excès allant contre la disci- 
pline des temps dans les localités adjacentes. Ils furent finalement admis 
à entrer, ils sortirent aussitôt leurs glaives et massacrèrent tous ceux qui 
venaient à eux. Quoi de plus ? Ils prirent le château, délivrèrent le roi et 
le comte, munirent le château comme ils purent. Le roi fit partir le comte 
Josselin pour rassembler des secours et les envoyer en toute rapidité [...] 4 . 

1. Guillaume de Tyr emploie ici le terme de castrum pour désigner Quartapiert. 

2. Mimicipium , dans le texte latin. 

3. Oppidum, dans le texte latin. 

4. L’histoire continue de façon romanesque, avec au passage le récit d’un songe prémoni- 
toire de Balak. Le roi, enfermé dans le château par les Turcs qui réussirent à le reprendre et 
massacrèrent tous les Arméniens, s’échappa par miracle. L’histoire de la capture et la déli- 
vrance des chapitres 17 et 18 se trouve aussi dans Y Histoire de Jérusalem de Foucher de 



CHRONIQUE — LIVRE XII 


561 


22 

ARRIVÉE DU DOGE DE VENISE ET GRANDE VICTOIRE NAVALE 

En ce temps-là, le duc de Venise, Dominicus Michaelis, apprenant les 
besoins du royaume d’Orient, de concert avec plusieurs grands seigneurs 
de la province, forma une flotte de quarante galères, dont vingt-huit « ga- 
les 1 » et quatre nefs plus grandes encore adaptées au transport des 
bagages. Ils prirent le chemin de la Syrie. Lorsqu’il fut arrivé à l’île de 
Chypre, où l’on était déjà informé de sa prochaine venue, on lui annonça 
que la flotte égyptienne avait abordé en Syrie aux environs de Jaffa, où 
elle stationnait et inspirait de vives craintes à toutes les villes maritimes. 
Le duc donna aussitôt l’ordre du départ, disposa sa flotte en ordre de 
bataille et accéléra la course vers Jaffa. On leur annonça entre-temps que 
la flotte égyptienne avait quitté Jaffa et se dirigeait vers Ascalon, ayant 
appris par des rumeurs de mauvais augure que les nôtres s’étaient portés 
contre la cité et s’y battaient. Ils dirigèrent la flotte par là avec le souhait 
profond de trouver la flotte ennemie et tenter l’attaque. Ensuite, en 
hommes prévoyants et expérimentés en ce genre d’affaire, ils ordonnèrent 
la flotte selon ce qu’ils jugèrent le plus utile. Ils avaient dans leur flotte 
un certain nombre de nefs à éperons plus grandes que les galères, qu’ils 
appellent « gates », garnies de cent rames, dont chacune exigeait le 
service de deux rameurs. Ils avaient en outre quatre nefs plus grandes, 
ainsi que nous l’avons déjà dit, uniquement chargées du transport des 
bagages, des machines, des armes et des vivres. Ils disposèrent les quatre 
en avant des « gates », afin que l’ennemi, si par hasard il les apercevait 
de loin, fût persuadé que c’était une flotte de marchands et non d’enne- 
mis ; les galères suivaient. Ainsi ordonnée, l’armée s’avança vers le litto- 
ral. Le vent était favorable, la mer calme, la flotte ennemie proche. 
Comme le crépuscule du matin commençait à paraître et que l’aurore 
annonçait la lumière à l’Orient, les ennemis aperçurent la flotte et au fur 
et à mesure que le jour se levait ils la voyaient plus proche. Stupéfaits, 
apeurés, ils saisirent les rames, s’encourageant par voix et par gestes à 
couper les cordes, lever les ancres, ordonner les rameurs, s’emparer des 
armes de combat. 


Chartres, avec des différences : ainsi, les Arméniens se seraient-ils déguisés en pauvres mar- 
chands ; l'équipée de Josselin réussissant à s’enfuir est plus longuement racontée et de façon 
plus pittoresque. 

1 . Gains est un terme technique qui désigne aussi les machines de guerre appelées « chat- 
tes » en langue vulgaire. 



562 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


23 

Tandis que les ennemis se trouvaient encore dans ce moment de saisis- 
sement et de tumulte où la crainte entraîne la confusion, voici que Tune 
des galères vénitiennes, celle où était le duc, s’élançant par sa vitesse en 
avant des autres, rencontra celle où par hasard se trouvait le duc de l’ad- 
versaire, et la choqua si violemment que celle-ci avec ses rameurs fut 
presque entièrement recouverte par les flots ; les autres suivaient à toute 
vitesse. [...] Les Vénitiens obtinrent finalement l’avantage avec l’aide du 
Seigneur et mirent leurs ennemis en fuite. Ils avaient pris quatre galères, 
autant de « gates » et une grosse nef, ils avaient tué leur duc ; les Véni- 
tiens remportèrent ainsi une victoire mémorable dans les siècles. Après 
avoir obtenu du Ciel même un si grand succès, le duc ordonna, sans 
perdre de temps, de diriger la flotte vers l’Égypte, et ils parvinrent à la 
très antique ville maritime du désert, Laris, cherchant l’occasion de 
croiser d’autres nefs ennemies. Ce qu’ils firent, et leur souhait se réalisa 
avec succès, comme s’ils s’étaient donnés à un messager qui leur aurait 
annoncé pour certain ce qui arriva ensuite : en effet, comme ils peinaient 
en haute mer pour cette raison, ils virent à une petite distance dix nefs 
ennemies, et coururent aussitôt rapidement sur elles. Au premier choc, ils 
les occupèrent de force et tuèrent en se battant ou firent prisonniers et 
enchaînèrent tous les hommes qui s’y trouvaient. Les nefs étaient char- 
gées de marchandises orientales, et principalement de draps de soie et 
d’épices, que selon la coutume ils divisèrent entre eux ; enrichis de ce 
fait, traînant à leur suite les nefs susdites, ils abordèrent près de la ville 
d’Acre '. 


24 

COMMENT FUT PRISE LA DÉCISION D’ASSIÉGER TYR PLUTÔT QU’ASCALON 

Le seigneur patriarche de Jérusalem, Gormond, également Guillaume 
de Bure connétable et procureur du royaume, également Paganus chance- 
lier royal, de concert avec les archevêques, évêques et les autres grands 
du royaume, apprenant que le duc de Venise avait abordé nos côtes avec 
une armée navale et triomphé des ennemis de la façon la plus glorieuse, 
lui envoyèrent des messagers, hommes sages et raisonnables, chargés de 
le saluer, lui, les premiers du peuple vénitien et les chefs de l’armée, de 
la part du seigneur patriarche, des princes et du peuple, et de lui signifier 
la joie de son arrivée. Ils les invitèrent à utiliser les avantages du royaume 


I . Le récit est emprunté à Y Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres. 



CHRONIQUE — LIVRE XII 


563 


indifféremment, comme s’ils étaient des habitants et des hommes de la 
maison. Ils les assurèrent qu’ils voulaient les traiter selon les lois de l’hu- 
manité et de l’hospitalité, comme il convenait d’en avoir le propos. Donc 
le duc, qui depuis longtemps avait l’intention de visiter les lieux saints 
par dévotion et voulait s’entretenir avec les princes qui l’avaient invité 
avec tant de bienveillance, laissa les nefs aux hommes sages qui les gou- 
vernaient et vint à Jérusalem avec les plus grands de son peuple. Là, il fut 
bien accueilli et traité avec grand honneur, et on célébra la fête de la Nati- 
vité du Seigneur. 11 fut diligemment sollicité par les princes du royaume 
de consacrer quelque temps au service du Christ et à l’accroissement du 
royaume et il répondit qu’il était venu spécialement pour cela et que ses 
intentions l’y dirigeaient. On fit donc un conseil commun en présence du 
seigneur patriarche et des autres princes du royaume, et il fut convenu 
entre eux, après avoir conclu des conventions, d’assiéger une ville mari- 
time, soit Tyr soit Ascalon : en effet, par la grâce de Dieu, les autres 
étaient sous notre domination, depuis le ruisseau Égyptus jusqu’à Antio- 
che. Là, la vérité est que les volontés des nôtres furent envahies de désirs 
variés, et les choses en vinrent à une altercation dangereuse. En effet, 
ceux de Jérusalem, de Ramla, de Jaffa, de Naplouse et ceux qui se trou- 
vaient dans leurs confins avaient grand besoin qu’on assiégeât Ascalon, 
plus voisin d’eux, et qui leur semblait devoir coûter moins de frais et de 
peine. Mais ceux d’Acre, de Nazareth, de Tibériade, de Sidon, de Bey- 
routh, de Biblium [Gibelet], et les habitants des autres villes maritimes 
alléguaient qu’il fallait diriger l’armée vers Tyr, qui était une noble cité 
très fortifiée, qu’il fallait faire travailler toutes les forces pour qu’elle 
cédât en notre pouvoir, de peur qu’elle ne fût un jour l’occasion pour l’en- 
nemi de pénétrer chez nous et de récupérer toute la région et la province. 
Ainsi, à cause de la différence des souhaits, la chose fut-elle en danger de 
s’interrompre. Finalement on décida, à l’aide de quelques médiateurs, de 
faire trancher la controverse par le sort, selon une forme non détestable : 
ils écrivirent en effet dans deux petits codex de parchemin, dans l’un la 
mention de Tyr, dans l’autre d’Ascalon, ils mirent les petits cartulaires 
sur un autel, firent venir un enfant seul parmi les innocents ', et tous étant 
présents, on lui demanda de prendre celui qu’il voudrait, et le nom qu’il 
porterait avec lui serait celui de la ville vers laquelle il faudrait diriger 
l’armée sans discuter. Le sort tomba sur Tyr. Ceci, nous l’avons entendu 
dire par des hommes très âgés qui assurèrent fermement avoir été pré- 
sents. Le conseil ainsi terminé, le seigneur patriarche et les grands de la 
région allèrent ensemble avec tout le peuple à Acre, où se trouvait la flotte 
des Vénitiens. Des deux côtés, on prêta le serment d’observer fidèlement 


1 . Unum de pueris innocentibus, dans le texte latin : faut-il comprendre un enfant sans 
parent comme l’interprète Fr. Guizot ? 



564 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


les pactes jusqu’au bout, on prit les dispositions nécessaires à ce genre de 
tâche, et, le 15 février 1 124, le siège s’installa doublement 


25 

COPIE DU PRIVILÈGE ACCORDÉ AUX VÉNITIENS AU DÉBUT DU SIÈGE DE TYR 

Comme nous ne voulons omettre rien d’ancien sur ce qui se passa 
entre-temps, pour une meilleure connaissance de ces choses, il nous plaît 
de mettre la copie convenable du privilège contenant les pactes faits entre 
les Vénitiens et les princes du royaume de Jérusalem, qui est tel : 

« Au nom de la sainte et indivisible Trinité, du Père, du Fils, et du 
Saint-Esprit, au temps où le pape Calixte II [...] 1 2 . Dans toutes les cités 
sous la domination du susdit roi et de ses successeurs ainsi que de tous 
les barons, que les Vénitiens aient une église et une rue entière 3 , une 
place 4 ou une maison de bain, aussi bien qu’un four, et les aient en pos- 
session héréditaire et à perpétuité, libres de toute exaction, comme le sont 
les biens propres du roi. Cependant, sur la place 5 de Jérusalem, qu’ils 
aient en propre autant que le roi a usuellement. Si les Vénitiens veulent 
établir dans leur rue d’ Acre un four, un moulin, une maison de bain, une 
balance, des mesures à grain et des pots pour mesurer le vin, l’huile ou le 
miel, qu’il soit permis à tout habitant qui le veut d’y aller cuire, moudre 
ou se baigner, librement et sans contradiction comme sur les possessions 
royales. Mais qu’ils utilisent la balance, les mesures et les pots de la façon 
suivante : lorsque les Vénitiens commercent entre eux, qu’ils utilisent 
leurs propres mesu-es, c’est-à-dire vénitiennes ; lorsqu’ils vendent leurs 
choses aux autres nations 6 , qu’ils utilisent aussi leurs propres mesures ; 
mais quand les Vénitiens achètent aux autres nations étrangères quoi que 
ce soit pour en faire commerce, qu’il leur soit permis d’en payer le prix 
avec les mesures royales. Pour ceci, que les Vénitiens ne payent aucun 
droit 7 d’utilisation ou autre sorte, pour entrer, séjourner, vendre, acheter 
ou habiter, ou sortir pour aucune cause, sauf seulement lorsqu’ils vien- 


1. Le début du chapitre est emprunté à \' Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres, 
mais non le récit du conseil terminé par tirage au sort. 

2. Il existe plusieurs copies de la charte, que Guillaume de Tyr a dû trouver dans les 
archives de la chancellerie royale. Il a paru intéressant de la citer, comme marque de son 
intérêt pour la question. Guillaume de Tyr a inséré dans son œuvre trois diplômes (voir aussi 
chap. 22, 24) et plusieurs lettres. Nous n’avons pas traduit le long préambule de la charte 
qui décrit les circonstances historiques, ni le protocole final. 

3. Integra ruga, dans le texte latin. 

4. Platea , dans le texte latin. 

5. Idem. 

6. Nation pour gens, tout au long de ce privilège. 

7. Datio, dans le texte latin. 



CHRONIQUE — LIVRE XII 


565 


nent ou partent avec des nefs transportant des pèlerins : alors en vérité, 
qu’ils donnent le tiers au roi selon la coutume du roi. 

« Que le roi de Jérusalem lui-même et nous tous, doivent payer chaque 
année, le jour de la fête des apôtres Pierre et Paul, trois cents “byzantins 
sarrasins sur la bourse de Tyr. 

« Nous vous promettons en outre, à vous, duc de Venise, et à votre 
nation, de ne rien recevoir de ces nations qui commercent avec vous, 
sinon ce qu’ils ont coutume de nous donner et ce que nous recevons de 
ceux qui négocient avec d’autres. 

« De plus, nous vous confirmons par la présente page la partie de la 
place et de la rue d’ Acre qui vont de la maison de Pierre Zanni au monas- 
tère de Saint-Dimitri. Et en outre la partie de la même rue où il y a une 
maison en bois 1 2 et deux maisons en pierre, autrefois des petits casais en 
joncs 3 , que le roi de Jérusalem Baudouin 1 er a données au bienheureux 
Marc, au duc Ordolafe et à ses successeurs à l’acquisition de Sidon, nous 
la confirmons à saint Marc, à vous Dominicus Michaelis duc de Venise 
et vos successeurs, et nous vous concédons tout pouvoir de les tenir et 
posséder à perpétuité, et d’en faire tout ce qu’il vous plaira. Nous vous 
donnons aussi en entier le même pouvoir qu’aurait le roi sur cette autre 
partie de la même rue, qui va tout droit de la maison de Bernard de Novo 
Castello, qui fut autrefois à Jean Juliani, à la maison de Guibert de Jaffa 
de la famille Lande. 

« En outre qu’aucun Vénitien, sur toute la terre sous la domination du 
roi et de ses barons, ne paye, sous aucun prétexte, aucun droit pour y 
entrer, y demeurer ou en sortir, mais qu’il soit libre comme s’il était à 
Venise. Si un Vénitien a quelque plaid ou quelque litige au sujet d’une 
affaire avec un autre Vénitien, qu’il en soit jugé dans la cour des Véni- 
tiens. Si quelqu’un croit avoir une querelle ou un litige envers un Véni- 
tien, qu’il en soit également jugé dans la même cour des Vénitiens. Mais 
si un Vénitien a quelque plainte à faire, qu’il lui soit fait justice dans la 
cour du roi, comme à un autre. Si un Vénitien, dans les ordres ou non, 
meurt comme nous disons “sans langue 4 ”, que ses biens passent au 
pouvoir des Vénitiens. Si quelque Vénitien fait naufrage, qu’aucun de ses 
biens ne souffre dommage, et s’il est mort dans le naufrage, que les biens 
laissés soient rendus aux héritiers ou aux autres Vénitiens. En outre, que 
les Vénitiens aient sur les bourgeois d’une nation quelconque qui habite- 
ront dans leurs rues et dans leurs maisons la justice et les coutumes que 
le roi prélève sur les siens. 

« Enfin, que les Vénitiens aient à perpétuité le tiers des deux cités de Tyr 


1 . Bizantios sarracenatos, dans le texte latin. 

2. Machomaria , dans le texte latin. 

3. Casule de cannis, dans le texte latin. 

4. Probablement : sans avoir parlé, c’est-à-dire sans avoir exprimé ses dernières volontés. 



566 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


et d’Ascalon, des terres et de tout ce qui leur appartient, ou l’une ou l’autre, 
cités qui sont encore soumises aux Sarrasins et ne sont pas aux mains des 
Francs, si le Saint-Esprit veut les livrer au pouvoir des chrétiens, avec leur 
aide ou autrement. Que les Vénitiens en possèdent le tiers à perpétuité et 
sans empêchement par droit héréditaire, à partir du jour de Saint-Pierre, 
librement et royalement, de même que le roi aura les deux autres tiers. 

« Nous, Gormond, patriarche de Jérusalem, nous nous engageons à 
faire confirmer par le roi le jour où il sortira de captivité, avec l’aide de 
Dieu [...]. Donné à Acre, par les mains de Paganus, chancelier du roi à 
Jérusalem, l’an 1 123. » 


LIVRE XIII 

De la prise de Tyr à la mort de Baudouin II 
(1124-21 août 1131) 

Presque la moitié du livre est consacrée à Tyr, qui se rend le 29 juin 1124. 
Le roi est libéré contre rançon en août 1 124. Le récit se partage ensuite entre 
les expéditions guerrières du roi, au nord deux expéditions en 1125 et 1126 
contre les Turcs à l'appel d'Antioche dépourvue de prince (Roger est mort 
en 1119, Bohémond ne lui succède qu 'en 1126), au sud deux tentatives sans 
succès, l 'une vers Damas avec le projet de la prendre et l 'autre vers Ascalon 
(1126, 1130). Par deux fois le roi dénoue des collaborations latino-turques 
contre d’autres Latins (le comte d'Edesse, Josselin, contre le nouveau prince 
d'Antioche, Bohémond, frais venu d'Italie du Sud ; la jeune veuve de Bohé- 
mond contre le roi de Jérusalem son père). Le dossier du rattachement de 
l’archevêché de Tyr au patriarcat d'Antioche est ouvert avec copie de plu- 
sieurs lettres du pape. 


• 1. L’antiquité en même temps que la noblesse de Tyr sont décrites. 

• 2. Jusqu’où va la Syrie et combien elle a de parties. 

• 3. Description de la région voisine de la ville et des approvisionnements qui 
lui sont fournis. 

• 4. Qu’elle fut souvent assiégée dans les temps anciens. 

• 5. La cité est décrite, l’état des habitants et leur condition sont montrés. 

6. Le siège s’installe, leur place est désignée aux princes et la cité est 
attaquée. 

7. Les Damascènes qui étaient dans la cité [de Tyr] résistent très courageu- 
sement, après avoir renvoyé un certain nombre d’habitants. 

8. Les gens d’Ascalon viennent attaquer Jérusalem, mais ils repartent et 
sont maltraités par les habitants à leur retour. 



CHRONIQUE — LIVRE XIII 


567 


9. Doldequin [Toghtekin], le roi des Damascènes, vient faire lever le siège 
[de Tyr] ; les nôtres accourent, celui-ci s’en va, effrayé par leur résolution. 

• 10. Les habitants mettent le feu à nos machines, les nôtres résistent avec 
courage ; on fait appel à quelqu’un d’Antioche expert en armes de jet. 

• 11. Balac est tué à lérapolim ; à ce bruit, notre armée se réjouit et insiste 
plus vivement dans ses attaques de la ville. 

12. De nouveau les gens d’Ascalon, pendant que notre armée est retenue 
au siège, dévastent la région de Jérusalem. 

• 13. Les habitants [de Tyr] peinent sous la famine et se préparent à se 
rendre ; Doldequin s’avance pour leur porter secours, mais inutilement : la 
cité se donne à nous. 

14. La ville prise, les habitants sortent voir les camps, les nôtres occupent 
la ville. 

15. Le roi est libéré de ses chaînes, il assiège Alep mais lève le siège, les 
ennemis accourant : le roi revient à Jérusalem. Le pape Calixte meurt, il est 
remplacé par Honorius. 

16. Borsequin [Bursuq], le prince des Turcs, ravage la région d’Antioche ; 
le roi accourt, ils combattent, l’armée des ennemis est battue. 

1 7. Le roi bat les gens d’Ascalon en même temps que les Egyptiens venus 
à leur aide. 

18. Le roi pénètre dans les confins de Damas, Doldequin accourt; le 
combat est livré ; notre armée revient victorieuse. 

19. Le comte de Tripoli occupe la ville de Raphanie. L’empereur des 
Romains Henri meurt, il est remplacé par Lothaire. 

20. Borsequin pénètre de nouveau dans les confins d’Antioche ; il meurt 
enfin, tué par les siens. Une flotte égyptienne monte en Syrie, mais revient 
endommagée sans avoir rien fait. 

• 21. Bohémond le leune parvient à Antioche, le roi lui restitue sa terre après 
lui avoir donné en mariage sa fille nommée Alice. 

22. De graves mésententes commencent entre Bohémond et le comte 
d’Édesse Josselin, mais le roi y vole rapidement et les réconcilie. Des Afri- 
cains détruisent violemment la ville de Syracuse en Sicile. 

23. L’archevêque de Tyr est établi le premier des Latins. 

• 24. On appelle Foulque, le comte d’Anjou, il arrive et Mélisende, la fille 
aînée du roi, lui est donnée pour épouse. 

25. Gormundus le patriarche de Jérusalem meurt, il est remplacé par Etien- 
ne ; entre le roi et le patriarche s’élèvent des différents difficiles. 

• 26. Le roi, le prince d’Antioche, le comte de Tripoli et le comte d’Edesse 
pénètrent dans les confins de Damas mais sont confondus une partie de 
l’armée est perdue, ils reviennent. Etienne le patriarche meurt, il est remplacé 
par Guillaume. 

• 27. Bohémond, le prince d’Antioche, est tué en Cilicie près de Mamistra : 
le roi se dépêche d'aller à Antioche. La femme de Bohémond tente de repous- 
ser la venue paternelle, mais la cité se livre au roi par le vouloir des habitants, 
après avoir exclu la princesse. 

• 28. Le roi revient à Jérusalem, pris d’une grave maladie, il meurt, il est 
enterré avec les autres rois dans l’église du Sépulcre du Seigneur. 



568 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


1 


TYR 1 

La ville de Tyr est d’une haute antiquité, selon le témoignage d’Ulpien, 
très savant jurisconsulte, qui en était originaire, et qui en parle dans le 
Digeste, au titre De Censibus , disant : « 11 faut savoir qu’il y a des colonies 
qui jouissent du droit italique, comme, dans la Phénicie de Syrie, la très 
illustre colonie de Tyr dont je suis originaire ; ville noble parmi toutes les 
autres, sur laquelle des séries de siècles ont passé, puissante par les armes, 
et très attachée au traité qui l’unit avec les Romains. Le divin Sévère, notre 
empereur, lui accorda le droit italique en récompense de sa constante fidé- 
lité envers la république et l’empire romain. » En remontant à l’histoire 
des temps antiques on apprend que le roi Agénor fut aussi originaire de 
cette ville, ainsi que ses trois enfants, Europe, Cadmus et Phénix ; celui- 
ci donna son nom à son pays, qui fut depuis appelé Phénicie. Son frère 
Cadmus, fondateur de la ville de Thèbes et inventeur de l’alphabet des 
Grecs, a laissé à la postérité une mémoire célèbre. La fille du même roi 
donna son nom à cette troisième partie du globe terrestre, qui est mainte- 
nant appelée Europe. Les habitants de Tyr, remarquables par l’extrême 
sagacité et l’activité de leur esprit, tentèrent de distinguer les éléments 
indivisibles des voix par des lettres s’y accordant ; et, édifiant les trésors 
de la mémoire, ils furent les premiers des mortels à livrer à la postérité la 
sagesse d’écrire et une forme pour distinguer par des caractères la parole, 
intermédiaire de l’esprit. Ce fait se trouve établi par les anciennes histoi- 
res, et Lucain, ce brillant narrateur d’une guerre civile, en parle en ces 
termes : « Phœnices primi, famœ si creditur, ausi mansuram rudibus 
vocem signare figuris 2 . » La ville de Tyr fut aussi la première qui tira d’un 
précieux coquillage la belle couleur de pourpre ; aussi cette couleur doit 
sa dénomination à la ville et même aujourd’hui, elle est dite en général 
« Tyria ». On lit aussi que Sichée et sa femme Elissa Dido étaient originai- 
res de Tyr ; ils fondèrent dans le diocèse d’Afrique cette admirable cité de 
Carthage, qui fut rivale de l’empire romain, et appelèrent leur royaume 
Punique, par analogie avec le nom de la Phénicie, pays dont ils étaient 
sortis. Les Carthaginois, fidèles au souvenir de leur origine, voulurent tou- 
jours être appelés Tyriens, aussi lit-on dans Virgile : « Urbs antiqua fuit, 
Tvrii tenuere coloni. » Et encore « T r os Tyriusque mihi nullo discrimine 


1 . Foucher de Chartres, après le récit du siège et de la prise de Tyr, sur lequel il s’étend 
beaucoup moins longuement que Guillaume de Tyr, fait lui aussi une pause pour parler de 
l’histoire ancienne de Tyr, principalement les sièges dont elle fut l’objet, et évoque aussi 
Sidon, Carthage et même Jérusalem, mais sa présentation est très différente et plus courte. 

2. Ces vers de Lucain sont cités par Isidore de Séville avec le nom du poète ( Livre des 
étymologies , 1, 3. 5), cf. C'C. 



CHRONIQUE — LIVRE XIII 


569 


habetur'. » Au début, son nom fut double, Sor en hébreu — aujourd’hui 
le nom le plus utilisé — et Tyr, plus récent, qui semblerait venir du grec 
où il signifie en cette langue détroit, mais le vocable vient certainement 
de son fondateur. Il est certain en effet, d’après les vieilles traditions, que 
Tyras, septième des fils de Japhet fils de Noé, fonda la ville de Tyr et 
voulut l’appeler de son nom. Combien fut grande la gloire de cette cité 
dans les temps anciens, les paroles d’Ezéchiel le prouvent [...] 1 2 et d’Isaïe 
[...] 3 . De cette ville aussi fut Hyram, coopérateur de Salomon pour la 
construction du Temple du Seigneur, et Apollonius dont la « geste » est 
célèbre et divulguée par l’histoire, et non moins l’adolescent Abdimus, 
fils d’Abdemonis qui résolvait avec une subtilité étonnante tous les 
sophismes et toutes les paraboles énigmatiques de Salomon envoyées au 
roi Hyram pour les résoudre. Ceci, on le lit au huitième livre des Antiqui- 
tés de Josèphe [...] 4 . Peut-être cet Abdimus est-il celui que les récits popu- 
laires et fabuleux appellent Marcolfus, dont il est dit qu’il résolvait les 
énigmes de Salomon et auquel il répondait de façon aussi puissante en lui 
proposant de nouvelles énigmes à résoudre. La même ville cache le corps 
de l’éminent docteur Origène, comme même aujourd’hui il est permis de 
le voir avec les yeux de la foi, et Jérôme l’assure lui-même quand il écrit 
dans sa lettre à Pammachio et Occeano, dont Vinci pit est Scedule quas 
misitis, en disant : « Il y a aujourd’hui environ cent cinquante ans qu’Ori- 
gène est mort à Tyr 5 . » Mais si nous revenons à l’histoire évangélique, la 
ville engendra aussi cette admirable Cananéenne dont le Sauveur, qu’elle 
suppliait pour sa fille tourmentée par le démon, a recommandé la grandeur 
de la foi en lui disant : « Femme, ta foi est grande. » Elle laissa aux filles 
de ses concitoyens les monuments de sa foi admirable et de sa patience 
recommandable, la première elle enseigna à implorer le Christ Sauveur 
dans les dons de la foi, de la charité et de la sainte espérance, selon la 
parole du prophète qui a dit : « Les filles de Tyr implorent ta face dans les 
dons 6 . » Et la ville est la métropole de toute la Phénicie, parmi les provin- 
ces de Syrie, pour l’avantage de tous les biens et le nombre des habitants 
que le lieu a toujours eu. 


2 


Ensuite il faut prévenir que le nom de Syrie est tantôt pris au sens large 
pour donner le nom de l’ensemble, tantôt au sens étroit pour désigner une 
partie, et tantôt on ajoute un adjectif et on note la partie pour que cela soit 


1. Énéide, I, 12 et 574, cf. CC. 

2. Longue citation d’Ezéchiel, xxvn, 2-7, cf. CC. 

3. Citation d’Isaïe, xxm, 6-8, cf. CC. 

4. Suivent deux longues citations de Josèphe, Antiquités judaïques, 8, 5, cf. CC. 

5. Jérôme, Lettres, 84, cf. CC. 

6. Ps, xliv, 13. 



570 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


dit plus clairement. Ainsi la Syrie Majeure contient beaucoup de provin- 
ces : elle s’étend en effet du Tigre jusqu’à l’Égypte et de la Cilicie jusqu’à 
la mer Rouge. Sa partie inférieure, qui se trouve entre le Tigre et 
l’Euphrate, qui est la première de ses parties, est dite Mésopotamie, parce 
qu’elle s’étend quasiment entre deux fleuves : en effet, potamos en grec 
se dit « fleuve » en latin, et c’est pourquoi cette partie de la Syrie est fré- 
quemment dite la Mésopotamie de Syrie dans les Écritures. Après elle, la 
Syrie Celessyria est la région la plus grande, où se trouve la noble cité 
d’Antioche, avec ses villes suffragantes : limitée quasiment au nord par 
les deux Cilicie qui font partie de la Syrie, au sud elle s’adjoint la princi- 
pale partie de la Phénicie, autrefois et pendant longtemps une seule, 
simple et uniforme, aujourd’hui divisée en deux. La première est dite 
Maritime, sa métropole est Tyr, d’où notre discours : elle a quatorze villes 
suffragantes, elle commence à la rivière Valanie sous le château de 
Margat et va jusqu’à Pierre Incise, aujourd’hui dite Districtum, à côté de 
la très vieille ville qui est dite Tyr Antique. Les villes qui s’y trouvent 
sont les suivantes [...]. La seconde partie de la Phénicie est dite du Liban, 
sa métropole est Damas, qui est parfois aussi dite Syrie, « Damas tête de 
la Syrie ». Par la suite, la deuxième Phénicie fut divisée en deux, la Phéni- 
cie Damascène, et la Phénicie Émissena [d’Homs]. Il y a aussi les deux 
Syrie arabes, l’Arabie Première dont la métropole est Bostrum, l’Arabie 
Seconde dont la métropole est Pierre Deserti [Petra]. Mais la Syrie de 
Sobal fait aussi partie de la Syrie Majeure, dont la métropole est Sobal. 
Enfin, la Palestine fait trois parties de la Syrie : la Première dont la métro- 
pole est Jérusalem et qui s’appelle en propre la Judée, la Seconde dont 
la métropole est Césarée Maritime, la Troisième dont la métropole est 
Scitopolis dite Bethsan, où est aujourd’hui Nazareth. LTdumée, qui est la 
partie la plus récente de la Syrie Majeure, touche à l’Égypte. 


3 

La ville de Tyr était non seulement très bien fortifiée, ainsi que nous 
l’avons dit plus haut, mais elle était aussi remarquable par sa fertilité, et 
quasiment singulière pour son agrément. Quoiqu’elle soit située au milieu 
de la mer, et presque entourée comme une île par les flots, elle dispose à 
l’extérieur d’une campagne en tout point recommandable, une plaine qui 
se prolonge sur un sol riche et fécond, et fournit beaucoup d’avantages 
aux habitants. Bien qu’elle soit modeste en comparaison des autres 
régions, son exiguïté est amplement compensée par sa fertilité, et ses 
jugères 1 infiniment multipliées [...]. Il y a dans cette plaine un grand 
nombre de sources qui donnent des eaux claires et salubres, par lesquelles 


1. Mesure agraire romaine. 



CHRONIQUE — LIVRE XIII 


571 


la température est agréablement rafraîchie par les fortes chaleurs. La 
meilleure et la plus célèbre est celle chantée par Salomon, dit-on, dans 
ses cantiques : « La source des jardins, le puits d’eaux vives qui coulent 
avec impétuosité du Liban » Cette source prend naissance dans la partie 
la plus basse de toute la région, elle ne descend pas comme beaucoup 
d’autres sources des montagnes, mais elle semble plutôt sourdre du fond 
même de l’abîme. Cependant, les soins et l’art manuel l’ont élevée dans 
les airs, en sorte qu’elle arrose et fertilise toute la région environnante et 
sert dans son cours bienfaisant à des usages très variés : elle est surélevée 
et conduite par un ouvrage admirable d’une hauteur de dix coudées en 
pierres dures presque comme du fer. La source qui, dans la profondeur de 
sa position naturelle, n’eût été que très peu utile, se trouvant ainsi élevée 
par le triomphe de l’art sur la nature, est devenue infiniment précieuse 
pour tout le pays, et donne une grande quantité d’eaux [courantes] qui 
favorisent les productions de la terre. Ceux qui viennent pour examiner 
ce merveilleux ouvrage n’aperçoivent d’abord qu’une tour plus élevée à 
l’extérieur, en sorte qu’on n’y voit aucun indice de la source ; mais lors- 
qu’ils sont parvenus sur la hauteur, ils découvrent un immense réservoir 
d’eaux [courantes] qui circulent ensuite par des aqueducs d’une même 
hauteur et d’une admirable solidité, et se répandent de là dans tous les 
environs. On a pratiqué, pour ceux qui désirent monter jusqu’en haut, un 
escalier très solide en pierre, dont les marches sont si douces que des 
cavaliers pourraient parvenir à l’extrémité sans la moindre difficulté. 
Toute la région en tire des avantages inappréciables ; elles fécondent les 
jardins et les lieux plantés d’arbres à fruits, et donnent beaucoup d’agré- 
ment à tous les vergers ; elles favorisent en outre la culture de la canne à 
sucre, avec laquelle on fabrique le sucre si précieux et si nécessaire aux 
hommes pour toutes sortes d’usages comme pour leur santé, et que les 
négociants transportent ensuite dans les parties les plus reculées du 
monde. On fait aussi merveilleusement, avec un sable qui se trouve dans 
la même plaine, la plus belle quantité de verre, qui, sans aucun doute, 
occupe le premier rang parmi les produits de la même espèce. Ce verre, 
transporté de là dans les provinces les plus éloignées, fournit la meilleure 
matière pour faire des vases de la plus grande beauté, remarquables 
surtout par leur parfaite transparence. Ces diverses productions ont rendu 
le nom de la ville de Tyr assez célèbre chez toutes les nations étrangères, 
et fournissent aux négociants les moyens de faire des fortunes considéra- 
bles. Outre ces précieuses ressources, la ville de Tyr a encore l’avantage 
de posséder des fortifications incomparables, comme il sera dit dans ce 
qui suit. Tant de biens réunis la rendaient infiniment précieuse et chère 
au prince d’Égypte, le plus puissant presque de tous les princes d’Orient, 
et dont le pouvoir s’étendait sans contestation sur tout ce pays, depuis 


1. Ct, IV, 15. 



572 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


Laodicée de Syrie jusqu’à la brûlante Lybie. Il la considérait comme la 
force et le siège même de ses royaumes : aussi l’avait-il approvisionnée 
avec le plus grand soin en vivres, en armes et en hommes valeureux, 
pensant que les parties du corps se maintiendraient en sûreté, tant qu’il 
pourrait préserver de toute atteinte une tête si précieuse. 


4 

Donc, le 15 février, comme nous l’avons dit plus haut, notre armée 
arriva des deux côtés et commença à installer le siège. Cette cité est située 
au cœur de la mer selon les mots du prophète, entourée d’eaux profondes, 
sauf sur un espace modeste, à la portée d’une flèche. Les Anciens rappor- 
tent qu 'autrefois elle était située sur une île séparée de la terre, et que le 
très puissant prince Nabuchodonosor qui l’assiégeait voulut la rattacher à 
la terre et ne put terminer. Le prophète Ezéchiel a aussi perpétué la 
mémoire de ce siège, quand il a dit [...] '. Josèphe en perpétue la mémoire 
dans le dixième livre des Antiquités [...] 1 2 . Après lui, Alexandre le Macé- 
donien continua par la terre et occupa Tyr de force, selon Josèphe qui en 
perpétue la mémoire dans le onzième livre des Antiquités où il dit [...] 3 . 
Auparavant, Salmanasar l’avait aussi assiégée et avait envahi toute la 
Phénicie, de ceci Josèphe fait mention dans son neuvième livre àzsAnti- 
quités où il dit [...] 4 . 


5 

Cette ville située au milieu des eaux, comme nous l’avons dit plus haut, 
est entourée d’une mer extrêmement orageuse, dont la navigation offre 
d’autant plus de dangers qu’elle est remplie de rochers cachés et placés à 
des hauteurs fort inégales. L’abord de la ville du côté de la mer est donc 
périlleux pour les pèlerins et pour tous ceux qui ne connaissent pas les 
localités, et il est impossible qu’ils arrivent sans échouer, s’ils n’ont soin 
de prendre un guide qui ait une connaissance exacte de ces parages. Du 
côté de la mer, la ville était fermée par une double muraille, garnie à dis- 
tances égales de tours d’une hauteur convenable. A l’est et sur le point où 
l’on arrive par terre, il y avait une muraille triple et des tours d’une hauteur 
prodigieuse, fort rapprochées et qui se touchaient presque. En avant, on 
voyait un fossé vaste et profond, dans lequel on pouvait facilement faire 


1. Citation d’Ez, xxvi, 7-8. 

2. Citation de Josèphe, op. cil., 10, 13. 

3. Ibidem , 11,8. 

4. Très longue citation de Josèphe, op. cit., 9, 15, sur laquelle se termine le chapitre. 



CHRONIQUE — LIVRE XIII 


573 


entrer les eaux de la mer, des deux côtés. Au nord, se trouve le port inté- 
rieur de la ville, défendu à son entrée par deux tours et enveloppé par les 
remparts de la place ; l’île, en avant, est exposée au premier choc des flots 
et défend ainsi le port qui, placé entre cette île et la terre ferme, offre aux 
nefs une station sûre et commode, à l’abri de tous les vents, excepté cepen- 
dant de l’aquilon La flotte alla s’établir dans cette partie du port et s’y 
plaça en toute sûreté : l’armée occupa les vergers qui avoisinent la ville ; 
elle dressa son camp en cercle, et par ce moyen les assiégés, privés de la 
faculté de sortir et d’entrer, furent forcés de se tenir derrière leurs rem- 
parts. La ville de Tyr obéissait alors à deux maîtres ; le calife d’Égypte, 
seigneur supérieur, en possédait deux portions ; il avait cédé la troisième 
au roi de Damas, qui se trouvait plus voisin, afin qu’il laissât la place tran- 
quille, et aussi afin que, en cas de besoin, il pût lui prêter ses secours. Il y 
avait à Tyr des habitants nobles et très riches, qui faisaient constamment 
le commerce avec toutes les provinces situées sur les bords de la mer 
Méditerranée, rapportant chez eux une grande quantité de marchandises 
étrangères et des richesses de tout genre. En outre beaucoup d’illustres et 
riches habitants de Césarée, de Ptolémaïs, de Sidon, de Biblium, de 
Tripoli, et des autres villes maritimes qui étaient déjà tombées en notre 
pouvoir, s’étaient réfugiés à Tyr pour se mettre à l’abri de ses remparts et 
y avaient acheté à grand prix des maisons, jugeant impossible pour les 
nôtres de faire tomber sous leur domination une ville aussi bien fortifiée, 
quel que soit le cas : elle semblait être en effet l’unique et singulière forte- 
resse de toute la région, et d’une force 1 2 incomparable. 


10 

ÉPISODES DU SIÈGE DE TYR 

[...] Cependant les nôtres, voyant que l’une des machines de la place 
lançait contre les tours mobiles des pierres d’un énorme poids, qui les 
frappaient toujours en droite ligne, et les endommageaient de toutes parts, 
reconnaissant en même temps qu’ils n’avaient parmi eux aucun homme 
qui fût en état de bien diriger les machines et qui eût une pleine connais- 
sance de l’art de lancer les pierres, firent demander à Antioche un certain 
Arménien, nommé Havedic, homme qui avait une grande réputation d’ha- 
bileté ; son adresse à manier les machines et à faire voler dans les airs les 
blocs de pierre était telle, à ce qu’on dit, qu’il atteignait et brisait sans 
difficulté tous les objets qu’on lui désignait. Il arriva en effet à l’armée, 
et aussitôt qu’il y fut, on lui assigna sur le trésor public un honorable 


1. Vent du nord. 

2. Robur (le chêne), dans le texte latin, dont Guillaume de Tyr fait souvent cet usage 
métaphorique. 



574 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


salaire qui pût lui donner les moyens de vivre avec magnificence, selon 
ses habitudes ; puis, il s’appliqua avec activité au travail pour lequel on 
l’avait mandé, et déploya tant de talents que les assiégés durent croire 
bientôt qu’une nouvelle guerre commençait contre eux, tant ils eurent à 
souffrir de maux beaucoup plus cruels 


11 

[...] Il arriva cependant un jour un événement digne d’être rapporté. 
Quelques jeunes de la ville, fort habiles à la nage, sortirent du port inté- 
rieur, et allèrent en nageant dans le port extérieur, jusqu’auprès de la 
galère, qui, commeje l’ai dit, était toujours en mer pour les cas imprévus : 
ils avaient apporté une corde qu’ils attachèrent fortement à la galère, et 
après avoir coupé celles par lesquelles elle était retenue, ils retournèrent 
eux-mêmes du côté de la ville, traînant la nef à leur suite, à l’aide de la 
corde qu’ils y avaient adaptée. Les hommes qui étaient dans les « cas- 
tels 1 2 » pour surveiller, s’en aperçurent bientôt, et se mirent à crier pour 
donner l’alarme : à ce signal les nôtres accoururent sur le rivage ; mais 
avant qu’ ils se fussent entendus sur les moyens de s’opposer à cette entre- 
prise, les jeunes susdits étaient rentrés dans la ville et y avaient conduit la 
galère. Il y avait dedans cinq hommes, chargés de la garde ; l’un d’eux fut 
tué, les quatre autres se jetèrent à la mer et parvinrent à gagner le rivage à 
la nage, sains et saufs 3 . 


13 


LA REDDITION DE TYR (29 JUIN 1 124) 

Entre-temps les Tyriens, de plus en plus accablés par la faim, cherchè- 
rent d’autres moyens et commencèrent à se réunir en petits groupes pour 
discuter de comment mettre fin à leurs souffrances, disant qu’il serait plus 
avantageux de livrer la ville aux ennemis pour pouvoir aller, libres, dans 
les autres cités de leur peuple, plutôt que dépérir de faim, plutôt que voir 
leurs femmes et leurs enfants se consumer dans la pénurie sans pouvoir 
leur porter secours. À la fin, à travers les troubles des discussions de cette 
sorte, on porta les propos en public d’un commun accord, et aux mieux- 
nés de la ville, et à ceux qui la gouvernaient. T oute la cité fut rassemblée, 
les propos dits et écoutés publiquement et discutés diligemment. Pour 


1. Le début du chapitre 10 est inspiré par Foucher de Chartres, mais non pas cette his- 
toire. 

2. Tours de bois bâties pour le siège. 

3. L’histoire est racontée aussi par Foucher de Chartres. 



CHRONIQUE — LIVRE XIII 


575 


tous, la sentence fut de mettre fin à de tels maux et de parvenir à la paix 
en tout cas, à n’importe quelles conditions. Peu après, le roi des Damascè- 
nes, ému du malheur des habitants, apprenant qu’ils en étaient aux derniè- 
res extrémités, compatissant à leurs peines, convoqua de toutes parts 
l’aide militaire, descendit une deuxième fois à la mer, et installa son camp 
auprès du fleuve voisin de la ville. En l’apprenant, les nôtres eurent peur 
de son arrivée, s’attendant à un nouveau combat à l’extérieur, mais néan- 
moins continuèrent à presser la ville. Pendant ce temps, le roi des Damas- 
cènes envoya des messagers avec des paroles de paix aux chefs de notre 
armée, à savoir au seigneur patriarche, au seigneur duc de Venise, au sei- 
gneur comte de Tripoli, au seigneur Guillaume de Bures et aux autres 
grands du royaume, des hommes sages et remarquables qui tentèrent de 
trouver la voie de la paix. Finalement, après beaucoup d’altercations, il 
plut à chaque parti de livrer la cité aux chrétiens, après avoir concédé aux 
femmes et aux enfants de sortir librement avec toutes leurs affaires. À 
ceux qui préféreraient demeurer dans la cité, il était concédé l’autorisation 
d’habiter librement, possessions et domiciles sains et saufs. Il est vrai que 
le peuple et les hommes de second rang ', comprenant ce qui avait été 
traité entre les princes, supportant avec indignation que la cité fût livrée 
à ces conditions et qu’elle ne s’ouvrît pas au pillage après avoir été 
enlevée de force, décidèrent à l’unanimité de soutirer des obligations de 
la guerre leurs activités 1 2 , tout à fait prêts à être d’un avis différent des 
princes. L’opinion la plus saine des grands prévalut cependant, la ville fut 
livrée, la faculté de sortir librement fut donnée aux habitants [...] 


21 

DEUX MARIAGES AVEC DES PRINCES ARRIVÉS D’OCCIDENT 

L’automne suivant [1126], le seigneur Bohémond Junior fils du sei- 
gneur Bohémond Senior, prince de Tarente, conclut avec son oncle pater- 
nel Guillaume duc des Pouilles, par pacte et traité écrit, que celui qui 
mourrait le premier aurait toute la succession de l’autre. Puis il fit prépa- 
rer des nefs, dix galères et douze autres pour le transport des bagages, 
des armes et des vivres nécessaires au voyage, et se dirigea vers la Syrie, 
comptant sur la bonne foi du roi de Jérusalem, et espérant qu’il ne lui 
refuserait pas à son arrivée de lui rendre l’héritage paternel. Il arriva aux 
bouches du fleuve Oronte où sa flotte s’établit en toute sûreté. Le roi, dès 
qu’il en fut informé, partit avec les magnats de la région et marcha à sa 


1 . Secunde classis homines , dans le texte latin. 

2. L’expression en latin est très obscure dans sa concision, opéras unanimiter bellicis 
necessitatibus subtrahere decreverunt , que Fr. Guizot interprète en traduisant ainsi : « réso- 
lurent d’un commun accord de remporter le prix de leurs œuvres » (< op . cit., t. 2, p. 275). 



576 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


rencontre ; il entra dans Antioche et lui rendit avec bonté la ville et toute 
la région, dont le soin l’avait accablé pendant huit années consécutives de 
soucis sans cesse renaissants. Le principat ainsi restitué, tous les grands 
et les magnats de la région, en présence et sur l’invitation du seigneur roi, 
présentèrent leur fidélité lige envers le jeune Bohémond, dans le palais. 
Puis, sur l’intervention de quelques familiers des deux parties, le seigneur 
roi lui donna en mariage la seconde de ses filles, nommée Alice, après 
conclusion des conditions réciproques, afin d’augmenter en proportion 
l’amitié et la bienveillance entre les deux. Le seigneur Bohémond était un 
adolescent de dix-huit ans ; il était beau, de taille assez élevée ; il avait 
les cheveux blonds, une figure agréable, et tout en lui décelait le prince, 
même aux yeux de ceux qui ne le connaissaient pas. Il parlait avec grâce 
et savait se concilier par ses discours la faveur de ceux qui l’écoutaient ; 
généreux à l’excès et magnifique ainsi que son père, il n’était inférieur à 
nul homme pour l’éclat de la noblesse selon la chair [...] '. 


24 

L’année suivante [1 129], vers le milieu du printemps, arriva à la ville 
d’Acre un homme illustre et magnifique, le seigneur Foulques comte 
d’Anjou, auquel le roi avait fait offrir, du consentement unanime des 
princes ecclésiastiques et séculiers, de venir épouser sa fille aînée Méli- 
sende. Il arriva suivi d’une brillante escorte de nobles et dans un appareil 
qui surpassait la magnificence royale. Venait aussi avec lui le seigneur 
Guillaume de Bures, connétable royal, qui, une fois libéré par le roi des 
chaînes ennemies, avait été dirigé auprès du comte avec quelques autres 
nobles. A son départ, il avait reçu l’ordre de jurer confidentiellement au 
comte, sur l’âme du roi et des princes du royaume, que, aussitôt qu’il 
aurait atteint sain et sauf le royaume, dans les cinquante jours, lui serait 
donnée la fille aînée du roi avec l’espoir d’avoir le royaume après la mort 
du roi. Dès son arrivée, sans délai selon ce qui avait été convenu, avant 
les solennités de la sainte Pentecôte qui était proche, le roi lui donna sa 
fille aînée selon la loi maritale et les deux villes de Tyr et d’Acre à possé- 
der de son vivant, lesquelles les deux époux possédèrent jusqu’à la mort 
du roi. [...] 


1 . L 'Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres prend fin sur cet épisode, raconté plus 
brièvement et sur un ton fort différent (on ne croyait plus à l’arrivée de Bohémond, explique 
l’auteur). 



CHRONIQUE — LIVRE XIII 


577 


26 

L’APPÂT DU G AIN ET UN GROS ORAGE FONT ÉCHOUER L’ARMÉE DES LATINS 
DEVANT DAMAS 

L’année suivante [1 129], on vit revenir à Jérusalem Hugues de Payns, 
le premier maître de la milice du Temple et quelques autres hommes reli- 
gieux qui avaient été envoyés par le roi et les autres princes du royaume 
chez les princes occidentaux pour faire se lever les peuples à notre 
secours, et spécialement engager les puissants à assiéger la ville de 
Damas. Ils furent suivis par une grande foule de nobles qui vint dans le 
royaume sur la foi de leurs paroles. Confiants en leurs forces et en leurs 
œuvres, tous les princes chrétiens d’Orient se réunirent en faisant une 
convention, à savoir le seigneur roi Baudouin, le seigneur Foulque comte 
d’Anjou, le seigneur Pons comte de Tripoli, le seigneur Bohémond Junior 
prince d’Antioche, le seigneur Josselin Senior comte d’Édesse : ils se ras- 
semblèrent et firent à eux tous un conseil commun, ils levèrent en même 
temps toutes leurs forces militaires et leurs aides, et ordonnèrent leurs 
rangs pour aller à la hâte assiéger la belle et noble cité de Damas, ou pour 
la forcer à se livrer, ou pour l’emporter à la force des armes. Mais la pro- 
vidence divine alla contre tant d’efforts, par un jugement secret et cepen- 
dant juste. L’armée atteignit les confins de Damas sous la protection de 
Dieu avec succès. Mais lorsqu’elle fut parvenue au lieu dit Mergesaphar, 
les hommes de la troupe « inférieure » se séparèrent de l’armée ; leur 
office dans les camps est d’habitude de se disperser de long en large dans 
la zone suburbaine pour y chercher les approvisionnements nécessaires à 
la nourriture tant des hommes que des bêtes de somme. On les avait mis 
sous la garde du seigneur Guillaume de Bures avec mille cavaliers. Ils 
commencèrent selon la coutume à se séparer les uns des autres et à se 
répandre imprudemment dans toute la région, chacun cherchant à 
marcher sans compagnon afin de pouvoir s’emparer de ce qu’il découvri- 
rait pour son propre compte sans partage. Tandis qu’ils étaient ainsi 
occupés, détruisant et dévastant les alentours pour emporter les dépouil- 
les, ils commencèrent avec beaucoup d’imprudence à transgresser la dis- 
cipline militaire. En apprenant cela, le prince de Damas Doldequin 
espéra, comme cela arriva, qu’il pourrait défaire ces imprudents, igno- 
rants des lieux, s’il surgissait subitement sur eux avec les siens. Il prit les 
plus rapides et les plus habitués à la chose militaire parmi les siens et vint 
tout d’un coup attaquer les nôtres qui fourrageaient. Il les mit prompte- 
ment en fuite, surpris sans défense tandis qu’ils étaient occupés à de tout 
autres soins, il les dispersa à travers champs, les massacra, ne cessa de les 
poursuivre jusqu’à ce que, tant le vulgaire que l’élite chargée de les garder 
n’eussent pris la fuite ; beaucoup périrent. En l’apprenant, les nôtres qui 
se trouvaient dans l’armée prirent les armes pour repousser une attaque si 



578 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


audacieuse et venger l’affront, ils se préparèrent à aller à la rencontre de 
l’ennemi, animés d’une vive indignation et avec leur ardeur accoutumée. 
Alors, subitement, la puissance divine, et contre elle les affaires des 
hommes progressent en vain, envoya une telle tempête de pluie, des 
nuages si sombres, une telle abondance d’eau sur les voies devenues 
impraticables, qu’on en vint à presque désespérer de la vie sans autre 
ennemi que la cruelle intempérie de l’air. L’air sombre, la densité des 
nuages, le tourbillon irrégulier des vents, le tonnerre et les éclairs se suc- 
cédant sans interruption avaient fait signe bien auparavant, mais l’esprit 
aveuglé de l’homme ignorant n’entendit pas le rappel divin dans sa longa- 
nimité, et en dépit de lui persévéra dans l’impossible. Ils virent que l’in- 
tempérie avait été envoyée pour leurs péchés et ils renvoyèrent par 
nécessité leur projet. Les conditions s’étaient transformées, ceux qui 
avaient paru terribles et très redoutables aux ennemis étaient maintenant 
un fardeau pour eux-mêmes et pensaient que rentrer chez soi serait une 
immense victoire [...]. 


27 

ALICE, VEUVE DE BOHÉMOND ET FILLE DE BAUDOUIN II, VEUT GARDER 
POUR ELLE LA PRINCIPAUTÉ 

[...] Entre-temps [1 130], la fille de Baudouin, ayant appris la mort de 
son mari, agitée d’un esprit mauvais, conçut une chose abominable, avant 
de tout savoir au sujet de la venue de son père : afin de s’y préparer dans 
un état plus tranquille et de s’assurer de l’exécution du projet, elle envoya 
des messagers à un très puissant chef turc nommé Zengî, dans l’espoir de 
pouvoir revendiquer pour elle et à perpétuité Antioche, en dépit des pères 
et de tout le peuple. Il y avait une unique fille de Bohémond, de bonne 
mémoire, qui ne semblait pas trouver beaucoup d’amour auprès de sa 
mère : tout l’esprit de la mère semblait en effet tendu dans cette direction, 
déshériter sa fille et posséder à perpétuité le principat, soit en restant 
veuve, soit en se remariant. Elle avait envoyé audit noble homme, par 
l’intermédiaire d’un familier, un palefroi très blanc, ferré d’argent, le 
mors et tout le reste du harnachement en argent, couvert d’un velours très 
blanc, pour que tout soit harmonieusement d’une blancheur de neige. Le 
messager fut par hasard intercepté en chemin et amené en présence du 
roi. Il confessa la teneur des faits et perdit la vie dans le supplice suprême, 
en récoltant les fruits de ses actes. Et ainsi, sous l’effet de cette infortune, 
le roi partit en hâte à Antioche ; parvenu là, sa fille lui interdit d’entrer 
dans la cité. Elle avait peur de sa conscience brûlante et craignait même 
le jugement de son père. Livrant la ville à ses complices que l’argent avait 
corrompus, elle essaya par tous les moyens de résister et d’exercer plus 



CHRONIQUE — LIVRE XIII 


579 


librement sa tyrannie. Mais il lui arriva quelque chose bien éloigné de 
son projet. Il y avait en effet dans cette cité des hommes craignant Dieu, 
méprisant l’audace d’une femme insensée, parmi lesquels Pierre Latina- 
tor, moine de Saint-Paul, et Guillaume de Adversa. Ces derniers appelè- 
rent le roi par des messagers secrets avec le consentement des autres, 
s’entendirent avec lui et placèrent le seigneur Foulque, comte d’Anjou, à 
la porte du Duc et le seigneur comte Josselin à la porte Saint-Paul. Ensuite 
ils ouvrirent la porte et introduisirent le roi. En l’apprenant, la princesse 
se dirigea vers le fort, après quoi, à l’appel de sages en lesquels elle avait 
toute confiance, elle alla se présenter devant son père pour se soumettre 
à son arbitrage. Le père, malgré l’indignation qui le remuait contre elle 
pour ce qu’elle avait commis, vaincu par les prières des intercesseurs et 
non dénué d’affection paternelle, après avoir reçu Antioche, lui concéda 
les villes maritimes de Laodicée [Lattaquié] et Gabulum [Jabala], que son 
mari lui avait destinées comme donation de mariage dans ses dernières 
dispositions. Après avoir ordonné les affaires de la cité, en avoir concédé 
le soin aux princes, il retourna à Jérusalem, rappelé par ses soucis domes- 
tiques. Auparavant cependant, il avait reçu les serments de fidélité des 
petits et des grands qui s’étaient engagés en personne envers lui, de son 
vivant et après sa mort, à conserver fidèlement Antioche et ce qui lui 
appartenait pour sa pupille Constance, la jeune enfant du seigneur Bohé- 
mond. Il craignait en effet la méchanceté de sa propre fille et avait peur 
qu’elle n’essayât de la déshériter comme elle avait déjà fait. 


28 

MORT DU ROI BAUDOUIN II (21 AOÛT 1131) 

A peine le roi était-il de retour à Jérusalem qu’il tomba dangereusement 
malade. Voyant le jour de sa mort approcher, il sortit de son palais et, 
après avoir déposé le faste royal, humble et suppliant sous le regard du 
Seigneur, il ordonna de se faire transporter dans la maison du patriarche 
parce qu’elle était plus voisine du lieu de la résurrection du Seigneur, en 
mettant son espoir en Celui qui avait vaincu la mort ici, et le ferait partici- 
per à sa résurrection. Et là, il fit appeler sa fille, son gendre et leur enfant 
Baudouin qui avait déjà deux ans, devant le patriarche, les prélats des 
églises et quelques princes que le hasard avait rassemblés là, leur confia 
le soin du royaume et pleine puissance, et leur donna sa bénédiction pater- 
nelle selon l’usage d’un prince pieux. [...] Il fut enseveli au milieu des 
rois ses prédécesseurs, de pieuse mémoire, au-dessous du mont Calvaire, 
en avant du lieu-dit Golgotha. 



580 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


LIVRE XIV 

Les débuts du règne de Foulque 
( 1131 - 1137 ) 

Le roi consacre beaucoup de temps aux affaires du principat d'Antioche, 
en tutelle jusqu 'au mariage de l'héritière avec Raymond de Poitiers (1133), 
sous la menace du chef turc Zengî (1133). Il est traité longuement de la divi- 
sion de l’archevêché de Tyr entre les deux patriarcats de Jérusalem et d’An- 
tioche. Le comte de Jaffa provoque un scandale (1132-1133). Le même Zengî 
menace le comté de Tripoli et livre une bataille où le comte trouve la mort, 
et le roi se fait enfermer dans le château de Montferrand et durement assiéger 
dans une expédition de secours (1137). L’empereur byzantin s'approche 
d’Antioche et s 'apprête à en faire le siège, en réaction au mariage de l’héri- 
tière d 'Antioche avec Raymond de Poitiers, fait sans son consentement. 


• 1. Qui fut le seigneur Foulque, troisième roi de Jérusalem, ses mœurs, de 
quels grands il est issu. 

• 2. Qu’avant d’être appelé par le seigneur roi Baudouin, il était venu à Jéru- 
salem en pèlerinage, et de sa promotion comme roi. 

3. Josselin Senior, comte d’Édesse, malade, court à l’ennemi en litière, 
remporte la victoire et meurt : et de son fils Josselin. 

• 4. Le roi est appelé par les gens d’Antioche ; la malice de la princesse est 
montrée. 

5. Le roi se hâte, le comte de Tripoli lui fait obstacle mais il est déjoué ; le 
gouvernement d’Antioche est mis sous tutelle. 

• 6. Le roi est de nouveau appelé par les gens d’Antioche. Zengî [Sanguinus] 
assiège un certain château aux confins de Tripoli, le roi lui fait lever le siège 
sur l’intervention de sa sœur. 

• 7. Le roi se hâte vers Antioche, il met en fuite les ennemis qui venaient à sa 
rencontre, les gens d’Antioche s’enrichissent des dépouilles des ennemis. 

8. Le patriarche de Jérusalem et les princes du royaume fondent une forte- 
resse grandement nécessaire du nom de Château-Arnaud. 

• 9. Sur le conseil du roi, on envoie le message d’épouser Constance, la fille 
de Bohémond, à Raymond, fils du comte de Poitiers. 

10. Bernard le patriarche d’Antioche meurt, Raoul l’archevêque de Mamis- 
tra lui succède dans la confusion. 

• 1 1 . Le pape Honorius meurt, il est remplacé par Innocent ; un schisme péril- 
leux commence. Guillaume, archevêque de Tyr, meurt, il est remplacé par 
Foulque, qui va à Rome demander le pallium et l’obtient. 

• 12. L’Église romaine ordonne qu’il soit dans l’obédience du pontife de 
Jérusalem et qu’il y conserve le rang qu’il avait auparavant à Antioche. 



CHRONIQUE — LIVRE XIV 581 

13. On demande à ses suffragants de lui obéir et plusieurs envoient une 
lettre à ce sujet. 

• 14. Il est montré d’où et pourquoi naquit cette controverse entre les deux 
patriarches et derrière quel argument chacun s’est abrité. 

• 15. Le comte de Jaffa est blâmé devant le roi et un grand trouble s’élève 
dans le royaume. 

• 16. Gautier de Césarée provoque le comte en duel ; celui-ci se rapproche 
des ennemis, il est désavoué par les siens. 

17. La cité de Jaffa est assiégée, les princes du royaume traitent de paix. 
Entre-temps, Belinas [Panéas] est pris par les ennemis. 

• 18. Le comte de Jaffa est méchamment blessé à Jérusalem ; il y a trouble 
pour la deuxième fois, mais sa convalescence achevée, il fait la traversée de 
la mer selon ce qui avait été dit. 

19. On fait une trêve avec les gens de Damas, ceux qui avaient été faits 
captifs à Belinas sont rendus. 

20. Raymond le fils du comte de Poitiers arrive secrètement ; parvenu à 
Antioche, il épouse Constance la fille de Bohémond en dépit de la princesse, 
mère de la jeune fille, et obtient le principat. 

21. Il est décrit qui fut Raymond et sa longue suite d’ancêtres. 

22. Pour abaisser l’insolence des gens d’Ascalon, le roi édifie un château 
dont le nom est Beit Gibelin, nommé aussi Bersabée. 

23. Le comte de Tripoli est tué à côté de Montpèlerin par suite de la trahi- 
son de quelques-uns des siens ; lui succède son fils Raymond, qui venge la 
mort de son père. 

24. Jean, l’empereur de Constantinople, se hâte vers Antioche, il occupe 
toute la Cilicie. 

• 25. Zengî assiège le château qui a nom Montferrant ; le roi cherche à lui 
faire lever le siège avec le comte de Tripoli, mais ils échouent et sont vaincus, 
le comte est fait prisonnier, le roi se réfugie dans le château. 

26. Zengî assiège à nouveau le château, les assiégés appellent au secours 
leurs voisins de toutes parts. 

27. Bezzeuge [Beza-Uch], commandant des Damascènes, incendie et 
ravage Naplouse. 

28. On se hâte à l’aide du roi, mais pendant ce temps de grands dommages 
sont portés aux assiégés. 

• 29. L’aide arrive, mais pendant ce temps le roi a penché pour la reddition, 
et rentre sauf chez lui après avoir engagé des accords. 

30. Le prince de retour découvre la ville d’Antioche assiégée, il s’oppose 
à l’empereur de toutes ses forces, mais finit par se réconcilier avec lui sur 
l’intervention de quelques-uns. 



582 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


1 

FOULQUE, TROISIÈME ROI DE JÉRUSALEM 

Baudouin II, que l’on avait dénommé du Bourg, second roi latin de 
Jérusalem, eut pour successeur au royaume le seigneur Foulque, son 
gendre, comte de Tours, du Mans et d’Anjou, auquel le susdit roi avait 
donné en mariage sa fille aînée nommée Mélisende, comme nous l’avons 
annoncé. Foulque était roux, mais le Seigneur le trouva selon son cœur, à 
l’instar de David : « Il était rempli de fidélité et de douceur, affable, bon 
et miséricordieux, contre le penchant habituel des hommes qui ont le 
même teint, généreux à l’excès pour toutes les œuvres de piété et de 
commisération envers les pauvres, prince puissant selon la chair, comblé 
de félicités dans son pays et avant qu’il fut appelé à prendre le gouverne- 
ment de notre royaume, doué d’une grande expérience dans la science 
militaire, patient et prévoyant à la fois au milieu des fatigues de la guerre. 
Il était d’une taille moyenne et d’un âge déjà avancé, puisqu’il avait passé 
soixante ans '. L’un des principaux défauts, par où il obéissait à la loi de 
l’infirmité humaine, était d’avoir la mémoire courte et fugitive, à tel point 
qu’il ne se souvenait pas des noms de ses domestiques, et ne reconnaissait 
presque jamais personne ; il lui arrivait souvent, après avoir rendu les plus 
grands honneurs à un homme et lui avoir donné les témoignages d’une 
bienveillance familière, de demander un moment après qui il était, s’il 
le rencontrait de nouveau à l’improviste. Aussi beaucoup d’hommes qui 
comptaient sur les relations familières qu’ils avaient avec lui tombèrent 
souvent dans la confusion, en reconnaissant qu’ils auraient eux-mêmes 
besoin d’un patron auprès du roi, lorsque, par exemple, ils voulaient se 
porter protecteurs de tel autre individu 1 2 . » Son père, comte de Tours et 
d’Angers [...] 3 . 


2 

Le susdit Foulque était allé à Jérusalem pour des prières d’actions de 
grâces après la mort de sa femme et avant que le seigneur roi ne l’eût 
appelé. Il se montra plein de magnificence et de zèle pour le service de 
Dieu, et gagna par ses mérites la faveur de tout le peuple et la très grande 
amitié du seigneur roi et de tous les princes. De fait, il entretint cent cava- 


1 . Guillaume de Tyr fait probablement erreur : fils cadet de Foulque le Réchin et Bertrade 
de Montfort, il a dû naître vers 1090 et avait donc environ quarante ans. 

2. Entre guillemets, le portrait de Foulque dans la traduction de Fr. Guizot, op. cil., t. 2, 
p. 315-316. 

3. Suit une description soigneuse de la famille de Foulque, père, mère, frères et sœurs et 
leurs épouses et époux. 



CHRONIQUE — LIVRE XIV 


583 


liers à ses frais dans le royaume durant toute l’année. Il retourna ensuite 
chez lui, fit les noces de ses filles, maria ses fils, et mit les affaires de son 
comté dans le meilleur état possible. Alors qu’il s’occupait de ses affaires 
avec sagesse et courage, le seigneur roi de Jérusalem, soucieux de sa suc- 
cession et cherchant à qui il pourrait donner sa fille aînée en mariage, 
résolut, après grande délibération en commun conseil avec tous les 
princes et avec la faveur du peuple, d’envoyer auprès du comte quelques- 
uns de ses princes, entre autres Guillaume de Bures et le seigneur Guy de 
Brisebarre, et de l’inviter à épouser sa fille et à lui succéder à la tête du 
royaume. [...] Le seigneur roi étant mort le 21 août de l’an 1131 de l 'In- 
carnation, le comte fut couronné et consacré solennellement selon 
l’usage, ainsi que sa femme, le 14 septembre, jour de l’Exaltation de la 
sainte Croix, en l’église du Sépulcre du Seigneur, par le seigneur Guil- 
laume, de bonne mémoire, patriarche de Jérusalem. 


4 


LES AFFAIRES D’ANTIOCHE 

La première année du règne de Foulque, comme la ville et tout le pays 
d’Antioche se trouvaient privés de l’assistance d’un prince — depuis la 
mort de Bohémond Junior, qui ne laissait qu’une fille comme héritière — , 
les grands, craignant que la province ne souffrît des attaques des ennemis 
en l’absence d’un chef, appelèrent auprès d’eux le seigneur roi de Jérusa- 
lem, pour qu’il se chargeât aussi du gouvernement de ces régions et lui 
consacrât sa sollicitude. Car la veuve du prince d’Antioche défunt, fille 
du seigneur roi Baudouin et sœur de dame Mélisende, femme remplie de 
ruse et de méchanceté au-delà de tout, avait des partisans et comptait sur 
leur coopération pour son pernicieux projet au sujet du principat. Elle 
voulait s’emparer de tout le pays, en déshéritant la fille unique que son 
mari lui avait laissée, afin de pouvoir à son gré célébrer un second 
mariage dès qu’elle aurait pris possession de la principauté. Son père, aus- 
sitôt après la mort de son mari, avait réussi assez habilement à déjouer 
une première tentative et l’avait expulsée d’Antioche, en l’obligeant à 
demeurer satisfaite de ce que son mari lui avait laissé à titre de donation 
pour cause de mariage, savoir les deux villes maritimes de Gabulum 
[Jabala] et Laodicée [Lattaquié]. Ensuite, à la mort de son père, pensant 
avoir trouvé une occasion favorable, elle revint à son premier projet. A 
force de largesses et de promesses beaucoup plus considérables encore, 
elle avait attiré quelques-uns des plus puissants seigneurs, tels que Guil- 
laume de Seona frère de Guaranton, Pons comte de Tripoli, et Josselin 
Junior comte d’Édesse. Les grands de cette région, qui le redoutaient, 
s’efforçaient autant qu’ils pouvaient d’aller contre ces machinations 



584 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


impies : d’où l’appel au seigneur roi, comme nous l’avons dit, pour avoir 
son aide en ces choses et donner à la région le réconfort d’un chef. 


6 

Quelque temps plus tard, alors que le seigneur roi pourvoyait énergi- 
quement aux nécessités du royaume que Dieu lui avait confié et, comme 
Marthe, « était absorbé par les multiples soins du service 1 », un messager 
vint lui annoncer de la part des gens d’Antioche qu’une immense troupe 
de Turcs venus du golfe Persique et de tout l’Orient avait traversé le grand 
fleuve de l’Euphrate et s’était installée en une multitude fâcheuse autour 
de la région d’Antioche. [...] Arrivé avec ses troupes à Sidon, le seigneur 
roi y rencontra sa sœur, la comtesse Cécile 2 , épouse de Pons, comte de 
Tripoli, qui venait lui annoncer des choses affligeantes. Elle lui dit que 
Zengî, prince d’Alep et très puissant satrape des Turcs, avait audacieuse- 
ment assiégé son mari dans une de ses places fortes, nommée Mont- 
ferrant. Elle le pria et lui demanda instamment, comme font les femmes, 
de venir promptement au secours de son mari en position critique, en 
retardant ses autres affaires qui ne demandaient pas tant de diligence. Le 
seigneur roi, touché par son insistance extrême, remit d’un court moment 
sa première entreprise et dirigea l’armée là-bas, en prenant en charge 
quelques chevaliers du comte qui ne l’avaient pas suivi dans son expédi- 
tion. Zengî, ayant appris que le seigneur roi s’avançait pour lui faire lever 
le siège, après avoir tenu conseil avec les siens sur ce qui paraissait le 
plus utile, leva le siège gratuitement, et rentra chez lui avec ses légions. 


7 

[...] Cependant le bruit et la rumeur se répandirent de toutes parts que 
l’armée turque qui, disait-on, avait passé l’Euphrate avec de grandes 
forces et dans tout l’appareil de la guerre venait de s’adjoindre tous ceux 
qu’elle avait trouvés en deçà du fleuve et connaissant bien les lieux, 
qu’elle avait dressé son camp sur le territoire d’Alep, et qu’elle dévastait 
toute cette contrée par de soudaines incursions. Les Turcs, en effet, 
étaient accourus de toutes les provinces limitrophes, et s’étaient réunis 
sur un seul point en un lieu nommé Canestrive, afin de pouvoir de là 
s’avancer en masse sous la conduite de ceux qui connaissaient le mieux 
les lieux, et faire leurs inuptions à l’improviste dans les diverses parties 
de la province. Le seigneur roi, en ayant été informé, convoqua aussitôt 


1. Le, x, 40. 

2. Cécile est la demi-sœur de Foulque, fille de Bertrade de Montfort et du roi Philippe 1". 



CHRONIQUE — LIVRE XIV 


585 


les forces militaires de toute la principauté, sortit d’Antioche avec les 
siens qui étaient avec lui, et alla dresser son camp auprès du château 
d’Harenc. Il s’y arrêta pendant quelques jours selon une sage habitude qui 
sait que l’impétuosité est mauvais ministre, attendant que les ennemis, 
qu’on disait beaucoup plus nombreux, vinssent le provoquer au combat, 
ou fissent connaître de toute autre manière leurs intentions ultérieures. 
Voyant que de cette façon ils ne bougeaient pas, mais qu’ils restaient tran- 
quillement en sécurité dans leur camp pour attendre peut-être de nou- 
veaux renforts, le roi fondit sur eux soudainement, les surprit à 
l’improviste avant même qu’ils pussent courir aux armes, et les fit atta- 
quer avec le glaive et la lance. À peine quelques-uns eurent-ils les moyens 
de s’élancer sur leurs chevaux et de chercher leur salut dans la fuite, 
tandis que le reste succomba [...]. 


9 

PROJET DE MARIAGE POUR LA FILLE DU DÉFUNT PRINCE D’ANTIOCHE 

Ainsi, après avoir remporté une si grande victoire, disposant à son gré 
de toutes les affaires de la principauté d’Antioche, le seigneur roi était 
illustre ; loti par provision divine de deux royaumes comblés l’un et 
l’autre de prospérité, il gardait le peuple dans un état de pleine tranquil- 
lité. Les plus grands de la région, et spécialement ceux qui avaient à cœur 
de garder fidélité au prince Bohémond déjà mort, vinrent alors trouver le 
seigneur roi en privé et le prièrent, lui qui mieux que tous connaissait les 
nobles hommes et les illustres adolescents habitant dans les pays ultra- 
montains, de leur apprendre quel serait parmi tant de princes celui qu’il 
conviendrait le mieux d’appeler afin de lui donner en mariage la fille de 
leur seigneur, héritière des biens paternels. Le seigneur roi reçut ces mots 
avec gratitude, loua la confiance et la sollicitude de ceux qui lui parlaient, 
puis il se mit à délibérer avec eux. A tous, réunis en conseil, il leur plut 
d’appeler en premier à ce mariage un noble bien né, un adolescent du nom 
de Raymond, fils du seigneur Guillaume comte de Poitiers, après en avoir 
passé beaucoup en revue. On disait que Raymond demeurait alors à la 
cour du seigneur Henri l’Ancien, roi d’Angleterre, chez qui il avait reçu 
les armes de chevalier. Son frère aîné, le seigneur Guillaume, gouvernait 
l’Aquitaine en vertu de ses droits héréditaires. On mit alors en délibéra- 
tion les divers partis qu’il y avait à prendre, et l’on décida que le meilleur 
serait de déléguer secrètement un certain Gérard, frère de l’Hôpital [...]. 



586 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


24 1 

[...] Aussitôt que la rumeur lui eut appris de manière certaine que les 
habitants d’Antioche avaient appelé auprès d’eux le jeune Raymond, lui 
avaient livré leur ville et donné pour femme la fille du seigneur Bohé- 
mond, l’empereur résolut de se rendre à Antioche, très indigné qu’à son 
insu ils eussent osé, sans son consentement et son ordre, soit marier la 
fille de leur seigneur, soit entreprendre d’asservir leur cité au pouvoir de 
quelqu’un. 


11 


L’ARCHEVÊCHÉ DE TYR 

[...] Guillaume fut remplacé dans son siège par le seigneur Foulque, de 
précieuse mémoire, de nation aquitaine, sa patrie étant Angoulême, 
homme religieux et craignant Dieu, modestement lettré, mais ferme et 
très attaché à la discipline. Il avait été chez les siens abbé de chanoines 
réguliers dans un monastère du nom de Celle. Mais ensuite, à l’époque 
du schisme qui s’éleva entre le pape Innocent et Pierre fils de Pierre Léon, 
Gérard, évêque d’ Angoulême et légat du siège apostolique, fut favorable 
à Pierre, et tourmentait de toutes sortes de manières ceux qui approu- 
vaient l’autre parti. Le vénérable Foulque, ne pouvant le supporter, prit 
congé de ses frères et se rendit à Jérusalem pour faire des prières d’actions 
de grâces ; il fit profession de vie régulière et d’assiduité au cloître de 
l’église du Sépulcre du Seigneur, et fut ensuite appelé à l’église de Tyr. 
Il la gouverna avec fermeté et bonheur durant douze ans, et fut le qua- 
trième avant nous, qui maintenant présidons à cette même église, non par 
la préférence accordée à notre mérite, mais bien plutôt par la bonté et la 
patience du Seigneur. Après avoir reçu la consécration des mains du sei- 
gneur Guillaume, patriarche de Jérusalem, Foulque voulut, à l’exemple 
de son prédécesseur, se rendre auprès de l’église romaine pour recevoir 
le pallium. Mais le patriarche et ses complices lui tendirent des embûches 
et essayèrent même de lui faire violence ; il eut beaucoup de peine à 
s’échapper de leurs mains et ne parvint à l’église romaine qu’à travers des 
difficultés sans nombre. Ces faits sont prouvés avec évidence par la lettre 
suivante qu’écrivit le seigneur pape Innocent [...] 2 . 


1. Cet extrait du chapitre 24 est placé à la suite du chapitre 9 pour la commodité du 
lecteur. 

2. Copie de la lettre du pape (datée du 17 janvier 1 139). 



CHRONIQUE — LIVRE XIV 


587 


12 

Après son retour de Rome, l’archevêque de Tyr reçut mandat d’obéir 
au patriarche de Jérusalem, tant qu’il ne serait pas délibéré duquel des 
deux patriarches il devrait ressortir, de même que son prédécesseur, et de 
prendre dans l’église de Jérusalem le rang que ses prédécesseurs avaient 
occupé dans l’église d’Antioche tant qu’ils lui avaient obéi. Or il est 
certain qu’entre les treize archevêques qui, depuis le temps des Apôtres, 
avaient été soumis au siège d’Antioche, l’archevêque de Tyr avait occupé 
le premier rang, puisque, pour ce fait, il était appelé dans l’Orient Proto- 
tronos, comme il est écrit dans le catalogue des évêques suffragants qui 
ressortissaient à l’église d’Antioche, où on lit [...] '. 


14 

[...] Nous imputons à juste titre la cause d’un si grand mal à l’Église 
romaine, qui souffre que nous soyons injustement mutilés par l’Église 
d’Antioche en même temps qu’elle nous ordonne d’obéir à l’Église de 
Jérusalem. Nous en effet, si l’on nous restituait notre intégrité, nous 
serions prêt à nous soumettre à l’une ou l’autre sans opposition et sans 
dommage, comme les fils de l’obéissance que nous sommes. Que per- 
sonne ne trouve étranger à notre propos que nous, qui avons professé 
d’écrire l’histoire, nous fassions ici une insertion sur le statut de notre 
Église : en effet, il ne convient pas de traiter de ce qui nous est étranger 
et d’être sans mémoire pour nos affaires. Comme on a coutume de dire 
proverbialement, « Celui qui s’oublie prie mal ». Mais revenons mainte- 
nant à l’histoire. 


15 

AFFAIRES DE COUR : LE SCANDALE DU JEUNE COMTE DE JAFFA, FILS D'HU- 
GUES DU PUISET 

Après que le seigneur roi fut revenu de la région d’Antioche, voici que 
s’élevèrent de nouveau des troubles très périlleux. En effet, on dit que 
pour certaines raisons, quelques-uns des plus grands princes du royaume 
s’étaient conjurés, à savoir Hugues comte de Jaffa, et Raymond de Podio 
seigneur de la région au-delà du Jourdain. Pour faire bien comprendre 
ceci, il faut reprendre l’histoire plus haut. 


I. Copie du catalogue ou ordinatio des archevêchés suffragants de l’église d’Antioche, 
suivi d’une lettre d’innocent II au patriarche de Jérusalem du 1 7 juillet 1 1 38. Le chapitre 1 3 



588 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


Sous le règne du seigneur Baudouin du Bourg qui avait précédé 
Foulque dans le royaume de Jérusalem, un homme noble et puissant chez 
les siens, de l’évêché d’Orléans, Hugues du Puiset, partit à Jérusalem 
pour faire des prières d’actions de grâces avec sa femme Mamilia, fille 
du seigneur Hugues Cholet comte de Roucy, et eut un fils en Pouille. Car 
sa femme était enceinte au moment de son départ. Comme l’enfant était 
encore trop jeune pour pouvoir supporter un tel voyage, son père le laissa 
au seigneur Bohémond son parent ; puis il traversa la mer et arriva auprès 
du seigneur roi Baudouin, qui était aussi un proche selon la chair. Le sei- 
gneur roi, aussitôt après son arrivée, lui donna la cité de Jaffa avec toutes 
ses dépendances, à lui et ses héritiers par droit héréditaire ; le noble 
homme y finit sa vie peu de temps après. Alors le seigneur roi concéda 
de nouveau l’épouse avec la ville à un homme noble, le comte Albert, 
frère du comte de Namur, homme très puissant de l’empire, de l’évêché 
de Liège. Comme tous les deux finirent leur vie en peu de temps, tant le 
comte que sa femme, le fils de Hugues, qui était resté enfant en Pouille, 
déjà pubère, demanda au seigneur roi, qui le lui concéda, l’héritage de 
son père qui lui était dévolu par droit héréditaire à la mort de ses parents. 
Ceci obtenu, il épousa dame Emelota, nièce du patriarche Amulfe et 
veuve de l’illustre seigneur Eustache Grenier. Eustache avait eu de son 
mariage avec celle-ci deux fils jumeaux, Eustache le jeune, seigneur de 
la ville de Sidon, et Gautier qui gouvernait Césarée. Après la mort du 
seigneur Baudouin et l’élévation du seigneur Foulque au royaume de 
Jérusalem, une profonde inimitié s’éleva entre le seigneur roi et le comte 
Hugues, pour des raisons cachées. Quelques-uns disaient que le seigneur 
roi soupçonnait grandement le comte d’avoir des conversations trop 
privées avec la reine, à quoi il semblait en effet que l’on pouvait fournir 
de nombreux arguments. D’où on disait que le seigneur roi, enflammé de 
zèle marital, avait conçu une haine implacable contre le comte. Le comte 
était adolescent, d’une taille élevée et de belle figure, illustre pour ses 
actions chevaleresques, plein de grâce aux yeux de tous ; il semblait que 
les dons de la nature s’étaient réunis en lui avec libéralité et plénitude, si 
bien que dans le royaume nul sans aucun doute n’avait son pareil, ni en 
beauté physique, ni en générosité, ni en exploit chevaleresque. Il était en 
outre, par son père, très proche parent de la reine, puisque leurs deux 
pères étaient cousins germains, fils de deux sœurs. Quelques-uns, qui 
voulaient ainsi cacher ce dont on parlait, disaient que la seule source de 
haine venait de ce que le comte, emporté par sa présomption, se prétendait 
l’égal du seigneur roi, ne voulait pas se soumettre à lui selon l’usage des 
autres princes du royaume et refusait obstinément d’obtempérer à ses 
commandements. 


cite deux lettres d’innocent II aux évêques suffragants de l’archevêque deTyrdu 1 7 janvier 
1 139 et analyse toute l’affaire au chapitre 14, dont nous citons seulement la conclusion. 



CHRONIQUE — LIVRE XIV 


589 


16 

C’est alors que se dressa Gautier de Césarée, beau-fils du même comte, 
d’une très grande élégance physique, célèbre pour sa force et qui se trou- 
vait dans toute la vigueur de l’âge, en présence des grands et du seigneur 
roi, avec une très grande affluence à la cour, suborné, dit-on, par le sei- 
gneur roi : il se présenta comme accusateur du comte et lui imputa publi- 
quement le crime de lèse-majesté ', pour avoir conspiré contre le salut du 
seigneur roi avec quelques complices de sa faction, contre les bons usages 
et contre la discipline de nos temps. Le comte nia le crime et s’offrit à 
subir le jugement de la cour sur les faits objectés, ce à quoi il était prêt 
parce qu’il était innocent. Ainsi, après cet échange de mots, il fut décidé 
un combat singulier entre eux selon la coutume des Francs, et un jour 
convenable fut fixé pour y procéder. Mais la cour s’étant séparée, le 
comte, revenu à Jaffa, ne se présenta pas au jour fixé, sans qu’on sache 
s’il craignait sa conscience et reconnaissait son crime ou s’il se méfiait de 
la cour ; d’où le soupçon du crime accru avec raison, même chez ses parti- 
sans. La cour et l’assemblée des grands jugeant par coutumace le 
condamnèrent, quoique absent, coupable du crime dont on l’avait accusé. 
Aussitôt que le comte l’apprit, il se livra à une chose inouïe jusqu’à ce 
jour et digne de la haine du peuple et de l’indignation de tous : il se rendit 
par la mer à la ville d’Ascalon, ville ennemie du nom chrétien et accueil- 
lante à nos ennemis, pour aller solliciter des secours contre le roi. Ceux- 
ci, voyant bien que ces querelles intérieures et ces séditions domestiques 
ne pouvaient que tourner à leur profit et mettre en péril les nôtres, lui 
accordèrent gratuitement leur soutien, le comte leur livra des otages, 
rédigea ensuite un traité conforme et retourna à Jaffa. Par suite, les Asca- 
lonites, conduits par la haine ancienne et tenace qu’ils nourrissaient 
contre nous et rassurés par l’alliance du comte, franchirent nos limites 
avec plus de forces et plus de confiance qu’ils n’en avaient jamais 
déployées ; se répandant librement, sans rencontrer aucun obstacle, 
faisant du butin, ils ne craignirent pas de pousser leurs incursions jusqu’à 
Arsuf, autrement nommée Antipatris. Apprenant ceci, le roi convoqua 
aussitôt toutes les forces chevaleresques du royaume et toute la masse du 
peuple, et assiégea Jaffa. Quelques-uns des fidèles du comte qui étaient 
avec lui dans cette même ville, à savoir Balian l’Ancien et quelques autres 
craignant Dieu, voyant que le comte était entièrement déterminé à aller 
jusqu’au bout, que les sages avis de ses fidèles et de ses amis ne pouvaient 
le faire renoncer à son pernicieux projet, au contraire qu’il ne craignait 
pas d’exposer sa cause à un plus grand danger par son obstination, aban- 


1 . Quod majestatis crimine reus erat , dans le texte latin. 



590 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


donnèrent les bénéfices qu’ils tenaient de lui et allèrent se réunir au roi, 
suivant le meilleur parti. 


17 

Pendant ce temps, le patriarche Guillaume, homme très doux et ami de 
la paix, et quelques-uns des princes du royaume virent le péril de ces 
luttes intestines pour le royaume, attentifs à cet évangile : « Tout royaume 
divisé contre lui-même court à sa ruine, et ses maisons croulent l’une sur 
l’autre » Ils craignirent à juste titre que ce ne soit une bonne occasion 
pour les ennemis du nom de chrétien de porter des dommages. Ils se por- 
tèrent médiateurs et s’efforcèrent de trouver des traités utiles, pour le bien 
de la paix entre le roi et le comte. Enfin, après beaucoup d’altercations 
comme d’habitude dans les affaires de ce genre, les négociateurs convin- 
rent entre eux qu’il fallait, pour le bien de la paix et pour donner en même 
temps au seigneur roi une satisfaction d’honneur, que le comte quittât le 
royaume pendant trois ans ; qu’après ce temps il lui serait permis d’y 
rentrer avec la grâce du seigneur roi, sans souffrir d’autre calomnie pour 
cette affaire, qu’il pourrait ramener avec lui les siens emmenés par lui, 
qu’enfin pendant son absence les revenus de ses possessions seraient 
employés à acquitter ses dettes et à rembourser tout l’argent qu’il avait 
emprunté de toutes parts à des étrangers [...]. 


18 

UN ATTENTAT CONTRE LE COMTE DE JAFFA DEVIENT UNE AFFAIRE DE LÈSE- 
MAJESTÉ 

Le comte de Jaffa attendait de faire la traversée et demeurait à Jérusa- 
lem comme il en avait l’habitude. Il arriva qu’un jour dans la rue dite des 
Corroyeurs, devant la boutique d’un marchand nommé Alfane, il jouait 
aux dés sur une table, sans méfiance et attentif uniquement à son jeu, 
quand tout à coup un chevalier de nation bretonne tire à l’ improviste son 
glaive et le blesse de nombreux coups, à la face de tous ceux qui étaient 
présents. Un grand concours de peuple se rassemble aussitôt ; la cité 
entière est agitée et frémit d’horreur en apprenant un fait si monstrueux. 
Bientôt on en vint à dire publiquement, et ces paroles volèrent de bouche 
en bouche, que ceci ne pouvait avoir été fait sans que le seigneur roi le sût, 
qu’un tel méfait n’aurait pas pu être projeté sans confiance en la faveur du 
seigneur roi ; le bruit se répand et circule de toutes parts dans le peuple 


1. Le, xi, 17. 



CHRONIQUE — LIVRE XIV 


591 


que le comte est innocent et victime d’odieuses calomnies et que le sei- 
gneur roi a donné un témoignage trop évident d’une haine imméritée et 
conçue contre lui gratuitement et sans justice. Il arriva que le comte se 
trouva en peu d’instants l’objet de la faveur et de la bienveillance du 
peuple, et que, malgré ce qui lui avait été reproché, tout paraissait procé- 
der de la méchanceté. Après que le seigneur roi eut été informé de bonne 
source, il voulut se justifier complètement du fait et établir son innocence 
par des preuves manifestes et ordonna que le criminel soit soumis au juge- 
ment. Et comme on n’avait pas besoin d’un accusateur et de témoins pour 
une ignominie notoire à tous, où l’ordre du droit n’était pas nécessaire, il 
conseilla d’apporter un jugement digne de ce qui était mérité '. La cour 
fut convoquée, on jugea d’un commun accord que le susdit meurtrier 
subirait le châtiment de la mutilation des membres. Ce qui fut ensuite 
annoncé au roi qui ordonna de faire exécuter la sentence, à l’exception de 
la langue qui ne devait pas être comprise dans les membres à mutiler, 
afin qu’on ne dise pas éventuellement que la langue avait été coupée pour 
l’empêcher d’avouer le rôle du roi et la vérité. En quoi le roi agit très 
sagement, rétablit sa considération et calma la grande indignation conçue 
contre lui : car ni en secret ni en public, ni avant ni après la mutilation, 
on ne put extorquer du meurtrier qu’il avait commis ce fait horrible sur 
mandat du roi ou celui-ci le sachant, mais au contraire qu’il reconnaissait 
avoir eu de son propre mouvement l’audace d’espérer pouvoir ainsi 
mériter la grâce du seigneur roi. Quant au comte, il demeura encore à 
Jérusalem pour s’occuper de la guérison de ses blessures et du rétablisse- 
ment de sa santé ; enfin, lorsqu’il fut en pleine convalescence, il partit le 
cœur plein de douleur, tant de l’offense tout récemment reçue, que de se 
voir forcer d’abandonner son héritage et d’aller porter sa misère dans des 
lieux inconnus. Il sortit du royaume selon ce qui avait été dit et se rendit 
en Pouille. Là, le seigneur Roger, qui avait alors soumis toute la région à 
sa domination, l’accueillit avec bonté, pensant que la jalousie seule avait 
porté ses rivaux à faire expulser du royaume un homme si noble et si 
vaillant ; il eut compassion de son sort et lui donna le comté de Gargana. 
Lejeune homme mourut là-bas, frappé d’une mort prématurée, digne des 
regrets de la postérité et sans être revenu dans le royaume. De ce jour, 
ceux qui avaient été délateurs du comte auprès du roi et instigateurs de 
haine encoururent l’indignation de la dame Mélisende la reine, sur qui 


1. Comme Guillaume de Tyr a suivi les leçons des meilleurs juristes de son temps (cf. 
livre XIX, 12), il choisit ses mots en toute connaissance de cause. L’affaire racontée ici 
concerne le très important problème de la naissance de la procédure inquisitoire ; nous 
citons ci-dessous ses propres termes : volens factum purgare et se constituere manifestis 
indiciis innocentem, maleficum iubet iudicio sisti et pro commisso flagicio, omnibus notorio 
nec accusatore nec testibus indigente, ubi iuris ordo non erat necessarius, dignam pro 
meritis precipit reportare sententiam. 



592 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


l’infamie de l’accusation semblait rejaillir et que la douleur de l’expulsion 
inhumaine du comte minait à l’intérieur de son corps [...]. 


25 

ÉPISODE MILITAIRE MALHEUREUX : LE ROI ENFERMÉ DANS MONTFERRANT 

Au moment où tout ceci se passait dans la principauté, le très scélérat 
Zengî, le très cruel persécuteur du nom du Christ, voyant que le comte de 
Tripoli était tombé avec une nombreuse troupe des siens et que toute la 
région était dégarnie de forces chevaleresques, pénétra à l’intérieur des 
limites du comté de Tripoli et assiégea en force une forteresse située dans 
la montagne au-dessus de la cité de Rafania, du nom de Montferrant, que 
j’ai aussi mentionnée plus haut. Il attaqua les habitants de cette place avec 
la plus grande vigueur, les pressa vivement et poussa ses opérations sans 
leur laisser un moment de repos. Raymond le comte de Tripoli, un adoles- 
cent, fils du défunt Pons, neveu du seigneur roi par sa mère, expédia des 
envoyés en toute hâte au seigneur roi pour le supplier de ne pas tarder à 
lui venir en aide dans une telle nécessité, presque désespérée, et d’accélé- 
rer les secours. Ainsi le seigneur roi, au cœur paternel rempli d’une juste 
sollicitude pour toutes les nécessités du peuple chrétien, convoque aussi- 
tôt tous les princes du royaume et l’aide chevaleresque tout entière, tant 
à cheval qu’à pied, vole infatigable, et surgit à l’improviste aux confins 
tripolitains. Des envoyés du prince d’Antioche le rencontrent là même, 
pas moins porteurs de sinistres nouvelles, affirmant de vive voix et écrits 
à l’appui que l’empereur assiégeait Antioche, lui demandant et le priant 
instamment de descendre avec toutes ses forces et venir au secours de ses 
frères en position angoissante. Après avoir délibéré sur ce qu’il convien- 
drait le mieux de faire dans une telle situation si ambiguë, il plut à tous 
de commencer par porter aide aux chrétiens retranchés dans le château 
voisin, ce qui paraissait assez facile, et ensuite de partir tous ensemble au 
secours d’Antioche. Le seigneur roi et le comte de Tripoli réunirent donc 
tous leurs hommes et s’efforcèrent de marcher à la rencontre des ennemis, 
mais la protection de la grâce divine leur fit défaut. Lorsqu’ils se furent 
rapprochés du lieu de leur destination, Zengî, ayant appris leur prochaine 
arrivée, leva le siège, disposa son armée en ordre de bataille et marcha à 
leur rencontre. Les nôtres aussi, ayant formé leurs rangs en les disposant 
selon la discipline chevaleresque, s’avançant sans mollesse et unanimes, 
se dirigèrent vers la forteresse pour porter secours aux assiégés et appro- 
visionner la place dépourvue de vivres avec les denrées qu’ils avaient 
emportées. Les guides qui montraient le chemin et marchaient devant 
notre armée laissèrent sur la gauche une route plus facile et plus plate 
— on ne sait si ce fut par erreur ou par méchanceté — , pour entrer dans la 



CHRONIQUE — LIVRE XIV 


593 


montagne et conduire les troupes à travers des chemins étroits et presque 
impraticables, où, pour les rassemblements de Mars, ne se trouvait pas de 
lieu convenable, ni propre à résister, ni commode pour attaquer. Ce que 
voyant, Zengî, qui avait une grande sagacité et beaucoup d’expérience de 
la chose militaire, sut faire un meilleur calcul : il convoque avec fougue 
les siens, marche le premier à la tête de milliers d’entre eux, les encourage 
par ses paroles, les provoque par son exemple et se précipite au milieu de 
nos rangs ; attaquant en force, il excite les siens au massacre des nôtres ; 
il bat nos premiers rangs qui se retournent pour fuir. Alors, les plus grands 
de notre armée, voyant les premiers rangs enfoncés, désespérant de 
pouvoir résister, se trouvant eux-mêmes étroitement serrés et dans l’im- 
possibilité de secourir ceux qui étaient en souffrance, conseillent au sei- 
gneur roi de songer à son salut et de se transporter dans la forteresse 
voisine. Le seigneur roi, voyant que c’était le plus expédient pour le 
moment, entra dans la forteresse avec un petit nombre, tandis que presque 
toutes les forces à pied, soit périssaient, soit étaient jetées dans les 
chaînes. Là fut pris le comte de Tripoli, bel adolescent très doué, et avec 
lui furent pris quelques-uns de l’ordre équestre. La partie qui avait suivi 
le seigneur roi et qui était entrée dans la place avait du moins la vie sauve, 
quel qu’en soit le moyen. On perdit en cette journée une immense quan- 
tité de bagages avec tous les chevaux et tous les animaux chargés du 
transport des approvisionnements que l’on avait eu le projet de faire 
entrer dans la forteresse [...]. 


29 

Cependant, le prince Raymond d’Antioche s’avançait avec ses 
légions ; le comte d’Édesse, traînant à sa suite de nombreuses colonnes, 
n’était pas non plus très éloigné, et l’armée de Jérusalem qui suivait le 
bois de la croix du salut hâtait également, avec unité, sa marche. Zengî 
en fut informé par de fidèles messagers; il craignit l’arrivée de tant 
de princes et surtout il eut peur que le seigneur empereur, qu’il savait 
être dans les environs d’Antioche, apprenant les maux des assiégés et 
pris de compassion, ne marchât contre lui dans sa colère, avec ses forces 
redoutables. En conséquence, et avant que ces nouvelles pussent par- 
venir aux assiégés, Zengî envoya des députés au seigneur roi et aux 
princes qui étaient avec lui, pour leur faire ses premières propositions de 
paix [...]. 



594 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


LIVRE XV 


La fin du règne de Foulque 
(1138-13 novembre 1143 ) 

Rapports fluctuants avec l’empereur byzantin qui continue son séjour en 
Cilicie et assiège Césarée sur l’Oronte avec les Latins, repart, revient en 
Syrie quatre ans plus tard et séjourne à nouveau en Cilicie. Alliance, contre 
Zengi, des Latins et des Damascènes, qui assiègent en commun Banyas. Crise 
du patriarcat d'Antioche. Construction de forteresses pour bloquer Ascalon. 


• I . L’empereur assiège Césarée après que le prince et le comte d’Édesse lui 
ont prêté hommage. 

2. Indigné par le travail mal fait, l’empereur lève le siège et revient à 
Antioche. 

3. L’empereur redemande la forteresse au prince de la cité, comme pour se 
retarder dans la région. 

4. Des troubles s’élèvent dans la cité, l’empereur prend peur et renonce à 
sa demande, le scandale se calme après que lui-même est sorti de la ville. 

5. Des messagers sont envoyés pour calmer l’indignation de l’empereur et 
réussissent ; l’empereur retourne chez lui. 

• 6. Le roi de Jérusalem assiège une forteresse au-delà du Jourdain et l’oc- 
cupe par la force. Les nôtres sont misérablement battus à Thecua. 

• 7. Zeng: inquiète le royaume de Damas, les Damascènes demandent de 
l’aide aux nôtres et l'obtiennent après qu’ils y ont mis des conditions ; Zengî 
retourne chez lui. 

8. On assiège la cité de Panéas [Banyas], les Damascènes ayant demandé 
de l’aide. 

• 9. Le prince d’Antioche et le comte de Tripoli arrivent au siège [de Panéas], 
la cité est attaquée très vivement. 

1 0. [pas de titre] 

• IL Un légat de l’Église romaine aborde, il arrive au siège; la cité [de 
Panéas] est prise et un évêque y est ordonné ; tous les princes vont à Jéru- 
salem. 

1 2. Le prince d’Antioche conspire avec les adversaires du patriarche d’An- 
tioche, le patriarche part à Rome ; il est pris par le duc de Pouille Roger, mais 
ils font la paix et il parvient enfin à Rome. 

13. Le patriarche est accusé par des adversaires ; il retourne enfin chez lui 
pleinement en grâce. 

14. De retour, à l’instigation du prince, il n’est pas accueilli par son clergé 
et il se retire sur la terre du comte d’Édesse ; il fait la paix avec le prince et 
entre enfin à Antioche. 



CHRONIQUE — LIVRE XV 


595 


15. L’archevêque de Lyon, légat du siège apostolique, meurt à Acre ; un 
autre est envoyé, Albéric évêque d’Ostie. Un synode est fixé à Antioche. 

16. Une accusation contre le patriarche est portée devant l’assemblée des 
évêques, celui-ci est cité mais il diffère sa venue ; Serlo, archevêque d’Apa- 
mée, de son parti, est déposé. 

• 17. Le patriarche, absent, est déposé comme contumace ; honteusement 
traité, il est asservi dans les chaînes ; il part de nouveau à Rome et obtient 
grâce, mais il meurt empoisonné en revenant. 

• 18. Le légat revient à Jérusalem, il célèbre un synode, consacre le Temple 
du Seigneur. 

• 19. De retour, l’empereur descend en Syrie, il convie le prince aux accords 
engagés auparavant. 

• 20. Les habitants, après avoir envoyé une légation à l’empereur s’opposent 
aux accords et l’empêchent d’entrer. 

• 21. L’empereur envoie des messagers au roi de Jérusalem, faisant semblant 
de se proposer de visiter les lieux vénérables, et reçoit du roi une réponse à 
ce sujet. 

• 22. En Cilicie où il s’était installé, l’empereur est blessé mortellement 
pendant la chasse. 

23. L’empereur meurt après avoir élevé son plus jeune fils à l’empire ; le 
duc Manuel ayant remplacé l’empereur, l’armée retourne chez elle. 

• 24. Le roi et les princes du royaume fondent un château devant Ascalon, 
nommé Ibelin. 

• 25. Un deuxième château est édifié devant Ascalon, du commun conseil des 
princes, dont le nom est Blanche-Garde. 

• 26. La reine édifie un monastère au lieu appelé Béthanie, l’enrichit d’un très 
large patrimoine et y met sa sœur à la tête. 

• 27. Le roi chassant le lièvre dans la campagne d’Acre se fracture le crâne 
en tombant de cheval ; il meurt et il est enterré à Jérusalem au milieu de ses 
prédécesseurs. 


1 

CONTRASTE ENTRE L'ARDEUR COMBATTANTE DE L’EMPEREUR BYZANTIN 
ET LES JEUNES PRINCES : SIÈGE DE CÉSARÉE (SUR L'ORONTE) 

L’armée impériale passa les mois d’hiver dans la région de Cilicie, 
et lorsque les approches du printemps ramenèrent une température 
plus douce, l’empereur, expédiant de tous côtés des hérauts, fit publier 
un édit par lequel il était prescrit aux chefs, aux centurions et aux 
« cinquanteniers 1 » de former les cohortes, de réparer les machines 
de guerre et d’armer le peuple entier. Par messagers, le seigneur 
prince d’Antioche, le seigneur comte d’Édesse et tous les principaux 


1 . Primicerii, centuriones et quinquagenarii , dans le texte latin. 



596 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


seigneurs de la région furent invités de la part du seigneur empereur 
à se préparer au combat. Après avoir ainsi rassemblé tout son monde 
de partout, l’empereur, voulant accomplir les conditions du traité qu’il 
avait conclu avec le prince d’Antioche, vers le commencement d’avril, 
ordonna de donner le signal du départ au son des trompettes et avec 
le roulement des tambours, et de faire marcher toute l’armée en 
direction de Césarée [...]. Cette ville, entre les montagnes et le fleuve 
qui coule sous Antioche, est située à peu près comme Antioche ; elle 
est bâtie en majeure partie sur la plaine et se prolonge ainsi jusqu’au 
fleuve ; l’autre partie se déploie sur le versant de la montagne, au 
sommet de laquelle est une forteresse qui semble suspendue dans les 
airs et que sa position rend inexpugnable pour des forces humaines. 
Deux murs descendent à droite et à gauche du haut de cette montagne 
jusqu’au fleuve et enferment la cité ainsi que le faubourg adjacent. 
L’empereur, ayant passé le fleuve, disposa son armée en cercle et 
investit la cité [...]. L’empereur, homme d’un grand courage, pressait 
les travaux avec zèle ; il proposait des prix aux jeunes gens avides 
de gloire, pour enflammer leur valeur et les animer au combat martial. 
Lui-même, revêtu de sa cuirasse, armé de son glaive et la tête 
recouverte d’un casque doré, était sans cesse au milieu des troupes, 
un moment les exhortant par les sermons appropriés, un autre moment 
les provoquant par l’exemple, tel un homme sorti du peuple, s’avan- 
çant virilement pour que les autres s’avancent avec plus d’hardiesse. 
S’illustrant donc par sa belle hardiesse, toujours en mouvement et 
supportant les fatigues de la guerre, depuis la première jusqu’à la 
dernière heure du jour, il ne prenait aucun repos et négligeait même 
le soin de sa nourriture. [...] Cependant, tandis que l’armée impériale 
faisait les plus grands efforts, le prince d’Antioche et le comte d’Édes- 
se ', tous les deux adolescents et cédant trop facilement aux passions 
légères de leur âge, ne cessaient, dit-on, de jouer aux dés, non sans 
dommage pour leur propre affaire ; et, négligeant les soins de la 
guerre, ils entraînaient les autres par leur exemple et les détournaient 
de se livrer à leur ardeur belliqueuse. L’empereur en fut informé, et 
fut très ému d’une conduite si funeste ; il chercha à les ramener en 
les sermonant en privé et en secret, leur proposant son exemple, lui 
le plus puissant des rois et des princes de la terre, et qui cependant 
se livrait en personne à toutes sortes de travaux physiques et à 
d’immenses fatigues. [...] 


I . Le jeune Raymond de Poitiers et Josselin junior. 



CHRONIQUE — LIVRE XV 


597 


6 

LE ROI ET THIERRY, COMTE DE FLANDRE, AUX CAVERNES DES MONTS DE 
GALAAD 

Pendant que ces choses se passaient autour d’Antioche, peu de temps 
après, dans l’été suivant [1 139], un homme grand et illustre parmi les 
princes de l’Occident, le seigneur Thierry, comte de Flandre et gendre du 
seigneur roi ', avec une honnête escorte de nobles hommes, vint pieuse- 
ment en pèlerinage à Jérusalem, pour la grâce de la prière. Le roi et le 
peuple entier accueillirent leur arrivée avec grande joie. Confiants dans 
l’illustre et brave chevalerie que le comte avait à sa suite, ils résolurent à 
l’unanimité, avec le conseil du seigneur patriarche et des autres princes 
du royaume, d’assiéger une forteresse très dangereuse pour nos régions, 
au-delà du Jourdain, aux confins du pays des Ammonites, à côté de la 
montagne de Galaad. Elle était faite de grottes situées sur le côté le plus 
raide d’une haute montagne, et l’entrée était presque inaccessible ; elle 
était dominée par une élévation à pic qui formait un immense précipice 
et se prolongeait jusque dans la profondeur de la vallée, des deux côtés 
de la grotte le précipice était terrible. Dedans se rassemblaient une troupe 
nuisible de voleurs et une foule de bandits des pays de Moab, d’Ammon 
et de Galaad, qui envoyaient en exploration des hommes, étaient bons 
connaisseurs des lieux, et les informaient exactement de l’état de nos 
régions, faisaient fréquemment irruption au moment opportun, à la 
dérobée, et rendaient périlleux nos confins. Les nôtres voulurent mettre 
fin à ces maux et proposèrent comme nous l’avons dit d’assiéger la 
caverne. Après avoir convoqué et rassemblé tout le peuple du royaume et 
les forces militaires, traversé le Jourdain, ils y parvinrent et, malgré les 
aspérités du terrain, ils occupèrent les abords étroits, installèrent les 
camps en cercle, disposèrent et entamèrent le siège. En obéissant à la 
règle des camps, ils cherchèrent tous les moyens de nuire aux assiégés, 
les bloquant de tout leur possible pour les pousser à se rendre, tandis que 
du côté adverse on utilisait les ruses habituelles dans ces malheureuses 
choses pour veiller constamment à se protéger. 

Pendant que presque toute l’armée chrétienne se fatiguait ici, des Turcs 
saisirent l’occasion opportune [...]. 


I. Le comte de Flandre avait épousé Sybille, seconde fille de Foulque et de sa première 
femme, la fille et héritière du comte du Mans. 



598 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


7 

ALLIANCE DES LATINS ET DES DAMASCÈNES CONTRE LES TURCS 

Tandis que ces choses se passaient dans les environs de Jérusalem, 
Zengî, enorgueilli de ses succès et semblable au ver de terre qui s’agite 
sans cesse, osa former le projet de s’emparer du royaume de Damas. 
Ainard ', gouverneur de ce royaume, chef de la milice, beau-père aussi du 
roi de Damas, ayant appris que Zengî avait franchi de force ses confins, 
envoya au seigneur roi de Jérusalem des messagers porteurs de paroles 
de paix chargés de solliciter instamment du roi et du peuple chrétien 
secours et conseil contre un ennemi si formidable pour chacun des deux 
royaumes ; et afin que l’on ne pût croire qu’il réclamait témérairement 
des subsides du seigneur roi et de ses princes, gratuitement et sans espoir 
de grandes récompenses, il promit de payer vingt mille pièces d’or par 
mois pour les frais nécessaires à cette entreprise. En outre, il s’engagea, 
dès que l’ennemi aurait été chassé de ses confins, à nous restituer sans 
aucune contestation la ville de Panéas qui nous avait été enlevée de vive 
force quelques années auparavant ; et, pour mieux garantir l’observation 
complète des divers articles de cette convention, il promit de donner 
comme otages des fils de nobles en nombre déterminé. Le seigneur roi, 
après avoir reçu ces propositions, convoqua tous les princes du royaume, 
leur exposa l’objet de la légation et les conditions qui lui étaient offertes 
et leur demanda conseil sur la réponse qu’il y avait à faire. On tint conseil 
pour délibérer à ce sujet ; et, après avoir mûrement examiné le projet, on 
jugea que le mieux était de porter secours à Ainard et aux habitants du 
pays de Damas contre un ennemi cruel et également dangereux pour les 
deux royaumes ; on décida même que ces secours seraient fournis gratui- 
tement, de peur que l’ennemi commun, devenu plus puissant si les nôtres 
demeuraient dans l’oisiveté, ne trouvât dans un triomphe sur le royaume 
de Damas de nouvelles forces dont il se servirait ensuite contre les nôtres 
[...]. 


9 

PANÉAS ASSIÉGÉE ET PRISE PAR LES LATINS ALLIÉS AUX DAMASCÈNES 
( 1140 ) 

Panéas est celle que l’on nomme vulgairement Belinas, appelée Lesen 
dans les temps anciens, avant l’entrée des enfants d’Israël dans la Terre 
promise. Elle échut en partage aux fils de Dan, qui la nommèrent Lesen- 


1. Ainard [Aynar, Euneur] : mamelouk de Doldequin. 



CHRONIQUE — LIVRE XV 


599 


Dan, comme on l’apprend par ces paroles de Josué [...] Dans la suite, 
elle fut nommée Césarée-de-Philippe, parce que Philippe-le-Tétrarque, 
lils d’Hérode l’Ancien, la fit agrandir en l’honneur de Tibère. César l’il- 
lustra d’admirables édifices, ce qui la fit désigner sous le double nom de 
César et de celui qui avait contribué à son embellissement. Les armées 
réunies suivirent leur marche vers Panéas, arrivèrent vers le commence- 
ment de mai, et investirent aussitôt la cité de toutes parts. Ainard prit posi- 
tion vers l’est, et se plaça avec toute son expédition entre la ville et la 
forêt, au lieu-dit Cohagar. Le roi et notre armée prirent position vers 
l’ouest, et les légions occupèrent toute la plaine. Après avoir ainsi 
ordonné leur position tout autour, on s’arrangea pour interdire toute possi- 
bilité de sortir et d’entrer librement et de s’évader à ceux qui l’auraient 
voulu. On décida en outre, après avoir tenu un conseil commun, d’en- 
voyer de fidèles messagers au seigneur Raymond prince d’Antioche et au 
comte de Tripoli pour apporter leur aide à la tâche présente. [...] Il n’était 
pas facile de discerner laquelle des deux armées portait les armes contre 
l’adversaire commun avec le plus d’ardeur, laquelle déployait le plus 
d’acharnement dans les combats, ou se montrait la plus disposée à persé- 
vérer dans les longues fatigues de la guerre, tant nos chevaliers et les 
cohortes de Damas paraissaient animés du même zèle et des mêmes 
désirs. L’habitude et l’expérience des armes n’étaient pas les mêmes ; 
mais on y voyait une égale volonté de nuire à l’ennemi commun. Les 
assiégés, de leur côté, résistaient vaillamment, quoiqu’ils eussent à sup- 
porter toutes sortes de fatigues, des assauts presque continuels, des veilles 
et un service extrêmement lourd ; combattant de toutes leurs forces pour 
la défense de leur liberté, de leurs femmes et de leurs enfants, la difficulté 
même de leur position leur donnait une nouvelle habileté, et leur inspirait 
toutes sortes de moyens d’assurer le succès de leur résistance. Au bout 
de quelques jours d’attaque, les assiégeants reconnurent qu’il leur serait 
impossible de réussir s’ils ne faisaient construire une tour en bois pour la 
dresser contre les murs et attaquer d’un point plus élevé. Mais, comme on 
ne pouvait trouver dans toute la région les matériaux nécessaires à ce 
genre d’ouvrage, Ainard envoya des hommes à Damas pour y chercher 
des poutres fort longues et fort grosses, préparées depuis longtemps pour 
cet usage ; il leur donna ordre de les rapporter et de revenir en toute hâte. 


10 

[...] Voici que ceux que l’on avait envoyés à Damas revinrent, rappor- 
tant des poutres d’une étonnante dimension et aussi solides qu’on pouvait 
les désirer. Des artisans et des coupeurs de bois s’occupèrent avec rapidité 


1 . Citation de Jos, xix, 47. 



600 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


à les dresser ; puis ils les assemblèrent solidement avec des clous en fer, 
et élevèrent en peu de temps une machine d’une énorme hauteur, du 
sommet de laquelle on dominait toute la ville, d’où les assiégeants pou- 
vaient viser les gens de la ville, en lançant de la main des flèches, des 
traits de toutes sortes et des pierres. Aussitôt que la machine fut dressée, 
on aplanit le terrain entre la machine et le mur, on la poussa contre les 
remparts, et il y avait vue sur toute la ville tant qu’il sembla qu’une nou- 
velle tour se fût élevée subitement au milieu [...]. 


1 1 

Pendant que se menait l’expédition, un légat de l’Église romaine 
nommé Albéric, évêque d’Ostie, de nation franque, de l’évêché de Beau- 
vais, débarqua à Sidon. Il venait, envoyé spécialement au sujet du diffé- 
rend survenu dans l’Église d’Antioche entre le seigneur patriarche et ses 
chanoines. Peu de temps auparavant, un autre vénérable homme, le sei- 
gneur Pierre, archevêque de Lyon, remplissant l’office de légat, était éga- 
lement venu en Syrie ; mais la mort l’empêcha de mettre fin à l’affaire 
qui lui avait été commise, et ce fut alors que l’évêque d’Ostie fut nommé 
à sa place et chargé de donner la fin méritée à cette grande querelle, 
comme je vais le dire dans ce qui suit. Ayant appris que toute l’armée 
chrétienne était occupée au siège de Panéas et que séjournaient là, avec 
les autres princes du royaume, le seigneur Guillaume patriarche de Jéru- 
salem, le seigneur Foucher archevêque de Tyr, il se hâta d’aller les y 
rejoindre. Il trouva les assiégeants fort occupés à poursuivre le succès de 
leur entreprise et ne perdant pas un seul instant dans l’oisiveté ; lui-même 
cependant, avec le zèle d’un homme sage et s’appuyant sur l’autorité 
apostolique, les encouragea dans leur propos ; ses sermons d’exhortation 
fùrent un nouvel aiguillon pour tous [...]. Ainard, homme plein de pré- 
voyance, fidèle allié et zélé coopérateur des nôtres, chargea secrètement 
quelques-uns de ses familiers d’aller faire, de vive voix, quelques tentati- 
ves d’arrangement et d’engager les assiégés à se rendre. Ceux-ci, d’abord 
horrifiés et imaginant continuer tant qu’il y aurait quelque espoir de résis- 
ter, bientôt accueillirent avec avidité et reconnaissance les paroles qui leur 
étaient portées. Le magistrat cependant, que les Turcs eux-mêmes appel- 
lent émir, homme noble et puissant, exigea, comme condition supplémen- 
taire pour la reddition de la ville, de prendre en considération qu’il ne 
fallait pas qu’il tombât dans le besoin et qu’on lui fît quelque indemnité 
qui serait fixée au jugement d’un notable : il semblait en effet honteux et 
indécent qu’un homme noble, seigneur d’une ville si célèbre, fût expulsé 
de son propre patrimoine et réduit en outre à aller mendier. Ainard vit 
qu’il était juste et équitable de satisfaire à cette demande, et désirant 
ardemment parvenir à remettre la cité en notre pouvoir, il s’engagea. 



CHRONIQUE — LIVRE XV 


601 


conformément au désir qui lui fut exprimé, à faire assigner à l’émir une 
rente annuelle qui ne dépasserait pas une certaine somme, qu’on eut soin 
de fixer, et qui serait prélevée sur le produit des bains et des vergers. Il 
donna au peuple qui voudrait sortir de la ville la faculté de sortir libre 
avec toutes ses choses ; à ceux qui ne voudraient partir nulle part, de 
continuer à habiter dans la ville ou exploiter leurs biens tant urbains que 
ruraux [...]. Les princes chrétiens rendirent justice à la sagesse et à la sin- 
cérité du gouverneur de Damas, ils approuvèrent les conditions propo- 
sées, lui témoignèrent leur reconnaissance et leur satisfaction, et lui 
promirent formellement d’exécuter toutes les dispositions qu’il aurait 
faites. La cité leur fut donc livrée et les habitants sortirent en toute liberté 
pour se rendre dans les lieux qu’il leur convenait de choisir, emmenant 
avec eux tout leur bagage avec leurs femmes et leurs enfants. Après avoir 
reçu la cité, les nôtres élirent le seigneur Adam archidiacre d’ Acre comme 
évêque du lieu, sur la demande du seigneur patriarche et avec l’approba- 
tion du seigneur Foucher archevêque de Tyr qui avait de façon certaine 
l’église de Panéas dans sa juridiction selon son droit de métropolitain. On 
lui confia donc les soins spirituels de ceux qui voudraient demeurer là et 
on restitua la juridiction temporelle au seigneur Rainier dénommé Brus, 
qui en avait été chassé peu d’années auparavant. [...] 


17 

DÉPOSITION DU PATRIARCHE AU SYNODE D’ANTIOCHE (30 NOVEMBRE 1 140) 

Le troisième jour, l’assemblée s’étant de nouveau réunie et les prélats 
ayant repris leurs places, on prescrivit de citer le patriarche pour la der- 
nière fois, et de l’inviter à venir fournir ses réponses sur l’accusation. Il 
refusa encore positivement, soit qu’il craignît sa conscience, soit qu’il 
connût les dispositions défavorables du synode et redoutât la violence du 
prince, je n’ai pu le découvrir avec certitude. Il demeurait dans son palais 
avec les gens de sa maison, sans cesse entouré d’une suite de cavaliers et 
de gens du peuple : tous ceux de la cité s’étaient portés en foule pour lui 
prêter secours, et si la puissance du prince ne leur avait inspiré des crain- 
tes, ils auraient été disposés à chasser honteusement de la ville le légat et 
tous ceux qui s’étaient réunis pour le déposer. Cependant le légat, voyant 
que le patriarche ne voulait pas venir à lui et confiant dans la protection 
du seigneur prince, monta au palais et, là, prononça contre le patriarche 
la sentence de déposition et le contraignit de vive force à remettre l’an- 
neau et la croix. Puis, sur l’ordre du légat, le patriarche fut livré au prince, 
misérablement enchaîné, maltraité ignominieusement, comme un homme 
ayant versé le sang, et fut incarcéré dans le monastère de Saint-Siméon, 
situé près de la mer sur une montagne très élevée. Le patriarche, qui était 



602 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


alors le seigneur Raoul, que j’ai vu moi-même dans mon enfance, était 
grand et beau physiquement ; il avait les yeux un peu obliques, sans qu’il 
y eût cependant rien de choquant. Il était peu lettré, mais plein de faconde, 
d’une conversation très agréable et rempli de grâce. Généreux à l’excès, 
il avait su gagner au plus haut degré la bienveillance des chevaliers et des 
gens de second rang. Il oubliait facilement ses promesses et ses engage- 
ments ; il était léger dans ses discours, inconstant, plein de ruse et multi- 
ple dans ses voies, et en même temps doué de beaucoup de prévoyance et 
de réserve. Il ne se montra imprudent qu’en une seule occasion, lorsqu’il 
refusa d’accueillir des adversaires qu’il avait irrités à juste titre et qui 
cherchaient à rentrer en grâce auprès de lui. On disait encore, et c’était 
vrai, que le patriarche était d’une arrogance et d’une présomption excessi- 
ves. Ce fut même à ces défauts qu’il dut des malheurs qu’il eût facilement 
évités en se conduisant avec plus de modération. Il demeura longtemps 
dans le monastère, prisonnier et chargé de fers ; enfin il parvint à s’échap- 
per et se rendit à Rome. Il y réussit à recouvrer jusqu’à un certain point 
la faveur du siège apostolique et se disposait à repartir, lorsqu’il mourut 
misérablement, ayant bu un poison que lui présenta un artisan du crime, 
dont le nom nous est inconnu : nouveau Marius, qui éprouva dans sa per- 
sonne les vicissitudes les plus contraires de la fortune. 


18 

Donc le légat, après la déposition du patriarche, ayant terminé les affai- 
res qui l’avaient appelé à Antioche, retourna à Jérusalem. Il y demeura 
jusqu’aux solennités pascales. Après avoir tenu conseil avec les prélats 
des églises, le troisième jour après la sainte Pâques, il célébra solennelle- 
ment la dédicace du Temple du Seigneur, avec le concours du patriarche 
et de quelques-uns des évêques. Beaucoup d’hommes nobles et illustres, 
tant des parties ultramontaines que des régions d’outre-mer ', étaient pré- 
sents, et parmi eux, le seigneur Josselin junior, comte d’Édesse, qui était 
venu passer les solennités pascales dans la cité et déploya une grande 
magnificence. Après cela, le légat convoqua les archevêques, les évêques, 
tous les autres prélats des églises, et tint avec le seigneur patriarche un 
concile qui s’assembla dans la sainte église primitive de Sion, mère de 
toutes les autres : on délibéra sur toutes les affaires qui pouvaient se rap- 
porter aux circonstances du temps. Était présent à ce synode Maxime, 
pontife des Arméniens, ou plutôt prince et illustre docteur de tous les 
évêques de Cappadoce, de Médie, de Perse et des deux Arménies, dit 
catholicus. On traita avec lui des articles de foi sur lesquels son peuple 


1 . Guillaume de Tyr écrit ici cismarinis regionibus, littéralement les régions cis-marines, 
de ce côté-ci des mers : il se place du point de vue de Poutre-mer. 



CHRONIQUE — LIVRE XV 


603 


est en dissentiment avec le nôtre, et il promit pour sa part d’en corriger 
plusieurs. Ceci fini selon les règles, le légat se rendit à la cité d’ Acre, prêt 
à retourner à Rome [...]. 


19 

L’EMPEREUR BYZANTIN EN SYRIE, ET LES LATINS 

En ce temps-là [1 142], le seigneur Jean empereur de Constantinople, 
quatre années à peine depuis qu’il avait quitté Tarse en Cilicie et toute la 
Syrie, ses forces réparées et ses légions rappelées, dirigea de nouveau son 
armée vers la Syrie, à l’appel de nombreux messagers du prince et des 
gens d’Antioche pour de nouvelles expéditions. [...] Il entra en Cilicie, 
mais ne s’y arrêta point ; à peine la rumeur avait-elle annoncé sa pro- 
chaine arrivée, qu’il entrait dans la terre du comte d’Édesse avec toutes 
ses forces et faisait dresser son camp presque à l’improviste devant Tur- 
bessel. Ce château très riche est situé à vingt-quatre milles en deçà de 
l’Euphrate, ou peut-être un peu plus. Dès qu’il y fut arrivé, l’empereur fit 
demander au comte Josselin Junior de lui livrer des otages. Lequel, frappé 
d’étonnement en apprenant une arrivée si subite, voyant d’une part des 
forces innombrables, telles qu’il semblait qu’aucun roi de la terre ne pût 
en entretenir de semblables, d’autre part l’état de dénuement dans lequel 
il se trouvait lui-même et l’impossibilité absolue de tenter quelque résis- 
tance, se faisant de nécessité vertu, envoya en otage l’une de ses filles, 
nommée Isabelle. L’empereur n’avait fait cette demande qu’afin de le lier 
plus étroitement à ses intérêts et de s’assurer davantage de sa fidélité pour 
exécuter ses mandements. De là, dirigeant son armée vers Antioche et 
s’avançant avec rapidité, il s’installa à côté d’une petite agglomération 
nommée Guast, le 24 septembre. Là, il envoya aussitôt des messagers au 
prince d’Antioche, pour lui rappeler les termes des pactes qui les unis- 
saient et l’inviter en conséquence à lui remettre la ville et son fort, toutes 
les munitions qui s’y trouvaient renfermées, sans aucune distinction, afin 
de pouvoir plus commodément, depuis ce voisinage, diriger ses expédi- 
tions contre toutes les villes limitrophes encore occupées par les ennemis. 
Et réciproquement, il lui fit assurer qu’il serait constamment disposé, 
quant à lui, à donner la plus large interprétation possible aux conventions 
qui avaient été mises par écrit antérieurement, et même à lui faire bonne 
et forte mesure, suivant la qualité de ses mérites. 



604 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


20 

Mais le prince d’Antioche, le seigneur Raymond, qui auparavant avait 
tant accablé l’empereur de ses messagers, se voyant maintenant serré de 
près et connaissant bien l’étendue de ses engagements, demeurait incer- 
tain sur ce qu’il fallait faire. Il convoqua aussitôt les grands et les premiers 
habitants tant de la cité que de toute la région, les réunit pour délibérer 
avec eux, demandant conseil sur ce qu’il y avait besoin de faire dans une 
occurrence si périlleuse. Après avoir longuement discuté, tous furent una- 
nimement d’accord qu’il ne pouvait convenir à l’état de la région de 
remettre entre les mains de l’empereur, à quelque condition que ce fût, 
une ville si noble, si puissante et si bien fortifiée : prévoyant que dans le 
futur, comme il était arrivé peu avant, les Grecs indolents se laisseraient 
enlever par les ennemis et la ville et toute la région [...]. 


21 

Se voyant refuser à lui et les siens l’entrée qu’il souhaitait faire dans 
la cité, l’empereur espéra trouver quelque moyen de prendre possession 
d’Antioche, en dépit des habitants, l’hiver fini et la douceur du printemps 
revenue. Il dissimula ses projets au fond de son cœur, et, pour mieux 
cacher son propos, il envoya des hommes de la plus haute noblesse au 
seigneur Foulque, roi de Jérusalem, signifiant qu’il viendrait volontiers si 
les chrétiens le voulaient bien, pour la grâce de la prière et de la dévotion 
et afin d’apporter son secours contre les ennemis de ces régions. Le roi 
tint conseil et chargea du soin de porter sa réponse le seigneur Anselme, 
évêque de Bethléem, le seigneur Geoffroi, abbé du temple du Seigneur 
qui connaissait bien la langue grecque ', et Roardus gouverneur du fort de 
Jérusalem. Sa réponse disait que le royaume était fort étroit, qu’il ne pour- 
rait fournir assez de vivres pour des forces si nombreuses et serait hors 
d’état de pouvoir entretenir son armée sans s’exposer aux dangers de la 
famine et au manque absolu de toutes les choses nécessaires ; qu’en 
conséquence si l’empereur, agréable à Dieu, voulait se rendre avec dix 
mille hommes seulement dans la ville bienheureuse, venir aux vénérables 
lieux de notre salut et disposer de tout autre chose selon son vœu, tous se 
porteraient à sa rencontre avec un extrême empressement et l’accueille- 
raient à son arrivée avec joie et dans les transports de leur cœur, qu’enfin 
ils lui obéiraient comme à leur seigneur et au plus grand prince de la terre. 
A ces mots, l’empereur retira ses paroles, jugeant qu’il serait peu digne 


I . R. Huygens fait remarquer que Geoffroi est le seul personnage dans toute la chronique 
dont Guillaume de Tyr mentionne la connaissance du grec (CC, t. 2, p. 703). 



CHRONIQUE — LIVRE XV 


605 


de sa gloire de marcher avec une si faible escorte, lui qui ne s’avançait 
jamais qu’environné de tant de milliers d’hommes. Il renvoya les messa- 
gers du roi en les comblant d’honneurs et en leur donnant de nombreux 
témoignages de sa bienveillance et de sa libéralité, et il alla passer l’hiver 
en Cilicie dans les environs de Tarse, se promettant dans le futur proche 
d’accomplir quelque chose de grand et digne de mémoire dans la région 
de Syrie [...]. 


22 

LA MORT DE L’EMPEREUR BYZANTIN EN CILICIE, BLESSÉ À LA CHASSE (1143) 

Cependant, vers le commencement du printemps, et avant l’époque où 
les rois rassemblent d’ordinaire leurs armées pour la guerre, l’empereur, 
amateur passionné des bois et forêts pour le plaisir de la chasse, cherchant 
à se distraire de ses ennuis et conformément à ses anciennes habitudes, 
avec son escorte usuelle dans ce cas, entra dans la zone des bois. Comme 
il poursuivait les bêtes féroces avec son ardeur accoutumée, portant en 
main son arc, et, selon l’usage, un carquois chargé de flèches suspendu 
sur ses épaules, voici qu’un sanglier lancé par des chiens habiles, fatigué 
de leur poursuite et fuyant leurs aboiements acharnés, fut forcé de passer 
devant le seigneur empereur qui s’était placé en embuscade. Le prince 
saisit une flèche avec une admirable rapidité, et, tendant son arc par un 
mouvement brusque, il se blessa à la main qui tenait l’arc, avec la flèche 
empoisonnée. Quelque léger que parût cet accident, le venin mortel 
pénétra, et bientôt l’activité du mal força l’empereur à quitter la forêt et 
à rentrer au camp. On fit venir aussitôt un grand nombre de médecins. 
L’empereur leur raconta ce qui lui était arrivé et ne craignit pas d’annon- 
cer qu’il était lui-même la cause de sa mort. Les médecins cependant, 
pleins de sollicitude pour le salut de leur maître, lui prodiguèrent tous 
leurs soins ; mais le poison subtil avait pénétré dans l’intérieur et repous- 
sait tous les remèdes ; il se glissait comme un serpent, s’avançant peu à 
peu et fermant les voies à tout salut. Bientôt les médecins déclarèrent qu’il 
ne restait plus qu’un seul moyen à employer, moyen extraordinaire et peu 
digne d’un si grand prince : c’était de couper la main blessée, dans 
laquelle le mal résidait encore avec toute sa force, et de l’enlever avant 
que toutes les autres parties du corps en fussent infectées. Mais cet 
homme plein de courage dédaigna ce conseil, quoiqu’il éprouvât d’horri- 
bles douleurs et qu’il ne doutât pas que la mort était près de l’atteindre, il 
se montra ferme à soutenir la majesté impériale tout entière, et répondit, 
à ce qu’on assure, qu’il serait indigne de l’Empire romain d’être gouverné 
d’une seule main [...]. 



606 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


21 1 

CONSTRUCTION DE TROIS FORTERESSES 

Dans le même temps un homme noble, du nom de Paganus, qui avait 
été d’abord échanson du roi et qui eut ensuite pour ses mérites la terre au- 
delà du Jourdain, après que Raymond de Podio et son fils Raoul en furent 
déshérités, fit construire aux confins de la Seconde Arabie un château du 
nom de Krak [Kerak]. Ce lieu, que sa position naturelle et l’ouvrage 
qu’on y fit rendaient extrêmement fort, était situé près d’une ville très 
ancienne, métropole de l’Arabie, dite autrefois Raba, au sujet de laquelle 
on lit qu’elle connut un siège où périt l’innocent Urie, sur l’ordre de 
David et par les soins de Joab. Plus tard, la ville de Raba fut appelée 
Pierre du Désert, d’où le nom de Petra dans la Seconde Arabie d’aujour- 
d’hui. 


24 

Cependant, le seigneur roi de Jérusalem Foulque et les autres princes 
du royaume, ensemble avec le seigneur patriarche et les autres prélats des 
églises, voulant réprimer les attaques insolentes des Ascalonites qui par- 
couraient la région avec trop de licence et l’enserraient étroitement, réso- 
lurent de construire en commun un château dans la plaine, à côté de la 
ville de Ramula [Ramla], non loin de celle de Lydda, soit Diospolis. Il y 
avait au milieu de cette région une colline peu élevée, sur laquelle les 
traditions anciennes nous apprennent qu’avait été construite l’une des 
villes des Philistins, nommée Geth, près d’une autre de leurs cités, dite 
Azotum, à dix milles d’Ascalon et non loin du bord de mer. Ils convinrent 
donc à l’unanimité, en faisant un pacte, d’édifier une forteresse avec 
quatre tours en un ouvrage très solide, les fondations jetées profondé- 
ment. Les anciens édifices, dont il restait encore beaucoup de vestiges, 
fournirent des pierres en grande quantité ; on trouva aussi, dans le périmè- 
tre même de la ville détruite, des puits antiques qui donnèrent de l’eau en 
abondance, tant pour les besoins de l’ouvrage que pour l’usage des 
hommes. Lorsque le château et toutes ses parties fùrent terminés, on le 
confia d’un commun conseil à un homme noble et sage, à savoir le sei- 
gneur Balian le vieux, père de Hugues, Baudouin et Balian le jeune, qui 
tous furent dénommés d’ibelin du nom de ce lieu : ce qui était en effet le 


1. La construction du Krak, racontée avant la mort de l'empereur, est placée ici pour 
faciliter le parallèle avec les deux autres constructions de forteresse. 



CHRONIQUE — LIVRE XV 


607 


nom du lieu avant même la construction du château. Cet homme montra 
une diligence vigilante dans la garde du château et la poursuite des 
ennemis, condition de la donation du château, et après sa mort, ses fils, 
hommes nobles et habiles au maniement des armes, jamais inactifs, l’eu- 
rent sous leur garde très diligente jusqu’à ce que la cité d’Ascalon fût 
redevenue chrétienne. 


25 

L’année suivante, les princes du royaume s’étant convaincus par l’ex- 
périence que les deux forteresses qu’ils avaient fait construire à Bersabée 
et à Ibelin leur étaient fort utiles pour rabattre l’orgueil et l’insolence des 
habitants d’Ascalon, mettre un frein à leurs attaques et réprimer leurs 
incursions, résolurent d’en faire construire une troisième afin d’infliger 
plus de dommages en les multipliant autour de la ville, pour semer la 
terreur plus fréquemment, quasiment comme dans un siège, et la frapper 
de terreur sous les dangers répétés. Il y avait dans cette portion de la Judée 
où se terminent les montagnes et où commence la plaine, près des confins 
du pays des Philistins, dans l’ancienne tribu de Siméon et à huit milles 
d’Ascalon, un emplacement que l’on pourrait appeler colline en le 
comparant aux montagnes qui l’avoisinent, et montagne élevée eu égard 
à la plaine à laquelle il est uni, dans un lieu dont le nom arabe est Telle 
Saphi, qui chez nous se traduit Mont-Clair — ou bien Colline. Il parut 
bon aux plus sages de fonder une forteresse, qui serait plus voisine de la 
cité que les autres, construites pour le même usage, et qui serait située sur 
un site plus fort. On fit construire sur de solides fondations et en pierres 
carrées une forteresse avec quatre tours d’une bonne hauteur, d’où la vue 
était libre jusqu’à la ville ennemie, formidable et odieuse pour les 
ennemis qui voulaient sortir faire du butin ; on l’appela vulgairement 
Blanche-Garde , qui se dit en latin Alba Spécula. Quand le château et 
toutes ses parties furent complètement finis, le seigneur roi le prit sous sa 
garde, l’approvisionna convenablement en vivres et en armes, et le remit 
à des hommes sages pour qu’ils le servent, des hommes ayant une grande 
expérience de la guerre et dont la fidélité et le dévouement étaient connus 
et éprouvés. Ceux-ci sortaient seuls fréquemment. Plus fréquemment 
encore, ils se réunissaient aux chevaliers qui gardaient les autres forteres- 
ses édifiées pour les mêmes raisons, et tous ensemble marchaient à la ren- 
contre des ennemis lorsqu’ils faisaient quelque sortie et déjouaient ainsi 
leurs entreprises ; quelquefois même ils allaient attaquer directement les 
Ascalonites, leur livraient de rudes combats, et triomphaient d’eux le plus 
souvent. De plus, ceux qui possédaient la région alentour, confiants dans 
la défense et le voisinage des forteresses, édifièrent de nombreux lieux 
suburbains, où ils eurent beaucoup de familles et d’agriculteurs, grâce 



608 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


auxquels toute cette région inhabitée devint plus sûre, et une grande abon- 
dance de vivres vint de ces lieux limitrophes. Entre tout ceci, les Ascalo- 
nites, voyant leur ville entourée de forteresses inexpugnables, 
commencèrent à se défier de leur isolement et, par messagers répétés, à 
rappeler au très puissant prince d’Égypte leur seigneur, à qui plus rien ne 
restait dans toute la région, qu’il tournât sa sollicitude envers la ville qui 
était le pilier de sa domination. 


26 

FONDATION DE BÉTHANIE, MONASTÈRE DE FEMMES 

Vers le même temps, et tandis que le royaume était enfin amené à 
quelque tranquillité par un effet de la grâce surabondante du Seigneur, la 
dame Mélisende, reine de pieuse mémoire, pour le rachat de son âme et de 
celle de ses parents, aussi pour le salut de son mari et ses enfants, forma le 
projet de fonder un monastère de vierges consacrées, si elle trouvait un 
lieu selon son cœur. La plus jeune de ses sœurs, nommée Yvette, avait 
fait profession de vie monastique dans le monastère de Sainte-Anne, mère 
de la sainte génitrice de Dieu, la Vierge Marie 1 . C’était principalement 
pour sa protection que la reine tenait vivement à son projet : il lui semblait 
indigne de la fille du roi de se trouver au cloître soumise à quelque mère 
comme une personne du peuple. Après avoir parcouru dans son esprit 
toute la région et examiné avec le plus grand soin quel serait le lieu le 
plus convenable pour fonder un monastère, après beaucoup de délibéra- 
tions enfin, la reine fixa son choix sur Béthanie, le « castel » de Marie et 
de Marthe et de leur père Lazare, que Jésus aima, lieu de repos et domicile 
du Seigneur Sauveur. Le lieu était éloigné de Jérusalem de quinze stades 
selon la parole de l’évangéliste, sur la pente orientale du mont des Oli- 
viers. Le lieu appartenait en propre à l’église du Sépulcre du Seigneur, et 
la reine le reçut des chanoines contre la remise de la ville des prophètes, 
Thecua. Là, comme ce lieu se trouvait quasiment dans le désert et exposé 
aux attaques ennemies, la reine fit d’abord construire à grands frais une 
tour très forte, en pierres carrées et polies, distincte des officines nécessai- 
res, afin que les vierges données à Dieu ne manquassent pas du secours 
d’une forteresse inexpugnable en cas d’attaque imprévue. La tour 
construite, le lieu prêt en quelque sorte pour le culte religieux, la reine y 
fit entrer les femmes, saintes moniales, leur donna pour mère une vénéra- 


1. Yvette est la dernière et quatrième fille de Baudouin II. À l’âge de cinq ans, contre la 
libération de son père et en attendant le paiement d’une très grosse rançon, elle fut laissée 
en otage à Bursuq (1125). Elle fut libérée la même année, après la grande victoire de Bau- 
douin rejoint par le comte d'Édesse et le comte de Tripoli contre le même Bursuq, auquel 
s’était joint Toghtekin le gouverneur de Damas, devant le village fortifié de Hasard 
(livre XIII, 16). 



CHRONIQUE — LIVRE XV 


609 


ble matrone déjà âgée et remplie d’expérience pour toutes ies choses de 
la religion, et conféra à l’église des biens considérables, en sorte qu’en ce 
qui concernait les biens temporels, elle n’était inférieure à nul monastère 
d’hommes ou de femmes. On dit même qu’il n’y avait aucune église qui 
pût s’égaler à celle-là pour les richesses. Entre autres possessions qu’elle 
offrit au monastère, elle assigna généreusement un lieu très fameux, 
connu pour l’abondance de commodités, situé dans la plaine du Jourdain, 
Jéricho et ses dépendances. Elle offrit aussi audit monastère de la vais- 
selle sacrée en or, en pierres précieuses et en argent, en grande quantité, 
en même temps que des soieries pour décorer la maison de Dieu, ainsi que 
des vêtements sacerdotaux et en tout genre, comme l’exige la discipline 
ecclésiastique. Après la mort de la vénérable matrone qu’elle avait mise 
à la tête de ce lieu, la reine revint à son projet avec le consentement du 
seigneur patriarche et l’agrément des saintes moniales, et mit sa sœur à 
la tête du monastère. Elle ajouta aussi des calices, des livres et d’autres 
ornements utiles aux usages ecclésiastiques, et tant qu’elle vécut, elle ne 
cessa d’enrichir le lieu de ses dons, pour la protection de son âme et de 
sa sœur qu’elle chérissait tout particulièrement. 


27 

LA MORT DU ROI FOULQUE (13 NOVEMBRE 1 143) 

Il arriva ces jours-là, vers la fin de l’automne, que le seigneur roi se 
trouvait avec la reine en séjour dans la cité d’Acre et que la reine voulut, 
pour sortir de son ennui, sortir de la ville et aller se promener dans des 
lieux environnants, arrosés de sources. Le seigneur roi ne voulant pas la 
laisser seule, partit avec elle, emmenant son escorte habituelle. Tandis 
qu’on était en marche, des enfants qui précédaient les rangs et l’escorte 
firent par hasard lever un lièvre qui se tenait caché dans les sillons et s’en- 
fuit, poursuivi par les acclamations de tous. Le roi, se livrant à une fatale 
impulsion, saisit aussitôt sa lance, et se jetant à la poursuite du lièvre, 
poussa vivement son cheval dans la direction que suivait l’animal. Tandis 
qu’il hâtait imprudemment sa course, le cheval s’emporta, tomba par terre 
et jeta son cavalier sous lui ; la violence de la chute lui fit perdre toute 
connaissance et au même moment la selle lui fendit la tête de sorte que la 
cervelle jaillit par les narines et les oreilles [...]. 

Il fut enseveli dans l’église du Sépulcre du Seigneur, au-dessous du 
mont Calvaire, à la droite de ceux qui entrent, près de la porte, et à côté 
des autres rois ses prédécesseurs, de bienheureuse mémoire. Le seigneur 
Guillaume, de pieux souvenir, vénérable patriarche de Jérusalem, présida 
à cette cérémonie qui fut célébrée avec une magnificence royale. Foulque 
laissait après lui deux fils, qui n’avaient pas encore atteint l’âge de 



610 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


puberté, Baudouin, l’aîné, alors âgé de treize ans, et Amaury qui n’en 
avait que sept. Le pouvoir royal passa entre les mains de la dame Méli- 
sende, reine agréable à Dieu, en vertu de son droit héréditaire. 


LIVRE XVI 

De l’avènement de Baudouin HI à la deuxième croisade 
(II 43-1 148) 

Prise d’Edesse par Zengi, qui meurt peu après, à qui succède Nùr al Din. 
Rupture de l'alliance avec le gouverneur de Damas en raison de sombres 
intrigues où tel est pris qui croyait prendre (expédition ratée sur Bosra). 
Départ de la deuxième croisade et double désastre dans la traversée de l 'Asie 
Mineure. Déconvenue du prince d’Antioche à qui le roi capétien Louis Vil 
refuse de prêter main-forte. Arrivée du roi et de l'empereur germanique à 
Jérusalem. 


Il est mis en premier une brève petite préface 

• I. Au défunt Foulque succède son fils Baudouin III ; il est décrit quel fut 
son physique. 

• 2. De son caractère et de sa conversation. 

3. De sa promotion à la tête du royaume et combien longtemps il aura régné 
sous la tutelle de sa mère. 

• 4. Zengî assiège Edesse, le site de la cité est décrit. 

• 5. La cité est prise et sa population massacrée. 

• 6. Un château au-delà du Jourdain, nommé Val-Moïse, est acquis par le roi. 

• 7. Zengî meurt pendant qu’il assiège Calagembar ; lui succède son fils Nûr 
al Dîn. 

• 8. Un certain noble de Damas, gouverneur de la cité de Bostrum [Bosra], 
fait la paix avec le roi, et l’armée du royaume s’avance vers Bostrum ; Ainard, 
le gouverneur de Damas, essaye de l’en empêcher. 

• 9. L’armée court de grands périls en s’avançant [vers Bostrum], 

• 10. Arrivant à destination, on découvre une cité occupée par l’ennemi et le 
retour est ordonné sans que l’affaire soit conclue. 

• 11. Sur son retour, l’armée souffre des dangers intolérables; l’ennemi 
s’étonne de la persévérance des nôtres. 

• 12. Un légat pour la paix est envoyé à l’ennemi. Un certain noble ennemi 
meurt, l’armée ennemie se dissout, la nôtre avance plus librement. 

• 13. Nos légions parviennent à Gadara. Le lieu est décrit, l’armée rentre chez 
elle. 

14. Les habitants d’Edesse appellent le comte, le comte accélère et reçoit 
la ville à l'insu de l’ennemi. 



CHRONIQUE — LIVRE XVI 6 1 1 

15. Nûr al Dîn accourt, assiège la ville, tourmente misérablement les 
nôtres. 

16. Le comte sortant avec les siens prend le chemin du retour chez lui ; Nûr 
al Dîn le suit, l’armée est arrêtée, le comte en réchappe par la fuite. 

• 17. Le patriarche de Jérusalem Guillaume meurt, il est remplacé par 
Foulque l’archevêque de Tyr ; Raoul, chancelier du roi, est mis de force sur 
le siège de Tyr par le roi. 

1 8. Le peuple d’Occident se lève ; prennent la route pour secourir les chré- 
tiens d’Orient l’empereur des Romains Conrad, le roi des Francs Louis, avec 
beaucoup d’autres princes. 

• 19. L’empereur parvient le premier à Constantinople avec son expédition. 
Le Soudan d’Iconium [Qoniya] lui prépare des embuscades. 

• 20. Après avoir traversé l’Flellespont, l’empereur Conrad est détourné par 
la ruse des Grecs et son armée est entraînée dans des lieux extrêmement 
périlleux. 

• 21. Les guides donnés à son armée par l’empereur grec s’absentent perfide- 
ment et l’armée de l’empereur est en péril. 

• 22. Les Turcs se précipitent soudainement sur les légions teutoniques et les 
massacrent, l’empereur toutefois s’évade. 

23. Le roi des Francs, après avoir traversé l’Hellespont, parvient à Nicée 
en Bythinie avec ses légions ; ils [le roi et l’empereur germanique] ont un 
entretien, l’empereur retourne à Constantinople. 

24. Le roi des Francs, prenant un autre chemin, parvient à Éphèse ; là le 
comte Guy de Ponthieu meurt. 

25. L'armée des Francs est battue par un hasard malheureux ; la partie qui 
était en avant s’évade. 

26. Le roi, échappant au malheur, rejoint ceux qui les précédaient, le reste 
de l’armée parvient à Atalia, de là traverse pour la Syrie. 

27. Raymond, le prince d'Antioche, reçoit noblement le roi des Francs au 
port Saint-Siméon, le conduit à Antioche, mais à la fin ils se séparent mutuel- 
lement fâchés. 

28. Après avoir traversé le Hieme, l’empereur Conrad parvient en Syrie par 
nef ; de même le comte Alphonse arrive à la cité d’ Acre, il meurt à Césarée. 

29. Le roi des Francs, sorti d'Antioche, s’avance vers Jérusalem ; le 
patriarche de Jérusalem vient à sa rencontre. 

IL EST FAIT UNE BRÈVE PETITE PRÉFACE 

Ce que nous avons composé jusqu’à présent était l’Histoire que nous 
avons recueillie autant que nous l’avons pu auprès de la relation des 
autres, servis par une mémoire plus pleine du temps d’autrefois — c’est 
pourquoi nous avons recherché la vérité, le contenu des événements, 
l’année avec grande difficulté, semblable à ceux qui mendient les secours 
étrangers. Malgré cela, nous avons mis par écrit un récit aussi fidèle que 
possible. Mais tout ce qui va suivre maintenant, nous l’avons vu en partie 
de nos propres yeux, ou bien les hommes qui ont assisté eux-mêmes aux 



612 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


événements nous en ont informé par une narration fidèle. C’est pourquoi, 
forts de ce double appui, avec l’aide du Seigneur, nous confierons à la 
postérité ce qui reste à la lecture avec plus de facilité et d’exactitude. Car 
la mémoire des temps récents a l’habitude de survenir plus solidement, 
et ce que la vue apporte à l’esprit ne se ressent pas aussi facilement du 
désagrément de l’oubli que ce que l’on recueille par ouï-dire : utilisons 
les paroles de notre Flaccus qui s’accordent aux nôtres [...] '. 


1 


PORTRAIT D E BAUDOUIN III 

[...] « C’était un jeune homme d’un excellent naturel, et déjà l’on était 
fondé à attendre de lui tout ce qu’il devait être en effet par la suite. 
Parvenu à l’âge viril, Baudouin était remarquable entre tous les autres 
pour l’élégance de sa figure et de toute sa personne. La vivacité de son 
esprit et la grâce de son langage lui donnaient une supériorité incontesta- 
ble sur tous les princes du royaume. Il était plus grand que les hommes 
de moyenne grandeur ; les diverses parties de son corps se trouvaient si 
bien en harmonie, et dans une proportion si parfaitement exacte avec sa 
taille élevée, qu’il était impossible de remarquer en lui la moindre défec- 
tuosité. Les traits de son visage étaient beaux et pleins d’élégance ; son 
teint animé annonçait la vigueur naturelle de tout son corps, et surtout il 
ressemblait infiniment à sa mère, et paraissait le digne descendant de son 
aïeul maternel. Ses yeux étaient de grandeur moyenne, un peu proémi- 
nents et d’un éclat tempéré ; il avait les cheveux plats et pas tout à fait 
blonds, le menton et les joues agréablement arrondis et recouverts d’une 
barbe bien disposée ; une corpulence moyenne et bien proportionnée, de 
telle sorte qu’on ne pouvait dire qu’il fut trop gras comme son frère, ou 
maigre à l’exemple de sa mère. Pour tout dire en un mot, il se distinguait 
tellement par la parfaite élégance de toute sa personne, que ceux même 
qui ne le connaissaient pas trouvaient en lui un éclat de dignité qui déce- 
lait la majesté royale sans qu’il fût possible de s’y méprendre 1 2 . 


2 

« Cette beauté de l’homme extérieur était de plus en parfaite harmonie 
avec tous les dons d’un esprit richement partagé. Il avait l’intelligence 
prompte, parlait avec facilité et abondance (privilège précieux autant que 


1. Citation de trois vers d’Horace, An poétique, 180-182. 

2. La traduction des chapitres 1 et 2, entre guillemets, est celle de Fr. Guizot, op. cit., 
t. 2, p. 447 sqq. (cf. l’Introduction). 



CHRONIQUE — LIVRE XVI 


613 


rare), et l’ensemble de ses estimables qualités l’élevait au niveau des 
meilleurs princes. Il était affable et miséricordieux autant qu’il soit possi- 
ble ; en même temps qu’il se montrait généreux envers tout le monde, 
souvent même au-delà de ses facultés, il n’était nullement avide du bien 
d’autrui, n’entreprenait point sur les patrimoines des églises, et ne cher- 
chait point, comme font les prodigues, à dresser des pièges pour s’enrichir 
aux dépens de ses sujets. Chose bien rare encore à cette époque de la vie, 
au temps de son adolescence, il se montrait rempli de la crainte de Dieu, 
et témoignait toute sorte de respect pour les institutions ecclésiastiques et 
pour les prélats des églises. Doué d’un esprit fort actif, il avait en outre le 
précieux avantage d’une très bonne mémoire ; il était suffisamment lettré, 
et beaucoup plus que son frère, le seigneur Amaury qui lui succéda. Dès 
qu’il pouvait dérober au soin des affaires publiques quelques moments de 
loisir, il les employait volontiers à la lecture : il aimait surtout entendre 
les histoires des anciens rois, cherchait avec empressement à connaître 
les actions et les vertus des meilleurs princes et se plaisait infiniment à 
s’entretenir avec les gens lettrés et les laïques renommés pour leur 
sagesse. Son affabilité était gracieuse et prévenante ; les personnes même 
les plus obscures, il se montrait empressé de leur donner le salut, même à 
l’improviste, leur adressant la parole et les appelant par leur nom ; il était 
le premier à fournir l’occasion de s’entretenir avec lui à ceux qui dési- 
raient l’aborder ou qui le rencontraient, et ne refusait point cette grâce à 
qui la lui demandait. Ces manières lui avaient concilié la bienveillance du 
peuple et des seigneurs, à tel point qu’il était de beaucoup préféré à tous 
ses prédécesseurs. Il était patient dans le travail, et, comme le meilleur 
des princes, rempli de prévoyance pour les chances toujours incertaines 
de la guerre. Dans les situations les plus difficiles, où il se trouva très 
souvent placé en travaillant à l’agrandissement du royaume, il eut tou- 
jours la fermeté digne d’un roi, et ne perdit jamais cette assurance qui 
décèle l’homme fort. Il était très expert dans le droit coutumier qui régis- 
sait l’empire d’Orient ; dans toutes les questions obscures, les princes les 
plus âgés recherchaient les lumières de son expérience et admiraient son 
érudition et sa sagesse. Sa conversation était agréable et enjouée ; il pos- 
sédait un talent tout particulier pour s’adapter aux mœurs des diverses 
personnes qu’il voyait, et se conformer avec grâce à toutes les différences 
d’âge et de condition. Son urbanité eût été accomplie s’il n’eût abusé 
parfois de la liberté de la parole ; tout ce qui fournissait dans ses amis 
matière à une observation ou à un reproche, il le leur jetait à la tête, en 
présence de tout le monde, sans examiner si un tel langage devait déplaire 
ou être agréable ; toutefois, comme ce n’était jamais dans l’intention de 
nuire, mais plutôt par une sorte d’hilarité d’esprit ou par légèreté qu’il 
parlait ainsi, il ne perdait presque rien de la bienveillance de ceux-là 
même qu’il attaquait le plus librement, d’autant plus excusable aux yeux 
de tous qu’à son tour il supportait avec une rare égalité d’humeur les sar- 



614 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


casmes que l’on pouvait lancer contre lui. Il aimait les jeux pernicieux 
des dés et des osselets, et s’y livrait plus qu’il ne convenait à la majesté 
royale ; avide des plaisirs des sens, on dit qu’il ne craignait pas de désho- 
norer le lit conjugal de l’étranger. Ceci cependant ne fut qu’un tort de sa 
jeunesse ; “devenu homme, il se défit de tout ce qui tenait de l’enfant 1 ” 
selon le langage de l’apôtre saint Paul. Adonné alors à la pratique des plus 
belles vertus, il racheta ainsi les vices du jeune âge, et dès qu’il eût pris 
une femme, on assure qu’il ne cessa de vivre avec elle dans la plus par- 
faite régularité. Suivant alors les conseils d’une sagesse plus éclairée, il 
s’appliqua avec zèle à réformer les habitudes réprouvées par le Seigneur 
et dignes de blâme, qu’il avait contractées dans le premier emportement 
d’une jeunesse passionnée. En ce qui concerne la nourriture et l’entretien 
du corps, il était d’une extrême sobriété et montrait même une réserve qui 
semblait exagérée à son âge : il disait que “l’excès, tant pour les aliments 
que pour la boisson, portait souvent aux plus grands crimes” ; et il l’avait 
en abomination. » 


3 

Son père étant mort le 10 novembre, le jour de Noël suivant, l’an 1143, 
il fut solennellement oint, consacré et couronné avec sa mère par les 
mains de Guillaume, patriarche de Jérusalem de bonne mémoire, dans 
l’église du Sépulcre du Seigneur, devant les princes et tous les prélats des 
églises selon l’usage, sous le pontificat romain d’Eugène III [...] 2 . 


4 


ÉDESSE EST PRISE (1 144) 

[...] Zengî assiégea Édesse, rendu hardi par le nombre de son peuple et 
de ses forces, et par la connaissance des graves inimitiés qui s’étaient 
élevées entre Raymond, prince d’Antioche, et le seigneur Josselin, comte 
de la cité. Cette cité était située au-delà de l’Euphrate, à une journée de 
marche de ce fleuve. Le comte, oubliant l’exemple de ses prédécesseurs, 
avait renoncé au séjour d’Édesse pour venir s’établir auprès de l’Euphrate 
dans le lieu appelé Turbessel ; il y demeurait constamment, tant à cause 
de la richesse du lieu que pour ses loisirs ; ainsi placé à l’abri des attaques 
de ses turbulents ennemis, il se livrait à une vie de délices, mais en même 
temps il négligeait les soins qu’il aurait dû prendre d’une si noble cité. 


1. I Cor, xm, 1 1 . 

2. Erreur : Eugène III sera élu pape en 1 145, on est alors sous le bref pontificat de Céles- 
tin II (26 septembre 1 143-8 mars 1 144). 



CHRONIQUE — LIVRE XVI 


615 


Édesse était aux mains des Chaldéens et des Arméniens, des hommes qui 
n’étaient pas des guerriers et connaissaient à peine l’usage des armes, 
familiers seulement de l’art du commerce ; il n’y avait que très peu de 
citoyens latins, et des domestiques qui la fréquentaient rarement. La garde 
de la ville était commise à des mercenaires qui ne recevaient pas même 
leur solde selon le temps de leur service, ou selon les usages auxquels on 
les avait employés ; presque toujours ils attendaient un an et davantage 
l’argent qu’on leur avait promis. Au contraire, Baudouin et Josselin l’An- 
cien, tous les deux, lorsqu’ils avaient obtenu le gouvernement de ce 
comté, avaient eu grand soin d’établir leur résidence à Édesse : ils y 
demeuraient constamment et y faisaient sans cesse apporter de tous les 
lieux voisins, et en grande abondance, des approvisionnements en vivres, 
en armes, et en toutes les choses nécessaires, pour un assez long espace 
de temps ; ainsi la ville se trouvait en parfaite sûreté et était en outre 
devenue à juste titre redoutable à toutes les villes environnantes. Mais 
les querelles qui s’étaient élevées entre le prince d’Antioche et le comte 
d’Édesse n’étaient déjà plus secrètes, comme nous l’avons déjà montré, 
et il en était résulté une inimitié qui n’était pas cachée ; chacun des deux 
s’occupait peu, ou même ne s’occupait nullement des maux ou des événe- 
ments fâcheux qui accablaient l’autre, et souvent même ils paraissaient 
s’en réjouir réciproquement [...]. 


5 

[...] La ville prise et livrée au glaive des ennemis, les plus sages des 
habitants ou ceux qui furent les plus prompts se retirèrent dans la forte- 
resse qui était, comme je l’ai dit, au milieu de la ville, emmenant avec 
eux leurs femmes et leurs enfants, et cherchant à sauver leur vie, quoique 
ce ne dût être que pour bien peu de temps. A l’entrée, il y eut tumulte à 
cause de l’afflux de peuple et beaucoup périrent misérablement étouffés 
par la foule ; on dit que le vénérable Hugues, archevêque de cette ville, 
se trouva dans le nombre de ceux qui périrent de cette manière, avec quel- 
ques-uns de ses clercs. Ceux qui étaient présents à cette affaire le rendent 
un peu fautif de ce misérable événement : on dit en effet qu’il avait 
ramassé une infinité d’argent, qui aurait pu aider les chevaliers de la ville 
et qu’il leur refusa, que cet avare préféra se coucher avec scs richesses 
que de secourir le peuple en perdition. Ainsi, il arriva qu’il recueillit le 
fruit de son avarice et que le sort lui donna une mort qui ne le distinguait 
pas des gens du peuple, sans avoir pu se mettre à l’abri d’un mauvais 
accueil, sauf si le Seigneur y a pourvu dans sa miséricorde : car c’est pour 
de tels hommes qu’ont été dites ces paroles terribles de l’Écriture « que 
ton argent soit ta perdition 1 ». Ainsi, tandis que le prince d’Antioche, 


1 . Ac, vm, 20. 



616 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


dominé par une haine imprudente, différait de porter à ses frères le 
secours qu’il leur devait, tandis que le comte d’Édesse attendait l’arrivée 
des auxiliaires dont il avait sollicité l’assistance, cette ville très antique, 
vouée à la foi chrétienne depuis le temps des Apôtres, que les paroles et 
les prédications de l’apôtre Thaddée avaient arrachée aux superstitions 
des infidèles, passa sous le joug d’une servitude indue [...]. 


6 

REPRISE DE VAL-MOÏSE : CHANTAGE AUX OLIVIERS 

La première année du règne du seigneur Baudouin, des Turcs, bien vus 
des habitants de ces lieux et à leur appel, s’étaient emparés de l’un de 
nos châteaux, nommé Val-Moïse, situé dans la Syrie de Sobal, au-delà du 
Jourdain, tout près de ces lieux où Moïse, pour apaiser les clameurs du 
peuple d’Israël et satisfaire sa soif, fit jaillir les ondes du rocher et abreuva 
tout le peuple et les bêtes de somme. Apprenant que les ennemis tenaient 
l’endroit après avoir tué les nôtres qui s’y trouvaient, le seigneur roi 
convoqua ses forces chevaleresques de toutes parts, et quoique bien jeune 
encore, il se mit en route sans délai, traversa avec ses troupes d’expédition 
la vallée illustre où Ton trouve la mer Morte, dite Lac-Asphalte, et se 
dirigea vers les montagnes de la Seconde Arabie, ou Arabie de Petra, aux 
confins de la montagne de Moab. De là ils entrèrent dans la Syrie de 
Sobal, qui est la Troisième Arabie, et qu’aujourd’hui on appelle vulgaire- 
ment terre de Mont-Réal, et après l’avoir traversée ils arrivèrent au lieu de 
leur destination. Les indigènes de la région, prévenus de notre approche, 
s’étaient retirés dans la forteresse avec leurs femmes et leurs enfants, 
confiants en leurs fortifications qui semblaient en effet inexpugnables. 
Les nôtres, voyant la difficulté du lieu et les fortifications invincibles, 
après avoir pendant quelques jours lancé des masses de pierres et de 
flèches et employé divers autres moyens d’attaque sans en obtenir aucune 
espèce de succès, suivirent d’autres conseils. Cette région était entière- 
ment plantée d’oliviers féconds, qui formaient une épaisse forêt et cou- 
vraient de leur ombre toute la surface de la terre, d’où les habitants de la 
région tiraient de façon variée leur vivre, comme leurs ancêtres ; privés 
d’eux, ils perdraient tout espoir de vie. On décréta donc de les arracher et 
d’y mettre le feu, afin que les habitants, effrayés du moins de voir couper 
les oliviers, fussent désespérés et amenés ainsi à livrer ou à chasser les 
Turcs rassemblés dans la forteresse et à nous la restituer. Ce projet mis à 
exécution ne manqua pas de réussir. Dès qu’ils virent brûler leurs arbres 
amis, ils changèrent d’avis [...]. 



CHRONIQUE — LIVRE XVI 


617 


7 

MORT DE ZENGÎ : JEU DE MOTS SUR SANGUIN ET ÉLOGE DE NÛR AL DÎN 

Pendant ce temps [1146], Zengî, dont nous avons fait mention ci- 
dessus, enivré du succès qu’il venait de remporter en soumettant la ville 
d’Édesse, vint mettre le siège devant la cité fortifiée située sur l’Euphrate, 
du nom de Calagembar. Pendant qu’il poursuivait ce' siège, le seigneur de 
la ville assiégée entra en relation et prit des dispositions avec quelques- 
uns de ses ennuq’>es, familiers de sa chambre, et une nuit, où il gisait 
étendu dans sa tente pris de vin et d’excès de table, il fut tué par ses 
domestiques eux-mêmes avec leurs glaives. L’un des nôtres, à l’annonce 
du meurtre, s’écria ceci : 

Quel heureux événement ! De sang, il fut ensanglanté. 

Cet homme auteur d’homicide du nom de Sanguin. 

Ceux qui l’avaient tué furent reçus par le seigneur de la ville à l’inté- 
rieur des remparts comme convenu et échappèrent à la vengeance des 
parents de l’assassiné. Toute l’armée, privée de l’appui de son seigneur, 
prit la fuite. Lui succédèrent ses fils, l’un à Mossoul à l’intérieur de 
l’Orient ; l’autre, le cadet, à Alep, un homme probe et remarquable, crai- 
gnant Dieu selon les traditions superstitieuses de ce peuple, qui accrut 
avec bonheur l’héritage paternel. 


8 

UNE EXPÉDITION VAINE, SAUVÉE AU RETOUR PAR DEUX MIRACLES 

Peu de temps après, la seconde année du règne du seigneur Baudouin, 
un noble satrape des Turcs, ayant encouru la colère de Meieredin, roi de 
Damas, et disgracié auprès de son gouverneur Mehenedin, nommé aussi 
Ainard, dont l’autorité sur les confins des Damascènes était beaucoup 
plus grande que celle du roi lui-même, vint à Jérusalem devant le seigneur 
roi et sa mère, suivi d’une honorable escorte, proposant de remettre aux 
chrétiens la ville de Bostrum [Bosra] dont il était gouverneur, si le sei- 
gneur roi voulait lui donner une compensation suffisante selon l’arbitrage 
de notables. [...] Ainard était très prudent et aimait notre peuple. Il avait 
trois filles, il avait donné l’une au roi de Damas, l’autre à Nûr al Dîn, fils 
de Zengî, et la troisième à un illustre chevalier nommé Manguarth. Il avait 
donc le soin du royaume, tant comme beau-père du roi que pour son habi- 
leté, tandis que le roi, paresseux et ivrogne, passait son temps uniquement 
en plaisirs et, complètement dissolu, se laissait couler dans la débauche. 
Ainard, comme nous l’avons dit, s’efforçait de gagner la grâce de notre 



618 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


race. [...] Il craignait son gendre Nûr al Dîn comme autrefois le père, 
redoutant qu’il ne chassât le roi de Damas son autre gendre, homme 
complètement anéanti et plongé dans une honteuse ignorance, et ne l’ex- 
clût lui-même de l’administration de ce royaume. C’était là le principal 
motif qui lui rendait nécessaire notre grâce et le portait à la rechercher par 
toutes sortes de moyens. On eût dit que cet homme clairvoyant avait la 
prescience de l’avenir, car ce qu’il craignait arriva : aussitôt après sa mort, 
Nûr al Dîn s’empara du royaume de Damas, du consentement même de 
tous les habitants, et expulsa de vive force celui qui régnait. Ainard, fidèle 
à son dessein, faisait donc tous ses efforts pour déterminer le roi de Jéru- 
salem à retourner chez lui, après qu’il eut remboursé pour lui les dépenses 
faites pour convoquer l’expédition [...]. 


9 

Parmi les messagers qui vinrent annoncer ceci [les propositions d’ Ai- 
nard], on remarquait un familier du seigneur roi, Bernard Vacher, dont le 
peuple se mit à s’écrier que c’était un traître, que quiconque voulait faire 
obstacle à cette affaire par des paroles dissuasives n’était pas fidèle au 
peuple chrétien. La foule imprévoyante se mit à clamer à grands cris 
qu’on devait continuer, qu’il ne fallait pas renoncer facilement à une si 
noble ville, qu’il fallait être reconnaissant au noble homme qui offrait à 
la chrétienté un bénéfice à jamais mémorable et suivre en tout ses propo- 
sitions avec zèle et dévouement. Au milieu de tant de tumulte, l’avis du 
vulgaire prévalut, et les conseils de la sagesse furent méprisés. On prépara 
tous les bagages, on leva le camp et l’armée se remit en route vers ledit 
lieu. Après avoir traversé la vallée profonde de Roob, elle arriva dans la 
plaineque l’on appelle Médan, où les peuples arabes et les autres peuples 
orientaux se réunissent tous les ans pour une foire. Là, les nôtres 
commencèrent à rencontrer la foule des ennemis, et même en si grand 
nombre que ceux qui d’abord avaient demandé à grands cris que l’on 
poursuivît l’entreprise jusqu’au bout auraient préféré si possible retourner 
en arrière. [...] Après conseil, les nôtres décidèrent qu’il fallait marcher 
en avant, parce que revenir eût été à la fois très honteux et à peu près 
impossible. Les ennemis qui nous entouraient de toutes parts semblaient 
l’empêcher. Toutefois les nôtres s’avançant avec courage et s’élançant au 
milieu des lignes ennemies, s’ouvrirent passage par le fer et se dirigèrent 
vers le lieu de leur destination ; mais chargés de cuirasses, de leurs 
casques et de leurs boucliers, ils ne pouvaient marcher qu’à pas lents et 
sans cesse entourés d’ennemis qui redoublaient leurs embarras. Les cava- 
liers eussent pu se tirer d’affaire plus facilement, mais ils étaient forcés 
de ralentir leur mouvement et de demeurer toujours auprès des gens de 



CHRONIQUE — LIVRE XVI 


619 


pied, afin que les rangs ne fussent pas rompus et que les ennemis ne 
pussent trouver aucune occasion de les entamer [...]. 


10 

[...] Pendant quatre jours de suite, ils n’eurent pas un seul moment de 
repos et furent sans cesse tourmentés des mêmes maux ; dans la nuit 
même, ils avaient à peine le temps de satisfaire aux besoins de la nature. 
De jour en jour les ennemis augmentaient en nombre et les nôtres dimi- 
nuaient ; les uns étaient tués, d’autres blessés mortellement, d’autres 
enfin, désespérant de la vie et frappés d’une énorme terreur, allaient aug- 
menter l’embarras des bagages, se cachaient au milieu des chevaux et des 
bêtes de somme et feignaient de ne pouvoir faire un mouvement, de peur 
qu’on ne les fit sortir de force pour les contraindre à soutenir les attaques 
des ennemis. [...] Enfin, le quatrième jour d’une marche suivie à travers 
tant de périls, les nôtres s’approchèrent du lieu de leur destination, et 
découvrirent de loin la ville. Avec beaucoup de difficultés, ils chassèrent 
les ennemis d’une éminence où quelques filets d’eau coulaient doucement 
entre des rochers, ils y dressèrent leur camp, prirent quelque nourriture, 
et s’occupèrent, autant qu’il leur fut permis, du soin de réparer leurs 
forces. Cette nuit, l’armée demeura en repos tant bien que mal et l’on 
attendit avec une extrême impatience la journée du lendemain. Cepen- 
dant, au milieu du profond silence de la nuit, un homme porteur de funes- 
tes nouvelles sortit de la ville, traversa le camp des ennemis, et vint se 
présenter [...], il annonça que la ville avait été livrée aux ennemis par la 
trahison de la femme même de ce noble, que leurs satellites y étaient 
entrés, qu’ils avaient expulsé les autres troupes, et qu’ils occupaient 
maintenant toute la place et le fort. Frappés de consternation en apprenant 
cette triste nouvelle, les nôtres délibérèrent aussitôt sur ce qu’il fallait 
faire et jugèrent enfin qu’il fallait à tout prix se hâter de rentrer dans le 
royaume [...]. 


11 


MIRACLE DE L’INCENDIE 

Cependant, dès que le jour eut reparu, Nûr al Dîn, que son beau-père 
avait appelé à son secours, sortit de la ville de Bostrum, traînant à sa suite 
des troupes infinies de Turcs, et se joignit aux cohortes ennemies, tandis 
que les nôtres reprenaient le chemin pour rentrer selon ce qui avait été 
décidé. Ce que voyant, les adversaires poussèrent de grands cris et mar- 



620 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


chèrent en avant pour empêcher la retraite. Animés par les difficultés 
mêmes qui les environnaient de toutes parts, les nôtres renversèrent de 
l’épée et du glaive les corps qu’ils rencontrèrent devant eux, et s’ouvrirent 
un passage de force, en bravant dangers et massacre. On avait publié dans 
le camp l’ordre de déposer les corps des morts sur les chameaux et autres 
bêtes de somme employées au transport des bagages, afin que le spectacle 
du carnage ne fût pas un nouvel encouragement pour les ennemis ; on 
prescrivit aussi de mettre sur les bêtes de somme les malades et les 
blessés, afin que l’on pût croire qu’aucun des nôtres n’avait été tué ou 
n’était hors d’état de marcher, et l’on avait même ordonné à ceux-ci de 
porter leurs glaives nus, pour avoir l’air du moins forts et vigoureux. 
Ainsi les plus sages des ennemis s’étonnaient-ils qu’après une telle émis- 
sion de flèches, des attaques si fréquentes, l’injure de la soif, de la pous- 
sière et de la chaleur excessive, on ne pût trouver aucun des nôtres mort 
ou mourant ; et le peuple, qui se montrait capable de supporter avec une 
telle persévérance tant et de si continuelles fatigues, leur semblait de fer. 
Voyant qu’ils ne réussissaient pas ainsi, les ennemis se tournèrent vers 
d’autres dommages. Toute la région était couverte de buissons, de petits 
arbrisseaux, de chardons secs, de plantes de senevé, de vieux chaume et 
de grains déjà bien mûrs : à tout ceci, ils mirent le feu, le vent contre nous 
alimentant et ranimant sans cesse les foyers. La flamme de l’incendie tout 
proche et le nuage de très épaisse fumée qui venait vers les nôtres aggra- 
vaient encore les difficultés. Et voici que, vers le vénérable seigneur 
Robert archevêque de Nazareth qui gardait la croix du Seigneur, tout le 
peuple se tourna en clamant sa plainte dans les larmes, et lui demanda : 
« Priez pour nous père [...].» Le peuple était sur le mode des forgerons 
exerçant dans leurs officines, le vent faisant tourbillonner la fumée, les 
visages et les corps devenus de couleur noire ; la chaleur de l’incendie 
redoublait celle de l’été et portait la souffrance de la soif à un point 
extrême. Aux voix gémissantes du peuple, l’homme aimable à Dieu, le 
cœur contrit et l’âme compatissante, leva le bois sauveur contre les 
flammes [...], la puissance divine se manifesta ; en un instant les vents 
soufflèrent dans le sens opposé, et les flammes en même temps que la 
noire fumée brûlante furent poussées contre les ennemis qui se trouvaient 
en avant de notre armée ; les maux qu’ils avaient préparés pour la ruine 
des nôtres se retournèrent contre eux-mêmes. Les ennemis furent stupé- 
faits de cette nouveauté miraculeuse et regardèrent comme singulière la 
foi des chrétiens qui leur faisait obtenir si promptement du Seigneur leur 
Dieu les secours qu’ils imploraient de leurs vœux [...]. 



CHRONIQUE — LIVRE XVI 


621 


12 


MIRACLE D U CHEVALIE R INCONNU 

[...] Après quelques jours de marche, les nôtres arrivèrent de nouveau 
à la vallée de Roob [...]. Les princes firent donc publier que l’on eût à 
continuer la marche en suivant un chemin plus élevé, plus uni et moins 
dangereux, mais comme ils n’avaient pas de chef pouvant aller au-devant 
des troupes et connaissant les lieux par lesquels il faudrait passer, voici 
que subitement, il y eut devant l’armée un certain chevalier inconnu 
monté sur un cheval blanc, en sa garde un étendard rouge, vêtu d’une 
cuirasse, aux manches courtes descendant jusqu’aux coudes. Tel l’ange 
du Seigneur des armées, il suivait les chemins raccourcis, s’arrêtait tou- 
jours auprès de sources jusqu’alors ignorées, et indiquait les positions les 
plus convenables et les plus commodes pour dresser le camp. L’armée 
avait eu de la peine à arriver en cinq jours de marche à la vallée de Roob, 
et dès qu’elle s’avança sous la conduite et en suivant les indications de 
son nouveau guide, elle arriva en trois jours auprès de Gadara. 


13 

[...] Ceux qui conservent encore aujourd’hui un souvenir fidèle du fait 
que j’ai rapporté s’accordent tous à dire que personne ne connut le cheva- 
lier qui servit de guide à l’armée. En effet, dès que l’on était arrivé au lieu 
où il fallait dresser le camp, il disparaissait subitement, on ne le voyait 
plus nulle part dans le camp, et le lendemain il était de nouveau à la tête 
de l’armée. Nul homme des temps présents ne se souvient d’une expédi- 
tion aussi périlleuse et non suivie d’une victoire manifeste des ennemis, 
du temps des Latins en Orient [...]. 


17 

LES AFFAIRES DE L’ÉGLISE 

[...] A peu près à la même époque, et le jour de l’Épiphanie, la foudre 
du ciel tomba sur l’église du Sépulcre du Seigneur sur la montagne de 
Sion, et la mit en grand danger ; présage effrayant dans notre opinion, et 
qui remplit toute la ville de terreur. On vit aussi pendant plusieurs jours 
une comète et quelques autres apparitions extraordinaires qui annonçaient 
les choses de l’avenir. 

Ces jours-là, comme l’Église de Tyr était devenue vacante, le seigneur 
roi et sa mère, qui continuait à s’occuper des soins du royaume et de tout. 



622 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


ainsi que le seigneur patriarche qui avait jadis occupé cette Église et ses 
évêques suffragants, arrivèrent àTyrafin d’en pourvoir le siège. Là, selon 
l’usage, ils traitèrent de l’élection de l’évêque, et comme d’habitude dans 
ce genre de chose, les électeurs se divisèrent en deux tendances. Une 
partie en effet réclamait le seigneur Raoul, homme certainement lettré 
mais trop séculier, de nation anglaise, de belle allure, bien reçu par le roi, 
la reine et tous ceux de la cour, qui lui étaient favorables. Mais les autres, 
en tête Jean Pisan, archidiacre de cette Église qui fut par la suite cardinal 
de l’Église romaine du titre des saints Sylvestre et Martin, Bernard l’évê- 
que de Sidon et Jean l’évêque de Beyrouth, à la suite du patriarche, ne 
voulaient pas promouvoir Raoul ; et après avoir déposé un appel, ils l’in- 
terdisaient par tous les moyens, en prévision d’actes de violence de la part 
de la royauté, et avec le patronage du patriarche. Le fait est que le chance- 
lier Raoul s’empara de l’Église par la violence, envahit ses biens et les 
posséda pendant deux ans, jusqu’à ce que le pontife romain, en la per- 
sonne du seigneur Eugène, par décision de justice en présence des parties, 
annulât les actes du chancelier. Cependant par la suite, le même Raoul 
eut la faveur du seigneur pape Adrien qui était son compatriote et reçut 
la charge de l’église de Bethléem où il fut ordonné évêque. Dans ladite 
métropole, d’un commun accord et avec l’approbation générale, on lui 
substitua un homme d’une simplicité et d’une bonté admirables, craignant 
Dieu, éloigné du mal, dont la mémoire est bénie des hommes et de Dieu, 
le seigneur Pierre prieur de l’église du Sépulcre du Seigneur, natif de 
l’Espagne citérieure, de la cité de Barcelone, noble selon la chair et plus 
encore en esprit, dont la vie et les entretiens réclament d’être traités plus 
longuement et soigneusement. Mais l’Histoire nous rappelle d’avoir à 
faire connaître des choses générales et de passer sur les détails. 


19 

L’ARRIVÉE DE LA DEUXIÈME CROISADE. L’EXPÉDITION DE L’EMPEREUR 
GERMANIQUE TOURNE À LA CATASTROPHE (1147) 

[...] Pendant ce temps, le sultan d’Iconium [Qoniya], instruit longtemps 
à l’avance de la venue de tant de princes et redoutant leur arrivée, avait 
convoqué l’aide militaire depuis les confins les plus reculés de l’Orient. 
En souci, il cherchait comment il pourrait repousser les périls imminents 
qui le menaçaient, il fortifiait des villes, relevait ce qui était écroulé, 
implorait les secours des peuples voisins ; et dans une anxiété continue, 
il attendait de jour en jour l’arrivée de ceux qu’il savait à sa porte, appor- 
tant la mort aux siens et la désolation dans sa patrie. On disait en effet 
que venait une multitude iouïe depuis des siècles, que leur cavalerie 
pouvait couvrir toute la surface de la terre, que les plus grands fleuves ne 



CHRONIQUE — LIVRE XVI 


623 


suffisaient pas à les abreuver, que les régions les plus fertiles ne pouvaient 
leur fournir assez de vivres ; et quoique la rumeur exagérât beaucoup ces 
rapports, la vérité de la chose pouvait inspirer une vive terreur aux grands 
princes étrangers à la foi chrétienne. Car, comme l’assurent avec 
constance ceux qui étaient présents à ces expéditions, la seule escorte du 
seigneur Empereur [germanique '] faisait soixante-dix mille cuirasses 
sans compter piétons, enfants, femmes et cavaliers légèrement armés, et 
de même l’armée du roi des Francs atteignait le nombre de soixante-dix 
mille hommes équipés de cuirasses [...]. 


20 

[...] À la demande de l’Empereur [germanique] au moment de son 
départ, le Constantinopolitain lui avait donné des guides experts des 
lieux, qui avaient la connaissance des provinces limitrophes mais qui 
étaient de peu de foi. On croyait qu’ils marchaient devant l’armée de 
bonne foi pour lui éviter de passer par des lieux dangereux et étroits, ou 
bien là où les vivres manqueraient aux légions. Ceux-ci, après avoir intro- 
duit les cohortes en terre ennemie, demandèrent aux chefs de l’armée de 
prendre des vivres en quantité suffisante pour quelques journées pendant 
lesquelles il faudrait traverser des lieux inhabités avec l’intérêt de prendre 
un chemin plus court, en promettant avec force qu’après un petit nombre 
de jours qu’ils indiquaient même à l’avance, l’armée arriverait à la 
célèbre ville d’Iconium [Qoniya], et serait alors dans un pays excellent, 
où l’on trouverait en abondance toutes sortes d’approvisionnements [...]. 
En vérité les Grecs, usuellement d’une méchanceté native et conduits par 
leur haine habituelle des nôtres, soit sur l’ordre de leur seigneur, soit cor- 
rompus par l’argent des ennemis, commencèrent à entraîner les légions 
avec fermeté et habileté hors du chemin et les faire pénétrer dans des lieux 
où les occasions de surprendre et vaincre le simple peuple seraient bien 
meilleures pour l’ennemi. 


21 

Mais l’Empereur, voyant que le nombre des journées prévues était déjà 
écoulé et que l’année n’était pas encore parvenue aux lieux souhaités et 
promis, fit appeler les guides grecs de la route et commença à leur deman- 
der devant les princes pourquoi l’armée avait pris une route pendant plus 
de jours que ce qui avait été mandé et n’était pas parvenue au lieu 
convenu. Ceux-ci, recourant à leurs mensonges habituels, affirmèrent que 


1 . L’empereur germanique Conrad III ( 1 138-1 152). 



624 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


toutes les légions arriveraient à Iconium dans les trois jours. À ces mots, 
l’Empereur, persuadé en homme simple qu’il était, ajouta qu’il pouvait 
bien encore supporter trois jours, ayant foi en leur promesse. La nuit sui- 
vante on dressa le camp comme à l’ordinaire ; et tandis que tout le monde 
se reposait des fatigues de la journée, ces hommes pestiférés, profitant du 
silence de la nuit, prirent secrètement la fuite, abandonnant sans guide 
tout le peuple qui s’était commandé à leur foi. Le jour revenu, comme le 
moment de repartir pour l’armée s’approchait, on ne trouva pas ceux qui 
avaient coutume de s’avancer en tête des colonnes [...]. 


22 

Tandis que l’armée impériale souffrait de son ignorance des lieux, de 
la faim, de ses longues fatigues, de la difficulté des chemins, du manque 
de fourrage pour les chevaux et du poids de ses bagages, les satrapes des 
Turcs et toutes les sortes de magistrats qui avaient auparavant convoqué 
l’aide militaire vinrent à l’improviste attaquer les camps, et cette irruption 
subite alors que personne ne s’attendait à rien de tel jeta le désordre dans 
les légions. Les Turcs au contraire, montés sur des chevaux rapides, qui 
n’avaient manqué de rien, armés eux-mêmes à la légère, et ne portant que 
leurs carquois, voltigeaient autour du camp en poussant de grandes cla- 
meurs, et s’élançant avec leur agilité ordinaire sur des hommes pesam- 
ment armés, ils les pressaient dangereusement. Les nôtres, chargés de 
leurs cuirasses, de leurs bottes et de leurs boucliers, montés sur des 
chevaux exténués par la faim et une longue route, et insuffisants pour 
courir sus, quoique supérieurs en forces et en armes, n’étaient pas aptes à 
s’éloigner de leurs camps, ni à poursuivre les Turcs, ni à se jeter dans la 
mêlée. Ceux-ci au contraire surgissaient par bandes, lançaient de loin une 
énorme quantité de flèches [...]. Des soixante-dix mille cuirasses et de la 
troupe en nombre infini de piétons, à peine un dixième en réchappa, 
comme l’affirmèrent ceux qui étaient présents, les uns morts de faim, les 
autres morts par le glaive, quelques-uns aussi asservis aux chaînes. Le 
seigneur Empereur s’échappa cependant avec un petit nombre de ses 
princes, et avec le reste des siens se transporta dans la région de Nicée en 
quelques jours, malgré d’extrêmes difficultés. 



CHRONIQUE — LIVRE XVI 


625 


24 

L’ARRIVÉE DE LA DEUXIÈME CROISADE. L’EXPÉDITION DU ROI DES FRANCS 
TOURNE AUSSI À LA CATASTROPHE ( 1 147-1 148) 

[...] Le roi 1 fit dresser son camp sur les bords du Ménandre, au milieu 
de belles et vastes prairies. Ce fut là qu’il fut donné aux Francs de rencon- 
trer les ennemis qu’ils désiraient tant voir. En voulant s’approcher des 
eaux, ils découvrirent sur la rive opposée une foule nombreuse d’ennemis 
qui défendait les abords du fleuve et voulait interdire aux nôtres d’utiliser 
l’eau. À la fin, les nôtres trouvèrent des gués, traversèrent le fleuve en 
dépit des ennemis, s’élancèrent sur eux, en tuèrent un grand nombre, en 
asservirent beaucoup aux chaînes, et mirent le reste en fuite. Ils prirent 
aussitôt possession de leur camp, y recueillirent de riches dépouilles, 
s’emparèrent de tout le bagage, et se rendirent maîtres de la rive opposée 
[•••]• 


25 

[...] L’armée se trouva alors en présence d’une montagne fort escarpée 
et difficile à gravir. Il convenait, d’après le règlement de la marche, de la 
franchir ce jour-là. En outre, dans l’expédition, l’habitude était de dési- 
gner chaque jour, parmi les hommes illustres, ceux qui iraient en tête et 
ceux qui suivraient à l’arrière pour veiller à la sûreté des non-combattants 
et principalement de la foule des gens à pied ; et d’ordonner le type de 
chemin, la quantité à marcher et le choix de l’emplacement des camps 
pour le jour suivant. Ce jour-là, le sort avait désigné pour aller devant 
avec la bannière royale un homme noble d’Aquitaine, nommé Geoffroi 
de Rancun. Lorsqu’il eut grimpé la montagne avec les colonnes d’avant- 
garde, parvenu au faîte de la montagne, bien qu’il avait été ordonné d’ins- 
taller les camps au sommet, contre le règlement établi, il proposa d’avan- 
cer encore un peu plus loin. En effet, il lui parut que l’armée avait à faire 
une marche trop courte ce jour-là, qu’il restait encore une bonne partie de 
la journée : il se porta en avant, sous la direction de ses guides qui promet- 
taient de le conduire un peu plus loin dans un lieu voisin plus commode. 
Mais ceux qui suivaient en arrière, jugeant que les autres s’arrêteraient au 
sommet de la montagne pour y dresser le camp, et voyant qu’il restait à 
faire peu de chemin vu ce qui avait été désigné pour la journée, allèrent 
très lentement, et ils commencèrent à s’éloigner de ceux qui les précé- 
daient, en sorte que l’armée se trouva séparée en deux, les uns ayant déjà 


1. Le roi de France Louis VII ( 1 137-1 180). 



626 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


traversé la montagne, les autres arrêtés sur la montagne. Ce que voyant, 
les pointes 1 ennemies qui observaient la marche de l’armée de loin, sur 
le côté, toujours prêtes à trouver une occasion d’attaquer et spécialement 
pour cette raison la suivant sans relâche, saisirent l’occasion [...]. Cette 
fatale journée, marquée par un grand désastre, vit tomber l’immense 
gloire des Francs ; leur valeur abattue, jusqu’alors redoutable pour tous 
les peuples, fut détruite et devint un sujet de raillerie pour ceux qui niaient 
Dieu et qui naguère étaient remplis de terreur. Pourquoi donc, ô Seigneur 
Jésus béni, ce peuple tout dévoué à toi, qui voulait adorer les traces de tes 
pas, qui voulait couvrir de ses baisers ces lieux vénérables consacrés par 
ta présence corporelle, a-t-il été détruit par la main de ceux qui te haïs- 
sent ? En vérité, tes jugements sont des abîmes sans fond où personne ne 
peut aller : car tu es le seul, Seigneur, qui peut toutes choses, et il n’est 
personne qui puisse résister à ta volonté. 


26 

Le roi échappa par hasard plus que par habileté aux périls qui le mena- 
çaient dans cette horrible confusion et, gravissant le sommet de la monta- 
gne avec quelques compagnons de fuite, marchant sans guide, dans le 
silence d’une nuit obscure, il rejoignit le reste de son armée dans le camp 
qu’elle avait dressé un peu plus loin. Ceux qui les précédaient en suivant 
la bannière royale, comme je l’ai dit, après avoir franchi les défilés de 
la montagne sans difficulté, avaient établi leurs camps sur un lieu assez 
commode et sans en être empêchés, et ils ignoraient le désastre [...]. Ceci 
se passa l’année 1 148 en janvier. À partir de ce jour, on commença à 
manquer de pain et de toute espèce de vivres dans les camps, et ensuite 
pendant de nombreux jours il n’y eut aucun moyen d’en avoir commerce, 
mais ce qui était pire encore, on errait çà et là sans guide, sans personne 
qui marchât en avant et sans aucune connaissance des lieux. Enfin ils 
entrèrent en Pamphilie, à travers les précipices des montagnes et les 
défilés des vallons avec d’extrêmes difficultés mais sans rencontrer d’en- 
nemis, et ils arrivèrent à Atalia, la métropole de la région. Atalia est une 
cité au bord de la mer et soumise à l’empereur de Constantinople, entou- 
rée de campagnes fertiles et pourtant inutiles à ses habitants. En effet, les 
ennemis la pressent de tous côtés et ne permettent pas de cultiver les 
champs [...]. On y trouve cependant beaucoup d’autres avantages : les 
étrangers y sont accueillis avec bienveillance, il y a des eaux limpides et 
saines, le sol est couvert de vergers à fruits et le site même est très agréa- 
ble. Il y a abondance de grains apportés de loin par mer et tous ceux qui 
la traversent peuvent se procurer assez de vivres. Comme elle est entourée 


1 . Cunei, dans le texte latin. 



CHRONIQUE — LIVRE XVI 


627 


d’ennemis contre lesquels il ne vaudrait rien de se défendre sans cesse, 
elle est devenue leur tributaire et elle commerce avec eux pour tout ce 
qui est nécessaire. Les nôtres qui ne connaissent pas la langue grecque 
l’appellent par corruption Satalia [...]. Le roi s’embarqua promptement 
avec ses princes, laissant à Atalia la foule des gens à pied. [...] 


27 

LES CHEFS OCCIDENTAUX NE SONGENT QU’À ALLER À JÉRUSALEM (1148). 
LE ROI DES FRANCS 

Aussitôt que le prince Raymond d’Antioche fut informé que le roi des 
Francs, qu’il attendait depuis plusieurs jours avec une vive impatience, 
venait de débarquer chez lui, il convoqua les nobles de toute la région et 
les premiers dans le peuple, et marcha à la rencontre du roi avec une 
escorte de choix. Il le ramena de là à Antioche, en lui témoignant toutes 
sortes de respects, et le fit entrer avec la plus grande magnificence, au 
milieu de tout le clergé et le peuple qui avaient accouru. Depuis long- 
temps, et dès qu’il avait été informé de l’expédition future du roi des 
Francs, le prince d’Antioche avait conçu le projet d’employer son aide 
pour agrandir sa principauté et lui avait envoyé de beaux présents en 
France même, avant son départ, afin de se concilier ses bonnes grâces. Il 
comptait, en outre, pour le succès de ses desseins, sur l’intervention de la 
reine auprès du roi qu’elle avait suivi dans son pèlerinage. Elle était nièce 
du prince d’Antioche, en tant que fille aînée du seigneur Guillaume, 
comte de Poitou, son frère [...]. Confiant dans l’aide et les richesses du 
roi, son espoir le plus grand était de parvenir à se rendre maître des villes 
voisines, Alep, Césarée et quelques autres. Et certes il n’eût pas été déçu 
de ses espérances, s’il eût pu obtenir du roi et de ses grands de le secon- 
der. L’arrivée du roi répandit une si grande terreur chez nos ennemis 
qu’ils n’avaient plus aucune confiance en leurs forces, et semblaient 
même désespérer de leur propre vie. Le prince se présenta solennellement 
devant le roi et les princes, tant ceux du roi et les siens, il lui exposa les 
projets qu’il avait conçus et dont il l’avait déjà entretenu quelquefois en 
secret, et lui montra que ces desseins pourraient être accomplis sans diffi- 
culté, et que le succès en serait à la fois utile et honorable. Mais le roi 
désirait ardemment et avait irrévocablement résolu de se rendre à Jérusa- 
lem [...]. 



628 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


28 


L’EMPEREUR GERMANIQUE 

Pendant ce temps, l’empereur Conrad, après avoir passé l’hiver dans la 
ville royale, où l’empereur de Constantinople le traita comme il convenait 
à un tel prince selon les lois humaines, comblé des plus riches présents à 
son départ, s’embarqua sur la flotte que l’empereur mit à sa disposition 
avec magnificence, fit voile vers l’Orient avec quelques-uns de ses 
princes, et atteignit le port d’Acre. De là, il se rendit à Jérusalem [...]. 

L E COMTE D E TOULOUSE 

En ces mêmes jours, on vit aussi débarquer au port d’Acre un homme 
illustre et magnifique, le comte de Toulouse, nommé Alphonse, fils du 
seigneur comte Raymond le Vieux, qui s’était montré si grand prince et 
avait rendu de si grands services dans la première expédition. Illustre par 
ses qualités personnelles, plus illustre encore par la pieuse mémoire de 
son père, le comte partit pour Jérusalem afin d’aller rendre grâce au Sei- 
gneur de l’heureuse issue de son pèlerinage. En passant à Césarée, la ville 
maritime, il mourut sous l’effet d’un poison qui lui fut, dit-on, administré, 
mais on ne sait pas qui fut l’auteur d’une telle scélératesse. Le peuple 
entier de Jérusalem attendait avec une extrême impatience l’arrivée de 
ce prince, d’illustre mémoire, espérant qu’elle serait pour le royaume un 
présage de bonheur, comme l’avait été le nom de son père [...]. 


29 

[...] Tous ces hommes grands et puissants avaient au début conçu l’es- 
poir qu’ils pourraient élargir leurs frontières et accroître immensément 
leurs limites à l’arrivée des rois, grâce à leur œuvre et leur aide. Tous 
avaient pour voisins de féroces ennemis et des villes détestées, qu’ils 
désiraient s’annexer. Chacun d’eux était donc fort soucieux de soins 
domestiques et de croissance propre, et chacun s’empressait d’envoyer à 
ces rois des messagers et des présents pour les attirer auprès de lui et 
prendre les autres d’avance. 



CHRONIQUE — LIVRE XVII 


629 


LIVRE XVII 

l)u siège de Damas à la reddition d’Ascalon 
( 1148 - 1153 ) 

Le roi de Jérusalem, l 'Empereur germanique et le roi capétien mettent le 
siège devant Damas, puis s 'en retirent à la suite de manœuvres peu claires 
(1148). Graves problèmes au nord, avec les offensives de Nûr al Dîn, la mort 
du prince d’Antioche (1149) et du comte d’Édesse (1150) au cours des 
combats, l’intervention grecque, l'occupation du comté d’Édesse par Nûr al 
Din. Dissensions qui se finissent bien entre la reine Mélisende et son fils Bau- 
douin III (1 152). Succès au sud du royaume avec le siège et la reddition d ’As- 
calon (1153). 


1 . Une cour générale se tient dans la ville maritime d’ Acre ; on nomme les 
princes qui s’y réunirent. 

2. Ils proposent d’assiéger la ville de Damas, ils font une convention, ils 
arrivent devant Damas. 

• 3. Description du site de la ville de Damas. 

• 4. Les nôtres pénètrent de force dans les vergers et occupent le fleuve à 
main forte malgré les ennemis. Un acte extraordinaire et admirable de l’Em- 
pereur est décrit. 

• 5. Les habitants désespèrent et pensent à fuir ; l’armée se transporte de 
l’autre côté de la ville sur l’insistance de quelques-uns de nos princes corrom- 
pus par l’argent. 

• 6. Les vivres manquent dans nos camps ; la malice des traîtres se dévoile et 
les nôtres abandonnent le siège. 

• 7. Les opinions divergent sur qui fut la cause d’une telle trahison. On 
propose d'assiéger à nouveau Ascalon, mais on ne part pas. 

8. L’empereur Conrad rentre chez lui, le roi des Francs demeure en Syrie. 

• 9. Nûr al Dîn entre à l’intérieur des confins d’Antioche, le prince Raymond 
accourt ; ils se battent, le prince Raymond est tué. 

• 1 0. Toute la région est soumise à l'arbitraire de Nûr al Dîn, le roi se hâte de 
lui apporter soulagement, le sultan d’iconium [Qoniya] pénètre dans la terre 
du comte d’Edesse. 

1 1. Le comte d'Edesse est capturé par les ennemis après le départ du roi 
d’Antioche, il meurt ignominieusement. 

12. Le roi réédifie Gaza à côté d’Ascalon avec les princes du royaume. 

13. De graves malentendus naissent entre le roi et sa mère, et il se fait cou- 
ronner à son insu. 

14. Le royaume est divisé entre la mère et le fils ; le roi de Jérusalem 
pénètre de force dans la tour de David et assiège sa mère, enfin la paix et la 
tranquillité sont restaurées. 



630 CHRONIQUE ET POLITIQUE 

15. Le sultan d’Iconium revient dans le comté d’Édesse, le roi s’y dirige 
avec grande célérité. 

16. L’empereur de Constantinople dirige son armée vers la région d’Antio- 
che, il demande que le comté d'Edesse lui soit remis, il l’obtient. Les châ- 
teaux se donnent aux Grecs, le roi en fait sortir les Latins. 

17. Nûr al Dîn court au-devant du roi, l’empêche de sortir. Le roi revient à 
Antioche quoique avec quelque difficulté ; Nûr al Dîn, après avoir éjecté les 
Grecs, occupe toute la région. 

• 1 8. Le roi demande à la princesse de prendre pour mari un des princes capa- 
bles de gouverner la région, mais ne réussit pas ; de là, le roi va à Tripoli pour 
retourner chez lui. 

• 19. Le roi et sa mère se retrouvent à Tripoli pour réconcilier le comte avec 
sa femme, mais n’y réussissent pas. Le comte est tué à la porte de la cité par 
les Assassins. 

20. Une immense multitude de Turcs vient vers Jérusalem pour l’occuper, 
mais les nôtres sortent et les font céder avec beaucoup de courage. 

21. Le roi et les princes du royaume s’avancent vers Ascalon pour dévaster 
les vergers autour de la ville, mais, poussés par un propos plus ambitieux, ils 
assiègent la ville. 

• 22. Le site de la cité est décrit, et ses avantages sont montrés. 

23. Le siège s’ordonne, quelles flottes sont présentes et quelles légions sont 
dirigées par la terre. 

24. Au second mois du siège arrive un passage de pèlerins. Ils apportent 
beaucoup de choses utiles pour le siège. 

25. Au cinquième mois arrive vers la ville une flotte d’ Égyptiens, apportant 
beaucoup de réconfort aux habitants assiégés. 

26. Constance, princesse d’Antioche, épouse Renaud de Châtillon. Nûr al 
Dîn occupe aussi par la force le royaume de Damas. Amalric est à la tête de 
l’église de Sidon. 

• 27. Ceux qui sont au siège [d’ Ascalon] attaquent la ville avec insistance, 
les habitants s’efforcent de détruire une machine extérieure, le mur de la cité 
s’effondre à un endroit, les nôtres voulant entrer par là périssent, notre armée 
désespère. 

28. Les nôtres sont réconfortés, s’encouragent à continuer le siège, se pres- 
sent plus combatifs. 

29. Les Ascalonites désespèrent et, en conseil commun, inclinent à la 
reddition. 

• 30. Ils envoient au roi les notables de la cité, obtiennent de sortir librement 
avec femmes, enfants et affaires, et ils quittent la ville. 


3 

DAMAS, SES VERGERS, LES TROIS ARMÉES DES LATINS 

Damas est la cité principale et la métropole de la Syrie Mineure, autre- 
ment appelée Phénicie du Liban. On lit que Damas est la capitale de la 



CHRONIQUE — LIVRE XVII 


631 


Syrie, et reçut son nom d’un serviteur d’ Abraham, qui en fut, à ce qu’on 
croit, le fondateur ; ce nom signifie la « ville de sang » ou la « ville ensan- 
glantée ». Elle est située au milieu d’une plaine stérile qui serait entière- 
ment aride si elle n’était arrosée par les eaux qui y sont conduites dans 
des canaux antiques. Les eaux d’un fleuve, en effet, qui descend d’un 
mont proche dans la partie supérieure de la région, vont dans ces canaux 
pour être de là dirigées dans la plaine et distribuées de tous côtés pour 
fertiliser un sol par ailleurs infécond ; ce qui reste — car les eaux sont 
abondantes — arrose, sur l’une et l’autre rive, des vergers couverts d’ar- 
bres fruitiers et coule ensuite le long du mur oriental de la cité. 

Lorsque les princes furent arrivés au village de Daria, comme ils se 
trouvaient déjà dans le voisinage de Damas, ils formèrent leurs rangs et 
assignèrent à toutes les légions un ordre de marche, de peur que, si elles 
s’avançaient pêle-mêle, il ne s’élevât des querelles mutuelles nuisibles 
au succès. Selon les statuts décidés en commun par les princes, le roi de 
Jérusalem reçut l’ordre de marcher le premier avec son armée pour 
montrer le chemin aux autres, surtout parce qu’on disait que ses cohortes 
avaient les meilleurs experts des lieux. On prescrivit au roi des Francs 
d’être en second pour occuper le centre avec toutes ses troupes, afin d’être 
prêt, s’il était nécessaire, à porter secours à ceux qui marchaient devant 
lui. De même, l’Empereur [germanique] reçut l’ordre d’être en troisième 
et se préparer à résister aux ennemis au cas où ils viendraient faire une 
attaque par derrière, afin que les deux premiers soient plus en sûreté de 
ce côté. Les trois armées ainsi formées dans un ordre convenable, on porta 
le camp en avant, afin de se rapprocher de la ville le plus possible. 

LA GUERRE DANS LES VERGERS DE DAMAS 

Mais la cité, vers l’ouest par où les nôtres arrivaient et vers le nord, est 
entourée de long en large par des vergers, à l’instar d’un bois serré ou 
d’une forêt dense, qui se prolongent vers le Liban sur cinq milles et plus. 
Afin que les seigneuries ne soient pas confondues et qu’on ne puisse 
entrer à son gré, ces vergers sont entourés de murs en terre, car il y a 
peu de pierres dans le pays. Ces clôtures servent donc à déterminer les 
possessions de chacun, et sont séparées elles-mêmes par des sentiers et 
chemins publics, fort étroits en vérité, mais suffisants pour le passage des 
jardiniers et de ceux qui ont soin des vergers lorsqu’ils vont porter des 
fruits à la ville avec leurs bêtes de somme. Ces vergers sont en même 
temps pour la ville de Damas d’excellentes fortifications ; les arbres y 
sont plantés très serrés et en grand nombre, les chemins sont fort étroits, 
en sorte qu’il est à peu près impossible d’arriver jusqu’à la ville si l’on 
veut passer de ce côté. C’était cependant par là que nos princes avaient 
résolu au début de conduire leurs armées et de s’ouvrir un accès vers la 
ville. Deux motifs les avaient déterminés : ils espéraient qu’après s’être 



632 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


emparés des lieux les mieux fortifiés et sur lesquels le peuple de Damas 
mettait le plus sa confiance, ce qui resterait ensuite à faire serait peu de 
chose et pourrait être accompli plus facilement ; en second lieu, ils dési- 
raient pouvoir profiter de la commodité des fruits et des eaux pour leurs 
armées. Le roi de Jérusalem fit donc entrer le premier ses rangs dans les 
vergers ; mais l’armée avait beaucoup de difficultés à avancer, soit à 
cause de l’étroitesse des chemins, soit parce qu’elle était incessamment 
harcelée par des hommes cachés derrière les broussailles, soit enfin parce 
qu’il fallait se battre souvent contre les ennemis qui s’étaient emparés des 
entrées et occupaient tous les défilés. Car tout le peuple de la cité était 
sorti unanime, était descendu s’établir dans les vergers pour empêcher le 
passage de notre armée, en embuscade ou à découvert. Il y avait en outre, 
à l’intérieur même des vergers, des maisons avec enceinte et élevées, 
garnies d’hommes prêts au combat dont les propriétés étaient voisines. 
De là, lançant des flèches et toutes sortes de projectiles, ils défendaient 
l’entrée de leurs jardins et ne laissaient approcher personne ; et comme 
leurs flèches portaient aussi sur les chemins publics, ceux qui voulaient y 
passer ne pouvaient le faire sans courir les plus grands dangers. Ce n’était 
pas seulement ainsi que les nôtres étaient exposés ; des périls de toutes 
sortes les environnaient de tous côtés, et la mort les menaçait de manière 
imprévue. Il y avait encore dans l’intérieur des vergers et le long des murs 
des hommes cachés avec des lances qui pouvaient voir tous ceux qui pas- 
saient à travers de petites ouvertures pratiquées à dessein, sans être vus 
eux-mêmes, et qui les transperçaient en les frappant sur le côté [...]. 


4 

L’EXPLOIT DE L'ARMÉE GERMANIQUE 

[...] Les cavaliers, tant ceux de Damas que ceux venus à leur secours, 
ayant appris que notre armée s’avançait du côté des vergers pour faire le 
siège de la ville, s’étaient installés sur les bords du fleuve qui coule le 
long de la ville, afin d’attaquer nos troupes avec leurs arcs et leurs machi- 
nes à projectiles, et les repousser loin de la rivière lorsqu’elles y arrive- 
raient pour chercher quelque soulagement à leur soif à la suite des longues 
fatigues du voyage. Les nôtres, en effet, apprenant que le fleuve était 
proche, se hâtèrent de s’y rendre, pour apaiser la soif ardente que leur 
avaient donnée les travaux et les nuages de poussière soulevés par les 
pieds des hommes et des chevaux. Ils s’arrêtèrent un moment en voyant 
les bords du fleuve occupés par une multitude innombrable d’ennemis ; 
la nécessité ranimant leurs forces et leur audace, ils rassemblèrent leurs 
forces et tentèrent de se rendre maîtres des eaux à deux reprises consécuti- 
ves, mais toujours en vain. Tandis que le roi de Jérusalem et les siens 



CHRONIQUE — LIVRE XVII 


633 


faisaient des efforts en vain, l’Empereur qui commandait les rangs de der- 
rière demanda pourquoi l’armée ne se portait pas en avant. On lui annonça 
que les ennemis occupaient les bords du fleuve et fermaient ainsi le 
passage. Aussitôt l’Empereur, enflammé de colère, s’élançant à travers 
les rangs du roi des Francs, à la tête de ses princes, arriva rapidement là 
où l’on combattait pour le fleuve. Il mit sur-le-champ pied à terre ainsi 
que ceux qui étaient avec lui, car c’est ainsi que font les Teutons lorsqu’ils 
se trouvent réduits à quelque grande nécessité à la guerre, et tous ensem- 
ble, le bouclier en avant et le glaive en main, ils s’élancèrent sur les 
ennemis pour combattre corps à corps. D’abord ceux-ci avaient vigoureu- 
sement résisté, mais ils ne purent soutenir le choc des nouveaux assail- 
lants, et prenant aussitôt la fuite, ils abandonnèrent le fleuve et se 
retirèrent en toute hâte dans la ville [...]. 


5 

LA CORRUPTION FAIT ABANDONNER LE SIÈGE, LA RÉPUTATION DES LATINS 
FAIBLIT 

[...] La cité de Damas était serrée de très près, les habitants n’avaient 
plus d’espoir de résistance et de salut, ils avaient fait leurs bagages et se 
disposaient à quitter le lieu, lorsqu’en punition de nos péchés, ils en 
vinrent à fonder quelque espérance sur la cupidité des nôtres et voulurent 
vaincre par l’argent les âmes de ceux qu’ils ne croyaient plus pouvoir 
vaincre par la force. À l’aide de toutes sortes d’arguments, en ayant 
promis et collecté quantité d’argent, ils persuadèrent quelques-uns de nos 
princes d’employer leur zèle pour faire interrompre les travaux du siège 
et remplir le rôle du traître Judas. Corrompus par ce qu’ils avaient reçu et 
par les promesses qu’on leur faisait encore, suivant leur cupidité conseil- 
lère de tous les vices, par leurs suggestions impies, ils persuadèrent les 
rois et les princes pèlerins confiants en leur bonne foi et leur habileté 
d’abandonner les vergers, pour transporter leur expédition à l’extrémité 
opposée de la ville. Ils dirent, pour cacher leur ruse, que de cet autre côté 
face au sud et du côté est, il n’y avait ni verger pour appuyer la défense, 
ni fleuve ni fossés pour empêcher l’attaque du mur, qui était bas et fait de 
briques non cuites, disaient-ils en outre, en sorte qu’il ne pourrait même 
pas soutenir un premier assaut. Ils ajoutaient encore que, de ce même 
côté, on n’aurait besoin ni de machines ni d’efforts considérables, que dès 
la première attaque il ne serait nullement difficile de renverser le mur en 
poussant à la main et pas difficile de faire irruption dans la ville. En 
faisant ces propositions, ils n’avaient d’autre but que d’éloigner l’armée 
de la partie où elle s’était établie et par où la cité se trouvait vivement 
pressée et dans l’impossibilité de résister longtemps, sachant que du côté 



634 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


opposé ils ne pourraient continuer le siège. Les rois aussi bien que les 
principaux chefs les crurent et, abandonnant les lieux dont ils s’étaient 
emparés auparavant à la sueur de leurs fronts et après beaucoup de massa- 
cres, ils transportèrent les légions vers l’autre extrémité de la ville et ins- 
tallèrent leurs camps sous la conduite de leurs séducteurs. Là, loin de 
l’eau et des fruits qu’ils avaient avant en abondance, privés d’aliments, 
ils comprirent la ruse [...]. 


6 

[...] Les princes pèlerins, discutant entre eux, voyant la méchanceté 
manifeste de ceux à qui ils avaient fait foi pour commettre leurs âmes et 
leur entreprise, persuadés qu’ils ne pourraient pas réussir, résolurent de 
retourner dans le royaume [de Jérusalem], détestant les perfidies de ceux 
qui les avaient trompés. Ainsi, ces rois et ces princes, dont le nombre fut 
tel que nous n’avons rien lu de semblable pour aucun siècle, remplis de 
confusion et de crainte, forcés à cause de nos péchés de renoncer à leurs 
desseins sans avoir pu les accomplir, rentrèrent dans le royaume par la 
route suivie en venant. Ils ne cessèrent dans la suite, et même après qu’ils 
eurent quitté l’Orient, de tenir pour suspectes toutes les voies de nos 
princes, à juste titre ils déclinaient leurs conseils comme trop mauvais, ils 
se montraient tièdes pour les affaires du royaume, et après qu’il leur fut 
donné de retourner dans leurs régions, ils gardèrent le souvenir des 
affronts, eurent en horreur la méchanceté des princes et ils ne furent pas 
les seuls, à devenir plus détachés de l’amour du royaume, mais aussi d’au- 
tres qui n’avaient pas fait partie de l’expédition : on ne vit plus un aussi 
grand nombre de pèlerins entreprendre le voyage ni témoigner autant de 
ferveur ; et ceux qui arrivaient ou arrivent encore, voulant éviter d’être 
pris aux mêmes pièges, s’empressent de retourner chez eux aussi promp- 
tement qu’il leur est possible même aujourd’hui. 


7 

Je me souviens d’avoir très souvent questionné à ce sujet des hommes 
sages, ceux qui avaient conservé une mémoire plus solide de ce temps, et 
je le faisais principalement dans l’intention de consigner dans cette His- 
toire présente ce que j’avais appris. Je leur demandais quelle avait été la 
cause d’un tel mal, qui étaient les auteurs d’une si grande scélératesse, 
comment un projet aussi détestable avait pu être exécuté. J’ai recueilli des 
relations divergentes sur la cause que l’on peut assigner. L’opinion de 
quelques-uns est que l’occasion de ce mal serait venue d’un acte du comte 
de Flandre. Il fut dans cette armée, comme nous l’avons dit. Après que 



CHRONIQUE — LIVRE XVII 


635 


nos légions furent arrivées à la ville et se furent emparées des vergers de 
force, quand la cité était assiégée à hauteur du fleuve, on dit que le comte 
lui-même alla trouver en particulier et séparément les rois pour dire avec 
force prières qu’il souhaitait que la ville lui fût donnée quand elle serait 
prise, on dit même qu’il l’avait obtenue. L’apprenant, quelques-uns de 
nos grands s’indignèrent qu’un tel prince à qui ses biens pouvaient suffire 
et qui semblait servir le Seigneur gratuitement postulât pour une portion 
du royaume. Ils espéraient en effet que tout ce qui serait conquis par les 
soins de ces princes tournerait à l’accroissement du royaume ou au leur. 
Dans leur indignation, ils tombèrent dans une infamie sinistre, et préfé- 
raient le voir conserver par l’ennemi qu’être cédé grâce au sort au comte : 
eux qui avaient passé toute leur vie à peiner au service du royaume, il leur 
semblait indigne, de toutes façons, que le fruit de tant de peines allât à 
d’autres qui étaient arrivés récemment, les laissant sans espoir de rémuné- 
ration, eux qui la méritaient depuis longtemps. D’autres disent que le 
prince d’Antioche, indigné que le roi des Francs eût oublié la reconnais- 
sance qu’il lui devait et l’eût abandonné sans vouloir lui prêter assistance, 
avait engagé quelques-uns des princes de l’armée, autant du moins qu’ils 
pouvaient tenir à sa bienveillance, à faire en sorte que les entreprises du 
roi n’eussent aucun succès [...]. D’autres enfin affirment qu’il ne se passa 
rien, sinon qu’infinies furent les quantités d’argent remis par les ennemis 
[...]. 


9 

NÛR AL DÎN HUMILIE LE ROYAUME D'ANTIOCHE 

Depuis ce jour, la situation des Latins d’Orient commença à se détério- 
rer visiblement. Car nos ennemis virent et raillèrent les travaux infruc- 
tueux de nos princes et de nos plus grands rois qui semblaient les plus 
fermes appuis du peuple chrétien, leurs vains efforts, leurs forces usées, 
leur gloire cassée, la présence sans danger de ceux dont le seul nom était 
auparavant redoutable pour nos ennemis. De ce fait, ils s’élevèrent à une 
telle désinvolture, une telle audace, qu’ils ne mirent plus en doute leurs 
forces et ne craignirent plus d’attaquer les nôtres plus vivement qu’ils 
n’en avaient l’habitude. Ainsi, après le départ des deux rois. Nûr al Dîn, 
fils de Zengî, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, convoqua à lui, dans 
tout l’Orient, une multitude infinie de Turcs, commença à exercer ses 
fureurs dans les environs d’Antioche avec plus de témérité qu’habituelle- 
ment et, voyant la terre des Latins abandonnée des princes, entreprit d’as- 
siéger un château [...]. 



636 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


10 

[...] Cependant Nûr al Dîn, se montrant comme son père le plus grand 
persécuteur de la foi et du nom de chrétien, voyant que le prince de la 
région et la plupart des hommes vigoureux avaient péri dans le combat et 
que toute la province d’Antioche se trouvait ainsi livrée à sa merci, y 
pénétra aussitôt avec ses expéditions et fit le tour de la région en ennemi ; 
il passa près d’Antioche, livrant aux flammes tout ce qui tombait sous sa 
main, jusqu’au monastère de Saint-Siméon, situé sur des montagnes très 
élevées, entre Antioche et la mer ; là, il usa des possessions en maître, 
traita de toutes choses selon son libre pouvoir. De là, il descendit jusqu’à 
la mer qu’il n’avait jamais vue, et il s’y baigna devant les siens, en signe 
qu’il était arrivé en vainqueur jusqu’à la mer. Puis il revint vers le château 
de Harenc, situé à une distance de dix milles d’Antioche à peine, l’occupa 
au passage, le munit avec diligence de chevaliers, d’armes et de vivres, 
afin qu’il pût soutenir un long siège. En conséquence, le peuple entier fut 
saisi de crainte, sa terre humiliée sous ses yeux, parce que le seigneur 
avait livré entre ses mains la force de la chevalerie et le prince de la 
région, qu’il n’y avait nulle aide, personne qui pût apporter le remède de 
la protection contre les périls qui le menaçaient. Il ne restait, pour prendre 
soin de la chose publique et de l’administration de la principauté, que la 
femme du prince. Constance, et avec elle deux fils et deux filles encore 
impubères ; il n’y avait personne pour remplir l’office de prince et relever 
la plèbe de son profond abattement [...]. 


18 

AFFAIRES INTÉRIEURES : LES FEMMES 

Cependant, le seigneur Baudouin roi de Jérusalem était soucieux pour 
la ville d’Antioche et le diocèse adjacent, et craignait qu’elle ne tombât 
aux mains des ennemis, comme la terre du comte dont nous avons parlée, 
privée du secours du prince ; que le désordre n’augmentât encore pour le 
peuple chrétien et misérable. Il voyait qu’il n’était pas libre d’y demeurer 
plus longtemps et de renvoyer le soin du royaume. C’est pourquoi il 
demandait souvent à la dame princesse 1 de choisir l’un des nobles pour 
époux, qui apporterait au gouvernement du principat ses soins et ses 
conseils. Il y avait alors dans la région des hommes illustres et nobles qui 
avaient rejoint le camp du seigneur roi, à savoir le seigneur Yves de 


I. La jeune princesse d'Antioche, veuve de Raymond de Poitiers mort en 1 148, est 
Constance, fille d'Alice et Bohémond, qu’Alice aurait voulu déshériter pour régner seule, 
après la mort de Bohémond (voir livre XIII, 27, et livre XIV, 4 et 9). 



CHRONIQUE — LIVRE XVII 


637 


Nesles, comte de Soissons, homme magnifique, sage et remarquable, qui 
avait beaucoup d’autorité dans le royaume des Francs ; Gautier de Fal- 
quenberga, châtelain de Saint-Omer, qui fut ensuite seigneur de Tibé- 
riade, lui aussi un homme sage, de grande urbanité, habile en conseil, 
courageux aux armes ; le seigneur Raoul de Merle, très noble, expéri- 
menté en armes, débordant de sagesse : ils semblaient convenir au gou- 
vernement du principat. Mais elle craignait les liens du mariage, elle 
préférait une vie dissolue et libre, s’inquiétait peu de ce qui conviendrait 
au peuple et se souciait plus de satisfaire à ses désirs charnels. Le roi 
convoqua à ce propos une cour générale à Tripoli, où il invita tant le sei- 
gneur patriarche d’Antioche et ses suffragants que la princesse et ses 
grands ; sa mère la reine Mélisende fut présente, et les princes du 
royaume à sa suite. On y traita et s’occupa des affaires publiques, on en 
vint à l’affaire de la princesse, mais ni le roi, ni le comte ses parents, ni 
la reine ni la comtesse ses tantes maternelles ne purent la convaincre de 
pourvoir au bien de la région de cette façon. On disait qu’elle s’appuyait 
sur le conseil du patriarche, un homme assez adroit et dissimulé qui l’en- 
tretenait dans cette erreur afin de pouvoir exercer plus librement sa domi- 
nation sur toute la terre, chose dont il était très avide. 


19 

Ace moment-là aussi, une inimitié était née entre le seigneur comte, 
animé de jalousie maritale, et sa femme la sœur de la reine Mélisende. Il 
semblait que la reine Mélisende était venue pour l’apaiser, en même 
temps que pour voir la princesse sa nièce. Comme elle n’avait pas bien 
réussi à les raccommoder et repartait, elle décida d’emmener sa sœur avec 
elle, et toutes les deux étaient déjà sorties de la ville 1 [...]. 


22 


DESCRIPTION D’ASCALON 

Ascalon est l’une des cinq villes des Philistins, située sur le bord de la 
mer, avec la forme d’un demi-cercle dont le rivage fait la corde ou le 
diamètre, et dont la circonférence ou l’arc regarde la terre à l’est. La cité 
entière niche quasiment dans un creux qui s’incline vers la mer, ceinte de 
tous côtés par des levées artificielles, sur lesquelles se dressent les rem- 
parts avec des tours nombreuses, un ouvrage solide entremêlé de ciment 


1. C’est à ce moment-là que le comte ainsi qu’un chevalier et Raoul de Merle sont tués 
à une porte de la ville par un « Assassin ». 



638 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


qui le rend plus dur que la pierre ; les murs ont l’épaisseur voulue et une 
hauteur bien proportionnée, en outre ils sont ceints tout autour d’une 
deuxième muraille en avant d’une même solidité de construction, qui ren- 
force la fortification. On ne trouve à Ascalon aucune fontaine, ni à l’inté- 
rieur des murs, ni dans le voisinage ; mais on voit au-dedans aussi bien 
qu’au-dehors une grande quantité de puits qui donnent des eaux pleines 
de saveur et très bonnes à boire, et les habitants avaient aussi construit à 
l’intérieur quelques citernes recueillant les eaux de pluie, pour plus de 
prudence. Les remparts sont percés de quatre portes fortifiées avec beau- 
coup de soin par des tours élevées et solides. La première, qui regarde 
vers l’est, s’appelle la porte Majeure et on l’a surnommée porte de Jérusa- 
lem parce qu’elle regarde vers la cité sainte ; elle est située entre deux 
tours très hautes qui paraissent dominer la cité comme la forteresse cen- 
trale. En avant, la deuxième muraille est percée de trois ou quatre portes 
plus petites, par lesquelles on arrive à la grande par des détours. La 
seconde porte, qui regarde vers l’ouest, est appelée la porte de la Mer, 
parce que les habitants qui vont à la mer sortent par là. La troisième 
regarde vers le sud en direction de la ville de Gaza dont nous avons fait 
mention plus haut, d’où son nom. La quatrième, regardant vers le nord en 
direction de la ville voisine sur le littoral, est dite porte de Jaffa. Mais 
cette cité, dont le site ne présente aucune aptitude aux choses de la mer, 
n’a pas de port ou d’endroit où les nefs puissent se mettre à l’abri, et n’en 
a pas eu ; la côte est tellement sableuse et les vents font grossir la mer si 
fort alentour qu’il est très douteux d’y aborder en confiance, sauf si la 
mer est très calme. Le sol à l’extérieur de la ville est couvert de sable, 
mauvais pour les champs, adapté cependant à la vigne et aux arbres frui- 
tiers, sauf au nord où un petit nombre de vallons fertilisés par du fumier 
et irrigués par l’eau des puits produisent de l’herbe et des grains pour la 
commodité des habitants. Il y avait dans la cité une population nom- 
breuse, où le plus petit, jusqu’au nouveau-né comme on disait vulgaire- 
ment, recevait un salaire pris sur les trésors du calife d’Égypte : ce 
seigneur et ses princes prenaient grand soin de cette ville, jugeant que si 
elle défaillait et venait sous la domination des nôtres, nos princes n’au- 
raient plus qu’à descendre librement et sans obstacle jusqu’en Égypte et 
occuper de force le royaume. Elle leur servait donc de rempart, et quatre 
fois par an ils envoyaient des subsides aux habitants par terre et par mer, 
pour profiter eux-mêmes de la tranquillité voulue pendant que les nôtres 
consommeraient leur zèle et leur œuvre à la circonvenir. Ils envoyaient 
donc pour cette raison à grands frais et à des époques déterminées ce qui 
était nécessaire à la ville, armes, vivres, troupes fraîches, pour occuper 
les nôtres et avoir moins de souci de nos forces dont ils se méfiaient. 



CHRONIQUE — LIVRE XVII 


639 


23 

Donc les nôtres essayèrent enfin d’assiéger cette ville qui avait résisté 
jusqu’alors à nos efforts, pendant cinquante ans et plus après que le Sei- 
gneur eut livré au peuple chrétien les autres parties de la Terre promise, 
chose extrêmement difficile et presque impossible. En outre en effet, du 
premier au dernier jour du siège, le nombre des assiégés resta le double 
de celui des assiégeants [...]. 


27 

PREMIÈRE PERCÉE À TRAVERS LES REMPARTS D’ASCALON, QUE LES TEM- 
PLIERS FONT ÉCHOUER 

[...] Les Ascalonites tinrent donc conseil entre eux, et, attendant surtout 
l’avis de ceux qui avaient plus d’expérience dans ce genre de chose, ils 
proposèrent de jeter entre le mur et le castellet 1 du bois sec bon pour ali- 
menter les flammes, quel que soit le péril et l’état critique des habitants, 
et d’y mettre le feu secrètement : il leur paraissait qu’autrement, ainsi 
pressés et abattus à l’extrême, il ne leur restait aucun espoir de salut, 
aucune chance de résister. Donc, en réponse à leurs exhortations, quel- 
ques hommes remarquables pour leurs forces et leur courage, préférant le 
salut des habitants au leur, se présentèrent pour affronter ce péril, trans- 
portèrent du bois là où le mur était le plus voisin du castellet et le jetèrent 
à l’extérieur entre le mur et la machine. Ils en firent un très grand tas qui 
paraissait suffisant pour incendier le castellet et jetèrent par-dessus de la 
poix, de l’huile, des résines, et toutes les sortes de substances dont on 
se sert pour alimenter un incendie. Le feu mis, la divine clémence alla 
manifestement vers nous, car, dès que l’incendie se propagea, un vent 
violent vint de l’est qui repoussa vivement le souffle de l’incendie vers le 
mur de la cité. Le vent continua avec la même force toute la nuit à pousser 
les flammes vers le mur qui fut réduit en cendres, si bien qu’au petit matin 
tout s’écroula de fond en comble, depuis une tour jusqu’à la tour voisine, 
et le fracas de la chute ébranla toute l’armée. La chute d’un tel poids 
retentit sur le castellet qui jusqu’alors n’avait pas souffert de l’incendie, 
brisant quelques-unes de ses principales pièces, et projetant plus ou moins 
à terre ceux qui étaient en sentinelle au sommet ou sur les avancées. Mue 
par le fracas de l’écroulement, toute l’armée courut aux armes, et se 
pressa directement à cet endroit, pour entrer par le passage ouvert quasi 
divinement. Mais le maître de la milice du Temple, Bernard de Tremelay, 


I . Tour mobile construite par les assiégeants. 



640 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


et ses frères, arrivés bien avant les autres, avaient occupé le passage et ne 
permettaient à personne d’entrer sauf aux leurs. On dit qu’ils les repous- 
saient pour obtenir plus de dépouilles et plus grande abondance d’argent 
en entrant les premiers. C’est un usage observé jusqu’à aujourd’hui 
comme une loi chez nous, que dans toutes les villes prises de force, ce 
que chacun ravit pour son compte en entrant lui est acquis de droit et à 
perpétuité, à lui et à ses héritiers. Si tous avaient pu entrer indistincte- 
ment, la cité aurait pu être prise et les dépouilles auraient suffi aux vain- 
queurs. Mais il est rare qu’une œuvre viciée à la racine et pervertie dans 
l’intention finisse bien, parce que « mauvais butin ne donne pas de bons 
résultats ». 

Pendant qu’emportés par leur cupidité, ils refusent d’avoir des associés 
dans le partage du butin, seuls ils se trouvent exposés au péril mérité de 
la mort. Quarante d’entre eux environ entrent et les autres ne peuvent les 
suivre. Les habitants, d’abord soucieux de leur vie et prêts à supporter le 
pire sans opposition, les voyant peu nombreux, retrouvent leur force et 
leur courage, saisissent leurs glaives et massacrent ceux qu’ils intercep- 
tent. Joignant à nouveau leurs rangs, leurs forces renaissantes, les armes 
retrouvées qu’ils avaient déposées quasiment vaincus, ils s’élancent tous 
en même temps là où le rempart était tombé. Et ainsi, entrelaçant les 
poutres d’une taille immense et les énormes pièces de bois qu’ils tirent en 
abondance de leurs nefs, ils comblent l’ouverture, ferment le passage, et 
se dépêchent à l’envi de le rendre impénétrable. Puis ils fortifient de 
nouveau les tours, des deux côtés desquelles l’incendie s’était approché, 
qu’ils avaient d’abord abandonnées dans l’impossibilité de supporter la 
vigueur des flammes ; ils renouvellent la guerre, se disposent à combattre 
de nouveau et provoquent eux-mêmes les nôtres au combat comme s’ils 
n’avaient enduré aucun revers. 

Ceux qui étaient dans le castellet, sachant que leurs bases étaient moins 
solides, que la machine était abîmée dans sa partie inférieure, pressèrent 
moins vivement, peu confiants dans sa solidité. Eux suspendirent les 
corps de ceux qu’ils avaient tués au bout de cordes jetées par-dessus le 
mur, pour notre honte ; ils insultaient les nôtres, exprimaient la joie qui 
les avaient envahis par des signes et des paroles. Mais la détresse et la 
joie se rejoignent aux extrêmes et ce qui suivit montre bien la vérité de ce 
qui est dit : «Avant la ruine, le cœur s’exaltera 1 .» Mais les nôtres, 
consternés de ce changement d’esprit, le cœur amer, rendus apeurés, dou- 
tèrent de la victoire. 


I. Pr, xvi, 18. 



CHRONIQUE — LIVRE XVIII 


641 


30 


APRÈS LA PRISE D’ASCALON 

[...] Le fait est que les assiégés, qui avaient obtenu une trêve de trois 
jours continus en vertu des conventions, redoutant la présence des nôtres, 
rassemblèrent tous leurs bagages en deux jours et sortirent de la ville avec 
leurs femmes, leurs enfants, leurs serviteurs et leurs servantes, et des 
objets de toutes sortes. Le seigneur roi leur donna des guides pour les 
conduire jusqu’à Laris, ville antique située dans le désert, et les renvoya 
en paix selon la teneur des conventions. 

Le roi, le seigneur patriarche, les autres princes du royaume et les 
prélats des églises étaient ensuite entrés dans la ville. Marchant avec tout 
le clergé et le peuple, précédés du bois de la croix du Seigneur, ils se 
rendirent d’abord au principal oratoire, au décor extraordinaire, qui fut 
dans la suite consacré en l’honneur de l’apôtre Paul, et y déposèrent la 
croix du Seigneur. Là, on célébra l’office divin ; et, après ces actions de 
grâces, chacun se rendit dans la maison qui lui était destinée et fêta cette 
journée de bonheur, digne de la mémoire du siècle. Peu de jours après, 
le seigneur patriarche ordonna l’église. Il institua un certain nombre de 
chanoines, auxquels il assigna un salaire fixe appelé prébende. Il ordonna 
aussi comme évêque un certain Absalon, chanoine régulier de l’église du 
Sépulcre du Seigneur, malgré les réclamations et l’opposition formelle de 
Gérald, évêque de Bethléem. Dans la suite, cette cause ayant été portée 
en appel à l’audience du pontife romain, cet évêque obtint l’exclusion du 
prélat que le seigneur patriarche avait consacré et la possession à perpé- 
tuité de cette église et de toutes ses possessions par l’église de Bethléem. 

Sur le conseil de sa mère, tant en ville qu’au-dehors, le roi distribua 
des possessions et des terres réparties au cordeau à ceux qui avaient bien 
mérité, et aussi à certains contre un prix d’argent. Puis il concéda libérale- 
ment toute la cité à son frère adolescent, le seigneur Amaury, comte de 
Jaffa. La cité d’Ascalon fut prise le 12 août 1 154, la dixième année du 
règne de Baudouin, quatrième roi de Jérusalem. 


LIVRE XVIII 

De la prise d’Ascalon à la mort du roi Baudouin III 
(Il 53-1 163) 

Prospérité du royaume de Jérusalem. Guillaume de Tyr prend le temps de 
retracer l’histoire de la maison de l’Hôpital depuis l’origine. Panéas 
(Banyas) est difficile à tenir, Nûr al Din l’assiège, il est sur le point de la 



642 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


prendre quand le roi arrive, il décampe, surprend l'armée qui s’en retourne, 
fait de nombreux prisonniers mais non le roi, recommence le siège et 
décampe à nouveau à l’arrivée du prince d’Antioche et du comte de Tripoli. 
Renaud de Châtillon, qui a épousé la princesse d 'Antioche, défraye la chroni- 
que par sa conduite impulsive. Relations assez amicales avec l’empereur 
byzantin qui passe une année en Cilicie, mariage du roi avec une nièce de 
l 'empereur, mariage de l 'empereur avec une füle du prince d’Antioche. 


• 1. Renaud de Châtillon, prince d’Antioche, traite ignominieusement le 
patriarche d’Antioche, celui-ci s’enfuit dans le royaume. Une grande famine 
commence sur la terre. 

2. Adrien succède au défunt pape Anastase, l’empereur Frédéric est cou- 
ronné à Rome. Entre le seigneur pape et Guillaume, le roi de Sicile, commen- 
cent de graves querelles. 

• 3. Entre le seigneur patriarche et les frères de l 'Hôpital des questions surgis- 
sent au sujet des dîmes et certains dommages qu’ils portaient aux églises. 

4. Sont décrits l’origine et les débuts de la maison des Hospitaliers. 

5. Comment le calife d’Egypte, à la demande des Amalfitains, commanda 
de leur désigner un lieu où édifier l’église. 

6. Le seigneur patriarche part à Rome auprès du pape Adrien avec un grand 
nombre d’évêques d’Orient. 

7. L’empereur de Constantinople envahit les Pouilles avec le consentement 
du seigneur pape. Le seigneur patriarche parvient avec les siens à la curie. 

8. Le pape Adrien s’approche de Bénévent, le seigneur patriarche se 
dépêche d’y arriver, propose des actions, mais la curie corrompue par des 
cadeaux ne respecte pas la justice : le patriarche revient sans avoir achevé son 
affaire. 

9. En Egypte, s’élèvent des troubles civils ; le sultan s’enfuit, il est tué par 
les nôtres, son fils Nosceradinus est fait prisonnier. 

• 10. Le prince Renaud occupe l’île de Chypre et dépouille de force ses habi- 
tants. 

• 11. Le roi, malgré les accords et le traité de paix qu’il avait conclus avec 
eux, fait prisonniers des Arabes et des Turcs dans les bois de Panéas. 

12. Henfredus le connétable concède la moitié de la ville de Panéas aux 
Hospitaliers ; Nûr al Dîn s’empare des secours qu’il apportait et la cité est 
assiégée. 

13. Le roi s’approchant, le siège est levé, mais en revenant imprudemment, 
notre armée est prise en chemin dans des embuscades dangereuses. 

14. Le roi, fuyant le combat, se retrouve au château de Saphet, l’armée est 
battue, plusieurs princes sont faits prisonniers. 

15. Nûr al Dîn assiège de nouveau Panéas, mais sans succès, le roi étant 
revenu. 

• 16. Thierry, le comte de Flandre, arrive. Des messagers sont envoyés à 
Constantinople demander une épouse pour le seigneur roi. 



CHRONIQUE — LIVRE XVIII 


643 


• 17. Le roi s’approche d’Antioche avec tous les hommes du royaume et le 
comte de Flandre. Nûr al Dîn contracte une maladie désespérée. 

• 18. Césarée [près d’Antioche] est assiégée et prise de force peu après. 

19. Le frère de Nûr al Dîn traverse [l’Orient] dans notre direction. Le 
patriarche de Jérusalem Foucher meurt. Une grotte au-delà du Jourdain est 
restituée aux nôtres. Le roi assiège le château d’Harenc dans la région d’An- 
tioche et l’occupe. 

20. Amaury, le prieur de l’église du Sépulcre du Seigneur, est élu patriar- 
che de Jérusalem ; un conflit naît entre les évêques au sujet de son élection. 

2 1 . Nûr al Dîn assiège notre grotte dans la région de Suita ; le roi accourant, 
il lève le siège, Nûr al Dîn attaque les nôtres et il est vaincu. 

• 22. Les messagers qui avaient été envoyés à Constantinople pour le mariage 
royal reviennent et amènent la nièce de l’empereur au roi pour qu’il l’épouse. 

• 23. L’empereur de Constantinople vient à Antioche, il se réconcilie avec 
le prince Renaud qui satisfait à la pénitence pour ce qu’il avait commis à 
Chypre. 

24. Le roi s’approche de ces régions, il est accueilli noblement par l’empe- 
reur et remporte une infinité de présents. 

• 25. L’empereur entre à Antioche, fait beaucoup de libéralités aux habitants ; 
et retourne peu après chez lui. 

26. Après la mort d’Adrien naît un schisme dangereux dans l’église de 
Rome. 

27. Nûr al Dîn, franchissant les frontières du sultan d’Iconium [Qoniya], 
occupe par la force la région. Le roi ravage les confins des Damascènes. 

28. Renaud, le prince d’Antioche, est pris par les ennemis et enchaîné 
captif à Alep. 

29. Un certain Jean, prêtre cardinal de l’Église romaine, descend en Syrie 
comme légat, il naît des divergences au sujet de son accueil parmi les 
évêques. Amaury, le comte de Jaffa, frère du roi, a un fils, Baudouin. 

• 30. Le roi, appelé par les gens d’Antioche, se hâte de venir. Des légats impé- 
riaux viennent, qui demandent au seigneur roi une de ses parentes comme 
épouse pour leur seigneur. 

• 3 1 . Le roi leur donne la sœur du comte de Tripoli, vierge illustre du nom de 
Mélisende, mais après une année l’empereur la répudie et prend comme 
femme Marie, fille du prince Raymond. 

• 32. Le roi réédifie le château vers Antioche qui est dit Pont-de-Fer. Sa mère, 
la reine Mélisende, meurt. 

33. Le comte de Tripoli, en colère à cause de la répudiation de sa sœur, fait 
autant de dommages qu’il peut à l’empereur. 

• 34. Le roi boit à Antioche une drogue qui le rend très malade et il demande 
à rentrer chez lui, mais sa maladie s’aggrave en chemin et il meurt à Beyrouth. 



644 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


1 

LA RICHESSE DE LA RÉGION D’ASCALON COMPENSE LA FAMINE DANS LE 
ROYAUME 

[...] Une grande famine s’éleva l’année suivante [1154] sur toute la 
terre, et le Seigneur, irrité par nous, épuisa tout ce qui sert à faire du pain, 
à tel point que le muids de froment était vendu quatre pièces d’or. Si l’on 
n’avait eu la ressource du froment trouvé dans la ville d’Ascalon lors- 
qu’elle fut vaincue, le peuple presque entier aurait péri de la famine qui 
attaquait la région. Cependant les années suivantes, la région qui touchait 
Ascalon et gisait inculte dans la peur des hostilités depuis cinquante ans, 
ressentit les effets du travail agricole, le peuple de la région libéré de la 
crainte des ennemis travailla librement la terre, tout le royaume se trouva 
dans une grande abondance, si bien que le temps passé comparé au 
présent put s’appeler le temps du jeûne et de la stérilité. Depuis longtemps 
en effet, cette terre n’avait pas connu le soc de la charrue et elle avait 
gardé en elle ses forces intactes ; après qu’elle eut senti les effets des soins 
rustiques, la semence fut payée avec un profit qui la multiplia par 
soixante. 


3 


GRIEFS CONTRE LES HOSPITALIERS 

Tandis qu’en Italie les affaires troublaient tant l’Église que le royaume 
de Sicile, notre espace oriental n’était pas non plus exempt de troubles. 
En effet, à ce même moment, après que la faveur divine eut restitué aux 
chrétiens la ville d’Ascalon, alors que les affaires du royaume se dérou- 
laient dans une prospérité suffisante, avec abondance de grains, l’homme 
ennemi commença à semer la zizanie, jaloux de la tranquillité que le Sei- 
gneur nous avait rendue. En effet, le maître de la maison de l’Hôpital, 
Raymond, avec ses frères remplis du même esprit, quoique par ailleurs 
on le croyait homme religieux et craignant Dieu, commença à susciter 
beaucoup d’ennuis tant au seigneur patriarche qu’aux autres prélats des 
églises, à propos du droit paroissial et du droit des dîmes. Car ils admet- 
taient sans distinction et sans discernement à la célébration des offices 
divins ceux que leurs évêques avaient, pour leur méfait, excommuniés ou 
interdits par leur nom et séparés de l’Église. Ils ne refusaient pas à ceux 
qui étaient malades le viatique et l’extrême-onction, et la sépulture à ceux 
qui mouraient. Si pour quelque faute extraordinaire le silence était imposé 
à toutes les églises d’une cité ou d’un bourg, aussitôt au son des cloches 



CHRONIQUE — LIVRE XVIII 


645 


et avec des clameurs sortant de l’ordinaire, ils appelaient au service divin 
le peuple frappé d’interdit, ceci afin d’avoir pour eux-mêmes les oblations 
et les autres revenus dus aux églises-mères, et ils étaient les seuls à se 
réjouir, tandis que les autres étaient dans l’affliction, oubliant ces belles 
paroles du prédicateur : « Soyez dans la joie avec ceux qui sont dans la 
joie, et pleurez avec ceux qui pleurent » Quant à leurs prêtres, ceux 
qu’ils admettaient n’étaient pas présentés par eux à l’évêque du lieu pour 
recevoir de lui l’autorisation de célébrer les offices divins dans son 
diocèse, selon l’antique sanction des saints décrets. Et ceux qu’ils reje- 
taient, justement ou injustement, ils ne le faisaient pas savoir à l’évêque. 
Ils refusaient de donner la dîme sur leurs biens et sur leurs rentes quel que 
soit le droit selon lequel cela leur avait été dévolu. Tous les pontifes 
étaient en querelle avec eux, toutes les églises cathédrales étaient affligées 
de pertes, mais spécialement le seigneur patriarche et la sainte Église de 
Jérusalem qui souffrirent une offense odieuse pour tout chrétien. En effet, 
devant les portes elles-mêmes de l’église de la Sainte-Résurrection, ils 
entreprirent, en témoignage de mépris et d’insulte pour cette église, de 
faire construire des édifices beaucoup plus somptueux et plus élevés que 
ceux possédés par l’église dédiée au Seigneur sauveur suspendu sur la 
croix, qui lui donna une très douce sépulture après le supplice de la croix. 
Bien plus, toutes les fois que le seigneur patriarche voulait parler au 
peuple et montait selon l’usage vers le lieu où le Sauveur du monde fut 
attaché à la croix pour notre salut et la rédemption du globe, ils faisaient 
sonner aussitôt les cloches, tant et si fort et si longtemps, que la voix ne 
suffisait pas au seigneur patriarche pour crier et que le peuple ne pouvait 
l’entendre malgré beaucoup d’efforts. Comme le patriarche se plaignait 
souvent aux habitants et dénonçait leur méchanceté avec des preuves 
tirées du présent, plusieurs les réunirent et on les trouva incorrigibles et 
même menaçant de faire pire. Ce qu’ils firent. Car ils en vinrent aussi à 
une témérité d’une hardiesse diabolique, conçue dans un esprit de fureur : 
ils prirent les armes dans une maison du peuple et firent irruption dans la 
susdite église aimable à Dieu, et tirèrent de nombreuses flèches comme 
dans une caverne de voleurs, lesquelles furent ensuite ramassées, rassem- 
blées en une poignée, et placées suspendues à une corde devant le lieu du 
Calvaire où le Seigneur fut crucifié, où nous les avons vues nous-mêmes 
et une infinité d’autres que nous. Il semble à ceux qui examinent la chose 
avec attention que l’Église romaine soit à l’origine d’un tel mal, quoi- 
qu’elle ait ignoré sans doute et pas beaucoup pesé le poids de ce qui lui 
avait été demandé : le lieu avait été, en effet, indûment émancipé de la 
tutelle du patriarche [...]. 


I. Rm, xii, 15. 



646 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


10 

DEUX ACTIONS DÉSHONORANTES DES LATINS 
Raid sur Chypre 

L’année suivante [1155], Renaud de Châtillon, prince d’Antioche, 
cédant aux conseils d’hommes pervers qui exerçaient sur lui une très 
grande influence, commit de nouveau une action déshonorante deman- 
dant à être expiée : il occupa de force et en ennemi l’île de Chypre, notre 
voisine, pleine d’une population croyante, toujours utile et amicale pour 
notre royaume, en y pénétrant avec ses légions. La cause d’une invasion 
si abominable semble être celle-ci : en Cilicie vers Tarse, il y avait un 
noble et très puissant seigneur du nom d’Armenus Toros qui offensait 
fréquemment l’empereur [...] Prévenus par quelques-uns des nôtres, les 
insulaires avaient rassemblé tant bien que mal toutes les forces de l’île ; 
mais le prince Renaud, à son arrivée, dispersa aussitôt leur armée, et 
détruisit leurs forces au point qu’ensuite on ne trouvait plus personne qui 
osât lever la main contre lui. Parcourant librement l’île, il détruisit les 
villes, mit bas les villages, brisa impudemment les portes des monastères 
d’hommes et de femmes, livrant les saintes moniales et les vierges tendres 
à la moquerie. En effet, la quantité d’or, d’argent, et de vêtements pré- 
cieux n’était rien en comparaison des offenses à la pudeur, vues comme 
une chose immonde par le malheureux peuple. Ainsi donc, ils se livrèrent 
à la frénésie pendant quelques jours dans toute la région, et comme per- 
sonne ne leur résistait, ils n’épargnèrent ni l’âge ni le sexe et ne firent 
nulle différence entre les conditions. Enfin, emportant de partout dépouil- 
les et toutes sortes de richesses, ils se rendirent vers la mer, préparèrent 
les nefs et descendirent dans la région d’Antioche. Des trésors si mal 
acquis furent promptement dissipés entre leurs mains... 


11 

Raid sur des nomades dans la forêt du Liban 

Dans le même temps [1157] s’était rassemblée une multitude inhabi- 
tuelle d’Arabes et de Turcomans, qui n’en habitaient pas moins dans des 
tentes et vivaient des produits de leurs troupeaux comme en ont coutume 
les Arabes, dans une forêt voisine de la cité de Panéas qu’on surnomme 
aujourd’hui ainsi en langue vulgaire : en effet, anciennement, toute la 
forêt était appelée forêt du Saut du Liban, tant celle qui s’étend vers le 


1 . L’empereur demanda à Renaud de Châtillon de chasser Toros et lui promit que son 
trésorier lui donnerait de l’argent si besoin était ; l’affaire réglée sans avoir rien reçu, 
Renaud impatient partit à Chypre. 



CHRONIQUE — LIVRE XVIII 


647 


nord que celle qui se prolonge vers le sud et couvre le même Liban 
— c’est pourquoi on lit que Salomon y construisit une demeure somp- 
tueuse et admirable dite la Maison du Saut du Liban 1 — , mais maintenant 
la forêt est universellement appelée d’après la ville à proximité comme je 
l’ai dit. Ces peuples nommés ci-dessus, ayant auparavant obtenu, la grâce 
du seigneur roi et conclu solennellement la paix, y avaient introduit leurs 
animaux et surtout des chevaux, en nombre infini, pour la commodité des 
pâturages. Plus tard, des hommes impies, fils de Bélial qui n’avaient point 
devant les yeux la crainte du Seigneur, allèrent trouver le roi et lui suggé- 
rèrent en l’enroulant facilement dans leur perfidie de gaspiller sa foi, 
d’oublier le traité conclu, de faire irruption subitement sureux qui avaient 
introduit dans la forêt leurs gros et leurs menus troupeaux pour les faire 
pâturer, et de les donner en proie tant eux que leur bétail. Ce qui fut fait. 
En effet le roi, sous le poids de l’argent étranger, dans l’obligation de 
nombreuses dettes alors qu’il ne savait comment satisfaire ses créanciers, 
de ce point de vue favorable à ce qui l’arrangerait quel qu’en soit le 
moyen, prêta une oreille attentive à ces instigateurs dépravés et aquiesça 
à leurs suggestions. S’abandonnant aux avis des impies, il convoqua ses 
chevaliers et s’élança à l’improviste sur eux, qu’il surprit sans défense et 
ne craignant rien de tel, se retourna hostilement contre eux et lança le 
pillage des siens. Ceux qui purent trouver le salut en s’enfuyant grâce à 
la rapidité de leurs chevaux et ceux qui réussirent à se cacher dans la forêt 
sauvèrent leur vie, tous les autres furent durement réduits en servitude 
[...]. 


16 

SIÈGE INTERROMPU PRÈS D'ANTIOCHE (1157). DISSENSIONS ENTRE LE 
COMTE DE FLANDRE ET LE PRINCE D’ANTIOCHE 

Pendant que ces choses variées se passaient ainsi dans le royaume qui 
gisait dans la désolation à cause de la captivité de la plupart de nos 
princes, la clémence divine laissa tomber sur nous un regard de bonté, et 
il arriva dans le port de Beyrouth l’illustre et magnifique seigneur Thierry 
comte de Flandre, dont l’entrée dans le royaume avait été souvent bénéfi- 
que et nécessaire, avec sa femme Sibylle, sœur du seigneur roi par son 
père. Sa venue souleva le peuple entier d’une telle exultation que cela 
semblait déjà présager du relèvement que lui et les siens apporteraient au 
royaume qui subissait des pressions insupportables. Tous ceux qui étaient 
pieusement soucieux de la tranquillité du royaume ne furent pas trompés 
dans leur désir, car dès son arrivée le comte fut comme un ange de grand 


1. III Rs, VII, 2-8. 



648 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


conseil qui, marchant en avant, dirigea les voies des nôtres pour le profit 
du royaume et pour la gloire du nom chrétien, comme le dit la suite [...]. 


17 

Entre-temps, afin que l’arrivée d’un tel prince et de tant de nobles 
valeureux ne fût pas inutile et sans fruit, inspirés par la grâce divine, ils 
décidèrent en plus, en commun conseil, de se rendre dans la région d’An- 
tioche avec toutes leurs forces chevaleresques. L’ayant d’abord signifié 
au prince de la région et au seigneur comte de Tripoli, ils leur suggérèrent 
à l’un et à l’autre, officieusement, de tenir leurs chevaliers prêts pour un 
certain jour afin de pouvoir pénétrer subitement dans la terre ennemie au 
jour fixé. Le fait est que, protégés par la faveur céleste, quoique partis de 
points très divers, tous se retrouvèrent ensemble au lieu appelé dans la 
langue vulgaire La Boquée, dans les environs de Tripoli. De là, ayant 
ordonné leurs rangs, ils pénétrèrent en force aux confins de la terre 
ennemie. Mais d’abord ils n’eurent aucun sujet de se réjouir. Ils attaquè- 
rent avec beaucoup de vigueur un bourg appartenant aux ennemis et 
nommé dans la langue vulgaire Chastel-Ruge ; mais tous les efforts furent 
infructueux. Ce mauvais début fut suivi cependant d’une meilleure 
chance. Le seigneur Renaud, prince d’Antioche, leur suggéra de se rendre 
dans sa principauté et travailla beaucoup à l’obtenir, et les princes, qui 
avaient rassemblé leurs expéditions, se dirigèrent vers la région d’Antio- 
che sous de plus favorables auspices. Après qu’ils furent arrivés à Antio- 
che, et tandis qu’ils y faisaient quelque séjour pour délibérer sur ce qu’il 
y avait de mieux à faire pour eux sur le moment, voici qu’un messager 
porteur d’une rumeur très bienvenue se présenta au roi et aux princes : 
Nûr al Dîn, le plus puissant de nos ennemis, qui avait tout récemment 
établi son camp auprès du château de Nepa avec une nombreuse armée, 
était ou mort, ou frappé d’un mal incurable 1 [...]. Les nôtres, ayant appris 
ces nouvelles et voyant que tout semblait favoriser leurs projets, résolu- 
rent d’un commun accord et après avoir tenu conseil, d’envoyer des mes- 
sagers au très puissant prince des Arméniens, le seigneur Toros : ils le 
supplièrent instamment en employant tous les moyens possibles de se 
rendre en toute hâte à Antioche avec son aide militaire, sans remettre l’oc- 
casion, et daigner s’associer à de tels princes qui l’appelaient pour 
recueillir avec eux les fruits de leurs travaux. Celui-ci reçut la légation et 
se rejouit en homme actif et vaillant qu’il était, il convoqua ses forces 
considérables, prit la route et arriva à Antioche. Après l’avoir accueilli 
avec beaucoup de joie, les nôtres conduisirent leur expédition hors de la 
ville et se dirigèrent vers Césarée. 


1. En fait, Nûr al Dîn guérit. 



CHRONIQUE — LIVRE XVIII 


649 


18 

Césarée est une cité située sur le fleuve Oronte qui coule à Antioche. 
Certains l’appellent en langue vulgaire Cesarea et croient que c’est la 
métropole célèbre de Cappadoce, où prévalut le bienheureux et savant 
docteur Basile. Mais ceux qui le croient dévient. Car cette métropole est 
à plus de quinze jours de marche d’Antioche ou environ ; c’est en Syria- 
celes, qui est une autre province, séparée du diocèse de Cappadoce par 
plusieurs provinces, et on ne dit pas Cesarea mais plutôt Césara, l’une des 
villes suffragantes du patriarcat d’Antioche. La cité était assez avantageu- 
sement située, sa partie inférieure s’étendait dans la plaine, la partie supé- 
rieure avait à son sommet une forteresse très bien munie, assez vaste mais 
resserrée, dont la cité d’une part, le fleuve d’autre part, étaient l’appui 
naturel et rendaient l’accès impraticable. Nos princes, ayant ordonné leurs 
rangs selon les lois de l’art militaire, s’avancèrent donc, et aussitôt qu’ils 
furent arrivés, chacun plaça ses rangs dans la position correcte et le siège 
s’installa. La cité assiégée, les habitants rentrés dans la ville par crainte 
des ennemis, le roi et ceux qui avaient campé au-dehors firent mettre en 
place les machines et les instruments à projectiles, et ne cessèrent de faire 
tout le mal possible à la ville en poursuivant leurs travaux sans relâche 
[...]. Les habitants de cette cité n’avaient aucune expérience de la guerre 
et s’adonnaient au commerce. En outre, ignorants des événements pré- 
sents, ils n’avaient nullement redouté un siège et ils étaient confiants en 
la puissance de leur seigneur qu’ils croyaient en parfaite santé, et en la 
puissance des fortifications du lieu [...]. Aussi perdirent-ils tout courage 
au bout de quelques jours ; les assiégeants, persévérant avec ardeur, 
s’élancèrent sur les remparts, et pénétrèrent de là dans la ville du milieu ; 
ils la prirent de force ; les habitants se retirèrent dans la forteresse ; les 
nôtres prirent possession de la partie inférieure de la ville ; tout fut exposé 
en proie indistinctement [...]. Mais il s’éleva entre nos princes un conflit 
assez frivole, cependant très nuisible. Le seigneur roi en effet, voulant 
prendre des mesures pour la patrie et voyant que le seigneur comte de 
Flandre était assez pourvu en chevaliers et en argent pour conserver le 
lieu indemne et s’y maintenir contre les forces ou les embûches des 
ennemis, destinait depuis le début la cité au comte de Flandre, et dans 
cette intention il avait en outre décidé d’attaquer en force la forteresse 
afin de lui en remettre également la garde et lui donner en possession 
héréditaire et perpétuelle les deux. Tous les princes avaient trouvé ceci 
correct et donné leur consentement unanime. Mais le prince Renaud 
suscita bientôt des difficultés, disant que cette ville ainsi que ses dépen- 
dances faisaient à l’origine partie de l’héritage du prince d’Antioche, 
qu’ainsi celui qui la posséderait, quel qu’il fut, devrait engager sa foi au 
prince d’Antioche. Mais si le comte susdit était tout disposé à engager sa 



650 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


fidélité envers le roi pour cette possession, il refusait d’y consentir à 
l’égard du prince d’Antioche, que ce fût le seigneur Renaud qui adminis- 
trait la principauté présentement, ou que ce fut l’adolescent Bohémond 
que l’on espérait voir prochainement devenir prince. Et le comte disait 
qu’il n’avait jamais engagé sa fidélité qu’envers des rois. , Ce différend 
survenu entre nos princes, en punition de nos péchés, fit négliger l’affaire 
la plus importante, alors qu’il eût été facile cependant d’obtenir le succès, 
et ils retournèrent alors à Antioche avec les légions, gorgés de butin et 
courbés sous le poids de leurs riches dépouilles. 


22 

MARIAGE DU ROI AVEC UNE PRINCESSE GRECQUE (1159) 

[...] Nous avons déjà fait mention des messagers qui avaient été chargés 
de se rendre à Constantinople pour y négocier le mariage du seigneur roi. 
[...] Les plus importants des messagers, à savoir Henfredus le connétable, 
Josselin dit aussi Pisellus et Guillaume des Barres, hommes nobles et 
illustres, habiles dans les choses séculières, pressant avec la diligence 
voulue l’entretien avec l’empereur, après de multiples réponses dilatoires 
et énigmatiques telles que les Grecs tous moqueurs ont l’habitude de 
faire, des réponses ambiguës et compliquées, ces messagers obtinrent 
enfin satisfaction à ce sujet ; ils réglèrent les conditions, tant de la dot que 
de la donation pour cause de mariage, et on leur promit de donner pour 
épouse au roi la plus illustre des vierges élevées dans les retraites sacrées 
de l’empire. Elle était nièce du seigneur empereur, fille du seigneur Isaac 
son frère aîné, et se nommait Théodora : elle était alors dans sa treizième 
année et singulièrement remarquable par la beauté de sa personne, l’élé- 
gance de sa figure, et toutes ses manières prévenaient en sa faveur. Sa dot 
se montait à cent mille yperpères 1 de juste poids, sans compter dix autres 
mille de la même monnaie que le seigneur empereur donna généreuse- 
ment pour les dépenses des noces, et sans compter son trousseau virginal, 
consistant en or, pierreries, vêtements, perles, tapis, soieries et vases pré- 
cieux, le tout pouvant être compté au plus juste à quarante mille. Le roi 
s’était engagé envers le seigneur empereur, par un écrit de sa propre main, 
à ratifier tout ce que ses messagers arrêteraient précisément avec lui, et il 
promit formellement par leur intermédiaire qu’après sa mort, elle serait 
mise en possession et jouirait durant toute sa vie, en toute tranquillité et 
sans aucun obstacle, de la ville d’Acre et de toutes ses dépendances, à 
titre de donation pour cause de mariage. Ces pactes faits et rédigés en 
accord avec les deux parties, les plus grands princes de l’empire furent 


1. Monnaie byzantine. 



CHRONIQUE — LIVRE XVIII 


651 


désignés pour servir de « paranymphes 1 » à l’illustre jeune fille et l’ac- 
compagner jusqu’auprès du roi. Elle partit avec les messagers royaux et 
arriva en Syrie auprès du mari. Elle arriva en septembre saine et sauve 
avec toute son escorte et débarqua à Tyr. Peu de jours après, selon la 
coutume du royaume, elle fut consacrée à Jérusalem et parée du diadème 
royal, puis donnée à l’homme une fois célébrées les noces solennelles. Et 
puisqu’à ce moment-là, le patriarche élu de Jérusalem n’avait pas encore 
reçu sa consécration et les envoyés qui devaient défendre sa cause auprès 
du siège apostolique n’étaient pas encore de retour, on fit venir sur ordre 
royal le patriarche d’Antioche Aimeric, afin qu’il conférât à la reine la 
grâce de fonction royale et qu’il célébrât les solennités usuelles du 
mariage. Le roi, précisément après avoir pris femme, déposa toute la légè- 
reté dont on disait à juste titre que jusqu’à ce jour il la pratiquait largement 
[...]. 


23 

RENAUD DE CHÂTILLON FAIT PÉNITENCE D’IGNOBLE FAÇON DEVANT 
L’EMPEREUR EN CILICIE 

Cette même année [1158], le seigneur empereur de Constantinople, 
après avoir convoqué avec une magnificence impériale ses forces militai- 
res depuis toutes les frontières de l’empire et une immense armée rassem- 
blant les peuples tributaires, les langues et les nations, après avoir traversé 
l’Hellespont, se proposa de descendre en Syrie. Il traversa les provinces 
intermédiaires à l’improviste fort rapidement, de sorte qu’il arriva subite- 
ment avec ses années en Cilicie début décembre, ce qui est à peine 
croyable. La principale cause d’une marche aussi rapide était qu’un 
prince arménien très puissant nommé Toros, dont nous avons fait mention 
plus haut, avait occupé de force toute la Cilicie située au pied des monta- 
gnes où il avait des châteaux très fortifiés ; il avait occupé tout le pays, 
depuis la ville entourée d’un rempart jusqu’au moindre faubourg, à savoir 
les métropoles de Tarse pour la première Cilicie, et d’ Anavarzam pour la 
seconde Cilicie, et les autres cités, Mamistra, Adana, Sisium, chassant de 
là les procureurs des affaires impériales et les réduisant à son pouvoir. 
Pour pouvoir le surprendre sans qu’il soit sur ses gardes, l’empereur accé- 
léra sa marche et cacha ses intentions. Il n’en était pas moins mu par la 
triste affaire digne d’intérêt des Chypriotes, contre qui le prince d’Antio- 
che avait si inhumainement exercé sa tyrannie, comme s’ils étaient des 
ennemis de la foi et de détestables parricides, ainsi que nous l’avons dit 
plus haut. L’arrivée des armées impériales fut donc si subite, comme nous 


1. « Paranymphe » : qui reconduit les mariés. 



652 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


l’avons dit plus haut, que Toros, qui demeurait alors à Tarse, eut à peine 
le temps de pourvoir à son salut en se retirant dans les montagnes voi- 
sines, que déjà les légions et les premiers de l’armée s’étaient répandus 
dans la campagne découverte. À cette nouvelle, le prince d’Antioche 
Renaud fut agité par les mouvements de sa conscience en ce que, peu de 
temps avant la venue de l’empereur, il avait sévi contre les Chypriotes 
innocents qui ne le méritaient pas, avec tant de folie qu’il avait porté des 
injures abominables à leurs femmes, leurs enfants, à Dieu et aux hommes. 
Il craignait l’arrivée de l’empereur par peur que, poussé par leurs vocifé- 
rations gémissantes, il ne fût descendu pour venger leurs injures. Il se mit 
à délibérer anxieusement, tantôt avec lui-même, tantôt avec ses familiers 
les plus dévoués, sur ce qu’il convenait de faire et par quel genre de répa- 
ration il pourrait se réconcilier avec la grandeur impériale au sujet d’une 
telle offense. On dit que l’arrivée de l’empereur l’avait frappé d’une si 
grande terreur qu’il ne voulut même pas attendre la présence du seigneur 
roi de Jérusalem dont pourtant il attendait la venue prochaine, alors qu’il 
ne pouvait pas ne pas savoir que l’intervention de celui-ci, son dévoue- 
ment et surtout sa nouvelle affection le mettraient dans de bien meilleures 
conditions pour sa cause [...]. À Mamistra, il fut enfin réconcilié avec 
l’excellence impériale, mais à la plus grande honte et à la confusion de 
notre peuple : on dit en effet qu’il se présenta devant le seigneur empe- 
reur, à la vue de toutes les légions, pieds nus, vêtu de laine, les manches 
raccourcies jusqu’aux coudes, le cou entouré d’une corde, ayant en main 
un glaive nu qu’il portait par la pointe afin de pouvoir tendre la poignée 
au seigneur empereur. Et là, devant ses pieds, prostré par terre après lui 
avoir remis son glaive, il demeura si longtemps que tous furent pris de 
nausée. Extrêmement emporté, et dans le mal, et dans la réparation, il 
changea en opprobre la gloire de la latinité. 


25 

L'EMPEREUR BYZANTIN ACCUEILLI À ANTIOCHE, IL CHASSE, IL PRATIQUE 
LA MÉDECINE 

Après avoir célébré en Cilicie la solennité dominicale de Pâques 
[1 159], passés ces jours de foule, l’empereur dirigea l’armée vers Antio- 
che et, lorsque les légions furent arrivées aux portes de la ville, il s’arrêta 
au milieu de cette multitude infinie et redoutable. Là, le seigneur patriar- 
che se présenta avec tout le clergé et le peuple, avec les textes des évangi- 
les et dans tout l’appareil des églises. Le roi sortit aussi au-devant de lui, 
avec le prince du lieu, le comte d’Ascalon et tous les grands du royaume 
et de la principauté. Ils introduisirent dans la ville l’empereur avec toute 
la gloire impériale, omé du diadème, décoré de tous les insignes augustes. 



CHRONIQUE — LIVRE XVIII 


653 


au son des trompettes, au bruit des tambours, au milieu des hymnes et des 
cantiques. On le conduisit jusqu’à l’église cathédrale, à savoir la basilique 
du prince des apôtres, et de là on le conduisit au palais, avec la même 
escorte composée des pères et de la plèbe. Là, après s’être donné quelques 
jours de bain et autres délices corporels, après avoir répandu ses libérali- 
tés dans la population de la cité avec sa profusion accoutumée, l’empereur 
proposa de sortir pour aller à la chasse et échapper à l’ennui, entraînant 
avec lui et s’associant le seigneur roi, et ils se rendirent dans les lieux les 
plus aptes à la chasse. Il arriva que, ces princes se livrant à cet exercice 
avec ardeur et parcourant les bois le jour de la fête de l’Ascension du 
Seigneur à la façon des chasseurs, le roi fut emporté par le cheval qu’il 
montait sur un terrain couvert de broussailles et de buissons épineux, fut 
renversé et se cassa le bras, en roulant par terre avec son cheval. Dès qu’il 
en fut informé, l’empereur, compatissant avec beaucoup d’humanité et 
remplissant aussitôt les fonctions de chirurgien, mit le genou à terre et 
prodigua au roi les soins les plus empressés, comme eût pu le faire un 
homme du peuple. En sorte que ses princes et ses parents furent frappés 
d’indignation et s’étonnèrent que l’empereur, oubliant la majesté impé- 
riale et négligeant le soin de son auguste dignité, s’exhibât ainsi dévoué 
et familier devant le roi, ce qui leur parut à chacun d’eux indigne. Ils 
revinrent à Antioche à cause de cet accident. L’empereur allait tous les 
jours rendre visite au seigneur roi, il renouvelait les cataplasmes avec les 
onguents nécessaires, bandait à nouveau le bras avec diligence, presque 
aussi soucieux de le soigner qu’il aurait pu l’être pour un fils malade [...]. 


30 

PRÉPARATIFS DE MARIAGE POUR UNE PRINCESSE LATINE AVEC L’EMPE- 
REUR BYZANTIN 

[...] Voici qu’arrivèrent des légats du seigneur empereur de Constanti- 
nople, des hommes respectables et illustres dans le sacré palais, apportant 
au seigneur roi des lettres impériales à la bulle d’or en même temps que 
des choses à dire secrètement [1 160]. Le premier était un homme illustre, 
Gundostephanus parent de l’empereur, le deuxième était le meilleur inter- 
prète des palais, Triphilus, un homme subtil et très soucieux des affaires 
impériales. Ils apportèrent comme nous l’avons dit les écrits sacrés, dont 
la teneur au total était celle-ci : « [...] Nous, soucieux de la succession à 
l’empire et sans descendant du meilleur sexe, nous avons eu souvent dili- 
gente délibération sur un second vœu [de mariage] avec les grands du 
sacré palais. Enfin, il nous a plu, de l’avis et du consentement de tous les 
princes, d’associer à l’empire une personne de ton sang [...] soit la sœur 
de l’illustre comte de Tripoli, soit la sœur plus jeune du magnifique prince 
d’Antioche [...]. » 



654 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


31 

Après avoir délibéré avec ses familiers sur le choix qu’il convenait le 
mieux de faire, dans le présent, pour lui et pour la grandeur impériale, le 
roi appela les messagers impériaux et leur ordonna de recevoir pour 
épouse de leur seigneur la sœur du comte de Tripoli, Mélisende, adoles- 
cente et d’un bon naturel. Ceux-ci écoutèrent la parole du roi avec grande 
révérence, donnèrent leur consentement, sous réserve toutefois qu’il 
convenait de le signifier à l’empereur par lettres et par messagers. 
Pendant ce temps, la mère et la tante paternelle, le frère et tous les amis 
de la vierge destinée à un tel sommet, firent préparer à grands frais et sans 
aucune mesure des omementsau-dessus des moyens royaux : des chaînes, 
des pendants d’oreilles, des bracelets, des bracelets de jambe, des bagues, 
des colliers et des couronnes de l’or le plus pur, aussi des vases en argent 
d’un poids énorme et d’une grandeur inouïe pour l’usage de la cuisine, 
des mets, des boissons et le service des bains — y compris les mors des 
chevaux et les selles et ce qu’on appelle brièvement le mobilier de toute 
espèce. On fabriqua et se procura tout avec tant de frais et un tel zèle que 
l’opération par elle-même prouvait l’excès et dépassait largement le luxe 
royal. Entre-temps, pendant que les Grecs scrutaient tout parfaitement, 
fouillaient plus en dedans les habitudes de la jeune fille, la disposition des 
parties cachées du corps, avec des allers-retours fréquents de messagers 
entre eux et l’empereur, une année s’écoula. Supportant très mal ceci, le 
seigneur roi, le comte de Tripoli, et tous les parents et amis de la vierge 
firent une réunion publique avec les messagers et leur proposèrent de se 
décider, ou à renoncer en termes précis à ce mariage négocié depuis long- 
temps et rembourser les dépenses, ou à cesser des retardements qui 
accroissaient les perplexités et mettre un ternie à cette affaire selon les 
premières conventions. Le comte était accablé par ses multiples dépen- 
ses : il avait fait construire en effet et approvisionner au grand complet 
douze galères, avec lesquelles il avait résolu d’accompagner sa sœur lui- 
même jusqu’à son mari. Tous les grands de la principauté et du royaume 
s’étaient rassemblés à Tripoli et attendaient le départ prochain de la dame, 
auxquels le comte fournissait le nécessaire en tout ou en grande partie. 
Les Grecs répondaient à leur façon ambiguë habituelle et s’efforçaient de 
prolonger encore la chose, mais le seigneur roi, allant à l’encontre de leurs 
efforts captieux, envoya un messager spécialement chargé de cette 
affaire, le seigneur Otton de Risberg, à l’empereur, pour le supplier ins- 
tamment de déclarer sa volonté par son intermédiaire d’une manière 
précise et sans détour. Celui-ci revint auprès du seigneur roi plus vite que 
prévu et lui apprit de vive voix et par lettres que tout ce qui avait été fait 
au sujet de ce mariage avait déplu au seigneur empereur [...]. 



CHRONIQUE — LIVRE XVIII 


655 


21 ' 

MALADIE, MORT ET PRATIQUE DE LA MÉDECINE. LA REINE MÉLISENDE 
(1161), LE ROI BAUDOUIN (1163) 

[...] Pendant ce temps [1 159], dame Mélisende la reine, femme sage et 
remarquable, au-dessus du sexe féminin, qui avait régi le royaume 
pendant trente ans et plus avec la vigueur appropriée, tant du vivant de 
son mari que sous le règne de son fils, dépassant les forces féminines, 
tomba dans une maladie incurable dont elle ne put se guérir jusqu’à sa 
mort, malgré tous les soins que lui prodiguèrent ses deux sœurs, la dame 
comtesse de Tripoli et la dame abbesse de Saint-Lazare de Béthanie, et 
les remèdes des médecins très experts venus de partout, qu’ils jugeaient 
nécessaires et qu’ils ne cessèrent de lui administrer. Elle demeura long- 
temps couchée dans son lit, la mémoire un peu perdue, le corps à demi 
détruit et dans un état presque de dissolution, très peu de personnes 
admises auprès d’elle. 


32 

[...] Tandis que le roi s’occupait dans ces régions de ses affaires [1161], 
sa pieuse mère mourut le 1 1 septembre, consumée de faiblesse, épuisée 
par ses souffrances continues. Quand la nouvelle lui parvint, le roi se 
répandit en lamentations, montrant par de vraies preuves combien il 
l’avait aimée, et pendant plusieurs jours il ne voulut pas recevoir de 
consolation. La dame Mélisende d’illustre mémoire, digne de rejoindre 
le chœur des anges, fut ensevelie dans la vallée de Josaphat, à droite en 
descendant vers le tombeau de la bienheureuse Marie vierge et mère de 
Dieu, dans un caveau de pierre fermé de portes en fer, avec à côté un autel 
où l’on offre tous les jours l’hostie agréable au Créateur, tant pour le salut 
de son âme que pour les esprits de tous les croyants défunts. 


34 

À Antioche, le roi voulut, selon son habitude, prendre une médecine 
avant l’arrivée de l’hiver. Il reçut des pilules de la main de Barac, 
médecin du comte de Tripoli, dont il devait prendre quelques-unes au 
moment même et les autres peu de temps après. Nos princes de l’Orient, 
en ceci très influencés par les femmes, dédaigneux de la physique de nos 


I . Ce chapitre est placé ici pour la commodité du lecteur. 



656 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


Latins, n’ont confiance que dans la médecine des Juifs, des Samaritains, 
des Syriens et des Sarrasins ; ils s’abandonnent imprudemment à eux pour 
être soignés et se livrent à des gens ignorants des principes physiques. On 
dit que les pilules étaient infectées de poison et ce n’est pas invraisembla- 
ble. En effet, le reste, qui devait lui être administré une seconde fois, fut 
plus tard à Tripoli mêlé à du pain et donné ù une petite chienne qui en 
mourut au bout de peu de jours. À partir du jour où le roi but cette méde- 
cine, il fut saisi d’une petite fièvre avec de la dysenterie qui se changea 
ensuite en consomption, et de là jusqu’au jour de sa mort il ne ressentit 
aucun mieux. Sentant en lui la pression de la douleur et la croissance de 
la maladie, le roi descendit d’Antioche à Tripoli, il y languit quelques 
mois, espérant de jour en jour sa guérison. Enfin, voyant augmenter sa 
maladie et n’ayant plus aucune confiance en son salut, il se fit porter à 
Beyrouth et ordonna d’appeler rapidement à lui les prélats des églises et 
les princes du royaume. Ceux-ci rassemblés en sa présence, il articula sa 
profession de foi pieusement et religieusement, il confessa ses péchés aux 
pontifes présents dans un esprit de contrition et d’humilité et, abandon- 
nant la chair, il porta son âme aux cieux [...]. Il mourut le 10 novembre 
1 163, la vingtième année de son règne, âgé de trente-trois ans, sans laisser 
d’enfant, ayant institué son frère comme héritier du royaume. Il fut trans- 
porté à Jérusalem dans la pompe des obsèques pour être enterré au milieu 
de ses prédécesseurs [...]. Nulle Histoire, nulle mémoire des hommes du 
présent ne rapporte que dans notre royaume ou dans un autre il y eut pour 
le décès d’un prince une telle tristesse, tant de preuves de douleur inté- 
rieure. Car, outre les habitants des villes où passa le cortège funèbre royal, 
dont les manifestations de douleur et d’affliction furent sans exemple, une 
multitude d’infidèles descendirent des montagnes et suivirent les obsè- 
ques en se lamentant, et ainsi de Beyrouth à Jérusalem pendant presque 
huit jours, les lamentations ne cessèrent pas, se renouvelant d’heure en 
heure. On dit que les ennemis ne souffraient pas moins de sa mort si bien 
que, quand certains suggérèrent à Nûr al Dîn d’entrer dans nos confins 
pour piller la terre pendant que nous nous donnions aux obsèques, celui- 
ci aurait répondu : « Il faut compatir et céder à leur juste douleur, car ils 
perdent un prince comme l’univers n’en a plus aujourd’hui. » Et nous, en 
terminant ce livre, nous prions que son âme sainte jouisse de la paix au 
milieu des pieux et des élus. 



CHRONIQUE — LIVRE XIX 


657 


LIVRE XIX 


Premières années du règne d’Amaury 
( 1163 - 1167 ) 

Long portrait du roi Amaury et évocation des études de Guillaume de Tyr 
en France et en Italie. 1163 : première descente du roi en Egypte. 1164: Nûr 
al Dîn lance des expéditions aux confins de la principauté d'Antioche et du 
comté de Tripoli, il capture le prince et le comte, il assiège et prend Panéas 
(Banyas). 1167 : Shirkûh descend en Egypte, les Latins et le calife font 
alliance contre lui sur la pression du sultan du Caire Shâwar. Descente des 
Latins en Egypte. Ils découvrent les Fatimides, sont éblouis par les merveilles 
du Caire, livrent une bataille au résultat mitigé contre Shirkûh, assiègent 
Alexandrie où se trouve Saladin, neveu de Shirkûh, lèvent le siège après 
échange d 'otages. 


I . Amaury succède à son frère le seigneur Baudouin, à la tête du royaume. 

• 2. Il est décrit quels furent ses habitudes, son genre de vie et sa conver- 
sation. 

• 3. De son apparence physique et d’une question qu’il demanda à son fami- 
lier de résoudre. 

4. Qu’avant d’être couronné, il fut contraint de se séparer de sa femme qu’il 
avait épousée contrairement aux canons sacrés. 

• 5. Le roi descend en Egypte et combat Dirghâm le sultan ; Shâwar envoie 
Shirkûh en Égypte, Dirghâm envoie des messagers au roi lui demandant la 
paix. 

6. Le seigneur Pierre, archevêque de Tyr, meurt, lui succède le seigneur 
Frédéric, évêque d’ Acre. 

7. Dirghâm le sultan est tué en Égypte par une ruse des siens, Shâwar est 
fait sultan ; il invite le roi, le roi descend en Égypte, Shirkûh l’expulse de 
force. 

8. Nûr al Dîn est vaincu aux environs du pays de Tripoli et échappe de 
justesse par la fuite à nos forces. 

9. Nûr al Dîn assiège le château d’Harenc dans la région d’Antioche ; le 
prince d’Antioche, le comte de Tripoli, et Calamannus le procurateur de 
Cilicie sont faits prisonniers. 

10. Le comte de Flandre Thierry descend en Syrie. Nûr al Dîn assiège 
Panéas et la prend. 

I I . Le roi revenant d’Égypte s’avance vers Antioche, le prince est rendu à 
la liberté contre de l’argent. Une grotte de la région de Sidon est livrée aux 
ennemis, de même une autre grotte au-delà du Jourdain. 



658 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


• 12. Le retour dans sa patrie du compositeur de cette Histoire est décrit, et 
quelques aspects de son parcours sont montrés. 

13. Shirkûh descend en Égypte, traînant avec lui une nombreuse milice. 

14. Le roi suit Shirkûh et descend de même en Égypte pour apporter de 
l’aide aux Égyptiens. 

15. Le Caire est décrit, il est montré qui fut le premier fondateur. 

16. Le roi accourt au-devant de Shirkûh qui arrive, celui-ci l’empêche de 
traverser le fleuve. 

• 1 7. Le sultan Shâwar travaille à de nouveaux accords avec le roi. 

• 18. On envoie au calife ceux qui préparent le nouveau traité, la magnifi- 
cence de la maison royale est décrite. 

• 19. Les accords sont complétés et le calife donne sa [main] droite à Hugues 
de Césarée pour leur mise en vigueur. 

20. Il est expliqué pourquoi le prince d’Égypte est dit « mulene ». 

21. Il est ajouté pourquoi le même est dit calife et comment il est l’adver- 
saire du calife du Baldac. 

• 22. Le roi édifie un pont sur le Nil. Shirkûh descend dans l’île, le roi le suit. 

23. L’île est décrite, et combien et quelles bouches le Nil a dans la mer. 
Après avoir expulsé les ennemis, les nôtres occupent l'île, Shirkûh s’enfuit 
dans le désert. 

24. La région d’Égypte est décrite, on découvre quelle elle est. 

• 25. Un combat se produit dans le désert entre le roi et Shirkûh, au grand 
péril des deux partis. 

26. Shirkûh se réfugie à l’intérieur d’Alexandrie, le roi s’en approche et 
assiège la ville. 

• 27. Le site d’Alexandrie est décrit. 

28. Le roi continue le siège et porte de très graves dommages aux habitants 
d’Alexandrie. 

• 29. Shirkûh, l’apprenant, parle de paix avec Hugues de Césarée. 

• 30. Hugues complète la teneur des traités avec le roi et les princes. 

31. La cité se rend au roi et la paix s’établit avec les Alexandrins. 

32. Le roi, joyeux de sa victoire, revient chez lui après les avoir tous reçus 
[à son camp]. 


2 

PORTRAIT DU NOUVEAU ROI DE JÉRUSALEM AMAURY, FRÈRE DE BAU- 
DOUIN III 1 

« Amaury se montra plein d’expérience pour les affaires du monde et 
doué de beaucoup de sagesse et de prudence dans sa conduite. Il avait la 


1 . Le portrait entre guillemets (chap. 2 et 3) est cité selon la traduction de Fr. Guizot, op. 
cil., t. 2, p. 49-51. Guillaume de Tyr a beaucoup fréquenté le roi Amaury, il en fait un por- 
trait particulièrement long, où la touche personnelle est manifeste. 



CHRONIQUE — LIVRE XIX 


659 


langue un peu embarrassée, sans que ce fut cependant au point de lui être 
reproché comme un défaut grave, et de telle façon seulement qu’il n’y 
avait dans sa manière de s’exprimer ni facilité ni élégance ; aussi était-il 
beaucoup mieux pour le conseil que pour l’abondance de la parole ou 
pour l’agrément du langage. Nul ne lui était supérieur dans l’intelligence 
du droit coutumier qui régissait le royaume, et il se distinguait entre tous 
les princes par la sagacité de son esprit et la justesse de son discernement. 
Au milieu des périls, et dans les situations difficiles où il se trouva fré- 
quemment placé, en combattant vigoureusement et sans relâche pour l’ac- 
croissement du royaume, il se montra toujours plein de force et de 
prévoyance, et son âme, douée d’une fermeté vraiment royale, l’éleva 
toujours au-dessus de toutes les craintes. Il était peu lettré, et surtout beau- 
coup moins que son frère ; mais en même temps il avait de la vivacité 
dans l’esprit et l’heureux don d’une mémoire solide ; il interrogeait 
souvent, lisait avec goût, dans tous les moments de loisir dont il pouvait 
disposer après les affaires, et était par conséquent assez bien instruit de 
toutes les choses qui peuvent entrer dans les occupations d’un roi : il avait 
de la subtilité dans la manière de proposer ses questions et se plaisait 
beaucoup à en rechercher la solution. Outre son goût pour la lecture, il 
écoutait avec avidité le récit des faits de l’histoire, en conservait à jamais 
le souvenir, et les répétait ensuite avec beaucoup de présence d’esprit et 
de fidélité. Entièrement adonné aux choses sérieuses, il ne recherchait 
jamais les représentations des baladins ni les jeux de hasard, et son princi- 
pal divertissement était de diriger le vol des hérons et des faucons, et de 
les faire chasser. Il supportait la fatigue avec patience, et, comme il était 
gros et gras à l’excès, les rigueurs du froid ou de la chaleur ne le tourmen- 
taient pas beaucoup. Il voulait que les dîmes fussent toujours payées à 
l’Église en toute intégrité et sans aucune difficulté, et se montrait en ce 
point parfaitement évangélique. Il entendait la messe tous les jours très 
religieusement (à moins cependant qu’une maladie ou une circonstance 
impérieuse ne l’en empêchât) ; il supportait avec une grande patience et 
oubliait avec bonté les mauvais propos ou les injures qui pouvaient être 
prononcés contre lui en secret, et plus souvent encore en public, par les 
personnes même les plus viles et les plus méprisables, à tel point qu’on 
eût dit qu’il n’avait pas même entendu les choses qu’il entendait. Il était 
sobre pour le manger et la boisson, et avait en horreur l’un et l’autre de 
ces excès. On dit qu’il avait une telle confiance pour ses agents que, du 
moment qu’il leur avait remis le soin de ses affaires, il ne leur demandait 
aucun compte, et ne prêtait jamais l’oreille à ceux qui auraient voulu 
exciter en lui quelques doutes sur leur fidélité ; les uns lui reprochaient 
cette disposition comme un défaut, d’autres la louaient comme une vertu 
et comme une preuve de sa sincérité et de sa bonne foi. Ces dons précieux 
de l’esprit, ces qualités plus estimables du caractère étaient cependant 
gâtés par quelques défauts notables, qui semblaient les envelopper en 



660 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


quelque sorte d’un nuage. Amaury était sombre et taciturne, plus qu’il 
n’eût été convenable, et n’avait aucune urbanité ; il ne connaissait nulle- 
ment le prix de cette affabilité gracieuse qui sait mieux que toute chose 
gagner aux princes les cœurs de leurs sujets. Il était bien rare qu’il adres- 
sât jamais la parole à quelqu’un, à moins qu’il n’y fût forcé par la néces- 
sité ou qu’on ne l’eût d’abord fatigué d’un long discours ; et ce défaut 
était d’autant plus choquant en lui que son frère au contraire avait toujours 
eu la parole fort enjouée, et s’était fait remarquer par une affabilité pleine 
de bienveillance. On dit encore qu’il était sans cesse travaillé du démon 
de la chair, ce que le Seigneur veuille lui pardonner dans sa clémence, au 
point d’attenter souvent au lit de l’étranger. Violent adversaire de la 
liberté des églises, pendant son règne il attaqua souvent leurs patrimoines, 
les accabla d’injustes exactions et les réduisit aux abois en les contrai- 
gnant à charger les lieux saints de dettes qui excédaient de beaucoup la 
portée de leurs revenus. Il se montrait avide d’argent, plus qu’il ne conve- 
nait à l’honneur d’un roi : séduit par des présents, il prononçait souvent 
autrement que ne le permettent la rigueur du droit, l’impartialité de la 
justice ; et plus souvent encore il différait de prononcer. Il lui arrivait fré- 
quemment, en causant familièrement avec moi, de chercher des excuses 
à cette avidité, et de vouloir lui assigner quelque motif ; il me disait alors 
“qu’un prince quelconque, et surtout un roi, doit toujours avoir grand soin 
de se tenir à l’abri des besoins ; et cela pour deux principales raisons ; 
l’une, parce que les richesses des sujets sont en sûreté lorsque celui qui 
gouverne n’a pas de besoins ; l’autre, parce qu’il convient qu’il ait tou- 
jours en main les moyens de pourvoir à toutes les nécessités du royaume, 
s’il s’en présente surtout qui n’aient pu être prévues, et parce que dans 
des cas semblables un roi prévoyant doit être en mesure d’agir avec muni- 
ficence et de ne rien épargner dans ses dépenses, afin que l’on juge par là 
qu’il possède, non point pour lui, mais pour le bien de son royaume, tout 
ce qui peut être nécessaire.” Les envieux même ne sauraient nier qu’il 
s’est montré tel qu’il disait en toute circonstance. Au milieu des plus 
grandes nécessités, il n’a jamais calculé aucune dépense, et les fatigues 
personnelles ne l’ont jamais détourné d’aucune entreprise. Mais les 
richesses de ses sujets n’étaient pas pour cela parfaitement en sûreté ; à la 
plus légère occasion, il ne craignait pas d’épuiser leurs patrimoines, et 
recourait beaucoup trop souvent à cette ressource. 


3 

« Il avait une taille avantageuse et bien proportionnée, et était plus 
grand que les hommes de moyenne grandeur, et moins grand cependant 
que les hommes les plus grands. Il avait une belle figure et un air de 
dignité qui eût pu révéler un prince digne de respect à ceux-là même qui 



CHRONIQUE — LIVRE XIX 


661 


ne l’eussent point connu. Ses yeux, pleins d’éclat, étaient de moyenne 
grandeur ; il avait, comme son frère, le nez aquilin, les cheveux blonds et 
un peu rejetés en arrière, les joues et le menton agréablement ornés d’une 
barbe bien fournie. Sa manière de rire était désordonnée, et quand il se 
livrait à un accès de ce genre, tout son corps en était ébranlé. Il aimait à 
s’entretenir avec les hommes sages et éclairés, qui avaient des notions sur 
les pays éloignés et sur les usages des nations étrangères. Je me souviens 
qu’il me faisait appeler quelquefois familièrement, tandis qu’il était 
retenu dans la citadelle de Tyr par une petite fièvre lente, qui cependant 
n’avait rien de sérieux, et que j’ai eu avec lui beaucoup de conférences 
particulières, pendant les heures de repos et dans les bons intervalles que 
laissent toujours les fièvres intermittentes. Je lui donnais, autant que le 
temps me le permettait, des solutions sur les questions qu’il me présentait, 
et ces conférences avec moi lui plaisaient infiniment. Entre autres ques- 
tions qu’il me proposa, il m’en adressa une un jour qui me donna au fond 
du cœur une vive émotion, soit parce qu’il était assez bizarre qu’on pût 
faire une pareille demande, puisqu’on ne peut guère mettre en question 
ce qui nous est enseigné par une foi universelle et ce que nous devons 
croire fermement ; soit encore parce que mon âme fut douloureusement 
blessée de voir qu’un prince orthodoxe, et descendant de princes ortho- 
doxes, pût avoir de pareils doutes sur une chose aussi certaine, et hésitât 
ainsi dans le fond de sa conscience. Il me demanda donc “s’il y avait, 
indépendamment de la doctrine du Sauveur et des saints qui. avaient suivi 
le Christ, doctrine dont il ne doutait nullement, des moyens d’établir, par 
des arguments évidents et irrécusables, la preuve d’une résurrection 
future.” Saisi d’abord de la singularité d’un tel propos, je lui répondis 
qu’il suffisait de la doctrine de notre Seigneur et Rédempteur, par laquelle 
il nous a enseigné la résurrection future de la chair de la manière la plus 
positive, dans plusieurs passages de l’Évangile ; qu’il nous a promis qu’il 
viendrait comme juge, pour juger les vivants et les morts, qu’il donnerait 
aux élus le royaume préparé depuis la création du monde, et que les 
impies auraient en partage le feu étemel qui a été préparé pour le diable 
et pour ses démons ; enfin j’ajoutai que les pieuses assurances des saints 
apôtres et celles mêmes des Pères de l’Ancien Testament suffisaient pour 
en fournir la preuve. Il me répondit alors : “Je tiens tout cela pour très 
certain ; mais je cherche un raisonnement par lequel on puisse prouver à 
quelqu’un qui nierait ce que vous dites, et qui n’admettrait pas la doctrine 
du Christ, qu’il y a en effet une résurrection future et une autre vie après 
cette mort.” Sur quoi je lui dis : “Prenez donc pour vous le rôle de la 
personne qui penserait ainsi, et essayons de trouver quelque chose comme 
vous le désirez. — Volontiers”, me dit-il. Et moi alors : “Vous reconnais- 
sez que Dieu est juste ? ” Lui : “Rien de plus vrai, je le reconnais.” Moi : 
“Qu’il est juste de rendre le bien pour le bien et le mal pour le mal ? ” 
Lui : “Cela est vrai.” Moi : “Or, dans la vie présente il n’en est pas ainsi. 



662 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


Dans le temps actuel, il y a des hommes bons qui ne font qu’éprouver des 
malheurs et vivre dans l’adversité ; quelques méchants au contraire qui 
jouissent d’une facilité constante, et nous en voyons tous les jours de nou- 
veaux exemples.” Lui : “Cela est certain.” Je continuai alors : “Il y aura 
donc une autre vie, car il ne se peut pas que Dieu ne soit pas juste dans 
ses rétributions : il y aura une autre vie et une résurrection de cette chair, 
lors de laquelle chacun devra recevoir son prix, et être récompensé 
comme il aura mérité, selon le bien ou le mal qu’il aura fait.” Il finit en 
me disant : “Cette solution me plaît infiniment, et vous avez dégagé mon 
cœur de tous ses doutes.” Telles étaient les conférences, et beaucoup 
d’autres semblables, dans lesquelles ce prince se complaisait infiniment. 
Je reviens maintenant à mon sujet. 

« Le roi Amaury était excessivement gras, et à tel point qu’il avait 
comme les femmes la poitrine fort proéminente et arrondie en forme de 
seins. La nature l’avait traité avec plus de bienveillance pour toutes les 
autres parties du corps, qui non seulement étaient bien, mais se faisaient 
même remarquer par la beauté particulière des formes. Enfin le roi était 
d’une grande sobriété pour tout ce qui tient à la nourriture du corps et 
pour la boisson, et ses ennemis même ne sauraient le nier. » 


12 

RETOUR DE GUILLAUME DE TYR EN ORIENT, SES ÉTUDES EN OCCIDENT 1 

Cette même année, moi Guillaume, en la patience du Seigneur, minis- 
tre indigne de la sainte Église de Tyr, écrivain de cette Histoire que je 
compile pour laisser quelque chose de l’antiquité aux descendants, après 
presque vingt ans oùj’ai suivi de façon continue et avidement, en France 
et en Italie, les gymnases des philosophes et les lieux où l’on étudie les 
disciplines libérales, les dogmes salvateurs de la philosophie céleste et 
aussi la sagesse du droit tant ecclésiastique que civil, revenant chez moi, 
vers le foyer paternel 2 et une pieuse mère dont l’âme sainte repose en 
paix, j’ai été rendu à mes liens d’affection dans la sainte Jérusalem 
aimable à Dieu où je suis né et au domicile de mes géniteurs. Pendant ce 
temps où nous avons passé notre adolescence dans les régions au-delà des 
mers à étudier, où nous avons dédié nos jours aux études des lettres dans 
la pauvreté volontaire, les principaux docteurs en arts libéraux, hommes 
vénérables et dignes de pieuse mémoire, puits de science, trésors d’ensei- 
gnement, furent pour nous maître Bernard le Breton qui fut plus tard 


1. Sur les « principaux docteurs » que Guillaume de Tyr a écoutés, voir R. Huygens, 
Latomas, 21, 1 62, p. 825-829. Dans les notes qui suivent, on trouvera surtout des indications 
chronologiques. 

2. Paternis laribus , dans le texte latin. 



CHRONIQUE — LIVRE XIX 


663 


évêque de Cornouailles dans la patrie dont il venait maître Pierre Hélie 
de nation poitevine 2 , maître Yves de nation et naissance chartraine 3 . Tous 
ces maîtres furent pendant longtemps des auditeurs de Thierry 4 , un vieil- 
lard très savant ; cependant, le plus jeune d’entre eux, maître Yves, 
mettait au-dessus la doctrine de Gilbert de la Porrée 5 , évêque de Poitiers, 
qu’il avait écouté après Thierry. Nous les avons tous écoutés alternative- 
ment pendant environ dix ans, selon qu’ils nous le permettaient, étant pré- 
sents ou absents pour leurs affaires. Nous en avons écouté d’autres, bien 
que peu assidûment, cependant très souvent et surtout pour le plaisir de 
la « dispute », des hommes sortant de l’ordinaire qu’il faut accompagner 
d’honneurs, maître Aubry du Mont 6 , maître Robert de Melun 7 , maître 
Mainier 8 , maître Robert Amiclas, maître Adam du Petit-Pont 9 , qui appa- 
raissaient comme les plus grandes lumières. Mais en théologie, c’est un 
homme singulier dans cette science que nous avons écouté pendant six 
années continues, un homme dont les œuvres dominent le chœur des 
sages, s’amplifient avec la vénération et croissent avec le respect, un 
homme recommandable pour toute sa saine doctrine, à savoir maître 
Pierre Lombard l0 , qui fut ensuite évêque de Paris. Nous avons aussi 
écouté souvent maître Maurice ", qui lui succéda ensuite dans cet épisco- 
pat. En droit civil aussi, à Bologne, nous avons eu comme précepteurs 
des hommes d’une suprême autorité, le seigneur Hugolin de la Porte de 
Ravenne 12 et le seigneur Bulgarus, jurisconsultes, mais nous avons aussi 
vu souvent leurs autres contemporains, à savoir le seigneur Martinus et 
le seigneur Jacques, des hommes très experts en droit, et nous sommes 
fréquemment entrés dans leurs auditoires l3 . Les quatre sont comme les 


1. Bernard de Moëlan (arrondissement de Quimper), évêque de Cornouailles à partir de 
1 159, mort avant 1 167. 

2. Pierre Hélie, encore mentionné en 1 1 66, auteur d’un commentaire important du traité 
de grammaire de Priscien. 

3. Yves, doyen de l’église de Chartres, présent au concile de Reims de 1 148. 

4. Thierry de Chartres quitte Chartres en 1 134, vient enseigner à Paris, retourne à Char- 
tres en 1 141 où il devient chancelier des écoles, et meurt avant 1 155. 

5. Le très fameux et très contesté philosophe Gilbert de la Porrée, né vers 1075, chance- 
lier des écoles de Chartres, élu évêque de Poitiers en 1 142, mort en 1 1 54. 

6. Albéric du Mont, lié à Robert de Melun. 

7. Robert de Melun (vers 1 100-1 167), né en Angleterre, étudie à Oxford et Paris, est 
évêque d’Hereford en 1 163. 

8. Mainerius, cité dans une lettre d’Alexandre III datée de I 174. 

9. Le fameux maître parisien Adam du Petit-Pont, auteur d’un Ars disserendi , né vers 
I 105, mort en 1 159, chanoine à Paris. 

10. Pierre Lombard, né vers 1 100, mort en 1 160, élu évêque de Paris en 1 159, le plus 
fameux théologien du xn e siècle. 

1 1 . Maurice de Sully, né vers 1 1 20, venu à Paris vers 1 1 40, élu évêque en 1 1 60, mort en 
I 196. 

12. Hugolin de la Porte de Ravenne est connu sous le nom de Hugo ; il y eut peut-être, 
de la part du seul scribe à avoir transmis le chapitre 12, confusion avec Hugolinus, grand 
juriste du premier quart du xiiP siècle à Bologne (R. Huygens, art. cit.). 

13. Auditoria, dans le texte latin. 



664 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


colonnes aux bases solides du temple de la justice, dressées pour le soute- 
nir 1 . Nous eûmes aussi pour le commentaire des autorités un vieux 
docteur d’Orléans, maître Ylarius, pour les géomètres et surtout Euclide 
nous eûmes Guillaume de Soissons, un homme à la langue plus embarras- 
sée mais d’un esprit aigu et d’une immense subtilité. La mémoire d’eux 
tous vit jusqu’à aujourd’hui dans la bénédiction, leur illustre souvenir 
reste. Ils révélèrent la science et, en passant, ils la firent multiple ; ils en 
ont amené beaucoup à la justice, en qui ils vivent à jamais sans éprouver 
les dommages de l’oubli ; eux dont la lumière est comme sidérale selon 
la parole de Daniel qui dit : « Beaucoup passent et multiple sera la scien- 
ce », et de même : « Les doctes resplendiront comme la splendeur du fir- 
mament et ceux qui en ont amené beaucoup à la justice comme les étoiles 
pour toute l’éternité 2 ». Que le Seigneur soit miséricordieux et clément 
dans la rétribution de tous ces justes de pieuse mémoire ; et à tous ceux 
qui nous ont élevés de l’ignorance des ténèbres à la lumière de la science 
par le savoir qu’ils nous ont communiqué miséricordieusement, même 
modestement, que soit donnée généreusement la faveur étemelle. 

Après donc que nous fumes revenu chez nous, le seigneur Guillaume, 
l’évêque d’Acre de pieuse mémoire, de nation lombarde, homme sage et 
distingué, transféré de l’archidiaconat de Tyr à cette église, aussitôt après 
notre arrivée, par simple générosité de l’esprit de charité selon la volonté 
et l’accord de tout le chapitre, nous concéda dans son église un bénéfice 
qu’on appelle prébende. Mais aussi, on vit le seigneur roi de bonne 
mémoire Amaury, dont nous décrivons maintenant les actes, accueillir 
notre arrivée avec assez de plaisir. Et pour que personne, conduit pas la 
jalousie, ne nous fasse d’empêchement et nous prévienne jusqu’à un 
certain point contre les sentiments royaux, il nous assigna aussitôt sur le 
sien tous les bénéfices, comme on disait. Cependant, il ne changea pas, 
montrant du souci pour nous : il dirigea ses requêtes chez les évêques là 
où il en repéra l’opportunité et gagna des bénéfices pour nous qui l’igno- 
rions. Mais notre conversation l’a amusé. A sa demande aussi, à laquelle 
nous nous sommes attaché volontiers, nous écrivons le monument présent 
des événements qui arrivèrent dans le royaume à partir de sa libération 
des ennemis. Mais revenons maintenant à l’histoire. 


1 . Bulgarus, Martinus, Ugo et Jacobus sont les quatre fameux docteurs de l’école de droit 
de Bologne des années 1 150, conseillers de Frédéric I Barberousse, dont la tradition a fait 
les disciples d’Imerius. L’image des « quatre colonnes » se trouve dans la chronique d’Otto 
Morena à l’année I 162 (cf. CC, p. 881, note), mais notons que la métaphore n’est pas 
poussée aussi loin que chez Guillaume de Tyr, qui ajoute : « les bases solides du temple ». 

2. Da, xii, 3. 



CHRONIQUE — LIVRE XIX 


665 


17 

EN ÉGYPTE : L’ALLIANCE AVEC L E CALIFE 

Cependant le sultan voyant que l’ennemi [Shirkûh] avait pénétré au 
cœur du royaume, qu’il ne pourrait nullement lui résister ou le repousser 
des confins du royaume sans le seigneur roi, cherchait par quel pacte il 
pourrait le retenir en Égypte. Il craignait que le roi ne prenne ses disposi- 
tions pour rentrer chez lui, fatigué de son immense labeur, et ne voyait 
pas d’autre moyen de l’engager à demeurer plus longtemps sur cette terre 
que de lui assigner une somme plus considérable en tribut, et de pourvoir 
avec générosité à toutes ses dépenses et à celles de ses princes. Il lui plut 
donc, et il en parut de même aux nôtres, de renouveler les anciens pactes 
et d’établir sur des bases inviolables un traité de paix perpétuelle entre le 
seigneur roi et le calife, d’augmenter aussi le tribut annuel en constituant 
une pension déterminée pour le roi payée sur les trésors du calife. Il sem- 
blait qu’il ne serait pas facile de donner une fin à la chose, qui demande- 
rait beaucoup de travail et de temps. Ceux qui intervinrent pour régler ces 
conventions, ayant sondé les désirs des deux parties et pris connaissance 
de leur volonté, attribuèrent au seigneur roi quatre cent mille pièces d’or, 
deux cent mille payées aussitôt, les autres deux cent mille pièces promises 
pour des dates déterminées sans faire de difficultés, sous la condition que 
le seigneur roi s’engagerait de sa propre main, de bonne foi, sans fraude 
et sans malice, à ne pas sortir du royaume d’Égypte tant que Shirkûh 1 2 et 
toute son armée ne seraient pas, soit presque anéantis, soit expulsés de 
toute l’Égypte. La condition plut aux deux parties. Le seigneur roi donna 
sa main droite à ceux que le calife avait envoyés au sujet des conventions 
décidées. Il envoya Hugues de Césarée, jeune homme d’une admirable 
sagesse et d’une prudence au-dessus de son âge, auprès du calife pour 
que celui-ci confirmât aussi de sa main son accord décidé par le pacte : 
l’engagement envers lui du seul sultan ne lui paraissait en effet pas suf- 
fisant. 


18 

EN ÉGYPTE : DESCRIPTION ÉMERVEILLÉE DU PALAIS DU CAIRE ET DE LA 
RÉCEPTION DU CALIFE 

Puisque la coutume de la maison de ce prince est singulière et inconnue 
de nos siècles, qu’il soit permis de rapporter avec soin ce que nous avons 


1. Soldanus , dans le texte latin : Guillaume de Tyr désigne ainsi les vizirs. 

2. Shirkûh, Siracimus : « connétable » de Nûr el-Dîn, oncle de Salah al-Dîn Yusuf, c’est- 
à-dire Saladin. 



666 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


appris du fidèle récit de ceux qui furent introduits auprès d’un tel prince, 
sur l’état, la magnificence, et l’immensité de ses richesses, et sur la diver- 
sité de sa gloire : il ne sera pas sans profit d’en avoir meilleure intelli- 
gence. Le susdit Hugues de Césarée et avec lui Geoffroy Foucher, frère 
de la milice du Temple, à la tête de la légation, sous la conduite du sultan, 
entrèrent au Caire et arrivèrent au palais, Cascere dans leur langue, avec 
un très grand nombre de hérauts qui les précédaient avec leurs glaives et 
à grand bruit. Ils furent conduits par des ruelles étroites et des lieux man- 
quant de lumière, et à chaque entrée ils rencontraient des cohortes 
d’Ethiopiens armés qui effectuaient à qui mieux mieux l’office répété de 
la salutation au sultan. Traversant le premier et le second poste de garde, 
introduits dans des lieux dispersés et plus spacieux pénétrés par le soleil 
et exposés au jour, ils découvrirent des déambulatoires appuyés sur des 
colonnes de marbre, lambrissées d’or et cachées par des ouvrages en 
saillie, le sol d’un pavage varié, si bien qu’ils faisaient voir la dignité 
royale dans tout leur pourtour. L’élégance des matériaux et des ouvrages 
était telle qu’elle retenait les yeux de ceux qui traversaient même contre 
leur gré, et l’avidité de voir, la nouveauté extraordinaire des ouvrages, 
empêchaient le regard de se rassasier de cette vue. On y trouvait encore 
des bassins en marbre remplis de l’eau la plus limpide, il y avait une mul- 
titude d’oiseaux inconnus dans notre monde, de chants variés, de formes 
inconnues et de couleurs étranges, d’un aspect combien prodigieux pour 
nous [...]. De là, admis plus loin, les princes eunuques devant eux, ils 
trouvèrent des édifices tellement plus élégants encore que les précédents, 
que ceux qu’ils avaient vus d’abord leur parurent vulgaires et usuels alors 
qu’ils leur avaient paru supérieurs. Ils rencontrèrent là une étonnante 
variété de quadrupèdes, comme la main lascive des peintres est habituée 
à peindre, comme la licence poétique est habituée à feindre ou l’âme du 
dormeur à imaginer dans ses visions nocturnes, comme les diocèses de 
l’Orient et du Midi sont habitués à soigner mais comme l’Occident n’a 
jamais coutume de voir et plus rarement d’entendre : il semblait sans 
aucun doute que notre Solin eût extrait l’histoire de ces lieux de son Polis- 
toris 1 . 


23 2 

[...] Afin d’accélérer sa marche, parce que les cavaliers allaient plus 
vite, le roi laissa les gens à pied et partit seulement avec les cavaliers. Il 
renvoya cependant le seigneur Hugues d’Ibelin et Gemel, fils du sultan. 


1. Solinus Gaius Lulius, géographe latin du iii c siècle, auteur de De situ et mirabilibus 
orbis et Polyhistor. 

2. Ce passage, qui est un signe de plus de l’ébahissement des Latins devant Le Caire, est 
placé avant le chapitre 22, pour la commodité du lecteur. 



CHRONIQUE — LIVRE XIX 


667 


l’un avec beaucoup des nôtres, l’autre avec la milice égyptienne, pour 
protéger la ville du Caire et le pont que l’on avait construit d’incursions 
ennemies inopinées. Les tours et tous les points fortifiés de cette noble 
ville furent livrés aux nôtres, ils eurent libre accès à la maison du calife 
jusqu’alors inconnue des nôtres, car le seigneur et tous les gens de sa 
maison ne mettaient plus leur espoir qu’en nous seuls. Alors furent 
révélés aux nôtres les saints des saints cachés depuis des siècles et s’ou- 
vrirent les arcanes stupéfiants [...]. 


19 

EN ÉGYPTE : LES FÉODAUX FACE AU CALIFE 

Par de nombreux tours et détours variés, capables de retenir dans la 
contemplation même les gens affairés, on arriva au palais royal lui-même 
[...]. Lorsqu’ils furent entrés dans l’intérieur du palais, le sultan présenta, 
selon l’usage, la révérence habituelle au seigneur : une fois et une 
deuxième fois prosterné sur le sol comme un culte dû à une divinité, il 
commença une sorte d’adoration, le genou plié ; une troisième fois de 
nouveau prosterné à terre, il déposa le glaive qu’il portait suspendu au 
cou. Et voici que, soudain, on tira avec une étonnante rapidité des rideaux 
tissés d’or et de pierres précieuses, suspendus au milieu et cachant un 
siège. Le calife apparut alors de face, assis sur un trône doré, habillé plus 
que royalement, entouré d’un petit nombre de familiers, domestiques et 
eunuques. Alors, s’avançant avec grand respect, le sultan baisa humble- 
ment les pieds de celui qui siégeait et exposa en peu de mots la cause de 
la venue des légats, la teneur des pactes, la nécessité très pressante où se 
trouvait le royaume, les ennemis très cruels présents jusqu’à ses centres 
vitaux, ce qu’on exigeait du calife et ce que le seigneur roi était disposé à 
faire pour lui. A quoi le calife répondit avec beaucoup de bonté, l’air 
calme et enjoué, qu’il était tout prêt à accomplir et à interpréter de la 
manière la plus généreuse les conventions décidées et consenties de part 
et d’autre, en faveur de son très aimé le seigneur roi. Les nôtres demandè- 
rent que le calife le confirmât de sa propre main de même que le seigneur 
roi l’avait fait. On vit en premier, sur le visage de ceux qui l’entouraient 
en familiers, auditeurs et chambriers, qui exerçaient toute l’autorité dans 
les conseils royaux, se dessiner l’horreur de la chose comme si elle était 
inouïe du siècle. Mais enfin, après une longue délibération et sur l’insis- 
tance pressante du sultan, avec beaucoup de répugnance, le calife tendit 
la main mais couverte d’un voile. Alors, et à la grande surprise des Égyp- 
tiens qui ne pouvaient assez s’étonner qu’on osât parler si librement au 
prince souverain, Hugues de Césarée dit : « Seigneur, la foi n’a pas de 
détour ; dans la foi, les moyens par lesquels les princes ont coutume de 



668 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


s’obliger doivent être nus et ouverts, et il convient de lier et délier avec 
sincérité tout pacte engagé sur la foi de chacun. C’est pourquoi, ou tu 
donneras ta main nue, ou nous serons réduits à croire qu’il y a de ta part 
mensonge ou peu de pureté. » Alors, bien forcé, comme s’il trahissait sa 
majesté, souriant cependant, ce que les Egyptiens supportèrent très dou- 
loureusement, il mit sa main droite nue dans la main d’Hugues de 
Césarée, et, en suivant syllabe après syllabe le même Hugues qui disait la 
formule du pacte, il s’engagea à observer la teneur des conventions de 
bonne foi, sans fraude et sans malice. Le calife, selon ce que nous a 
raconté le seigneur Hugues, était dans la première fleur de la jeunesse, 
d’un brun sombre, d’une taille élevée, d’un beau visage et d’une grande 
libéralité ; il avait un nombre infini de femmes, et se nommait Elhadeth, 
fils d’Elfeis. Aux légats qui partaient, il fit donner des présents en signe 
de la libéralité royale [...]. 


22 

EN ÉGYPTE : BATAILLE INDÉCISE CONTRE SHIRKÛH (MARS 1 167) 

Après que les traités eurent été renouvelés et rédigés comme je l’ai dit, 
avec l’approbation des deux contractants, unanimes, ils prirent leurs dis- 
positions pour poursuivre l’ennemi et l’expulser de tout le royaume. La 
nuit tombant apporta le repos, mais le lendemain matin, les affaires se 
présentèrent sous une nouvelle face. A la tombée de cette même nuit, 
Shirkûh était venu dresser son camp sur la rive du fleuve [le Nil] opposée 
au lieu occupé par notre armée. Le seigneur roi fit aussitôt avancer des 
nefs et transporter des poutres de palmier, arbre qui se trouve d’habitude 
dans la région, et donna l’ordre de construire un pont : on joignait les nefs 
deux à deux et on les fixait à l’aide des ancres, puis on plaçait par-dessus 
des poutres ordinaires que l’on recouvrait de terre, et alors on l’armait de 
tours en bois et de machines dressées. Au bout de quelques jours, l’ou- 
vrage se trouva conduit jusqu’au milieu du courant ; mais alors la terreur 
de l’ennemi empêcha d’achever le reste et de pousser jusqu’à l’autre rive. 
Ainsi la guerre fut en suspens pendant un mois et plus, les nôtres étaient 
peu habiles à traverser le courant, les ennemis n’osaient pas aller plus loin 
de peur que les nôtres ne surgissent par derrière [...]. 


25 

[...] La distribution des forces était en vérité très inégale entre ceux qui 
s’apprêtaient au combat. Shirkûh avait environ douze mille Turcs, dont 
neuf mille étaient couverts de casques et de cuirasses, et les trois mille 



CHRONIQUE — LIVRE XIX 


669 


autres seulement armés d’arcs et de flèches. Il avait en outre dix ou onze 
mille Arabes se servant de lances, suivant l’usage. Les nôtres étaient tout 
juste trois cent soixante-quatorze cavaliers, sans les Égyptiens vils et effé- 
minés, qui étaient plutôt un poids et un obstacle que de quelque utilité. Il 
y avait encore des cavaliers armés légèrement qu’on appelle des Turcopo- 
les, nous ne savons pas combien, mais nous avons entendu dire par le 
récit de beaucoup que ce jour-là, dans un si grand combat, la majorité fut 
complètement inutile. Ayant donc compris qu’ils se trouvaient dans le 
voisinage des ennemis, qui avaient eux-mêmes appris l’arrivée des nôtres, 
ils ordonnèrent les rangs comme la chose semblait l’exiger, disposèrent 
les formations en triangles et préparèrent les armes : les plus sages, qui 
avaient une vieille expérience de la chose militaire, encouragent les 
autres, instruisent les ignorants, enflamment les âmes par leurs exhorta- 
tions, promettent la victoire et la louange immortelle qui est le fruit de la 
victoire. Le lieu du combat était aux confins de la terre cultivée et du 
désert, c’était un terrain inégal de collines sableuses divisées par des 
vallées, si bien qu’il n’était pas possible de voir les arrivants de loin ou 
de suivre longtemps de l’œil les partants. Le nom du lieu est Beben, qui 
signifie « la Porte », parce qu’il sert à fermer le passage entre les collines 
opposées, à dix mille de Éamonia, d’où le nom que certains donnent 
aujourd’hui à ce combat. Mais les ennemis très actifs n’avaient pas moins 
ordonné leurs rangs et occupaient les collines à droite et à gauche, vers 
lesquelles il était difficile aux nôtres de s’élancer tant à cause de la pente 
qu’à cause du sable mou, et avaient mis Shirkûh au milieu avec la cohorte 
qu’il commandait, les autres rassemblés de chaque côté. Venu le moment 
de combattre de près, les nôtres, ceux qui étaient dans le rang du roi, firent 
une sortie tous ensemble sur la cohorte commandée par Shirkûh, la firent 
courageusement plier, massacrèrent par le glaive ceux qui étaient à terre 
et le poursuivirent lui-même qui s’enfuyait. Ensuite Hugues de Césarée, 
se jetant impétueusement sur la cohorte commandée par Saladin, neveu 
de Shirkûh, se trouva seul et tomba. En tombant il fut pris, et beaucoup 
d’autres furent pris avec lui, plusieurs tués. Là mourut un homme noble 
et vaillant aux armes, Eustache Cholet de la région du Ponthieu. Encoura- 
gés par ce succès, les autres cohortes se reformèrent et enfermèrent de 
tous côtés nos rangs chargés de la défense des équipements et des provi- 
sions, les attaquèrent et les jetèrent à terre : là, on dit que mourut un jeune 
homme noble et honorable de Sicile, Hugues de Creona ; les rangs 
défaits, beaucoup tués, ceux qui purent échapper au glaive cherchèrent le 
salut dans la fuite et les ennemis s’emparèrent sans obstacle des équipe- 
ments et des provisions et les emportèrent. Pendant ce temps, les rangs 
défaits, dispersés çà et là dans les vallons, le combat se fit avec des 
chances diverses qui n’avaient pour témoins que ceux qui s’y livraient, 
car il n’était donné à personne d’autre de les voir. Le combat était incer- 
tain, ceux-ci, ceux-là se croyaient vainqueurs, ignorants ce qui se passait 



670 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


ailleurs : des deux côtés, les uns se croyaient vainqueurs, dans un autre 
endroit vaincus. Notre frère vénérable, le seigneur Raoul, évêque de Beth- 
léem et chancelier du roi, à qui nous avons succédé ensuite dans cet 
office, gravement blessé, perdit tous ses équipements dans le tumulte. On 
combattit longtemps sans qu’il fût possible de reconnaître avec certitude 
quels étaient les vainqueurs, jusqu’à ce que le jour tombant invitât ceux 
qui étaient dispersés à se rallier aux signaux ; alors enfin, craignant l’ap- 
proche de la nuit, ceux qui étaient libres commencèrent à se hâter vers les 
leurs et cherchèrent le roi, ils arrivèrent de tous côtés et se groupèrent à 
nouveau. Là où il avait combattu, le seigneur roi avait été victorieux. Les 
autres éprouvèrent le sort varié de Mars, ici favorable, là contraire, en 
sorte que la victoire ne couronna aucun des deux partis. Revenu avec un 
petit nombre des siens occuper une colline quelque peu élevée, le roi 
dressa sa bannière afin de rallier tous ceux qui étaient dispersés et attendit 
ses compagnons. Lorsqu’ils se trouvèrent rassemblés, ils virent sur deux 
collines jumelles devant eux, en désordre, ceux des ennemis qui avaient 
enfoncé les rangs gardant les équipements, les avaient en partie détruits 
et en partie enlevés. Les nôtres n’avaient aucun autre moyen de revenir 
qu’en passant entre les deux collines. Ayant résolu de revenir, ils ordon- 
nèrent leurs rangs, se mirent en marche, s’avançant lentement, et passè- 
rent au milieu des ennemis qu’ils voyaient sur leur droite et sur leur 
gauche. Mais ils s’avançaient avec une telle assurance que les ennemis 
n’osèrent faire aucune tentative hostile : en rangs serrés, les hommes les 
plus forts et les mieux armés entourant la colonne, tous se dirigèrent vers 
les bords du fleuve et le traversèrent à un gué, indemnes. Ils marchèrent 
ensuite pendant toute la nuit, suivant toujours le chemin par lequel ils 
étaient venus à Beben [...]. 


27 


EN ÉGYPTE : À ALEXANDRIE 

Alexandrie est la plus récente de toutes les cités du diocèse d’Égypte, 
dans cette partie du pays qui fait face à la Libye et se prolonge à l’ouest. 
Elle est située aux confins du sol cultivé et du désert brûlant, si bien qu’à 
l’extérieur de la cité, du côté du couchant, un immense erme 1 touche les 
murs, qui n’a jamais ressenti les bienfaits d’aucune culture. [...] Le site 
d’Alexandrie est des plus avantageux pour pratiquer le commerce. Elle a 
deux ports séparés par une langue de terre très étroite. En avant de cette 


1 . Latin heremus , vieux mot encore en usage dans le Midi pour désigner les terrains en 
friche. On peut se demander si l’auteur l’emploie par préciosité ou sous l'influence de la 
langue vulgaire : les deux sont tout à fait possibles, car il a un vocabulaire recherché, sinon 
pédant, mais ne recule pas devant les vulgarismes (cf. CC, Introduction, p. 39-40). 



CHRONIQUE — LIVRE XIX 


671 


langue intermédiaire s’élève une tour d’une hauteur étonnante appelée 
Phare, que Jules César fit construire, dit-on, pour ses besoins lorsqu’il y 
installa une colonie. On y apporte de la Haute-Égypte par le Nil une 
grande quantité de denrées et presque toutes les choses nécessaires à la 
vie. Les productions inconnues à l’Égypte arrivent par navigation à 
Alexandrie de toutes les régions transmarines et y sont toujours en abon- 
dance ; aussi dit-on qu’elle abonde en denrées plus que tout autre ville 
maritime. Les deux Indes, le pays de Saba, l’Arabie, les deux Éthiopies, 
la Perse et toutes les provinces adjacentes envoient les aromates, les 
perles, les pierres précieuses, les trésors de l’Orient et toutes les marchan- 
dises étrangères dont notre monde est privé, par la mer Rouge, depuis la 
Haute-Égypte jusqu’à la ville dite Aideb située sur le rivage de cette mer, 
par où passe la route de ces peuples dans notre direction. Arrivées en ce 
lieu, on les transporte sur le Nil, et de là, elles descendent à Alexandrie. 
Aussi les peuples de l’Orient et ceux de l’Occident se rencontrent ici, et 
cette cité est comme le marché public des deux mondes [...]. 


29 

Pendant que ceci se passait à Alexandrie, Shirkûh parcourait la Haute- 
Égypte. Parvenant à Chus, il essaya de faire le siège de la cité, et voyant 
qu’il n’y réussirait pas et gaspillerait trop de temps, que d’autres affaires 
le pressaient d’aller vers son neveu [à Alexandrie], il leva des sommes 
d’argent dans ces villes et revint en Basse-Égypte avec l’armée qu’il traî- 
nait. Comme il arrivait à Babylone ', voyant que le roi avait confié la 
garde du Caire et du pont à Hugues d’Ibelin, et que tout allait autrement 
qu’il n’avait pensé, il fit venir Hugues de Césarée qu’il tenait captif pour 
s’entretenir en privé, et comme celui-ci était un homme éloquent, disert 
et urbain, il commença à l’entreprendre par un discours bien arrangé : 
« Tu es grand prince, noble, très illustre chez les tiens, et il n’est personne 
parmi vos princes à qui, si j’étais libre de mon choix, je préférerais 
communiquer une pensée secrète et confier ces mots. La fortune m’a 
offert et le sort de la guerre m’a donné ce qu’il aurait fallu autrement 
chercher avec beaucoup d’efforts, de pouvoir employer ton expérience à 
la tâche présente. J’avoue qu’avide de gloire comme il arrive aux mortels, 
attiré par la richesse du royaume et confiant dans l’imbécillité des indigè- 
nes, j’ai conçu l’espoir de livrer entre mes mains ce royaume. C’est pour- 
quoi avec des frais et des peines infinis, infructueux toutefois comme je 
le vois, avec une nombreuse cavalerie de nobles tous attirés de la même 
façon, je suis descendu en Égypte à travers tant de périls, comptant que 
les choses tourneraient autrement qu’il n’est arrivé. Je vois que la fortune 


1. Nom de Memphis. 



672 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


m’a été contraire à mon arrivée. Plaise au ciel la prospérité ou fasse que 
je rentre ! Tu es un homme noble comme j’ai dit, cher au roi, puissant en 
paroles et en actes : sois le médiateur de la paix entre nous, que mes 
paroles prospèrent par tes soins. Dis au seigneur roi : “Nous sommes 
oisifs, le temps passe sans donner de fruits, il reste beaucoup de choses à 
faire à la maison.” La présence de ton roi dans son royaume lui serait 
aussi extrêmement nécessaire. Il consume maintenant sa tâche pour d’au- 
tres : car après qu’il nous aura repoussés, il laissera son opulence à des 
hommes misérables à peine dignes de la vie. Qu’il reçoive les siens qui 
sont dans mes chaînes ; que lui aussi, le siège levé, me restitue ceux qu’il 
a dans les chaînes et qu’il a enfermés dans Alexandrie. Et moi, je suis prêt 
à partir après avoir reçu la garantie que je ne rencontrerai aucun obstacle 
de la part des siens sur mon chemin. » 


30 

À ce discours, le seigneur Hugues, qui était un homme sage et remar- 
quable, pesant beaucoup le discours en lui-même, bien qu’il ne doutât pas 
que la forme et la teneur du traité de paix seraient utiles aux nôtres, pour 
ne pas paraître entraîné par le désir d’obtenir sa liberté personnelle plutôt 
que par l’intérêt public, jugea plus honnête que les premières propositions 
fussent faites par un autre. Lui-même nous exposa par la suite en privé 
son intention. On envoya donc comme porte-parole un familier du roi, de 
même prisonnier, Arnaud de Turbessel, qui avait été pris dans le même 
combat que Hugues. Instruit du discours, il arriva au roi, s’empressa de 
découvrir la cause de sa légation et, l’assemblée des princes ayant été 
convoquée, en présence du sultan et son fils, il exposa le contenu du dis- 
cours et l’arrangement de la forme. La teneur de la paix plut à tous, il 
sembla qu’il suffirait pour la gloire et pour la pleine exécution des pactes 
conclus entre le roi et le calife que la cité [d’Alexandrie] fût livrée au 
pouvoir du roi, et que les ennemis, ceux qui y étaient enfermés comme 
ceux qui avaient suivi Shirkûh et se trouvaient dispersés aux confins de 
toute l’Égypte, fussent obligés de sortir tous ensemble d’Égypte. Ceci, 
une fois libérés ceux des nôtres qui étaient captifs et nos captifs libérés 
reçus par eux [...]. 



CHRONIQUE — LIVRE XX 


673 


LIVRE XX 


La fin du règne d’Amaury 
( 1167 - 1174 ) 

Le roi dénonce son alliance égyptienne, descend en Egypte attaquer le 
sultan avec le soutien de l 'empereur byzantin, assiège et prend Belbeis, traîne 
devant Le Caire et repart. Shirkûh prend alors la place du sultan auprès du 
calife et peut occuper l’Egypte ; il meurt et Saladin lui succède (1169). 
Réflexions de Guillaume de Tyr sur la situation générale. Appuyé par une 
grosse flotte byzantine, le roi descend à nouveau en Egypte, met, puis lève le 
siège devant Damiette (automne 1169) et repart. Saladin monte en force en 
Syrie, assiège et ravage la région de Gaza, mais ne livre pas bataille et repart 
(automne 1170). Le roi décide de demander en personne des secours à l 'em- 
pereur à Constantinople, où il est somptueusement reçu (1171). Le roi est 
réclamé dans la principauté d’Antioche menacée par Nûr al Dîn allié à un 
prince arménien, Saladin fait une expédition au sud de la Syrie qui échoue 
(1 1 72). Morts par maladie de Nûr al Dîn et du roi (11 74). 


1. Le seigneur Hemesius, archevêque de Césarée, et Odon de Saint- 
Amand, échanson du roi, reviennent de Constantinople en conduisant avec 
eux la future femme du seigneur roi ; le roi est couronné dans l’église de Tyr 
et épouse sa femme. 

2. Un certain Andronic, parent de l’empereur, emmène avec lui Théodora, 
la veuve du seigneur roi Baudouin, par les terres des ennemis. 

3. Les églises de Pétra et d’Hébron sont organisées après ou’on leur ait 
donné un évêque. Etienne, chancelier du roi de Sicile et élu à l’église de 
Palerme, descend en Syrie. Le comte de Nevers, Guillaume, meurt chez nous. 

• 4. Des messagers de l’empereur se rendent auprès du roi pour lui demander 
un accord : on envoie l’archidiacre de Tyr pour achever les accords avec 
l’empereur. 

• 5. Le roi descend avec les siens en Égypte, et malgré les clauses du traité 
qu’il avait scellé avec les Égyptiens, il fait la guerre. 

• 6. La cité de Bilbeis est assiégée et prise ; le sultan envoie au roi la promesse 
d’une infinité d’argent. 

• 7. Le roi installe son camp devant Le Caire, attendant l’argent promis par 
le sultan. 

8. Notre flotte arrivée par le Nil s’ajoute à notre armée. Le sultan revient 
sur les accords, tente de résister et implore l’aide des Turcs. 

• 9. Milon de Plancy subvertit l’esprit du roi par son sinistre conseil. Shirkûh 
appelé d'Égypte arrive, court à la rencontre du roi dans le désert, mais ne le 
trouve pas et revient chez lui, l’affaire non faite. 

10. Shirkûh occupe l’Égypte, il tue le sultan, et lui-même meurt peu après. 



674 CHRONIQUE ET POLITIQUE 

• 11. Saladin, son neveu par son frère, succède au défunt et obtient le 
royaume d’Egypte. 

12. Le seigneur Bernard, abbé du monastère du mont Tabor, est élevé à 
l’église de Lidda. Le seigneur Frédéric, archevêque de Tyr, va dans les 
régions d’Occident demander de l’aide aux princes occidentaux. 

13. L’empereur, voulant satisfaire aux accords, envoie en Syrie une flotte 
et quelques-uns de ses princes. 

14. Le roi descend en Égypte avec son expédition, les Grecs le suivent, tant 
par mer que par terre. 

15. Le roi assiège Damiette, et l’armée, tant celle des Latins que celle des 
Grecs, se fatigue inutilement. 

1 6. La faim commence dans les camps et notre flotte est presque entière- 
ment incendiée ; le siège est enfin levé, une opération jusqu’au bout inutile. 

17. Ayant renvoyé son expédition, le roi revient chez lui. La flotte des 
Grecs périt presque tout entière au retour, par le fait de vents défavorables. 

• 18. Un très grand tremblement de terre frappe presque tout l’Orient et 
détruit des villes très antiques. 

• 19. Saladin franchit nos confins et assiège un château du nom de Darum. 

• 20. Le roi accourt avec une modeste troupe de chevaliers, plusieurs des 
nôtres sont massacrés par les ennemis, tant dans la ville de Gaza qu’en 
chemin. 

• 21. Saladin retourne chez lui, le roi aussi : après avoir réparé le château qui 
avait été en partie détruit, il revient à Ascalon. Cette même année le glorieux 
martyr du Christ, Thomas, archevêque de Cantorbery, est tué dans sa propre 
église. 

• 22. Le roi part à Constantinople avec quelques-uns de ses princes, l’empe- 
reur se donne du mal pour l’accueillir avec beaucoup d’honneur. 

23. 11 est introduit devant l’empereur, il est traité noblement ; et ils ont de 
fréquentes conversations sur les choses nécessaires à faire. 

24. Après avoir achevé leurs affaires, tant le roi que ses princes comblés 
de présents, ils rentrent chez eux. 

25. Le roi convoque l’armée à Seforis. Le seigneur archevêque de Tyr, Fré- 
déric, revient des régions ultramontaines. Le seigneur évêque d’Acre, Guil- 
laume, est tué en Romanie. 

26. Milon l’Arménien, frère du seigneur Toros, se joint à Nûr al Dîn et 
ravage la région d’Antioche ; le roi vient en hâte arrêter le mal. 

27. Saladin assiège un château au-delà du Jourdain qui a nom Montréal, 
mais il rentre chez lui sans avoir rien réussi. 

28. Saladin ravage toute la terre au-delà du Jourdain, le roi place l’armée 
au lieu nommé Carmel, le comte de Tripoli Raymond revient de prison. 

• 29. La secte des Assassins est décrite, et la mission de leur messager auprès 
du seigneur roi. 

• 30. Le messager des Assassins est tué par les frères de la milice du Temple 
ce qui excite un grand trouble dans le royaume. Le seigneur évêque de Beth- 
léem, Raoul, meurt. 

• 31. Nûr al Dîn meurt, le roi assiège Panéas [Banyas], mais revient après 



CHRONIQUE — LIVRE XX 675 

avoir conclu une trêve ; tombé malade, il part à Jérusalem où il meurt au bout 
de peu de jours. 


4 

ALLIANCE DE L’EMPEREUR ET DU ROI CONTRE L’ÉGYPTE, DISCUSSIONS SUR 
CE RETOURNEMENT. REMARQUES DÉSOBLIGEANTES SUR LES HOSPITA- 
LIERS 

[...] La légation disait ceci, en résumant : le seigneur empereur avait 
compris que le royaume d’Égypte, infiniment puissant jusqu’alors et très 
riche, était tombé entre les mains de gens faibles et efféminés, et que l’im- 
péritie, la faiblesse et l’incapacité du seigneur et de tous ses princes 
étaient venues à la connaissance des peuples voisins. Comme il ne parais- 
sait pas que cet état présent pût durer longtemps, qu’il ne convenait pas 
que la seigneurie et la direction de l’Égypte vinssent à des peuples étran- 
gers, l’empereur avait pensé en lui-même qu’il pourrait facilement, avec 
le secours du seigneur roi, la soumettre à sa juridiction, d’où l’envoi de 
légats sur ce sujet. Quelques-uns disent que l’empereur avait auparavant 
été sollicité par le roi, par l’intermédiaire d’envoyés et par plusieurs 
lettres, ce qui est très vraisemblable, pour lui demander de l’assister avec 
ses forces militaires, ses ressources et sa flotte, et qu’il aurait une partie 
du royaume et du butin selon des conditions à définir. Les envoyés étant 
donc venus trouver le roi pour traiter cette affaire, on arrêta des conven- 
tions qui furent approuvées par les deux parties : puis le roi me donna 
l’ordre de me joindre à eux, pour apporter au seigneur empereur la résolu- 
tion du roi et du royaume avec leurs lettres et donner vigueur aux pactes 
aux conditions qu’on exigerait de moi, toutefois en une forme déterminée. 
J’allai donc rejoindre les mandataires du seigneur empereur qui atten- 
daient mon arrivée à Tripoli, comme le roi le leur avait signifié par lettre, 
et nous partîmes ensemble pour la ville royale. Le seigneur empereur se 
trouvait à cette même époque en Serbie ', pays montagneux, couvert de 
forêts, d’un abord très difficile, situé entre la Dalmatie, la Hongrie et PI1- 
lyrie, où les Serbes s’étaient révoltés, confiants dans les difficultés à y 
pénétrer et le caractère impraticable de leur région. De vieilles traditions 
rapportent que tout ce peuple était à l’origine des déportés et des exilés 
qui avaient été condamnés à scier du marbre et extraire des métaux, d’où 
leur nom de Serbes. Ce peuple inculte et sans discipline habite les monta- 
gnes et les forêts et ignore l’agriculture, mais possède beaucoup de gros 
et de menu bétail, et a en grande abondance du lait, du fromage, du beurre, 
de la viande, du miel et des gâteaux de cire. Ils ont des magistrats appelés 


I . Serbie, Serbes : chez Guillaume de Tyr, Servia, Servii. 



676 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


suppanos Ils servent quelquefois le seigneur empereur, d’autres fois ils 
sortent tous de leurs montagnes et de leurs forêts et, en hommes auda- 
cieux et belliqueux, ils ravagent la région autour d’eux. L’empereur 
marcha contre eux [...]. Ayant reçu les lettres impériales contenant le 
traité en bonne forme, la légation achevée dans la munificence selon 
l’usage, je pris le chemin du retour le 1 er octobre. 


5 

Entre-temps, aussitôt après notre départ, avant que le roi ne devînt 
certain de l’aide du seigneur empereur grâce à notre légation, le bruit se 
répandit, dit-on, que Shâwar, le sultan d’Egypte, envoyait fréquemment 
des hommes à Nûr al Dîn pour implorer secrètement son secours, disant 
qu’il voulait revenir sur les pactes conclus avec le roi, qu’il s’était lié 
malgré lui par traité de paix avec un peuple inamical, qu’il romprait les 
pactes s’il pouvait être certain de son aide. C’est pourquoi le roi, animé, 
dit-on, d’une juste indignation, après avoir convoqué tout le royaume, 
levé cavaliers et gens de pied, se hâte de descendre de nouveau en Egypte. 
Certains disent que toutes ces choses sont des mensonges, que porter ainsi 
la guerre au sultan Shâwar, innocent, ne méritant rien de tel, observant de 
bonne foi le traité, va contre le ciel et la justice, qu’on cherche à colorer 
de quelque excuse un acte si notoire : c’est pourquoi le Seigneur, juste 
juge de nos consciences et de nos secrets, a retiré toute sa faveur à nos 
tentatives et a refusé le succès à de durs efforts d’où la justice était 
absente. Ils disent en outre que la cause de ce mal est Gerbert, surnommé 
Assallit, maître de la maison de l’Hôpital à Jérusalem, un homme d’un 
grand courage et généreux jusqu’à la prodigalité, mais instable et d’un 
esprit très mobile. Dépensant tous les trésors de sa maison, empruntant 
de plus des quantités d’argent infinies, il distribua tout aux chevaliers 
qu’il pouvait trouver et attirer à lui, c’est pourquoi il chargea ladite 
maison d’une telle masse de dettes qu’il n’y avait aucun espoir d’y mettre 
fin. Lui-même par la suite, au désespoir, abandonnant son office et renon- 
çant à l’administration, laissa cette maison grevée d’obligations pour cent 
mille pièces d’or. On dit cependant qu’il fit toutes ces énormes dépenses 
pour qu’après la conquête et la soumission de l’Égypte, Belbeis 1 2 , ancien- 
nement appelée Pelusium, et tout son territoire reviennent à la juridiction 
de sa maison et lui soient cédées à perpétuité, en vertu d’un pacte conclu 
antérieurement avec le roi. Mais la milice du Temple ne voulut prendre 
aucune part à cette expédition, soit parce que cela semblait aller contre sa 
conscience, soit parce que le maître de la maison rivale semblait l’auteur 


1. Terme kurde ? 

2. Bilbais, Egypte (au nord-est du Caire). 



CHRONIQUE — LIVRE XX 


677 


et le prince de la chose et ils refusèrent donc complètement de fournir des 
forces ou de suivre le roi : il leur semblait impudent de porter la guerre à 
des gens qui ne la méritaient pas et servaient la fidélité, dans un royaume 
ami qui se reposait sur notre fidélité, contre la teneur des pactes et contre 
la religion du droit. 


6 

BELBEIS PRISE DE FORCE, SA POPULATION MASSACRÉE 

Le roi s’étant donc armé, ayant fait ses préparatifs, convoqué ses 
forces, la cinquième année de son règne, au mois d’octobre [1 168], il des- 
cendit en Égypte, traversa les ermes 1 qui sont entre les deux, et arriva à 
Pelusium [Belbeis] quasiment en dix jours, qu’il assiégea aussitôt et prit 
de force en moins de trois jours ; il l’ouvrit par le fer et y jeta les siens 
sans hésitation. Ceci arriva le 4 novembre. La cité prise par conséquent, 
ses habitants en grande partie massacrés au glaive, sans égard pour l’âge 
ou le sexe, ceux qui avaient par hasard échappé à la mort perdirent la 
liberté, ce que les hommes honnêtes de toute origine craignent plus que 
la mort, et flirent soumis à une misérable servitude. Entre autres, de cette 
condition, furent pris Mahazan, fils du sultan, et un neveu, qui gouver- 
naient la ville et avaient le soin de l’armée rassemblée là. Donc, la cité 
prise par effraction, les petits bataillons 2 font immédiatement irruption en 
tous sens, pénètrent dans les recoins les plus secrets des maisons, ouvrent 
les portes et en tirent ceux qui paraissaient avoir échappé à la mort en se 
cachant, qu’ils mettent à mort ignominieusement, transperçant par le 
glaive ceux en âge et capables de porter les armes ; on épargne à peine 
les plus vieux et les enfants, on n’a pas plus d’indulgence pour le second 
sort 3 . Consterné par la rumeur qui lui apprend cela, Shawâr ignore quoi 
faire et délibère [...]. 


7 

Le roi cependant, après la destruction de Pelusium, dirige ses troupes 
vers Le Caire, mais en avançant avec une telle lenteur qu’il fa't à peine en 
dix jours la marche d’une seule journée, et le camp enfin installé devant la 
ville, il prépare les machines, dresse les claies et tout ce qu’il faut. Ce qui 


1. Voir ci-dessus, livre XIX, 27, n“ 1, p. 675. 

2. Cuneum, dans le texte latin, mot à mot formation en triangle (cf. l’Introduction). 

3. Secimde sorti, dans le texte latin : faut-il comprendre ceux que le sort a désignés dans 
un second temps, ou ceux de condition seconde ? Fr. Guizot traduit : « les gens du menu 
peuple ne rencontraient pas plus d’indulgence » (op. cit., t. 3, p. 240). 



678 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


se fait à l’extérieur semble promettre une attaque prochaine, jette la 
terreur chez les assiégés qui voient déjà l’image menaçante de la mort. 
Mais ceux qui ont connu les secrets des événements affirment que la 
cause du retard fut que le sultan, frappé de terreur à la venue de l’armée, 
avait trouvé le moyen de gagner du temps et ne cessait de promettre beau- 
coup d’argent pour obtenir la retraite des troupes. Le roi, de son côté, 
n’avait pas d’autre intention que d’arracher le plus d’argent possible au 
sultan. Il aimait mieux en effet vendre sa retraite qu’exposer ces villes au 
peuple en pillage comme il était à arrivé à Pelusium, ainsi qu’il est montré 
ci-dessous. Le sultan tente et explore tous les moyens de s’insinuer jus- 
qu’au roi, par l’intermédiaire des siens et des familiers du roi. Il accable 
enfin l’esprit cupide du roi de tant de promesses d’argent, il lui en promet 
une quantité infinie, comme le roi n’aurait pu en payer avec toutes les 
ressources du royaume. Ils disent qu’il lui promit deux cent mille pièces 
d’or s’il lui rendait son fils et son neveu et retournait chez lui. Mais la 
suite montra bien qu’en faisant de telles offres, le sultan ne voulait pas 
s’acquitter en entier, mais empêcher le roi d’arriver trop vite au Caire, qui 
n’était pas prête, dépourvue de munitions, et s’en emparer à la première 
attaque. Ce qui serait arrivé sans aucun doute, comme l’affirment avec 
constance ceux qui étaient présents, si aussitôt après la prise de Pelusium, 
notre armée était arrivée au Caire [...]. 


9 

POURQUOI CERTAINS PRÉFÈRENT PRENDRE LES VILLES DE FORCE 

[...] Il y avait dans l’armée du seigneur roi un homme noble selon la 
chair, mais dégénéré de caractère, ne craignant pas Dieu, ne respectant 
pas les hommes, Milon de Plancy, un homme impudent, criard, médisant, 
fauteur de troubles 1 . Connaissant l’avarice immodérée du seigneur roi, 
préférant complaire à ce caractère plutôt que lui donner des conseils salu- 
taires, il lui avait donné dès le début le conseil d’essayer de composer 
avec le calife et le sultan et continuait obstinément à le persuader de ne 
plus tenter de s’emparer de force du Caire et de Babylone 2 , après avoir 
prélevé l’amende susdite sur le royaume ; non qu’il crût impossible, à ce 
qu’on dit, de réussir, mais afin de tromper les chevaliers et les autres qui 
avaient préparé leurs esprits et leurs mains au pillage, pour que tout le 
gain de tant de peine pût entrer dans le fisc du roi. En effet, quand les 
villes sont prises de force, les armées remportent toujours de bien plus 
riches dépouilles que si elles sont livrées aux rois et aux princes à la suite 


1. Milon de Plancy (département de l’Aube), vassal du comte de Champagne : voir au 
livre XXI le chapitre très défavorable qui lui est consacré. 

2. Memphis. 



CHRONIQUE — LIVRE XX 


679 


d’un traité et sous des conditions déterminées, qui sont avantageuses seu- 
lement aux seigneurs eux-mêmes. Ici, en effet, au milieu du tumulte et 
des dévastations, ce qui se présente à chacun et qu’il occupe lui appartient 
en vertu du droit de la guerre, quel que soit le cas, et accroît le pécule du 
vainqueur ; là, en revanche, ce qui est l’objet de tractations est utile aux 
seuls rois et ce qui est revendiqué va au fisc. Et quoiqu’il semble que ce 
qui augmente la fortune des rois et des plus puissants enrichisse en retour 
les sujets et augmente l’opulence de tous, on recherche toujours avec plus 
d’ardeur ce qui enrichit les foyers, et les raisons domestiques nous pous- 
sent. C’est ainsi qu’ils se divisèrent et qu’il y eut querelle. La plupart 
réclamait de prendre tout à la force de l’épée, mais le roi et son parti vou- 
laient l’opposé. Prévalut cependant la deuxième position et la volonté du 
roi obtint satisfaction. 


10 

L’ÉGYPTE PASSE AUX MAINS DE SHIRK.ÜH, DÉPLORATION SUR LA FAUTE 
POLITIQUE DES LATINS 

[...] Ainsi, en l’absence du roi, Shirkûh accomplit ses vœux, s’empare 
du royaume, se rend auprès du calife et lui rend le respect qui lui est dû. 
Lui-même inversement est honoré et revêtu de la dignité et de la charge 
de sultan, et, armé du glaive, il reçoit toute puissance sur l’Égypte. O 
aveugle cupidité des hommes, le plus grand de tous les crimes ! ô coupa- 
bles entraînements d’un esprit cupide et d’une âme enragée et insatiable ! 
Voici qu’une soif immodérée de richesse nous jeta de la douceur et la 
tranquillité à un état rempli de trouble et d’anxiété ! Toutes les ressources 
de l’Égypte et l’immensité de ses richesses étaient à notre disposition, 
notre royaume était parfaitement en sûreté de ce côté, il n’y avait rien à 
redouter du sud. Ceux qui voulaient se confier à la mer trouvaient les 
routes assurées, les nôtres pouvaient entrer sans crainte en Égypte pour le 
profit de leurs affaires et du commerce, et les traiter à de bonnes condi- 
tions. De leur côté, eux-mêmes nous apportaient des richesses étrangères 
et toutes sortes de marchandises inconnues de nous, et lorsqu’ils venaient 
à nous, leurs voyages nous étaient à la fois utiles et honorables. En outre, 
la prestation d’un énorme cens annuel donnait des forces tant au fisc royal 
qu’aux pécules domestiques. Maintenant au contraire, on tire au sort le 
mauvais caillou, la bonne couleur a viré, nos cithares se sont changées en 
gémissements, quel que soit le côté où je me tourne, je trouve des sujets 
de méfiance : la mer refuse les approches paisibles, les régions voisines 
obéissent tout autour aux ennemis, et les royaumes limitrophes s’arment 
pour notre ruine. La cupidité et l’avarice d’un seul homme, racine de tous 
les vices, ont couvert d’un voile épais le temps serein qui était nôtre par 



680 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


grâce divine. Mais revenons à l’histoire. Après la mort du sultan et de ses 
fils, meurtre indu dont nous avons fourni la cause, contre les règles de la 
piété, Shirkûh, qui avait accompli son vœu, obtint le principat. Mais il 
ne jouit pas longtemps de ce succès, et mourut après un an de pouvoir à 
peine. 


11 

Il eut pour successeur Saladin, le fils de son frère Negemedine, un 
homme d’un esprit ardent, vaillant à la guerre, et généreux au-dessus de 
tout. À l’aube de son principat, il se rendit auprès du calife son seigneur, 
et, entré pour lui présenter le respect comme il est habituel, on dit qu’il le 
frappa d’une massue qu’il avait en main, le renversa par terre et le tua ; il 
transperça également de son glaive toute sa progéniture, afin de n’avoir 
aucun supérieur et d’être lui-même et son calife et son sultan. Car il crai- 
gnait qu’il n’ordonnât de l’étrangler lui-même quelque jour où il viendrait 
chez lui, parce que les Turcs étaient devenus odieux au peuple [...]. 


18 


TREMBLEMENT DE TERRE 

L’été suivant [1 170], la septième année du règne du seigneur Amaury, 
en juin, il y eut un tel tremblement de terre dans toutes les régions orienta- 
les, si terrible qu’on ne se souvient pas de mémoire d’homme dans ce 
siècle et qu’on ne lit pas qu’il soit jamais arrivé rien de tel. Il détruisit 
dans tout l’espace oriental les villes les plus antiques aux fondations les 
plus fortes, il enveloppa les habitants dans l’écroulement des édifices [...]. 
En Syrie, Antioche, métropole de plusieurs provinces, et jadis capitale de 
plusieurs royaumes, fut complètement détruite, ainsi que toute la popula- 
tion qui y habitait ; les murs et les fortes tours dont ils étaient garnis dans 
toute l’enceinte, ouvrage d’une solidité incomparable, les églises et tous 
les édifices furent si violemment renversés qu’aujourd’hui même, à la 
suite de travaux infinis et de dépenses énormes, malgré un soin et un zèle 
infatigables, on est à peine arrivé à les réparer médiocrement. Tombèrent 
aussi dans cette province de belles villes maritimes comme Gabulum 
[Jabala] et Laodicée [Lattaquié] ; de la terre médiane aux mains des 
ennemis : Verea dite aussi Alep, Césarée, Hamam, Émèse et bien d’au- 
tres, et les petites villes dont on n’a pas le nombre. En Phénicie, à Tripoli, 
cité noble et très peuplée, le 29 juin la secousse fut telle à la première 
heure du jour qu’à peine un seul à l’intérieur en réchappa, toute la cité en 
un instant fut comme un champ de pierres, tombeau et sépulcre public de 



CHRONIQUE — LIVRE XX 


681 


ses habitants. Mais à Tyr, fameuse métropole de la même province, la 
secousse fut assez violente pour faire tomber des tours très solides, mais 
sans qu’il y eut péril pour les habitants. [...] Cet événement, par où se 
révélait la colère de Dieu, ne fut pas, comme de coutume, un accident 
d’une heure ; durant trois ou quatre mois et même plus, on ressentit ces 
formidables secousses, tantôt de nuit tantôt de jour, à trois ou quatre repri- 
ses différentes ou plus souvent encore. On redoutait toujours une 
secousse, et on ne trouvait plus de tranquillité nulle part. Nos provinces 
supérieures toutefois, à savoir la Palestine, demeurèrent à l’abri de ces 
malheurs sous la protection du Seigneur. 


19 

GUERRE CONTRE SALADIN À PROXIMITÉ DE GAZA (1170). DES RAPPORTS 
ENTRE CULTIVATEURS ET CHEVALIERS 

[1170] [...] Le roi appela de tous côtés toutes ses ressources en cavaliers 
et gens de pied, autant que lui permirent l’urgence des circonstances et le 
voisinage des ennemis, et sortant d’Ascalon le 18 du mois de décembre, 
il se dirigea vers Gaza. Étaient présents avec lui le seigneur patriarche 
portant le précieux bois de la croix vivifiante, le seigneur Raoul évêque 
de Bethléem et chancelier du royaume, de même le seigneur Bernard 
évêque de Lidda ', et juste un petit nombre de princes, leur recensement 
donne à peine deux cent cinquante cavaliers et deux mille piétons. Là, 
cette nuit se passa sans dormir à cause du poids des soucis, les frères du 
Temple qui étaient venus pour protéger le lieu se joignirent à eux, et le 
lendemain au lever du soleil, ils prirent ensemble la route du château. 
Ledit château était situé, croyons-nous, en Idumée — elle-même 
Édom — , à côté du torrent dit Égypti, aux confins de la Palestine et de 
ladite région. Le seigneur Amaury l’avait fait construire peu de temps 
auparavant sur une petite éminence en se servant de vieux édifices dont 
il restait encore quelques vestiges. Les habitants les plus âgés de la région 
rapportent que dans les temps anciens, il y avait un monastère grec, d’où 
il tient le nom qu’il a porté jusqu’à aujourd’hui de Darum qui signifie 
maison des Grecs. Le seigneur roi avait fondé un château de petite gran- 
deur, sur l’espace d’à peine un jet de pierre, de forme carrée avec quatre 
tours d’angle, l’une plus grosse et plus fortifiée que les autres, mais sans 
fossé ni une deuxième muraille en avant. Il est à environ cinq stades de 
la mer et à quatre milles de Gaza. Quelques cultivateurs des champs 
étaient venus là depuis les lieux limitrophes, s’étaient adonnés à leurs 
affaires, avaient édifié là un faubourg et une église non loin de la forte- 


1. Diospolis. 



682 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


resse et étaient devenus les habitants de ce lieu. Car c’était un lieu 
commode où les hommes de plus faible condition pouvaient mieux pros- 
pérer qu’en ville. Le roi leur avait concédé dans cette intention le susdit 
« municipe 1 » afin d’étendre ses confins, et de pouvoir percevoir plus 
facilement et complètement des rentes annuelles sur les faubourgs adja- 
cents, que les nôtres appellent des casalia, et des coutumes bien établies 
sur les passants. 


20 

Notre armée étant sortie de Gaza et s’étant arrêtée sur une hauteur qui 
se trouvait sur la route, aperçut les camps des ennemis ; effrayés de leur 
nombre prodigieux, les nôtres commencèrent à se serrer plus qu’ils 
n’avaient coutume, au point de pouvoir à peine avancer à cause de la 
densité de la foule. Les ennemis s’élancèrent aussitôt sur les nôtres pour 
essayer de les séparer les uns des autres, mais protégés par la Divinité 
propice 2 , plus ramassés encore, les nôtres soutinrent le choc et poursuivi- 
rent leur marche à pas pressés. Arrivée enfin au lieu de leur destination, 
les tentes détachées, toute l’armée s’arrêta en même temps, le seigneur 
patriarche se rendit dans le fort, et tous les autres installèrent les camps 
en dehors à côté du faubourg. On était alors vers la sixième heure du jour. 
Il y eut dans ce même jour plusieurs combats singuliers et quelques-uns 
à plusieurs, où les nôtres attaquèrent avec audace et résistèrent vigoureu- 
sement. À l’approche de la nuit, Saladin ordonna ses rangs et dirigea son 
armée vers Gaza ; ils reposèrent cette nuit-là près du torrent, et le lende- 
main matin ils commencèrent à se rapprocher de la ville. Gaza était une 
ville très ancienne, la belle métropole des Philistins dont on parle beau- 
coup dans les histoires tant ecclésiastiques que séculières et même aujour- 
d’hui on y trouve les preuves de son ancienne noblesse dans plusieurs 
nobles monuments. Mais elle gisait déserte depuis longtemps, au point 
qu’on n’y voyait plus un seul habitant, jusqu’à ce que le seigneur Bau- 
douin d’illustre mémoire, quatrième roi de Jérusalem, avant la prise d’ As- 
calon, après avoir convoqué toutes les forces du royaume, édifie aux frais 
publics un assez bon fort dans une partie de la cité, et donne aussitôt la 
construction aux frères de la milice du Temple, en possession perpétuelle. 
Ce fort ne put occuper toute la colline sur laquelle j’ai déjà dit que la cité 
avait été bâtie ; mais ceux qui vinrent y habiter, pour y demeurer plus en 


1. Village organisé, qu'on ne peut traduire par « municipalité » sous peine d’anachro- 
nisme (voir les problèmes de traduction soulevés dans l’Introduction). 

2. Divinilas , dans le texte latin. Le mot fait partie du vocabulaire philosophique du temps 
de Guillaume de Tyr : pour Gilbert de la Porrée, divinilas est ce qui fait Dieu, quo est. Le 
terme n’est pas rare chez notre auteur et ne relève sans doute pas seulement de son goût 
pour l’archaïsme. 



CHRONIQUE — LIVRE XX 


683 


sécurité, tentèrent de munir le reste de la colline de murs et d’une porte, 
mais bas et peu solides. 

Apprenant l 'arrivée des ennemis, les habitants de ce lieu avaient décrété 
d’entrer dans la forteresse avec leurs femmes et leurs enfants — ils étaient 
en effet sans armes, des cultivateurs des champs étrangers à ces activi- 
tés — et de laisser la partie restante de la cité exposée aux ennemis puis- 
qu’elle n’était pas fortifiée. Mais Milon de Plancy, l’un des magnats du 
royaume mais un homme méchant, interdisait absolument d’entrer, 
comme s’il voulait donner du courage au peuple, et l’exhortait à défendre 
la partie non fortifiée de la cité. Il y avait en outre soixante-cinq jeunes, 
tous équipés et prompts aux armes, du bourg dit Mahoméria aux environs 
de Jérusalem. Il s se rendaient en hâte à 1 ’ armée et étaient arrivés par hasard 
à cette même ville cette nuit-là. Tandis que, sur l’ordre de Milon, ils 
combattaient à la porte extérieure de la ville pour la liberté et la patrie, et 
résistaient avec vigueur aux ennemis qui voulaient ouvrir un passage à la 
force de l’épée, d’autres ennemis surgirent dans la cité par un autre côté, 
les trouvèrent combattant toujours entre la porte et la forteresse pour en 
refuser l’entrée : ils surgirent par derrière, les entourèrent alors qu’ils ne 
s’y attendaient pas, massacrèrent au glaive ceux qui n’étaient plus capa- 
bles de résister ; beaucoup périrent, beaucoup furent blessés, mais la vic- 
toire fut sanglante. Les habitants du lieu voulurent une seconde fois se 
retirer dans la forteresse, leur seule voie de salut, puisque les ennemis se 
trouvaient à l’intérieur des murs et leur portaient la mort un peu partout et 
indistinctement, mais on ne les laissa pas entrer. Les Turcs, maîtres de la 
place, s’élancèrent sureux sans épargner l’âge et le sexe ; briser les enfants 
au sein sur la pierre semblait à peine assouvir leur fureur. Ceux qui étaient 
dans la forteresse les tinrent cependant éloignés des tours et des murs en 
leur lançant sans interruption des pierres et une grêle de flèches, et parvin- 
rent à garder le château, le Seigneur aidant. Ainsi donc, après avoir occupé 
la cité et massacré ses habitants, les Turcs reprirent la route de Darum, 
comme s’ils tenaient la palme [de la victoire]. Sur le chemin, ils rencontrè- 
rent environ cinquante de nos hommes de pied qui s’avançaient vers 
l’armée et n’étaient pas sur leur garde ; ils se protégèrent assez vigoureuse- 
ment et résistèrent avec courage, mais furent tous tués au glaive. 


21 

SALADIN ET L’ART DE LA DÉROBADE 

Les rangs de l’armée ordonnés comme l’exige la discipline de la chose 
militaire ', les Turcs forment quarante-deux cohortes, vingt-deux reçoi- 


1 . Prout rei exigit militaris disciplina , dans le texte latin ; exemple de formule cliché, 
qui sert ici pour l’armée adverse. Fr. Guizot traduit : « selon les règles de l’art militaire ». 



684 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


vent l’ordre de longer le littoral et de passer entre Darum et la mer, les 
autres doivent tenir le chemin au milieu des terres, jusqu’à ce que tous 
aient dépassé le château pour se réunir de nouveau en un seul corps. Les 
nôtres cependant, voyant les ennemis revenir en bon ordre, se préparent 
à la mêlée ; quoiqu’en petit nombre, ils se confient en la clémence du 
Seigneur ; invoquant l’aide du ciel, ils prennent leurs dispositions pour le 
combat ; le Seigneur leur donnant force et fermeté d’âme, ils pensent que 
rien n’est plus certain que le retour des ennemis pour livrer combat aux 
nôtres. Mais ceux-ci avaient un dessein bien différent, ils se hâtaient de 
revenir en Égypte, sans se détourner ni à droite ni à gauche [...]. 


22 

LE ROI VA LUI-MÊME À CONSTANTINOPLE, RÉCEPTION MAGNIFIQUE 

[...] Il est décrété en même temps que l’on ferait connaître aussi la 
situation précaire et difficile du royaume à l’empereur de Constantinople, 
plus voisin de nous, plus riche, qui pourrait plus facilement nous fournir 
les secours désirés. Ils ajoutèrent aussi qu’on envoyât une personne telle 
qu’elle sache par sa sagesse, son éloquence et son autorité incliner l’âme 
de tels princes en notre faveur et, pendant qu’on délibérait sur qui pourrait 
remplir ce rôle, le roi, après avoir pris conseil de quelques familiers, 
découvrit son projet et révéla son idée devant tous : disant que personne 
ne pourrait mieux convenir que lui-même, ajoutant qu’il était prêt à sup- 
porter peines et périls pour les besoins du royaume. Comme les plus 
grands du royaume, frappés de stupeur et pleins d’admiration, dirent que 
ce serait très dur parce que sans la présence du roi le royaume se trouve- 
rait comme désolé, celui-ci répondit : « Que le Seigneur régisse son 
royaume, dont je suis le serviteur ; pour moi je suis fixé, je pars et per- 
sonne ne pourrait me détourner de mon projet. » Alors, ayant pris avec 
lui le seigneur Guillaume évêque d’Acre et des magnats du royaume, [...] 
le roi, suivi d’une nombreuse escorte comme il convenait à sa majesté, 
s’embarqua le 10 mars sur dix galères [...]. 


23 

[...] Là, l’entrée au palais supérieur avait coutume d’être réservée au 
seul Auguste, mais il fut permis au seigneur roi d’entrer par là, par grande 
faveur et honneur, en relâchant un peu les règles habituelles. Les grands 
du palais sacré allèrent à sa rencontre avec une foule de personnes de la 
cour et le reçurent avec beaucoup d’honneur, d’où on le conduisit à 
travers de nombreux détours et divers endroits admirables, entouré des 



CHRONIQUE — LIVRE XX 


685 


ordres des siens et des palatins, jusqu’à la maison royale où résidait le 
seigneur empereur avec les illustres siens. On avait suspendu en avant de 
la salle d’audience une tenture d’une matière précieuse, d’un ouvrage qui 
ne l’était pas moins, à quoi on peut bien appliquer ceci de Nason : l’ou- 
vrage dépassait la matière' . Les plus grands princes vinrent au seigneur 
roi, au-dehors, et l’introduisirent ensuite derrière la tenture. On dit que 
cette tenture avait été ainsi placée pour maintenir la gloire impériale et se 
concilier la grâce du seigneur roi. Car on dit que le seigneur empereur se 
leva familièrement vers lui, au milieu de l’assemblée de ses grands, en 
présence seulement des illustres siens : ce qui, s’il l’avait fait en présence 
de toute la cour, l’aurait montré comme un seigneur empereur dérogeant 
trop à sa majesté. Après que le seigneur roi fut entré, on tira subitement 
la tenture, et ceux qui étaient restés en dehors virent alors le seigneur 
empereur assis sur un trône d’or et revêtu des ornements impériaux, et à 
côté de lui, le seigneur roi également assis sur un trône d’honneur mais 
un peu plus bas. Alors l’emperCur donna à nos princes le baiser de paix 
[.. .]. Le seigneur roi avait très fréquemment aussi des entretiens particu- 
liers avec le seigneur empereur, parfois en tête à tête, d’autres fois au 
milieu de l’assemblée des illustres siens : il expliqua la cause de son 
voyage, il lui apprit les besoins du royaume, il lui parla de la gloire 
immortelle que le seigneur empereur pouvait acquérir en faisant la 
conquête du royaume d’Égypte et lui expliqua, de la manière la plus 
claire, tous les moyens qu’il avait à sa disposition pour y réussir. Per- 
suadé, le seigneur empereur prêta une oreille favorable à ses assertions et 
lui promit que ses désirs seraient entièrement satisfaits. En même temps, 
il ne cessait d’honorer le seigneur roi et ses princes d’une immense quan- 
tité de présents dignes de la magnificence impériale, et dans les fréquen- 
tes visites dont il les honorait, il se montrait soucieux de leur bien-être et 
leur santé. Il ordonna même de leur ouvrir, comme à ses familiers, les 
parties intérieures du palais, les lieux où seuls les domestiques pouvaient 
pénétrer, les demeures consacrées aux usages les plus secrets, les basili- 
ques inaccessibles au vulgaire, les trésors et tout ce qu’il y a de plus dési- 
rable déposé par les ancêtres. Il ordonna qu’on exposât les reliques des 
saints et toutes les très précieuses preuves de notre Seigneur Jésus-Christ, 
savoir, la croix, les clous, la lance, l’éponge, le roseau, la couronne d’épi- 
nes, le suaire et les sandales : il n’y eut pas de secret, de mystère caché 
dans la chambre sacrée depuis les temps des bienheureux augustes 
Constantin, Théodose et Justinien, qui ne leur fût découvert et familière- 
ment présenté 1 2 . De temps en temps, il y avait des fêtes et l’empereur invi- 


1 . Ovide, Métamorphoses, 2,5 : materiam superabat opus. 

2. C’est alors peut-être que les Latins prennent conscience de la richesse des reliques de 
Constantinople, qu’ils pilleront en 1204, au point qu’on a pu dire qu’on prit la ville pour 
s’emparer des reliques. 



686 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


tait le seigneur roi et les siens à des moments de récréation, à des jeux 
nouveaux qui ne dérogeaient pas à l’honnêteté des uns et des autres, où il 
ordonnait d’exhiber divers genres d’instruments de musique, des chants 
d’une admirable suavité et remarquables pour l’artifice des sonorités, des 
chœurs de vierges aussi, et des pantomimes d’histrions dignes d’admira- 
tion où cependant la discipline des mœurs était respectée. L’empereur 
voulut aussi que l’on donnât en l’honneur du roi les spectacles publics 
que nous avons l’habitude d’appeler les jeux du théâtre ou du cirque, et 
ils furent représentés à grands frais et avec toute la magnificence due. 


29 

LE CHEF DES ASSASSINS EN PASSE DE SE CONVERTIR AU CHRISTIANISME. 
COMMENT UN TEMPLIER COMMET LE CRIME DE LÈSE-MAJESTÉ 

Il arriva chez nous ces jours-là [1173] une chose très périlleuse et 
détestable, déplorable pour le royaume et pour l’Église, jusqu’à présent 
et peut-être pour toujours. Mais afin de la faire mieux connaître, il faut 
parler du début en remontant plus haut dans le récit. Il y a dans la province 
deTyr, dite Phénicie, et dans les environs de l’évêché de Tortose [Antara- 
dos], un peuple qui possède dix châteaux forts ', qui font plus de soixante 
mille habitants à ce que j’ai souvent entendu dire, avec les faubourgs. Ce 
peuple est dans l’usage de se donner pour le gouverner un maître 1 2 , non 
par droit héréditaire mais par droit de mérite, et de l’élire précepteur ; ils 
l’appellent au mépris de tout autre nom de dignité le Vieux. La coutume 
est que le lien de soumission et d’obéissance qui les enchaîne à lui soit si 
dur qu’il n’est rien de difficile ou périlleux qu’ils n’entreprennent d’exé- 
cuter avec la plus grande ardeur au commandement du maître. Entre 
autres, s’il y a des princes odieux ou suspects à leur race, il remet un 
poignard à l’un ou à plusieurs des siens, et aussitôt celui qui en reçoit 
l’ordre part, sans examiner quelle sera la suite de l’événement ni s’il lui 
sera possible de s’échapper, et va travailler aussi longtemps qu’il le 
faudra pour le satisfaire. Tant les nôtres que les Sarrasins les appellent 
« Assissins », nous ne savons pas à partir de quel nom. Depuis environ 
quatre cents ans, ils pratiquaient la loi des Sarrasins avec beaucoup de 
zèle, la respectaient et jugeaient que tous les autres étaient des traîtres par 
rapport à eux. Mais il arriva que de nos jours, ils se donnèrent pour maître 
un homme doué d’éloquence, d’habileté et d’un esprit extrêmement 
ardent. Passant outre les habitudes des siens, cet homme entra en posses- 


1. Castellum, dans le texte latin : à distinguer à' oppidum (village de hauteur fortifié) et 
présidium (forteresse, ou citadelle dans la traduction de Fr. Guizot). Cf. l’Introduction. 

2. Magistrum, dans le texte latin. 



CHRONIQUE — LIVRE XX 


687 


sion des livres des évangiles et du recueil apostolique 1 : il les étudia sans 
relâche et avec beaucoup de zèle, et parvint enfin à force de travail à 
connaître assez bien la suite des miracles et des préceptes du Christ, ainsi 
que la doctrine de l’Apôtre. Comparant alors cette douce et honnête doc- 
trine du Christ et des siens avec ce que le misérable séducteur Mahomet 
avait apporté à ses complices et à ses dupes, il en vint bientôt à mépriser 
tout ce qu’il avait « bu avec le lait » et à prendre en abomination les 
ordures du séducteur susdit. Il instruisit son peuple de la même manière, 
fit cesser les pratiques de son culte superstitieux, renversa les oratoires 
dont on s’était servi jusqu’alors, mit fin à leurs jeûnes et permit le vin et 
la viande de porc. Voulant ensuite s’instruire plus à fond de la loi de Dieu, 
il envoya au seigneur roi un homme sage, rempli de prudence dans le 
conseil, éloquent, respirant la doctrine de son maître, nommé Boabdelle, 
avec mission de lui porter en secret des propositions verbales. Le premier 
et le plus important article était ceci : si les frères de la milice du Temple, 
qui possédaient des châteaux forts limitrophes, voulaient abandonner les 
deux mille pièces d’or qu’ils avaient coutume de prélever tous les ans 
sur leurs hommes quasiment en tribut, et observer désormais une charité 
fraternelle, eux-mêmes se convertiraient à la foi du Christ et recevraient 
le baptême. 


30 

Le roi reçut leur légation avec joie et satisfaction, et comme il avait 
beaucoup de discernement, il fut pleinement d’accord sur la demande de 
remettre les deux mille pièces d’or et se disposa même, à ce qu’on dit, à 
les asseoir sur ses propres rentes pour les frères du Temple. Après avoir 
longtemps retenu l’envoyé pour conclure sur les propositions, il le 
renvoya auprès de son propre maître afin d’achever ce qui était dit, et lui 
donna un guide pour le conduire en chemin et veiller à la sûreté de sa 
personne. Comme il venait de traverser Tripoli avec son guide et arrivait 
aux confins de chez lui, tout à coup quelques-uns des frères du Temple 
tirent leur glaive et s’élancent à l’improviste sur l’homme sous conduit 
royal, qui n’était pas sur ses gardes et se confiait en la bonne foi de notre 
race, le massacrent et se rendent ainsi coupables du crime de lèse-majesté. 
Le roi, en apprenant cet horrible fait, fut saisi de colère et comme d’un 
accès de rage : il convoqua aussitôt les princes du royaume, leur déclara 
que ce qui venait d’arriver était une injure dirigée contre lui-même, et 
demanda leur avis sur ce qu’il avait à faire. Les princes réunis en conseil 
commun dirent qu’il ne fallait pas négliger ce qui était arrivé, parce que. 


1 . Guillaume de Tyr écrit evangeliorum libros et codicem apostolicum, distinguant maté- 
riellement deux ouvrages, d’une part les Évangiles, d’autre part les écrits des apôtres. 



688 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


et l’autorité royale s’en trouverait affaiblie, et la foi dans le nom chrétien 
et sa permanence se couvrirait d’infamie, et l’Église d’Orient perdrait 
l’accroissement agréable à Dieu qui se préparait. On envoie donc Sohier 
de Mamedum et Godescalcus de Turholt, du conseil commun, spéciale- 
ment choisis pour cela, exiger du maître des susdits frères, Odon de Saint- 
Amand, qu’il donne satisfaction au roi et à tout le royaume pour un excès 
aussi grand, un scandale aussi malheureux. On disait que c’était un de 
leurs frères, Gautier à savoir Du Mesnil, qui l’avait fait, un homme 
méchant, borgne, l’esprit à hauteur du nez ', sans presque aucun discerne- 
ment, mais non à l’insu de ses frères. C’est pourquoi, dit-on, le maître du 
Temple l’épargna plus qu’il ne le méritait : par messagers au roi, il fit 
savoir qu’il lui avait ordonné de faire pénitence et d’aller trouver le pape, 
mais d’empêcher que quiconque osât porter violemment la main sur ce 
frère, de la part du pape. 11 ajouta d’autres paroles dans un esprit d’arro- 
gance dont il abondait, et qu’il n’est pas nécessaire d’insérer dans la pré- 
sente narration. Le roi se rendit à Sidon pour cette affaire et y trouva le 
maître du Temple avec beaucoup de ses frères, entre autres celui qu’on 
accusait du crime. Après avoir tenu conseil avec ceux qui l’avaient 
accompagné, le roi le fit sortir de force de leur maison sous l’inculpation 
de majesté et le fit enchaîner dans la prison de Tyr. A cette occasion, il 
s’en fallut de peu que tout le royaume ne tombât dans une ruine irrépara- 
ble. Cependant, le roi fit protester de son innocence auprès du maître des 
Assissins, dont l’envoyé avait péri si malheureusement, et réussit à se jus- 
tifier à ses yeux. Et comme il usa d’assez de modération à l’égard des 
frères du Temple, l’affaire traîna sans conclusion jusqu’à sa mort. On dit 
toutefois que, s’il s’était relevé de sa maladie fatale, il aurait proposé cette 
question aux rois et aux princes de toute la terre pour en traiter très dili- 
gemment avec les envoyés les plus sages. 


31 

LA MORT DU ROI AMAURY ( 1 1 JUILLET 1174) 

[...] Le roi revint en se plaignant à ses familiers que sa santé n’allait pas 
bien, qu’il n’était pas en bonne forme. Il renvoya son expédition, parvint à 
Tyr avec son escorte de familiers, où il commença à souffrir d’une dysen- 
terie très dangereuse. Par peur de la maladie, il partit de là, passa par 
Nazareth et Naplouse, avec assez de force pour être à cheval, et arriva à 
Jérusalem où sa maladie s’aggrava. Il se mit à souffrir d’une très forte 
fièvre, qui cessa grâce à l’art des « physiciens ». Comme cette fièvre l’af- 
fligea quelques jours au-dessus de ses forces, il ordonna que viennent des 


1 . Spiritus in naribus eius, dans le texte latin. 



CHRONIQUE — LIVRE XXI 


689 


« médecins 1 » grecs, syriens et des hommes de ces nations en leur deman- 
dant instamment de le soulager à l’aide d’une de leurs décoctions. 
Comme il ne put l’obtenir d’eux, il fit venir des Latins en leur demandant 
la même chose, ajoutant qu’il en imputerait toutes les conséquences à lui- 
même. Ils lui donnèrent donc une décoction qu’il prit sans difficulté, il 
alla à la selle plusieurs fois et il lui sembla aller mieux ; mais avant de 
pouvoir s’alimenter, le corps violemment épuisé par le médicament, la 
fièvre le reprit et il mourut. 


LIVRE XXI 

Les débuts du règne de Baudouin IV 
(Il 74-1 180) 

Saladin prend le pouvoir à Damas. Il part se battre vers Alep (1175). Le 
comte de Flandre arrive et refuse de partir en campagne contre l'Egypte 
selon le traité conclu avec les Byzantins. Les Latins abandonnent. Ils font la 
paix avec Saladin et échangent les otages. Le comte de Flandre part assiéger 
Harenc avec le prince d'Antioche, puis abandonne (1177). Saladin, reparti 
en Égypte, revient et ravage la région de Jérusalem, subit une grave défaite 
près de Ramla. Réinstallé à Damas, il ravage la région de Sidon, les Latins 
ratent leur riposte et sont gravement battus à Marj ’Ayûn. Ils construisent 
une grosse forteresse dans la vallée du Jourdain, Saladin la fait tomber au 
moment où de grands seigneurs français arrivent (1180). 


• 1. Des premiers débuts de Baudouin IV, sixième roi de Jérusalem ; de ses 
habitudes, de son âge et de son physique. 

2. Du moment où il fut oint et couronné. 

3. La première année du règne, une flotte du roi des Siciliens vient à 
Alexandrie et elle encourt d’énormes dommages. Le comte de Tripoli 
réclame la procuration du royaume et la tutelle du roi en tant que son proche 
parent du côté paternel. 

• 4. Milon de Plancy est tué à Acre. L’archevêque de Tyr, Frédéric, meurt. 

• 5. Le comte de Tripoli est décrit : quelles furent scs habitudes, de quels 
grands il descend, comment il assuma la procuration du royaume. L’écrivain 
de cette histoire est fait chancelier du roi. 

6. Saladin, à l’appel des Damascènes, obtient Damas etles parties restantes 
de la région ; le comte de Tripoli se dirige vers lui pour s’opposer à ses impor- 
tants efforts. 


1 . Guillaume de Tyr oppose le médecin lettré (« physicien ») au médecin populaire : sans 
craindre d’être anachronique, nous dirions le « docteur en médecine » et le « médecin aux 
pieds nus ». 



690 ' CHRONIQUE ET POLITIQUE 

• 7. Pour quelles raisons il arriva que les ennemis envahirent notre peuple 
plus que d’ordinaire. 

8. Le seigneur de Mossoul s’avance au secours du neveu ; Saladin réussit, 
occupe toute la région, le comte fait la paix avec lui, il reçoit les otages. 
L’évêque de Beyrouth, Mainard, meurt. L’écrivain de cette histoire est promu 
à la métropole de Tyr. 

9. Le roi entre dans la région de Damas et la ravage. Hemèse, l’archevêque 
de Césarée, meurt. 

10. Le roi, franchissant de nouveau les frontières des ennemis, ravage une 
vallée dénommée Bacar. Renaud de Châtillon et Josselin, oncle paternel du 
roi, sont libérés des chaînes ennemies. 

11. Le seigneur empereur de Constantinople est honteusement défait à 
Iconium [Qoniya]. 

• 12. Guillaume, le jeune marquis de Montferrat, vient en Syrie épouser la 
sœur du seigneur roi. 

13. Le comte de Flandre [Philippe], longtemps attendu, entre dans le 
royaume. 

14. Ceux qui étaient venus avec lui le séduisent, le prévenant de ne pas 
céder aux princes du royaume. 

15. Des messagers de l’empereur de Constantinople arrivent, demandant 
instamment de remplir l’accord que le roi avait conclu avec leur seigneur, qui 
était de préparer une expédition contre l’Égypte. 

16. Le comte [de Flandre] empêche de la faire, étranger au noble propos. 

17. Les messagers de l’empereur rentrent chez eux, le comte se dirige vers 
la région d’Antioche. Balianus épouse la veuve du seigneur roi Amaury. 

18. Le comte de Flandre assiège le château d’Harenc avec le prince d’An- 
tioche et le comte de Tripoli, et l’œuvre ne porte pas de fruit. 

• 19. Saladin, venant d’Égypte avec une foule immense, entre dans le 
royaume, installe son camp devant Ascalon ; le roi lui court sus avec les 
hommes de tout le royaume, il y a un très grand heurt avec les ennemis devant 
ladite ville. 

• 20. Les ennemis ravagent la région de long en large, ils incendient les villes 
et les faubourgs. 

• 21. Le roi, sorti d’ Ascalon, va à la rencontre des ennemis ; chacune des 
armées s’ordonne et s’arme pour le combat. 

• 22. Le combat est livré, Saladin est vaincu et s’en retourne en fuyant, en 
grand danger et avec honte. 

• 23. Des tempêtes de pluie et un froid inhabituel fatiguent au-delà de leurs 
forces ceux [les hommes de Saladin] qui s’enfuient du front : innombrables 
sont ceux qui sont tués, nombreux ceux qui sont pris. Le roi de Jérusalem 
revient victorieux. 

• 24. Ceux qui avaient assiégé le château d’Harenc retournent chez eux sans 
avoir mené au bout leur affaire. 

• 25. Un concile général commence à Rome. Le roi édifie un château au- 
dessus des flots du Jourdain, à cause de mauvais présages, et remet l’édifice 
aux templiers. 



CHRONIQUE — LIVRE XXI 


691 


26. Le roi entre dans la terre des ennemis et souffre de grands dommages. 
Onfroi le connétable royal trouve ici la mort. 

27. Saladin entre dans la région de Sidon, le roi rassemble les forces du 
royaume et va à la rencontre des ennemis. 

28. Le combat est livré, les nôtres sont vaincus, beaucoup d’entre eux sont 
pris. 

• 29. Saladin assiège le château qui avait été édifié de neuf, occupe la place 
et la détruit. Henri le comte de Troyes, Pierre le frère du seigneur roi des 
Francs viennent en Syrie. 


1 


GALERIE DE PORTRAITS 

Baudouin IV, le roi de Jérusalem : le roi lépreux 

Le sixième roi latin de Jérusalem fut le seigneur Baudouin IV, fils du 
seigneur roi Amaury d’illustre mémoire, dont nous avons parlé ci-dessus, 
et de la comtesse Agnès, fille de Josselin Junior comte d’Édesse, dont 
nous avons fait souvent mention. Le seigneur Amaury fut contraint de la 
renvoyer, comme il a été dit, à l’époque où il fut justement appelé par 
droit héréditaire au royaume de ses ancêtres, par l’autre seigneur Amaury 
de bonne mémoire, alors patriarche de Jérusalem, marchant sur les traces 
de son prédécesseur Foucher et usant de sa force de coercition ecclésiasti- 
que. Car on disait, et cela était vrai, que leurs lignées étaient proches par 
le sang, comme nous l’avons fait comprendre avec soin en traitant dans 
l’ordre du règne du seigneur Amaury. « Le fils de ce roi n’était encore 
qu’un enfant âgé de neuf ans environ, et nous remplissions à Tyr les fonc- 
tions d’archidiacre de cette église, lorsque son père, plein de sollicitude 
pour son éducation, nous adressa beaucoup de prières et de témoignages 
particuliers de sa bienveillance, et nous donna cet enfant pour être instruit 
par nous et initié dans l’étude des sciences libérales. Tant qu’il fut auprès 
de nous, nous veillâmes sur lui avec tout le soin que nous devions à ce 
royal élève, et nous nous appliquâmes avec sollicitude à former son carac- 
tère, autant qu’à lui faire étudier les belles-lettres. Il jouait sans cesse avec 
les petits nobles ses compagnons et, souvent, comme il arrive entre les 
enfants de cet âge qui se divertissent ensemble, ils se pinçaient les uns 
les autres aux bras ou aux mains : tous, lorsqu’ils sentaient la douleur, 
l’exprimaient par leurs cris ; mais le jeune Baudouin supportait ces jeux 
avec une patience extraordinaire et comme s’il n’eut éprouvé aucun mal, 
quoique ses camarades ne le ménageassent nullement. Cette expérience 
avait été renouvelée fort souvent, lorsque enfin on m’en parla : je crus 
d’abord que c’était en lui un mérite de patience et non point un défaut de 
sensibilité ; je l’appelai, je me mis à examiner d’où pouvait provenir une 
telle conduite, et je découvris enfin que son bras droit et sa main du même 



692 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


côté étaient à moitié paralysés, en sorte qu’il ne sentait pas du tout les 
pincements ni même les morsures. Je commençai alors à être inquiet, me 
rappelant en moi-même ces paroles du Sage : “Il est certain que le 
membre qui est paralysé nuit beaucoup à la santé, et que celui qui ne se 
sent pas même malade n’en est que plus en danger » Cette nouvelle fut 
annoncée au père de l’enfant ; on consulta des médecins ; on lui fit toutes 
sortes de fomentations, de frictions et de remèdes, mais tous ces soins et 
ces efforts demeurèrent infructueux. C’était, ainsi que la suite des temps 
l’a prouvé, le commencement et les premières atteintes d’un mal bien plus 
grave et entièrement incurable. Lorsqu’il fut arrivé à l’âge de puberté, 
nous ne pouvons le dire sans pleurer, on reconnut que le jeune homme 
était dangereusement atteint de la lèpre ; le mal s’accrut de jour en jour et 
s’établit à toutes les extrémités de son corps et sur son visage, en sorte 
que ses fidèles, lorsqu’ils portaient les yeux sur lui, ne pouvaient le voir 
sans éprouver un vif sentiment de compassion. L’enfant cependant faisait 
des progrès dans l’étude des lettres et donnait de plus en plus des motifs 
d’espérer en lui des preuves d’un bon naturel. Il avait la beauté de formes 
qui appartient aux enfants de son âge, et était habile à monter et à diriger 
un cheval, plus que ne l’avait été aucun de ses ancêtres. Il avait une 
mémoire solide et aimait beaucoup la conversation. Il était économe et 
gardait le souvenir des bienfaits aussi bien que des offenses ; il ressem- 
blait à son père en tous points, et non seulement de figure, mais aussi de 
tout le corps, de la démarche et du son de voix ; il avait l’esprit prompt et 
la langue très embarrassée ; comme son père enfin, il aimait à entendre 
raconter des histoires, et se montrait fort empressé à écouter et à suivre 
les bons conseils 1 2 . » 


2 

À la mort de son père, Baudouin avait à peine treize ans. Il avait une 
sœur du nom de Sibylle, née avant lui de la même mère, qui se trouvait 
dans le monastère Saint-Lazare de Béthanie, où elle était nourrie par l’ab- 
besse du lieu, dame Yvette, tante maternelle de son père. Il fut oint et 
couronné solennellement dans l’église du Sépulcre du Seigneur [...]. 


1. Sans doute d’après une traduction d’Hippocrate, Aphorisme, 2, 6 (cf. CC, p. 961, 
note). 

2. Entre guillemets, la traduction du portrait de Baudouin IV citée d’après Fr. Guizot, 
op. cil., t. 3, p. 304-306. 



CHRONIQUE — LIVRE XXI 


693 


3 


Milon de Plancy, un mauvais noble 

[...] Dans notre royaume, où Milon de Plancy dirigeait toutes les affai- 
res, il s’éleva de graves inimitiés entre lui et quelques princes du 
royaume.. « Ceux-ci ne pouvaient voir sans colère et sans jalousie que 
Milon de Plancy fût toujours seul auprès du roi, laissant tous les autres 
dans l’ignorance, ne les appelant même pas, s’abandonnant à son orgueil 
excessif, méprisant et éloignant tout le monde de la familiarité du roi, ne 
consultant personne et faisant seul toutes les affaires du royaume 1 » 


4 

Le susdit Milon de Plancy, dont nous avons parlé ci-dessus, était un 
homme noble, de Champagne ultramontaine, de la terre d’Henri, comte 
de Troyes ; parent du seigneur roi Amaury, il avait été excessivement 
familier, à tel point que celui-ci l’avait créé sénéchal de son royaume, et 
qu’après la mort d’Onfroi junior, fils d’Onfroi senior, il lui donna pour 
femme Stéphanie sa veuve, fille de Philippe de Naplouse. Milon de 
Plancy était, du chef de sa femme, seigneur de la Syrie de Sobal, cette 
région au-delà du Jourdain, dite en langue vulgaire Montréal. Ladite 
veuve avait eu de son premier mari des jumeaux, un fils et une fille. Milon 
de Plancy, comme nous l’avons dit, fort de. la familiarité excessive qu’il 
avait eu auprès du seigneur roi son père, n’avait pas de respect pour les 
princes du royaume, même les plus grands. « Il était, quant à lui, arrogant, 
prodigue de paroles inutiles, et rempli d’une présomption excessive. 
Voulant chercher en apparence quelque moyen de calmer la jalousie dont 
il était l’objet, il employa un artifice dont le but n’échappa cependant aux 
yeux de personne, et, subordonnant un certain Roardus, gardien de la cita- 
delle de Jérusalem, homme du commun et fort peu capable, il feignit de 
lui laisser le pouvoir et d’être lui-même soumis à ses ordres ; mais dans 
le fait, c’était tout le contraire ; l’un portait un titre plus brillant que 
solide ; l’autre, sous ce masque, dirigeait à son gré toutes les affaires du 
royaume. Se conduisant avec imprudence, parlant toujours à la légère, 
attirant à lui, en dépit de tous les autres, le soin du gouvernement, il dispo- 
sait de toutes choses, dispensait les faveurs selon son bon plaisir, et soule- 
vait ainsi contre lui-même des haines opiniâtres. On suborna quelques 
individus pour attenter à ses jours, et lorsqu’on l’en instruisit, il ne fit nul 


1 . Entre guillemets, la traduction du portrait négatif de Milon de Plancy citée d’après Fr. 
Guizot, op. cit. t. 3, p. 3 1 0, qui commence au chapitre 3 et qui est reprise un peu plus loin 
au chapitre 4 (cf. ci-dessous). 



694 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


cas de cet avis, et le traita de crainte frivole. Il continua donc, selon son 
usage, à ne prendre aucune précaution, et, tandis qu’il faisait quelque 
séjour dans la ville d’Acre, il fut attaqué un soir, à la tombée de la nuit, 
frappé de plusieurs coups d’épée, et périt honteusement, après avoir subi 
toutes sortes de mauvais traitements. » [...]. 


5 


Raymond, comte de Tripoli 

Vers le même temps encore, les princes et les prélats des églises étant 
assemblés, et le seigneur roi se trouvant à Jérusalem, le comte de Tripoli 
s’y rendit une seconde fois, pour se faire entendre sur les pétitions qu’il 
avait présentées auparavant et avoir une réponse, et il insista 1 . Le roi en 
délibéra deux jours de suite, et enfin, d’un commun accord, on lui remit 
la pleine procuration et le pouvoir sur le royaume après le roi, dans le 
chapitre du Sépulcre du Seigneur, aux acclamations du peuple. Et puisque 
la teneur des choses exige que nous parlions du comte, il convient pour 
nous de transmettre à la postérité ce que nous avons pu apprendre avec 
certitude à son sujet, non dans l’intention d’écrire un panégyrique, mais 
afin de faire savoir qui et quel il fut, dans la mesure où le discours succinct 
de l’Histoire le souffre en abrégé. Celui dont nous parlons, le comte 
Raymond, tirait son origine chamelle de la semence du seigneur 
Raymond qui fut un si grand prince dans l’armée du Seigneur [...] 2 . « Le 
comte Raymond était mince de corps, extrêmement maigre, de taille 
moyenne, brun de visage, les cheveux plats et assez noirs, les yeux vifs 
et pénétrants, la tête haute. Il avait de la sagesse dans l’esprit, beaucoup 
de prévoyance, un courage déterminé dans l’action, une sobriété toute 
particulière pour la boisson et pour la nourriture, beaucoup de générosité 
envers les étrangers, et très peu d’affabilité avec les siens. Pendant sa cap- 
tivité chez les ennemis, il s’était donné beaucoup de peine pour s’ins- 
truire, et était passablement lettré ; mais la vivacité naturelle de son esprit 
l’aidait encore mieux à saisir avec intelligence tout ce qui était écrit, sem- 
blable en ce point au seigneur roi Amaury. Il faisait beaucoup de ques- 
tions toutes les fois qu’il rencontrait quelqu’un qu’il jugeait capable de 
lui en donner la solution. La même année où il fut chargé de l’administra- 
tion du royaume, il épousa la dame Esquive, veuve du seigneur Gautier, 
prince de Galilée, extrêmement riche, et qui avait eu plusieurs fils de son 
premier mari. Dès qu’elle se fut unie à Raymond, elle cessa d’avoir des 
enfants, par des motifs qui nous sont inconnus, et le comte s’attacha à ses 


1. Milon de Plancy s’était opposé à la première demande en ce sens du comte de Tripoli. 

2. Nous ne traduisons pas la généalogie de Raymond IV de Saint-Gilles, très soigneuse- 
ment faite par voie descendante. 



CHRONIQUE — LIVRE XXI 


695 


dis et les aima avec une tendresse aussi vive que si lui-même leur eût 
donné la vie » Mais en vérité, cette brève disgression parcourue, reve- 
nons à la teneur de l’histoire. 


12 

Guillaume, marquis de Montferrat (qui épouse la sœur de Baudouin IV) 
Dans la troisième année du règne du seigneur Baudouin [11 76], vers le 
commencement du mois d’octobre, le seigneur marquis Guillaume, 
dénommé Longue-Épée, fils du marquis Guillaume de Montferrat senior, 
que le seigneur roi et tous les princes du royaume, tant séculiers qu’ecclé- 
siastiques, avaient appelé auprès d’eux, débarqua dans le port de Sidon. 
Dès l’année précédente, il avait été invité spécialement pour le projet qui 
s’exécuta plus tard, que l’on avait arrêté par un traité confirmé de la main 
du seigneur roi et pour lequel tous les princes avaient prêté serment en 
s’engageant de leur personne. En conséquence, et quarante jours après 
son arrivée, le seigneur roi lui donna en mariage sa sœur aînée et lui 
conféra en même temps les deux villes maritimes de Jaffa et d’Ascalon, 
avec toutes leurs dépendances et tout le comté, ainsi qu’on en était 
convenu d’avance dans le traité [...]. « Le marquis Guillaume était d’une 
taille convenable, il avait bonne tournure et les cheveux blonds. Plein de 
courage, irascible à l’excès, extrêmement généreux, il se livrait avec une 
excessive facilité et ne savait jamais cacher aucun de ses projets ; tel il se 
montrait au dehors et tel il était dans le fond de son âme. Il s’adonnait 
habituellement aux excès de la table et de la boisson, mais non cependant 
jusqu’au point de faire tort à sa raison. Il avait, dit-on, l’habitude des 
armes dès sa première enfance, et en connaissait parfaitement l’usage ; 
enfin il était noble selon le siècle, de telle sorte qu’il n’y avait point, ou 
bien peu d’hommes qui pussent se comparer à lui à cet égard. Son père, 
en effet, était oncle du seigneur Philippe, roi des Francs, comme frère de 
la mère de celui-ci : sa mère avait été sœur du seigneur Conrad, illustre 
empereur des Romains, et était tante du seigneur Frédéric qui, depuis la 
mort du seigneur Conrad son oncle, de glorieuse mémoire, a gouverné 
et gouverne maintenant l’empire romain avec succès ; ainsi le marquis 
Guillaume était cousin au même degré de ces deux illustres souverains. 
Après son mariage, il vécut avec sa femme pendant pas plus de trois mois 
en bon état de santé et fut pris ensuite d’une maladie grave ; il en souffrit 


1 . Entre guillemets : la traduction du portrait du comte de Tripoli citée d’après Fr. Guizot, 
op. c/7., t. 3, p. 312-314. 



696 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


sans relâche pendant environ deux mois, et mourut enfin dans le mois de 
juin » [...] 


7 

GUILLAUME DE TYR ANALYSE LES TROIS CAUSES DU SUCCÈS DE SALADIN 

Qu’il soit permis de se séparer un peu du tissu de l’histoire, non pour 
vagabonder inutilement mais pour apporter quelque chose qui n’est pas 
sans fruit. On demande souvent, et on le demande semble-t-il avec raison, 
pourquoi nos pères en nombre plus petit ont soutenu avec avantage l’atta- 
que de forces ennemies plus grandes et ont détruit avec de modestes 
troupes leur multitude En considérant et en discutant avec soin notre 
état, une première cause nous est apparue, qui se rapporte à Dieu auteur 
de toute chose, parce qu’à la place de nos pères qui furent des hommes 
religieux et craignant Dieu, sont nés des fils perdus, des fils scélérats, des 
prévaricateurs de la foi chrétienne, qui courent au hasard et sans réfléchir 
à travers tout ce qui n’est pas permis, tels les méchants qui dirent à Dieu 
leur seigneur : « Retire-toi de nous, nous refusons les voies de ton 
savoir. » C’est à juste titre et selon l’exigence de leurs péchés que le Sei- 
gneur, ainsi provoqué à la colère, retire sa grâce. Tels sont les hommes 
du siècle présent et surtout ceux de l’espace oriental. Celui qui tenterait 
avec sa plume diligente de poursuivre leurs habitudes, ou plutôt la mons- 
truosité de leurs vices, succomberait sous l’immensité du matériel et pas- 
serait plutôt à la satire qu’à la composition de l’Histoire. Une deuxième 
cause nous est apparue à côté : qu’au temps passé, quand ces hommes 
vénérables conduits par un zèle divin, remplis intérieurement d’une foi 
ardente, descendirent en premier dans les régions orientales, ils étaient 
accoutumés aux disciplines guerrières, exercés au combat, l’usage des 
armes leur était familier. Au contraire le peuple oriental, amolli par une 
longue paix, sans arme, inexpérimenté dans les lois du combat, vivait en 
vacance. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner si un petit nombre résista 
à un grand nombre plus facilement, ou si après avoir vaincu, ils eurent 
l’avantage dans les événements de la guerre [...]. Une troisième cause 
aussi, ni inférieure ni moins efficace, s’est derechef imposée à nous : que 
dans les temps anciens toutes les cités avaient des seigneurs différents, de 
sorte que, pour parler à la façon de notre Aristote, elles n’étaient pas en 
position subordonnée et leurs dévouements étaient rarement les mêmes, 
plus souvent contradictoires. On combattait avec moins de péril contre 
elles, dont le savoir était différent, qui se redoutaient souvent les unes 


1. Entre guillemets : la traduction du portrait du marquis de Montferrat cité d’après 
Fr. Guizot, op. cil., t. 3, p. 33 1, placé à la suite des autres portraits pour la commodité de la 
lecture. 



CHRONIQUE — LIVRE XXI 


697 


les autres. Le fait est que, pour repousser leurs maux communs, elles ne 
pouvaient pas facilement ou ne voulaient pas se réunir. Et ceux qui 
avaient plus peur des leurs que de nous prenaient peu les armes pour nous 
ruiner. Mais maintenant tous les royaumes qui nous sont limitrophes sont 
soumis à un seul pouvoir, avec le soutien du Seigneur. Car dans le proche 
passé, un homme très cruel qui abhorrait le nom chrétien comme la peste, 
Zengî, père de ce Nûr al Dîn qui est mort récemment, occupa d’autres 
royaumes de force, c’est dans notre mémoire, puis occupa de force Ragès 
la belle et noble métropole des Mèdes, aussi appelée Édesse, jusqu’à ses 
confins, après avoir donné la mort à tous les fidèles qui se trouvaient 
dedans. De même Nûr al Dîn son fils, après avoir expulsé le roi de Damas, 
plus grâce à la perfidie des siens que grâce à ses propres forces, revendi- 
qua pour lui ce royaume et l’ajouta à l’héritage paternel. Tout récemment 
le même Nûr al Dîn, grâce à l’aide et l’intelligence de Shirkûh, s’asservit 
le très antique et opulent royaume d’Égypte, comme nous l’avons expli- 
qué plus largement en traitant ci -dessus du règne du seigneur Amaury. 
Ainsi, comme nous le disions, tous les royaumes voisins obéissent au 
pouvoir d’un seul, répondent aux signes d’un seul, même malgré eux, 
s’arment pour notre malheur à la voix d’un seul, comme un seul homme : 
nul parmi eux n’est emporté par des dévouements différents, nul ne passe 
outre les ordres du seigneur impunément. Tout ceci, Saladin le possède 
pleinement, Saladin que nous avons souvent mentionné, un homme 
d’humble origine, un homme de condition extrême, à qui la fortune a 
ensuite été extrêmement souriante. Il a abondance d’un or très pur, dit 
obrizum, qui vient de l’Égypte et de ses confins, des autres provinces il a 
des cavaliers pugnaces et des troupes innombrables assoiffées d’or, qu’il 
est assez facile de réunir quand on a abondance d’or. Mais revenons 
maintenant à l’histoire [...]. 


19 

SALADIN ARRIVE DEVANT ASCALON (1177) 

Pendant que ces choses se passaient dans la région d’Antioche, Saladin 
apprenant que le comte [de Flandre] et le principal de l’armée chrétienne, 
que lui-même attendait non sans crainte en Égypte, s’étaient rendus dans 
la région d’Antioche, jugea fort sagement qu’il pourrait envahir impuné- 
ment le royaume vidé de ses forces et obtenir facilement l’un ou l’autre 
de ces deux résultats : ou la levée du siège [d’Harenc], ou un triomphe 
certain sur ceux des nôtres qui étaient demeurés dans le royaume, s’ils 
persévéraient là-bas. Il rassembla de tous côtés ses forces militaires, en 
quantité innombrable, s’approvisionna plus encore que de coutume en 
armes et en toutes les choses nécessaires à la guerre, sortit d’Égypte, tra- 



698 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


versa la vaste étendue de désert qui nous sépare et arriva à marches 
forcées dans la très antique ville de Laris maintenant inhabitée, y laissa 
une partie de ses équipements et se débarrassa des bagages lourds. Il prit 
avec lui ceux qui semblaient plus rapides et plus experts au combat, laissa 
derrière lui nos villages fortifiés de Darum et Gaza la très fameuse, 
envoya en avant quelques éclaireurs, et surgit devant Ascalon. Le sei- 
gneur roi, averti quelques jours avant de son arrivée, convoquant en hâte 
ce qui restait de militaire dans le royaume, était entré peu de jours avant 
dans cette même ville avec les siens. Comme nous l’avons dit plus haut, 
le comte de Tripoli était absent avec cent de nos chevaliers choisis parmi 
beaucoup [au siège d’Harenc], avec aussi le maître de l’Hôpital et ses 
frères, et la plus grande partie de la milice du Temple, une petite partie 
s’étant installée à Gaza dans la crainte que Saladin ne l’assiégeât, vu que 
c’était la première de nos villes qu’il rencontrerait. Comme nous l’avons 
dit, Onfroi le connétable du roi souffrait d’une maladie très grave. Le sei- 
gneur roi avait donc peu de gens avec lui lorsqu’il apprit que les ennemis 
couraient librement à travers la plaine voisine de la ville et la ravageaient : 
il invoqua l’aide divine, laissa quelques-uns dans la cité pour la protéger 
et sortit avec les siens pour les combattre. Saladin rassembla ses gens en 
un seul corps près de la cité. Une fois l’armée chrétienne dehors, vu la 
multitude infinie de la partie adverse, les plus expérimentés dirent qu’il 
était plus sûr de rester immobile que de se lancer dans les risques incer- 
tains de la guerre. On demeura donc immobile jusqu’au soir [...] et on 
rentra prudemment dans la cité à la nuit [...]. 


20 

Nous pensions donc qu’ils installeraient leurs camps devant la ville 
cette nuit, là où ils étaient la veille, ou bien qu’ils se mettraient plus au 
voisinage de la ville pour fermer le siège. La vérité est qu’ils ne prirent 
aucun repos, ni eux ni leurs chevaux, parcourant toute la région par 
bandes, chacun pillant où l’élan le poussait. Il y avait parmi eux un 
satrape d’origine arménienne nommé Ivelin, vaillant à la guerre, ouvert 
aux tentations, un apostat qui avait abandonné la foi du dieu médiateur 
pour suivre l’impiété des gentils. Avec sa troupe, il alla jusqu’à Ramla, 
une ville dans la plaine, la trouva vide car les habitants du lieu s’étaient 
méfiés du fait qu’elle n’était pas bien fortifiée : les uns avaient suivi l’ex- 
pédition de Baudouin jusqu’à Ascalon, d’autres en troupe plus faible 
s’étaient transportés à Jaffa avec les femmes et les enfants, d’autres 
avaient grimpé jusqu’à un château assez bien fortifié situé dans la monta- 
gne, du nom de Mirabel. Après avoir incendié cette ville, Ivelin s’avança 
avec sa suite vers la ville limitrophe de Lidda, divisa ses troupes, l’encer- 
cla soudainement, et l’attaqua de flèches en grand nombre et de toutes 



CHRONIQUE — LIVRE XXI 


699 


sortes d’armes, et la harcela sans s’arrêter. Toute la population s’était 
sauvée au-dessus de l’église Saint-Georges. Alors, une telle peur avait 
envahi les nôtres qu’ils ne mettaient plus leur espoir que dans la fuite ; 
l’horreur frappait non seulement ceux qui habitaient dans la plaine par- 
courue librement par l’ennemi, mais aussi les habitants de la montagne ; 
les habitants de la cité sainte l’abandonnaient presque, sans faire 
confiance à sa sécurité, ils se réfugiaient dans le fort de David [...]. 


21 

LE ROI LIVRE BATAILLE VERS RAMLA AVEC PEU DE FORCES ET REMPORTE 
LA VICTOIRE. ÉVOCATION DES MAMELOUKS 

Pendant que ceci se passait, le seigneur roi, apprenant que la multitude 
des ennemis avait occupé ses confins de long en large, sort d’Ascalon 
avec les siens, se prépare à faire face à l’ennemi, préférant tenter le risque 
de la bataille que soutenir le pillage, l’incendie et le massacre des siens. 
Sortant du côté de la mer, suivant le littoral pour ne pas être vu et pouvoir 
surprendre l’ennemi, il parvient à la plaine où Saladin s’était installé [vers 
Ramla], et aligne son armée dans tout son appareil, à cheval et à pied, 
rejoint par les frères de la milice du Temple qui étaient restés à Gaza [...]. 
Avec le roi se trouvaient Odon de Saint-Amand, le maître de la milice du 
Temple et quatre-vingts des siens, le prince Renaud, Baudouin de Ramla 
et Balian son frère, Renaud de Sidon, le comte Josselin, oncle du roi et 
sénéchal : à eux tous, de toute condition, ils étaient tout juste trois cent 
soixante-quinze. Après avoir invoqué l’aide du ciel, devant eux le mer- 
veilleux bois vivifiant de la Croix portée 1 par l’évêque de Bethléem, le 
seigneur Albert, tous se préparèrent à combattre vigoureusement et dans 
l’ordre qui avait été fixé. En même temps, ceux des ennemis qui étaient 
partis plus loin piller et incendier venaient les uns après les autres s’ajou- 
ter aux formations ennemies, leur nombre grossissait, en sorte que les 
nôtres étaient poussés à désespérer non seulement de la victoire mais 
aussi du salut et de la liberté, à moins que le Seigneur qui n’oublie pas 
ceux qui espèrent en lui, dans sa clémence, ne les soulevât par une inspi- 
ration intérieure. Les ennemis ordonnent leurs rangs selon la discipline 
militaire, décidant qui combattrait en premier, qui en secours. 


1 . Geslabal in manibus , dans le texte latin ; la relique de la Croix était apportée dans les 
batailles. 



700 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


22 

Alors les rangs des guerriers se rapprochèrent graduellement, la 
bataille commença, d’abord l’issue fut incertaine malgré l’inégalité des 
forces, puis les nôtres, qui se pressèrent avec plus de courage, rendus plus 
forts que d’habitude par une grâce céleste qui les habitait, brisèrent les 
légions et les mirent en fuite. Lorsque j’ai voulu savoir et cherché avec 
diligence dans de nombreuses relations véridiques quel était le nombre 
des ennemis, il apparut qu’il était entré à l’intérieur de nos confins vingt- 
six mille cavaliers équipés, sans compter ceux qui montaient des bêtes de 
somme et des chameaux ; sur ce nombre, huit mille étaient remarquables, 
les Turcs les appellent dans leur langue Toassim , et les dix-huit mille 
restant n’en faisaient pas partie, les Turcs les appellent Caragolam. Parmi 
les remarquables, il y en avait mille revêtus de soie de couleur safran par- 
dessus leurs cuirasses, de même que Tétait Saladin, qui l’assistaient 
comme gardes du corps privés. En effet, les satrapes des Turcs et leurs 
plus grands princes, qu’eux-mêmes appellent Émir en langue arabe, ont 
l’habitude d’élever avec soin des adolescents nés d’esclaves, ou achetés, 
ou tombés entre leurs mains dans les combats ; ils les instruisent diligem- 
ment dans la discipline de la guerre ; lorsqu’ils sont devenus adultes, ils 
leur donnent un salaire proportionné au mérite de chacun et leur confèrent 
même des possessions considérables. Dans les hasards de la guerre, ils ont 
l’habitude de leur confier le soin de veiller à la sûreté de leur personne, et 
mettent beaucoup d’espoir en eux pour remporter la victoire. Ils les appel- 
lent en leur langue Mamelouks. Entourant sans cesse leur seigneur, ils 
font tous ensemble les plus grands efforts pour éloigner de lui les blessu- 
res et le suivent jusqu’à la mort. Ceux-ci continuèrent à se battre avec 
constance et persistèrent jusqu’au moment où leur seigneur prit la fuite, 
si bien que, tandis que les autres se sauvaient, les Mamelouks furent 
presque tous tués [...]. 

Cette belle victoire, à jamais mémorable, nous fut accordée par le Ciel 
la troisième année du règne de Baudouin IV, le 18 novembre, le jour de 
la fête des saints martyrs Pierre d’Alexandrie et la vierge Catherine. Le 
seigneur roi étant retourné à Ascalon, y attendit l’arrivée de tous ceux qui 
avaient poursuivi les fugitifs de divers côtés ; ils furent tous rassemblés 
le quatrième jour. On les voyait arriver chargés de butin, traînant à leur 
suite des esclaves, des troupeaux de chameaux, des chevaux, des tentes, 
exultant, « comme les vainqueurs après la prise du butin, quand ils parta- 
gent les dépouilles », selon ce que dit le prophète. 



CHRONIQUE — LIVRE XXI 


701 


23 

[...] Qu’il soit permis ici de regarder avec attention et considérer inté- 
rieurement la largesse du don divin, et de dire comment le pieux consola- 
teur voulut revendiquer pour lui toute la gloire qu’il a manifestée dans sa 
libéralité envers nous. Certes, si le comte de Flandre, le prince d’Antio- 
che, le comte de Tripoli et cette multitude de chevaliers alors absente 
eussent pris part à l’œuvre présente divinement dirigée par le Ciel, à la 
façon des imprudents que l’orgueil surprend d’habitude dans la prospé- 
rité, ils n’eussent pas craint, sinon de dire, du moins de penser : « C’est 
notre main excellente et non le Seigneur qui a fait tout ceci '. » Et mainte- 
nant, suivant Sa parole, où il est écrit « Moi, je ne donnerai point ma 
gloire à un autre », le Seigneur, se réservant pour lui seul toute l’autorité 
et toute la gloire, utilisant les services non d’un grand nombre mais de 
peu d’hommes et renouvelant dans sa clémence les miracles de Gédéon, 
a détruit une immense multitude, signifiant que c’est à lui-même et non à 
un autre qu’appartient le bienfait où un seul poursuit mille, et deux 
mettent en fuite dix mille [...]. 


24 

LE DÉPART NON REGRETTÉ DU COMTE DE FLANDRE, QUI ABANDONNE LE 
SIÈGE D'HARENC ( 1 1 78) 

Tandis que ces choses se passaient auprès de nous, le comte de Flandre 
et ceux qui étaient avec lui continuaient à assiéger le château de Harenc, 
mais inutilement. Adonnés aux plaisirs dissolus, ils s’occupaient plus de 
jeux de dés et autres voluptés nocives que ne l’exigeait la discipline mili- 
taire ou la règle d’un siège ; ils se rendaient sans cesse à Antioche pour 
s’adonner aux bains, aux excès de la table, à l’ébriété et autres voluptés 
lubriques, ils abandonnaient le siège à la paresse. Mais ceux qui parais- 
saient plus assidus étaient comme engourdis dans leur paresse, ne fai- 
saient rien de bon et d’utile : ils perdaient leur temps dans l’oisiveté et 
passaient leurs journées immobiles, comme les eaux des marais. Le même 
comte ne cessait aussi de répéter tous les jours qu’il était obligé de partir 
et qu’il demeurait là malgré lui. Ces paroles non seulement détournaient 
ceux qui faisaient le siège à l’extérieur de projet honorable, mais ren- 
daient aussi les assiégés plus décidés à résister [...]. Après des événements 
variés et des assauts fréquents qui auraient rendu la prise possible si la 


1. Dt, xxxn, 27. 



702 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


chose avait été menée avec plus de courage et la divinité 1 nous avait été 
propice, la négligence s’abattit comme nous l’avons dit ci-dessus, et à 
cause de nos péchés, tout courage quitta les nôtres, toute sagesse disparut, 
et alors que ceux qui étaient tenus enfermés étaient tombés plus tôt dans 
le désespoir suprême, les nôtres commencèrent à discuter pour rentrer 
chez eux. Nous ne pouvons assez nous étonner — cela paraît en effet 
dépasser l’entendement humain — que le Seigneur ait conduit tant de 
princes à une telle obscurité de l’esprit, qu’il les ait frappés d’un tel aveu- 
glement dans son indignation qu’on rende aux ennemis un château déjà 
presque conquis, sans que personne ne l’empêche, uniquement par négli- 
gence et jalousie. Donc le seigneur prince, voyant que le comte de Flandre 
avait ainsi irrévocablement fixé son projet et s’obstinait dans son dis- 
cours, reçut des assiégés une quantité d’argent inconnue de nous et leva 
le siège. Le comte de Flandre revint à Jérusalem, y passa les jours solen- 
nels de la sainte Pâques, se prépara au retour, fit préparer des galères et 
les nefs nécessaires pour le transport de ses bagages, et alla s’embarquer 
à Laodicée de Syrie, pour retourner chez lui en passant chez le seigneur 
empereur de Constantinople. Il ne laissa derrière lui aucune action qui pût 
mettre sa mémoire en honneur [...]. 


25 

DES ÉVÊQUES DU ROYAUME VONT AU TROISIÈME CONCILE DE LATRAN 

L’an 1178 et la cinquième année du règne du seigneur Baudouin IV, 
au mois d’octobre, convoqués à Rome au synode général annoncé l’année 
précédente dans tout le monde latin, partirent depuis notre Orient : moi 
Guillaume archevêque de Tyr, Héraclius archevêque de Césarée, Albert 
évêque de Bethléem, Raoul évêque de Sébaste, Josce évêque d’Acre, 
Romain évêque de Tripoli, Pierre prieur de l’église du Sépulcre du Sei- 
gneur, et Renaud abbé de l’église de la montagne de Sion. L’évêque 
Josse, qui se rendait au concile avec nous, était en outre chargé d’une 
mission auprès du seigneur Henri duc de Bourgogne, qu’il devait inviter 
à se rendre chez nous. Nous étions convenus à l’unanimité de donner en 
mariage à ce duc la sœur du seigneur roi, qui avait épousé d’abord le 
marquis, et de lui accorder les mêmes conditions. Déjà le duc avait 
accepté avec joie ces propositions qui lui avaient été portées auparavant 
par le même évêque, et l’on dit même qu’il avait juré de sa propre main 
qu’il viendrait. Cependant, il s’y refusa dans la suite, pour des causes qui 
nous sont encore inconnues, oubliant ses promesses et méconnaissant les 


1 . Latin divinitas : il faut bien constater que Guillaume de Tyr se sert aussi bien du mot 
divinitas que de deits (Dieu, écrit sans majuscule) ou dominas (Seigneur, écrit sans 
majuscule). 



CHRONIQUE — LIVRE XXI 


703 


serments par lesquels il s’était engagé [...]. Le synode fut célébré dans la 
basilique constantinienne qui est dite le Latran, avec trois cents évêques, 
le 5 mars 1 1 79, la vingtième année du pontificat d’Alexandre III. Si quel- 
qu’un désire connaître les statuts, les noms des évêques, leur nombre et 
leurs titres, qu’il lise l’écrit que nous avons composé avec soin à la 
demande des saints pères présents au synode, que nous avons ordonné de 
placer dans les archives de la sainte église de Tyr, que nous gouvernons 
depuis six ans déjà, au milieu des autres livres que nous y avons apportés. 


27 

SALADIN RAVAGE LA RÉGION DE SIDON, DÉSASTRE DE MARGIUM (MARJ 
’AYÛN) ( 1 1 79) 

Le mois suivant, Saladin, qui était déjà entré deux fois et même plus 
dans le pays de Sidon et l’avait ravagé librement, incendiant et tuant, 
résolut d’y retourner, installa ses camps entre la ville de Panéas et le 
fleuve de Dan, envoya des coureurs en avant faire du butin et allumer des 
incendies, lui-même ne quittant pas le camp, comme en secours ; il atten- 
dait leur retour et le résultat de leurs agressions. On annonça donc au sei- » 
gneur roi que Saladin sévissait ainsi dans nos confins. Lequel, prenant 
avec lui le bois de la croix du Seigneur, convoqua tous les siens et se 
rendit en hâte à Tibériade avec tous les hommes qu’il put rassembler ; de 
là par le village fortifié de Sephet, la très antique ville de Naason, il arriva 
au susdit Toron, où il apprit en toute certitude par les messagers qui 
allaient et venaient que Saladin était toujours dans le même lieu avec son 
armée, pendant que ses chevaliers avec une armure plus légère, envoyés 
en avant, pillaient et ravageaient la région de Sidon. Après délibération, 
il plut à tous d’aller à l’ennemi ; ils convinrent de se diriger vers Panéas, 
arrivèrent au bourg dit Mésaphar, situé au sommet de la montagne d’où 
on voyait toute la région au-dessous jusqu’aux pieds du Liban, ils 
voyaient aussi à distance les camps des ennemis, et chacun découvrait les 
ravages et les incendies. Descendant rapidement la pente de la montagne, 
ils ne pouvaient entraîner avec eux la masse des piétons, ceux-ci étaient 
fatigués par la longueur du chemin depuis le village, les cavaliers ne pou- 
vaient pas adapter leurs pas à ceux qui marchaient : c’est pourquoi ils 
arrivèrent dans la plaine aux pieds de la montagne avec un petit nombre 
de piétons, les plus agiles, au lieu appelé en langue vulgaire Margium 
[Marj ’Ayûn]. Ils s’arrêtèrent là quelques heures pour délibérer sur ce 
qu’il fallait faire. Pendant ce temps Saladin, un peu effrayé de l’arrivée 
subite du roi, craignant pour ses coureurs qu’il voyait comme séparés de 
lui et de tous les siens et redoutant en outre d’être attaqué dans son camp. 



704 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


ordonna de transporter tous ses équipements, bagages et provisions 1 entre 
les remparts intérieurs et extérieurs de la ville à côté, pour être plus rapide 
quelle que soit la tournure de la guerre. Prêt, très incertain de la suite, il 
attendait. Mais ses coureurs qui étaient partis piller, effrayés en apprenant 
l’arrivée des nôtres, éloignés des autres, se dirigèrent au mieux pour se 
regrouper, traversèrent le fleuve qui coupe par le milieu les champs de 
Sidon et la plaine où nous avons dit que les nôtres se trouvaient et couru- 
rent à la rencontre des nôtres. Le combat de près commença ; le Seigneur 
aidant, les nôtres eurent très vite l’avantage, ils en tuèrent et en jetèrent 
beaucoup à terre, mais plus encore prirent la fuite et s’efforcèrent de 
rentrer dans leur camp. 


28 

En même temps Odon, maître de la milice du Temple, le comte de 
Tripoli et d’aut r es qui les suivaient montèrent sur une colline devant eux, 
ayant le fleuve à leur gauche et sur la droite la grande plaine et le camp 
des ennemis. Saladin, apprenant que les siens avaient des difficultés, 
qu’ils étaient en péril et même risquaient la mort, se prépara à leur porter 
secours [...] il s’élança subitement sur les nôtres qui les poursuivaient, 
trop sûrs d’eux. Nos gens de pied, pendant ce temps, chargés des dépouil- 
les de ceux qu’ils avaient tués, et croyant qu’il ne restait plus rien à faire 
pour une victoire qui leur semblait complète, se reposaient tranquillement 
sur les bords du fleuve. Nos cavaliers virent les ennemis qu’ils croyaient 
vaincus se précipiter sur eux avec des forces nouvelles, ils n’eurent pas le 
temps ou le loisir d’organiser la troupe selon la discipline militaire et de 
se ranger en bon ordre, ils résistèrent dans la confusion un certain temps 
et soutinrent avec constance le choc des ennemis. Enfin, les forces trop 
inégales et ne pouvant pas s’aider mutuellement, dispersés en désordre 
comme ils étaient, ils prirent la fuite et succombèrent honteusement. Il 
leur eût été assez facile d’échapper aux ennemis par divers autres côtés et 
de se mettre en sûreté ; mais ils suivirent le plus mauvais parti, en puni- 
tion de nos péchés, et se jetèrent dans des défilés tout parsemés de rochers 
escarpés dont il était à peu près impossible de sortir [...]. 

Parmi ceux des nôtres qui furent faits prisonniers, il y eut Odon de 
Saint-Amand, maître de la milice du Temple, homme méchant, orgueil- 
leux et arrogant, coléreux 2 , ni craignant Dieu, ni respectueux des 
hommes. Il fût même cause dudit dommage, au dire de beaucoup, dont 


1 . Impedimenta, sarcinas et omnem suppelectilem, dans le texte latin une des nombreu- 
ses formules dans toute description de l’armée, qui pourrait être résumée en «charge- 
ments », pour moins de lourdeur. 

2. Guillaume de Tyr se sert d’une métaphore intraduisible : spiritum f irons habens in 
naribus , « ayant dans le nez l’esprit de fureur ». 



CHRONIQUE — LIVRE XXI 


705 


nous avons recueilli un étemel opprobre. On dit qu’il mourut l’année où il 
fut pris, dans les chaînes et dans une prison affreuse, pleuré de personne. 
Baudouin de Ramla, homme noble et puissant, Hugues de Tibériade 
aussi, beau-fils du seigneur comte de Tripoli, jeune homme d’un bon 
naturel et très aimé de beaucoup, et bien d’autres dont nous n’avons su ni 
les noms ni le nombre furent aussi faits prisonniers. 


29 

L’ARRIVÉE DU COMTE DE CHAMPAGNE ET DE GRANDS SEIGNEURS PARENTS 
DU ROI. DIEU SEMBLE AVOIR ABANDONNÉ SES FILS : QUESTIONS DE GUIL- 
LAUME DE TYR 

Donc, tandis que nos affaires étaient ainsi contraires, voici qu’arriva 
dans la cité d’Acre, avec une nombreuse suite de nobles, le seigneur 
Henri, comte de Troyes, homme magnifique, fils du comte Thibaut l’An- 
cien, que nous avions laissé nous-même à Brindes, ville de la Pouille, au 
moment où nous revînmes du concile. Beaucoup de nobles avaient tra- 
versé la mer en même temps, avons-nous dit, à savoir le seigneur Pierre 
de Courtenay, frère du seigneur Louis roi des Francs, et aussi le seigneur 
Philippe fils du seigneur comte Robert, frère du même roi, et élu à l’évê- 
ché de Beauvais. Leur arrivée rendit quelque espérance aux nôtres, très 
frappés de consternation par les derniers événements. Ils espéraient que 
le patronage de tant de si grands princes repousserait les affronts futurs et 
vengerait les affronts passés. La vérité est que, la divinité étant contre 
nous, ils ne chassèrent pas les premiers affronts et tombèrent même dans 
de plus grandes calamités. Saladin en effet, notre très cruel ennemi, 
s’enorgueillit tant de ses succès et des faveurs de la fortune qu’avant de 
permettre aux nôtres de respirer, il mit immédiatement le siège devant le 
château souvent mentionné, achevé le mois d’avril précédent '. Le 
château avait été confié aussitôt construit aux frères de la milice du 
Temple, qui revendiquaient la possession de toute la région en vertu 
d’une concession des rois, et furent chargés de le défendre. Lorsque le 
seigneur roi l’apprit, il convoqua tout l’appui du royaume et toute la 
milice, et prenant avec lui le seigneur comte Henri et les autres nobles qui 
venaient d’arriver, il se rendit en hâte à Tibériade, où, aux grands du 
royaume rassemblés, il proposa d’aller porter secours aux assiégés et de 
forcer les ennemis à se retirer. Mais pendant qu’il attendait et qu’on 
remettait le jour du départ, on vint annoncer, et c’était vrai, que le château 
avait été pris de force, détruit jusqu’aux fondations, et que tous ceux 


1. On sait par les sources arabes que la forteresse construite au lieu-dit le Gué de Jacob, 
dans la vallée du Jourdain (cf. chap. 25 du même livre), était très puissante et avait été très 
coûteuse ; le massacre fut sans merci. 



706 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


laissés pour le défendre étaient tués ou prisonniers. Ainsi vint s’ajouter 
aux malheurs précédents une plus grande confusion, si bien qu’on pouvait 
dire en vérité : « Le Seigneur Dieu s’est retiré d’eux », en vérité, « Les 
jugements de Dieu sont des abîmes très profonds », en vérité « Dieu est 
terrible dans ses desseins sur les fils des hommes ». Après avoir, l’année 
précédente, donné à ses fidèles une telle immensité de munificences, il 
souffre que les mêmes soient maintenant mis dans la crainte et la confu- 
sion. Quelqu’un a-t-il connu les intentions du Seigneur, quel fut son 
conseiller ? Qu’est-ce donc. Seigneur Dieu ? As-tu retiré Ta grâce parce 
que la présente multitude de nobles est nombreuse, de peur qu’ils ne s’at- 
tribuent à eux-mêmes ce qui n’est pas donné aux mérites mais par la 
grâce ? Ou bien parce qu’ils n’avaient pas rendu assez d’actions de grâces 
à Toi, leur Bienfaiteur, pour les bienfaits que Tu leur avais accordés 
naguère gratuitement ? Ou bien parce que Tu châties le fils que Tu as 
aimé ? Remplis-Tu nos faces d’ignominie, afin que nous cherchions Ton 
saint Nom, qui est béni dans tous les siècles ? Nous savons. Seigneur, et 
nous confessons que Tu ne changes pas, car Tu as dit : « Je suis Dieu et 
je ne change pas. » Ainsi donc, quoi qu’il en soit, nous savons que Tu es 
juste. Seigneur, et que Ton jugement est droit ! 


LIVRE XXII 

La suite du règne de Baudouin IV 
(1180-1183) 

Une trêve est signée avec Saladin. Divisions à la cour au sujet d’une 
régence du royaume. La trêve est rompue en 1 182, Saladin revient d 'Egypte, 
passe aux environs de Montréal, s ' installe à Damas. Imprévisible, de là, il 
ravage la Galilée, met le siège devant Beyrouth, abandonne à l’arrivée du 
roi, part en Mésopotamie où il prend Alep, revient et franchit le Jourdain. 
Les Latins vont à sa rencontre mais ne veulent pas livrer bataille. Saladin 
redescend vers l’Egypte et met le siège devant Kérak (Montréal). Le roi fait 
couronner son neveu Baudouin âgé de cinq ans. 


• 1. Le roi donne en mariage sa sœur, qui avait été la femme du marquis, à 
un certain adolescent, Guy de Lusignan. Une trêve est signée avec Saladin, à 
conditions égales, contre l’habitude. 

• 2. Saladin envahit en ennemi la région de Tripoli et ravage les récoltes et 
les bonnes terres. 

3. Une flotte d’Égyptiens arrive à l’île d’Antarados [Tortose] ; le comte de 
Tripoli établit un traité avec Saladin. 



CHRONIQUE — LIVRE XXII 707 

4. L’archevêque de Tyr repart à Constantinople. Le seigneur Louis, roi des 
Francs, meurt. 

5. le seigneur roi donne sa sœur plus jeune en mariage à Onfroi III. L’em- 
pereur de Constantinople meurt. 

6. Le prince d’Antioche est frappé d’anathème à cause d’une maîtresse 
qu’il avait épousée alors que sa femme vivait encore. 

• 7. Le patriarche de Jérusalem s’y dirige, pour tenter de porter remède à une 
affaire éprouvante. Le seigneur pape Alexandre meurt. 

8. Le fils de Nûr al Dîn meurt, son héritage va au seigneur de Mossoul, son 
parent. 

• 9. [Conversion des Maronites.] 

10. Une rivalité dangereuse naît entre le roi et le comte de Tripoli et va 
jusqu’à la haine manifeste. 

1 1 . Des troubles naissent à Constantinople et, un méchant homme étant au 
gouvernement, Andronic, le peuple des Latins est expulsé. 

12. On attribue les causes des troubles et de la querelle. 

13. Andronic occupe la ville [de Constantinople] et les palais après avoir 
tué les nobles et opprime le peuple sous une domination violente. 

14. Le peuple des Latins, qui s’était replié dans les galères, ravage par acte 
d’hostilité les îles et les lieux maritimes. 

• 15. Saladin casse à nouveau le traité qu’il avait établi avec le seigneur roi, 
le roi va à sa rencontre au-delà du Jourdain ; les Turcs détruisent le village de 
Buria, réduisant ses habitants en captivité. 

• 16. Le même occupe impétueusement notre château dans la région de 
Suites, à savoir une grotte très défendue. 

17. Le même entre de force dans nos confins; un combat est livré au 
château de Forbelet, la victoire est ambiguë. 

• 18. Le même assiège Beyrouth après avoir appelé une flotte d’Égypte. 

• 19. Le roi s’avance jusqu’à Tyr pour la libérer, Saladin lève le siège. 

• 20. Saladin traverse l’Euphrate, entre en Mésopotamie. 

2 1 . Le roi ravage par acte d’hostilité les confins des Damascènes. 

22. Le même assiège la forteresse que Saladin avait occupée récemment 
[Suites], la prend et la restitue à la chrétienté. 

23. Le roi entre de nouveau dans les confins des Damascènes avec ses 
expéditions. 

• 24. Un cens est collecté dans le royaume pour protéger des futurs événe- 
ments. 

• 25. Saladin assiège Alep et obtient la place à certaines conditions, le prince 
d’Antioche échange Tarse avec Rupin, le duc des Arméniens. 

• 26. Le roi, envahi par la maladie à Nazareth, institue Guy de Lusignan, 
comte de Jaffa, procurateur du royaume. 

• 27. Saladin, entré dans nos confins avec d’immenses forces, s’arrête autour 
de la région de Scitopolis [Bethsam], les nôtres vont à sa rencontre. 

• 28. Une grande famine commence dans l’armée ; alors, tant les nôtres que 
les ennemis se séparent sans avoir livré combat. 

• 29. Saladin assiège la ville de Pétra au-delà du Jourdain, il combat avec 
ardeur. 



708 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


30. Le roi retire l’administration des mains du comte de Jaffa, il couronne 
Baudouin, son neveu, du diadème royal. 

• 3 1 . Le roi, après avoir rassemblé ses troupes, se dépêche d’aller au-delà du 
Jourdain pour secourir les assiégés, Saladin lève le siège. 


1 

SALADIN ENTRE TIBÉRIADE ET PANÉAS 

[...] Pendant que le prince d’Antioche et le comte de Tripoli s’étaient 
tous deux arrêtés quelques jours à Tibériade, Saladin, ignorant de leur 
présence, entra dans cette ville à l’improviste ; il ne fit cependant aucun 
mal aux habitants, et se retira de nouveau aux confins de Panéas [Banyas]. 
Comme il demeurait là avec ses armées, en attendant comme il apparut 
ensuite une flotte armée de cinquante galères qu’il avait fait préparer tout 
l’hiver précédent, le seigneur roi, qui redoutait ce séjour, lui envoya des 
messagers chargés de traiter avec lui d’une trêve. Saladin accepta, dit-on, 
ces propositions avec empressement, non qu’il se méfiât de ses forces, ni 
qu’il eût la moindre crainte de ceux qu’il avait souvent battus cette année, 
mais parce que toute espèce d’aliments pour les chevaux aussi bien que 
pour les hommes manquait à cause de l’extrême sécheresse et du manque 
de pluie depuis cinq ans continus dans la région de Damas. On conclut 
donc une trêve sur terre et sur mer, tant pour les étrangers que pour les 
indigènes, confirmée par serments réciproques, à des conditions assez 
modestes quant à nous, en ce que, chose qui n’était encore jamais arrivée 
dit-on, le traité était sur pied d’égalité, les nôtres ne se réservant rien de 
particulier. 


2 

SALADIN DANS LE COMTÉ DE TRIPOLI, ENTRE ARCIS (ARQÂ) ET LE K.RAK. DES 
CHEVALIERS 

Cette même année, l’été suivant [1180], Saladin, ayant pourvu à la 
sûreté de ses provinces de Damas et de Bosrâ, conduisit toute sa cavalerie 
vers la région de Tripoli, y installa son camp et dispersa ses escadrons 1 
par toute la région. Le comte s’était retiré avec les siens dans la ville 
d’Arqâ, et cherchait une occasion favorable pour se commettre avec les 
ennemis sans s’exposer à de trop grands dangers. En outre, les frères de 
la milice du Temple qui étaient dans la même région se tenaient renfermés 


I. Turme, dans le texte latin. 



CHRONIQUE — LIVRE XXII 


709 


dans leurs places s’attendant d’un moment à l’autre à y être bloqués, et 
n’osaient se commettre témérairement avec ceux qui se rassemblaient. 
Les frères de l’Hôpital, saisis des mêmes craintes, s’étaient renfermés 
dans leur château appelé Krak et estimaient qu’ils auraient assez à faire, 
au milieu de ce trouble, à protéger leur susdite place 1 2 des dommages 
ennemis. L’armée des ennemis était ainsi au milieu, entre les susdits 
frères et les expéditions du seigneur comte, en sorte qu’ils ne pouvaient 
se prêter mutuellement aide ni même s’envoyer des messagers qui les 
auraient informés les uns les autres de leur situation. Pendant ce temps, 
Saladin déambule par toute la plaine et surtout là où elle est cultivée ; 
personne ne s’opposant, il parcourt tout librement, il incendie les récoltes, 
en partie déjà rassemblées dans les aires, en partie en gerbes dans les 
champs, en partie enfin encore sur pied ; il pousse au loin le butin, tout 
est ravagé. 


7 

LE CLERGÉ VA EN VAIN À ANTIOCHE FAIRE RENONCER LE PRINCE À SA MAÎ- 
TRESSE 3 

Les nôtres, voyant le mal s’aggraver et n’espérant nul remède — déjà 
en effet, non seulement le prince était frappé d’anathème mais toute la 
région était mise sous interdit à cause des rapines, des incendies de lieux 
vénérables commis dans les possessions, si bien qu’on n’administrait 
aucun sacrement au peuple sinon le baptême des enfants — , prirent 
encore plus peur en voyant dans quel malheur la cause était tombée, où 
l’on ne pourrait rester longtemps sans faire courir de péril à tous. Ils 
ordonnent donc en conseil commun que le seigneur patriarche, également 
le seigneur Renaud de Châtillon qui avait été quelque temps prince d’An- 
tioche et qui était le beau-père du jeune seigneur Bohémond, également 
le maître de la milice du Temple frère Arnaud de Toroge et le maître de 
la maison de l’Hôpital frère Roger de Molins viennent dans ces régions 
pour trouver avec l’aide de Dieu un remède à de tels maux, provisoire ou 
définitif. Car nous avions peur que ce fût imputé à nous comme négli- 
gence ou même méchanceté, par le seigneur pape et les princes d’au-delà 
des mers, que nous ne donnions pas de signe de compassion à nos voisins 
souffrant de telles misères, que nous ne travaillions pas à chercher des 
remèdes. Donc le seigneur patriarche prend avec lui, parmi les prélats des 


1. Place (trad. de Fr. Guizot) — traduction du latin municipium , où muni ( munere , forti- 
fier) compte plus que municipe. 

2. Ici traduction du latin oppidum. 

3. Bohémond Junior, le prince d’Antioche, a renvoyé sa femme, Théodora, nièce de 
l’empereur byzantin, pour « une certaine Sibylle qui usait dit-on de maléfices » (livre XXII, 
5 ). 



710 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


églises, le seigneur Monachus de Césarée, élu, le seigneur Albert évêque 
de Bethléem, le seigneur Renaud abbé du Mont-Sion, le seigneur Pierre 
prieur de l’église du Sépulcre du Seigneur, des hommes sages et remar- 
quables, et suivi de tous ses autres compagnons de route, ils descendent 
dans ces régions et s’ajoutent le seigneur comte de Tripoli, très familier 
et aimé du prince, pour pouvoir se 1 ’attacher plus facilement dans la négo- 
ciation. Ils se retrouvent à Laodicée et, se réunissant à part tant avec le 
seigneur patriarche [d’Antioche] qu’avec le seigneur prince, ils convien- 
nent avec tous les deux d’un jour à Antioche. Ils établirent une paix provi- 
soire : à savoir que, une fois remis tout ce qui avait été enlevé tant au 
patriarche qu’aux évêques et aux lieux vénérables, l’interdit cesserait, les 
bienfaits des sacrements de l’Église seraient restitués, et lui-même sup- 
porterait avec patience la sentence portée par les évêques, ou bien, s’il 
voulait être absous tout à fait, il renverrait sa maîtresse et rappellerait sa 
femme. Ceci fait, ils pensèrent donc avoir calmé l’incendie et retournè- 
rent chez eux. Mais le prince, irrévocablement obstiné, a persévéré dans 
ses souillures [...]. 


9 


CONVERSION DES MARONITES (1182) 

Tandis que notre royaume jouissait d’une paix provisoire, comme nous 
l’avons dit plus haut, une nation de Syriens, habitant dans la province de 
Phénicie, vers le Liban à côté de la ville de Gibelet, subit une mutation 
importante dans son statut. Après avoir pendant près de cinq cents ans 
suivi Terreur d’un certain hérésiarque Maron, c’est pourquoi ils sont dits 
Maronites, et s’être complètement séparés des sacrements de l’Église, par 
inspiration divine revenus à eux-mêmes, déposant leur faiblesse. Terreur, 
qui les avait mis si longtemps en péril, abjurée auprès du patriarche d’An- 
tioche Amaury, troisième patriarche latin qui gouverne maintenant cette 
Église, ils revinrent à l’unité de l’Église catholique, adoptèrent la foi 
orthodoxe, prêts à embrasser et observer en tout respect les traditions de 
l’Église romaine. Cette population était assez considérable, on dit qu’elle 
dépassait le nombre de quarante mille et habitait dans les évêchés de 
Jebaïl, Bosrâ et Tripoli, au milieu des montagnes et sur les revers du 
Liban comme nous l’avons dit. C’étaient des hommes forts, vaillants à 
la guerre, et fort utiles pour nous dans les très fréquents rapports qu’ils 
entretenaient avec les ennemis. Aussi leur conversion à la sincérité de la 
foi causa une très grande joie aux nôtres. L’erreur de Maron et ses disci- 
ples est et fut celle-ci, comme on le lit dans le sixième synode dont on 
sait qu’il fut réuni contre eux, où fut portée la sentence de condamnation : 
que dans notre Seigneur Jésus-Christ, il y a seulement une volonté et une 



CHRONIQUE — LIVRE XXII 


711 


opération dès l’origine, un article réprouvé par l’Église des orthodoxes. 
Ils ajoutèrent beaucoup d’autres choses pernicieuses après s’être séparés 
de l’assemblée des fidèles. Conduits à se repentir de tout cela, comme 
nous l’avons dit plus haut, ils revinrent à l’Église catholique avec leur 
patriarche et quelques évêques, qui se tinrent à leur tête sur le chemin du 
retour à la pieuse vérité, comme ils les avaient auparavant précédés dans 
l’impiété. 


15 


SALADIN REVIENT DANS LA RÉGION DE DAMAS (1182) 

[...] Saladin, rompant le traité, reprenant le cours de sa vieille haine, 
commença à réfléchir comment accabler de nouveau notre royaume. Il 
convoqua donc toutes ses expéditions, toutes ses forces tant à pied qu’à 
cheval et la multitude de ceux qui avaient abandonné Damas et les régions 
limitrophes les années précédentes, pour descendre en Égypte et échapper 
au fléau de la famine, et il se proposa de revenir à Damas pour mieux 
nous accabler en étant quasiment voisin. S’ajoutait aussi de pouvoir nous 
porter dommage au passage, en traversant notre région située au-delà du 
Jourdain, soit en brûlant les grains déjà blancs prêts à être moissonnés, 
soit en s’emparant de force d’une ou de plusieurs forteresses qui étaient 
dans cette province. On dit que Saladin avait surtout en considération 
d’obtenir satisfaction pour lui-même du prince Renaud qui commandait 
la région, parce que celui-ci, disait-on, avait pris des Arabes pendant le 
temps du traité, contre la loi des pactes, et qu’il avait refusé de les rendre 
lorsqu’on les redemanda. Informé par ses éclaireurs de son arrivée et de 
son propos, le roi tint à Jérusalem une cour générale, et après qu’on eut 
examiné avec soin les demandes de Saladin, sur l’avis de quelques-uns, 
il se rendit avec toutes les forces du royaume dans ladite région, en traver- 
sant la vallée Silvestre où se trouve la mer Morte, à la rencontre de 
Saladin pour s’opposer à la dévastation de la province. Saladin cependant, 
ayant traversé le désert avec ses troupes, cheminant presque vingt jours 
avec beaucoup de difficultés, arriva sur la terre habitable et installa son 
camp sur nos confins à dix milles environ de la forteresse appelée Mont- 
réal, attendant d’être certain de l’état de la région et d’où se trouvaient le 
roi et ses expéditions. Lequel avait installé son camp auprès d’une ville 
antique, nommée Petra Deserti, en Seconde Arabie, à presque trente-six 
milles de distance de l’armée de Saladin. Il était là avec toute la force du 
royaume. Mais le comte de Tripoli n’y demeurait qu’à regret, car c’était 
contre son conseil que le roi avait dirigé là son armée et laissé les autres 
parties du royaume sans surveillance et sans chevalerie : en faveur du 



712 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


susdit prince Renaud, en effet, plutôt qu’en considération du meilleur 
avantage, quelques-uns y avaient poussé le roi, sans faire beaucoup atten- 
tion à ce qui pouvait arriver entre-temps au royaume privé de ses forces. 
Combien ce fut imprudent, la suite ne tarda pas à le prouver. Ceux qui 
étaient princes autour de Damas, de Bosrâ, de Baalbek et d’Homs, voyant 
la force du royaume absente et toute la région dépourvue de chevalerie, 
convoquèrent leurs forces à notre insu et sans bruit, passèrent le Jourdain 
près de la mer de Galilée, qui est la mer de Tibériade, arrivèrent secrète- 
ment sur nos confins, et parvinrent dans la région de Galilée qui est sous 
le mont Tabor, à un lieu nommé Buria [...]. 


16 

[...] Les princes ennemis qui avaient, comme nous l’avons dit, forcé 
Buria et emmené notre peuple en captivité se dirigèrent vers ce lieu [dans 
la région de Suites], apparurent subitement devant la forteresse 1 et s’en 
rendirent maîtres au bout de cinq jours. Sur ce fait, tous n’ont pas la même 
opinion. Certains assurent que ceux qui étaient dans la forteresse la livrè- 
rent pour de l’argent, d’autres que la caverne fut percée par côté, ce qui 
était facile parce que c’était une roche en calcaire friable, qu’ils entrèrent 
de force à l’étage inférieur, l’occupèrent et de là obligèrent ceux qui 
étaient au milieu et en haut — car on dit qu’il y avait là-trois demeures — 
à se rendre. On découvrit plus tard que le fort 2 parvint aux ennemis par 
la faute des « magistrats 3 » qui dirigeaient les autres : en effet, les autres 
voulant résister, les dirigeants empêchèrent d’autorité qu’il y eût une 
défense et passèrent ensuite à l’ennemi après la reddition. On disait que 
ceux qui dirigeaient étaient syriens, qui sont considérés chez nous comme 
mous et efféminés, ce qui aggravait la faute de Foulque [de Tibériade] 
qui avait mis de tels hommes à la tête d’un lieu si nécessaire. Cette nou- 
velle se répandit au loin à travers le royaume et arriva jusqu’aux nôtres 
qui se trouvaient au-delà du Jourdain et voulaient empêcher le passage de 
Saladin, qui montait d’Égypte en Syrie et s’approchait de Damas. En le 
découvrant, ils furent tous consternés et surtout le comte de Tripoli, des 
soins de qui le fort dépendait. Ceux qui avaient laissé le royaume avec 
négligence firent ici preuve de plus de négligence, ils ne purent rien faire 
qui plaise à Dieu, rien faire d’utile au royaume. Car, alors qu’ils auraient 
dû aller à la rencontre de Saladin jusqu’aux confins de notre région et 
l’empêcher d’entrer, ils le laissèrent très imprudemment arriver jusqu’au 
lieu nommé Gerba, où il trouva abondance de tout et surtout de l’eau dont 


1 . Forteresse dans un site rupestre dont Guillaume de Tyr ne donne pas le nom. 

2. Municipium , dans le texte latin. 

3. Magistri , dans le texte latin. 



CHRONIQUE — LIVRE XXII 


713 


l’armée assoiffée manquait. De là, Saladin, dirigeant une partie de son 
expédition vers les environs de notre forteresse nommée Montréal, fit 
brûler les vignes et causa des dommages aux ruraux. Si les nôtres 
s’étaient rendus là avant lui, sans aucun doute il aurait dû revenir en 
Égypte, car il traînait à sa suite une multitude infinie de population désar- 
mée qui n’avait plus d’eau dans ses outres, plus de pain dans ses corbeil- 
les, et tous auraient péri dans le désert [...]. 


18 

SALADIN PRÉPARE AVEC MINUTIE ET SECRÈTEMENT LE SIÈGE DEVANT BEY- 
ROUTH. L’ART DE LA SURPRISE 

[...] Saladin, très irrité d’avoir vu ses efforts et ceux des siens déjoués, 
de nouveau convoqua ses forces, de nouveau examina avec anxiété en 
tenant conseil les moyens de récidiver dans le mal contre nous. Jugeant 
que la meilleure manière d’accabler les nôtres serait de tenter de les atta- 
quer à partir de différents points, il manda à son frère, à qui il avait laissé 
en Égypte la procuration de ses affaires, et lui ordonna impérativement 
de faire promptement partir d’Alexandrie et de toute l’Égypte une flotte 
qu’il dirigerait vers la Syrie, lui annonçant son projet d’investir la ville de 
Beyrouth par terre et par mer aussitôt que cette flotte serait arrivée. Afin 
que le peuple du royaume ne pût venir rapidement avec le roi pour sa 
libération, il lui ordonna de rassembler ses forces en cavaliers, qu’il avait 
laissés en Égypte, d’entrer lui-même par le sud et de ravager toute la 
région autour de Gaza, Ascalon et Darum, qui sont les dernières villes du 
royaume dépendant du diocèse d’Égypte. [...] Il fut fait comme projeté. 
En peu de jours, une flotte de trente nefs à éperons arriva comme il avait 
été convenu, et le frère introduisit autour de Darum les forces qu’il avait 
pu lever dans toute l’Égypte. Saladin lui-même, pour se trouver mieux 
préparé à l’arrivée de la flotte, dirigea ses expéditions dans la région 
qu’on appelle en langue vulgaire la vallée Bacar, établit des éclaireurs sur 
les montagnes entre cette région et la campagne de Beyrouth qui domine 
la mer pour le prévenir de l’arrivée des galères, et par intervalle il convo- 
quait des auxiliaires à pied dans les localités adjacentes, soucieux de se 
procurer ce qu’il trouvait nécessaire pour le futur siège. Sans délai, début 
août, la flotte susdite aborda sur le rivage de Beyrouth, les éclaireurs qu’il 
avait spécialement envoyés à cet effet l’en informèrent sans retard ; il 
franchit aussitôt les montagnes [...] et alla investir de toutes parts la ville 
de Beyrouth, comme il s’y destinait depuis longtemps. Aux nôtres cepen- 
dant, toujours campés à Séforis, on rapportait des bruits variés sur le 
projet de Saladin [...]. 



714 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


19 

L’ART DE LA DÉROBADE : SALADIN LÈVE L E SIÈGE DE BEYROUTH 

Après avoir convoqué ses expéditions, le roi arriva à Tyr avec toute 
l’armée, ordonnant de préparer aussi la flotte, qu’il prit tant à Acre que 
dans le port de Tyr, et en moins de sept jours, contre tout espoir, il établit 
une flotte armée, forte de trente-trois galères montées par des hommes 
vigoureux. Tandis qu’on se préparait chez nous avec beaucoup de zèle et 
d’ardeur, Saladin assiégeait la ville comme nous l’avons dit et portait 
autant de dommages qu’il pouvait aux habitants, et faisait suer chacune 
de ses deux armées. Il avait disposé ses légions autour de la ville, les 
troupes se relevaient successivement, et pendant trois jours consécutifs 
les assiégés furent si pressés qu’ils ne prirent aucun repos et ne trouvaient 
pas même le temps de réparer leurs forces. Il n’avait apporté aucune 
machine à lancer des pierres ou autres, avec lesquelles on prend d’habi- 
tude les forteresses aux ennemis, soit parce qu’il pensait possible de briser 
la ville rapidement et sans difficulté, malgré leur absence, soit parce qu’il 
attendait une arrivée rapide de notre armée et refusait d’accomplir une 
telle tâche inutilement. Mais en même temps il recourait à tout ce qu’il 
pouvait faire sans machine avec beaucoup de zèle et d’ardeur [...]. Enfin, 
après trois jours d’attaques continuelles qui ne progressaient pas, ceux qui 
étaient arrivés par mer reçurent de Saladin l’ordre de remonter sur leurs 
galères, et le soir, au commencement de la troisième nuit, ils repartirent 
en secret. Saladin éloigna aussi les troupes qu’il avait rappelées à une 
petite distance de la ville, il commença à les disperser par petites bandes 
dans la plaine, il ordonna de jeter par terre jusqu’à leurs fondations les 
tours dans les faubourgs adjacents et de couper à la hâche et à la cognée 
les vergers et les vignes qui étaient nombreux autour de la ville. Pour être 
plus libre et plus en sécurité dans la poursuite du siège, non seulement il 
fit occuper par les gens de pied quelques passages difficiles et étroits 
placés entre la ville susdite et Sidon, par où notre armée devait passer 
nécessairement si elle voulait venir la libérer, mais il fit aussi élever des 
murs en pierres sèches et sans ciment jusqu’à la mer, aux passages les 
plus étroits ; en sorte de retarder par ce double obstacle nos légions qui 
arriveraient moins facilement à lui, tandis que lui-même pourrait conti- 
nuer à la harceler. On dit qu’il avait le projet ferme et stable de ne pas 
repartir avant d’avoir emporté la ville de force, mais il changea d’inten- 
tion et rentra en hâte chez lui. On dit que la cause de son retour est due 
au hasard suivant : ceux qui surveillaient le passage prirent un homme 
porteur de lettres envoyées aux assiégés par quelques fidèles pour les 
encourager, qui fut conduit devant Saladin et très cruellement soumis aux 
questions. Là, apprenant que chacune de nos deux armées était prête et 



CHRONIQUE — LIVRE XXII 


715 


arriverait sans aucun doute d’ici trois jours, tant par sa confession extor- 
quée de force que par le contenu des lettres, ils changèrent leur projet 
comme nous l’avons dit et levèrent le siège. Notre flotte cependant alla 
jusqu’à sa destination, mais on découvrit au port que la ville était libre et 
la flotte repartit peu de temps après par où elle était arrivée. Après avoir 
appris que les ennemis s’étaient éloignés de la ville assiégée, le roi 
renvoya les expéditions, et comme il était resté un certain nombre de jours 
à Tyr, il retourna à Séforis avec toute son armée. 


20 


SALADIN PART EN MÉSOPOTAMIE 

Saladin cependant, toujours actif, aspirant sans cesse avec la plus 
grande ardeur à accroître la gloire de son nom et à étendre le royaume, 
tenant pour rien nos forces et soupirant après de plus grandes choses, se 
disposa à aller dans les régions orientales. On ne sait pas encore avec cer- 
titude s’il tenta une chose à ce point difficile qui paraissait au-dessus de 
ses forces de son propre chef, conduit par son esprit de grandeur habituel, 
ou invité par les princes de cette région [...]. Laissant derrière lui la ville 
d’Alep et passant l’Euphrate, il se rendit maître des villes les plus splendi- 
des de la Mésopotamie, Édesse, Carran et beaucoup d’autres, des bourgs 
qui en dépendaient, et de presque toute la région qui jusqu’alors était 
soumise au pouvoir du prince de Mossoul [...]. 


24 

COLLECTE D’UN CENS EXCEPTIONNEL POUR LA GUERRE CONTRE SALADIN : 
COPIE DU DIPLÔME 

Pendant ce temps, une rumeur incertaine courait au sujet de Saladin, 
les uns disant qu’il progressait beaucoup dans la région de Mossoul et 
soumettait toute la région, les autres disant que les princes de tout l’es- 
pace oriental convergeaient pour l’expulser de force et le renvoyer de ces 
régions que lui-même revendiquait grâce à son adresse et son argent. Pour 
nous, son avancée était redoutable, nous étions très soucieux de ses 
progrès en craignant qu’il ne revînt plus fort avec ses forces démulti- 
pliées. C’est pourquoi au mois de février suivant, tous les princes du 
royaume se réunirent à Jérusalem pour tenir conseil sur l’état des choses 
présent. Car, comme nous l’avons dit, on craignait beaucoup son retour 
et l’on cherchait avec anxiété à rassembler tous les moyens possibles de 
résistance. Après beaucoup de délibérations, il plut au commun conseil 
de lever un impôt dans toute l’étendue du royaume, pour pouvoir lever 



716 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


les forces à pied et à cheval nécessaires à ces temps, afin que l’ennemi 
nous trouvât à son retour prêts à lui résister : le roi et les autres princes se 
trouvaient réduits à une telle pauvreté qu’il leur était impossible de faire 
face aux dépenses nécessaires. On leva donc de l’argent public, dont voici 
la description tirée du rescrit sur le mode de perception. 

« Ceci est la forme du cens à lever du consentement unanime de tous 
les princes, tant ecclésiastiques que séculiers, et de l’assentiment de tout 
le peuple du royaume de Jérusalem, qui doit être levé pour les nécessités 
qui pressent le royaume. Il est décrété publiquement qu’on choisisse dans 
chaque cité du royaume quatre hommes sages et dignes de foi, lesquels, 
après avoir eux-mêmes prêté serment personnellement d’agir de bonne 
foi dans la présente affaire, devront d’abord donner pour eux et forcer 
ensuite les autres à donner 1 sur 100 byzantins en leur avoir ou les valant, 
soit sur tous les biens en leur possession, soit sur les dettes qui leur sont 
dues, mais quant aux rentes, 2 byzantins sur 100. Ils devront obliger les 
autres, citoyens ou habitants des cités ou lieux à la tête desquels ils sont 
placés, à payer selon ce qu’ils jugeront de bonne foi que valent leurs 
biens, ordonné à chacun secrètement selon sa possibilité. Si celui à qui on 
aura ordonné ce qu’il doit payer dit qu’il a été surchargé et imposé au- 
dessus de ses forces, qu’il montre selon sa propre conscience combien 
valent ses biens meubles, qu’il prête serment, qu’il ne paye pas davan- 
tage, et qu’il se retire non inquiété conformément à cette condition. Les 
quatre élus seront tenus en vertu de leur serment de garder le secret sur 
ce qui aura été apporté par les citoyens, soit grands, soit petits, et seront 
tenus par serment de ne pas dévoiler la richesse ou la pauvreté. Ils doivent 
observer ceci pour tous ceux qui ont en valeur 100 byzantins, et quelles 
que soient la langue, la nation, la foi, sans distinction de sexe, hommes et 
femmes indifféremment, tous seront soumis à la même loi. Mais si lesdits 
quatre élus chargés de ceci savent avec certitude que la fortune de quel- 
qu’un ne vaut pas 100 byzantins, qu’ils reçoivent de lui un fouage ', c’est- 
à-dire, pour un feu, 1 byzantin ; s’ils ne le peuvent intégralement, qu’ils 
reçoivent 1/2 byzantin ; et s’ils ne peuvent en recevoir 1/2, qu’ils reçoi- 
vent 1 raboin, selon ce qu’ils jugeront devoir faire de bonne foi. À cette 
condition sont soumis tous ceux dont les biens meubles ne valent pas 
100 byzantins, quels que soient la langue, la nation, la foi, et le sexe. 

« Il est aussi décrété que chaque église, chaque monastère, tous les 
barons, quel que soit leur nombre, et tous les vavasseurs, devront donner 
2 byzantins pour chaque 100 byzantins qu’ils auront en rentes, de même 
que tous les autres du royaume, quels qu’ils soient, qui possèdent des 
rentes, mais ceux qui touchent un salaire ne devront donner qu’ 1 byzantin 
pour 100. Mais ceux qui ont des casais sont tenus de jurer qu’ils donne- 
ront de bonne foi, en plus de ce qui est dit ci-dessus, 1 byzantin par feu 


1 . Fouage, feu : foagium, foco, dans le texte latin. 



CHRONIQUE — LIVRE XXII 


717 


qu’ils ont dans leurs domaines et leurs casais, en sorte que si un casai a 
cent feux, on devra obliger les paysans 1 à payer 100 byzantins. Ce sera 
ensuite au seigneur du casai de répartir ces byzantins dans des proportions 
convenables entre les paysans dudit lieu, en sorte que chacun soit obligé 
de payer sa part selon sa possibilité et que les plus riches ne soient pas 
trop allégés, ni les plus pauvres trop surchargés. Il en sera de même si le 
casai a plus ou moins de feux. 

« Que ceux qui sont à la tête comme nous l’avons dit de chaque ville 
et chaque château, depuis Caiffa jusqu’à Jérusalem, apportent à Jérusalem 
l’argent collecté dans chacune des villes ; qu’ils le remettent séparément 
avec le poids et le nombre à ceux chargés de cette tâche, comme il aura 
été reçu dans chaque cité et chaque lieu, dans des sacs distincts et scellés, 
en présence du patriarche ou de son envoyé, présents aussi le prieur du 
Sépulcre du Seigneur et le châtelain de la ville. Ils devront le mettre dans 
la caisse qui sera dans le trésor de Sainte-Croix avec trois serrures et 
autant de clefs, dont le patriarche aura la première, le prieur du Sépulcre 
la deuxième, et le châtelain et les quatre habitants élus pour la collecte la 
troisième. De Caiffa à Beyrouth, qu’ils apportent l’argent collecté à Acre 
dans les mêmes conditions [...], le seigneur archevêque de Tyr aura la 
première clef, le seigneur Josselin sénéchal du roi la deuxième, les quatre 
élus d’Acre la troisième. 

« Cet argent collecté ne doit pas être dépensé pour les menues affaires 
du royaume, mais seulement pour la défense de la terre et tant que cet 
argent sera conservé, toutes les exactions, qu’on appelle en langue vul- 
gaire tailles, devront cesser, tant des églises que des habitants. Que ceci 
ne se fasse qu’une fois et ne soit pas regardé comme une coutume dans le 
futur [...]. » 


25 

SALADIN REVIENT DE MÉSOPOTAMIE, IL S’EST EMPARÉ D’ALEPfl 183) 

[...] Cependant Saladin occupe la région de Syrie en Mésopotamie et 
s’empare de force des principales cités [...]. Ayant ainsi terminé ses affai- 
res selon ses vœux, il se transporta alors à Damas avec ses légions. Ce 
mouvement répandit parmi les nôtres une terreur d’autant plus grande et 
dangereuse que les éclaireurs ne pouvaient en aucune manière s’assurer 
des intentions qu’il pouvait avoir. Les uns disaient qu’il essaierait d’assié- 
ger Beyrouth comme l’année précédente à l’appel de l’armée navale, 
d’autres prétendaient qu’il avait le projet de prendre deux forteresses dans 
la montagne qui domine Tyr, Toron et Château-Neuf, d’autres qu’il avait 


1 . Ruslici, dans le texte latin. 



718 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


à cœur de ravager la Syrie de Sobal au-delà du Jourdain et renverser les 
forts 1 qui se trouvent dans cette région. Il y en avait même qui préten- 
daient faire croire qu’il avait le projet de descendre en Égypte, fatigué de 
ses longues et lointaines expéditions et ayant obtenu la paix pour un 
certain temps, afin de réparer ses armées fatiguées et collecter de nouveau 
les choses nécessaires à ses futures expéditions. Au milieu de ces incerti- 
tudes, les roi et tous les princes du royaume demeuraient en suspens avec 
terreur, et on réunit toutes les forces du royaume à la source de Séforis, 
où nos armées avaient depuis longtemps l’habitude de se rassembler [...]. 


26 

LE ROI INSTITUE MALADROITEMENT UN PROCUREUR À LA TÊTE DU 
ROYAUME 

Pendant que notre armée était dans l’incertitude à la source de Séforis, 
il arriva que le roi fut pris subitement à Nazareth d’une fièvre qui le rendit 
sérieusement malade : la maladie de la lèpre 2 , dont il était atteint depuis 
le début de son règne et l’avait gêné dès les premières années de son ado- 
lescence, s’aggravait plus vite que de coutume : il avait perdu la vue, les 
extrémités de son corps étaient lésées et se putréfiaient, il ne pouvait plus 
se servir de ses pieds et de ses mains. Cependant il conservait toujours 
sa dignité royale et il avait refusé jusqu’à ce moment de se démettre de 
l’administration, malgré la suggestion de quelques-uns d’y renoncer et de 
pourvoir à une vie tranquille et retirée sur les biens royaux. Malgré la 
faiblesse de son corps et son impotence, il avait beaucoup de force d’âme 
et faisait des efforts extraordinaires pour cacher sa maladie et assumer les 
soucis royaux. Pris de fièvre comme nous l’avons dit et désespérant de la 
vie, il convoqua ses princes à lui, et, en présence de sa mère et du seigneur 
patriarche, il constitua procurateur du royaume Guy de Lusignan, mari de 
sa sœur, comte de Jaffa et d’Ascalon, dont nous avons fait très souvent 
mention ci-dessus : sa dignité royale étant sauve, retenant pour lui la seule 
ville de Jérusalem et une rente annuelle de dix mille pièces d’or, il lui 
transmit à ces conditions la libre et générale administration de toutes les 
autres parties du royaume, et ordonna à ses fidèles et à tous les princes en 
général de se reconnaître comme ses vassaux et de lui engager leur foi 
avec la main. Ce qui fut fait. On rapporte qu’il aurait juré auparavant, sur 
l’ordre du roi, de ne pas aspirer à la couronne du vivant de celui-ci, de ne 
transférer à personne aucune des villes et aucun des châteaux que le roi 
possédait actuellement, ni d’aliéner le fisc. On croit qu’avec beaucoup 


1 . Oppida , dans le texte latin. 

2. Morbus elephantiosus , dans le texte latin. 



CHRONIQUE — LIVRE XXII 


719 


d’intelligence et de zèle, il lui fut enjoint et il fut obligé de jurer ceci en 
présence de tous les princes : car il avait promis à presque tous les plus 
grands du royaume des parts loin d’être modestes pour qu’ils l’aidassent 
de leurs suffrages à obtenir ce qu’il demandait, et se serait lié à eux par 
des promesses. À nous, il ne convient pas cependant de l’affirmer, parce 
que nous n’avons rien découvert de sûr. Cependant, ce changement ne 
plaisait pas à certains [...]. 


27 

SALADIN OCCUPE UNE RÉGION DE SOURCES EN GALILÉE, L’ARMÉE DES 
LATINS LE SUIT 

Pendant que ces choses se passaient ainsi chez nous, que notre armée 
s’était réunie de divers côtés à la source de Séforis, Saladin, après beau- 
coup de délibérations, réunit ses forces de la région au-delà de l’Euphrate, 
convoqua de partout tout ce qu’il put de cavaliers et de piétons et pénétra 
sur nos confins avec de nouvelles forces, armées jusqu’aux dents. Après 
avoir traversé la région du Hauran, suivi la mer de Tibériade dans la 
plaine du Jourdain, il apparut avec ses légions dans le lieu nommé Cavan, 
divisa son armée et suivit le Jourdain jusqu’à Scitopolis aujourd’hui 
appelée Bethsan [...]. Ils trouvèrent le lieu évacué et se servirent de ce 
qu’ils voulurent, emportant armes, vivres et enfin tout ce qui leur parut 
utile. Ils s’avancèrent alors en se divisant et une partie installa son camp 
autour d’une source du nom de Tubania, qui sort au pied du mont Gelboe, 
à côté d’une noble ville antique dite Gezrael et maintenant appelée en 
langue vulgaire Petit-Gerinum, pour la commodité de l’eau. Les nôtres 
étaient encore dans leurs camps à la source de Séforis, [...] ayant alors 
formé leurs rangs et pris toutes les dispositions selon la discipline mili- 
taire, ils se portèrent en masse vers la source de Tubania où Saladin s’était 
établi au bord de l’eau avec une forte troupe de chevaliers distingués et 
choisis, comme s’ils avaient le projet d’expulser les ennemis et revendi- 
quer pour eux la commodité des eaux. Ils crurent en y arrivant qu’ils ne 
pourraient y réussir sans difficulté et sans combats périlleux ; mais subite- 
ment Saladin leva son camp, abandonna la source d’une manière inespé- 
rée, et en suivant le courant il alla installer son camp un peu au-dessous 
en direction de Bethsan, éloigné d’un mille à peine de notre armée Peu 
avant l’arrivée des nôtres en ce lieu, les ennemis s’étaient séparés par 
bandes du gros de leur armée, et avaient commencé à se répandre dans 
tous les environs et à les dévaster, les uns détruisirent le Dourg cité plus 
haut de Petit-Gerinum [...], d’autres allèrent détruire le bourg qu’on 
appelle en langue vulgaire Forbelet [...], quelques-uns grimpèrent au 
mont Tabor, ce qui ne s’était jamais entendu auparavant, et tentèrent de 



720 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


détruire le monastère grec qui est dit de Saint-Élie, mais les moines, toute 
leur famille et quelques-uns des villages voisins 1 qui étaient à l’intérieur 
de l’enceinte du monastère, entouré de fossés et muni de tours, les repous- 
sèrent vigoureusement [...], d’autres grimpèrent sur la montagne au- 
dessus de la cité de Nazareth, d’où ils pouvaient contempler toute la cité 
en dessous [...]. 


28 

LES LATINS NE LIVRENT PAS BATAILLE 

Comme ceux des ennemis qui s’étaient séparés du gros de leur armée 
et dispersés de long en large à travers toute la région exposaient sans 
cesse aux plus graves dangers les nôtres qui voulaient se rendre auprès de 
nos légions, la terreur devint telle que personne n’osait plus aller à notre 
camp pour y commercer ou apporter l’aide habituelle. C’est ainsi que la 
famine commença dans notre armée, les nôtres s’étaient transportés sans 
bagages et sans aucune espèce de charge pour accourir contre l’ennemi, 
espérant que la chose serait terminée en deux ou trois jours. Les gens de 
pied surtout étaient dans la pénurie, et principalement ceux qu’on avait 
convoqués depuis la zone côtière, les Pisans, les Génois, les Vénitiens et 
les Lombards, qui avaient laissé leurs nefs appareillées pour la traversée 
— car le temps pressait, on était presque à la mi-octobre — , ainsi que les 
pèlerins qu’ils emmenaient avec eux, qui s’étaient ajoutés au camp des 
nôtres. Tous ceux-là avaient eu du mal à porter les armes parce que notre 
camp était à vingt milles de distance des bords de la mer, et n’avaient pris 
avec eux aucune espèce de victuaille. On expédia des messagers dans 
toutes les villes voisines pour demander à ceux qui y commandaient d’en- 
voyer des vivres sans retard, et ceux-ci, empressés d’obtempérer aux 
ordres du roi, ne mirent aucun retard à faire partir tout ce qu’ils purent 
trouver. La plus grande partie arriva en effet dans notre camp et y porta 
l’abondance suffisante vu le temps et l’endroit ; mais une autre partie, 
dont on ne prit pas assez de soin, tomba aux mains des ennemis et leur 
fut infiniment utile, car eux aussi avaient à souffrir d’une semblable 
disette. On avait envoyé en avant quelques cavaliers spécialement 
chargés de protéger la marche de ceux qui venaient porter des vivres à 
l’armée : ils accompagnèrent en effet sains et saufs jusqu’à notre camp 
ceux qu’ils rencontrèrent, mais les autres, qui ne reçurent pas les mêmes 
secours, tombèrent entre les mains des ennemis, périrent par le glaive ou 
furent repoussés dans l’asservissement perpétuel aux ennemis. 


1 . Vieilli, dans le texte latin : habitants des petits bourgs. 



CHRONIQUE — LIVRE XXII 


721 


QUESTIONS DE GUILLAUME DE TYR, SON ANALYSE 

Ainsi, si nos péchés n’avaient pas empêché Dieu de nous être propice, 
il semble que la force de l’ennemi aurait pu facilement tourner en ruine 
et leur orgueil intolérable descendre sur un terrain glissant. On ne lit nulle 
part qu’une telle multitude de cavaliers et gens de pied ait jamais été ras- 
semblée dans tout l’espace oriental, et les hommes les plus âgés ne se 
souviennent pas d’avoir vu une armée aussi nombreuse réunie en une 
seule troupe à partir des forces propres au royaume. Elle comptait en effet 
treize cents cavaliers environ, et l’on dit qu’il y avait plus de quinze mille 
hommes de pied parfaitement bien armés. Cette armée était en outre 
commandée par des chefs grands et remarquables, illustres par leur nais- 
sance et connus pour leur expérience des armes, le seigneur Bohémond III 
prince d’Antioche, le seigneur Raymond comte de Tripoli, le seigneur 
Henri duc de Lovania, un noble prince de l’empire germanique, Raoul de 
Malleone un homme noble et remarquable d’Aquitaine, sans compter les 
princes du royaume, Guy comte de Jaffa, Renaud de Châtillon seigneur de 
TOutre-Jourdain, quelque temps prince d’Antioche, Baudouin de Ramla, 
Balian de Naplouse son frère, Renaud de Sidon, Gautier de Césarée, Jos- 
selin le sénéchal du roi. Il paraissait assez probable que nos ennemis 
avaient de façon bien inconsidérée traversé le Jourdain pour s’établir sur 
nos confins ; mais, en punition de nos péchés, l’esprit de rivalité se répan- 
dit sur les princes, en sorte que les affaires publiques qui semblaient 
demander tant de diligence furent non seulement négligées, mais même 
trahies avec méchanceté à ce qu’on dit. Ceux qui auraient pu faire avancer 
les choses étaient pleins de haine, dit-on, pour le comte de Jaffa à qui le 
roi avait confié deux jours auparavant le soin du royaume, et supportaient 
avec indignation qu’au milieu de si grands périls, dans une nécessité si 
pressante, tant et de si grands intérêts eussent été mis dans les mains d’un 
homme inconnu, sans discernement et tout à fait incapable. Il en résulta 
que pendant huit jours de suite, on supporta avec une patience excessive, 
bien plutôt honteuse, que le camp des ennemis demeurât à moins d’un 
mille de distance et que la région fût ravagée en pleine liberté, ce qui 
n’était jamais arrivé. Les hommes simples qui étaient présents et ne 
connaissaient pas la méchanceté de nos princes s’étonnaient qu’on négli- 
geât une si belle occasion de combattre les ennemis, et qu on ne prît 
aucune disposition pour les attaquer. S’il arrivait qu’on en parlât en 
public, ils prétendaient que Saladin, prince des légions ennemies, s’étant 
établi dans un lieu entouré de rochers, nos rangs ne pourraient arriver 
jusqu’à lui sans grand danger, et qu’en outre ses cohortes disposées en 
cercle se proposaient de surgir sur nous de partout si nous tentions de 
lancer nos rangs contre Saladin. Les uns disaient que c’était vrai et juste- 
ment allégué par les princes, mais d’autres affirmaient que c’était un pré- 



722 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


texte imaginé pour fuir le combat afin qu’on ne pût attribuer au comte le 
succès qui pourrait arriver et que la chose semblât bien gérée sous sa 
conduite. Nous avons recueilli et rapporté ces diverses interprétations 
sans rien affirmer avec assurance, parce que nous n’avons pu reconnaître 
l’exacte vérité des choses. Il est certain toutefois que les ennemis demeu- 
rèrent en toute liberté sept ou huit jours de suite à l’intérieur de nos limites 
en deçà du Jourdain, et qu’ils firent tous les jours et impunément de multi- 
ples dégâts. Enfin le huitième, ou plutôt le neuvième jour, Saladin rappela 
ses troupes, rentra chez lui sans avoir souffert aucun dommage, et les 
nôtres revinrent à Séforis. 


29 

SALADIN MET LE SIÈGE DEVANT LE K.RAK DE MONTRÉAL, PUIS S’EN VA 

Il arriva peu après ce qu’on pensait. Un mois s’était à peine écoulé que 
Saladin reprit la guerre [...], il se disposa à assiéger Petra Deserti. Renaud 
de Châtillon, qui avait le soin de la région en tant qu’héritage de sa 
femme, l’apprit par ses éclaireurs et vint au plus vite entraînant avec lui 
une troupe de chevaliers qui paraissait suffisante pour protéger le château. 
Mais autre chose se passait là [...]. Il y avait dans l’intérieur une foule des 
deux sexes et de condition mélangée, nombreuse, un poids et non une 
utilité pour les assiégés : des histrions, des joueurs de flûte et d’instru- 
ments à cordes, que le jour de la noce avaient attirés de toute la région 
[...], en outre des Syriens habitant les faubourgs avaient rempli le lieu 
avec leurs femmes et leurs enfants [...], la foule était si grande que ceux 
qui voulaient courir de côté ou d’autre n’avaient pas la voie libre et fai- 
saient obstacle aux hommes plus actifs qui se donnaient au soin de la 
défense avec ardeur. On dit cependant que le lieu avait abondance de 
vivres, mais non les armes que semblait exiger la protection du lieu. 


31 

Pendant que ceci se passait à Jérusalem 1 , Saladin poussait de toutes 
ses forces et avec la plus grande vigueur le siège, et dans son importune 
insistance il ne laissait aucun moment de repos aux assiégés. Il avait fait 
élever huit machines, six dans la partie intérieure à l’emplacement de la 
cité antique, deux au-dehors dans le lieu appelé en langue vulgaire Obelet, 
et faisait attaquer continuellement la forteresse, de nuit aussi bien que de 
jour, en lançant des blocs de pierre si énormes qu’aucun de ceux qui 
étaient enfermés n’osait plus avancer la main, ni regarder à travers les 


1. Le roi a révoqué le comte de Lusignan et fait couronner son neveu âgé de cinq ans, 
Baudouin. 



CHRONIQUE — LIVRE XXIII 


723 


ouvertures des remparts, ni entreprendre un travail de défense quelcon- 
que. Ils avaient tellement perdu tout courage, que les ennemis se glis- 
saient par des cordes dans le fossé contre la forteresse, pour y tuerie bétail 
que les pauvres habitants y avaient introduit, le dépecer, le retirer pour le 
manger, sans souffrir la moindre opposition des assiégés. Et même, ceux 
qui remplissaient l’office de cuisiniers ou de boulangers dans l’armée 
ennemie et ceux qui tenaient un marché avaient logé leurs officines dans 
les maisons des habitants où ils trouvaient toute commodité [...]. Saladin, 
ayant appris par les éclaireurs que l’armée chrétienne venait d’arriver 
dans le voisinage et que le comte de Tripoli commandait les légions, 
abandonna ses machines, donna l’ordre de départ, leva le siège qui avait 
affligé le lieu pendant un mois consécutif et retourna chez lui. Cependant 
le roi, parvenant au lieu souhaité avec toute l’armée, apporta consolation 
aux habitants, puis il donna l’ordre du départ, rappela l’armée et retourna 
sauf à Jérusalem. 


LIVRE XXIII 


Un prologue suivi d’un seul chapitre 

Lassé des malheurs qui arrivent dans notre royaume plus fréquemment 
que de coutume et presque sans relâche, nous avions résolu de quitter la 
plume et d’ensevelir dans le silence ce que nous avions d’abord entrepris 
de publier pour la postérité. Nul ne saurait sans douleur produire au grand 
jour les maux de sa patrie et les fautes des siens ; car il est en quelque 
sorte d’usage entre les hommes, et l’on regarde comme chose naturelle, 
que chacun mette toutes ses forces à célébrer la patrie et ne se montre pas 
envieux des titres des siens. Cependant, tout sujet de louange nous est 
maintenant enlevé ; nous n’avons sous les yeux que les calamités de notre 
patrie en deuil et des misères de tout genre qui ne peuvent nous arracher 
que des larmes et des gémissements. Jusqu’à présent nous avons décrit de 
notre mieux les beaux faits des grands princes qui, pendant quatre vingts 
ans et plus, ont exercé le pouvoir dans notre Orient et principalement à 
Jérusalem. Le courage nous manque maintenant : nous détestons le 
présent, nous demeurons interdits devant les choses qui se présentent à 
nos yeux et à nos oreilles, choses qui ne seraient pas même dignes des 
chants d’un Codrus ou des récits d’un Mevius, quel qu’il fut 1 . Nous ne 
rencontrons rien dans les actions de nos princes qu’un homme sage puisse 
croire devoir confier au trésor de la mémoire, rien qui soit capable d’inté- 


1. Mevius Codrus, Virg. Ecl., 3, 90. 



724 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


resser le lecteur ou de faire quelque honneur à l’écrivain. Nous pouvons 
répéter pour nous la complainte du prophète : « La prudence a manqué au 
sage, la parole au prêtre, l’esprit de prévision au prophète » Maintenant 
aussi chez nous, « le prêtre est comme le peuple 1 2 3 », en sorte qu’on peut 
nous appliquer ces paroles d’un autre prophète : « Toute tête est languis- 
sante et tout cœur est abattu ; depuis la plante des pieds jusqu’au haut de 
la tête il n’y a rien de sain '. » Nous sommes arrivé à ce point de ne 
pouvoir supporter ni nos maux, ni les remèdes. Aussi, et en punition de 
nos péchés, les ennemis ont-ils repris tout l’avantage : nous qui avions 
triomphé, qui remportions habituellement sur eux la palme glorieuse de 
la victoire, privés maintenant de la grâce divine, nous avons la plus mau- 
vaise part dans presque toutes les rencontres. C’est pourquoi il vaudrait 
mieux se taire ; il vaudrait mieux couvrir nos fautes de l’ombre de la nuit, 
que de porter la lumière sur des choses honteuses. Mais ceux qui ont à 
cœur de nous voir poursuivre ce que nous avons commencé une première 
fois et nous prient instamment de signifier à la postérité la situation du 
royaume de Jérusalem aussi bien dans l’adversité que dans la prospérité, 
ceux-là nous donnent des stimulants. Ils mettent en avant de très habiles 
historiographes qui ont confié à l’écrit l’adversité et la piospérité : Tite- 
Live pour les Romains, Josèphe en vérité qui a publié dans de longs traités 
non seulement les belles actions des Juifs mais aussi ce qui leur est arrivé 
de honteux. Ils abondent en autres exemples pour mieux nous persuader 
et nous pousser, parce qu’il est évident que les deux propos ont une égale 
raison d’être pour ceux qui écrivent des gesta : de même que raconter des 
gesla heureuses donne à la postérité quelque ardeur, de même celles qui 
sont soumises à l’infortune rendent prudents ceux qui sont dans des cir- 
constances semblables. Car les écrivains d’annales, de par leur office, 
n’ont pas coutume de confier aux lettres ce qu’ils désirent eux-mêmes, 
mais ce que les temps font, et tout particulièrement les événements de la 
guerre qui sont variés et non uniformes, où la prospérité n’est pas conti- 
nuelle et où les malheurs connaissent, à l’opposé, des intervalles de 
lumière. Nous sommes donc vaincus. Ce que les temps qui suivent feront, 
nous prendrons soin de le confier à l’écrit comme nous avons commencé, 
fasse que ce soit propice et heureux. Dieu voulant, s’il nous prête vie, 
nous renonçons à notre deuxième intention 4 . 


1. Jr, xvin, 18. 

2. Os, iv, 9. 

3. Is, i,5-6. 

4. Ce dernier prologue est suivi d'un seul chapitre qui raconte la lamentable discorde 
entre le roi et le comte de Jaffa (Guy de Lusignan son beau-frère), que le patriarche, le 
maître du Temple et le maître de l’Hôpital ont aggravée par un discours public auquel le roi 
ne voulut pas obtempérer (du moins c’est ce que suggère Guillaume de Tyr). Moyennant 
quoi, en représailles, le comte de Jaffa s’en alla faire un raid sur des Arabes qui campaient 
tranquillement avec leurs troupeaux sous la garantie du roi. 



La Conquête de Constantinople 1 

Robert de Clari 
Début xin' siècle 


INTRODUCTION 


Robert de Clari (seconde moitié du xn e siècle - début du xm e siècle) est 
souvent victime des multiples comparaisons qu’on a faites entre son 
œuvre et celle de Geoffroy de Villehardouin et qui ont eu tendance à 
l’écraser. En effet, autant Villehardouin s’impose à nous par sa forte per- 
sonnalité, son action constante à la tête de la quatrième croisade comme 
ambassadeur, négociateur, conseiller et capitaine, et le rôle important 
qu’il y joua, autant Clari se fond dans la masse des croisés. Mais on aurait 
tort de trop déprécier son témoignage : c’est un bon échantillon de la 
petite chevalerie des xu e et xm e siècles, qui nous permet de pénétrer au 
cœur du Moyen Age ; il nous procure de précieux renseignements, un 
document important, grâce auxquels nous pouvons mieux apprécier les 
divergences qui opposèrent les croisés. C’est de surcroît, avec la chroni- 
que de Villehardouin, la première œuvre historique en prose française, où 
l’on décèle l’influence conjointe de la chanson de geste et du cycle de la 
Croisade, de l’historiographie en vers, des romans d’ Antiquité (Thèbes, 
Enéas, Troie) et de romans comme Florimont d’Aymon de Varennes. La 
prose française lui a semblé, comme à V illehardouin, la forme la plus apte 
pour dire la vérité, pour transmettre et authentifier le témoignage. 

Clari était un petit seigneur picard, un chevalier sans importance, ni 
clerc comme son frère Aleaume, ni grand baron ; Villehardouin ne le cite 
jamais. Lui-même ne se mentionne pas parmi les croisés, et d’une rare 
élégance il ne parle pratiquement jamais de lui. Il possédait le fief de 
Cléry-lès-Pemois (Somme) qui, « d’une étendue d’environ 6,5 hectares, 
était tout juste suffisant à lui valoir le titre de chevalier et certainement 
insuffisant à le nourrir ». Il participa à la quatrième croisade qu’il raconta, 
à partir de 1207, dans une chronique composée de deux parties dispropor- 
tionnées : les cent douze premiers chapitres relatent les faits qui vont de 


1 . Traduit de l’ancien français, présenté et annoté par Jean Dufoumet. 



726 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


1 198 à 1205 : préparatifs, voyage, prise de Constantinople par deux fois, 
établissement de l’empire franc. Les sept derniers chapitres vont de la 
bataille d’Andrinople (1205) à la mort d’Henri 1 er (1216) : ils sont très 
brefs, en sorte qu’on peut penser que Clari avait quitté Constantinople au 
milieu de 1205. 

Son unique souci, proclamé haut et fort, semble être de rapporter le vrai 
sans que des engagements politiques et polémiques viennent le fausser. 
Petit chevalier curieux et bavard, vassal de Pierre d’Amiens qu’il exalte 
(c’est li biax chevaliers et li preus et li vaillans) et dont il partage l’en- 
thousiasme dans les premiers temps de la croisade, mais ignorant les des- 
seins et les accords des chefs, impartial, modeste, même s’il a le sentiment 
d’avoir participé à une entreprise épique, il est partagé entre l’hostilité à 
l’égard des hérétiques déloyaux et le remords d’avoir commis une injus- 
tice en allant contre Constantinople plutôt qu’à Jérusalem. Fortement 
influencé par la propagande de l’armée croisée qu’il est incapable d’inter- 
préter, il est doué d’une bonne mémoire visuelle, mais reste à la surface 
des choses et il est gêné par son manque de préparation politique ; au 
total, c’est un homme simple, peu cultivé, qui démythifie sans le vouloir 
les grands personnages. 

Clari a été émerveillé par les beautés de Constantinople (le palais de 
Boucoléon et des Blachemes, les églises Sainte-Sophie et des Saints- 
Apôtres, l’hippodrome, les portes de la ville, les statues, les colonnes), et 
peut-être plus encore par la richesse des matériaux et des substances, et 
le cas échéant par les vertus thérapeutiques de ces dernières ; par les abon- 
dantes reliques, telles que des morceaux de la vraie Croix et des vestiges 
de la crucifixion, la tuile et la serviette du saint homme que visita le 
Christ, l’image de saint Démétrius, la table de marbre sur laquelle on 
étendit Jésus après la descente de croix ; et tout autant par la mer, comme 
en témoigne le récit du départ de la flotte pour Zara : pour pallier un voca- 
bulaire limité, il utilise des mots intensifs et les images du fourmillement 
et de l’embrasement. A quoi s’ajoute tout ce qui ressortit au merveilleux 
et à l’exotisme des coutumes byzantines et des mœurs des Coumans, ces 
Turcs établis en Moldavie. Mais le charme de son récit vient de ce que 
l’histoire et l’extraordinaire (grands crimes, noires ingratitudes et châti- 
ments des empereurs byzantins, fabuleux destin de Conrad de Montferrat, 
pèlerinage du roi noir de Nubie) baignent dans un climat de familiarité et 
de réalisme. 

Clari, écrivain novice, autodidacte, mais sans doute moins naïf qu’on 
ne l’a dit, préfère la répétition d’un substantif à l’emploi des pronoms 
jugés trop ambigus et manifeste ainsi un vif souci de netteté : quand il 
affirme qu’il ne sait pas écrire, ne serait-ce pas une suprême rouerie ? 
Quoi qu’il en soit, il a une attitude plus ethnographique que les autres 
historiens de la quatrième croisade, et le discours direct vise à donner 
l’impression d’une mimesis. Au contraire de Villehardouin qui, par une 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE — INTRODUCTION 727 

sorte d’ascétisme, élimine tous les petits faits inutiles à la compréhension 
des événements et ne dit mot du spectacle du monde ou des misères du 
quotidien, Clari aime les anecdotes qui, si elles relèvent souvent du conte 
populaire, sont aussi l’écho d’une certaine propagande et ne manquent 
pas d’intérêt historique. 

D’étonnantes similitudes entre les deux chroniqueurs, par exemple à 
propos de la tentative d’incendie par les Grecs de la flotte vénitienne, font 
penser à une source commune, peut-être une relation contemporaine des 
événements que chacun aurait récrite avec plus ou moins d’originalité, en 
essayant de résoudre un problème important : comment éviter un émiette- 
ment total de la matière, quand le sujet se développe dans le temps et dans 
l’espace ? Clari a écrit l’œuvre la moins unifiée, avec ses incertitudes 
chronologiques, à cause de son goût prononcé pour l’anecdote ; de là, un 
récit éclaté. Mais on peut se demander si c’est un effet de la maladresse 
ou le fruit d’une volonté délibérée, comme dans le De nugis curialium 
(« les Contes des courtisans ») de Gautier Map. 

À travers anecdotes, brefs tableaux et petits discours au style direct, 
transparaît l’idéal chevaleresque qui détermina la conduite de Clari : 
préoccupations religieuses et goût pour les actions héroïques ; mais les 
femmes, exclues de la chronique de Villehardouin, ne le sont point ici. 
Son modèle est Pierre de Bracheux, « celui qui des pauvres et des puis- 
sants accomplit le plus de prouesses », à la pointe du combat lors de la 
seconde prise de Constantinople, consommant la défaite de l’usurpateur 
Murzuphle, rendant visite à Johannisse le Valaque et étonnant les 
ennemis par sa taille gigantesque, conquérant son royaume sur les Sarra- 
sins. Clari est surtout le porte-parole des petits chevaliers déçus. Il se 
montre presque indifférent à l’égard des Vénitiens qui sont à ses yeux 
âpres au gain, moins preux que ne le dit Villehardouin, et qu’il lui arrive 
d’admirer pour leur richesse et leurs qualités de marins, tandis que leur 
doge y est à la fois plus familier et très influent à chaque moment décisif 
de la croisade. Il méprise les Grecs qu’il juge traîtres, versatiles et lâches. 
Sévère pour Boniface de Montferrat, cupide et ambitieux, mauvais vassal 
de l’empereur Baudouin, il cloue au pilori les « hauts hommes », les 
barons, hypocrites, orgueilleux, poussés par la convoitise et l’ambition, 
traîtres envers leurs compagnons, finalement châtiés par Dieu lors de la 
défaite d’Andrinople. Nous retrouvons dans la chronique de Clari, 
comme dans Le Pèlerinage de Jérusalem (De Hierosolymitana peregri- 
natione) de Pierre de Blois, cette élection des petits et des pauvres qui est 
liée à la prééminence de la christologie dans l’expérience religieuse, à 
l’imitation du Christ homme, humble et souffrant, grand dans l’humilité 
et innocent dans la souffrance. 

Clari n’est donc pas un témoin négligeable, et Albert Pauphilet a eu 
raison de le réhabiliter et de signaler sa complexité : « Ignorant qui parle 
de Troie la Grant ; chroniqueur d’escouade qui voudrait comprendre 



728 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


l’état de l’empire et pénétrer les desseins des grands politiques ; témoin 
impur dont les historiens ne peuvent tirer grand-chose et qui avait lui- 
même, par don de nature, quelque partie de l’historien : Robert de Clari 
n’est pas un auteur facile à définir. » 

N. -B. : Il est délicat de traduire Robert de Clari, dont le témoignage, 
pourtant, est très important pour connaître un peu mieux l’univers mental 
et moral des humbles chevaliers qui prirent part à la quatrième croisade. 
Non que son texte soit difficile à comprendre, mais il charrie tant de répé- 
titions qu’il peut devenir fastidieux. Aussi avons-nous essayé à la fois 
d’introduire un peu de variété pour en faciliter la lecture et d’être le plus 
fidèlement exact pour ne pas fausser le témoignage de notre auteur. 

Nous avons relu le manuscrit de la chronique (Bibliothèque royale de 
Copenhague, 487, fi 5 100-128) : nous avons pu apporter quelques correc- 
tions à l’édition de Philippe Lauer, au demeurant très satisfaisante. 

Jean Dufournet 


BIBLIOGRAPHIE : Editions : Robert de clari, La Conquête de Constantinople , éd. 
par P. Lauer, Paris, Champion, 1924 (« Classiques français du Moyen Âge »). 

roberto di clari, La Conquista di Costantinopoli ( 1198-1216 ), trad. et étude par 
A.M.N. Patrone, Gênes, 1970. 

Etudes : dembowski p.'f., La Chronique de Robert de Clari. Etude delà tangue et du 
style, Toronto, 1963. 

dufournet J., Les Ecrivains de la quatrième croisade. Villehardouin et Clari , Paris, 
Sedes, 1974, t. II. 

gougenheim G„ Etudes de grammaire et de vocabulaire français, Paris, Picard, 1 970. 
jacquing ., Le Style historique dans les récits français et latins de la quatrième croi- 
sade, Paris-Genève, Champion-Slatkine, 1986. 

longnonj ., Les Compagnons de Villehardouin, Genève, Droz, 1978. 
pauphilet a., « Sur Robert de Clari », Romania, 1 93 1 , t. 57, p. 289-3 1 1 . 



I 

Ici commence l’histoire de ceux qui conquirent Constantinople, et nous 
vous dirons ensuite qui ils furent et pour quelle raison ils y allèrent. Il 
arriva, en ce temps où Innocent [III] était pape de Rome, Philippe 
[Auguste] roi de France et un autre Philippe [de Souabe] empereur d’ Al- 
lemagne ', en l’an de l’incarnation 1203 ou 1204, qu’il y eut un prêtre 
nommé maître Foulques de Neuilly [sur-Mame], paroisse de l’évêché de 
Paris 1 2 . Ce prêtre, d’une grande piété et très bon clerc, prêchait la croisade 
par les terres, et beaucoup de gens le suivaient, car il était si pieux que 
Dieu notre Seigneur faisait de très grands miracles en sa faveur, et il ras- 
sembla beaucoup d’argent pour la Terre sainte d’outre-mer. 

Alors se croisèrent le comte Thibaut de Champagne, Baudouin le 
comte de Flandre, Henri son frère, Louis le comte de Blois, Hugues le 
comte de Saint-Pol, Simon le comte de Montfort et Guy son frère 3 . 
Ensuite nous nommerons les évêques qui y participèrent : l’évêque 
Nivelon de Soissons, qui était très pieux et valeureux en tous commande- 
ments et tous besoins, l’évêque Garnier de Troyes, l’évêque de Halber- 
stadt en Allemagne et maître Jean de Noyon, choisi pour être évêque 
d’Acre ; il y avait aussi l’abbé de Loos en Flandre, qui appartenait à 
l’ordre de Cîteaux et qui était très sage et très pieux, et d’autres abbés, et 


1. Innocent III ( 1 160-1216) fut pape de 1 198 à 1216, Philippe II Auguste ( 1 165-1223) 
roi de France de 1 1 80 à 1 223, Philippe I" de Souabe (vers 1 1 77- 1 208) empereur germanique 
de 1 198 à 1208. 

2. En fait, Foulques de Neuilly prêcha la croisade entre le 8 janvier et le 29 mars 1 198. 
Neuilly-sur-Marne est aujourd’hui dans le département de Seine-Saint-Denis. 

3. Thibaut III de Champagne (1179-1201), qui succéda à son frère aîné Henri II devenu 
roi de Jérusalem en 1192 et mort en 1 1 97 ; Baudouin I X de Flandre et de Hainaut (1171- 
1206), empereur latin d’Orient de 1204 à 1206; Henri de Flandre et de Hainaut (1174- 
1216), frère de Baudouin IX, empereur latin d’Orient de 1 206 à 1 2 1 6 ; Louis de Blois et de 
Chartrain (1171-1 205) ; Hugues de Saint-Pol en Temois, mort en 1 205 ; Simon IV de Mont- 
fort ( 1 1 50- 1 2 1 8), qui participa à la quatrième croisade, puis à la guerre contre les Albigeois. 



730 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


un grand nombre d’autres clercs dont nous sommes incapables de vous 
donner le nom. 

Pour les barons qui y participèrent, il est impossible de tous les 
nommer, mais nous pouvons vous en citer une partie. De l’Amiénois il y 
eut messire Pierre d’Amiens le beau chevalier courageux et valeureux, 
messire Enguerrand de Boves avec ses trois frères, l’un Robert, l’autre 
Hugues et un troisième qui était clerc ; Baudouin de Beauvoir, Mathieu 
de Warl incourt, l’avoué de Béthune et son frère Conon ', Eustache de 
Cauteleux, Anseau de Cayeux, Renier de Trith, Walet de Frise, Girard de 
Manchecourt, Nicole de Mailly, Baudouin Cavaron, Hugues de Beauvais, 
et beaucoup d’autres chevaliers, des personnages importants de Flandre 
et d’autres pays, qu’il nous est impossible de tous vous nommer, et il y 
eut messire Jacques d’Avesnes. 

De Bourgogne il y eut Eudes de Champlitte et son frère qui eurent de 
nombreuses troupes dans l’armée, et beaucoup d’autres Bourguignons 
qu’il nous est impossible de tous vous nommer. 

De Champagne vinrent le maréchal 1 2 [Geoffroy de Villehardouin], 
Ogier de Saint-Chéron, Macaire de Sainte-Menehould, Clérembaud de 
Chappes et Milon de Brabant, tous champenois. 

Ensuite, il y eut le châtelain de Coucy 3 , Robert de Ronsoi, Mathieu de 
Montmorency qui fit preuve d’une grande sagesse, Raoul d’Aulnoy, 
Pierre de Bracheux 4 le preux chevalier hardi et valeureux, et Hugues son 
frère : ceux que je vous nomme en ce moment étaient d’Ile-de-France et 
du Beauvaisis. 

Du pays de Chartres, il y eut Gervais du Châtel et son fils, Olivier de 
Rochefort, Pierre d’Alost, Payen d’Orléans, Pierre d’Amiens, bon et 
preux chevalier qui accomplit de nombreuses prouesses, et son frère, un 
clerc, chanoine d’Amiens, Manessier de Lille en Flandre, Mathieu de 
Montmorency, le châtelain de Corbie. 

Il y eut tant d’autres chevaliers d’Ile-de-France, de Flandre, de Cham- 


1. L’avoué de Béthune est un seigneur à qui l’abbaye confie, de plein gré ou sous la 
contrainte, l’administration de ses biens, la charge de la représenter en justice et le soin de 
la protéger et de la défendre ; Conon de Béthune est le grand poète qui avait pris part à la 
troisième croisade et dont Villehardouin et Henri de Valenciennes signalent le rôle impor- 
tant ; voir notre livre Les Écrivains de la quatrième croisade, Villehardouin et Clari, éd. 
cit., t. 1, P- 42-45, et notre Anthologie de la poésie lyrique française des xif et xnf siècles, 
Paris, Gallimard, « Poésie », 1989, p. 120-127. 

2. Il s’agit de Geoffroy de Villehardouin qui écrivit une très importante chronique sur la 
conquête de Constantinople, à peu près en même temps que Robert de Clari. Voir notre 
article « Villehardouin et les Champenois dans la quatrième croisade », Les Champenois et 
la croisade, Paris, Aux Amateurs de livres, 1989, p. 55-69. 

3. Le châtelain de Coucy était aussi un poète ; voir notre Anthologie..., éd. cit., p. 1 12- 
119 et 338-339. 

4. Pierre de Bracheux (près de Beauvais) fut le héros incontesté de la croisade. Sur ce 
personnage et les autres qui sont mentionnés, on utilisera le très précieux ouvrage de Jean 
Longnon, Les Compagnons de Villehardouin. Recherches sur les croisés de la quatrième 
croisade, Genève, Droz, 1978. 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 73 1 

pagne, de Bourgogne et d’autres pays qu’il nous est impossible de tous 
vous les citer, de valeureux et preux chevaliers. Ceux que nous avons 
cités étaient les plus puissants, portant bannière ; encore ne les avons- 
nous pas tous cités. 

Parmi ceux qui accomplirent le plus de prouesses et de hauts faits 
d’armes, puissants ou pauvres, il nous est possible d’en citer une partie : 
Pierre de Bracheux, celui qui, des pauvres et des puissants, réalisa le plus 
d’exploits, Hugues son frère, André de Durboise, messire Pierre 
d’Amiens le preux et beau chevalier, Mathieu de Montmorency, Mathieu 
de Warlincourt, Baudouin de Beauvoir, Henri le frère du comte de 
Flandre et Jacques d’Amiens : voilà, parmi les puissants, ceux qui accom- 
plirent le plus de hauts faits d’armes et de prouesses. Parmi les pauvres, 
Bernard d’Aire, Bernard de Soubrengien, Eustache de Heumont et son 
frère Gilbert de Visme, Walet de Frise, Hugues de Beauvais, Robert de 
Ronsoi, Alart Maquerel, Nicole de Mailly, Guy de Manchecourt, Bau- 
douin de Hamelincourt, Guillaume d’Embreville et le clerc Aleaume de 
Clari en Amiénois qui, très courageux, accomplit de nombreux hauts faits 
et prouesses, Aleaume de Sains, Guillaume de Fontaine. Ceux que nous 
avons nommés accomplirent le plus de hauts faits d’armes et de proues- 
ses, sans compter beaucoup d’hommes vaillants à cheval et à pied, tant 
de milliers que nous n’en savons pas le nombre. 


II 

Ensuite s’assemblèrent tous les comtes et les grands barons qui 
s’étaient croisés. Ils convoquèrent les puissants seigneurs qui avaient pris 
la croix ; et une fois réunis, ils délibérèrent pour désigner leur chef et sei- 
gneur, tant et si bien qu’ils choisirent le comte Thibaut de Champagne 
dont ils firent leur chef ; puis ils se séparèrent, et chacun de rentrer dans 
son pays. Très peu de temps après, le comte Thibaut mourut en laissant 
cinquante mille livres aux croisés et à celui qui, après lui, en serait le 
chef et seigneur, pour en disposer comme ils l’entendraient. Mourut aussi 
maître Foulques : ce fut une très grande perte pour les croisés '. 


1. Villehardouinne dit pas que Thibaut de Champagne fut choisi comme chef de la croi- 
sade. Il mourut le 25 mai i 205 ; Foulques décéda le même mois. Sur tous ces personnages 
et ces événements, on fera de fructueuses découvertes en comparant les textes de Clari et 
de Villehardouin (à lire dans les éditions d’E. Faral, Paris, Les Belles Lettres, 2 vol., 1961, 
et de Jean Dufoumet, Paris, Gamier-Flammarion, 1970). 



732 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


III 

Quand les croisés apprirent la mort de leur chef le comte de Champa- 
gne et de maître Foulques, ils en furent très affligés et très troublés 1 . 
Aussi s’assemblèrent-ils tous un jour à Soissons et ils délibérèrent pour 
savoir ce qu’ils feraient et qui ils choisiraient comme chef et seigneur, 
tant et si bien qu’ils s’accordèrent pour envoyer un message au marquis 
de Montferrat en Lombardie 2 . Ils lui envoyèrent de très bons messagers 
qui se préparèrent et s’en allèrent vers le marquis. Une fois là-bas, ils lui 
parlèrent et lui dirent que les barons de France le saluaient et qu’ils lui 
demandaient et le priaient par Dieu de venir s’entretenir avec eux à une 
date qu’ils lui fixèrent. À ces paroles, le marquis s’étonna fort de la 
requête des barons de France ; il répondit aux messagers qu’il prendrait 
conseil et leur ferait connaître le lendemain sa décision ; et il leur fit fête. 
Le lendemain, il leur dit qu’il irait à Soissons pour s’entretenir avec eux 
à la date fixée. Alors les messagers prirent congé et s’en retournèrent ; le 
marquis leur offrit de ses chevaux et de ses joyaux, mais ils ne voulurent 
rien accepter. De retour, ils rendirent compte aux barons de leur mission. 
Le marquis prépara son voyage, passa les Alpes au Mont-Joux 3 et s’en 
vint en France à Soissons, annonçant par avance son arrivée aux barons 
qui vinrent à sa rencontre et lui réservèrent un très chaleureux accueil. 


IV 

Une fois à Soissons, il demanda aux barons pourquoi ils l’avaient fait 
venir 4 ; lesquels, après s’être concertés, lui dirent : « Sire, nous vous 
avons fait venir parce que le comte de Champagne, notre seigneur et chef. 


1 . Pour désigner ceux qui participèrent à la croisade, Clari utilise les mots de « croisés », 
« pèlerins » et « Français ». Pèlerin est employé tout au long de l’œuvre (48 fois), croisé 
(19 fois) ne se trouve que jusqu’au chapitre xlii et Français (51 fois) qu’à partir du chapi- 
tre xliv. Se croiser , prendre la croix, être croisé, c’était d’abord, pour manifester son vœu, 
mettre sur son épaule la croix de tissu, image du Christ rédempteur par la souffrance, image 
de la grâce recherchée en Orient par un voyage dangereux. La croisade est un pèlerinage 
autant qu’une entreprise militaire : confessions et prêches mettent l’accent sur l’esprit de 
pénitence et de pauvreté, et l’on y acquiert l’indulgence plénière. Tout concourt à rapprocher 
croisade et pèlerinage : les deux impliquent mise en marche, exil, séparation. Quant à Fran- 
çais, il désigne ceux qui parlent français : on peut penser que, dans un pays étranger, le lien 
linguistique qui unissait les divers éléments s’était resserré. 

2. Sur le marquis Boniface de Montferrat (vers I 150-1207) fils de Guillaume III et frère 
de Guillaume Longue-Epée, de Conrad et de Renier, voir Jean Longnon, op. cit.,p. 227-234, 
et notre étude, « Villehardouin et Clari, juges de Boniface de Montferrat », Les Écrivains de 
la quatrième croisade, éd. cit., t I, p. 208-244. 

3. Le Mont-Joux, ou les monz de Mongeu : le mont Saint-Bernard et, d’une manière 
générale, les Alpes. 

4. Cette assemblée se tint en juin 1201. 



LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE 


733 


est mort ; et nous vous avons fait venir comme le plus sage que nous 
connaissions, et qui pouvait le mieux organiser notre entreprise, que Dieu 
en soit témoin ! Aussi vous prions-nous tous d’être notre seigneur et de 
prendre la croix pour l’amour de Dieu. » À ces mots, les barons se mirent 
à genoux devant lui et lui dirent de ne pas se préoccuper du financement, 
car ils lui donneraient une grande partie de l’argent que le comte de 
Champagne avait laissé aux croisés. Le marquis répondit qu’il y réfléchi- 
rait et, quand il l’eut fait, il leur dit que pour l’amour de Dieu et pour 
secourir la terre d’outre-mer, il prendrait la croix. L’évêque de Soissons 
eut tôt fait de se préparer, et il lui remit la croix. Lorsqu’il l’eut prise, on 
lui donna, sur l’argent laissé aux croisés par le comte de Champagne, 
vingt-cinq mille livres. 


V 

Après que le marquis se fut croisé, il dit aux barons : « Seigneurs, par 
où voudriez-vous passer et en quelle terre des Sarrasins voudriez-vous 
aller ? » Les barons répondirent qu’ils ne voulaient pas aller en terre de 
Syrie, car ils ne pourraient remporter aucun succès, mais ils avaient 
projeté d’aller au Caire ou à Alexandrie, au beau milieu des infidèles, où 
ils pourraient leur causer le plus de dommages, et ils avaient le projet de 
louer une flotte qui les y transporterait tous ensemble. Le marquis dit 
alors que c’était un bon conseil auquel il donnait son plein accord, et 
qu’on envoyât, parmi leurs plus sages chevaliers, de bons messagers soit 
à Pise, soit à Gênes, soit à Venise : à cet avis se rangèrent tous les barons. 


VI 

Alors ils choisirent leurs messagers et ils furent tous d’accord pour que 
messire Conon de Béthune y allât, ainsi que le maréchal de Champagne. 
Leur choix fait, les barons se séparèrent, le marquis retourna dans son 
pays et chacun des autres aussi. L’on commanda aux messagers de louer 
des vaisseaux pour faire passer quatre mille chevaliers avec leur harna- 
chement et cent mille hommes à pied. Les messagers préparèrent leur 
voyage et s’en allèrent directement à Gênes où ils s’entretinrent avec les 
Génois et leur dirent ce qu’ils cherchaient, mais les Génois répondirent 
qu’ils ne pouvaient leur apporter aucune aide. De là ils allèrent à Pise 
et parlèrent aux Pisans, qui rétorquèrent qu’ils n’auraient pas assez de 
vaisseaux et qu’ils ne pourraient rien faire. Ils se dirigèrent ensuite vers 
Venise et parlèrent au doge à qui ils présentèrent leur requête 1 : ils cher- 

I. Henri Dandolo avait été élu doge de Venise en 1 192, à l’âge de quatre-vingt-deux 
ans ; il avait donc quatre-vingt-douze ans en 1202. Voir notre étude « Villehardouin et les 



734 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


chaient à louer de quoi transporter quatre mille chevaliers avec leur harna- 
chement et cent mille hommes à pied. Après les avoir écoutés, le doge dit 
qu’il tiendrait son conseil, car une si grande affaire demandait réflexion. 
Il convoqua les membres du haut conseil de la ville, il leur parla et leur 
exposa ce qu’on lui avait demandé. Quand ils eurent bien délibéré, le 
doge donna sa réponse aux messagers : « Nous conclurons volontiers un 
marché avec vous : nous vous procurerons une grosse flotte pour cent 
mille marcs ', si vous le voulez, à cette condition que je vous accompa- 
gnerai avec la moitié de tous les Vénitiens qui pourront porter les armes, 
et aussi que nous aurons la moitié de toutes les conquêtes qu’on y fera, et 
nous vous amènerons cinquante galères à nos frais, et d’ici un an à partir 
de ce jour que nous fixerons, nous vous conduirons en quelque terre que 
vous voudrez, que ce soit au Caire ou à Alexandrie. » Quand les messa- 
gers l’entendirent, ils répondirent que ce serait trop cher que cent mille 
marcs, et ils discutèrent tant qu’ils conclurent le marché à quatre-vingt- 
sept mille marcs, si bien que le doge, les Vénitiens et les messagers jurè- 
rent de tenir cet accord. Ensuite, le doge dit qu’il voulait avoir vingt-cinq 
mille marcs d’arrhes pour commencer la constitution de la flotte, et les 
messagers lui répondirent d’envoyer des émissaires en France avec eux, 
et qu’ils leur feraient volontiers payer les vingt-cinq mille marcs. Ils 
prirent ensuite congé et s’en retournèrent. Le doge envoya avec eux un 
grand personnage de Venise pour recevoir les arrhes. 


VII 

Et après ie doge fit crier son ban à travers tout Venise : qu’aucun Véni- 
tien ne fût assez hardi pour aller faire aucun commerce, mais que tous 
aidassent à constituer la flotte. Ainsi firent-ils, et ils commencèrent à 
construire la plus puissante flotte qu’on eût jamais vue. 


VIII 

Venus en France, les messagers annoncèrent leur retour. Puis on 
convoqua tous les barons croisés à Corbie. Lorsque tous furent réunis, les 
messagers firent connaître le résultat de leur ambassade. En l’entendant, 
les barons furent très joyeux : ils approuvèrent fort leur action et ils entou- 
rèrent d’honneurs les envoyés du doge à qui on donna des deniers du 


Vénitiens », Les Écrivains de la quatrième croisade, éd. cit., t. I, p. 175-207. Geoffroy de 
Villehardouin et Conon de Béthune arrivèrent à Venise le 10 février 1201. 

1. Marc, « poids d’une demi-livre ou 8 onces d’or et d’argent ; on se sert de cette unité 
comme d’une monnaie de compte » (Lucien Foulet). 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 735 

comte de Champagne et de ceux que maître Foulques avait collectés ; le 
comte de Flandre y ajouta tant des siens qu’on arriva à vingt-cinq mille 
marcs. On les remit à l’émissaire du doge, ainsi qu’une bonne escorte 
pour l’accompagner jusqu’en son pays. 


IX 

Puis on fit savoir à tous les croisés, par toutes les terres, de se mettre 
en route à Pâques pour se rendre sans faute à Venise et qu’ils y fussent 
tous entre la Pentecôte et le mois d’août. Ainsi firent-ils. La pâque passée, 
ils y arrivèrent absolument tous. Nombre de pères et de mères, de frères 
et de sœurs, de femmes et d’enfants eurent beaucoup de chagrin au départ 
d’êtres chers. 


X 

Quand les pèlerins furent tous assemblés à Venise et qu’ils virent la 
puissante flotte qu’on avait construite, les riches nefs, les grands 
dromons, les huissiers pour transporter les chevaux et les galères, ils en 
furent tout émerveillés, ainsi que de la grande richesse qu’ils découvrirent 
dans la ville '. Constatant qu’ils ne pouvaient pas tous s’y loger, ils déci- 
dèrent d’aller s’installer dans l’île Saint-Nicolas, tout entière entourée par 
la mer, à une lieue de Venise. C’est là que les pèlerins se rendirent, dres- 
sèrent leurs tentes et se logèrent le mieux possible. 


XI 

Lorsque le doge de Venise vit que tous les pèlerins étaient arrivés, il 
convoqua tous les gens de sa terre ; quand ils furent venus, il commanda 
que la moitié d’entre eux se préparât et s’équipât pour s’embarquer avec 
les pèlerins. À cette nouvelle, les uns se réjouirent, les autres dirent qu’ils 
ne pourraient y aller ; et ils n’arrivèrent pas à se mettre d’accord pour 
déterminer la moitié qui partirait, tant et si bien qu’ils tirèrent au sort : ils 
faisaient ensemble deux boulettes de cire et ils plaçaient dans l’une un 
billet ; puis ils les remettaient à un prêtre qui les bénissait et donnait à 
chacun des deux Vénitiens une de ces boulettes : celui qui tirait la boulette 


1 . Les nefs servent essentiellement de transports ; elles sont aussi des navires marchands. 
Les dromons sont des sortes de croiseurs. Les huissiers, qui doivent leur nom aux portes 
dont ils sont munis, sont destinés à transporter la cavalerie, hommes et chevaux. Les galies 
ou galées (« galères »), qui peuvent être mues à la fois à la rame et à la voile, sont les navires 
de guerre par excellence. Voir Georges Gougenheim, op. cil., p. 310-315. 



736 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


au billet devait s’embarquer avec la flotte. C’est ainsi que se fit la répar- 
tition. 

Dès que les pèlerins se furent logés dans l’île Saint-Nicolas, le doge et 
les Vénitiens vinrent leur parler et demandèrent de respecter la conven- 
tion signée pour la flotte qu’ils avaient fait construire. Le doge leur repro- 
cha d’avoir demandé par leurs messagers de préparer une flotte pour 
quatre mille chevaliers avec leur harnachement et pour cent mille 
hommes à pied ; or, de ces chevaliers, il n’y en avait pas plus d’un millier, 
car le reste était allé dans d’autres ports, et, des hommes à pied, il n’y en 
avait pas plus de cinquante ou de soixante mille. « C’est pourquoi nous 
voulons, dit le doge, que vous nous payiez les sommes convenues dans 
nos accords. » En l’entendant, les croisés se concertèrent et arrêtèrent que 
pour chaque chevalier on aurait à donner quatre marcs, pour chaque 
cheval quatre marcs, pour chaque sergent à cheval deux marcs et pour les 
plus pauvres un. Ces deniers recueillis furent remis aux Vénitiens, mais 
il restait encore cinquante mille marcs à payer. Quand le doge et les Véni- 
tiens virent que les croisés ne leur avaient pas donné davantage, ils furent 
si irrités que le doge leur dit : « Seigneurs, vous n’avez pas été corrects à 
notre égard, car, aussitôt que vos messagers eurent conclu un accord avec 
mes gens et moi, j’ai commandé par toute ma terre qu’aucun marchand 
n’allât commercer, mais qu’on aidât à préparer cette flotte, et dès lors ils 
s’y sont appliqués sans rien gagner depuis plus d’un an et demi ; ils ont 
même beaucoup perdu. Aussi mes hommes veulent-ils, et moi aussi, que 
vous nous payiez les deniers que vous nous devez. Sinon, sachez que vous 
ne bougerez pas de cette île avant que nous ne soyons payés, et vous ne 
trouverez personne pour vous apporter à boire et à manger. » Le doge 
était un homme de bien ; aussi ne laissa-t-il pas pour autant de leur faire 
porter suffisamment à boire et à manger. 


XII 

Quand les comtes et les croisés eurent entendu les propos du doge, ils 
en furent affligés et embarrassés. Ils refirent une collecte, empruntant 
autant de deniers qu’ils purent à ceux qu’ils pensaient en avoir, et ils les 
donnèrent aux Vénitiens ; mais ce paiement effectué, il leur resta encore 
à payer trente-six mille marcs. Ils leur disaient qu’ils étaient dans une 
situation difficile, que cette collecte avait beaucoup appauvri l’armée, 
qu’ils ne pouvaient plus se procurer de l’argent pour les payer, mais qu’ils 
en avaient bien trop peu pour entretenir leurs troupes. 

Lorsque le doge vit que, loin de pouvoir payer toute la somme, les 
croisés étaient dans de grandes difficultés, il parla aux siens et leur dit : 
« Seigneurs, si nous les laissons retourner chez eux, on nous prendra à 
jamais pour de mauvaises et déloyales gens. Allons plutôt les trouver et 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 737 

disons-leur que s’ils veulent nous rendre ces trente-six mille marcs qu’ils 
nous doivent sur les premières conquêtes qu’ils feront et qui constitueront 
leur part, nous les mènerons outre-mer. » Les Vénitiens approuvèrent ces 
propos et se rendirent aux cantonnements des pèlerins auxquels, une fois 
qu’ils furent arrivés là-bas, le doge dit : « Seigneurs, nous nous sommes 
concertés, mes gens et moi, de telle manière que, si vous voulez nous 
garantir loyalement que vous nous paierez ces trente-six mille marcs que 
vous nous devez sur la part qui vous reviendra de votre première 
conquête, nous vous mènerons outre-mer. » Quand les croisés entendirent 
les propositions du doge, ils en furent très heureux et tombèrent de joie à 
ses pieds, lui assurant loyalement de faire bien volontiers ce qu’il avait 
projeté. Ils manifestèrent, la nuit, une si grande joie qu’il n’y eut si pauvre 
personne qui ne participât à l’illumination en portant au bout des lances 
de grandes torches de chandelles autour de leurs tentes 1 et à l’intérieur, 
si bien qu’il semblait que toute l’armée fût en flammes. 


XIII 

Ensuite le doge vint à eux et leur dit : « Seigneurs, c’est maintenant 
l’hiver, nous ne pourrions pas passer outre-mer, je n’en suis pas responsa- 
ble, car je vous aurais fait passer depuis longtemps sans votre défaillance. 
Mais agissons au mieux, dit-il. Il y a près d’ici une ville nommée Zara 
dont les habitants nous ont causé de grands torts 2 ; mes hommes et moi 
voulons nous venger d’eux si nous pouvons. Si vous voulez m’en croire, 
nous irons y séjourner cet hiver, jusqu’aux environs de Pâques ; nous 
équiperons votre flotte et irons outre-mer avec l’aide de Dieu. La ville de 
Zara est riche, elle abonde en toutes sortes de biens. » Les barons et les 
grands seigneurs, chez les croisés, consentirent aux propositions du doge, 
mais tous ceux de l’armée ne furent pas au courant de cette décision, 
hormis les grands seigneurs. Alors ils préparèrent leur voyage et leur 
flotte dans les moindres détails, et ils prirent la mer. Chacun des grands 
seigneurs avait son propre navire pour lui et ses gens, et son huissier pour 
transporter ses chevaux. Quant au doge de Venise, il avait avec lui cin- 
quante galères entièrement à ses frais. Le bateau où il se tenait était tout 
vermeil et portait une grande tente de soie vermeille ; quatre trompettes 
d’argent, devant lui, sonnaient, et des tambours menaient un joyeux 
vacarme. Tous les grands seigneurs, les clercs et les laïcs, petits et grands, 
manifestèrent une telle joie au départ qu’on n’en vit jamais d’aussi 


1 . Pour Robert de Clari, se herbergier, c’est « cantonner », utiliser les bâtiments exis- 
tants, et se logier, c’est « camper», utiliser des tentes qu’on installe sur le terrain. Voir 
Georges Gougenheim.o/r. cil., p. 315-320. 

2. Zara (Jadres) se trouve sur la côte Adriatique, en Dalmatie du Nord. Les croisés 
prirent la mer le 8 octobre 1202. 



738 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


grande, pas plus qu’on ne vit ni n’entendit une flotte de cette importance. 
Les pèlerins firent monter sur les châteaux des navires tous les prêtres et 
les clercs qui chantèrent le Veni, creator Spiritus. Et tous, grands et petits, 
de pleurer d’émotion et d’allégresse. Quand la flotte quitta le port de 
Venise, les navires, les dromons, les puissantes nefs et tant d’autres vais- 
seaux étaient si nombreux que c’était le spectacle le plus beau à regarder 
depuis le commencement du monde, car il y avait bien cent paires de 
trompettes en argent ou en airain qui toutes sonnèrent au départ, et tant 
de tambours et de tambourins et d’autres instruments que c’était une pure 
merveille. Une fois qu’ils furent en mer et qu'ils eurent tendu leurs voiles 
et mis leurs bannières et leurs enseignes sur les châteaux des nefs, il 
sembla tout à fait que la mer n’était qu’un vaste fourmillement, tout 
embrasée des navires qu’ils conduisaient et de l’allégresse qu’ils manifes- 
taient. Ils naviguèrent tant et si bien qu’ils arrivèrent à une cité nommée 
Pola, où ils débarquèrent et se reposèrent, faisant une brève escale, si bien 
qu’ils reprirent des forces et achetèrent de nouveaux vivres pour embar- 
quer dans leurs navires. Ensuite, ils reprirent la mer. S’ils avaient mené 
grande joie et grande fête auparavant, ils en menèrent d’aussi grandes, 
voire de plus grandes encore, si bien que les habitants de la ville s’émer- 
veillèrent et de cette allégresse et de la puissance de cette flotte et de l’ex- 
traordinaire noblesse dont ils témoignaient ; ils dirent, et c’était vrai, que 
jamais si belle et si puissante flotte n’avait été vue ni rassemblée en 
aucune terre. 


XIV 

Les Vénitiens et les pèlerins firent voile si bien qu’ils arrivèrent à Zara 
la nuit de la fête de saint Martin '. Les habitants de Zara, quand ils virent 
arriver ces navires et cette grande flotte, furent effrayés ; aussi firent-ils 
fermer les portes de la ville et s’armèrent-ils du mieux qu’ils purent, en 
gens décidés à se défendre. Une fois équipés, le doge parla aux grands 
personnages de l’armée : « Seigneurs, cette ville nous a causé beaucoup 
de tort à mes gens et à moi ; je m’en vengerais volontiers. Je vous prie de 
me porter aide. » Les barons et les grands personnages lui répondirent 
qu’ils le feraient de bon cœur. 

Or les habitants de Zara savaient bien que les Vénitiens les haïssaient. 
Aussi s’étaient-ils procuré une lettre de Rome selon laquelle tous ceux 
qui leur feraient la guerre ou leur causeraient du dommage seraient 
excommuniés. Ils envoyèrent cette lettre, par des messagers sûrs, au doge 
et aux pèlerins qui avaient abordé. Les émissaires parvenus à l’armée, on 
lut la lettre devant le doge et les pèlerins. Le doge, après qu’il en eut 


1 . Les croisés arrivèrent à Zara le 1 1 novembre 1202, et la ville se rendit le 24 novembre. 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 739 

entendu le contenu, déclara qu’il ne renoncerait pas, malgré l’excommu- 
nication du pape, à se venger des habitants de la ville. Sur ce, les messa- 
gers repartirent. Le doge parla une seconde fois aux barons : « Seigneurs, 
sachez qu’à aucun prix je ne renoncerai à me venger d’eux, pas même 
pour le pape. » Et il pria les barons de l’aider. Ils répondirent tous qu’ils 
le feraient volontiers, à la seule exception de Simon de Montfort et de 
messire Enguerrand de Boves, qui refusèrent de désobéir au pape, ne 
voulant pas être excommuniés, et qui firent leurs préparatifs, puis allèrent 
passer l’hiver en Hongrie. 

Quand le doge vit que les barons l’aideraient, il fit dresser ses machines 
de guerre pour attaquer la ville. Les habitants, comprenant qu’ils ne pour- 
raient résister, se rendirent à merci et livrèrent la cité. Les pèlerins et les 
Vénitiens y entrèrent, et on la partagea en deux moitiés, l’une pour les 
pèlerins, l’autre pour les Vénitiens. 


XV 

Survint ensuite une grosse bagarre entre les Vénitiens et le menu 
peuple des croisés, qui dura bien une nuit et une demi-journée. Elle fut si 
violente que les chevaliers eurent grand-peine à les séparer. Quand ils 
eurent réussi, ils établirent une telle concorde que jamais plus il n’y eut 
entre eux de malveillance. Puis les plus nobles des croisés et les Vénitiens 
parlèrent de l’excommunication qui les frappait pour avoir pris la ville, 
si bien qu’ils décidèrent de demander à Rome leur absolution et qu’ils 
envoyèrent l’évêque de Soissons et monseigneur Robert de Boves afin 
d’obtenir du pape une lettre d’absolution pour tous les pèlerins et tous les 
croisés. Quand ils l’eurent, l’évêque revint le plus tôt qu’il put ; quant à 
messire Robert de Boves, il ne l’accompagna pas, mais alla outre-mer 
directement de Rome. 


XVI 

Tandis que les croisés et les Vénitiens séjournaient à Zara, au cours de 
l’hiver, ils se rendirent compte qu’ils avaient fait de grosses dépenses et, 
se concertant, ils conclurent qu’ils ne pouvaient aller au Caire, ni à 
Alexandrie, ni en Syrie, car ils n’avaient pas suffisamment de vivres ni 
d’argent : ils avaient presque tout dépensé à payer tant les frais de séjour 
que la location élevée de la flotte. Impossible d’y aller, et s’ils y allaient, 
ils ne feraient rien, manquant de vivres et d’argent pour leur entretien. 



740 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


XVII 

Le doge de Venise se rendit compte de la gêne des croisés ; il leur parla 
en ces termes : « Seigneurs, il y a en Grèce une terre fort riche qui abonde 
en tous biens. Si nous pouvions trouver une bonne raison d’y aller et d’y 
prendre des vivres et d’autres choses jusqu’à ce que nous nous fussions 
approvisionnés, cela me semblerait un bon parti, et nous pourrions aller 
facilement outre-mer. » Le marquis se leva alors et dit : « Seigneurs, j’ai 
été l’an dernier à Noël en Allemagne, à la cour de monseigneur l’empe- 
reur. J’y ai vu un jeune homme, le frère de la femme de l’empereur d’Al- 
lemagne, le fils de l’empereur Isaac de Constantinople, à qui son frère 
avait, par trahison, enlevé l’empire. Celui qui pourrait avoir avec lui ce 
jeune homme, fit le marquis, pourrait facilement aller en la terre de 
Constantinople et prendre des vivres et d’autres choses, car ce jeune 
homme en est l’héritier légitime '. » 


XVIII 

Maintenant, nous en resterons là pour les pèlerins et la flotte, et nous 
vous dirons à propos de ce jeune homme et de l’empereur Isaac son père 
comment ils vinrent au premier plan. Il y eut un empereur de Constantino- 
ple appelé Manuel, homme d’une très grande sagesse, le plus puissant de 
tous les chrétiens du monde et le plus généreux : jamais personne de reli- 
gion chrétienne qui pût lui parler ne lui demanda de son bien sans qu’il 
lui fit donner cent marcs : nous l’avons entendu témoigner 1 2 . Cet empereur 
aimait beaucoup les Français et leur faisait confiance. Un jour, il arriva 
que les gens de sa terre et ses conseillers le blâmèrent fort — et ils 
l’avaient déjà fait mainte et mainte fois — d’être si généreux et de tant 
aimer les Français. Il leur répondit : « Il n’y a que deux êtres qui puissent 
donner : notre Seigneur Dieu et moi. Mais, si vous le conseillez, je donne- 
rai congé aux Français et à tous les gens de religion chrétienne qui sont 
autour de moi et de mon trône. » Les Grecs, au comble de la joie, lui 
répondirent : « Ah ! sire, ce serait une très bonne décision, et nous vous 
servirons très bien. » L’empereur commanda que tous les Français partis- 
sent, ce qui transporta de joie les Grecs. Ensuite, il demanda aux Français 
et à ceux à qui il avait donné congé de venir lui parler en tête à tête. Ainsi 
firent-ils. Quand ils furent venus, l’empereur leur dit : « Seigneurs, mes 


1 . L’empereur germanique Philippe de Souabe avait épousé Irène, la fille de l’empereur 
Isaac II de Constantinople, et recueilli le fils de ce dernier, le futur Alexis IV le Jeune. 
Alexis III avait pris la piace de son frère Isaac II en 1 195. 

2. Manuel Comnène ( 1 122-1 180) fut empereur de Constantinople de 1 143 à 1180. 



LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE 


741 


sujets me harcèlent pour que je ne vous fasse aucun don et que je vous 
chasse de ma terre. Partez donc tous ensemble, et je vous suivrai avec 
mes gens, et rendez-vous en un lieu (qu’il leur fixa). Je vous donnerai 
l’ordre par mes messagers de partir, et vous me répliquerez que vous ne 
le ferez ni pour moi ni pour mes gens, et vous ferez semblant de m’atta- 
quer : je verrai alors comment les miens se comporteront. » C’est ce qui 
fiat fait. Après leur départ, l’empereur convoqua ses gens, et tous de le 
suivre. Arrivé auprès des Français, il leur ordonna de partir immédiate- 
ment et de quitter sa terre. Ceux qui lui avaient conseillé de les chasser 
furent très heureux, et ils lui dirent : « Sire, s’ils refusent de partir sur-le- 
champ, permettez-nous de les tuer tous. 

— Volontiers », repartit l’empereur. 

Ses messagers vinrent chez les Français et leur commandèrent avec 
arrogance de décamper aussitôt. Les Français leur répondirent qu’ils ne 
s’en iraient ni pour l’empereur ni pour ses gens. Les messagers, de retour, 
rapportèrent leur réponse. Alors l’empereur commanda à ses gens de 
s’armer et de l’aider à les attaquer. Après s’être armés, ils s’avancèrent 
contre les Français qui vinrent à leur rencontre après avoir rangé leurs 
troupes en ordre de bataille. Quand l’empereur vit qu’ils s’avançaient 
contre lui et ses gens pour combattre, il dit aux siens : « Seigneurs, pensez 
donc à bien vous comporter. Vous pouvez maintenant vous venger 
d’eux. » A ces mots, les Grecs furent effrayés par les Latins, à les voir si 
proches d’eux — on appelle aujourd’hui Latins tous ceux de la religion 
romaine — et ceux-ci donnèrent l’impression de les attaquer. Ce que 
voyant, les Grecs se mirent en fuite, laissant l’empereur tout seul. A ce 
spectacle, il dit aux Français : « Seigneurs, revenez, et je vous donnerai 
plus que je ne le fis jamais. » Il les ramena et, de retour, il convoqua ses 
gens : « Seigneurs, leur dit-il, maintenant, on peut bien voir en qui on doit 
se fier. Vous avez fui, quand j’avais besoin de vous ; vous m’avez laissé 
tout seul : si les Latins l’avaient voulu, ils auraient pu me mettre en pièces. 
Désormais j’ordonne que nul de vous ne soit assez audacieux ni assez 
hardi pour parler de ma largesse et de mon affection pour les Français, car 
je les aime et je leur fais plus confiance qu’à vous ; aussi leur donnerai-je 
plus que je ne leur ai donné. » Les Grecs n’eurent plus la hardiesse d’oser 
en parler. 


XIX 

Cet empereur Manuel, qui avait un beau fils 1 de sa femme, songea à 
lui procurer un très riche mariage et, sur le conseil des Français qui l’en- 
touraient, il demanda à Philippe [Auguste], roi de France, de lui donner sa 

1 . Alexis II Comnène ( 1 1 64- 1183), qui épousa Agnès de France et fut empereur de 1 1 8C 
à 1 1 83 avant d’être étranglé par son cousin Andronic ( 1 1 00- 1185) qui, empereur de 1 1 83 à 
1 185, fut renversé et mis à mort par Isaac IL 



742 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


sœur pour son fils. Il envoya en France ses messagers, de très importants 
personnages, qui s’y rendirent en grande pompe. Jamais on ne vit gens en 
plus riche et plus noble équipage : le roi de France et les siens s’émerveil- 
lèrent de la somptuosité qu’ils déployaient. En présence du roi, ils lui 
exposèrent la requête de Fempereur. Le souverain répondit qu’il réunirait 
ses conseillers, lesquels lui recommandèrent d’envoyer sa sœur à un 
homme aussi important et puissant que Fempereur. Aussi le roi répondit- 
il qu’il lui enverrait volontiers sa sœur. 


XX 

Alors le roi fit de somptueux apprêts pour sa sœur, qu’il envoya à 
Constantinople avec les messagers et une suite considérable. Ceux-ci ne 
cessèrent de chevaucher jusqu’à ce qu’ils parvinssent à Constantinople, 
où Fempereur réserva à la demoiselle un accueil très chaleureux et lui 
manifesta une très vive allégresse, à elle autant qu’à ses gens. Pendant 
qu’il Favait envoyé chercher, il avait, d’autre part, dépêché outre-mer un 
de ses parents qu’il aimait beaucoup, appelé Andronic, pour ramener sa 
sœur, la reine Théodora de Jérusalem, afin qu’elle participât au couronne- 
ment de son fils et aux festivités. La reine s’embarqua avec Andronic en 
direction de Constantinople. Une fois en mer, ne voilà-t-il pas que celui- 
ci fut pris de passion pour la reine, qui était sa cousine, et qu’il la viola. 
Son forfait accompli, il n’osa revenir à Constantinople, mais prit la reine 
et Femmena de force à Konieh, chez les Sarrasins, où il s’installa. 


XXI 

Lorsque Fempereur Manuel apprit le viol et l’enlèvement de la reine 
sa sœur, il en fut très affligé, mais il ne laissa pas pour autant d’organiser 
une somptueuse fête pour le couronnement de son fils et de la demoiselle. 
Peu de temps après, Fempereur mourut. Quand il l’apprit, le traître 
Andronic dépêcha un messager à son fils, le nouvel empereur, et le 
supplia au nom de Dieu de lui pardonner et de renoncer à sa colère, le 
persuadant qu’on Favait mensongèrement accusé, si bien que Fempereur, 
qui n’était qu’un enfant, lui accorda son pardon et le fit revenir. Cet 
Andronic, de retour, vécut auprès du jeune homme ; il devint le gouver- 
neur de tout l’empire, et cette charge l’emplit d’un orgueil si démesuré 
que, peu de temps après, il se saisit une nuit de Fempereur et le tua ainsi 
que sa mère. Son crime accompli, il prit deux très grosses pierres qu’il fit 
attacher à leur cou ; puis il les fit jeter dans la mer. Ensuite, par la force, 
il se fit couronner empereur et fit saisir tous ceux qu’il savait défavorables 
à son avènement ; il les fit aveugler et exécuter d’une mort cruelle. Il 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 743 

prenait toutes les belles femmes qu’il rencontrait et les violait. Il épousa 
l’impératrice, qui était sœur du roi de France, et commit plus de félonies 
qu’aucun traître et meurtrier. Toutes ces traîtrises accomplies, il demanda 
à son plus important gouverneur, qui l’aidait à perpétrer ses forfaits, s’il 
lui restait encore des ennemis ;et l’autre de lui répondre qu’il n’y en avait 
plus, hormis, à ce qu’on disait, trois jeunes gens de la ville, du lignage 
des Anges, de grande noblesse, mais peu fortunés, voire pauvres, et sans 
grand pouvoir 1 . Quand l’empereur Andronic apprit leur situation, il 
commanda à son gouverneur, qui était une canaille et un traître de la pire 
espèce, d’aller s’emparer d’eux, de les pendre ou de les faire mourir d’une 
cruelle mort. Celui-ci s’en alla donc les arrêter, mais il n’en prit qu’un et 
les deux autres s’échappèrent. Au prisonnier, on creva les yeux et il devint 
moine. Des deux autres qui s'enfuirent, l’un s’en alla en Valachie — il 
s’appelait Isaac — et l’autre se réfugia à Antioche : il fut capturé par les 
Sarrasins lors d’une chevauchée des chrétiens. Celui qui avait fui en Vala- 
chie était si pauvre qu’il ne pouvait pourvoir à son entretien, si bien que 
la misère le força à revenir à Constantinople, où il se cacha dans la maison 
d’une veuve. Il n’avait aucun bien au monde, sinon une mule et un servi- 
teur, lequel gagnait leur vie en transportant avec la mule du vin et d’autres 
marchandises, et c’est ce dont ils vivaient, son maître Isaac et lui. 

L’empereur, le traître Andronic, finit par apprendre qu’Isaac était bel 
et bien revenu dans la ville. Il commanda alors à son gouverneur, que tout 
le monde haïssait à cause de ses crimes quotidiens, d’aller capturer Isaac 
et de le pendre. Il monta un jour à cheval et, accompagné d’une forte 
escorte, se rendit dans la maison de la brave femme qui hébergeait Isaac. 
Une fois arrivé, il frappa à la porte : la brave femme s’avança et s’étonna 
de ce qu’il voulait ; il lui ordonna de faire venir celui qui était caché dans 
sa maison. Elle répondit : « Ah ! seigneur, au nom de Dieu, pitié ! Aucun 
homme n’est caché ici. » Il réitéra son ordre : si elle ne le faisait pas venir, 
il se saisirait de l’un et de l’autre. A ces mots, la brave femme eut grand- 
peur de ce démon qui avait fait tant de mal. Elle rentra dans sa maison et 
vint dire au jeune homme : « Ah ! cher seigneur Isaac, vous êtes mort ! 
Voici le gouverneur de l’empereur et de nombreuses gens avec lui, qui 
sont venus vous chercher pour vous mettre à mort ! » Le jeune homme 
fut troublé d’entendre ces nouvelles, si bien que, s’avançant, il ne put 
éviter de sortir au-devant du gouverneur. Tout aussitôt, il prend son épée 
qu’il cache sous sa tunique ; il sort de la maison, vient devant le gouver- 
neur et lui dit : « Sire, que voulez-vous ? » L’autre de lui répondre avec 
violence : « Canaille puante, on va vous pendre sur-le-champ ! » Isaac, 
voyant qu’il lui faut aller avec eux malgré lui et désireux de se venger de 


I . Des trois fils du lignage des Anges, Andronic fut pris, ses frères Isaac (le futur Isaac II) 
et Alexis (le futur Alexis III) s’enfuirent l’un en Valachie, l’autre en Asie Mineure. 



744 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


l’un d’eux, se rapprocha le plus possible du gouverneur et, tirant son épée, 
le frappa en pleine tête, si bien qu’il le pourfendit jusqu’aux dents. 


XXII 

Quand les hommes d’armes et les gens du gouverneur le virent ainsi 
exécuté par le jeune homme, ils prirent la fuite. Celui-ci, à cette vue, 
s’empara du cheval du gouverneur, monta en selle, avec son épée tout 
ensanglantée. Aussitôt il se mit en route vers l’église Sainte-Sophie. 
Chemin faisant, il criait grâce aux gens qui étaient descendus dans la rue, 
tout troublés du tumulte qu’ils avaient entendu, et il leur disait : « Sei- 
gneurs, au nom de Dieu, pitié ! Ne me tuez pas, car j’ai exécuté le diable 
et l’assassin qui a couvert de honte les habitants de cette ville et d’au- 
tres. » Arrivé à Sainte-Sophie, il monta sur l’autel et embrassa la croix 
pour sauver sa vie. Cris et vacarme se répandirent dans la ville, envahis- 
sant tous les quartiers, si bien qu’on sut partout comment Isaac avait mis 
à mort ce démon et cet assassin. Cette nouvelle remplit de joie les habi- 
tants, qui coururent à qui mieux mieux à Sainte-Sophie pour voir le jeune 
homme qui avait accompli cet audacieux exploit. Tous assemblés, ils 
commencèrent à se dire l’un à l’autre : «Cet homme est valeureux et 
hardi pour avoir accompli un exploit aussi audacieux. » Puis les Grecs en 
vinrent à proposer : « L’occasion est bonne : faisons de ce jeune homme 
notre empereur. » Tant et si bien que tous tombèrent d’accord et 
envoyèrent prier le patriarche, qui résidait à proximité dans son palais, de 
venir couronner le nouvel empereur qu’ils avaient choisi. Celui-ci, à cette 
nouvelle, refusa et se mit à leur dire : « Seigneurs, vous avez tort. Demeu- 
rez en paix. Vous n’avez pas raison de vous lancer dans une telle entre- 
prise. Si je le couronne, l’empereur Andronic me tuera et me mettra en 
pièces. » Les Grecs lui répondirent qu’en cas de refus ils lui couperaient 
la tête, en sorte que le patriarche, tant par force que par peur, descendit 
de son palais, vint à l’église où se tenait Isaac en bien pauvre équipement, 
le jour même où l’empereur Andronic avait envoyé son gouverneur et ses 
gens pour le prendre et l’exécuter. Le patriarche finit par revêtir ses habits 
et par le couronner sans délai, bon gré mal gré. La nouvelle du couronne- 
ment se répandit partout et parvint à Andronic qui apprit aussi qu’Isaac 
avait tué son gouverneur, sans pouvoir le croire avant qu’il n’eût envoyé 
ses messagers ; lesquels constatèrent, arrivés sur les lieux, que c’était la 
vérité ; ils s’en revinrent aussitôt auprès de l’empereur, lui disant : « Sire, 
c’est l’exacte vérité. » 



LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE 


745 


XXIII 

La nouvelle confirmée, Andronic se leva, prit avec lui nombre de ses 
gens et gagna Sainte-Sophie par un passage qui reliait son palais à 
l’église. Parvenu là, il grimpa sur les voûtes d’où il vit celui qui était cou- 
ronné. Profondément affligé, il demanda à ses gens s’il y en avait un qui 
possédât un arc ; on lui en apporta un avec une flèche. Andronic le prit, 
le banda, croyant frapper en plein corps Isaac, le nouvel empereur. 
Comme il tendait la corde, elle se rompit, à son grand désespoir. Aussi, 
revenu au palais, commanda-t-il à ses gens d’en fermer les portes, de 
s’armer pour en assurer la défense. Ainsi firent-ils, tandis que lui quittait 
le palais par une porte dérobée et sortait de la ville ; il entra dans une 
galère avec une escorte et prit la mer pour éviter d’être capturé par les 
gens de Constantinople. 


XXIV 

Ceux-ci amenèrent le nouvel empereur au palais qu’ils prirent de force, 
et ils installèrent le prince sur le trône de Constantin, puis l’adorèrent tous 
comme un saint empereur '. Lequel, tout heureux du grand honneur que 
Dieu lui avait accordé, dit aux gens : « Voyez donc cette merveilleuse 
faveur dont Dieu m’a gratifié, puisque le jour même où l’on devait me 
capturer et me détruire, je suis couronné empereur. Et pour le grand 
honneur que vous m’avez rendu, je vous donne tout le trésor qui se trouve 
en ce palais et en celui des Blachemes. » A l’entendre, les gens furent 
transportés de joie pour le don considérable que leur avait fait l’empereur, 
et ils allèrent défoncer le trésor, où ils trouvèrent tant d’or et d’argent que 
c’en était incroyable, et ils se le partagèrent. 


XXV 

La nuit même où Andronic s’enfuyait, il se leva une si grande tour- 
mente sur la mer et une si violente tempête de vent, de tonnerre et 
d’éclairs que ni lui ni ses gens ne surent se diriger et que l’orage et la 
bourrasque les ramenèrent à Constantinople, sans qu’ils s’en rendissent 
compte. Comme ils se voyaient sur la terre ferme et incapables d’avancer, 
Andronic dit à ses gens : « Seigneurs, regardez où nous sommes. » Après 
examen, ils virent qu’ils étaient revenus à Constantinople et lui dirent : 


I. Isaac II l’Ange (1155-1204) fut empereur de 1 185 à 1 195 et rétabli avec son fils 
Alexis IV en 1203-1204. 



746 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


« Sire, nous sommes morts, car nous voici de retour à Constantinople. » 
Cette nouvelle effraya tant Andronic qu’il ne sut que faire. « Seigneurs, 
dit-il à ses gens, par Dieu, conduisez-nous ailleurs. » Et eux de répondre 
qu’il était impossible de bouger, dût-on leur couper la tête. Ce que consta- 
tant, ils prirent l’empereur Andronic et l’emmenèrent dans une taverne où 
ils le cachèrent derrière les tonneaux. Le tavemier et sa femme, quand ils 
les eurent attentivement examinés, furent convaincus qu’ils appartenaient 
à l’empereur Andronic. La femme alla par hasard vérifier que les ton- 
neaux étaient bien bouchés. Regardant de tous les côtés, elle vit Andronic 
assis derrière les tonneaux avec ses vêtements impériaux et elle le recon- 
nut tout à fait. Elle revint vers son époux : « Sire, lui dit-elle, l’empereur 
Andronic est caché ici. » A ces mots, le tavemier fit avertir un personnage 
important qui habitait tout près dans un grand palais, et dont Andronic 
avait tué le père et violé la femme. Le messager lui dit qu’ Andronic était 
dans la maison du tavemier, dont il lui donna le nom. Cette nouvelle le 
remplit de joie et, avec quelques-uns de ses gens, il se rendit chez le taver- 
nier et se saisit d’ Andronic qu’il conduisit dans sa demeure. Le lendemain 
matin, il l’emmena au palais de l’empereur Isaac. 

Celui-ci, quand il le vit, lui demanda : « Andronic, pourquoi as-tu 
commis une si exécrable trahison envers ton seigneur l’empereur Manuel 
et pourquoi as-tu assassiné sa femme et son fils ? Pourquoi t’es-tu complu 
à faire du mal à ceux qui n’acceptaient pas que tu fusses empereur, et 
pourquoi voulais-tu te saisir de moi ? » Et Andronic de lui répliquer : 
« Taisez-vous, car je ne daignerai pas vous répondre. » En entendant son 
refus, l’empereur Isaac convoqua un grand nombre d’habitants ; quand ils 
l’eurent rejoint, il leur dit : « Seigneurs, voici Andronic qui a fait tant de 
mal à vous-mêmes et aux autres. Je ne pourrais pas, me semble-t-il, faire 
justice de lui de manière à tous vous satisfaire ; mais je vous le livre pour 
que vous fassiez de lui ce que vous voudrez. » Les habitants, au comble 
de la joie, se saisirent d’ Andronic : les uns disaient de le brûler, les autres 
de le faire bouillir dans une chaudière pour prolonger sa vie et ses souf- 
frances, d’autres de le traîner par la ville. Comme ils ne pouvaient s’ac- 
corder sur la mort et le supplice dont ils le feraient périr, un homme sage 
finit par leur dire : « Seigneurs, si vous vouliez me croire, je vous appren- 
drais de quelle manière nous pourrions tirer de lui une juste vengeance. 
Je possède un chameau : c’est au monde la bête la plus répugnante, la 
plus sale, la plus laide. Nous prendrons Andronic et le mettrons tout nu ; 
puis nous l’attacherons au dos du chameau si bien que son visage tou- 
chera le cul de la bête, et nous le promènerons d’un bout de la ville à 
l’autre en sorte que tous ceux et toutes celles à qui il a fait du mal pourront 
alors bien se venger. » Approuvant tous ces propos, ils prirent Andronic 
et l’attachèrent comme l’autre le leur avait conseillé. 

Au furet à mesure qu’ils le promenaient à travers la ville, ses victimes 
venaient le transpercer, le piquer et le frapper, les uns avec des couteaux, 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 747 

les autres avec des alênes, d’autres avec des épées, en disant : « Vous 
avez pendu mon père, vous avez violé ma femme. » Les femmes, dont il 
avait pris de force les filles, lui tiraient les moustaches et lui infligèrent 
les traitements les plus infamants, si bien que, lorsqu’on parvint à l’autre 
bout de la ville, il n’avait plus de chair sur tout le corps : ensuite, on prit 
ses os et on les jeta dans un cloaque. C’est ainsi qu’on se vengea de ce 
traître. 

Dès lors qu’Isaac fut empereur, on peignit sur les portails des églises 
comment, par un véritable miracle, Notre-Seigneur d’un côté et Notre- 
Dame de l’autre lui placèrent la couronne sur la tête, et comment l’ange 
coupa la corde de l’arc avec lequel Andronic voulait le frapper ; c’est 
pourquoi on disait que sa lignée avait pris le surnom d’Ange. 

XXVI 

Ensuite, pris d’une très forte envie de voir son frère captif chez les 
païens, il choisit des messagers qu’il envoya à sa recherche. Au terme 
d’une longue enquête, on leur apprit qu’il était prisonnier. Ils se rendirent 
à cet endroit-là et le demandèrent aux Sarrasins, lesquels, ayant appris 
que le jeune homme était le frère de l’empereur de Constantinople, lui 
accordèrent une bien plus grande valeur et dirent qu’ils ne le rendraient 
que contre une grosse rançon. Les messagers leur donnèrent tout l’or et 
l’argent qu’ils exigeaient et, l’ayant racheté, s’en revinrent à Constanti- 
nople. 


XXVII 

Quand l’empereur Isaac vit son frère, il en éprouva une très grande joie 
et lui réserva un très chaleureux accueil ; son frère, de son côté, fut très 
heureux de le voir empereur, après avoir conquis la couronne de vive 
force. Ce jeune homme s’appelait Alexis. Peu de temps après, l’empereur 
le nomma gouverneur et commandeur de toute sa terre. Cette charge 
suscita en lui un tel orgueil que, parmi les sujets de tout l’empire, il fut 
très renommé et craint parce qu’il était le frère de l’empereur et, de sa 
part, l’objet d’une grande affection. 


XXVIII 

Un jour, il advint que l’empereur alla chasser dans sa forêt où, tout 
aussitôt, son frère Alexis se rendit, le prit par trahison et lui creva les 
yeux. Son crime commis, il l’emprisonna, à l’insu de tout le monde. 



748 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


Ensuite il revint à Constantinople où il répandit la nouvelle que son frère 
l’empereur était mort et où il se fit couronner de vive force 1 . Quand le 
précepteur du fils de l’empereur Isaac vit que son oncle avait trahi son 
père et pris de force la couronne, sur-le-champ il prit l’enfant qu’il fit 
conduire en Allemagne chez sa sœur, la femme de l’empereur d’Allema- 
gne, car il ne voulait pas que son oncle le fit périr, d’autant qu’il était plus 
que lui l’héritier légitime. 


XXIX 

Vous avez donc appris comment Isaac, après s’être imposé par la force, 
devint empereur et comment son fils alla en Allemagne. C’est à ce dernier 
que les croisés et les Vénitiens envoyèrent des messagers sur le conseil 
du marquis de Montferrat, leur chef, ainsi que vous l’avez appris précé- 
demment, afin d’avoir un motif d’aller dans l’empire de Constantinople. 
Maintenant, nous vous parlerons de cet enfant et des croisés, comment 
ceux-ci lui envoyèrent une ambassade, et comment ils gagnèrent et prirent 
Constantinople. 


XXX 

Quand le marquis eut dit aux pèlerins et aux Vénitiens que, si l’on avait 
l’enfant dont nous avons précédemment parlé, on aurait un bon motif 
d’aller à Constantinople et de s’y approvisionner, les croisés procurèrent 
un bel et riche équipement à deux chevaliers qu’ils envoyèrent auprès de 
ce jeune homme pour l’inviter à les rejoindre, en ajoutant qu’ils l’aide- 
raient à recouvrer ses droits. Parvenus à la cour de l’empereur d’Allema- 
gne auprès du jeune prince, ils s’acquittèrent du message dont on les avait 
chargés. Quand celui-ci eut connaissance du message des chefs de la croi- 
sade, il en fut au comble du bonheur et manifesta beaucoup de joie, réser- 
vant un accueil très chaleureux aux émissaires auxquels il dit qu’il 
consulterait l’empereur son beau-frère. Ce dernier, après l’avoir entendu, 
lui répondit qu’une grande chance lui était arrivée, le poussant à y aller et 
lui affirmant qu’il ne recouvrerait jamais rien de son héritage sans l’aide 
de Dieu et des croisés. 


1. Alexis III (mort en 1210) fut empereur de 1 1 95 à 1203, puis renversé par les croisés 
et emprisonné par son gendre Théodore Lascaris I", empereur de Nicée. 



LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE 


749 


XXXI 

Le jeune homme comprit le bien-fondé de ce conseil ; aussi fit-il les 
plus beaux préparatifs qu’il put et il partit avec les messagers Avant leur 
arrivée à Zara, la flotte était partie pour l’île de Corfou, parce que la pâque 
était déjà passée. Mais, quand elle se mit en route, on laissa deux galères 
pour attendre les messagers et le jeune homme. Les pèlerins restèrent à 
Corfou jusqu’à l’arrivée de ceux-ci qui, à Zara, trouvèrent les deux 
galères, prirent la mer et naviguèrent jusqu’à Corfou où la flotte faisait 
escale. Quand ils virent venir le jeune homme, les croisés allèrent à sa 
rencontre, le saluèrent et lui réservèrent un chaleureux accueil. À la vue 
des honneurs que lui rendaient les grands seigneurs et de toute la flotte 
qui mouillait en ces lieux, le jeune prince éprouva un bonheur extraordi- 
naire. Alors le marquis s’avança, le prit et l’emmena avec lui sous sa 
tente. 


XXXII 

Dès qu’il y fut, tous les grands barons et le doge de Venise s’y rendi- 
rent, parlèrent de choses et d’autres, finirent par lui demander ce qu’il 
ferait pour eux s’ils le couronnaient empereur de Constantinople. Il 
répondit qu’il ferait toutes leurs volontés. Au terme de cet entretien, il 
promit de donner à l’armée deux cent mille marcs, d’entretenir à ses frais 
la flotte pendant une année, de les accompagner outre-mer avec toutes 
ses forces, d’assurer un an durant la subsistance de tous les croisés qui 
quitteraient Constantinople pour aller outre-mer. 


XXXIII 

Alors on convoqua tous les barons de l’armée et les Vénitiens ; une fois 
qu’ils furent tous rassemblés, le doge de Venise se leva et s’adressa à 
eux : « Seigneurs, nous avons maintenant un bon motif d’aller à Constan- 
tinople si vous en êtes d’accord, car nous avons avec nous l’héritier légiti- 
me. » Or certains refusaient d’y aller en disant : « Eh bien ! que ferons- 
nous à Constantinople ? Nous avons à réaliser notre pèlerinage et notre 
projet d’aller au Caire ou à Alexandrie ; or notre flotte ne nous est assurée 
que pour un an, et déjà la moitié est passée. » Les autres répliquaient : 
« Que ferons-nous au Caire ou à Alexandrie, puisque nous n’avons ni 


1. Les pèlerins arrivèrent à Corfou début mai et en repartirent le 24 ; Alexis les rejoignit 
entre le 19 et le 25. 



750 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


vivres ni argent pour y aller ? Il vaut mieux auparavant utiliser un bon 
motif pour nous procurer de l’argent et des vivres que d’y aller pour 
mourir de faim. Ainsi pourrons-nous leur causer des dommages, d’autant 
qu’il nous offre de nous accompagner et d’entretenir à ses frais notre 
flotte et notre expédition encore un an. » Le marquis de Montferrat était 
le plus acharné pour aller à Constantinople, parce qu’il voulait se venger 
d’un tort que lui avait causé l’empereur de Constantinople. 

Maintenant nous en resterons là pour l’expédition et nous vous dirons 
le tort pour lequel le marquis haïssait l’empereur de Constantinople. Il 
arriva que son frère, le marquis Conrad, se croisa et, allant outre-mer avec 
deux galères, passa par Constantinople où il conversa avec l’empereur qui 
lui souhaita la bienvenue et le salua '. Or à cette époque un grand person- 
nage de la cité avait assiégé l’empereur si bien qu’il n’osait en sortir. Le 
marquis, voyant cela, demanda comment il se faisait qu’ainsi assiégé, 
l’empereur n’osât affronter son ennemi. Celui-ci répondit qu’il ne pouvait 
s’appuyer sur l’affection ni sur l’aide de ses sujets ; c’est pourquoi il ne 
voulait pas le combattre. Le marquis lui proposa donc de l’aider s’il le 
voulait ; et l’empereur d’accepter et de lui promettre sa reconnaissance. 
Le marquis lui demanda de convoquer tous ceux qui étaient d’obédience 
romaine, tous les Latins de la ville : il les prendrait avec lui parmi ses 
troupes, il combattrait avec eux et formerait l’avant-garde ; quant à l’em- 
pereur, il les suivrait avec tous ses gens. Quand ce dernier eut convoqué 
et réuni tous les Latins de la ville, il leur commanda de s’armer tous, 
comme le marquis l’ordonna à ses gens ; après quoi il prit la tête de ces 
Latins et disposa ses troupes en ordre de bataille. De son côté, l’empereur 
s’arma ainsi que tous ses gens. Aussitôt le marquis marcha en tête, suivi 
de l’empereur. 

A peine le marquis eut-il passé la porte avec sa troupe que l’empereur 
la fit fermer derrière lui. Quand Branas, qui l’avait assiégé, vit que le 
marquis s’avançait avec vigueur pour le combattre, il se mit en mouve- 
ment à sa rencontre avec ses hommes. Sans tergiverser, il piqua des 
éperons, devança tous les siens d’un bon jet de pierre, pour presser l’al- 
lure et se jeter sur la troupe du marquis. Lequel, le voyant venir, se préci- 
pita contre lui et le frappa à l’œil au premier coup et de ce coup l’abattit 
mort. Il frappa à droite et à gauche, ainsi que ses gens, se livrant à un 
grand massacre. Les autres, à la vue de leur seigneur mort, commencèrent 
à se décourager et prirent la fuite. 

Quand l’empereur félon, qui avait fait fermer les portes derrière le 
marquis, vit la fuite des ennemis, il sortit alors de la cité avec tous ses 
hommes et commença à pourchasser les fuyards. Le marquis et les autres 
firent un riche butin en chevaux et en autres biens. C’est ainsi que le 
marquis vengea l’empereur de celui qui l’avait assiégé. L’ennemi décon- 


1 . Conrad de Montferrat affronta Alexis Branas pour le compte d’Isaac II l'Ange. 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 75 1 

fit, ils rentrèrent l’un et l’autre à Constantinople. Une fois de retour, après 
qu’ils se furent désarmés, l’empereur remercia chaleureusement le 
marquis de l’avoir si bien vengé de son ennemi, tant et si bien que celui- 
ci lui demanda pourquoi il avait fait fermer les portes derrière lui : 

« Eh bien ! il en est ainsi ! dit l’empereur. 

— Fort bien ! », répondit le marquis. 

Peu de temps après, l’empereur et ses traîtres tramèrent une mons- 
trueuse trahison qui visait à faire périr le marquis ; mais un homme âgé, 
qui l’apprit, eut pitié de lui et vint le trouver en secret ; il lui dit : « Sei- 
gneur, je vous en prie, éloignez-vous de cette ville car, si vous y demeurez 
trois jours, l’empereur et ses traîtres ont tramé une monstrueuse trahison 
pour vous prendre et vous mettre à mort. » Ces nouvelles inquiétèrent le 
marquis qui, cette même nuit, fit équiper ses galères et prit la mer avant 
le jour. Ainsi s’en alla-t-il sans cesser de naviguer jusqu’à Tyr. 

Or, avant la perte de cette terre-ci, étaient survenues la mort du roi de 
Jérusalem 1 et la perte de tout son royaume, sans que résistassent d’autres 
villes que Tyr et Ascalon. Le feu roi avait deux sœurs mariées, l’aînée, 
l’héritière du royaume, à un chevalier, messire Gui de Lusignan en 
Poitou, et la cadette à messire Humphroi de Thoron. Un jour, tous les 
grands barons du pays, le comte de Tripoli 2 , les maîtres des Templiers et 
des Hospitaliers s’assemblèrent au Temple et décidèrent de séparer mon- 
seigneur Gui de sa femme, qui avait hérité du royaume, et de la donner à 
un autre mari, plus apte à être roi. Ils prononcèrent la séparation, mais ne 
purent s’accorder pour choisir un nouvel époux, si bien qu’ils s’en remi- 
rent totalement à la reine, l’ex-femme de monseigneur Gui. Ils lui donnè- 
rent la couronne, à charge pour elle de la transmettre au roi de son choix. 

Ils se rassemblèrent donc un autre jour, tous les barons, les maîtres des 
Templiers et des Hospitaliers, ainsi que le comte de Tripoli, le meilleur 
chevalier du royaume, qui croyait que la dame lui donnerait la couronne, 
et monseigneur Gui, son premier mari. Dans cette assemblée, la dame, 
tenant entre ses mains la couronne, regarda de tous les côtés ; quand elle 
vit celui qui avait été son époux, elle s’avança et la lui posa sur la tête. 
C’est ainsi que messire Gui devint roi. Ce spectacle affligea si profondé- 
ment le comte de Tripoli qu’il se retira de dépit dans son pays, à Tripoli. 


XXXIV 

Peu de temps après, le roi combattit les Sarrasins ; il fut fait prisonnier, 
ses troupes défaites, son royaume pratiquement perdu au point que ne 
résistaient plus d’autres villes que Tyr et Ascalon. Quand Saladin se vit 


1. Il s’agit d’Amaury I er , qui fut roi de 1 163 à 1174. 

2. Raymond II. 



752 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


ainsi maître de la terre, il vint voir le roi de Jérusalem, qui était son prison- 
nier, et lui dit que, s’il obtenait la reddition d’ Ascalon, il le libérerait avec 
une bonne partie de ses hommes. Le roi lui répondit : « Si vous m’y 
menez, je vous en obtiendrai la reddition. » Saladin l’y mena et, une fois 
sur place, le roi parla aux habitants de la ville et leur demanda de la 
rendre : c’était sa volonté. De retour, ils en firent la reddition. Maître de 
la ville, Saladin libéra le roi et une partie de ses hommes. Le roi, délivré 
avec tous ceux qui l’accompagnaient, regagna Tyr. 

Pendant ces tractations, le marquis s’était rallié tous ceux de Tyr et les 
Génois qui s’y trouvaient, et tous lui avaient, sur les Évangiles, juré fidé- 
lité comme à leur seigneur, à charge pour lui de les aider à défendre la 
ville. Le marquis y avait trouvé le coût de la vie si élevé qu’on vendait la 
mesure de blé cent besants ', alors qu’elle n’aurait pas fait plus d’un setier 
et demi à Amiens. 

Quand le roi Gui vint à Tyr, ses soldats commencèrent à appeler : « Ou- 
vrez, ouvrez la porte ! Voici le roi qui vient. » Les habitants leur refusè- 
rent l’entrée et le marquis vint sur les murs et dit que le roi n’entrerait 
pas : 

« Eh bien ! Comment ? ne suis-je donc pas le seigneur et le roi de ces 
lieux ? 

— Par le nom de Dieu, fit le marquis, vous n’êtes ni seigneur ni roi, et 
vous n’entrerez pas, car vous avez déshonoré et perdu tout le royaume, et 
d’autre part le coût de la vie est si élevé ici que si vous et vos gens y 
entriez, la ville serait complètement affamée. Je préfère, ajouta-t-il, que 
vous soyez perdus, vous et vos gens, qui n’avez guère accompli de bril- 
lants exploits, plutôt que nous qui sommes présents ici, ou que la ville. » 

Devant ce refus, le roi s’en retourna avec ses gens et s’en alla vers Acre, 
jusqu’à une colline où il campa et resta jusqu’à ce que les rois de France 
et d’Angleterre l’y trouvassent. Pendant le séjour du marquis à Tyr, alors 
que le coût de la vie était si élevé. Dieu leur envoya un réconfort, puis- 
qu’un marchand y vint avec un navire chargé de blé et qu’il le vendit à 
dix besants alors qu’il était à cent. Ce qui remplit de joie le marquis et 
tous les habitants, et tout le blé fut acquis et acheté dans la ville. 


XXXV 

Peu de temps après, Saladin vint assiéger Tyr et par terre et par mer, si 
bien qu’aucun vivre ni rien d’autre ne pouvait pénétrer dans la ville, et le 
siège dura si longtemps que le coût de la vie y fut aussi élevé qu’avant 1 2 . 

1. Le besant était une monnaie d’or, c’était le nom donné aux hyperpères byzantins à 
partir du XT siècle ; cf. Etienne Foumial, Histoire monétaire de l'Occident médiéval , Paris, 
Nathan, 1970, p. 73. 

2. Saladin (1138-1193), sultan d’Égypte ( 1 171-1 193) et de Syrie ( 1 174-1 193), s’empara 
de Jérusalem en 1 1 87 et s’opposa à Philippe Auguste et à Richard Coeur de Lion pendant la 



LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE 


753 


XXXVI 

Quand le marquis eut constaté que la vie était si chère et qu’on ne 
pouvait avoir d’aucun côté ni secours ni aide, il convoqua tous les habi- 
tants et les résidents génois et tout un chacun, et il leur adressa ce dis- 
cours : « Seigneurs, fit-il, nous sommes en piteux état si Dieu ne nous 
prend en pitié, car le coût de la vie est si élevé en cette ville qu’il n’y a 
guère de vivres et de blé pour pouvoir nous entretenir longtemps, et nul 
secours ne peut venir ni par terre ni par mer. Par Dieu, s’il est parmi vous 
quelqu’un qui connaisse une solution, qu’il la propose ! » Alors un 
Génois s’avança vivement : 

« Si vous vouliez me croire, fit-il, je vous donnerais un bon conseil. 

— Lequel donc ? dit le marquis. 

— Je vais vous le dire. Nous avons en cette ville des navires, des 
galères, des canots et d’autres bateaux. Voici ce que je ferai : je prendrai 
quatre galères, je les ferai équiper des hommes les plus compétents que 
nous aurons, et je prendrai la mer avant le jour, comme si je voulais m’en- 
fuir. Aussitôt que les Sarrasins m’apercevront, ils ne prendront pas le 
temps de s’armer, dans leur hâte à me poursuivre et à me rattraper ; ils se 
lanceront tous après moi. Quant à vous, vous aurez équipé tous vos autres 
vaisseaux, canots et galères, de tous les gens les plus compétents, que 
vous aurez et, dès que vous verrez les Sarrasins lancés à ma poursuite et 
bien engagés, alors larguez les amarres de tous vos vaisseaux et élancez- 
vous ; je ferai demi-tour et nous les affronterons. Et alors Dieu nous 
conseillera, s’il lui plaît. » Ce plan recueillit l’accord de tous, qui firent 
comme il l’avait conseillé. 


XXXVII 

Vers le point du jour, quand le Génois eut ses quatre galères bien prépa- 
rées et bien équipées, et que tous les autres vaisseaux le furent tout autant, 
aussitôt il prit la mer juste avant le jour. Le port par lequel sortaient et 
entraient les bateaux se trouvait à l’intérieur des murs de la ville. Il partit 
donc et commença à naviguer à vive allure. Quand il se fut un peu 
éloigné, les Sarrasins l’aperçurent et eurent tellement hâte de le poursui- 
vre qu’ils ne s’armèrent pas et laissèrent filer leurs cent galères, tout au 
désir de le pourchasser. Une fois ceUes-ci bien lancées, ceux de la ville 
se mirent à les suivre, tandis que le Génois, poursuivi par les Sarrasins, 
faisait demi-tour. Ainsi les Tyriens attaquèrent-ils les Sarrasins désarmés. 


troisième croisade. Le personnage historique devint vite mythique, comme modèle des 
vertus chevaleresques. 



754 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


en tuèrent un grand nombre, les déconfirent, si bien que sur leurs cent 
galères, les Tyriens n’en laissèrent échapper que deux. Saladin contem- 
plait cette scène au comble du désespoir, se tirant la barbe et s’arrachant 
les cheveux de douleur, à voir tailler en pièces ses gens devant lui sans 
qu’il pût les aider. Privé de sa flotte, il leva le camp et partit. C’est de 
cette manière que la ville fut sauvée par le marquis, tandis que le roi Gui 
se tenait sur cette colline près d’Acre où l’avaient trouvé les rois de 
France et d’Angleterre. 


XXXVIII 

Peu de temps après, le roi Gui mourut ainsi que sa femme. Aussi le 
royaume échut-il à la femme de monseigneur Humphroi de Thoron, la 
sœur de la reine. Les choses allèrent ainsi qu’on enleva sa femme à mon- 
seigneur Humphroi et qu’on la donna au marquis. Ainsi celui-ci devint-il 
roi, et il eut une fille de sa femme ; il fut ensuite tué par les Assassins. 
L’on prit la reine pour la donner au comte de Champagne. Par la suite, on 
assiégea et enleva Acre. 


XXXIX 

Maintenant que nous vous avons conté le tort qui avait suscité la haine 
du marquis de Montferrat contre l’empereur de Constantinople et qui le 
poussait à déployer de plus grands efforts que tous les autres et à prodi- 
guer des conseils pour aller à Constantinople, nous allons revenir à notre 
sujet. Lorsque le doge de Venise eut dit aux barons qu’ils avaient un bon 
motif pour aller dans l’empire de Constantinople et qu’il le leur recom- 
mandait vivement, tous alors en tombèrent d’accord. L’on fit demander 
ensuite aux évêques si ce serait un péché d’y aller : ils répondirent que, 
loin d’être un péché, ce serait au contraire œuvre très charitable ; en effet, 
puisqu’ils avaient avec eux l’héritier légitime qui en avait été déshérité, 
ils pouvaient bien l’aider à recouvrer ses droits et à se venger de ses 
ennemis. Ils firent alors jurer au jeune homme, sur les saintes reliques, de 
respecter les engagements qu’il avait auparavant pris à leur égard. 


XL 

Alors tous les pèlerins et les Vénitiens tombèrent d’accord pour y 
aller ; ils préparèrent leur flotte et leur expédition, et ils prirent la mer. Ils 
naviguèrent jusqu’à un port appelé Bouche d’ Avie, distant de Constanti- 
nople d’une bonne centaine de lieues et qui se trouvait sur l’emplacement 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 755 

de Troie la Grande, à l’entrée du Bras-Saint-Georges Ils en repartirent 
pour remonter le Bras jusqu’à une lieue de Constantinople. Ils s’attendi- 
rent les uns les autres, si bien que tous les vaisseaux se présentèrent en 
même temps. Une fois tous réunis, ils décorèrent et équipèrent leurs 
bateaux si somptueusement que c’était le plus merveilleux spectacle du 
monde à contempler. Quand ceux de Constantinople virent cette flotte si 
magnifique, ils en furent émerveillés, et ils étaient montés sur les murs et 
sur les maisons pour contempler cette merveille. Quant à ceux de la flotte, 
ils contemplèrent la grandeur de la ville, si longue et si large, et de leur 
côté ils en furent frappés d’émerveillement. Ils poursuivirent alors leur 
route et mouillèrent à Chalcédoine 1 2 , au-delà du Bras-Saint-Georges. 


XLI 

Quand l’empereur de Constantinople l’apprit, il leur demanda par de 
bons messagers ce qu’ils recherchaient là et pourquoi ils étaient venus ; 
il les informa que, s’ils voulaient de son or et de son argent, il leur en 
donnerait bien volontiers. Lorsqu’ils eurent entendu ces propos, les chefs 
répondirent aux messagers qu’ils ne voulaient rien de son or ni de son 
argent, mais que l’empereur se démît de l’empire, car il ne le tenait pas 
de façon légitime et loyale, et qu’ils avaient avec eux l’héritier légitime, 
Alexis, le fils de l’empereur Isaac. À quoi les messagers répliquèrent que 
l’empereur n’en ferait rien, et ils s’en retournèrent. 

Ensuite le doge de Venise s’adressa aux barons : « Seigneurs, j’aime- 
rais vous conseiller de prendre dix galères, de mettre sur l’une d’elles le 
jeune homme et des gens qui se rendraient, grâce à des trêves, sur le 
rivage de Constantinople et demanderaient aux habitants de la cité s’ils 
voulaient reconnaître le jeune homme pour leur seigneur. » Les chefs 
répondirent que ce serait une bonne idée. Aussi équipèrent-ils ces dix 
galères, le jeune homme et un grand nombre d’hommes armés. Ils navi- 
guèrent tout près des murs de la ville et firent des allées et venues en 
montrant aux gens le jeune Alexis et en leur demandant s’ils le reconnais- 
saient pour leur seigneur : ils répondirent que non et qu’ils ne savaient 
pas qui il était ; et ceux qui l’accompagnaient sur les galères disaient que 
c’était le fils de leur empereur Isaac, et les autres de répéter qu’ils ne le 
connaissaient pas du tout. 

Ils s’en retournèrent alors jusqu’au camp et rapportèrent la réponse. 
L’on commanda par toute l’armée que tout le monde s’armât, grands et 


1 . Bouche d’Avie : Abydos, port d’Asie Mineure, à l’entrée du Bosphore ou Bras-Saint- 
Georges (ce sont les Dardanelles). 

2. Chalcédoine (Manchidone), aujourd’hui K.adi-K.oei, est située sur la rive est du Bos- 
phore. 



756 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


petits. Une fois en armes, ils se confessèrent et communièrent, car ils 
redoutaient vivement d’aborder à Constantinople. Ensuite, ils organisè- 
rent leurs troupes, les navires, les huissiers, les galères. Les chevaliers 
entrèrent avec leurs chevaux dans les bateaux de transport et ils se mirent 
en route ; on fit sonner les trompettes d’argent et d’airain, jusqu’à cent 
paires au moins, et retentir tambours et tambourins en nombre très 
important. 


XLII 

Quand les gens de la ville virent cette grande flotte et cette grande 
expédition, et qu’ils entendirent résonner trompettes et tambours qui 
menaient grand tapage, tous s’armèrent et montèrent sur les maisons et 
sur les tours de la ville. Ils eurent tout à fait l’impression que la mer et la 
terre tout entières tremblaient, que toute la mer était recouverte de 
navires. Pendant ce temps, l’empereur avait fait venir toute son armée sur 
le rivage pour le défendre. 


XLIII 

À la vue des Grecs sur le rivage avec leurs armes dirigées contre eux, 
les croisés et les Vénitiens se concertèrent si bien que le doge proposa 
d’aller en tête avec toutes ses troupes et d’occuper le rivage avec l’aide 
de Dieu. Alors, avec ses navires, ses galères et ses vaisseaux de transport, 
il se plaça en première ligne ; puis on mit les arbalétriers et les archers 
au-devant dans des canots, pour libérer le rivage des Grecs. Ainsi dispo- 
sés, ils avançaient vers le rivage. Les Grecs, voyant que les pèlerins, loin 
de renoncer par peur à avancer, s’approchaient d’eux, se replièrent sans 
oser les attendre, en sorte que la flotte aborda et que les chevaliers sorti- 
rent sur leurs montures des huissiers, lesquels étaient faits de telle 
manière qu’ils comportaient un vantail facile à ouvrir et qu’on lançait au- 
dehors un pont par où les chevaliers pouvaient gagner la terre sur leurs 
montures. Quand la flotte eut abordé et que les Grecs, qui s’étaient retirés, 
les virent tous dehors, ils en furent affligés. Or ces gens-ci, ces Grecs 
venus défendre le rivage, s’étaient vantés à l’empereur que les pèlerins ne 
pourraient débarquer tant qu’ils seraient là. Sortis des navires, les cheva- 
liers commencèrent à les pourchasser, et ce jusqu’à un pont qui était tout 
près du bout de la cité et sur lequel se trouvait une porte par où les Grecs 
passèrent et s’enfuirent dans Constantinople. De retour de cette poursuite, 
on tint un conseil et les Vénitiens dirent que leurs vaisseaux n’étaient pas 
en sécurité, à moins d’être dans un port, et ils décidèrent de les y mettre. 
Or celui de Constantinople était solidement fermé par une très grosse 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 757 

chaîne de fer qui tenait d’un côté à la cité et de l’autre à la tour de Galata, 
tour bien fortifiée, très facile à défendre et garnie de vaillants défenseurs. 


XLIV 

Les grands barons décidèrent d’assiéger cette tour, qui finit par être 
prise de force. D’un bout à l’autre de la chaîne, des galères grecques 
aidaient à défendre ladite chaîne. La tour prise et la chaîne brisée, les vais- 
seaux entrèrent dans le port, se mirent en sécurité et prirent des galères et 
des navires grecs qui s’y trouvaient. Une fois la flotte bien à l’abri dans le 
port, pèlerins et Vénitiens se rassemblèrent et tinrent conseil pour savoir 
comment assiéger la ville ; ils tombèrent d’accord que les Français l’as- 
siégeraient par terre et les Vénitiens par mer. Le doge de Venise précisa 
qu’il ferait construire des machines de guerre sur ses navires et des échel- 
les pour assaillir les murailles. Les chevaliers et tous les autres pèlerins 
s’armèrent puis allèrent passer par un pont 1 situé à près de deux lieues. Il 
n’y avait pas d’autre passage pour aller à Constantinople à moins de 
quatre lieues de là, sinon par ce pont. Lorsqu’ils y parvinrent, les Grecs 
vinrent leur disputer le passage autant qu’ils purent ; les pèlerins finirent 
par les en chasser de vive force et par passer. Parvenus dans la cité, les 
grands barons se logèrent dans des tentes qu’ils tendirent devant le palais 
des Blachemes que possédait l’empereur, tout juste à l’extrémité de la 
cité. Alors le doge de Venise fit construire d’extraordinaires et magnifi- 
ques machines : il prit les vergues qui soutiennent les voiles des navires, 
longues de trente toises, voire plus, et les fit lier et attacher par de bonnes 
cordes aux mâts ; puis il ordonna de fabriquer de solides passerelles, à 
côté des cordages, assez larges pour que trois chevaliers armés puissent y 
aller de front. Ces passerelles, il les fit garnir et couvrir sur les côtés de 
grosses étoffes et de toiles pour que ceux qui partiraient à l’assaut n’eus- 
sent pas à craindre les carreaux d’arbalètes ni les flèches. La passerelle 
dépassait le bateau, par rapport à la terre, d’environ quarante toises ou 
plus ; et sur chacun des navires de transport il y avait un mangonneau qui 
n’arrêtait pas d’envoyer des pierres contre les murs et dans la ville. 

Quand les Vénitiens eurent préparé leurs bateaux comme je viens de 
vous le raconter, de leur côté les pèlerins qui attaquaient par terre avaient 
disposé leurs pierrières 2 et leurs mangonneaux de telle manière qu’ils 
pouvaient atteindre le palais de l’empereur de leurs projectiles. Les habi- 


1 . Il s’agit du pont de Justinien ou de Saint-Callinique, jeté sur la Corne d’Or, au nord- 
est de Constantinople, du côté du palais des Blachemes. 

2. Selon Littré, « la pierrière se distinguait du mangonneau en ce que l’une lançait de 
grosses pierres et l’autre de petites ; c’est ce que dit au xn' siècle Guillaume Le Breton dans 
sa Philippéide , liv. VII ». Nous avons adopté pierrière, que préfère Littré, plutôt que per- 
rière ou pierrier. 



758 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


tants de la ville tiraient tout autant jusqu’aux tentes des pèlerins. Ensuite, 
ceux-ci et les Vénitiens, se concertant, fixèrent au lendemain l’assaut 
général de la ville et par terre et par mer. 

Le lendemain matin, comme les Vénitiens se préparaient, ordonnaient 
leurs vaisseaux et se rapprochaient le plus près des murs pour attaquer, et 
que de la même façon les pèlerins avaient d’autre part organisé leurs 
troupes, voici que l’empereur de Constantinople, Alexis, sortit de la cité 
par une porte appelée Porte Romaine avec tous ses gens en armes qu’il 
disposa en dix-sept corps de bataille qu’on estimait à bien près de cent 
mille cavaliers. Il envoya la plupart de ces dix-sept corps de bataille 
contre l’armée des Français et garda les autres avec lui ; il fit sortir de la 
cité tous les gens à pied qui pouvaient porter les armes et il les fit ranger 
d’un bout à l’autre des murs, entre ceux-ci et l’armée des Français. Ces 
derniers, se voyant encerclés de ces corps de bataille, furent épouvantés 
et organisèrent les leurs avec pas plus de sept à sept cents chevaliers 
chacun, car ils n’en avaient pas davantage ; et encore, parmi les sept 
cents, y en avait-il cinquante à pied. 


XLV 

Ensuite, ces corps de bataille ainsi constitués, le comte de Flandre 
demanda à prendre la tête du premier, et on le lui accorda ; le deuxième 
échut au comte de Saint-Pol et à monseigneur Pierre d’Amiens ; le troi- 
sième revint à monseigneur Henri, le frère du comte de Flandre, et aux 
Allemands. Puis ils décidèrent que les hommes à pied suivraient les corps 
de bataille à cheval, à raison de trois ou quatre compagnies pour un corps 
de bataille à cheval, chacun accompagné d’hommes du même pays. Une 
fois qu’ils eurent organisé les trois corps de bataille chargés de combattre 
l’empereur, ils préparèrent les quatre autres qui devaient garder le camp. 
Le marquis, qui était le chef de l’armée, obtint l’arrière-garde pour proté- 
ger les arrières de l’armée. Le comte Louis de Blois eut le deuxième 
corps, les Champenois le troisième, les Bourguignons le quatrième, les 
quatre corps étant sous le contrôle du marquis. Ensuite, on prit tous les 
garçons d’écurie et tous les cuisiniers capables de porter les armes ; on 
les équipa tous de courtepointes, de tapis de selle, de pots de cuivre, de 
pilons et de broyeurs, ce qui les rendait si laids et si hideux que les petites 
gens à pied de l’empereur, qui étaient hors les murs, en furent, à les voir, 
apeurés et épouvantés. Quant aux quatre corps de bataille que je viens de 
nommer, ils gardèrent le camp de peur que les troupes de l’empereur qui 
l’entouraient ne fissent une percée et n’endommageassent le camp et les 
tentes. L’on mit les garçons et les cuisiniers du côté de la cité, contre 
les fantassins de l’empereur rangés au pied des murailles. Lorsque cette 
piétaille vit notre menue gent en si laid équipage, elle éprouva une telle 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 759 

peur et une telle épouvante qu’à aucun moment elle n’osa bouger ni 
avancer, si bien que de ce côté-là le camp n’eut rien à redouter. 


XLVI 

Ensuite on ordonna au comte de Flandre, au comte de Saint-Pol et à 
monseigneur Henri, qui commandaient les trois premiers corps de 
bataille, d’engager le combat avec l’empereur; et on interdit formelle- 
ment aux quatre autres, quelle que fut la nécessité, de bouger, à moins de 
se considérer comme totalement perdus, encerclés et attaqués par les 
troupes ennemies qui entouraient le camp. Tandis que les Français étaient 
ainsi disposés, les Vénitiens, sur mer, sans rien négliger, amenèrent leurs 
navires près des murs, si bien qu’ils les escaladèrent facilement par les 
échelles et les passerelles qu’ils avaient construites sur les navires, lancè- 
rent des traits et des carreaux, manœuvrèrent leurs mangonneaux et atta- 
quèrent avec une si extraordinaire vigueur qu’ils mirent le feu dans la 
ville, dont fut brûlée une étendue aussi vaste que la cité d’Arras. Ils n’osè- 
rent se disperser ni s’introduire dans la ville, car, en trop petit nombre, ils 
n’auraient pu résister, mais ils retournèrent sur leurs navires '. 


XLVII 

Les grands chefs qui, de l’autre côté, devaient engager le combat contre 
l’empereur, avaient décidé qu’on choisirait dans chaque corps deux des 
plus valeureux et des plus avisés personnages qu’on y connaîtrait et qu’on 
aurait à exécuter tous leurs ordres : s’ils commandaient : « Partez à toute 
allure », on partirait à toute allure ; s’ils commandaient : « Allez au pas », 
on irait au pas. Le comte de Flandre, à la tête de l’avant-garde, s’avança 
le premier, au pas, contre l’empereur qui, à un bon quart de lieue du 
comte, faisait chevaucher ses troupes contre lui. Le comte de Saint-Pol et 
monseigneur Pierre d’Amiens, qui commandaient le deuxième corps de 
bataille, chevauchaient un peu plus loin, à côté. Monseigneur Henri de 
Hainaut et les Allemands, avec le troisième corps de bataille, venaient 
ensuite. Il n’y avait pas de cheval qui ne fût couvert de caparaçons ou 
d’étoffes de soie par-dessus leur harnachement ordinaire. Trois à cinq 
compagnies de soldats à pied suivaient chacun des corps de bataille, juste 
derrière les chevaux, et l’on chevauchait en rangs si serrés que personne 
n’était assez audacieux pour oser passer devant les autres. 

Quant à l’empereur, il chevauchait contre nos troupes avec neuf corps 
de bataille, d’au moins quatre mille chevaliers, et même pour certains de 


I. Ces événements se passèrent le 17 juillet 1203. 



760 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


quatre ou cinq mille. Quand le comte de Flandre eut devancé son armée 
de deux portées d’arbalète, ses conseillers lui dirent : « Sire, il n’est pas 
raisonnable de votre part d’aller combattre l’empereur si loin de l’armée 
car, si vous engagez le combat et que vous ayez besoin d’aide, ceux qui 
gardent le camp ne pourront pas vous secourir. Mais, si vous nous en 
croyez, vous retournerez près des palissades et vous y attendrez l’empe- 
reur en toute sécurité, s’il veut combattre. » Le comte de Flandre recula 
vers les palissades comme on le lui conseilla, ainsi que le corps de mon- 
seigneur Henri, tandis que le comte de Saint-Pol et monseigneur Pierre 
d’Amiens, refusant de revenir en arrière, s’installèrent au milieu du 
champ, sans bouger, avec leurs troupes ; et quand ils virent le recul du 
comte de Flandre, ils dirent d’une seule voix qu’il se déshonorait à revenir 
en arrière alors qu’il commandait l’avant-garde, et tous de s’écrier : 
« Sire, sire, le comte de Flandre recule. Puisqu’il recule, il vous laisse 
la charge de l’avant-garde. Prenez-la donc, par Dieu. » Les barons, d’un 
commun accord, déclarèrent qu’ils s’en chargeraient. Le comte de 
Flandre, lorsqu’il vit que le comte de Saint-Pol et monseigneur d’Amiens 
ne reculeraient pas, leur demanda par un messager de s’en retourner, et 
Pierre d’Amiens de répondre qu’ils n’en feraient rien. Le comte de 
Flandre leur demanda une seconde fois par deux messagers de ne pas lui 
infliger cette honte, au nom de Dieu, mais de reculer, comme on le lui 
avait conseillé. A quoi ils répondirent de nouveau qu’en aucune manière 
ils ne reviendraient sur leurs pas. 

Survinrent alors messeigneurs Pierre d’Amiens et Eustache de Cante- 
leu, choisis pour conduire le corps de bataille, qui commandèrent : « Sei- 
gneurs, au nom de Dieu, chevauchez au pas. » Et ils commencèrent à 
chevaucher au pas, tandis que ceux du camp, restés en arrière, se mirent à 
crier : « Voyez, voyez ! Le comte de Saint-Pol et monseigneur d’Amiens 
veulent attaquer l’empereur. » Et ils ajoutèrent : « Dieu Notre-Seigneur, 
gardez-les aujourd’hui ainsi que toute leur compagnie ! Voyez ! Ils 
forment l’avant-garde qui revenait au comte de Flandre ! Dieu Notre-Sei- 
gneur, conduisez-les à bon port ! » Les dames et les demoiselles du palais 
étaient montées aux fenêtres ; d’autres gens et des dames et des demoisel- 
les étaient sur les murs de la ville, et regardaient chevaucher cette compa- 
gnie et l’empereur de l’autre côté ; et ils disaient entre eux que les nôtres 
ressemblaient à des anges pour leur beauté, tellement étaient somptueux 
leurs équipements et le harnachement de leurs chevaux. 


XLVIII 

Quand les chevaliers du bataillon du comte de Flandre virent que le 
comte de Saint-Pol et monseigneur Pierre d’Amiens ne reculeraient pour 
rien au monde, ils vinrent dire au comte : « Sire, vous nous couvrez de 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 761 

honte à ne pas bouger, et sachez que, si vous ne chevauchez pas, nous ne 
vous tiendrons plus pour l’un des nôtres. » À ces paroles, le comte de 
Flandre frappa des éperons, et tous les autres à sa suite, et ils piquèrent 
des deux jusqu’au moment où ils rattrapèrent le bataillon du comte de 
Saint-Pol et de monseigneur d’Amiens ; et les ayant rejoints, ils chevau- 
chèrent de front avec eux, tandis que le bataillon de monseigneur Henri 
chevauchait derrière. Les bataillons de l’empereur et les nôtres s’étaient 
tant rapprochés que les arbalétriers impériaux tiraient sur nos gens et les 
nôtres sur ceux de l’empereur. Il n’y avait qu’une butte à gravir entre 
l’empereur et nos bataillons, et de chaque côté montaient les uns et les 
autres. Quand les nôtres parvinrent au sommet et que l’empereur les vit, 
il s’arrêta ainsi que tous ses gens, si stupéfaits et si surpris de voir nos 
bataillons chevaucher de front contre eux qu’ils ne surent plus que 
décider. Tandis qu’ils restaient là si stupéfaits, les autres bataillons impé- 
riaux, envoyés autour du camp des Français, reculèrent et se rassemblè- 
rent autour de l’empereur dans le vallon. Quand les Français les virent 
ainsi tous regroupés, ils s’immobilisèrent au sommet de la butte, s’inter- 
rogeant sur les intentions de l’empereur ; les comtes et les chefs des trois 
bataillons se consultèrent les uns les autres par des messagers pour savoir 
s’ils marcheraient jusqu’à l’armée de l’empereur ou non. Ils décidèrent 
que non, car ils étaient très éloignés de leur camp et, s’ils engageaient le 
combat à l’endroit où se tenait l’empereur, ceux qui gardaient le camp ne 
les verraient pas et ne pourraient les aider en cas de besoin ; d’autre part, 
entre eux et l’empereur, il y avait un grand canal, un grand conduit qui 
approvisionnait en eau Constantinople : à vouloir le passer, ils perdraient 
beaucoup de leurs gens. C’est pourquoi ils décidèrent de ne pas y aller. 
Pendant que les Français se consultaient, voici que l’empereur se retira à 
Constantinople où, une fois revenu, il fut vivement critiqué par les dames 
et les demoiselles, par les uns et les autres, pour ne pas avoir affronté un 
si petit nombre de Français, alors qu’il disposait d’une si grande foule de 
gens. 


XLIX 

Après cette retraite de l’empereur, les pèlerins retournèrent à leurs 
tentes et se désarmèrent. C’est alors que les Vénitiens, qui avaient passé 
la mer sur des navires et des barques, vinrent demander de leurs nouvel- 
les : « Par notre foi, dirent-ils, nous avions entendu dire que vous vous 
battiez contre les Grecs : nous étions inquiets à votre sujet et nous venions 
à votre aide. » Les Français répondirent : « Par notre foi, grâce à Dieu, 
nous nous en sommes bien sortis, car nous avons marché contre l’empe- 
reur, et il n’a pas osé nous combattre. » Les Français, de leur côté, deman- 
dèrent des nouvelles aux Vénitiens : « Par notre foi, nous avons livré un 



762 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


rude assaut et nous sommes entrés dans la cité en escaladant les murs : 
nous y avons mis le feu, et une grande partie en a été brûlée. » 


L 

Tandis que les Français et les Vénitiens échangeaient ces propos, il 
s’éleva dans la ville un grand murmure : les habitants demandèrent à 
l’empereur de les délivrer des Français qui les avaient assiégés et lui 
dirent que, s’il ne les combattait pas, ils iraient voir le jeune homme que 
les Français avaient amené et ils feraient de lui leur empereur et leur sei- 
gneur. 


LI 

L’empereur, quand il entendit ces paroles, leur promit de les combattre 
le lendemain et, vers minuit, il s’enfuit de la ville, en compagnie de tous 
les gens qu’il put emmener avec lui '. 

LII 

Le lendemain matin, lorsque les habitants de la ville apprirent la fuite 
de l’empereur, tout aussitôt ils se rendirent aux portes, les ouvrirent, sorti- 
rent et se dirigèrent vers le camp français où ils demandèrent et cherchè- 
rent Alexis, le fils d’Isaac 1 2 . On leur indiqua qu’ils le trouveraient dans la 
tente du marquis. C’est là qu’ils le trouvèrent, et ses amis de le fêter, de 
manifester une grande joie, de remercier les barons et de leur dire qu’ils 
avaient accompli une belle action et un remarquable exploit, à faire œuvre 
si utile. Ils annoncèrent la fuite de l’empereur et leur demandèrent de 
venir dans la cité et le palais comme chez eux. Alors, tous les grands 
barons de l’armée se rassemblèrent, prirent Alexis, le fils d’Isaac, et l’em- 
menèrent au palais dans une atmosphère de liesse et de fête. Une fois 
rendus, ils délivrèrent Isaac et sa femme 3 du cachot où les avait jetés son 
frère qui avait tenu l’empire. Libéré, Isaac, tout à la joie de revoir son fils, 
le prit par le cou et l’embrassa, et il remercia chaleureusement les barons 
présents, leur disant que c’était par l’aide de Dieu d’abord et la leur 
ensuite qu’il avait été délivré. L’on apporta alors deux trônes en or, on 


1. Alexis III s’enfuit de Constantinople dans la nuit du 17au 1 8 juillet 1203. 

2. La ville capitula le 18 juillet 1203. 

3. Marguerite de Hongrie, fille du roi Bêla 111, et petite-fille de Louis VII, roi de France, 
par sa mère Marguerite. 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 763 

assit Isaac sur l’un et Alexis son fils sur l’autre, et Isaac fut mis en posses- 
sion du siège impérial. 

On lui dit alors : « Sire, il y a ici un grand seigneur appelé Murzuphle ', 
emprisonné depuis plus de sept ans. Si c’était votre volonté, il serait bon 
qu’on le libérât. » Ainsi fut alors délivré Murzuphle, dont l’empereur fit 
ensuite son principal gouverneur : il en fut plus tard bien mal récompensé, 
comme nous vous le dirons après. 

Or il arriva, après les hauts faits des Français, que le sultan de Konieh 
entendit parler de leur exploit 1 2 . Aussi vint-il leur parler comme ils étaient 
encore logés en dehors de Constantinople, et il leur dit : « Oui vraiment, 
seigneurs, vous avez accompli un extraordinaire exploit et une étonnante 
prouesse en conquérant une ville aussi exceptionnelle que Constantino- 
ple, qui est la capitale du monde, et en remettant sur son trône le légitime 
héritier et en le couronnant empereur. » L’on disait dans la région que 
Constantinople était la capitale du monde. « Seigneurs, fit le sultan, je 
voudrais vous faire une requête. J’ai un frère cadet qui, par traîtrise, m’a 
enlevé ma terre et ma seigneurie de Konieh dont j’étais le seigneur et dont 
je suis l’héritier légitime. Si vous vouliez m’aider à conquérir ma terre et 
ma seigneurie, je vous donnerais à profusion de mes biens ; je me ferais 
chrétien ainsi que tous mes sujets, si je recouvrais ma seigneurie et que 
vous vouliez m’aider. » Les barons répondirent qu’ils se concerteraient. 
L’on convoqua le doge de Venise, le marquis et tous les grands barons ; 
ils se réunirent en un très important conseil qui finit par conclure de ne 
pas donner suite à la requête du sultan. A la sortie du conseil, ils lui répon- 
dirent qu’ils ne pouvaient faire ce qu’il demandait, car ils étaient encore 
engagés envers l’empereur, et il serait périlleux de laisser une aussi 
grande ville que Constantinople dans la situation où elle était ; aussi 
n’oseraient-ils pas l’abandonner. A ces paroles, le sultan fut fort affligé 
et il repartit. 


LUI 

Quand les barons eurent mené Alexis au palais, ils demandèrent à 
propos de la sœur du roi de France, qu’on appelait l’impératrice de 
France 3 , si elle vivait toujours. On lui répondit que oui, qu’elle était 


1 . Alexis Ducas, surnommé Murzuphle à cause de ses sourcils qui se rejoignaient sur le 
front, deviendra empereur en 1204 sous le nom d’Alexis V après avoir étranglé Isaac II et 
Alexis IV. 

2. Konieh se trouve en Asie Mineure. 

3. Agnès de France, sœur de Philippe Auguste, fdle de Louis VII et d’Alix de Champa- 
gne, vint à Constantinople en 1178 pour épouser le fils de l’empereur Manuel Comnène, 
Alexis II Comnène ; plus tard, Andronic I", ayant pris la place d’Alexis II, l’épousa en 
1183: elle n’avait alors que onze ans. Puis elle devint la femme de Théodore Branas, fds 
d’Alexis Branas, après la mort d’Andronic en 1 185. 



764 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


mariée à un grand personnage de la cité nommé Branas et qu’elle demeu- 
rait en un palais à proximité. Les barons lui rendirent visite, la saluèrent, 
lui promirent leurs services, mais elle leur réserva un très mauvais 
accueil, fâchée qu’ils eussent été là-bas et qu’ils eussent couronné cet 
Alexis. Elle ne voulut pas leur parler directement, mais recourut à un 
interprète qui affirmait qu’elle ignorait le français. Toutefois, le comte 
Louis de Blois, qui était son cousin, la fréquenta. 


L1V 

Par la suite, il arriva un jour que les barons allèrent passer un moment 
au palais pour voir Isaac et l’empereur son fils. Pendant qu’ils s’y trou- 
vaient, survint un roi qui avait la peau toute noire et, au milieu du front, 
une croix faite au fer chaud. Il demeurait en une très riche abbaye de la 
ville, qu’Alexis, l’ancien empereur, lui avait accordée comme résidence 
dont il serait le seigneur et maîtreautant qu’il voudrait y séjourner. Quand 
l’empereur le vit venir, il se leva à sa rencontre et lui réserva un accueil 
très chaleureux ; puis il demanda aux barons : 

« Savez-vous donc qui est cet homme ? 

— Non, sire, firent-ils. 

— Par ma foi, répondit l’empereur, c’est le roi de Nubie, venu en pèle- 
rinage en cette ville. » 

L’on recourut à des interprètes, on lui fit demander où se trouvait sa 
terre et il répondit aux interprètes, dans sa langue, que sa terre était à cent 
journées de Jérusalem où il était venu en pèlerinage ; il dit que, lorsqu’il 
quitta son pays, il emmena avec lui une bonne soixantaine d’hommes de 
sa terre ; arrivé à Jérusalem, il n’en restait que dix de vivants, et de Jérusa- 
lem à Constantinople il n’en survécut que deux. 11 ajouta qu’il voulait se 
rendre en pèlerinage à Rome, puis de Rome à Saint-Jacques [de Compos- 
telle], et ensuite revenir à Jérusalem, s’il pouvait vivre jusque-là, et y 
mourir. Il dit que tous ceux de sa terre étaient chrétiens et que, lorsqu’un 
enfant naissait et qu’on le baptisait, on lui faisait une croix au milieu du 
front avec un fer chaud, comme il en avait une. Les barons, à le regarder, 
furent frappés d’un extraordinaire étonnement. 


LV 

Une fois Alexis couronné par les barons de la manière que je vous ai 
dite, on arrêta que monseigneur Pierre de Bracheux et ses gens resteraient 
au palais avec l’empereur ; puis, les barons décidèrent de leur héberge- 
ment : ils n’osèrent rester au cœur de la cité, à cause des Grecs qui étaient 
perfides, mais ils allèrent se loger au-delà du port, du côté de la tour de 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 765 

Galata, et tous ensemble ils se logèrent dans un ensemble de maisons qui 
y étaient situées ; ils tirèrent leurs navires qu’ils mirent à l’ancre devant 
eux, et ils allaient dans la cité quand ils voulaient. Lorsqu’ils voulaient 
s’y rendre par eau, ils passaient en barques ; lorsqu’ils voulaient y aller à 
cheval, ils passaient par le pont. Ainsi logés. Français et Vénitiens décidè- 
rent de faire abattre cinquante toises des murs de la ville, car ils redou- 
taient que les habitants ne se révoltassent contre eux. 


LVI 

Par la suite, tous les barons se rassemblèrent un jour au palais de l’em- 
pereur et lui demandèrent de tenir ses engagements. Il répondit qu’il les 
respecterait mais qu’il voulait d’abord être couronné. Ils se concertèrent 
et fixèrent une date pour le couronnement : ce jour-là, il fut solennelle- 
ment couronné empereur par la volonté de son père qui le lui accorda de 
bon gré '. Cela accompli, les barons réclamèrent leur paiement ; il dit qu’il 
paierait bien volontiers ce qu’il pourrait et il leur paya alors cent mille 
marcs. De cette somme, les Vénitiens reçurent la moitié, car ils devaient 
avoir la moitié des conquêtes ; des cinquante mille restants, on leur en 
paya trente-six mille que les Français leur devaient encore pour la flotte ; 
avec les vingt mille marcs qui restèrent aux pèlerins, on remboursa tous 
ceux qui avaient prêté de l’argent pour le paiement du passage. 


LVII 

Ensuite, l’empereur, dans une requête aux barons, leur dit qu’il ne pos- 
sédait que Constantinople et que cela lui serait de peu de profit s’il n’avait 
rien d’autre, car son oncle possédait toutes les cités et tous les châteaux 
qui devaient lui revenir ; il les pria de l’aider à conquérir des terres tout 
autour, et il leur donnerait encore très volontiers de ses biens. À quoi ils 
répliquèrent qu’ils en étaient tout à fait d’accord et que tous ceux qui vou- 
laient faire des gains pouvaient partir. Alors une bonne moitié de l’armée 
s’en alla avec Alexis [IV], l’autre moitié restant à Constantinople pour 
recevoir le paiement et Isaac pour s’en acquitter. Alexis [IV], parti avec 
l’armée, conquit dans cette terre au moins vingt cités et quarante châ- 
teaux, voire plus. Et Alexis [III], l’autre empereur, son oncle, ne cessait 
de fuir devant lui. Les Français restèrent avec Alexis [IV] très largement 
trois mois. Pendant qu’Alexis réalisait cette chevauchée, ceux de 
Constantinople reconstruisirent leur mur plus solide et plus haut qu’aupa- 
ravant, celui dont les Français avaient abattu au moins cinquante toises 


1 . Le couronnement d’Alexis IV eut lieu le 1 er août 1 203. 



766 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


après la prise de la ville, car ils redoutaient une révolte des Grecs contre 
eux. Lorsque les barons qui étaient restés pour recevoir le paiement virent 
qu’Isaac ne leur versait rien, ils demandèrent aux barons qui avaient suivi 
Alexis de s’en revenir, car Isaac ne les payait pas, et d’être tous de retour 
pour la fête de Toussaint. Les barons, en entendant ces paroles, dirent à 
l’empereur qu’ils s’en retourneraient, et celui-ci, à cette annonce, dit qu’il 
reviendrait aussi, car il n’osait pas se fier à ces Grecs. Ainsi s’en revin- 
rent-ils à Constantinople, l’empereur dans son palais et les pèlerins dans 
leurs logis au-delà du port. 


L VIII 

Par la suite, les comtes, les grands personnages, le doge de Venise et 
l’empereur s’assemblèrent. Les Français demandèrent à l’empereur de les 
payer, et il répondit qu’il avait racheté sa cité et ses gens si cher qu’il 
n’avait plus de quoi les payer : qu’ils lui accordassent un délai, et il met- 
trait tout en œuvre pour les payer. Ils le lui accordèrent ; et, le terme passé, 
il ne les paya pas. Les barons, de nouveau, demandèrent à être payés : 
l’empereur sollicita un autre répit, qu’on lui accorda. Pendant ce temps, 
ses vassaux, ses gens et ce Murzuphle qu’il avait tiré de prison vinrent à 
lui et lui dirent : « Ah ! sire, vous ne leur avez que trop payé, ne leur payez 
pas plus ! Vous êtes tout à fait quitte, tant vous leur avez payé ! Mais 
faites-les partir et congédiez-les de votre terre. » Alexis se rallia à cet avis 
et il ne voulut rien payer. Le délai passé, quand les Français virent que 
l’empereur ne leur payait rien, les comtes et les grands personnages de 
l’armée se réunirent, puis ils se rendirent au palais de l’empereur à qui ils 
demandèrent de nouveau d’être payés. L’empereur leur répondit que 
c’était absolument impossible ; les barons ripostèrent que s’il ne les 
payait pas, ils prendraient sur son bien jusqu’à ce qu’ils fussent payés. 


LIX 

Sur ces paroles, les barons quittèrent le palais et regagnèrent leurs loge- 
ments où ils se concertèrent sur la suite à donner, tant et si bien qu’ils 
dépêchèrent à l’empereur deux autres chevaliers qui lui enjoignirent de 
nouveau de leur envoyer leur paiement. Il répondit aux messagers qu’il 
ne leur paierait rien, qu’il leur avait trop payé et qu’il ne les redoutait pas 
du tout ; au contraire, il leur donna l’ordre de s’en aller et de quitter sa 
terre : s’ils ne partaient pas dans de brefs délais, il leur causerait des 
ennuis, qu’ils en soient certains. Les messagers, de retour, informèrent les 
barons de la réponse de l’empereur. Quand ils l’entendirent, les barons se 
concertèrent sur la conduite à tenir ; le doge de Venise affirma qu’il 



LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE 


767 


voulait s’entretenir avec l’empereur, et par l’entremise d’un messager il 
lui demanda de le rencontrer sur le port pour parler. L’empereur s’y rendit 
à cheval ; le doge fit armer quatre galères, entra dans l’une et se fit suivre 
des trois autres pour assurer sa protection. Arrivé au rivage du port et 
voyant l’empereur qui était venu à cheval, il s’adressa à lui et lui 
demanda : 

« Alexis, que crois-tu faire ? Rappelle-toi que nous t’avons tiré d’une 
profonde misère et que nous t’avons fait seigneur et couronné empereur. 
Ne tiendras-tu donc pas tes promesses envers nous et n’en feras-tu pas 
davantage ? 

— Non, fit l’empereur, je n’en ferai pas plus que je n’ai fait. 

— Non ? dit le doge. Sale canaille, nous t’avons tiré de la merde et 
dans la merde nous te remettrons. Je te défie, et sois persuadé que je cher- 
cherai à te faire du mal de tout mon pouvoir à partir d’aujourd’hui '. » 


LX 

Sur ces paroles, le doge partit et s’en retourna. Alors s’assemblèrent 
les comtes, tous les grands personnages de l’armée et les Vénitiens pour 
se concerter sur leur action. Les Vénitiens dirent qu’ils ne pouvaient 
placer leurs échelles et leurs machines de guerre sur leurs navires à cause 
du temps qui était trop froid : c’était la saison entre la Toussaint et Noël. 
Tandis qu’ils étaient plongés dans cet embarras, sans plus tergiverser, 
l’empereur et les traîtres qui l’entouraient tramèrent une grande traîtrise, 
tout à la volonté [... 1 2 ]. 

De nuit, ils prirent dans la ville des navires qu’ils firent remplir de bois 
sec et truffèrent de lardons, et auxquels ils mirent le feu. Vers minuit, une 
fois qu’ils furent en flammes et comme soufflait un vent très violent, les 
Grecs abandonnèrent les navires tout embrasés pour incendier la flotte 
française 3 , d’autant plus que le vent les y poussait à vive allure. 

Quand les Vénitiens s’en aperçurent, ils se jetèrent dans des barges et 
des galères, et firent tant que jamais, grâce à Dieu, leur flotte ne courut 
de risque. Moins de quinze jours après, les Grecs recommencèrent cette 
opération : lorsque les Vénitiens, de nouveau, s’en rendirent compte, ils 
allèrent au-devant et défendirent fort bien leur flotte contre ce feu, si bien 
que jamais, grâce à Dieu, ils ne subirent de perte, hormis un navire mar- 
chand qui était venu là et qui fut brûlé. La vie était si chère dans l’armée 
qu’on y vendait un setier de vin douze, treize sous et jusqu’à quinze, et 


1 . Ces événements eurent lieu en novembre 1 203. 

2. Lacune du texte. 

3. Cette tentative d’incendie de la flotte eut lieu le 1" janvier 1204. 



768 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


une poule vingt sous, et un œuf deux deniers 1 ; en revanche, le biscuit 
n’était pas aussi cher : ils en avaient en quantité suffisante pour entretenir 
l’armée pendant longtemps. 


LXI 

Pendant qu’ils passaient là l’hiver, les habitants de la cité se fortifiè- 
rent, surélevèrent leurs murailles et leurs tours de pierre qu’ils surmontè- 
rent de solides tours de bois, renforcées à l’extérieur de grosses planches 
et recouvertes de cuirs résistants, pour n’avoir rien à redouter des échelles 
des navires vénitiens. Les murailles avaient bien soixante pieds de 
hauteur et les tours cent. Ils mirent en place, à l’intérieur de la cité, au 
moins quarante pierrières, d’un bout à l’autre des murailles, partout où 
l’on s’attendait à une attaque, et il n’était pas extraordinaire qu’ils réali- 
sassent ces fortifications, car ils eurent tout leur temps. 

Sur ces entrefaites, les Grecs, ceux qui trahissaient l’empereur, et Mur- 
zuphle, que celui-ci avait libéré, se réunirent un jour et projetèrent une 
grande trahison, désireux de faire un autre empereur qui les délivrât des 
Français, car Alexis ne leur semblait pas efficace. Murzuphle finit par 
dire : « Si vous vouliez me croire et si vous vouliez me faire empereur, je 
vous délivrerais si bien des Français et de l’empereur que jamais vous 
n’auriez rien à redire. » À quoi ils répondirent que, s’il pouvait les en 
délivrer, ils le feraient empereur. Murzuphle leur garantit de les libérer en 
moins de huit jours, et eux acceptèrent de le faire empereur. 


LXII 

Alors Murzuphle s’en alla. Sans perdre de temps, il prit avec lui des 
soldats, et entra de nuit dans la chambre où dormait son seigneur l’empe- 
reur qui l’avait tiré de prison. Il lui fit serrer le cou avec une corde et le 
fit étrangler, tout comme son père Isaac 2 . Son crime accompli, il revint 
vers ceux qui devaient le faire empereur, et il les mit au courant, et eux 
de s’en aller et de le couronner empereur. Aussitôt, cette nouvelle se 
répandit à travers la cité : « Qu’y a-t-il de vrai ou de faux, par ma foi ? 
Murzuphle est empereur, lui le meurtrier de son seigneur ! » Ensuite, on 
envoya de la cité dans l’armée des pèlerins une lettre qui révélait les for- 
faits de Murzuphle. Quand les barons l’apprirent, certains envoyèrent à 
tous les diables ceux qui s’affligeaient de la mort d’Alexis pour la raison 


1 . Le setier était une mesure d’environ 1 56 litres. La livre valait vingt sous, le sou douze 
deniers, et un denier deux mailles. 

2. Alexis IV fut détrôné le 28 ou 29 janvier 1204, et étranglé le 8 février. 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 769 

qu’il n’avait pas voulu tenir ses promesses envers les pèlerins ; d’autres 
dirent qu’une telle mort les peinait. Très peu de temps après, Murzuphle 
commanda au comte de Flandre, au comte Louis, au marquis et à tous les 
grands barons de partir et de quitter sa terre : ils devaient se persuader 
qu’il était l’empereur et que, s’il les rattrapait d’ici huit jours, il les met- 
trait tous à mort. Les barons, entendant cette injonction, répondirent : 
« Eh bien ! quoi ? Celui qui a traîtreusement tué son seigneur de nuit nous 
a intimé cet ordre ? » Aussi, en retour, lui firent-ils savoir qu’ils le 
défiaient dès maintenant, et qu’il prit garde à eux, qu’ils ne lèveraient pas 
le siège avant d’avoir vengé celui qu’il avait tué, avant d’avoir pris une 
seconde fois Constantinople, et d’avoir aussi obtenu la réalisation 
complète et totale des engagements qu’Alexis avait pris envers eux. 


LX III 

Quand Murzuphle apprit cette réponse, il commanda de bien garder les 
murailles et les tours, de les renforcer, afin de ne rien redouter des assauts 
des Français. Ce qu’ils accomplirent parfaitement, si bien que les murail- 
les et les tours furent plus solides, plus aisées à défendre qu’auparavant. 


LXIV 

Il arriva ensuite, à l’époque où le traître Murzuphle était empereur et 
que l’armée des Français subissait la pauvreté dont je vous ai précédem- 
ment parlé et qu’ils mettaient toute leur vigueur à préparer leurs navires 
et leurs machines de guerre pour attaquer la ville, il arriva donc que 
Johannisse le Valaque fit savoir aux grands barons de l’armée que, s’ils 
voulaient le couronner roi et seigneur de sa terre de Valachie, il se décla- 
rerait leur vassal pour sa terre et son royaume et qu’il viendrait les aider 
à prendre Constantinople avec cent mille hommes armés 1 . La Valachie 
est une terre qui relève du domaine de l’empereur, et ce Johannisse était 
un serviteur de l’empereur, dont il gardait un haras ; aussi, toutes les fois 
que l’empereur demandait soixante ou cent chevaux, Johannisse les lui 
envoyait et il venait à la cour une fois par an, jusqu’à ce qu’il fût disgra- 
cié, si bien qu’un jour il s’y présenta et qu’un eunuque, un des portiers de 
l’empereur, l’outragea en le frappant en plein visage d’un fouet. Il en fut 
fort affecté. A cause de cet outrage, il quitta la cour en proie à la colère 
et retourna en Valachie, laquelle est une terre bien protégée, tout entourée 


1 . Ces négociations eurent lieu en mars 1 204. Johannisse (Johannitza ou Kalojan) fut roi 
de Valachie et de Bulgarie à partir de 1 196. 



770 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


d’une chaîne de montagnes, en sorte qu’on ne peut y entrer ou en sortir 
que par un défilé 


LXV 

Une fois de retour, Johamisse commença à se rallier les grands person- 
nages de la Valachie, en homme riche qui avait un pouvoir certain, et à 
promettre et à faire des dons aux uns et aux autres, tant et si bien que 
tous les habitants du pays devinrent entièrement ses sujets et qu’il fut leur 
seigneur. Cela acquis, il se rendit chez les Coumans, et il réussit, par 
toutes sortes de moyens, à être leur ami, à obtenir leur aide totale, à 
devenir pour ainsi dire leur maître. Or la terre des Coumans est limitrophe 
de la Valachie. 

Maintenant je vais vous présenter ce peuple des Coumans 1 2 . C’est un 
peuple sauvage qui ne laboure ni ne sème. Ils n’ont ni cahutes ni maisons, 
mais des tentes de feutre, demeures où ils se réfugient. Ils vivent de lait, 
de fromage et de viande. Il y a en été tant de mouches et de moucherons 
qu’ils n’osent sortir de leurs tentes que très peu de temps avant l’hiver. 
En hiver, ils sortent de leurs tentes et de leur pays quand ils veulent faire 
leurs chevauchées. Voici comment ils procèdent. Chacun d’eux a bien dix 
ou douze chevaux, si bien dressés qu’ils les suivent partout où ils veulent 
les mener, montant tantôt l’un tantôt l’autre. Pendant leurs voyages, 
chacun des chevaux porte un petit sac pendu à son museau et qui contient 
sa nourriture ; il mange en suivant son maître sans que tous deux cessent 
de se déplacer de nuit et de jour. Ils chevauchent si fort qu’en une nuit et 
un jour ils accomplissent six journées de marche, voire sept ou huit. 
Tandis qu’ils avancent, ils ne se chargeront de rien ni ne prendront rien 


1. Les Valaques ou Vlaques (Blas, Blac ) étaient un peuple d’origine latine, descendant 
des colons établis par Trajan en Dacie et habitant non seulement les Carpathes mais aussi 
les montagnes balkaniques, Haemos, Rhodope, Pinde. Les Bulgares (Bougres), peuple turc 
établi entre le Kouban et la mer d’Azov, furent attaqués vers 642 par leurs congénères, les 
Khazars ; aussi certains émigrèrent-ils vers l'ouest et occupèrent-ils la Dobroudja ; puis ils 
s’établirent en Scythie et en Mésie, entre le Danube et les Balkans. Ces deux provinces 
étaient occupées par des Slaves qui fusionnèrent avec eux et leur imposèrent leur langue 
(Louis Bréhier, Vie et mort de Byzance, Albin Michel, coll. « Évolution de l’humanité >\ 
1946, p. 65). Ils se convertirent au christianisme au ix' siècle et furent alors l’objet d’une 
lutte d’influence entre Byzance et Rome. Bulgares et Valaques se rallièrent vers 1202 à 
l’Église romaine ; mais leurs rapports avec Rome se refroidirent ensuite, car Innocent III 
favorisa l’empereur Henri dans sa lutte contre eux. 

2. Les Coumans étaient des « hordes sauvages et païennes, d’origine turque, venues des 
steppes russes et établies au nord du Danube. Lors du soulèvement des Bulgares contre 
Byzance, les tsars Asén et Kalojan les utilisèrent comme auxiliaires pour leurs incursions 
dans l’empire : de 1 195 à 1206, ils contribuèrent ainsi à la ruine de la Macédoine et de la 
Thrace. Leurs mœurs particulières ont frappé les Occidentaux » (Jean Longnon, édition 
d’Henri de Valenciennes, Histoire de l empereur Henri de Constantinople, Paris, Geuthner, 
coll. « Documents relatifs à l’histoire des croisades », 1948, n° 2, p. 28, n. 2). 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 771 

avant le retour ; mais alors ils attrapent des proies, capturent des hommes, 
prennent tout ce qu’ils peuvent saisir. Comme armures, ils n’ont rien 
d’autre que des vêtements en peau de mouton ; ils portent avec eux des 
arcs et des flèches. Ils n’accordent leur confiance qu’à la première bête 
qu’ils rencontrent le matin, et celui qui la rencontre lui fait confiance tout 
le jour, quelque bête que ce soit. Ce sont ces Coumans que Johannisse le 
Valaque avait comme alliés, et chaque année il venait piller la terre de 
l’empereur jusque dans Constantinople même, et l’empereur n’avait pas 
assez de puissance pour s’en défendre. 

Quand les barons de l’armée connurent le contenu du message ue 
Johannisse le Valaque, ils dirent qu’ils se concerteraient sur ce sujet et, 
après délibération, ils prirent une mauvaise décision : ils répondirent 
qu’ils ne se souciaient ni de lui ni de son aide, et qu’il fût persuadé qu’ils 
lui nuiraient et lui feraient du mal s’ils pouvaient — ce qu’il leur fit payer 
très cher par la suite. Quel grand malheur, quel grand dommage ce fut ! 
Ayant échoué auprès d’eux, il envoya un messager à Rome pour sa cou- 
ronne ; le pape lui adressa un cardinal pour le couronner. Ainsi fut-il cou- 
ronné roi l . 


LXVI 

Nous allons vous raconter une autre aventure qui arriva à monseigneur 
Henri, le frère du comte de Flandre. Tandis que les Français avaient 
assiégé Constantinople, il advint que monseigneur Henri et sa compagnie, 
loin d’être richement pourvus, avaient grand besoin de vivres et d’autres 
choses, si bien qu’on leur indiqua une cité nommée Philée 2 , à dix lieues 
de l’armée, et qui était très riche et abondamment garnie. Sans faire ni 
une ni deux, monseigneur Henri prépara son expédition, quitta l’armée de 
nuit en secret, avec vingt-neuf chevaliers et de nombreux cavaliers, sans 
que beaucoup de gens le sussent. Arrivé à la cité, il exécuta son opération 
et y demeura un jour. Mais au cours du trajet on l’espionna et on le 
dénonça à Murzuphle, lequel, l’apprenant, fit monter à cheval au moins 
quatre mille soldats et emporta avec lui l’icône : c’est une image de 
Notre-Dame que les Grecs appelaient ainsi et que les empereurs prennent 
avec eux quand ils vont au combat. Leur confiance en cette icône est si 
grande qu’ils sont persuadés que, lorsqu’on l’emporte en bataille, on ne 
peut être défait ; c’est parce que Murzuphle ne la portait pas à bon droit 
que nous croyons qu’il fut déconfit. 


1 . Par une lettre du 25 février 1 204, le pape reconnut Johannitza roi des Bulgares et des 
Valaques. 

2. Philée (La Filée) sur la mer Noire, au nord-ouest de Constantinople. La bataille eut 
lieu le 2 février 1204. 



772 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


Les Français avaient déjà envoyé leur butin à l’armée quand Mur- 
zuphle les guetta au retour : à une lieue de nos gens, il mit ses soldats aux 
aguets, dressa son embuscade, sans que les nôtres en sussent rien : ils 
revenaient à marches forcées et ne se rendirent pas compte du guet-apens. 
Quand les Grecs les virent, ils poussèrent des cris, et nos Français regar- 
dèrent autour d’eux. La vue des Grecs les remplit de frayeur, ils commen- 
cèrent à implorer Notre-Seigneur Dieu et Notre-Dame, si désemparés 
qu’ils ne pouvaient prendre une décision. Ils finirent par se dire : « Par 
ma foi, si nous fuyons, nous sommes tous morts. Mieux vaut mourir en 
nous défendant qu’en fuyant. » Alors ils s'arrêtèrent et tinrent ferme ; ils 
choisirent huit arbalétriers qu’ils avaient et les mirent devant eux. L’em- 
pereur Murzuphle le traître et les Grecs les attaquèrent à vive allure et se 
jetèrent violemment parmi les Français ; mais à aucun moment aucun 
d’eux ne fut, grâce à Dieu, désarçonné. Quand ils virent que les Grecs les 
assaillaient de tous côtés, ils laissèrent tomber à terre leurs lances, dégai- 
nèrent leurs couteaux et leurs poignards. Ils commencèrent à se défendre 
avec une extraordinaire vigueur et en tuèrent beaucoup. Les Grecs, 
voyant que les Français les défaisaient ainsi, se mirent à avoir peur et 
prirent la fuite. Et les Français de les poursuivre : ils en tuèrent beaucoup, 
ils en capturèrent beaucoup et firent un riche butin. Ils pourchassèrent 
Murzuphle sur une bonne demi-lieue, croyant toujours le prendre, et ils le 
pressèrent tant, lui et les siens, qu’ils laissèrent tomber l’icône, le chapeau 
impérial et l’enseigne. L’icône, toute en or et chargée de riches pierres 
précieuses, était si belle et si riche qu’on n’en vit jamais de telle. À sa 
vue, les Français arrêtèrent leur poursuite et, au comble de la joie, ils 
prirent l’icône et l’emportèrent dans une atmosphère de liesse et de fête. 

Pendant le combat, la nouvelle parvint au camp qu’on se battait contre 
les Grecs ; aussi ceux de l’armée s’équipèrent-ils, et ils éperonnèrent à la 
rencontre de monseigneur Henri pour le secourir. Une fois qu’ils furent 
arrivés sur le champ de bataille, les Grecs s’étaient déjà enfuis, et nos 
Français ramenaient leur butin et rapportaient l’icône dont je vous ai 
signalé la beauté et la richesse. À l’approche du camp, les évêques et les 
clercs de l’armée allèrent en procession à leur rencontre et reçurent 
l’icône dans une atmosphère de liesse et de fête : on la donna à l’évêque 
de Troyes qui l’emporta au camp dans une église où ils résidaient, et on 
chanta solennellement des cantiques et, dès le jour où l’icône fût 
conquise, tous les barons furent d’accord pour la donner à Cîteaux où on 
la transféra par la suite. 

De retour à Constantinople, Murzuphle fit croire qu’il avait mis en 
déroute et déconfit monseigneur Henri et ses gens. Quelques Grecs lui 
demandèrent sans penser à mal : « Où sont l’icône et l’enseigne ? » Et les 
autres répondirent que tout avait été mis en sécurité. Ces nouvelles se 
répandirent partout si bien que les Français surent que Murzuphle avait 
fait croire qu’il les avait déconfits. Aussi ne firent-ils ni une ni deux : ils 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 773 

armèrent une galère, prirent l’icône et la dressèrent bien haut, ainsi que 
l’enseigne impériale, et ils firent naviguer la galère avec l’icône et l’ensei- 
gne d’un bout à l’autre des murailles, si bien que ceux qui s’y trouvaient 
et beaucoup d’habitants de la cité les virent et reconnurent parfaitement 
l’enseigne et l’icône de l’empereur. 


LXVII 

Devant ce spectacle, les Grecs vinrent à Murzuphle et commencèrent 
à le vilipender et à le blâmer d’avoir perdu l’enseigne impériale et l’icône 
et de leur avoir fait croire qu’il avait déconfit les Français. Murzuphle, 
entendant ces reproches, s’en tira du mieux qu’il put et se mit à leur dire : 
« Ne vous tourmentez pas, car je le leur ferai payer très cher et je me 
vengerai fort bien d’eux. » 


LXVIII 

Ensuite, l’ensemble des Français et des Vénitiens s’assemblèrent pour 
délibérer de l’action à mener et du choix de l’empereur, une fois la cité 
prise, tant et si bien qu’ils décidèrent entre eux de prendre dix Français 
parmi les plus sages de l’armée et tout autant de Vénitiens ; et on s'en 
tiendrait à ce que ces vingt personnages arrêteraient, de telle manière que, 
si l’empereur était français, le patriarche serait vénitien. L’on arrêta aussi 
que l’empereur aurait le quart de l’empire et le quart de la cité en sa 
propre possession, et que les trois autres quarts seraient partagés par 
moitié entre les Vénitiens et les croisés qui les tiendraient, les uns et les 
autres, de l’empereur. Toutes ces dispositions prises, on fit jurer sur les 
reliques à tous ceux de l’armée que le butin en or, en argent et en étoffes 
neuves, à partir de cinq sous et plus, serait intégralement apporté au camp, 
hormis les outils et la nourriture, et qu’on ne violerait pas les femmes ni 
ne les dépouillerait de leurs vêtements : qui en serait convaincu serait 
exécuté. Et on leur fit jurer sur les reliques qu’ils ne porteraient pas la 
main sur moines, clercs et prêtres, sauf en cas de légitime défense, et 
qu’ils n’endommageraient pas les églises ni les monastères. 


LXIX 

Une fois que tout cela fut fait, la Noël était passée et on s’apprêtait à 
entrer en carême. Les Vénitiens et les Français recommencèrent à se pré- 
parer et à équiper leurs navires ; les Vénitiens firent refaire les passerelles 
de leurs bateaux et les Français construisirent d’autres espèces de machi- 



774 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


nés qu’on appelait chats, charcloies et truies, pour saper les murs. Les 
Vénitiens prirent du bois de construction dont ils couvrirent leurs navires 
sans laisser d’intervalles, et ils se munirent de sarments de vigne qu’ils 
posèrent sur le bois pour que les pierrières ne pussent détruire ni mettre 
en pièces les bateaux. De leur côté, les Grecs fortifièrent puissamment à 
l’intérieur leur cité et recouvrirent avec soin de bon cuir l’extérieur des 
bretèches 1 .au sommet des tours de pierre, et il n’y en avait pas une seule 
qui ne comptât sept ou six étages, ou cinq à tout le moins. 


LXX 

Il arriva ensuite qu’un vendredi, environ dix jours avant les Pâques 
fleuries 2 , les croisés et les Vénitiens, ayant fini d’équiper leurs navires et 
leurs machines, se préparaient à donner l’assaut 3 . Ils rangèrent leurs 
bateaux l’un à côté de l’autre, et les Français de charger leurs machines 
sur des barges et des galères, avant de se mettre en mouvement vers la 
cité. La flotte s’étendait sur un front d’une bonne lieue. Tous les croisés 
et les Vénitiens étaient armés de pied en cap. Or il y avait une colline dans 
la cité, à l’endroit où l’on devait donner l’assaut, en sorte que, par-dessus 
les murs, on pouvait bien voir des navires, tellement elle était haute. Sur 
cette colline était venu l’empereur, le traître Murzuphle, et certains de ses 
gens avec lui : il avait fait monter ses tentes vermeilles et il faisait sonner 
ses trompettes d’argent et ses tambourins en une orgueilleuse parade, si 
bien que les croisés pouvaient le voir distinctement, comme lui-même 
leurs navires. 


LXXI 

Lorsque fut arrivé le moment d’aborder, les croisés, avec de bons 
câbles, tirèrent leurs navires le plus près possible des murs, et les Français 
firent dresser leurs machines — chats, charcloies, truies — pour saper 
les murailles 4 . Les Vénitiens montèrent sur les passerelles et donnèrent 
violemment l’assaut, et les Français attaquèrent de même avec leurs 
machines. Quand les Grecs virent l’attaque des Français, ils s’élancèrent 


1. Les chats, selon Du Cange, « étaient des machines faites à guise de galerie couverte 
que l’on attachait aux murailles, sous laquelle ceux qui la devaient saper étaient à couvert ». 
La charcloie était une machine de guerre consistant en une claie posée en demi-cercle et 
montée sur trois roues. La truie était une machine pour lancer des pierres, battre les murailles 
et se mettre à couvert en approchant des murs. La bretèche était un château de bois qui 
surmontait les murs. 

2. Le jour des Rameaux. 

3. Le vendredi 2 mars 1204. 

4. Les croisés lancèrent cet assaut infructueux le 12 avril 1204. 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 775 

pour jeter sur les machines d’énormes carreaux d’une taille extraordinaire 
et ils commencèrent à les écraser, à les briser, à les mettre en pièces, en 
sorte que personne n’osa plus rester au-dedans ni au-dessus, et que les 
Vénitiens, de leur côté, ne purent prendre pied sur les murailles et les 
tours, en raison de leur hauteur. Ce jour-là, Vénitiens et Français ne 
purent causer aucun dommage ni aux murs ni à la cité. Constatant qu’ils 
n’y pouvaient rien, ils en furent affligés et se retirèrent. A cette vue, les 
Grecs se mirent à les huer et à leur crier des injures de toutes leurs forces 
et, montés sur les murs, ils baissaient leurs culottes et leur montraient 
leurs culs. Quand Murzuphle vit que les croisés s’en étaient retournés, il 
commença à faire retentir ses trompettes et ses tambourins avec une sin- 
gulière ostentation, il appela ses gens et se mit à dire : « Voyez, seigneurs, 
suis-je un bon empereur? Jamais vous n’en eûtes d’aussi bon. L’ai-je 
bien fait ? Nous n’avons plus à craindre ; je les ferai tous pendre et désho- 
norer. » 


LXXII 

Ce spectacle remplit de colère et de tristesse les croisés, qui s’en retour- 
nèrent à leurs cantonnements de l’autre côté du port. Une fois revenus et 
descendus des navires, les barons s’assemblèrent fort accablés et dirent 
que c’était à cause de leurs péchés qu'ils ne pouvaient rien faire ni causer 
de dommage à la cité ; aussi les évêques et les clercs de l’armée, s’étant 
concertés, jugèrent que la bataille était légitime et qu’on avait le droit de 
les attaquer, car autrefois ceux de la cité avaient été soumis à l’obédience 
de Rome et maintenant ils s’y étaient soustraits, puisqu’ils répétaient que 
la religion de Rome ne valait rien et que tous ceux qui y croyaient étaient 
des chiens ; les évêques affirmèrent que, pour cette raison, on avait le 
droit de les attaquer et que ce n’était pas un péché mais au contraire œuvre 
très charitable. 


LXXIII 

L’on fit donc crier par le camp que tous vinssent au sermon, les Véni- 
tiens aussi bien que tous les autres, le dimanche matin ; ce qu’ils firent 
Alors les évêques prêchèrent à travers le camp — les évêques de Sois- 
sons, de Troyes, de Halberstadt, maître Jean Faicete et l’abbé de Loos : 
ils démontrèrent aux croisés que la bataille était légitime, car les autres 
étaient des traîtres et des assassins, des êtres déloyaux, puisqu’ils avaient 
assassiné leur seigneur légitime, et qu’ils étaient pires que les Juifs. Les 


1. Ce sermon eut lieu le dimanche 1 1 avril 1204. 



776 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


évêques ajoutèrent qu’ils absolvaient au nom de Dieu et du pape tous 
ceux qui les attaqueraient, leur commandant de se confesser et de commu- 
nier pieusement et de ne pas craindre d’attaquer les Grecs, car c’étaient 
les ennemis de Dieu. On ordonna de rechercher et d’éloigner toutes les 
putains et de les envoyer très loin du camp : c’est ce qu’on fit en les 
mettant toutes dans un navire, qu’on éloigna à une bonne distance du 
camp. 


LXXIV 

Une fois que les évêques eurent prêché et démontré aux croisés que la 
bataille était légitime, tous se confessèrent pieusement et communièrent. 
Le lundi matin, tous les croisés prirent grand soin à se préparer et à s’équi- 
per, tout comme les Vénitiens qui réparèrent les passerelles de leurs 
navires, de leurs chargeurs et de leurs galères ; ils les rangèrent côte à côte 
et se mirent en route pour aller donner l’assaut. La flotte s’étendait bien 
sur une bonne lieue. Quand ils eurent abordé et qu’ils se furent approchés 
le plus possible des murs, ils jetèrent l’ancre. Une fois là, ils commencè- 
rent à attaquer avec vigueur, à tirer des traits, à lancer des projectiles, à 
jeter du feu grégeois sur les tours, mais celuLci n’y pouvait prendre à 
cause des cuirs dont elles étaient recouvertes. À l’intérieur, on se défen- 
dait âprement, on manœuvrait soixante pierrières qui à chaque coup 
tiraient sur les navires, lesquels étaient si bien couverts de bois et de sar- 
ments qu’elles ne causaiem pas grand dommage, bien que les pierres 
fussent si grosses qu’un homme à lui seul n’eût pu en soulever une seule 
de terre. 

L’empereur Murzuphle, sur sa colline, faisait retentir ses trompettes 
d’argent et ses tambourins avec une singulière ostentation, il encourageait 
ses gens et disait : « Par ici ! Par là ! », les envoyant là où il voyait que le 
besoin était le plus grand. De toute la flotte, il n’y avait pas plus de quatre 
ou cinq navires assez hauts pour arriver au niveau des tours, tellement 
elles étaient hautes, tout comme les étages des tours de bois, construites 
sur celles de pierre, au nombre de cinq, six ou sept ; et toutes étaient 
garnies d’hommes d’armes qui les défendaient. 

L’assaut fut si vigoureux que le navire de l’évêque de Soissons se 
heurta à l’une de ces tours, par un miracle de Dieu, emporté par la mer 
qui n’est jamais calme. Or, sur la passerelle de ce navire, il y avait un 
Vénitien et deux chevaliers en armes : dès que le navire se fut heurté à 
cette tour, voici que le Vénitien s’agrippa des pieds et des mains du mieux 
qu’il put, tant et si bien qu’il se trouva dedans. Alors les soldats qui étaient 
à cet étage, à savoir des Anglais, des Danois et des Grecs, lui coururent 
sus avec des haches et des épées et le taillèrent en pièces. Comme la mer 
avait de nouveau ramené le navire contre la tour, l’un des deux chevaliers, 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 777 

nommé André de Durboise ne fit ni une ni deux : il s’agrippa à cette 
bretèche des mains et des pieds tant et si bien qu’il se glissa à l’intérieur 
à genoux. Comme il était dans cette position, les autres lui coururent sus 
avec des haches et des épées et lui assenèrent de rudes coups, mais, 
comme il était recouvert de son armure, par la grâce de Dieu ils ne le 
blessèrent pas, dans la mesure où il était protégé par Dieu qui ne voulait 
pas que les Grecs résistassent davantage et que lui mourût de quelque 
façon. Il voulait au contraire, à cause de leur traîtrise, du meurtre commis 
par Murzuphle et de leur déloyauté, que la cité fût prise et qu’ils fussent 
couverts de honte, si bien que le chevalier se redressa et, une fois debout, 
tira son épée. Les ennemis, le voyant sur pied, furent si déconcertés, ils 
eurent si peur qu’ils s’enfuirent à l’étage du dessous dont les défenseurs, 
à la vue des autres qui fuyaient, vidèrent à leur tour la place sans oser y 
demeurer. Le second chevalier y entra ensuite et beaucoup de gens après 
lui. 

Une fois à l’intérieur, ils prirent de bonnes cordes et attachèrent solide- 
ment ce navire à la tour ; cela fait, beaucoup de gens y entrèrent ; mais 
comme la mer remportait le navire en arrière, cette tour branlait si fort 
qu’on croyait que le navire était sur le point de l’abattre ; aussi furent-ils 
forcés, par peur, de détacher le navire. Quand les gens des autres étages 
inférieurs virent que la tour se remplissait ainsi de Français, ils eurent si 
grand-peur que personne n’osa plus y demeurer, mais ils vidèrent toute la 
tour. 

Murzuphle, témoin de cette scène, encourageait ses gens qu’il envoyait 
là où l’assaut était le plus rude. Pendant que cette tour était prise par un 
tel miracle, le navire de monseigneur Pierre de Bracheux heurta une autre 
tour, et aussitôt ceux qui étaient sur la passerelle du navire commencèrent 
à attaquer vigoureusement cette tour tant et si bien que, par un vrai 
miracle, elle fut prise. 


LXXV 

Une fois prises, ces deux tours furent garnies de nos gens qui y restè- 
rent sans oser en bouger à cause de la multitude qu’ils voyaient sur le mur 
autour d’eux, dans les autres tours et au pied des murailles : c’était un 
spectacle hallucinant, tellement ils étaient nombreux ! Quand monsei- 
gneur Pierre d’Amiens vit que ceux des tours ne bougeaient pas et qu’il 
constata l’attitude des Grecs, il ne fit ni une ni deux : il mit pied à terre, 
ainsi que ses gens, dans un petit espace qui se trouvait entre la mer et le 
mur. Quand ils furent descendus, ils regardèrent devant eux et découvri- 


1 . Sur André de Durboise, ou André Dureboise, de la suite de l’évêque de Soissons, per- 
sonnage légendaire, voir Jean Longnon, Les Compagnons de Villehardouin, éd. cit., p. 129. 



778 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


rent une fausse poterne dont on avait ôté les vantaux et qu’on avait depuis 
peu murée. Il s’en approcha avec pas moins de dix chevaliers et de 
soixante soldats. Parmi eux, un clerc nommé Aleaume de Clari, si coura- 
geux en toutes circonstances qu’il était le premier à tous les assauts aux- 
quels il participait : lors de la prise de la tour de Galata, il réalisa de sa 
personne plus d’exploits, à les examiner un par un, que tous ceux de 
l’armée, hormis monseigneur Pierre de Bracheux, lequel surpassa tous les 
autres, les grands et les petits, si bien que personne ne réalisa autant de 
hauts faits et d’exploits que lui. 

Arrivés à cette poterne, ils commencèrent à donner de violents coups 
de pics, tandis que les carreaux volaient si dru et qu’on jetait tant de 
pierres du haut des murs qu’ils semblaient presque enfouis sous les 
pierres, tant on en jetait. Ceux de dessous tenaient des boucliers et des 
targes dont ils couvraient ceux qui attaquaient la poterne à coups de pics. 
On leur jetait d’en haut des pots pleins de poix bouillante, des feux gré- 
geois, d’énormes blocs de pierre, et c’était vraiment miraculeux qu’ils ne 
fussent pas tous écrasés. Monseigneur Pierre et ses gens endurèrent plus 
de peines et de souffrances qu’on ne peut l’exprimer ; ils attaquèrent cette 
poterne tant et tant, à coups de haches, de robustes épées, de madriers, de 
barres et de pics qu’ils firent un grand trou. La poterne percée, ils regardè- 
rent à travers et virent tant de gens, des puissants et des humbles, qu’il 
semblait que la moitié du monde y fût, si bien qu’ils n’osaient s’enhardir 
à y pénétrer. 


LXXVI 

Ce que voyant, Aleaume le clerc sortit des rangs en disant qu’il y entre- 
rait. Or il y avait là un chevalier, son frère, nommé Robert de Clari, qui 
lui interdit d’entrer ; mais le clerc de dire qu’il le ferait et de s’y engager 
des pieds et des mains. Son frère, quand il le vit, le prit par le pied et 
commença à le tirer vers lui ; et le clerc fit tant et si bien que, malgré son 
frère, qu’il le voulût ou non, il y entra. Une fois dans la place, une foule 
de Grecs se précipita sur lui et, du haut des murs, on se mit à lui jeter 
d’énormes blocs de pierre. A ce spectacle, le clerc tira son coutelas et se 
jeta sur eux, les faisant fuir devant lui comme des bêtes. Et il disait à 
ceux du dehors, à monseigneur Pierre et à ses gens : « Seigneurs, entrez 
hardiment. Je vois qu’ils sont en pleine déroute et qu’ils s’enfuient. » 
Quand monseigneur Pierre et ses gens l’entendirent, ils entrèrent à dix 
chevaliers et à au moins soixante soldats, tous à pied. Une fois qu’ils 
furent à l’intérieur, ceux qui étaient sur les murs et en cet endroit, quand 
ils les virent, éprouvèrent une telle peur qu’ils n’osèrent demeurer sur 
place, mais vidèrent une grande partie de la muraille et s’enfuirent à qui 
mieux mieux. L’empereur Murzuphle le traître était tout près de là, à 



LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE 


779 


moins d’un jet de pierre, et il faisait retentir ses trompettes et ses tambou- 
rins avec une singulière ostentation. 


LXXVII 

À la vue de monseigneur Pierre et de ses gens à pied qui occupaient 
l’intérieur, il fit mine de leur courir sus et de piquer des éperons, et il 
avança jusqu’à mi-chemin. Ce que voyant, monseigneur Pierre 
commença à encourager ses gens en leur disant : « Allons, seigneurs, 
c’est le moment de bien faire ! Nous aurons bientôt à nous battre : voici 
l’empereur qui vient. Prenez garde que personne n’ait l’audace de reculer, 
mais c’est le moment de bien faire ! » 


LXXVIII 

Quand Murzuphle le traître vit qu’ils ne fuiraient pas, il s’arrêta, puis 
retourna à ses tentes. Monseigneur Pierre, quand il vit sa retraite, envoya 
une troupe de ses soldats à une porte toute proche et ordonna qu’on la mît 
en pièces et qu’on l’ouvrît. Ils y allèrent et commencèrent à cogner et à 
frapper contre cette porte à coups de haches et d’épées, tant et si bien 
qu’ils brisèrent les verrous de fer, pourtant très robustes, et les barres et 
qu’ils ouvrirent la porte. Celle-ci ouverte, ceux du dehors firent avancer 
les huissiers et sortir les chevaux, puis ils montèrent en selle et commen- 
cèrent à entrer à toute allure dans la cité par la porte. La vue des Français 
à cheval dans la ville épouvanta tellement l’empereur Murzuphle le traître 
qu’il abandonna sur place ses tentes et ses joyaux, et s’enfuit dans la cité 
qui était très étendue en longueur et en largeur : on dit là-bas que, pour 
faire le tour des murs, il y a bien neuf lieues — c’est la longueur des murs 
d’enceinte — et à l’intérieur la cité mesure au moins deux lieues françai- 
ses en longueur et deux en largeur '. Monseigneur Pierre de Bracheux se 
saisit des tentes de Murzuphle, de ses coffres et de ses joyaux qu’il avait 
laissés sur place. 

Quand les défenseurs des tours et des murs virent que les Français 
étaient entrés dans la cité et que l’empereur s’était enfui, ils n’osèrent pas 
y demeurer, mais ils prirent la fuite à qui mieux mieux. C’est ainsi que 
fut prise la cité 1 2 . Une fois celle-ci tombée et les Français à l’intérieur, ils 
se tinrent tranquilles. Alors les grands barons s’assemblèrent et délibérè- 
rent entre eux pour savoir ce qu’ils feraient, si bien qu’on fit crier par 
l’armée que personne ne fût assez hardi pour s’avancer dans la cité, car 


1 . La lieue française mesurait environ quatre kilomètres et demi. 

2. Constantinople futprise le 12 avril 1204. 



780 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


ils courraient le risque qu’on leur jetât des pierres du haut des palais, qui 
étaient très grands et élevés, qu’on les tuât dans les rues si étroites qu’ils 
ne pourraient se défendre, et qu’on mît le feu derrière eux et qu’on les 
brûlât. À cause de ces risques et de ces dangers, ils n’osèrent ni pénétrer 
ni se disperser dans la ville, mais ils se tinrent sur place, tout tranquilles. 
Les barons s’accordèrent sur cette décision que, si les Grecs voulaient 
combattre le lendemain, eux qui étaient cent fois plus de gens en armes 
que les Français, on s’armerait le lendemain matin, on formerait les 
bataillons, on les attendrait sur un ensemble de places devant la cité, et 
s’ils ne voulaient pas combattre ni rendre la ville, on regarderait de quel 
côté le vent viendrait et on mettrait le feu dans le sens du vent et on les 
brûlerait ; ainsi les prendrait-on de force. Cette décision emporta l’accord 
de tous les barons. Le soir venu, les croisés se désarmèrent, se reposèrent, 
puis mangèrent et se couchèrent pour la nuit devant leur flotte à l’intérieur 
des murs. 


LXXIX 

Vers minuit, quand l’empereur Murzuphle le traître sut que tous les 
Français étaient dans la cité, il en fut tout effrayé et n’osa plus rester sur 
place, mais il s’enfuit au milieu de la nuit sans que personne en sût rien. 
Les Grecs, constatant que leur empereur s’était enfui, se rendirent auprès 
d’un homme puissant de la cité, nommé Lascaris, la nuit même, et ils le 
firent empereur '. Une fois proclamé, il n’osa rester sur place, mais monta 
dans une galère avant qu’il ne fît jour, traversa le Bras-Saint-Georges, 
gagna Nicée la grande, une ville opulente, où il s’arrêta et dont il fut le 
maître et empereur. 


LXXX 

Le lendemain matin, les prêtres et les clercs, vêtus de leurs habits sacer- 
dotaux — c’étaient des Anglais, des Danois et des gens d’autres 
nations — , ne firent ni une ni deux : ils vinrent en procession au camp 
des Français, leur demandèrent grâce, les informèrent des faits et gestes 
des Grecs, leur annonçant que tous avaient pris la fuite et qu’il n’était 
resté dans la cité que de pauvres gens. Ces nouvelles remplirent de joie 
les Français. Ensuite, on fit crier par tout le camp que personne ne prît de 
logis avant qu’on en eût fixé les modalités. Alors s’assemblèrent les 
hommes importants et puissants : ils décidèrent, sans que les petites gens 
et les pauvres chevaliers en sussent rien, qu’ils prendraient les meilleurs 


1. Théodore Lascaris fut empereur en 1204. 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 781 

hôtels de la ville. C’est depuis lors qu’ils commencèrent à trahir les 
petites gens, à se comporter à leur égard avec déloyauté et en mauvais 
compagnons : ils le payèrent ensuite très cher, comme nous vous le dirons 
après. Ils envoyèrent prendre possession des hôtels les meilleurs et les 
plus riches de la ville où iis s’installèrent, avant que les pauvres chevaliers 
et les petites gens s’en aperçussent. Dès que ceux-ci en eurent connais- 
sance, ils se précipitèrent à qui mieux mieux et prirent tout ce qu’ils pou- 
vaient attraper : ils en trouvèrent beaucoup, ils en prirent beaucoup, et il 
en resta encore beaucoup, car la cité était immense et très peuplée. Le 
marquis s’appropria le palais de Boucoléon, le monastère de Sainte- 
Sophie et les maisons du patriarche ; les autres puissants, tout comme les 
comtes, s’attribuèrent les plus riches palais et les plus riches abbayes 
qu’on put trouver, car, une fois la ville prise, on ne fit de mal ni à pauvre 
ni à riche, mais s’en alla qui le voulut, et qui le voulut resta : ce furent les 
plus riches de la ville qui s’en allèrent. 


LXXXI 

Ensuite, on commanda que tout le montant du butin fût réuni dans une 
abbaye de la cité. L’on y apporta tout le butin qu’on donna à garder à dix 
chevaliers pris parmi les croisés importants et à dix Vénitiens qu’on tenait 
pour loyaux, dès qu’on eut rassemblé ce butin qui était si riche et compor- 
tait tant de riche vaisselle d’or et d’argent, d’étoffes brodées d’or, de 
riches joyaux que c’était une pure merveille : depuis la création du 
monde, on ne vit ni ne conquit si grande richesse, si noble, si opulente, ni 
au temps d’Alexandre ni au temps de Charlemagne, ni avant ni après, et 
je ne crois pas, de mon point de vue, que les quarante cités les plus riches 
du monde aient contenu autant de richesse qu’on en trouva à l’intérieur 
de Constantinople. Et les Grecs attestaient que les deux tiers de la richesse 
du monde se trouvaient à Constantinople, et le troisième tiers épars dans 
le monde. 

Ceux-là mêmes qui devaient garder le trésor prenaient les joyaux d’or 
et ce qu’ils voulaient, et volaient le butin ; et chacun des grands barons 
s’appropriait des joyaux d’or ou des étoffes de soie brodées d’or, ou ce 
qu’il préférait, et il l’emportait. C’est ainsi qu’ils commencèrent à voler 
le butin, sans rien distribuer au commun de l’armée ni aux pauvres cheva- 
liers ni aux soldats qui avaient aidé à le gagner, sauf l’argenterie 
commune, comme les bassines d’argent que les dames de la cité empor- 
taient aux bains. Le reste du butin à répartir fut malhonnêtement dilapidé ; 
cependant les Vénitiens en eurent la moitié ; quant aux pierres précieuses 
et au grand trésor qui restaient à répartir, tout s’en alla aussi malhonnête- 
ment, comme nous vous le dirons après. 



782 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


LXXXII 

La cité prise et les croisés logés comme je vous l’ai dit, une fois les 
palais occupés, on y trouva des richesses en très grande quantité. Le palais 
de Boucoléon était riche et construit de la manière que je vais dire Ce 
palais, qu’occupait le marquis [de Montferrat], comportait cinq cents 
appartements reliés les uns aux autres, tous faits de mosaïques d’or, et il 
y avait bien trente chapelles, grandes et petites, dont l’une était appelée 
la Sainte-Chapelle 2 , si riche et si grandiose qu’il n’y avait ni gond ni 
verrou ni autre pièce, à l’ordinaire en fer, qui ne fût tout en argent, ni de 
colonne qui ne fût de jaspe ou de porphyre ou de pierres précieuses ; le 
pavement en était d’un marbre blanc si lisse et si clair qu’il semblait de 
cristal. Cette chapelle était si riche, si magnifique qu’il serait impossible 
de rendre compte de sa beauté et de sa magnificence. À l’intérieur, on 
trouva de riches reliquaires qui contenaient deux morceaux de la vraie 
Croix, aussi gros que la jambe d’un homme et longs d’une demi-toise, le 
fer de la lance dont Notre-Seigneur eut le côté transpercé, les deux clous 
plantés dans ses mains et ses pieds, une grande partie de son sang dans 
une fiole de cristal, la tunique dont il était vêtu et dont on le dépouilla 
quand on l’eut mené sur le mont du Calvaire, la sainte couronne dont on 
le couronna, faite de joncs aussi piquants que des fers d’alêne, un 
morceau du vêtement de Notre-Dame, la tête de monseigneur saint Jean- 
Baptiste, et tant d’autres précieuses reliques que je ne pourrais en faire le 
compte ni la description 3 . 


! . Sur le palais de Boucoléon, devenu pour les croisés Bouche-de-lion par fausse étymo- 
logie, alors qu’il était nommé ainsi à cause d’un bas-relief représentant le combat d’un 
taureau et d’un lion, voir en particulier Louis Bréhier, La Civilisation byzantine, Paris, Albin 
Michel, 1950, pas sim ; J. Ebersolt, Le Grand Palais de Constantinople, Paris, 1910 ; Baxter, 
The Great Palace of the Byzantine Emperors, Oxford University Press, 1947 ; G. Martiny 
et al., The Great Palace of the Byzantine Emperors, Oxford, 1947 ; D. Talbot Rice, The 
Great Palace of the Byzantine Emperors, Edimbourg, 1958. 

2. La Sainte-Chapelle est l’Oratoire du Sauveur, dont la construction remontait au 
ix' siècle. 

3. Sur le culte des reliques, voir A. Frolow, La Relique de la Vraie Croix. Recherches 
sur le développement d’un culte, Paris, Institut français d’études byzantines, « Archives de 
l’Orient chrétien », n° 7, 1961, et Recherches sur la déviation de ta quatrième croisade vers 
Constantinople, Paris, PUF, 1955 ; Louis Bréhier, La Civilisation byzantine, éd. cit., p. 225- 
232 ; E. Gilson, « La Passion dans la pensée française du Moyen Age », Revue des questions 
historiques, 1934, t. 120, p. 148. On assiste alors à une recrudescence du culte de la Passion. 
Le Calvaire obsédait les esprits, témoin le rôle du crucifix dans la vie et la pensée de saint 
Bernard et de saint François d’Assise, l’extension du droit d’asile aux croix rurales, le port 
par les pèlerins de la croix en divers endroits de l’armure et des vêtements, de préférence 
sur l’épaule, comme le Sauveur. La croix, symbole, profession de foi, signe juridique de 
la mission des croisés, signe de protection surnaturelle, fut un des principaux objets de la 
conquête. 



LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE 


783 


LXXXIII 

Or il y avait dans cette chapelle encore d’autres reliquaires que nous 
avons oublié de mentionner. En effet, deux riches vases d’or pendaient 
au milieu de la chapelle à deux grosses chaînes d’argent. L’un d’eux 
contenait une tuile et l’autre un linge. Nous vous en dirons l’origine. Il y 
eut jadis à Constantinople un saint homme qui, un jour, pour l’amour de 
Dieu, recouvrait de tuiles la maison d’une veuve. Pendant qu’il y travail- 
lait, Notre-Seigneur lui apparut et s’adressa au saint homme qui portait 
un linge autour de la taille : « Donne-moi ce linge », fit Notre-Seigneur, 
et le saint homme le lui donna ; Notre-Seigneur en enveloppa son visage 
si bien que celui-ci s’y imprima ; puis il le lui rendit en lui disant de l’em- 
porter et d’en toucher les malades, et que quiconque aurait la foi serait 
délivré de sa maladie. Le saint homme le prit et l’emporta ; mais avant de 
l’emporter, quand Dieu le lui eut rendu, il le cacha sous une tuile jusqu’au 
soir. Alors, en s’en allant, il prit le linge et, lorsqu’il souleva la tuile, il y 
découvrit le visage imprimé comme sur le linge. Il emporta la tuile et le 
linge grâce auxquels bien des malades guérirent. Ce sont ces reliques qui 
étaient suspendues au milieu de la chapelle, comme je vous l’ai dit. 

Il y avait dans la Sainte-Chapelle un autre reliquaire qui contenait un 
portrait de saint Démétrius, peint sur un tableau et qui produisait telle- 
ment d’huile qu’on ne pouvait en recueillir autant qu’il en coulait. [... '] 

[D’autre part, dans le palais des Blachemes] il y avait bien vingt cha- 
pelles et bien deux cents appartements, voire trois cents, reliés entre eux 
et tout faits de mosaïques d’or 1 2 . Ce palais était si riche, si grandiose qu’on 
ne saurait en décrire ni dénombrer la magnificence ni l’opulence. Dans ce 
palais, on trouva un trésor exceptionnel, les riches couronnes des précé- 
dents empereurs, les riches joyaux d’or, les riches étoffes de soie brodées 
d’or, les riches robes impériales, les riches pierres précieuses, et tant d’au- 
tres richesses qu’on ne saurait dénombrer l’extraordinaire trésor d’or et 
d’argent qu’on trouva dans le palais et de nombreux autres lieux de la 
cité. 


LXXXIV 

Ensuite, les croisés contemplèrent la grandeur de la ville, ses palais, ses 
riches abbayes, ses riches églises, ses extraordinaires merveilles qui les 
remplirent d’admiration et particulièrement l’église Sainte-Sophie et la 
richesse qui s’y trouvait. 


1. Il y a sans doute ici une lacune dans le manuscrit, car il apparaît une contradiction 
entre le début du chapitre lxxxii et la fin du chapitre lxxxiii. 

2. Sur le palais des Blachemes, voir Louis Bréhier, op. cil., p. 64. 



784 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


LXXXV 

Je vais vous dire maintenant comment était faite l’église Sainte-Sophie. 
Sainte Sophie en grec, c’est Sainte Trinité en français L’église était 
toute ronde; à l’intérieur, tout autour, des voûtes que soutenaient un 
ensemble de grosses colonnes très riches ; il n’y en avait pas une qui ne 
fût de jaspe ou de porphyre ou de riches pierres précieuses, ni aucune qui 
n’eût de vertu médicinale : l’une guérissait du mal de reins quand on s’y 
frottait, l’autre du mal au côté, d’autres guérissaient d’autres maladies. 
Dans cette église, il n’y avait pas de porte, ni de gond, ni de verrou, ni de 
pièce à l’ordinaire en fer, qui ne fût tout en argent. 

Le maître-autel de l’église, qu’un riche empereur avait fait faire, était 
si riche qu’on ne pourrait en estimer le prix, car la table qui le recouvrait 
était d’or et de pierres précieuses taillées et polies, le tout fondu ensemble 
et elle avait quatorze pieds de long. Autour, des colonnes d’argent suppor- 
taient au-dessus de l’autel un baldaquin en forme de clocher, tout entier 
d’argent massif, si riche qu’on n’aurait pu en évaluer le prix 1 2 . 

L’endroit où on lisait l’Évangile était si riche et si magnifique que nous 
ne saurions vous le décrire avec exactitude. Ensuite, d’un bout à l’autre 
de l’église, pendaient bien cent lustres, chacun à une grosse chaîne d’ar- 
gent, aussi grosse que le bras d’un homme, et chacun comptait bien vingt- 
cinq lampes, ou plus, et valait au moins deux cents marcs d’argent. 

À l’anneau de la grande porte de l’église, totalement en argent, pendait 
un petit tuyau dont on ne savait de quel alliage il était fait et qui avait la 
taille d’une flûte de berger 3 . Ce tuyau avait la vertu que je vais vous dire. 


1. Sur Sainte-Sophie, voir J. Ebersolt, Sainte-Sophie de Constantinople, étude topogra- 
phique d’après les « Cérémonies » , Paris, 1910 ; J. Ebersolt et Thiers, Les Églises de 
Constantinople, Paris, 1913. On remarquera que la traduction de sophia («sagesse») est 
plus qu’approximative. 

2. Le mot baldaquin traduit abitacle de Robert de Clari. Ce mot d ’abitacle, employé 
quatre fois par Robert de Clari, désigne la tente des nomadesCoumans (chap. lxv), le balda- 
quin qui abrite l’autel eucharistique (chap. lxxxv) ou le char triomphal des empereurs 
byzantins (chap. lxxxix), enfin les cabanes qui servent de logements aux stylites au sommet 
des colonnes (chap. xcn). Voir Georges Gougenheim, op. cit., p. 330-339. 

3. Le petit tuyau ou goulot de la grande porte jbuhotiaus dans le texte) est présenté ainsi 
par Albert Pauphilet dans Le Legs du Moyen Âge, Meulun, Librairie D’Argences, 1950, 
chap. vu, p. 235 : « Antoine de Novgorod, qui visita Constantinople à la veille de la 
conquête, parle aussi de cet objet. Voici son texte, traduit directement du russe : Sur les 
portes impériales, il y a un " romanist " appelé “narov", d'airain, par lequel se ferment et 
se verrouillent les portes : on place là les gens, hommes ou femmes, de façon que celui qui 
a absorbé le venin du serpent ou quelque poison ne puisse le retirer de sa bouche jusqu 'à 
ce que tout le mal soit sorti en salive de ses lèvres. Romanist est un mot grec, qui signifie 
“verrou” ; narov qui semble bien, dans l’intention de l’auteur, en être la traduction slave, 
n’est pas dans les dictionnaires, mais Savaïtov l’explique en note par proboi, qui signifie 
“piton”. Donc un objet insolite, pour lequel on ne dispose ou bien, comme le russe, que de 
mots étrangers, rares, approximatifs, ou bien, comme le français, que de comparaisons. Car 
buholiaus, diminutif de buhot, désigne un goulot de cruche et n’est pas moins une comparai- 
son que la flûte de berger. Qu’est-ce en réalité ? Quand on se souvient de l’habileté des 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 785 

Quand un malade qui souffrait d’une enflure ou dont le ventre était gonflé 
le mettait dans sa bouche, à peine l’avait-il mis que le goulot se saisissait 
de lui et lui suçait toute sa maladie, expulsant ce venin par la bouche ; et 
il le tenait si fort qu’il lui faisait rouler et tourner les yeux dans la tête, et 
le patient ne pouvait s’en défaire avant que le goulot lui eût sucé toute sa 
maladie hors du corps. Bien plus, plus on était malade, plus longtemps on 
le tenait, et si on le mettait à la bouche sans être malade, on n’aurait pu le 
tenir tant soit peu. 


LXXXVI 

De plus, devant cette église Sainte-Sophie, il y avait une grosse 
colonne, de bien trois brassées d’homme en grosseur et d’au moins cin- 
quante toises de haut 1 ; elle était faite de marbre et recouverte de cuivre 
et cerclée de robustes bandes de fer. En haut, tout au sommet de cette 
colonne, il y avait une pierre de quinze pieds de long et d’autant de large, 
sur laquelle un empereur coulé dans le cuivre sur un grand cheval de 
cuivre étendait sa main vers le pays païen ; il portait une inscription selon 
laquelle il jurait que jamais les Sarrasins n’obtiendraient de trêve de sa 
part ; dans son autre main, il tenait une pomme d’or surmontée d’une 
croix. Les Grecs disaient que c’était l’empereur Héraclius. Il y avait bien, 
tant sur la croupe que sur la tête du cheval et alentour, dix nids de hérons 
qui s’y installaient chaque année. 


LXXXVII 

En outre, ailleurs dans la cité, il y avait une autre église qu’on appelait 
l’église des Sept-Apôtres. On la disait encore plus riche et plus magnifi- 
que que l’église Sainte-Sophie 2 . Elle possédait tant de richesses et de 
splendeurs qu’on ne saurait faire le compte de la magnificence et de la 
richesse de cette église. Les corps de sept apôtres y étaient enterrés ; on y 
trouvait aussi la colonne de marbre à laquelle fut attaché Notre-Seigneur 
avant d’être mis en croix. On disait même que l’empereur Constantin y 
était enterré, de même qu’Hélène et beaucoup d’autres empereurs. 


Byzantins à construire des machines pneumatiques, l’hypothèse est très tentante de voir 
dans cet instrument à miracles une pompe pneumatique, aspirante et soufflante, que d’astu- 
cieux sacristains faisaient fonctionner tantôt dans un sens et tantôt dans l’autre selon la tête 
du client. » 

1 . C’est la colonne de Justinien, surmontée de la statue du même empereur. 

2. Sur l’église des Saints-Apôtres, voir L. Bréhier, op. cil-, p. 229, et J. Ebersolt et Thiers, 
op. cil. 



786 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


LXXXVIII 

Or, dans un autre endroit de la cité, il y avait une porte appelée le 
Manteau d’or, qui portait un globe d’or fabriqué avec un tel art magique 
que les Grecs disaient que, tant qu’il serait là, aucun coup de tonnerre ne 
tomberait sur la cité Sur ce globe, une statue de cuivre fondu portait un 
manteau d’or, tendu sur son bras, avec cette inscription : « Tous ceux qui 
demeurent à Constantinople un an, disait la statue, doivent porter un 
manteau d’or comme le mien. » 


LXXXIX 

Dans un autre quartier de la cité, il y avait une autre porte appelée la 
Porte Dorée, et surcelle-ci deux éléphants en cuivre fondu, d’une extraor- 
dinaire grandeur. Elle n’était jamais ouverte avant que l’empereur revînt 
de bataille et qu’il eût fait une conquête. Quand il revenait victorieux et 
conquérant, alors le clergé de la cité venait à sa rencontre en procession, 
on ouvrait cette porte et on lui amenait un curre d’or, semblable à un char 
à quatre roues (on l’appelait curre). À l’intérieur, sur une estrade élevée, 
un trône était entouré de quatre colonnes portant un baldaquin qui l’om- 
brageait et semblait tout en or. L’empereur s’asseyait sur ce trône, la cou- 
ronne sur la tête ; il entrait par cette porte et on le menait sur ce curre , au 
milieu de la joie et de la fête, jusqu’à son palais. 


XC 

Et voici qu’en un autre endroit de la cité, il y avait une autre merveille, 
à savoir une place, près du palais de Boucoléon, appelée les Jeux de l’Em- 
pereur, longue d’une bonne portée et demie d’arbalète et large de près 
d’une portée 1 2 . Tout autour, trente ou quarante gradins, sur lesquels les 
Grecs montaient pour regarder les jeux ; et au-dessus, des loges élégantes 
et magnifiques où l’empereur et l’impératrice s’asseyaient pendant les 
jeux, ainsi que les autres grands personnages et les dames. Deux équipes 
de joueurs s’affrontaient, et l’empereur et l’impératrice pariaient que 
l’une serait supérieure à l’autre, tout comme les autres spectateurs. Le 
long de cette place, une muraille haute de quinze pieds et large de dix 
portait des statues d’hommes et de femmes, de chevaux, de bœufs et de 
chameaux, d’ours et de lions et de toutes sortes de bêtes en cuivre fondu. 


1. C’est en fait la porte de Gyrolimné. 

2. Sur l’hippodrome et les courses, voir L. Bréhier, op. cil., p. 85-91. 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 787 

si bien faites et si ressemblantes qu’il n’existe pas si habile maître chez 
les païens et chez les chrétiens pour savoir représenter et façonner des 
statues comme celles-ci. Autrefois, elles avaient l’habitude de s’animer 
par magie, mais elles ne le faisaient plus du tout. Ces Jeux de l’Empereur 
émerveillèrent les Français quand ils les virent. 


XCI 

Et voici, dans un autre quartier de la cité, une autre merveille : deux 
statues de femmes en cuivre fondu si bien faites, si ressemblantes, si 
belles qu’on ne pouvait trouver mieux, et aucune n’avait moins de vingt 
pieds de haut. L’une tendait sa main vers l’Occident et portait cette ins- 
cription : « Du côté de l’Occident viendront ceux qui conquerront 
Constantinople » ; l’autre tendait la main vers un vilain endroit avec cette 
inscription : « C’est là qu’on les fourrera. » Ces deux statues se dressaient 
devant le change, d’une grande opulence, où se tenaient les riches chan- 
geurs qui avaient devant eux de grands tas de besants et de pierres pré- 
cieuses avant la prise de la ville ; mais après il n’y en avait plus autant. 

XCII 

Dans un autre quartier de la ville, il y avait une merveille encore plus 
grande, à savoir deux colonnes dont chacune était aussi grosse que trois 
brassées d’homme et haute de cinquante toises '. Au sommet de chacune 
demeurait un ermite dans une maisonnette, et il y avait une porte à l’inté- 
rieur des colonnes par où l’on montait. A l’extérieur étaient dessinées et 
inscrites, sous forme de prophéties, toutes les aventures et conquêtes 
advenues et à venir à Constantinople. L’on ne pouvait connaître l’événe- 
ment avant qu’il ne se fût produit : une fois arrivé, les gens allaient bague- 
nauder et le découvraient pour la première fois. Même cette conquête des 
Français était écrite et dessinée, avec les navires qui servirent à prendre 
la cité, sans que les Grecs pussent le savoir avant que ce fût arrivé. Mais 
alors on alla contempler en flânant ces colonnes, et on découvrit que selon 
les inscriptions dessinées sur les navires, de l’Occident viendrait un 
peuple au crâne rasé, en cottes de fer, qui conquerrait Constantinople. 

Toutes ces merveilles que je vous ai présentées et bien d’autres encore 
que nous ne pouvons pas dénombrer, les Français les trouvèrent à 
Constantinople quand ils l’eurent conquise, et je ne pense pas, tel est mon 
avis, qu’aucun narrateur soit assez doué pour dénombrer toutes les 


I. Ce sont les colonnes Xérolophos et Tauros sur le forum de Théodose. Une toise équi- 
vaut à un peu moins de deux mètres. 



788 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


abbayes de la cité, tellement il y en avait, de moines comme de religieu- 
ses, sans parler des autres monastères à l’extérieur de la ville. On estimait 
qu’il y avait dans la cité bien largement trente mille prêtres, moines ou 
séculiers. Quant aux autres Grecs, grands et petits, pauvres et riches, 
quant à la grandeur de la ville, aux palais et aux autres merveilles qui 
s’y trouvent, nous renoncerons à les énumérer, car aucun être humain, si 
longtemps qu’il eût résidé dans la cité, ne pourrait les dénombrer ni les 
décrire ; et si l’on vous contait le centième de la richesse, de la beauté, de 
la magnificence qu’il y avait dans les abbayes, les églises, les palais et la 
ville, on passerait pour menteur et vous ne le croiriez pas. 

Et, parmi les autres églises, l’une d’elles, appelée Notre-Dame Sainte- 
Marie des Blachemes, abritait le suaire dont fut enveloppé Notre-Sei- 
gneur, et qui tous les vendredis se dressait tout droit, si bien qu’on pouvait 
y voir distinctement la figure de Notre-Seigneur '. L’on ne sut jamais, 
parmi les Grecs et les Français, ce que devint ce suaire quand la ville fut 
prise. 

Dans une autre abbaye, était enterré le bon empereur Manuel : jamais 
aucun humain, ni saint, ni sainte, n’eut si riche et si magnifique sépultu- 
re 1 2 . Cette abbaye abritait aussi une table de marbre sur laquelle fut étendu 
Notre-Seigneur quand on le descendit de la croix, et on y voyait encore 
les larmes que Notre-Dame avait versées sur lui. 


XCIII 

Il advint ensuite que tous les comtes et les puissarts s’assemblèrent un 
jour au palais de Boucoléon, occupé par le marquis [de Montferrat], et ils 
décidèrent d’élire un empereur et de choisir leurs dix représentants ; ils 
demandèrent au doge de Venise de choisir les dix siens. À cette nouvelle, 
le marquis voulut y placer ses partisans et ceux dont il croyait qu’ils l’éli- 
raient empereur : il voulait le devenir sur-le-champ. Les barons refusèrent 
que le marquis plaçât ses seuls partisans, mais ils acceptèrent qu’il y en 
eût quelques-uns. Ce que voyant, le doge de Venise, un homme très avisé 
et sage, parla à leur assemblée en ces termes : « Seigneurs, accordez-moi 
votre attention. Je veux qu’avant qu’on élise l’empereur, les palais soient 
mis sous la garde commune de l’armée ; car si on m’élit, il faut que j’y 
aille tout aussitôt sans aucune contestation et que je sois mis en posses- 
sion des palais ; et qu’il en soit de même si on élit le comte de Flandre ou 
le marquis ou le comte Louis [de Blois] ou le comte de Saint-Pol, ou si 


1. Sur l’église Sainte-Marie des Blachemes, voir les ouvrages cités à la note du 
chap. lxxxvii. 

2. L’empereur Manuel Comnène était enterré dans l’abbaye de Pantocrator ; cf. 
L. Bréhier, op. cit., p. 434. 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 789 

on élit un pauvre chevalier, afin que l’élu possède les palais sans aucune 
contestation, soit du marquis, soit du comte de Flandre, soit de l’un ou de 
l’autre. 


XCIV 

À ces propositions le marquis ne put s’opposer, mais il quitta le palais 
qu’il tenait ; et on alla mettre, dans les palais qui appartenaient à l’ensem- 
ble de l’armée, des gens pour les garder. Le doge, son discours achevé, 
dit aux barons de choisir leurs dix électeurs, car il aurait tôt fait de choisir 
les siens. Sur ce, chacun des barons voulut placer ses partisans, que ce fût 
le comte de Flandre, le comte Louis, le comte de Saint-Pol ou les autres 
grands seigneurs, tant et si bien qu’ils ne purent cette fois-ci s’accorder 
sur les gens à placer et à choisir. Aussi fixèrent-ils un autre jour pour 
choisir les dix, mais, le moment venu, ils ne purent pas davantage se 
mettre d’accord. Le marquis s’obstinait toujours à placer ceux dont il 
croyait qu’ils l’éliraient empereur, et il voulait le devenir pour ainsi dire 
par force. Cette discorde dura bien quinze jours sans qu’ils pussent s’en- 
tendre, et il ne se passait pas de jour sans qu’ils se réunissent pour cette 
affaire, tant et si bien que pour finir ils décidèrent que le clergé de 
l’armée, les évêques et les abbés, seraient les électeurs. Après cet accord, 
le doge alla choisir ses dix électeurs de la manière que je vais vous dire. 
Il appela quatre de ceux qu’il croyait être les plus sages de sa terre, et il 
leur fit jurer sur les reliques qu’ils choisiraient dix parmi les plus sages 
de sa terre présents dans l’armée. Ce qu’ils firent : quand ils en appelaient 
un, il devait s’avancer et ne plus avoir l’audace de parler ni de s’entretenir 
avec personne, mais on l’isolait aussitôt dans un monastère, et ainsi de 
suite pour les autres, jusqu’au moment où le doge eut ses dix électeurs. 
Une fois tous placés en ce monastère, les dix Vénitiens et les évêques, on 
chanta une messe du Saint-Esprit afin qu’il les inspirât et les incitât à 
désigner un homme qui fût valeureux et efficace. 


xcv 

La messe chantée, les électeurs se réunirent et délibérèrent sur tel ou 
tel, tant et si bien que les Vénitiens, les évêques et les abbés, les vingt 
électeurs, furent unanimes pour choisir le comte de Flandre sans qu’aucun 
émît d’objection. L’accord obtenu, au moment de se séparer, ils chargè- 
rent l’évêque de Soissons d’être leur porte-parole. Alors tous ceux de 
l’armée se rassemblèrent pour entendre nommer celui qui serait empe- 
reur. Réunis, ils se tinrent silencieux : le plus grand nombre avait grand- 
peur qu’on ne nommât le marquis, et ses partisans redoutaient fort qu’on 



790 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


ne nommât quelqu’un d’autre. C’est dans ce silence que se leva l’évêque 
de Soissons et qu’il leur dit : « Seigneurs, avec le commun accord de vous 
tous, nous avons été délégués pour faire cette élection. Nous avons choisi 
quelqu’un dont nous savions en notre âme et conscience qu’il est bien fait 
pour cette fonction, qu’avec lui l’empire est entre de bonnes mains, qu’il 
a la force de maintenir la justice, qu’il est noble et puissant. Nous vous le 
nommerons : c’est Baudouin le comte de Flandre '. » Cette annonce 
remplit de joie tous les- Français et en affligea d’autres, comme les parti- 
sans du marquis. 


XCVI 

Après l’élection, les évêques, tous les grands barons et les Français, au 
comble de la joie, prirent l’empereur et l’emmenèrent au palais de Bouco- 
léon dans une atmosphère, d’allégresse et de fête. Et les grands seigneurs, 
une fois tous réunis à l’intérieur, fixèrent la date du couronnement. 

Le jour venu, les évêques, les abbés et les grands barons, les Vénitiens 
et les Français montèrent à cheval et se rendirent au palais de Boucoléon ; 
de là, ils emmenèrent l’empereur à l’église Sainte-Sophie où on le condui- 
sit à l’écart, dans une chambre. On lui ôta ses vêtements, on lui enleva ses 
chausses pour lui en mettre de vermeilles en soie ; on le chaussa de sou- 
liers recouverts de pierres précieuses ; on l’habilla d’une cotte très riche, 
cousue de boutons en or par-devant et par-derrière, des épaules à la cein- 
ture ; puis on le revêtit du pallium 1 2 : c’était une sorte de vêtement qui 
battait sur le cou-de-pied par-devant et qui, par-derrière, était si long 
qu’on s’en ceignait, et puis on le rejetait en arrière sur le bras gauche 
comme un manipule. Ce pallium était très riche, somptueux, tout chargé 
de riches pierres précieuses. Ensuite, on revêtit l’empereur par-dessus 
d’un très riche manteau, tout entier recouvert de riches pierres précieuses, 
sur lequel des aigles en pierres de grand prix brillaient tellement qu’on 
eût dit que le manteau était lumineux. 

Ainsi vêtu, on l’amena devant l’autel : le comte Louis portait son gon- 
fanon impérial, le comte de Saint-Pol son épée et le marquis sa couronne, 
tandis que deux évêques soutenaient les bras du marquis et que deux 
autres marchaient aux côtés de l’empereur. Tous les barons étaient somp- 
tueusement vêtus, et il n’y avait Français ni Vénitien qui ne fût vêtu d’une 
robe de samit ou de soie. L’empereur, arrivé devant l’autel, s’agenouilla, 
et on lui ôta le manteau, puis le pallium : il resta simplement en cotte, 
dont on détacha les boutons en or par-devant et par-derrière, en sorte qu’il 
fut tout nu au-dessus de la ceinture. On lui fit alors Fonction. Ensuite, on 


1 . Baudouin de Flandre et de Hainaut fut élu empereur de Constantinople le 9 mai 1204. 

2. Le couronnement eut lieu le 16 mai 1204. Le pallium est le manteau impérial. 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 791 

rattacha la cotte avec les boutons d’or, on lui remit le pallium, on lui 
agrafa le manteau sur l’épaule. Ainsi revêtu, tandis que deux évêques 
tenaient la couronne au-dessus de l’autel, tous les évêques allèrent ensem- 
ble la prendre, ils la bénirent, la consacrèrent et la lui mirent sur la tête. 
Ensuite, on lui suspendit au cou, en guise de fermail, une somptueuse 
pierre précieuse que l’empereur Manuel avait achetée soixante-deux mille 
marcs. 


XCVII 

Quand ils l’eurent couronné, ils l’installèrent sur un trône élevé où il 
resta jusqu’à la fin de la messe, tenant d’une main son sceptre et de l’autre 
une pomme d’or surmontée d’une petite croix ; tout son habillement avait 
plus de valeur que le trésor d’un riche roi. Après la messe, on lui amena 
un cheval blanc sur lequel il monta, et les barons le ramenèrent dans son 
palais de Boucoléon, où on le fit asseoir sur le trône de Constantin : alors 
ils le tinrent pour le véritable empereur et tous les Grecs présents l’ado- 
raient comme un saint empereur. L’on mit les tables et l’empereur 
mangea au palais en compagnie de ses barons, lesquels, après le repas, se 
séparèrent et s’en allèrent dans leurs hôtels, tandis que l’empereur resta 
dans son palais. 

XCVIII 

Un jour, les barons s’assemblèrent et décidèrent de partager le butin. 
Mais on ne distribua que la grosse argenterie, uniquement les bassines 
d’argent que les dames de la cité emportaient aux bains. On en donna à 
chaque chevalier, à chaque homme à cheval et à toutes les petites gens de 
l’armée, bref à chacun, jusqu’au moment où Aleaume de Clari, le clerc 
déjà mentionné, qui fut si courageux et accomplit tant de faits d’armes, 
comme nous vous l’avons signalé précédemment, dit qu’il voulait partici- 
per au partage en tant que chevalier ; quelqu’un rétorqua qu’il n’y avait 
pas droit, et lui de soutenir le contraire : n’avait-il pas eu cheval et haubert 
tout comme un chevalier, et accompli autant de faits d’armes, sinon plus, 
que tel ou tel chevalier ? Tant et si bien que le comte de Sair.t-Pol rendit 
ce jugement : il devait participer au partage en tant que chevalier, car il 
avait accompli plus de faits d’armes et de prouesses, selon le témoignage 
du comte, que trois cents chevaliers pris individuellement, et par consé- 
quent il devait être du partage comme un chevalier. Ainsi le clerc prouva- 
t-il que les clercs devaient participer au partage comme les chevaliers. 
L’on répartit donc toute la grosse argenterie comme je vous ai dit ; quant 
au reste du butin, à l’or, aux étoffes de soie dont il y avait une prodigieuse 



792 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


quantité, on en repoussa le partage et on le confia à la garde commune de 
l’armée, à la garde de gens dont on croyait qu’ils le garderaient 
loyalement. 


XCIX 

Ensuite, il ne s’écoula pas beaucoup de temps que l’empereur convo- 
qua tous les grands barons, le doge de Venise, le comte Louis, le comte 
de Saint-Pol et tous les puissants, et il déclara qu’il voulait aller conquérir 
des terres, si bien qu’on décida qui accompagnerait l’empereur et qui res- 
terait pour garder la cité. Il fut décidé que le doge de Venise resterait, ainsi 
que le comte Louis et une partie de leurs gens, et de même le marquis, qui 
épousa la femme de l’ancien empereur Isaac, sœur du roi de Hongrie. 
Quand ce dernier vit que l’empereur allait se mettre en route pourconqué- 
rir le pays, il vint lui demander de lui donner le royaume de Salonique, 
situé à quinze journées de Constantinople ; à quoi l’empereur répondit 
qu’il ne lui appartenait pas, car les barons de l’armée et les Vénitiens en 
possédaient la plus grande partie ; ce qui dépendait de lui, il lui donnerait 
bien volontiers et de très bon cœur, mais pour la partie des barons de 
l’armée et des Vénitiens, il ne le pouvait pas. Ce refus irrita fort le mar- 
quis '. 

Ensuite l’empereur s’en alla où il avait décidé, avec tous ses gens. Au 
fur et à mesure qu’il parvenait aux châteaux et aux cités, on les lui rendait 
sans opposition, on venait à sa rencontre lui apporter les clés ; les prêtres 
et les clercs, en vêtements sacerdotaux, se rendaient en procession au- 
devant de lui et l’accueillaient, et les Grecs l’adoraient comme un saint 
empereur. Il mettait ses garnisons dans les châteaux et les cités partout où 
il passait, tant et si bien qu’il conquit des terres jusqu’à quinze journées 
de Constantinople et qu’il arriva à une journée de Salonique. 

Pendant que l’empereur conquérait ainsi le pays, le marquis s’était mis 
en route avec sa femme et ses gens, après l’empereur, dont il rejoignit 
l’armée avant qu’il n’eût atteint Salonique. Une fois parvenu là, il alla se 
loger à une bonne lieue plus loin ; il choisit et envoya des messagers à 
l’empereur, à qui il fit dire de ne pas aller en sa terre de Salonique qu’on 
lui avait donnée : il devait savoir que s’il s’y rendait, lui-même n’irait pas 
avec lui et qu’il ne se tiendrait pas à ses côtés, mais qu’il s’en retournerait 
à Constantinople et qu’il ferait de son mieux. 


1. Les démêlés entre Baudouin et Boniface se situent durant l’été 1204. 



LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE 


793 


C 

Quand les barons qui accompagnaient l’empereur entendirent cette 
mise en garde, ils en ressentirent beaucoup de dépit et d’affliction ; ils 
répondirent au marquis que ni lui-même ni son message ne les empêche- 
raient d’y aller, pas plus que s’il n’avait rien dit, car la terre ne lui apparte- 
nait pas. 

CI 

Le marquis, à cette nouvelle, retourna sur ses pas, s’en vint à une cité 1 
où l’empereur avait mis de ses gens pour la garder, et il la prit par traîtrise. 
Ensuite, il y mit une garnison de ses hommes, et s’en vint à une autre cité 
appelée Andrinople, où l’empereur avait mis de ses gens. Il l’assiégea, fit 
dresser ses pierrières et ses mangonneaux pour l’attaquer, mais ceux de 
la cité tinrent bon contre lui. Quand il vit qu’il ne pourrait les prendre par 
la force, il parla à ceux qui étaient sur les murs et leur dit : « Eh bien ! 
seigneurs, ne reconnaissez-vous donc pas la femme de l’empereur 
Isaac ? » Et il faisait avancer sa femme qui disait : « Eh bien ! seigneurs, 
ne reconnaissez-vous pas en moi l’impératrice et ne reconnaissez- vous 
pas mes deux enfants que j’ai eus de l’empeieur Isaac ? » Et elle faisait 
avancer les enfants si bien qu’un homme sage de la cité répondit : 

« Oui, nous reconnaissons bien que ce fut la femme d’Isaac et que ce 
furent ses enfants. 

— Eh bien ! fit le marquis, pourquoi ne reconnaissez-vous donc pas 
l’un des enfants pour seigneur ? 

— Je vais vous le dire, dit le sage. Allez à Constantinople et faites-le 
couronner ; quand il sera assis sur le trône de Constantin et que nous le 
saurons, alors nous ferons à son sujet ce que nous devrons faire. » 


Cil 

Pendant ces agissements du marquis, l’empereur se rendit à Salonique 
qu’il assiégea. Le siège en place, l’armée était si pauvre qu’il n’y avait pas 
de pain pour nourrir plus de cent hommes ; mais ils avaient de la viande 
et du vin en grande quantité. L’empereur n’assiégeait pas la cité depuis 
longtemps quand on la lui rendit ; après la reddition, on eut à satiété le 
nécessaire en fait de pain, de vin et de viande. Ensuite, l’empereur y mit 


1. Démotika (Le Dimot) sur la Maritza, au sud d’Andrinople. 



794 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


sa garnison ; il n’eut pas l’intention d’aller plus loin, mais il s’en retourna 
pour revenir à Constantinople. 


cm 

C’est alors que survint dans l’armée une très grande perte et une pro- 
fonde affliction, car monseigneur Pierre d’Amiens, le beau et le valeu- 
reux, mourut sur le chemin du retour 1 dans une cité qu’on appelle La 
Blanche, très près de Philippes où naquit Alexandre le Grand ; en ce 
voyage moururent bien cinquante chevaliers. Pendant son voyage de 
retour, l’empereur apprit que le marquis avait pris une de ses cités par 
trahison, qu’il y avait mis une garnison de ses gens et qu’il avait assiégé 
Constantinople. 


CIV 

Ces nouvelles plongèrent l’empereur et les barons de l’armée dans une 
violente colère et dans de vives inquiétudes : ils menacèrent le marquis et 
ses hommes, s’ils les rattrapaient, de les mettre en pièces et de ne pas y 
renoncer pour personne au monde. Quand le marquis apprit le retour de 
l’empereur, il fut effrayé, en homme qui avait commis une faute très 
grave, si bien qu’il lui fut difficile de prendre une décision et qu’il finit 
par informer à Constantinople le doge de Venise, le comte Louis et les 
barons qui y étaient restés, qu’il se rangerait à leur avis et qu’il réparerait 
par leur intermédiaire la faute qu’il avait commise. Le doge, le comte et 
les autres barons, quand ils apprirent que le marquis voulait réparer le mal 
commis et commencé, envoyèrent quatre messagers à l’empereur pour 
l’informer de la requête du marquis et pour le prier de ne faire de mal ni 
à lui ni à ses gens. 


CV 

A cette nouvelle, les barons et les chevaliers de l’armée répondirent 
que cela ne les empêcherait en rien de couvrir de honte le marquis et ses 
gens, de les tailler en pièces s’ils pouvaient les rattraper, si bien qu’on eut 
beaucoup de peine à les apaiser : ils finirent toutefois par accorder des 
trêves au marquis. Les barons demandèrent ensuite aux messagers des 
nouvelles de Constantinople et ce qu’on y faisait ; ils leur répondirent que 
tout se passait bien, qu’on avait réparti le reste du butin et la cité. « Quoi ? 


I. Sur la mort de Pierre d’Amiens, comparer avec Villehardouin, chap. 291. 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 795 

firent les chevaliers et les jeunes gens de l’armée. Vous avez réparti notre 
butin pour lequel nous avons souffert de grandes peines et de terribles 
fatigues, la faim, la soif, le froid et la chaleur, et vous l’avez réparti sans 
nous ? Tenez, faisait l’un d’eux aux messagers, voici mon gage, pour 
vous montrer que vous êtes tous des traîtres. » Et un autre de bondir en 
avant et d’en dire tout autant, et puis d’autres de la même façon : ils 
étaient si violemment en colère qu’ils voulurent tailler en pièces les mes- 
sagers et qu’il s’en fallut de peu qu’ils ne les tuassent, tant et si bien que 
l’empereur et les grands personnages se concertèrent pour rétablir la 
concorde la plus complète possible et qu’ils revinrent ensemble à 
Constantinople. Une fois de retour, il n’en est pas un qui pût revenir à son 
hôtel, car les logements dont ils étaient partis n’étaient pas restés en leur 
possession : on avait partagé la cité, et les gens de leur maison s’étaient 
installés ailleurs dans la cité, en sorte qu’il leur fallait chercher leurs loge- 
ments à au moins une ou deux lieues de distance de ceux qu’ils avaient 
quitté 1 '. 


CV1 

Mais nous avons oublié de raconter une aventure qui survint à monsei- 
gneur Pierre de Bracheux. Il arriva que, tandis que l’empereur Henri était 
en campagne, Johannisse le Valaque et les Coumans avaient fait irruption 
sur ses terres et s’étaient logés à deux lieues, ou même moins, de son 
armée. Or ils avaient beaucoup entendu parler de monseigneur Pierre de 
Bracheux et de ses exploits chevaleresques, si bien qu’un jour ils lui firent 
savoir par des messagers qu’ils lui parleraient volontiers à une date fixée 
et à la faveur d’un sauf-conduit. Monseigneur Pierre répondit qu’avec un 
sauf-conduit, il irait volontiers leur parler; aussi les Valaques et les 
Coumans envoyèrent-ils des otages de valeur à l’armée de l’empereur 
jusqu’à ce que monseigneur Pierre fût revenu. Celui-ci s’y rendit avec 
trois chevaliers, monté sur un grand cheval. Comme il approchait du 
camp des Valaques et que Johannisse l’apprit, il alla à sa rencontre avec 
de grands personnages de Valachie ; ils le saluèrent et lui souhaitèrent la 
bienvenue. Ils eurent de la peine à le regarder, étant donné sa haute taille. 
Après avoir parlé de choses et d’autres, ils finirent par lui dire : « Sei- 
gneur, nous nous émerveillons de vos exploits chevaleresques et nous 
nous demandons avec étonnement ce que vous cherchez en ce pays, vous 
qui êtes venus de régions si lointaines pour conquérir des terres. N’avez- 
vous donc pas en votre pays des terres qui assurent votre subsistance ? » 
Monseigneur Pierre répondit : 

« Eh bien ! n’avez-vous pas appris de quelle manière Troie la Grande 
fut détruite, et par quelle ruse ? 



796 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


— Mais si, firent ies Valaques et les Coumans, nous l’avons bien 
entendu dire, il y a fort longtemps. 

— Eh bien ! fit monseigneur Pierre, Troie appartenait à nos ancêtres, 
et ceux qui en réchappèrent vinrent s’installer là d’où nous sommes 
venus ; et parce qu’elle appartint à nos ancêtres, nous sommes venus ici 
conquérir cette terre. » 

Sur ce, il prit congé et s’en retourna. 


CVII 

Après le retour de l’empereur et des barons qui l’avaient accompagné, 
une fois qu’ils eurent conquis une grande partie de la terre et au moins 
soixante cités, outre les châteaux et les villages voisins, on partagea la 
cité de Constantinople : l’empereur en eut le quart en toute propriété ; 
quant aux trois autres quarts, les Vénitiens en eurent la moitié et les 
croisés l’autre. Ensuite, on décida de partager les terres qui avaient été 
conquises : on servit d’abord les comtes et ensuite les autres grands per- 
sonnages dont on examinait le degré de richesse et d’importance, ainsi 
que le nombre de leurs gens qui servaient dans l’armée, et on leur donnait 
plus ou moins de terre. À tel d’entre eux, on donna deux cents fiefs de 
chevalier, à tel aqtre cent, à d’autres soixante ou quarante ou vingt ou 
dix ; les moins bien pourvus en avaient sept ou six, chaque fief valant 
trois cents livres angevines ; et à chaque grand personnage on disait : 
« Vous, vous aurez tant de fiefs, vous tant, et vous tant, dont vous doterez 
vos hommes et ceux qui voudront les tenir de vous ; et vous aurez cette 
cité, vous celle-ci, et vous cette autre » ; de même pour les seigneuries 
qui en dépendaient. Quand on eut ainsi donné à chacun sa part, les comtes 
et les grands personnages allèrent visiter leurs terres et leurs cités, où ils 
mirent leurs baillis et leurs garnisons. 


CVIII 

Et voici qu’un jour, comme monseigneur Thierry, le frère du comte de 
Loos, allait visiter sa terre, il rencontra par hasard, dans un défilé, Mur- 
zuphle le traître qui s’en allait je ne sais où, accompagné de dames, de 
demoiselles et de beaucoup d’autres gens, et il chevauchait avec l’élé- 
gance et la magnificence d’un empereur, avec une suite aussi nombreuse 
que possible. Monseigneur Thierry ne fit ni une ni deux : il se précipita 
sur lui et finit, aidé de ses gens, par se saisir de lui de vive force '. Quand 


1. La capture de Murzuphle eut lieu à la fin de novembre 1204. 



LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE 


797 


il l’eut pris, il l’emmena à Constantinople où il le rendit à l’empereur 
Baudouin qui aussitôt le fit mettre en prison sous bonne garde. 


CIX 

Murzuphle en prison, l’empereur Baudouin convoqua au palais tous 
ses barons et tous les plus grands personnages qui étaient en la terre de 
Constantinople, le doge de Venise, le comte Louis, le comte de Saint-Pol 
et tous les autres qui y vinrent. Une fois qu’ils furent là, il leur dit qu’il 
tenait Murzuphle en prison et il leur demanda ce qu’ils lui conseillaient 
de faire de lui, si bien que les uns dirent de le pendre et les autres de le 
traîner par la ville, jusqu’au moment où le doge de Venise affirma que 
c’était un personnage trop important pour qu’on le pendît : « Mais pour 
un haut homme, ajouta-t-il, je vous dirai la haute justice qu’il faut en 
prendre. 11 y a en cette ville deux hautes colonnes dont chacune a facile- 
ment soixante ou cinquante toises de haut : qu’on le fasse monter au 
sommet de l’une d’elles, et ensuite qu’on le précipite jusqu’à terre '. » Or 
il s’agissait de ces deux colonnes en haut desquelles se tenaient les 
ermites et où les aventures de Constantinople étaient écrites, comme je 
vous ai dit auparavant. Les barons se rallièrent à la proposition du doge. 
Aussi prit-on Murzuphle et le mena-t-on à l’une des colonnes qu’on lui 
fit gravir par l’escalier intérieur. Une fois au sommet, on le poussa en 
bas, en sorte qu’il fut tout écrabouillé. Voilà la vengeance qu’on tira de 
Murzuphle le traître. 


CX 

Après qu’on eut réparti les terres de la manière que je vous ai dite, se 
produisit la réconciliation du marquis et de l’empereur, qui en fut critiqué 
pour ne pas avoir convoqué tous les grands barons. Quoi qu’il en soit, le 
marquis demanda le royaume de Salonique et il l’obtint de l’empereur. 
Quand il l’eut obtenu, il s’y rendit avec sa femme et ses gens ; et une fois 
sur les lieux, il se rendit maître des garnisons et il s’en fit seigneur et roi. 


I. Villehardouin raconte la même scène aux chapitres 306-307. Sur ces colonnes, voir 
ci-dessus, chap. xcn, p. 787, n. I. 



798 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


CXI 

Ensuite, monseigneur Henri, le frère de l’empereur, demanda le 
royaume d’Edremid ', qui était de l’autre côté du Bras-Saint-Georges, s’il 
pouvait le conquérir, et on le lui accorda. Alors monseigneur Henri s’y 
rendit avec tous ses gens et en conquit une bonne partie. Puis le comte 
Louis demanda un autre royaume 1 2 qu’on lui donna. À son tour, Pierre de 
Bracheux en demanda un autre 3 qui se trouvait en terre sarrasine près de 
Konieh, s’il pouvait le conquérir, et qui lui fut accordé : il y alla avec ses 
gens, le conquit facilement et en fut le seigneur. De la même manière, les 
puissants personnages demandèrent les royaumes qui n’étaient pas encore 
conquis. Le doge de Venise et les Vénitiens obtinrent les îles de Crète, de 
Corfou et de Modon 4 , et encore beaucoup d’autres qu’ils avaient souhai- 
tées. C’est alors que l’armée subit une très grande perte, car le comte de 
Saint-Pol mourut peu après. 


CXII 

Il arriva ensuite qu’une cité conquise par l’empereur se révolta contre 
lui. Elle s’appelait Andrinople. A cette nouvelle, l’empereur convoqua le 
doge de Venise, le comte Louis et les autres barons, et il leur dit qu’il 
voulait aller assiéger Andrinople qui s’était révoltée, et qu’il demandait 
leur aide pour la reconquérir ; à quoi les barons répondirent qu’ils le 
feraient volontiers. Aussi l’empereur ainsi que les barons se préparèrent- 
ils à y aller. Une fois rendus, ils l’assiégèrent. Or voici que pendant le 
siège, Johannisse le Valaque et les Coumans, avec une foule de gens, 
envahirent la terre de Constantinople comme ils l’avaient déjà fait, et ils 
trouvèrent l’empereur et son armée en train d’assiéger Andrinople. Quand 
ceux de l’armée virent ces Coumans vêtus de leurs pelisses, ils ne les 
redoutèrent ni ne les estimèrent pas plus qu’une troupe d’enfants ; et ces 
Coumans et leurs gens venaient à toute allure ; ils se précipitèrent sur les 
Français, dont ils tuèrent un grand nombre et qu’ils déconfirent totale- 
ment dans cette bataille. Ainsi fut perdu l’empereur, dont on ne sut jamais 
ce qu’il devint, de même que le comte Louis, beaucoup d’autres grands 
personnages et une telle foule de gens que nous n’en connaissons pas le 
nombre, sauf qu’on y perdit bien trois cents chevaliers. Ceux qui purent 
s’échapper s’enfuirent jusqu’à Constantinople, comme le doge de Venise 


1. Edremid (L’Andremitte, Adramytte) se trouve en Asie Mineure. 

2. Nicée en Bithynie. 

3. Cyzique (Equise) en Phrygie sur la Propontide. 

4. Modon (Mosson), Méthone en Messénie, sur la mer Ionienne. 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 799 

et beaucoup de gens avec lui, abandonnant leurs tentes et leurs équipe- 
ments dans l’état même où ils étaient pour assiéger la cité, sans jamais 
oser revenir de ce côté-là : la déroute fut totale. C’est ainsi que Dieu se 
vengea d’eux pour leur orgueil et pour leur déloyauté envers les pauvres 
gens de l’armée et pour les horribles péchés qu’ils avaient commis dans 
la cité après sa prise 


CXIII 

Une fois l’empereur perdu dans une si terrible mésaventure, les barons 
survivants en furent affligés. Ensuite, ils se réunirent pour choisir un 
empereur. L’on convoqua monseigneur Henri, le frère de l’ancien empe- 
reur Baudouin, pour le faire empereur, alors qu’il était dans sa terre, 
conquise au-delà du Bras-Saint-Georges. 


CXIV 

Quand le doge de Venise et les Vénitiens virent qu’on voulait faire 
empereur monseigneur Henri, ils s’y opposèrent et ne voulurent pas l’ac- 
cepter, à moins d’avoir une image de Notre-Dame, peinte sur un tableau, 
et qui était d’une extraordinaire richesse, toute chargée de riches pierres 
précieuses. Les Grecs disaient que c’était la première image de Notre- 
Dame qu’on eût jamais faite ni dessinée ; ils avaient en elle une si grande 
confiance qu’ils la vénéraient par-dessus tout et qu’ils la portaient chaque 
mardi en procession ; ils la vénéraient et lui faisaient de grands dons. Or 
donc, les Vénitiens refusaient que monseigneur Henri fût empereur, à 
moins d’avoir cette image, tant et si bien qu’on la leur donna. Ensuite, on 
couronna empereur monseigneur Henri 1 2 . 


CXV 

Après, il eut de nombreux pourparlers avec le marquis, qui était roi de 
Salonique, si bien que celui-ci lui donna sa fille en mariage et que l’empe- 
reur l’épousa 3 ; par la suite, l’impératrice ne vécut pas longtemps et tré- 
passa. 


1. Démotika et Andrinople furent perdues en mars 1205. La défaite d’Andrinople eut 
lieu les 14-15 avril 1205. Voir notre étude « La bataille d'Andrinople », Les Ecrivains de la 
quatrième croisade , éd. cit., t. Il, p. 245-281. 

2 . Henri de Flandre fut couronné empereur 1 e 2 0 août 1 206. Sur ce personnage, voir notre 
étude « Robert de Clari, Villehardouin et Henri de Valenciennes, juges de l’empereur Henri 
de Constantinople. De l'histoire à la légende », Mélanges... offerts à Jeanne Lods, Paris, 
Ecole normale supérieure de jeunes filles, 1978, p. 183-202. 

3. L’empereur épousa Agnès de Montferrat le 4 février 1 207. 



800 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


CXVI 

Peu de temps après, Johannisse le Valaque et les Coumans firent des 
incursions dans la terre du marquis de Salonique qui, s’y trouvant, livra à 
ces Valaques et à ces Coumans une bataille au cours de laquelle il fut tué ' 
et sa troupe mise en déroute. Johannisse le Valaque et ces Coumans 
vinrent assiéger Salonique et dresser leurs machines pour attaquer la cité 
où était restée la femme du marquis avec des chevaliers et d’autres gens 
qui défendaient la ville. 

Or celle-ci abritait le corps de monseigneur saint Démétrius, qui ne 
voulut souffrir qu’elle fut prise par la force ; de ce corps coulait une telle 
quantité d’huile que c’en était miraculeux. 11 arriva qu’un matin que 
Johannisse le Valaque était couché dans sa tente, monseigneur saint 
Démétrius vint le frapper d’une lance à travers le corps et le tua 1 2 . Quand 
ses gens et les Coumans surent qu’il était mort, ils levèrent le camp et 
retournèrent dans leur pays. Le royaume de Valachie échut ensuite à un 
neveu de Johannisse appelé Borislas. Le nouveau roi avait une fille très 
belle 3 . 

Par la suite, Henri, qui était un très bon empereur, consulta ses barons 
sur ce qu’il ferait avec ces Valaques et ces Coumans qui faisaient une 
telle guerre à l’empire de Constantinople et qui lui avaient tué son frère 
l’empereur Baudouin : ils lui conseillèrent d’envoyer des émissaires à ce 
Borislas, qui était de Valachie, et de demander sa fille en mariage. L’em- 
pereur répondit qu’il n’épouserait jamais une femme d’aussi basse nais- 
sance. Les barons lui dirent : « Sire, vous le ferez ; nous vous conseillons 
de vous accorder avec eux, car ce sont les gens les plus puissants et les 
plus redoutés de l’empire et de la terre. » Ils parlementèrent tant que l’em- 
pereur envoya deux puissants chevaliers qu’il fit équiper somptueusement 
et qui se rendirent en messagers, non sans appréhension, dans cette terre 
sauvage. Une fois là-bas, on voulut les exécuter. Toutefois, les messagers 
parlèrent tant avec ce Borislas qu’il leur répondit qu’il enverrait volon- 
tiers sa fille à l’empereur. 


CXVII 

Alors le roi Borislas fit parer sa fille de somptueux et magnifiques vête- 
ments, ainsi que sa nombreuse escorte, et il l’envoya à l’empereur avec 
soixante bêtes de somme chargées de richesses, d’or, d’argent, d’étoffes 


1. Boniface fut tué le 4 septembre 1207. C’est sur cette mort que s’achève la chronique 
de Villehardouin (chap. 498-500). 

2. Johannitza mourut le 8 octobre 1207. 

3. En fait, c’était la fille du roi Johannitza. 



LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 


801 


de soie et de riches joyaux ; il n’y avait aucune de ces bêtes qui ne fût 
couverte d’une soie vermeille si longue qu’elle traînait derrière chacune 
sur au moins sept ou huit pieds ; et elles auraient eu beau aller par des 
fondrières et des chemins défoncés, aucune de ces étoffes de soie n’eût 
été endommagée à cause de leur somptueuse magnificence. 


CXVIII 

Quand l’empereur sut que la demoiselle arrivait, il alla à sa rencontre, 
accompagné des barons, et il leur fit fête, à elle et à ses gens ; puis il 
l’épousa. 


CXIX 

Peu de temps après, on fit venir l’empereur à Salonique pour couronner 
roi le fils du marquis : il s’y rendit. Quand il l’eut couronné, il tomba 
malade là-bas et y mourut : ce fut une perte très grande et tout à fait déplo- 
rable '. 


CXX 

Maintenant vous avez entendu la vérité sur la conquête de Constantino- 
ple, sur l’élection comme empereur du comte de Flandre Baudouin et 
ensuite de monseigneur Henri son frère. C’est le témoignage d’un homme 
qui fut présent aux faits et qui les vit et qui les entendit, du chevalier 
Robert de Clari, qui a fait mettre par écrit la vérité sur la conquête ; et 
quoiqu’il ne l’ait pas racontée aussi bien que l’auraient fait maints bons 
auteurs, toutefois il en a raconté l’exacte vérité, et il en a passé sous 
silence une bonne partie, ne pouvant tout rappeler. 


FIN 


I. L’empereur Henri mourut soudainement le 1 1 juin 1206. 




La Fleur des histoires de la terre d’Orient' 


Prince Hayton 
Début xiv e siècle 


INTRODUCTION 


La Fleur des histoires de la terre d'Orient, au sens où on parlerait 
aujourd’hui de florilège, fut présentée au pape Clément V à Poitiers en 
août 1307. L’auteur, Hayton, neveu du roi Héthoum I er d’Arménie (mort 
en 1268), était depuis peu religieux prémontré à Chypre. 

Les détails manquent sur sa vie. Né sans doute vers 1 230, il aurait passé 
sa jeunesse à la cour de son oncle plutôt que dans le fief familial de 
Korykos, puissante forteresse sur la côte sud de l’Anatolie. Puis, il épousa 
Isabeau, fille de Gui d’Ibelin, d’une vieille famille franque de Terre 
sainte, et de Marie, fille de Héthoum I er d’Arménie. De ce mariage, il eut 
six enfants, dont l’aîné, Oschin, lui succéda comme seigneur de Korykos. 
Il exerça sans doute des fonctions importantes auprès des souverains 
arméniens, les représentants auprès des khans tartares, notamment 
Ghazan, Il-khan de Perse de 1295 à 1304, qu’il semble avoir très bien 
connu. 

L’Arménie se trouvait, à la mort de Léon III (1289), dans une période 
de troubles liés aux rivalités entre Héthoum II, son successeur, au carac- 
tère irrésolu, et ses frères, notamment Thoros et Sempad. Byzance et les 
Mongols étaient évidemment impliqués dans ces querelles, et Hayton 
semble avoir agi pour régler le problème en faisant proclamer roi le jeune 
fils de Thoros, Léon, sous la régence d’un autre de ses oncles, Constantin. 

Hayton prit enfin une part qui semble non négligeable aux expéditions 
menées avec Ghazan contre l’Egypte, dont les attaques incessantes harce- 
laient l’Arménie et qui disputait aux Mongols le contrôle de la Syrie du 
Nord, notamment des puissantes cités d’Alep et de Damas. 

Si l’on met au conditionnel tout ce rôle joué par Hayton, c’est qu’il 
reste très discret sur ce sujet, laissant entendre seulement qu'il ne pouvait 
réaliser son vœu d’entrer en religion tant que le roi, les seigneurs et les 


1 . Traduit du moyen français, présenté et annoté par Christiane Deluz. 



804 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


siens avaient besoin de lui. On peut seulement l’entrevoir à travers les 
faits qu’il rapporte dans son livre. 

En 1 305, les Égyptiens ayant subi une grave défaite près de Lajazzo et 
conclu une trêve avec l’Arménie, et la question de la succession au trône 
semblant réglée, Hayton se retira à l’abbaye des Prémontrés de Notre- 
Dame de Lapais à Chypre. S’il faut en croire les chroniques chypriotes, 
il avait été contraint à l’exil en raison de ses menées contre Héthoum II. 
Il ne prit sans doute aucune part au complot qui aboutit en avril-mai 1 306 
à la déposition du roi de Chypre Henri II, remplacé par son frère Amaury 
de Lusignan. Mais il était lié avec Amaury, époux d’une princesse armé- 
nienne, de là sans doute son voyage en Érance pour justifier auprès du 
pape le coup d’État, avant l’envoi d’une ambassade officielle. C’est en 
effet en Lrance qu’il dicta son ouvrage avant de le présenter au pape en 
août 1307. 

Au printemps 1308, Clément V confia à Hayton des lettres pour 
Amaury, par lesquelles il lui demandait de procéder contre les Templiers 
de Chypre. Hayton était de retour à Chypre en mai. Ayant appris qu’Hé- 
thoum II et le jeune Léon IV avaient été assassinés par un Tartare (1307), 
il retourna sans doute dans son pays. La date et les circonstances de sa 
mort ne sont pas connues. En février 1310, son fils Oschin est dit seigneur 
de Korykos, soit en raison du décès de son père, soit parce que ce dernier 
lui a abandonné la seigneurie. On trouve mention d’un « Hayton, connéta- 
ble d’Arménie » parmi les signataires d’un concile tenu à Adana en 1314 
pour l’union des Églises, peut-être s’agit-il de lui. On n’a ensuite plus 
aucun document le concernant. 

Le livre de Hayton comporte quatre parties : 

La première décrit quatorze royaumes d’Asie depuis « le Cathay », la 
Chine, jusqu’à la Syrie et l’Arménie ; 

la deuxième établit l’histoire sommaire des dynasties arabes et turques 
depuis l’époque de Mahomet jusqu’au milieu du xm e siècle ; 

la troisième, plus longue, est consacrée à l’histoire des Mongols depuis 
Gengis Khân jusqu’au début du xiv e siècle ; 

la quatrième est un traité sur la croisade. 

Au moment où écrit l’auteur, l’Occident se passionne pour une Asie 
qu’il commence à mieux connaître depuis les récits des premiers envoyés 
chez les Mongols, Jean de Plan Carpin en 1246, Guillaume de Rubrouck 
en 1253, largement relayés par la tradition écrite ou orale, et depuis le 
succès du tout récent Devisement du monde de Marco Polo (1298). La 
Fleur des histoires se veut, elle, œuvre d’historien. Hayton expose avec 
rigueur ses sources : souvenirs racontés par le roi Héthoum I er (t 1270) à 
ses enfants et neveux et « mis en écrit » pour en garder mémoire exacte, 
chroniques tartares, Livre de la Terre sainte , c’est-à-dire la Continuation 
de Guillaume de Tyr, et enfin son propre témoignage sur des événements 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — INTRODUCTION 


805 


qu’il a vécus et dans lesquels il a joué un rôle important. Il organise sa 
matière selon un plan rigoureux, qu’il s’agisse de la présentation géogra- 
phique des royaumes d’Asie ou des règnes des souverains des divers 
khanats mongols, notamment les plus proches de l’Arménie, ceux du 
Qipchaq et de Perse. Il donne des dates précises, il cite des documents, 
comme le traité conclu par Mongka Khân avec le roi Héthoum I er . Sans 
se refuser à évoquer les mœurs des Tartares, ni quelques-unes de leurs 
légendes sur Gengis Khân, il privilégie les faits. Rares sont les passages 
où il évoque des paysages, par exemple les puissantes forteresses qui 
gardent le haut Euphrate, Rakkah, Bireh, dont les ruines attestent encore 
aujourd’hui à quel point cette frontière fut disputée pendant des siècles. 
On voit aussi la riche plaine de Homs, où les grandes norias tournent 
encore de nos jours pour puiser 1 ’eau de 1 ’ Oronte, et la Ghoutâ de Damas, 
noyée par ses habitants sous les eaux des canaux, piège mortel pour les 
cavaliers tartares. Le style est sobre, sans grâce, soucieux surtout de préci- 
sion. Il s’émeut rarement, sauf à chanter le courage du khan Ghazan, car 
il a été témoin de ses prouesses au combat. Mais, dans l’ensemble, il 
n’écrit pas ses souvenirs, ni le récit de longues journées de voyage, il 
rédige une histoire s’étendant sur plusieurs siècles. Et, malgré quelques 
erreurs sur les dates ou les filiations, cette histoire reste une de nos meil- 
leures sources pour la connaissance de l’échiquier compliqué du Proche- 
Orient à la fin du xin e siècle et au début du xiv e . 

Sur cet échiquier, l’Arménie est une pièce maîtresse. La principauté de 
Cilicie, devenue royaume en 1199 sous Léon II avec la double reconnais- 
sance pontificale et impériale, se trouvait à l’un des carrefours les plus 
importants du Proche-Orient. Carrefour commercial où se croisaient les 
routes vers la Turquie et les steppes russes, vers la Perse et au-delà 
l’Orient lointain, vers la Syrie et l’Egypte. Le port de Lajazzo était un des 
plus fréquentés de la Méditerranée orientale. Carrefour culturel aussi, 
entre Byzance, la Géorgie, les Comans et Turcs des steppes, la Syrie 
franque et musulmane, l’Egypte des Mamelouks et les nouveaux venus 
mongols. Les rois et les grands d’Arménie ont-ils rêvé de jouer de tous 
ces atouts et de devenir, avec l’aval des Mongols, les fédérateurs d’un 
vaste ensemble chrétien inséré entre l’Égypte et le khanat de Perse et 
allant de Jérusalem à Damas et à Sis, leur capitale ? La lecture du livre de 
Hayton le donnerait à penser. C’est une histoire engagée qu’il présente 
où les méchants sont clairement désignés, les musulmans et leur principal 
souverain depuis la chute du calife de Bagdad, à savoir le sultan d’Égypte. 
De l’Islam, il n’y a à attendre que guerres et persécutions. Les Mongols 
en revanche sont tout acquis aux chrétiens, à quelques rares exceptions 
près ; certains de leurs princes ont même reçu le baptême. Ils restaurent 
les églises, ils autorisent le culte et ils sont prêts à partir à la reconquête 
de la Terre sainte, avec l’aide des chrétiens et pour la leur rendre. Les rois 



806 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


d’Arménie sont pour cette entreprise leurs interlocuteurs privilégiés et 
leurs alliés fidèles. 

Reste à savoir comment une telle histoire pouvait être « reçue » en 
Occident. On sait que, passé les premières frayeurs causées par le grand 
raid mongol de 1241 sur l’Europe orientale, les papes et les souverains 
ont cherché à nouer des contacts avec les nouveaux maîtres de l’Asie. Les 
premiers récits des ambassadeurs, en faisant état de la présence de chré- 
tiens dans l’entourage, voire la famille des khans, permettaient toutes les 
espérances. Qu’il s’agît de nestoriens hérétiques ne semblait pas un obsta- 
cle insurmontable. Tranchant avec l’infrangible intolérance de l’Islam, la 
politique des souverains mongols, respectueuse de toutes les religions, 
ouvrait au christianisme l’immense espace asiatique. Une intense activité 
missionnaire se déploie à partir du milieu du xm e siècle. Les fils des che- 
valiers, membres d’ordres militaires devenus inutiles et incompris (les 
Templiers sont condamnés en 1311), sont remplacés par les fils des bour- 
geois entrés dans les ordres mendiants. Sur le chantier urbain des bouti- 
ques et des universités, ils ont appris l’art de la négociation et de la 
persuasion, ils se font fort de convaincre les « idolâtres » et de rassembler 
les chrétiens dans l’Eglise de Rome. 

Dès 1245, avant d’ouvrir le concile de Lyon, le pape Innocent IV 
envoyait des frères prêcheurs comme messagers aux prélats du monde 
entier et aux Tartares, et demandait aux princes musulmans dont ils tra- 
verseraient les États de leur faire bon accueil. Les franciscains et domini- 
cains envoyés auprès des chrétientés orientales. Maronites, Arméniens, 
Géorgiens notamment, semblaient être bien reçus, même si beaucoup 
d’ambiguïtés demeuraient sur la question précise de l’union à Rome. 
Après le voyage de Plan Carpin, les missions abordèrent la Tartarie. Des 
résidences franciscaines s’échelonnèrent le long des routes marchandes 
de Caffa à Astrakhan, Urgenj et Almaligh en Asie centrale. Certains reli- 
gieux adoptèrent même la vie nomade, vivant sous la tente et se déplaçant 
sur des chariots au gré des migrations mongoles. Le Codex cumanicus, 
dictionnaire latin, persan et turc, rédigé en 1330, témoigne de l’effort des 
missionnaires pour franchir l’obstacle linguistique. Le grand succès, la 
conversion des khans au christianisme, fut annoncé à plusieurs reprises, 
à tort en général. La lettre que Guyuk Khân envoie au pape en réponse à 
la mission de Plan Carpin déclare : « Vous avez dit que si je recevais le 
baptême, ce serait bien... Cette tienne requête, nous ne l’avons pas 
comprise. » La nouvelle de sa conversion, propagée par une lettre du 
connétable d’Arménie Sempad, semble donc dénuée de fondement. Il est 
très peu probable que le khan Mongka ait reçu le baptême, comme l’af- 
firme Hayton. Le fils de Batu, Sartaq, khan du Qipchaq, fut sans doute 
baptisé, des historiens syriens et musulmans l’attestent. Quant aux II- 
khans de Perse, Hulagu et Abaqa, leur sympathie pour le christianisme ne 
les amena pas jusqu’à embrasser cette religion. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — INTRODUCTION 


807 


Il n’en demeure pas moins que la paix mongole, en ouvrant les routes 
d’Asie, avait permis à tous. Occidentaux et Orientaux, un immense élar- 
gissement de leurs horizons. Le principal intérêt du livre de Hayton est 
de porter témoignage de cet élargissement à la fois dans l’espace et dans 
le temps. 

L’ex plicit de plusieurs manuscrits atteste que la Fleur des histoires de 
la terre d’Orient fut dictée par Hayton en français à Nicolas Falcon, qui 
la traduisit ensuite en latin sous le même titre, Flos Historiarum Terrae 
Orientis. L’étude comparative des manuscrits français et latins montre 
bien que c’est le texte français qui est premier, sauf pour la quatrième 
partie, concernant la croisade. On peut penser qu’aux trois premiers 
livres, traitant de la terre d’Orient, Hayton a ajouté, à la demande du pape 
(comme le précise Vexplicit), un projet de croisade rédigé en latin, puis 
traduit en français. Il ne faut pas oublier que les papes déployèrent au 
début du xiv e siècle une intense activité pour relancer la croisade et que 
les traités sur le « passage » se multiplièrent alors, comme ceux de Pierre 
Dubois (1305), de Marino Sanudo (1306) ou le Directorium ad passa- 
gium faciendum de Raymond Étienne (1332). Le texte latin fut retraduit 
en français en 1351 par frère Jean le Long, bénédictin à Ypres, avec une 
série d’autres textes sur l’Orient. 

Le succès de l’œuvre de Hayton est attesté par le nombre de manuscrits 
qui nous sont parvenus, seize manuscrits français, trente et un manuscrits 
latins, plus quatre manuscrits français de la traduction de Jean le Long, 
un manuscrit d’une version espagnole (xiv e siècle), un manuscrit d’une 
version anglaise (xv e siècle). Le texte français fut édité à trois reprises au 
xvi e siècle, puis en 1877 par L. de Backer. Il existe aussi quatre éditions 
du xvi e siècle du texte latin et deux du xvn e siècle. La traduction de Jean 
le Long a été éditée au xvi e siècle et à deux reprises au xvn e siècle. Deux 
traductions anglaises partielles (xvi e et xix e siècles), une traduction alle- 
mande (xvi e siècle), traductions italiennes (xvi e siècle) une traduction 
néerlandaise (xvi e siècle) et une traduction espagnole (xvi e siècle) disent 
l’intérêt que lui porta le public lettré européen. Rappelons que Pantagruel 
rencontre au pays de Satin « Chaiton Arménien » (livre V, chap. xxxi). 

La traduction présentée ici a été faite d’après le texte publié dans le 
Recueil des historiens des croisades ( Documents arméniens, t II), édition 
critique établie à partir de treize manuscrits français et donnant le texte 
latin à la suite du texte français. 

Christiane Deluz 


BIBLIOGRAPHIE : Le meilleur texte est donné dans le Recueil des historiens des 
croisades. Documents arméniens, t. II, p. 1 1 1 à 254, texte français, et 255 à 363, texte 



808 CHRONIQUE ET POLITIQUE 

latin, avec une introduction très complète sur l’auteur, l’œuvre et les manuscrits et 
éditions, p. xxm à cxlii. 

Sur l’Arménie au Moyen Age : Histoire des Arméniens, dir. G. Dedeyan, Toulouse, 
Privât, coll. « Grandes synthèses », 1986. 

MUTAFiANC., Le Royaume arménien de Cilicie xtf-xtV-’ siècle, Paris, CNRS, 1993. 

Sur la situation au Proche-Orient aux xni' et xiv' siècles : richard j , La Papauté et 
les missions d'Orient au Moyen Age (xiV-'-xv 1 ' siècle). École française de Rome, 1977. 

— Croisés, missionnaires et voyageurs. Les perspectives orientales du monde latin 
médiéval, Londres, Variorum Reprints, 1983. 

Sur la croisade : grousset r , Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusa- 
lem, Plon, 1934-1936, 3 vol. La problématique a vieilli, mais toutes les sources sont 
étudiées systématiquement. 

A History of the Crusades, dir. K.M. Setton, Philadelphie, 1955-1985, 5 vol. Nom- 
breux chapitres sur les Turcs, les Mongols... 

Sur l’Asie mongole : grousset r., L 'Empire des steppes, Paris, 1 939. 



LIVRE PREMIER 


I 

LE ROYAUME DE CATHAY 

Le royaume de Cathay 1 est le plus noble et le plus riche royaume du 
monde, il est sur le rivage de la mer Océane. Il y a tant d’îles dans cette 
mer qu’on ne peut en savoir le nombre exact. Les gens qui habitent en ce 
royaume sont appelés Cathaïens. Parmi eux, il y a beaucoup de beaux 
hommes et de belles femmes, mais tous ont les yeux très petits et la barbe 
rare. Leur écriture ressemble à celle des Latins, mais ils parlent une 
langue très différente des autres langues du monde. 

Ces gens ont des croyances très diverses ; certains adorent des idoles 
de métal, d’autres le soleil, d’autres la lune, d’autres les étoiles, d’autres 
les éléments naturels, le feu ou l’eau, d’autres les arbres ou le bœuf parce 
qu’il travaille la terre qui les fait vivre. Et certains n’ont ni religion ni 
croyance, mais vivent comme des bêtes. 

Ces gens si simplistes dans le domaine de la croyance et de l 'esprit sont 
plus sages et plus avisés que tous les autres dans le domaine des œuvres. 
Les Cathaïens disent qu’ils voient des deux yeux, que les Latins ne voient 
que d’un œil et que les autres peuples sont aveugles. Et, en vérité, on voit 
venir de ce pays tant de choses étranges, merveilleuses et faites avec un 
art subtil qu’ils semblent bien être les gens les plus habiles pour l’art et le 
travail manuel. 

Les gens de ce pays ne sont pas très vaillants à la guerre, mais ils sont 
très habiles et ingénieux et ont ainsi souvent vaincu leurs ennemis grâce 
à cette ingéniosité. Ils ont des armes que n’ont pas les autres nations. 

On use en ce pays d’une monnaie de papier de forme carrée, scellée du 
sceau du seigneur, et le sceau détermine sa plus ou moins grande valeur. 
Ils l’utilisent pour tout vendre ou acheter. Quand cette monnaie se 
dégrade, par usure ou toute autre raison, on la rend à la cour du seigneur 
pour en recevoir une nouvelle. 

L’huile d’olive est très prisée en ce pays et, quand les rois et les sei- 


1 . Ce nom désigne la Chine du Nord. La Chine du Sud est nommée Manzi ou Sin. 



810 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


gneurs peuvent en trouver à grand prix, ils la font garder comme une mer- 
veille. 

Cette terre de Cathay n’a de frontière qu’avec le royaume de Tarse, 
vers l’ouest, sinon, elle est entourée de toutes parts par le désert ou la mer 
Océane. 


II 

LE ROYAUME DE TARSE 

Le royaume de Tarse 1 comprend deux provinces, dont les seigneurs se 
font appeler rois. Ils ont un alphabet et une langue propre et les gens sont 
appelés Uïgours. Ils ont été de tout temps idolâtres et le sont encore 
aujourd’hui, sauf les compatriotes des trois rois qui sont venus adorer 
notre Seigneur Jésus-Christ à sa naissance guidés par une étoile. Il y a 
encore parmi les Tartares de grands seigneurs qui appartiennent à la des- 
cendance de ces rois et croient fermement en Jésus-Christ. 

Les gens de cette terre ne s’exercent pas aux armes, mais sont très intel- 
ligents pour apprendre les arts et les sciences. La plupart d’entre eux ne 
mangent pas de viande, ne boivent pas de vin et ne veulent tuer aucun 
être vivant. Ils ont de belles et riches cités et beaucoup de grands temples 
où ils croient que. demeurent leurs idoles, qu’ils révèrent. 

Le blé et les autres plantes poussent bien en ce pays, mais ils n’ont 
point de vignes et pour eux boire du vin est un grand péché. 

Ce royaume de Tarse est voisin à l’est du royaume de Cathay, à l’ouest, 
du Turquestan, au nord, du désert, au sud, d’une riche province appelée 
Sin, qui est entre le royaume de Cathay et celui d’Inde et dans laquelle se 
trouvent de beaux diamants. 


LE ROYAUME DE TURQUESTAN 

Le royaume de Turquestan est voisin à l’est du royaume de Tarse, à 
l’ouest, du royaume de Perse, au nord, du royaume de Corasme 2 et, au 
sud, il s’étend jusqu’au début du désert d’Inde. Il y a peu de belles villes 
en ce royaume, mais beaucoup de grandes plaines et de bons pâturages. 
C’est pour cela que les gens sont presque tous bergers et se logent dans 
des tentes, qu’ils peuvent facilement transporter d’un endroit à un autre. 

La principale ville de ce royaume s’appelle Otrar. Dans ce pays, l’orge 


1. Ce royaume était à l'est de la Transoxiane, au nord du Ferghana, dans Factuel 
Kazakhstan. 

2. Le Khwarezm, au sud de la mer d’Aral. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE PREMIER 


811 


ne pousse pas ou à peine ; ils mangent du millet et du riz. Ils n’ont point 
de vin, mais boivent de la cervoise et d’autres breuvages. 

Les gens de ce pays sont appelés Turcs. Presque tous croient aux faux 
enseignements de la religion de Mahomet et certains n’ont ni foi ni loi. 
Dans les cités et les châteaux, ils n’utilisent que l’alphabet arabe. 


IV 

LE ROYAUME DE CORASME 

Le royaume de Corasme renferme beaucoup de villes et de cités et le 
pays est très peuplé. Le blé y pousse bien, la vigne peu ou pas. Ce 
royaume s’étend vers l’ouest jusqu’à la mer Caspienne ; au nord, il est 
voisin du royaume de Comanie ', vers le sud, du royaume de Turquestan. 
La principale cité de ce royaume est appelée Corasme ; les gens de ce 
pays sont appelés Corasmiens. Ils sont païens et n’ont ni religion ni alpha- 
bet propres. Une sorte de chrétiens habitent en cette terre, on les nomme 
Soldains 1 2 , ils ont leur alphabet et leur langue, ils ont la même foi que les 
Grecs et dépendent du patriarche d’Antioche. Ils chantent et célèbrent à 
l’église comme les Grecs, mais le grec n’est pas leur langue. 

V 

LE ROYAUME DE COMANIE 

La Comanie est un des plus grands royaumes qui soient au monde. 
Cette terre est peu habitée à cause de la rigueur du climat, car certaines 
régions sont si froides que ni hommes ni bêtes n’y peuvent vivre. Et d’au- 
tres sont si chaudes en été que nul ne peut endurer la chaleur et les 
mouches. Cette terre est toute plate, mais il n’y pousse aucun bois dont 
on puisse faire des madriers ou des bûches ; il n’y a qu’à certains endroits 
que l’on a planté des arbres pour faire des jardins. Une grande partie des 
gens vivent sous la tente et font du feu avec le fumier de leurs bêtes. 

Cette terre de Comanie est voisine vers l’est du royaume de Corasme 
et, partiellement, d’un grand désert ; vers l’ouest, elle est voisine de la 
mer Majeure et de la mer de Tanis 3 , au nord, du royaume de Russie et, 
vers le sud, elle s’étend jusqu’au plus grand fleuve qui soit au monde, que 
l’on appelle Étil 4 . Ce fleuve gèle chaque année et reste parfois gelé toute 


1 . Le pays des Coumans s’étendait du sud de la Russie au nord de la mer Caspienne. 

2. Il s’agit de nestoriens. 

3. Ce sont la mer Noire et la mer d’Azov. 

4. C’est le nom turc de la Volga. 



812 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


l’année, de sorte qu’hommes et bêtes le traversent comme la terre ferme. 
Sur la rive croissent quelques arbrisseaux. 

De l’autre côté du fleuve, vers le sud et vers l’ouest, habitent plusieurs 
peuples qui disent ne pas appartenir au royaume de Comanie, mais sont 
soumis à son roi. Ils demeurent autour de la montagne du Caucase, qui 
est très vaste et haute. Les vautours et autres oiseaux de proie qui naissent 
en cette montagne sont tout blancs. Cette montagne du Caucase est entre 
deux mers, la mer Majeure, vers l’ouest, et la mer Caspienne, vers l’est. 

Cette mer Caspienne ne s’écoule ni vers la mer de Grèce, ni vers la mer 
Océane, elle est comme un lac, mais on l’appelle mer en raison de sa 
grandeur, car c’est le plus grand lac du monde. Il s’étend de la montagne 
du Caucase jusqu’au début du royaume de Perse et sépare toute l’Asie 
en deux parties. La partie orientale est appelée l’Asie profonde, la partie 
occidentale est appelée l’Asie majeure. Les eaux de la mer Caspienne 
sont douces et renferment des poissons en abondance. On trouve dans la 
région des buffles sauvages et beaucoup d’autres bêtes. Dans la mer, il y 
a plusieurs îles où nichent des oiseaux, notamment des faucons pèlerins, 
des émeri lions et d’autres oiseaux que l’on ne trouve que dans ces îles. 

La principale cité du royaume de Comanie s’appelle Saraï, une très 
belle ville jadis ', mais les Tartares l’ont presque entièrement ruinée. 


VI 

LE ROYAUME D’INDE 

Le royaume d’Inde est tout en longueur sur la mer Océane, que l’on 
appelle en ce pays la mer d’Inde. Il commence aux confins du royaume 
de Perse et s’étend vers l’est jusqu’à une province appelée Balacian 1 2 et, 
en cette région, on trouve les pierres appelées rubis balais. Au nord 
s’étend le grand désert d’Inde où l’empereur Alexandre trouva une si 
grande diversité de serpents et de bêtes, comme le raconte son Roman 3 . 
Saint Thomas l’apôtre prêcha la foi au Christ en ces contrées et convertit 
plus d’une province à la foi chrétienne. Mais ces gens sont très loin de 
toutes les autres régions où l’on croit au Christ, aussi il y en a peu qui ont 
conservé la foi au Christ ; il n’y a qu’une seule ville où habitent les chré- 
tiens, tous les autres sont devenus idolâtres. 

Au sud, ce royaume est bordé par la mer Océane contenant beaucoup 
d’îles où habitent des Indiens qui sont noirs, vont tout nus à cause de la 


1 . Cette ville, aujourd'hui disparue, se situait non loin d'Astrakhan. 

2. C’est le Badakhchan, dans l’Afghanistan actuel, au nord des montagnes de l’Hindou- 
Kouch. 

3. Le plus ancien écrit de cette légende date du début du xii" siècle (version provençale). 
Il fut repris et augmenté à plusieurs reprises jusqu’au xv' siècle. Les vers de douze syllabes 
du texte de la fin du xn' furent appelés « alexandrins ». 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE PREMIER 


813 


chaleur et adorent des idoles. On trouve dans ces îles des pierres précieu- 
ses et de bonnes épices et, dans une île nommée Ceylan, de bons rubis et 
de bons saphirs. 

Le roi de cette île possède le plus grand et le plus beau rubis du monde 
et, quand il doit être couronné roi, il porte ce rubis à son bras. 

La terre d’Inde est comme une île : d’un côté elle est entourée du 
désert, de l’autre, de la mer Océane, on ne peut donc entrer facilement en 
cette terre, sauf par le royaume de Perse. Ceux qui veulent entrer en cette 
terre se rendent d’abord à une ville nommée Hermès ', que le philosophe 
Hermès fit, dit-on, avec grand art. Puis ils passent un détroit et vont 
jusqu’à une cité nommée Combahoth 1 2 , où l’on trouve les oiseaux appelés 
perroquets, il y en a autant que les passereaux en nos régions. Les mar- 
chands trouvent en ce pays toutes sortes de marchandises. Le blé et l’orge 
ne croissent guère en cette contrée, aussi mangent-ils du riz, du millet, du 
lait, du beurre, des dattes et d’autres fruits qu’ils ont en abondance. 

VII 

LE ROYAUME DE PERSE 

Le royaume de Perse est divisé en deux parties, mais ne forme qu’un 
seul royaume qui a toujours été gouverné par un seul roi. La première 
partie du royaume de Perse s’étend de l’ouest jusqu’au fleuve du Phison 3 , 
un des quatre fleuves du paradis terrestre. Vers le nord, il s’étend jusqu’à 
la mer Caspienne, vers le sud, jusqu’à la mer d’Inde. Ce pays est très 
plat ; on y trouve deux grandes cités, l’une est appelée Boukhara et l’autre 
Samarcande. 

Les gens de ce pays sont des Persans, ils ont une langue propre, ils 
vivent de commerce et du travail de la terre et ne s’intéressent ni aux 
armes ni à la guerre. Jadis, ils adoraient des idoles et avaient pour dieu le 
feu. Mais depuis que les mauvais disciples de Mahomet sont venus dans 
ces régions, ils sont tous devenus sarrasins et croient à la fausse religion 
de Mahomet. 

L’autre partie de la Perse commence au fleuve Phison et s’étend vers 
l’ouest jusqu’au royaume de Médie 4 et jusqu’à une partie de la Grande 
Arménie. Vers le sud, elle est voisine d’une province du royaume d’Inde, 
de la mer Océane et de la terre de Médie. Il y a deux grandes cités en ce 


1. Il s'agit d’Ormuz. La plupart des récits de voyage occidentaux donnent ce faux nom 
et sa fausse étymologie. 

2. Cambay. au nord de Bombay. 

3. Ainsi est nommé le Gange. 

4. C’est la partie sud-ouest de l’Iran actuel. 



814 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


royaume de Perse, l’une s’appelle Nichapour, l’autre Ispahan. Les gens 
de cette contrée ont les mêmes mœurs et usages que les précédents. 


VIII 

LE ROYAUME DE MÉDIE 

Le royaume de Médie est très long, mais n’est pas large. Vers l’est, il 
commence au royaume de Perse et en partie au royaume d’Inde mineure 
et s’étend vers l’ouest jusqu’au royaume de Chaldée. Au nord, il 
commence au royaume de grande Arménie et s’étend au sud jusqu’à 
Quissim 1 sur la mer Océane où on trouve les plus grosses et les plus belles 
perles du monde. 

Il y a de grandes montagnes et peu de plaines dans ce royaume de 
Médie. On y trouve deux sortes de gens, les uns nommés Sarrasins et les 
autres Kurdes. Il y a dans ce pays deux grandes villes, Chiraz et Kerman- 
chah. Ils suivent la religion de Mahomet et utilisent l’alphabet arabe. Ce 
sont de bons archers à pied. 


IX 

LE ROYAUME D’ARMÉNIE 

Il y a trois royaumes en Arménie, mais sous la seigneurie d’un seul 
souverain. En longueur, l’Arménie commence au royaume de Perse et va 
vers l’ouest jusqu’à la Turquie. En largeur, elle commence à l’ouest à 
la grande cité appelée Porte-de-Fer, que le roi Alexandre fit édifier pour 
enfermer les diverses nations habitant dans l’Asie profonde qu’il ne 
voulait pas voir passer en Asie Mineure contre sa volonté. Cette cité est 
dans un défilé près de la mer Caspienne et touche à la grande montagne 
du Caucase 2 . De cette ville, le royaume d’Arménie s’étend en largeur jus- 
qu’au royaume de Médie. 

Il y a plusieurs grandes et riches villes en ce royaume, la plus célèbre 
est Tabriz. Il y a de hautes montagnes et de vastes plaines en ce royaume 
d’Arménie, de grands fleuves et des lacs d’eau douce ou salée renfermant 
des poissons en abondance. 

Les habitants de l 'Arménie sont appelés de noms divers, selon la région 
qu’ils habitent. Ce sont de bons guerriers, à cheval ou à pied. Ils chevau- 
chent et s’habillent comme les Tartares, car ils ont longtemps été sous 
leur domination. Ils utilisent l’alphabet arménien ou celui des Alains. 


1 . Qeshm, à l’entrée du golfe Persique. 

2. C’est la ville de Derbend, dont les puissantes fortifications avaient fait naître toutes 
sortes de légendes. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE PREMIER 


815 


Il y a en Arménie la plus haute montagne du monde, appelée Ararat, 
sur laquelle l’Arche de Noé reposa après le Déluge. Personne ne peut 
gravir cette montagne en raison de la neige que l’on y trouve en abon- 
dance, hiver comme été, mais, tout en haut, au sommet, on voit une 
grande chose noire qui, dit-on, est l'Arche de Noé. 


X 

LE ROYAUME DE GÉORGIE 

Vers l’est, le royaume de Géorgie commence à une grande montagne 
appelée Elbrouz. Diverses nations y vivent et ce pays est appelé Alanie. 
De là, le royaume de Géorgie s’étend vers l’ouest et le nord jusqu’à une 
des provinces de la Turquie. En longueur, la Géorgie s’étend sur les rives 
de la mer Majeure. Vers le sud, elle est voisine de la grande Arménie. 

Ce royaume de Géorgie comprend deux royaumes appelés Géorgie et 
Abchazie. Celui de Géorgie est sous la souveraineté de l’empereur 
d’Asie, celui d’ Abchazie, puissant par sa population et ses châteaux forts, 
n’a jamais été soumis à l’empereur d’Asie ni aux Tartares. 

Il y a dans ce royaume de Géorgie une grande merveille, dont je n’ose- 
rais parler si je ne l’avais vue, mais j’ose la raconter, car j’ai été dans ce 
pays et l’ai vue. Il y a en Géorgie une province que l’on appelle Hampasi, 
longue d’environ trois journées. Sur toute l’étendue de cette province, il 
règne une si grande obscurité que personne ne peut rien voir et personne 
n’a la hardiesse de pénétrer dans cette terre, car il ne saurait ensuite 
revenir sur ses pas. Les habitants de cette terre racontent qu’ils entendent 
des voix d’hommes, des chants de coqs, des hennissements de chevaux 
et, aux abords d’un fleuve qui sort de la province, on aperçoit des signes 
prouvant que des hommes y demeurent véritablement. En lisant les histoi- 
res de l’Arménie et de la Géorgie, on apprend qu’il y eut un cruel empe- 
reur qui adorait les idoles et persécutait durement les chrétiens. Il ordonna 
un jour à tous les habitants d’Asie de venir sacrifier aux idoles ; tous ceux 
qui ne viendraient pas devraient être brûlés. Certains chrétiens fidèles 
subirent le martyre avant même d’avoir voulu sacrifier aux idoles ; d’au- 
tres sacrifièrent par peur de la mort et de la perte de leurs biens ; d’autres 
s’enfuirent dans les montagnes. De bons chrétiens habitaient alors dans 
une région appelée Moghân ; ils abandonnèrent tous leurs biens et vou- 
laient fuir en Grèce. L’empereur les rencontra dans cette région de 
Hampasi et ordonna de couper en morceaux tous les chrétiens. Ceux-ci 
implorèrent notre Seigneur Jésus-Christ pour qu’il les prenne en pitié. 
Aussitôt survint cette grande obscurité qui aveugla l’empereur et toute sa 
suite. Les chrétiens lui échappèrent et demeurèrent dans cette obscurité et 
y demeureront, selon ce que l’on croit et raconte, jusqu’à la fin des temps. 



816 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


XI 

LE ROYAUME DE CHALDÉE 

Le royaume de Chaldée commence à l’est aux montagnes de Médie et 
s’étend jusqu’à une grande et ancienne cité près du Tigre appelée Ninive. 
La Sainte Écriture en parle, c’est là que fut envoyé le prophète Jonas pour 
prêcher selon l’ordre de Dieu. Cette cité est aujourd’hui en ruines, mais, 
d’après ce qui en subsiste, il semble bien qu’elle fut l’une des plus 
grandes cités du monde. 

En largeur, le royaume de Chaldée commence vers le nord à une ville 
appelée Maraga et s’étend au sud jusqu’à la mer Océane. La plus grande 
cité du royaume de Chaldée est Bagdad, jadis appelée Babylone. C’est en 
cette terre que Nabuchodonosor mit en captivité les enfants d’Israël 
quand il eut pris Jérusalem. 

Il y a dans le royaume de Chaldée de grandes plaines et peu de monta- 
gnes, et il y a peu d’eaux courantes. Les gens qui habitent ce royaume 
sont appelés Nestoriens, ils ont un alphabet chaldéen et un alphabet arabe 
et suivent la fausse religion de Mahomet. 


XII 

LE ROYAUME DE MÉSOPOTAMIE 

Le royaume de Mésopotamie commence vers l’est à la grande ville de 
Mossoul, qui est près du fleuve du Tigre ; vers l’ouest, il s’étend jusqu’à 
la ville d’Édesse, sise sur le fleuve de l’Euphrate. Cette ville d’Édesse 
appartint au roi Abgar, auquel Notre-Seigneur envoya la Véronique qui 
est maintenant à Rome '. Près de cette ville est la terre de Harran où 
demeurait jadis Abraham avec son lignage quand Notre-Seigneur lui 
ordonna de quitter ce pays, de traverser l’Euphrate et de venir dans la 
Terre promise, comme la Bible le raconte plus complètement. 

Cette terre est appelée Mésopotamie en langue grecque, parce qu’elle 
est entre les deux grands fleuves du Tigre et de l’Euphrate. Ën largeur, ce 
royaume commence à une montagne d’Arménie appelée Sasoun 1 2 3 et 
s’étend vers le sud jusqu’au désert de petite Arabie. Il y a en cette terre 
de Mésopotamie de grandes plaines, fertiles et agréables, et deux longues 
montagnes où l’on trouve en abondance des fruits et toutes sortes de 
biens. Une des montagnes se nomme Sinjar et l’autre BashnikL II n’y a 


1 . Selon la légende, Véronique, une des femmes qui suivaient Jésus sur le chemin du 
Calvaire, lui essuya le visage avec son voile et l'image de la face du Christ y resta imprimée. 

2. Région voisine du haut Tigre. 

3. Sinjar est à l’ouest de Mossoul ; Bashnik, près de Diyarbakir. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE PREMIER 


817 


guère d’eaux courantes dans ce pays, mais les gens boivent l’eau des puits 
et des citernes. 

Quelques chrétiens, syriens et arméniens, habitent en ce royaume de 
Mésopotamie ; les autres sont sarrasins. Les gens ne sont pas guerriers, 
ils sont artisans, bergers ou paysans, sauf quelques-uns, qui demeurent 
dans une province nommée Mardin et sont de bons archers à pied. Ils sont 
sarrasins, on les appelle Kurdes. 


XIII 

LE ROYAUME DE TURQUIE 

Le royaume de Turquie est très grand et riche. On y trouve beaucoup 
de bonnes mines d’argent, de bronze, de fer, d’alun. Le vin, le blé, les 
fruits y sont en abondance et il y a nombre de bêtes et de bons chevaux. 
Vers l’est, cette terre est voisine de la grande Arménie et, en partie, du 
royaume de Géorgie. Vers l’ouest, elle s’étend jusqu’à la cité de Satalie, 
sise sur la mer de Grèce. Au nord, elle n’est voisine d’aucune terre, mais 
s’étend sur le rivage de la mer. Vers le sud, elle est en partie voisine de 
la petite Arménie et de la Cilicie et s’étend en partie jusqu’à la mer de 
Grèce, face à l’île de Chypre. La plupart des gens d’Orient appellent 
Grèce la Turquie, car l’empereur de Grèce la tenait en propre et la gouver- 
nait par des officiers qu’il y envoyait chaque année. Mais les Turcs ont 
conquis maintenant la Turquie et se sont donné un souverain qu’ils ont 
appelé sultan. Depuis que les Turcs ont habité cette terre, on l’appelle 
Turquie, notamment les Latins. 

Il y a plusieurs provinces dans ce royaume de Turquie avec de bonnes 
villes dans chacune d’elles. La première province se nomme Lycaonie, 
avec la noble ville de Koniah ; la deuxième est appelée Cappadoce, avec 
la ville de Césarée de Cappadoce 1 ; la troisième est l’Isaurie, où est la 
ville de Séleucie-Trachée 2 ; la quatrième, appelée Briquie, renferme la 
ville de Laodicée 3 . La cinquième, Saroukhan, a pour ville Éphèse. La 
sixième est dite Bithynie, là est la ville de Nicée. La septième est appelée 
Paphlagonie, sa ville est Germanicopolis 4 ; la huitième s’appelle Djanik, 
on y trouve la ville de Trébisonde 5 . Cette province a été créée il y a peu 
de temps : quand les Turcs conquirent la Turquie, ils ne purent prendre la 
ville de Trébisonde ni ses dépendances, en raison de ses nombreux châ- 
teaux forts, et elle demeura aux mains de l’empereur de Constantinople. 


1. Aujourd’hui Kayseri. 

2. Aujourd’hui Silifke. 

3. Ville aujourd’hui en ruines, dans l’ancienne Phrygie. 

4. Aujourd’hui Ermenek, à environ 130 kilomètres au sud-ouest de Konya. 

5. Aujourd’hui Trabzon, sur la mer Noire. 



818 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


L’empereur avait l’habitude d’y envoyer un bailli, avec le titre de duc 
pour la gouverner. Mais l’un de ces ducs se révolta contre l’empereur et 
se fit proclamer roi. Aujourd’hui, celui qui a le pouvoir à Trébisonde se 
fait appeler empereur. 

Ceux qui habitent en cette terre sont grecs, ils utilisent l’alphabet grec 
et s’habillent comme des Grecs. Mais nous mettons Trébisonde au 
nombre des provinces et non des royaumes, selon ce que disent les histoi- 
res d’Orient. 

Dans le royaume de Turquie vivent quatre sortes de peuples, les Grecs, 
les Arméniens, les Jacobins et les Turcs, qui sont sarrasins et ont enlevé 
cette terre aux Grecs. Ceux qui demeurent dans les villes sont marchands 
et paysans ; les autres sont des bergers qui vivent aux champs hiver 
comme été et font paître leurs bêtes. Ce sont des bons gens d’armes, à 
cheval comme à pied. 


XIV 

LE ROYAUME DE SYRIE 

Le royaume de Syrie commence vers l’est au fleuve de l’Euphrate et 
s’étend vers l’ouest jusqu’à la ville de Gaza sur la mer de Grèce au début 
du désert d’Égypte. En largeur, le royaume de Syrie commence au nord à 
la ville de Beyrouth et s’étend jusqu’au Krak de Montréal. A l’est, il est 
voisin de la Mésopotamie, au nord, de la grande Arménie et en partie de 
la Turquie. Au sud se trouvent la mer de Grèce et le désert d’Arabie. 

Le royaume de Syrie est divisé en quatre parties qui étaient autrefois 
des royaumes avec chacun un roi. La première province se nomme Cham, 
là est la ville de Damas ; la deuxième est la Palestine avec la ville de 
Jérusalem ; la troisième Antioche, où sont les deux grandes villes d’Alep 
et d’Antioche ; la quatrième est appelée Cilicie avec la ville de Tarse où 
naquit saint Paul. Cette Cilicie s’appelle aujourd’hui Arménie, car depuis 
que les ennemis de la foi chrétienne ont pris cette terre aux Grecs, les 
Arméniens ont mis tous leurs efforts à reconquérir la Cilicie, et le roi 
d’Arménie en est aujourd’hui souverain par la grâce de Dieu. 

Divers peuples habitent en ce royaume. Grecs, Arméniens, Jacobins, 
Nestoriens et deux autres nations chrétiennes. Syriens et Maronites. Les 
Syriens suivent le rite grec et furent jadis fidèles de la Sainte Église 
romaine. Ils parlent l’arabe et célèbrent les offices en grec. Les Maronites 
sont jacobites, ils utilisent la langue et l’alphabet arabes, ils habitent 
autour du mont Liban et près de Jérusalem et sont bons soldats. Les 
Syriens sont nombreux, les Maronites non. Parmi eux sont de vaillants 
hommes d’armes et de bons seigneurs. 

Le royaume de Syrie a bien vingt journées de long et cinq de large, ou 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE II 


819 


parfois moins selon que le désert d’Arabie ou la mer de Grèce se rappro- 
chent plus ou moins. 


LIVRE II 


Il traite des empereurs d 'Asie. 

Puisque nous avons parlé des quatorze principaux royaumes d’Asie, nous 
parlerons des empereurs qui ont eu seigneurie en Asie après la Nativité de 
notre Seigneur Jésus-Christ d 'après ce qu 'en disent les histoires d 'Orient. 


I 

LE PREMIER EMPEREUR D’ASIE 

Selon l’Évangile de saint Luc, l’empereur de Rome, César Auguste, 
avait seigneurie sur le monde entier au temps de la Nativité de Notre- 
Seigneur. Puis un roi de Perse, Coserossac ', se dressa contre l’empire et 
se fit appeler empereur d’Asie. Il devint maître de la Perse, de la Médie, 
de la Chaldée, et sa puissance grandit à tel point qu’il chassa les Romains 
de toutes ces terres. Et son pouvoir dura, comme on va le dire. 

II 

LA NATION DES SARRASINS ET LA RELIGION DE MAHOMET 

L’an 632 après l’Incarnation de Notre-Seigneur, la mauvaise semence 
de Mahomet pénétra au royaume de Syrie. Les Sarrasins prirent d’abord 
aux Grecs la noble ville de Damas, puis occupèrent tout le royaume de 
Syrie. Ils assiégèrent ensuite la ville d’Antioche qui appartenait aux 
Grecs. L’empereur Héraclius appela au secours nombre de gens pour la 
défendre. Quand l’armée de l’empereur Héraclius fut parvenue dans une 
plaine appelée Possène 1 2 , les Sarrasins se portèrent à sa rencontre et une 
grande bataille commença. Elle dura longtemps et, à la fin, les Sarrasins 
furent victorieux. Tant de gens périrent dans la bataille que l’on voit 
encore les ossements des combattants en cette plaine. Épouvantés, les 
Grecs qui tenaient la ville d’Antioche cédèrent la terre aux Sarrasins par 
traité. Les ennemis de la foi occupèrent alors la Cilicie, la Cappadoce et la 


1. Khosroès II (590-628). 

2. Plaine proche d’Antioche. La bataille est connue sous le nom de bataille du Yarmouk, 
elle fut livrée en 636. 



820 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


Lycaonie et d’autres riches contrées. Cela leur donna tant d’orgueil qu’ils 
appareillèrent des galères et allèrent vers Constantinople. Ils arrivèrent 
d’abord à Chypre et prirent une grande ville nommée Constance 1 où était 
le tombeau de l’apôtre saint Bamabé. Après avoir pillé la ville, ils abatti- 
rent les murs jusqu’aux fondations et la ville ne fut plus habitée depuis 
lors. De là, ils partirent pour l’île de Rhodes, la prirent ainsi que plusieurs 
autres îles de la Romanie, emmenant des prisonniers sans nombre. 

Puis ils vinrent mettre le siège devant Constantinople par mer et par 
terre. Les chrétiens qui habitaient la ville eurent une grande peur et implo- 
rèrent Notre-Seigneur d’avoir pitié d’eux. Et Dieu, miséricordieusement, 
souleva une tempête soudaine de pluie et de vent, alors qu’on était en 
été, de sorte que toutes les galères sarrasines furent mises en pièces et 
les ennemis qui y étaient furent presque tous noyés. Alors, les ennemis 
retournèrent en leur pays sans tenter une autre action. 


III 

LES GRECS CHRÉTIENS ET LA CONQUÊTE DES ROYAUMES DE PERSE, DE 
CHALDÉE ET DE MÉSOPOTAMIE PAR LES SARRASINS 

Quand les chrétiens de Constantinople se virent délivrés par la miséri- 
corde de Dieu, ils ordonnèrent que l’on célèbre chaque année une fête 
solennelle en l’honneur du Sauveur, ce qui est fait encore aujourd’hui. 

Après un temps de repos, les Sarrasins entreprirent de conquérir la 
Perse. Ils réunirent une grande armée et prirent les royaumes de Mésopo- 
tamie et de Chaldée qui étaient soumis à la Perse. Le roi Assobarich 2 , 
redoutant la puissance des Sarrasins, envoya des messagers vers les rois 
et seigneurs voisins en deçà du fleuve du Phison pour leur demander leur 
aide, promettant de grandes récompenses à ceux qui viendraient. 

Sur ce, environ cinquante mille hommes d’amies, nommés Turcomans, 
se rassemblèrent dans le royaume du Turquestan et se mirent en route 
pour venir aider le roi de Perse contre les Sarrasins. Ils passèrent le fleuve 
du Phison, mais comme ce peuple a coutume de mener femmes et enfants 
où qu’il aille, ils ne purent faire de longues étapes. Les Sarrasins, établis 
dans le royaume de Chaldée qu’ils avaient conquis, craignirent que 
l’union des armées des Turcomans et des Persans ne les empêchât de réa- 
liser leur projets de conquête de la Perse et décidèrent de se porter vers la 
Perse avant que l’aide y parvînt. Ils pénétrèrent donc en Perse et le roi de 
Perse, ne pouvant les éviter, alla au-devant d’eux. Il y eut une grande 
bataille près d’une ville nommée Maraga. Elle dura longtemps et il y eut 


1. Aujourd’hui Salamine. La prise eut lieu en 648. 

2. Yazdgard III (632-651). 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE II 


821 


grand nombre de morts de part et d’autre. À la fin, le roi de Perse fut tué 
au combat. Cela se passa l’an de Notre-Seigneur 633 


IV 

LE PREMIER ROI ÉLU PAR LES SARRASINS SOUS LE NOM DE SULTAN 

Après avoir conquis la Perse et plusieurs autres royaumes d’Asie, les 
Sarrasins se choisirent un roi qu’ils appelèrent calife ; il était de la famille 
de Mahomet. Ils décidèrent qu’il siégerait en la ville de Bagdad et, dans 
tous les autres royaumes et pays qu’ils avaient conquis, ils placèrent un 
souverain qu’ils appelèrent sultan 1 2 , ce qui est l’équivalent de roi en latin. 
Ces Sarrasins gouvernaient toute l’Asie Mineure, sauf le royaume d’Ab- 
chazie, en Géorgie, et une région du royaume d’Arménie, appelée Aloen. 
Ces deux pays leur résistèrent et les Sarrasins ne les possédèrent jamais ; 
ils servirent de refuge aux chrétiens qui craignaient leurs ennemis. 

Nous parlerons brièvement des Turcomans qui vinrent aider le roi de 
Perse, pour qu’on comprenne mieux leur histoire. Ces Turcomans arrivè- 
rent jusqu’à un pays appelé Corasme. Là, ils apprirent la défaite des 
Perses et la mort de leur roi. Ils ne voulurent donc plus poursuivre leur 
route et pensèrent garder pour eux cette terre de Corasme et la défendre 
contre les Sarrasins. Alors, les Sarrasins réunirent une grande armée et 
marchèrent contre les Turcomans. Redoutant la bataille, ceux-ci 
envoyèrent des messagers au calife de Bagdad, lui offrant leur soumis- 
sion. Cela plut grandement au calife et aux Sarrasins ; ils reçurent la pro- 
messe de fidélité des Turcomans, leur firent quitter la terre de Corasme, 
les installèrent dans une autre région où ils ne pouvaient craindre de 
révolte de leur part et leur ordonnèrent de payer chaque année un tribut 
au calife. Ainsi, les Turcomans furent soumis au pouvoir des Sarrasins, 
tandis que ceux-ci faisaient la conquête de la Perse, de la Médie et de la 
Chaldéeet les convertissaient à la fausse religion de Mahomet. 

Après cela, le calife de Bagdad convoqua les plus âgés et les plus 
braves des Turcomans et leur demanda de croire à la religion de Mahomet 
et d’encourager les autres Turcomans à faire de même, leur promettant 
faveurs et honneurs s’ils lui obéissaient. Les Turcomans, qui n’avaient 
aucune religion, consentirent facilement à la volonté du calife et c’est 
ainsi que les Turcomans, qui étaient très nombreux, devinrent tous sarra- 
sins, sauf deux tribus qui se séparèrent des autres. Les Sarrasins commen- 
cèrent alors à aimer les Turcomans, à les honorer, à leur accorder des 
faveurs. Les Turcomans grandirent en nombre et en puissance, mais se 


1. Il y a ici quelques confusions : la bataille eut lieu à Qadisiyya sur l’Euphrate, dans le 
sud de l’Irak actuel, en 636. Le roi fut tué près de Merv en 651. 

2. Le titre de sultan ne fut pris qu’après 1055 par les Turcs, maîtres de Bagdad. 



822 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


comportèrent avec sagesse et humilité. Toutefois, ils enlevèrent finale- 
ment aux Sarrasins leurs terres et leur pouvoir, comme on le verra plus 
loin. 

Les Sarrasins dominèrent l’Asie pendant quatre cent dix-huit ans et 
après perdirent leur pouvoir comme nous le dirons plus loin. 


V 

LA RÉVOLTE DES SEIGNEURS SARRASINS CONTRE LE SULTAN 
LEUR SOUVERAIN 

À cette époque, il arriva qu’une grande discorde divisa les Sarrasins ; 
elle dura bien trente ans. Les sultans et les seigneurs des régions ne vou- 
laient plus obéir au calife de Bagdad, ils se révoltèrent contre lui et la 
puissance des Sarrasins commença à décroître. 

Il y avait en ce temps-là à Constantinople un courageux empereur 
nommé Diogène. Il commença à envahir avec vaillance les terres des Sar- 
rasins et reprit plusieurs villes et châteaux conquis sur les chrétiens du 
temps de l’empereur Héraclius. Il reprit la noble ville d’Antioche, la 
Cilicie et la Mésopotamie '. 

Les Sarrasins gardèrent les autres pays jusqu’à ce que les Turcomans 
les leur prennent, comme on le verra plus loin. 


VI 

LES TURCS ÉLISENT UN ROI QUE LE CALIFE DE BAGDAD ÉTABLIT 
SOUVERAIN DES TURCS 

L ’an de Notre-Seigneur 1 05 1 , les T urcomans commencèrent à dominer 
en Asie. Après s’être multipliés et enrichis, voyant la discorde qui régnait 
entre les Sarrasins, ils pensèrent à se révolter. Ils s’assemblèrent et élurent 
un roi, nommé Seljuq. Ils n’avaient pas jusque-là de roi pour leur peuple. 
Puis ils se réunirent et attaquèrent vigoureusement les Sarrasins et, en peu 
de temps, prirent le pouvoir en Asie. Ils ne firent aucun mal au calife de 
Bagdad, mais l’honorèrent de telle sorte que le calife, plus par crainte que 
par amour, fit de Seljuq le souverain des Turcomans et l’empereur d’Asie 
pour leur plaire. 

Peu après, cet empereur Seljuq mourut et l’un de ses petits-fils, nommé 
Dolrissa 1 2 , le remplaça. Il fit la guerre à l’empereur de Constantinople et 


1. Là encore, il y a confusion. C’est Romain Lécapène qui commence cette reconquête 
au milieu du ix' siècle. Romain Diogène, lui, fut battu et fait prisonnier par les Turcs à la 
bataille de Manzikert (1071). 

2. Tughril, mort en 1063. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE II 


823 


prit plusieurs villes et châteaux des Grecs. Il envoya dans le royaume de 
Mésopotamie un de ses cousins nommé Ortoq avec une bonne armée et 
lui confia ce royaume de Mésopotamie et toutes les terres qu’il pourrait 
conquérir sur les Grecs. Ortoq s’en alla avec une grande armée. assiéger 
la ville d’Édesse. Il prit toute la Mésopotamie et siégea en la ville de 
Mardin, où il prit le titre de sultan. 

À cette époque, Dolrissa, le roi de Perse, mourut. Son fils, Alp Arslan, 
lui succéda 1 . Cet Alp Arslan avait un neveu nommé Soliman qui avait 
longuement servi son père. C’était un vaillant homme d’armes. Alp 
Arslan, le roi de Perse, donna un grand nombre de soldats à son neveu 
Soliman, l’envoya en Cappadoce et lui donna tout ce qu’il pourrait 
conquérir sur les Grecs. Soliman pénétra dans le royaume de Turquie, prit 
des villes et châteaux et soumit tout le pays. Il changea alors son nom et 
se fit appeler Soliman Shah 2 . Les histoires de la croisade de Godefroy de 
Bouillon en parlent, car il combattit les croisés et leur causa bien des 
ennuis avant qu’ils ne quittent la Turquie. 


VII 

MALIK. SHAH DEVIENT EMPEREUR DE TURQUIE AU TEMPS OÙ 
GODEFROY PASSE LA MER 

Après cela, Alp Arslan, empereur des Turcs, mourut et son fils nommé 
Malik Shah lui succéda 3 . Il ordonna à Ortoq, sultan de Mésopotamie, et 
à Soliman Shah, sultan de Turquie, d’aller assiéger la ville d’Antioche, 
tenue par les Grecs. Ils la prirent en peu de jours. Ainsi les Grecs furent 
chassés de toute la terre d’Asie par la puissance des ennemis de la foi 
chrétienne. 

Puis Malik Shah, l’empereur des Turcs, mourut, laissant deux enfants. 
L’un d’eux, Barkiaruk, lui succéda, mais son frère, qui était un homme 
d’armes plus vaillant, occupa une grande partie de la Perse. Lors de la 
croisade de Godefroy de Bouillon, Barkiaruk était empereur de Perse et 
Soliman Shah, sultan de Turquie 4 et il causa maints dommages aux 
croisés avant qu’ils ne quittent la Turquie. 


1 . Alp Arslan est en réalité un neveu de Tughril ; il fut sultan de 1063 à 1072. 

2. Suleiman Shah, fondateur du sultanat seljukide dTconium en 1074. 

3. Malik Shah, sultan de 1072 à 1092. 

4. Suleiman Shah mourut en 1086. C’est son fils, Qilidj Arslan, qui était maître de la 
Turquie en 1096. 



824 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


VIII 

LES SARRASINS ASSIÈGENT ANTIOCHE 

Godefroy et les autres pèlerins de la croisade allèrent assiéger Antio- 
che. Quand l’empereur de Perse apprit que les chrétiens avaient mis le 
siège devant Antioche, il réunit un grand nombre de Turcs et les envoya 
pour secourir la ville. Mais les chrétiens la prirent avant l’arrivée des 
Turcs. Toutefois, la puissance des ennemis était telle qu’ils assiégèrent la 
ville ; de sorte que les chrétiens, d’assiégeants devinrent assiégés. A la 
fin, nos croisés combattirent contre cette multitude d’ennemis et, par la 
grâce de Dieu, les battirent tous et tuèrent leur chef, Corbaran '. Ceux qui 
s’échappèrent du combat rentrèrent en Perse où ils trouvèrent leur empe- 
reur Barkiaruk mort. Son frère voulait prendre sa succession, mais ses 
adversaires se retournèrent contre lui et le tuèrent. 

La discorde fut grande parmi les Turcs et ils ne purent se mettre d’ac- 
cord pour élire un empereur ni un souverain qui régnerait sur eux tous. Ils 
commencèrent à se faire la guerre entre eux, alors les Géorgiens et les 
Sarrasins de la grande Arménie les attaquèrent et les chassèrent de toute 
la terre de Perse, si bien qu’ils s’enfuirent en Turquie avec femmes et 
enfants. Ainsi la puissance du sultan de Turquie s’accrut grandement ; 
il maintint la prospérité dans le pays jusqu’à l’arrivée des Tartares qui 
occupèrent la Turquie, comme on le dira plus loin. 


IX 

LES CORASMIENS CONQUIÈRENT L’ASIE MINEURE ET SONT CHASSÉS 
PEU DE TEMPS APRÈS 

Il y avait au royaume des Corasmiens un peuple demeurant tout le 
temps dans les montagnes et les champs, faisant paître ses bêtes et très 
vaillant au combat. Ils apprirent que le royaume de Perse était sans souve- 
rain et pensèrent pouvoir le conquérir facilement. Ils se réunirent et 
élurent un seigneur nommé Djelal ed-Din 1 2 . Après quoi, ils allèrent 
jusqu’à la noble ville de Tabriz sans que personne ne s’y opposât. Ils s’y 
établirent et proclamèrent Djelal ed-Din empereur d’Asie, pensant 
occuper les autres royaumes d’Asie comme ils l’avaient fait pour la Perse. 

Ces Corasmiens se reposèrent quelque temps et, enrichis des trésors de 
la Perse, ils se montrèrent très orgueilleux. Ils pénétrèrent donc en 
Turquie, croyant l’occuper et la prendre. Mais le sultan de Turquie, 


1 . Kerboga, prince de Mossoul. 

2. Mort en 1231. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


825 


nommé Ala ed-Din rassembla son armée, livra bataille aux Corasmiens, 
les vainquit et les chassa de Turquie. Leur souverain Djelal ed-Din fut tué 
au combat. Ceux qui en réchappèrent vinrent au royaume de Mésopota- 
mie, s’assemblèrent dans la plaine d’Édesse et décidèrent d’aller envahir 
le royaume de Syrie, alors gouverné par une dame 1 2 . 

Les Corasmiens réunirent donc à nouveau leur armée et entrèrent en 
Syrie. Cette noble dame réunit ses gens dans la ville d’Alep, près du 
fleuve de l’Euphrate et alla au-devant des Corasmiens pour les combattre. 
La bataille fut grande ; à la fin, les Corasmiens furent vaincus et s’enfui- 
rent vers le désert d’Arabie. Ils passèrent le fleuve de l’Euphrate près du 
château de Rakkah, entrèrent dans le royaume de Syrie et atteignirent la 
province de Palestine dans le royaume de Jérusalem. Ils causèrent de 
grands dommages aux chrétiens, comme il est raconté dans les histoires 
de la croisade de Godefroy de Bouillon 3 . A la fin, ces Corasmiens s’oppo- 
sèrent entre eux, ne voulant plus obéir à leur souverain qu’ils abandon- 
naient. Les uns allaient vers le sultan de Damas, les autres vers le sultan 
d’Alep, les autres encore vers les sultans qui étaient en Syrie au nombre 
de cinq. 

Quand le chef des Corasmiens, nommé Burka, se vit abandonné des 
siens, il envoya des messagers au sultan de Babylone et lui offrit ses servi- 
ces, ce dont le sultan se réjouit grandement. Il le reçut bien volontiers et 
honora le duc des Corasmiens et ceux qui l’accompagnaient. Mais il 
répartit les Corasmiens à travers ses terres, ne voulant pas qu’ils restas- 
sent ensemble. La puissance du sultan de Babylone, qui était alors médio- 
cre, augmenta beaucoup grâce aux Corasmiens. A la fin, le peuple des 
Corasmiens perdit rapidement toute importance et les Tartares commen- 
cèrent à détenir le pouvoir. 

LIVRE III 

I 

LES DÉBUTS DU POUVOIR DES TARTARES 

La terre et le pays où étaient d’abord les Tartares est au-delà de la 
grande montagne de Belgian 4 . Les histoires d’Alexandre parlent de cette 
montagne en faisant mention des hommes sauvages qu’il y trouva. Les 
Tartares y demeuraient, vivant comme des bêtes, sans foi ni loi, allant de 


1. Sultan d'Iconium (1220-1237). 

2. Dhaifa, sœur du sultan d’Égypte al-Kamil et régente pour son petit-fils, as-Zahir IL 

3. Les luttes que raconte Hayton se déroulèrent dans la première moitié du xra' siècle. 
Jérusalem fut pillée par les Khwarezmiens en 1244. 

4. C’est le mont Baljuna, au sud-est du lac Baïkal. 



826 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


place en place comme des animaux au pâturage et méprisés des autres 
peuples auxquels ils étaient soumis. 

Plusieurs peuples tartares, appelés Mongols, se réunirent et se donnè- 
rent des chefs et des gouverneurs. Ils grandirent et se répartirent en sept 
nations qui sont considérées jusqu’à ce jour comme plus nobles que les 
autres. La première de ces nations s’appelle Tairtares, la deuxième Tangut, 
la troisième Eurach, la quatrième Jalair, la cinquième Sonit, la sixième 
Merkit, la septième Tibet. 

Tandis que ces sept nations étaient soumises à leurs voisins, comme on 
vient de le dire, il arriva qu’un pauvre vieillard, un forgeron, nommé 
Gengis, eut une vision en songe : un chevalier armé, monté sur un cheval 
blanc, l’appela par son nom et lui dit : « Gengis, la volonté du Dieu 
immortel est que tu sois gouverneur et seigneur des sept nations des Tar- 
tares, dits Mongols, qu’ils soient délivrés par toi de leur long servage et 
qu’ils dominent leurs voisins. » Gengis se leva, tout joyeux d’avoir 
entendu la parole de Dieu et raconta à tous sa vision. Les grands et les 
gentilshommes ne voulaient pas le croire et se moquaient du vieillard. 
Mais, la nuit suivante, les chefs des sept nations virent le chevalier blanc 
et toute la vision telle que Gengis l’avait contée, commandant, de la part 
du Dieu immortel, que tous obéissent à Gengis et veillassent à ce que ses 
ordres fussent suivis. 

Les chefs réunirent donc le peuple tartare et lui firent promettre obéis- 
sance et respect à Gengis, et eux-mêmes en firent autant, comme à leur 
seigneur. 


II 

LES TARTARES ÉLISENT LEUR PREMIER SEIGNEUR ET LE NOMMENT KHAN 

Après cela, les Tartares dressèrent un siège au milieu de leur assemblée 
et étendirent à terre un feutre noir sur lequel ils firent asseoir Gengis. Puis 
les chefs des sept nations l’élevèrent sur le feutre, le placèrent sur le siège 
et le nommèrent khan ; s’agenouillant, ils l 'honorèrent et le révérèrent 
comme leur seigneur. Il ne faut pas s’étonner de cet hommage que les 
Tartares prêtèrent alors à leur seigneur, car ils ne connaissaient pas de 
plus beau drap sur lequel le faire asseoir. Mais on pourrait s’étonner qu’ils 
n’aient pas voulu changer leur première coutume, eux qui ont conquis 
tant de terres et de royaumes, car ils l’ont maintenue. 

J’ai assisté deux fois à l’élection de l’empereur des Tartares et j’ai vu 
que, quand ils veulent élire leur seigneur, ils se réunissent dans un grand 
champ et font asseoir sur un feutre noir celui qui va être leur seigneur et 
placent un riche siège au milieu d’eux. Puis les grands seigneurs et les 
parents de Gengis Khân l’élèvent et le font asseoir sur le siège et le révè- 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


827 


rent et l’honorent comme leur seigneur. Ils n’ont jamais voulu changer 
leur coutume, malgré toute leur richesse et toutes leurs conquêtes. 


III 

LES LOIS DE L’EMPEREUR DES TARTARES APPELÉ KHAN 

Après avoir été élu empereur au consentement de tous les Tartares, 
Gengis Khân voulut, avant toute chose, savoir si tous lui obéiraient. Il 
promulgua trois commandements. Le premier était que tous croient au 
Dieu immortel dont la volonté l’avait fait empereur et l’adorent. Et dès ce 
moment, tous les Tartares commencèrent à croire en Dieu et à agir en son 
nom. Le deuxième commandement ordonnait à tous les hommes capables 
de porter des armes de se faire recenser. Pour chaque dizaine, il nomma 
un chef, sur dix dizaines, un chef, sur mille, un chef, sur dix mille, un 
chef ; la compagnie de dix mille s’appelle Tuman. Puis il commanda aux 
sept chefs des sept nations tartares de déposer toutes leurs armes, d’aban- 
donner leur commandement et de recevoir la rétribution qui leur serait 
donnée. 

Le troisième commandement de Gengis Khân semble très cruel. Il 
ordonna aux sept grands chefs d’amener chacun son fils aîné et, quand ce 
fut fait, il ordonna à chacun de couper la tête de son fils. Et bien que 
cet ordre leur semblât horrible et cruel, ils n’osèrent se dérober, car ils 
craignaient le peuple et savaient que Gengis Khân avait été fait empereur 
sur l’ordre de Dieu, et chacun coupa donc la tête de son fils. 

Gengis Khân, voyant quelle était la volonté de son peuple et que tous 
lui obéiraient jusqu’à la mort, ordonna à tous de s’armer et de chevaucher 
avec lui. 


IV 

L’EMPEREUR DES TARTARES EST SAUVÉ PAR UN OISEAU DANS UN BUISSON 

Après avoir bien, et avec sagesse, organisé son armée, Gengis Khân 
entra dans les terres de ceux qui avaient longuement asservi les Tartares, 
leur livra bataille, les vainquit et soumit tous leurs territoires. Puis Gengis 
Khân conquit terres et pays, et tout allait à son gré. 

Il advint un jour que Gengis Khân, chevauchant avec une petite escorte, 
rencontra une grande quantité d’ennemis qui l’attaquèrent très durement. 
Gengis Khân se défendit vigoureusement mais, à la fin, son cheval fut tué 
sous lui. Quand les siens virent leur seigneur à terre pressé de tous, ils 
perdirent courage et se mirent à fuir, poursuivis par leurs ennemis qui ne 
prirent pas garde à l’empereur Gengis, qui était à pied. Voyant cela, 
Gengis Khân se cacha dans un buisson qui était tout près. Victorieux, les 



828 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


ennemis partirent à la recherche des fuyards. Ils voulaient fouiller le 
buisson où Gengis Khân était tapi, quand un oiseau, nommé grand-duc, 
vint se poser sur le buisson. Quand ils virent cet oiseau posé sur le buisson 
où se cachait l’empereur Gengis Khân, ils s’éloignèrent, disant que si 
quelqu’un était là, l’oiseau ne se serait pas posé. Pensant donc qu’il n’y 
avait personne dans ce buisson, ils partirent sans chercher. 


V 

LES TARTARES PORTENT SUR LA TÊTE LA PLUME DE L’OISEAU APPELÉ 
GRAND-DUC PARCE QU'IL SAUVA LEUR SEIGNEUR DANS LE BUISSON 

Quand la nuit vint, Gengis Khân s’en alla par des chemins détournés et 
finit par arriver près de ses gens et leur conta tout ce qui lui était arrivé, 
comment l’oiseau s’était posé sur le buisson où il était tapi et comment, à 
cause de cela, les ennemis ne l’avaient pas cherché. Les Tartares rendirent 
grâces à Dieu et, depuis lors, honorèrent cet oiseau appelé grand-duc, de 
sorte que celui qui peut avoir une plume de cet oiseau la porte sur la tête. 

J’ai raconté cette histoire afin que l’on sache pourquoi tous les Tartares 
portent une plume sur la tête. Gengis Khân rendit grâces à Dieu de l’avoir 
sauvé de cette manière. Il ne faut pas s’étonner si je n’ai pas mis en ce 
livre la date où tout cela est arrivé. Je ne 1 ’ai pas pu, malgré tous mes 
efforts pour la connaître. On ne peut savoir la date de cette histoire, parce 
que les Tartares n’avaient pas alors d’alphabet et ne gardaient donc pas 
souvenir des faits. Ils ont ensuite oublié ce qui s’était passé alors 


VI 

LE CHEVALIER BLANC APPARAÎT À GENGIS KHÂN, EMPEREUR DES 
TARTARES, ET LUI APPREND QU’IL CONQUERRA LES TERRES 
ET ROYAUMES DE DIVERSES NATIONS 

Gengis réunit ensuite son armée, attaqua ses ennemis, les battit et les 
soumit. Et Gengis Khân conquit toutes les terres jusqu’à la montagne de 
Bclgian et les gouverna jusqu’à ce qu’il eût une autre vision, comme on 
le dira plus loin. 

Quand Gengis Khân eut conquis le pouvoir sur toutes les régions jus- 
qu’au mont Belgian, il arriva, une nuit, qu’il eut une nouvelle vision du 
chevalier blanc qui dit : « Gengis Khân, la volonté du Dieu immortel est 
que tu passes la montagne de Belgian vers l’occident. Tu conquerras les 
royaumes et les terres de diverses nations, tu auras sur eux le pouvoir. Et 
pour que tu saches que je te parle de la part du Dieu immortel, lève-toi. 


1. Gengis Khân fut élu en 1196 et vainquit les tribus tartares avant 1207. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


829 


va avec tous les tiens au mont Belgian. Quand tu seras arrivé au lieu où 
la mer longe la montagne, tu descendras toi et les tiens, tu t’agenouilleras 
neuf fois vers l’orient et tu prieras le Dieu immortel de te montrer le 
chemin, il te le montrera et tu pourras passer avec les tiens. » 


VII 

NOTRE-SEIGNEUR MONTRE À GENGIS K.HÂN ET AUX SIENS LE CHEMIN 
POUR PASSER LE MONT BELGIAN 

À son réveil, Gengis Khân crut à cette vision et ordonna aussitôt aux 
siens de chevaucher, car il voulait passer le mont Belgian. Ils chevauchè- 
rent donc tous jusqu’à la mer, mais ils ne pouvaient aller plus loin, car il 
n’y avait aucun chemin, petit ou grand. Gengis Khân descendit aussitôt 
de cheval, fit descendre aussi tous les siens et ils s’agenouillèrent vers 
l’orient neuf fois, priant le Dieu tout-puissant et immortel de leur montrer 
la voie. Gengis Khân et les siens passèrent toute la nuit en prière et, le 
lendemain matin, Gengis Khân vit que la mer s’était écartée de la monta- 
gne sur neuf pieds, laissant une belle et large voie. Quand Gengis Khân 
et les siens virent cela, ils s’émerveillèrent et rendirent grâces à Notre- 
Seigneur, puis partirent vers les régions d’Occident. 

Les histoires des Tartares disent qu’après avoir passé la montagne de 
Belgian, Gengis Khân trouva des eaux amères et une terre déserte avant 
de parvenir en un pays où lui et les siens souffrirent bien des maux. Puis 
ils trouvèrent une bonne terre, plantureuse et riche, et demeurèrent lon- 
guement à se reposer dans ce pays. 

Mais, par la volonté de Dieu, une grave maladie frappa Gengis Khân. 
Il fit alors venir devant lui ses douze enfants et leur ordonna de rester 
d’accord, bien unis. Pour le leur faire comprendre, il ordonna à chacun 
d’eux d’apporter une flèche et, quand les douze flèches furent réunies, il 
ordonna à son fils aîné de les prendre toutes et de les briser de ses mains. 
Il les prit, mais ne put les rompre. Il les donna ensuite à son deuxième 
fils, qui ne put les rompre, puis il les donna au troisième et ainsi à tous, 
et aucun ne put les rompre. Gengis Khân ordonna alors de séparer les 
flèches et commanda au plus petit de ses enfants de prendre les flèches 
l’une après l’autre et de les briser, et l’enfant brisa les douze flèches. 
Alors Gengis se tourna vers ses enfants et leur dit : 

« Pourquoi n’avez-vous pas pu briser les flèches comme je vous l’avais 
ordonné ? » 

Et ils dirent : 

« Parce qu’elles étaient toutes ensemble. 

— Et pourquoi ce petit enfant les a-t-il brisées ? 

— Parce qu’il les a séparées l’une de l’autre. » 



830 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


Gengis Khân dit alors : « Il en sera de même pour vous. Tant que vous 
serez unis et aurez une seule volonté, votre pouvoir demeurera toujours 
et si vous vivez séparés, dans la discorde, votre pouvoir dépérira et ne 
pourra durer. » 

Gengis Khân donna bien d’autres ordres et conseils à ses enfants et aux 
siens, et les Tartares les observent encore avec grand respect. 


VIII 

GENGIS KHÂN, APRÈS SON RÈGNE, FAIT COURONNER SON FILS AÎNÉ 

Après avoir ainsi fait, Gengis Khân vit qu’il ne pourrait vivre encore 
longtemps. Il prit le meilleur et le plus sage de ses fils pour qu’il fût empe- 
reur après lui. Il demanda à tous de lui jurer obéissance comme à leur 
seigneur. On l’appela Ogodaï Khân '. Puis le bon empereur, le premier 
des empereurs des Tartares, mourut et son fils Ogodaï Khân eut le pouvoir 
après lui. 

Avant de terminer l’histoire de Gengis Khân, nous dirons pourquoi les 
Tartares ont grande révérence envers le chiffre neuf. En souvenir des neuf 
agenouillements et des neuf pieds dont se retira la mer, ouvrant un chemin 
large de neuf pieds, les Tartares trouvent le nombre neuf béni. Aussi, il 
convient que celui qui vient se présenter à l’empereur lui offre neuf 
choses s’il veut que son présent soit bien accueilli. Tel est l’usage des 
Tartares jusqu’à ce jour. 


IX 

OGODAÏ KHÂN. FILS DE GENGIS KHÂN, LE DEUXIÈME EMPEREUR 
DES TARTARES, ET SES TROIS ENFANTS 

Ogodaï Khân fut empereur des Tartares après la mort de son père 
Gengis Khân. Il fut vaillant et sage. Son peuple l’aima beaucoup et lui fut 
fidèle et loyal. Ogodaï Khân eut le projet de conquérir toute l’Asie, mais 
avant de quitter sa terre, il voulut connaître la puissance des rois d’Asie 
et savoir lequel était le plus puissant. Il voulait combattre celui-ci en 
premier lieu, pensant venir facilement à bout des autres s’il vainquait le 
plus fort. Ogodaï envoya donc un capitaine sage et vaillant, nommé Sebe- 
sabada, accompagné de dix mille combattants, avec ordre d’entrer en 
Asie et de voir la situation des pays ; s’ils trouvaient un seigneur puissant 
qu’ils ne pussent attaquer, ils devraient revenir sur leurs pas. 

Cet ordre fut exécuté et le capitaine avec ses dix mille Tartares pénétra 
en Asie et il surprit les villes et les pays avant que les habitants s’en aper- 


1 . Ogodaï, troisième fils de Gengis, régna de 1 229 à 1241. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


831 


çussent et pussent préparer leur défense. Ils tuaient les hommes d’armes, 
ne faisaient aucun mal au peuple et prenaient les chevaux, les armes et 
le ravitaillement dont ils avaient besoin. Ils allèrent ainsi jusqu’au mont 
Caucase. De cette montagne on ne peut passer d’Asie profonde en Asie 
Mineure sans l’accord des habitants d’une ville que le roi Alexandre fit 
enclore. Elle est sur un détroit d’une mer qui longe cette montagne du 
Caucase. Les dix mille Tartares surprirent cette ville de sorte que ses 
habitants n’eurent pas le temps de se défendre et les Tartares la prirent. 
Ils passèrent au fil de l’épée tous ceux qu’ils trouvèrent, hommes et 
femmes, puis abattirent les murs afin de ne pas trouver d’obstacle à leur 
retour. On appelait jadis cette ville Alexandrie, mais on l’appelle aujour- 
d’hui Porte-de-Fer. 

Le bruit courut de la venue des Tartares et le roi de Géorgie nommé 
Yvannus 1 rassembla donc son armée, marcha contre les Tartares et les 
combattit dans une plaine appelée Mougan. La bataille dura longuement. 
Mais, à la fin, les Géorgiens furent battus et s’enfuirent. Les Tartares 
poursuivirent leur route et arrivèrent devant une ville de Turquie appelée 
Erzerum. Là, ils apprirent que le sultan de Turquie était proche avec une 
grande armée. Les Tartares prirent peur et n’osèrent aller plus avant. 
Voyant qu’ils ne pourraient rien contre le pouvoir du sultan de Turquie, 
ils rentrèrent vers leur seigneur par un autre chemin. Ils le trouvèrent dans 
une ville nommée Almalic 2 , lui racontèrent tout ce qu’ils avaient fait et 
ce qu’ils avaient trouvé en Asie. 


X 

LE KHAN OGODAÏ ENVOIE SES TROIS FILS DANS LES TROIS PARTIES 
DU MONDE POUR ACCROÎTRE SA SEIGNEURIE 

Quand Ogodaï Khân eut appris la situation en Asie, il pensa qu’aucun 
prince ne pourrait lui tenir tête. Il appela donc ses trois fils et donna à 
chacun d’eux de grandes sommes d’argent et grande quantité d’hommes 
d’armes, puis leur ordonna d’aller en Asie conquérir les pays et les 
provinces. A son fils Djotchi, il ordonna d’aller vers les régions orien- 
tales jusqu’au fleuve Phison. Au deuxième fils, nommé Batu 3 , il 
ordonna de faire route vers le nord. Au troisième, nommé Djagataï, il 
ordonna de chevaucher vers le sud 4 . C’est ainsi qu’il sépara ses trois 
enfants et les envoya à la conquête des pays et des provinces. 

Après cela, Ogodaï Khân répartit son armée sur son territoire de sorte 


1. La Géorgie était alors gouvernée par la reine Russudan. Iwané n’était que le chef de 
l'armée. 

2. Ville aujourd’hui en ruines, au sud-est du lac Baïkal. 

3. Batu est en réalité le fils de Djotchi. 

4. Hayton commet ici quelques erreurs. Djotchi et Djagataï sont fils de Gengis Khân : 
Batu est fils de Djotchi. 



832 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


que, d’une part, elle allait jusqu’au royaume de Cathay et, de l’autre, au 
royaume de Tarse. Dans ces régions, les Tartares commencèrent à utiliser 
un alphabet, ils n’en avaient pas auparavant. Et comme les habitants de 
ces régions étaient idolâtres, ils commencèrent à adorer les idoles, mais 
tout en proclamant que le Dieu immortel était plus grand que les autres. 


XI 

BATU, FILS D’ OGODAÏ KHÂN, ARRIVE EN TURQUIE 

Après cela, l’empereur Ogodaï Khân confia à l’un de ses capitaines 
nommé Batu trente mille Tartares appelés Qanqaly, c’est-à-dire conqué- 
rants, et leur ordonna d’aller par le chemin qu’avaient suivi les dix mille 
Tartares et de ne s’arrêter que lorsqu’ils seraient arrivés dans le royaume 
de Turquie. Il leur ordonna d’essayer de combattre le sultan de Turquie, 
mais s’ils voyaient que la puissance de ce sultan était trop grande, ils 
devraient ne pas l’attaquer et demander à celui de ses enfants qui serait le 
plus proche d’eux de leur donner de l’aide et des hommes d’armes pour 
qu’ils pussent combattre plus efficacement. 

Avec ses trente mille Tartares, Batu alla d’étape en étape jusqu’en 
Turquie. Là, il apprit que le sultan qui avait mis en fuite les dix mille 
Tartares était mort et que c’était un de ses fils, nommé Giat ed-Din, qui 
régnait. Ce sultan eut très peur de l’arrivée des Tartares. Il enrôla les gens 
de toutes langues qu’il put trouver, Barbares et Latins. Il s’en rassembla 
beaucoup sous deux capitaines, l’un nommé Jean de Limnati, originaire 
de Chypre, et l’autre Boniface de Molins, originaire de Venise. 


XII 

LA MORT D'OGODAÏ KHÂN ET LE COURONNEMENT DE GUYUK KHÂN, 

SON FILS 

Quand le sultan de Turquie eut rassemblé son armée, il vint combattre 
les Tartares en un lieu nommé Cossadac 1 . Il y eut une grande bataille 
avec beaucoup de morts de part et d’autre, mais les Tartares eurent finale- 
ment la victoire ; ils pénétrèrent en Turquie et la conquirent l’an du Sei- 
gneur 1244. 

Peu de temps après, Ogodaï Khân, l’empereur des Tartares, mourut et 
on nomma khan pour lui succéder un de ses fils, appelé Guyuk Khân. Ce 
Guyuk Khân vécut peu de temps ; après lui, un de ses cousins, nommé 
Mongka Khân, fut fait empereur 2 . Il fut vaillant et sage et conquit beau- 


1. C’est la bataille d’ Aqcheher, livrée près du mont Keussé-Dagh, en Turquie centrale. 

2. Guyuk Khân régna de 1241 à 1248 : Mongka Khân, de 1251 à 1260. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


833 


coup de terres et de seigneuries. À la fin, en homme courageux, il pénétra 
par mer dans le royaume de Cathay et assiégea une île qu’il voulait 
prendre par mer. Alors les habitants, qui sont très ingénieux, firent venir 
des nageurs qui se placèrent sous le vaisseau où se trouvait Mongka Khân 
et restèrent dans l’eau jusqu’à ce qu’ils eussent percé ce vaisseau en plu- 
sieurs endroits. L’eau pénétra dans le vaisseau et Mongka Khân n’y prit 
pas garde avant qu’il ne fût rempli d’eau. Il coula au fond et Mongka 
Khân, l’empereur des Tartares, périt noyé. 

L’armée se retira et on fit seigneur son frère, Qubilaï Khân, qui régna 
quarante-deux ans sur les Tartares. Il était chrétien et fonda la ville 
appelée Jong, qui est plus grande que Rome Qubilaï Khân, sixième 
empereur des Tartares, demeura en cette cité jusqu’à la fin de sa vie. 

Maintenant, nous laisserons Mongka Khân pour parler des enfants 
d’Ogodaï Khân, d’Hulagu 1 2 , de ses héritiers et de ses œuvres. 


XIII 

DJOTCHI, FILS AÎNÉ D’OGODAÏ KHÂN, CONQUIERT LE TURQUESTAN, 
TRAVERSE L'ASIE MINEURE ET VA JUSQU’AU PHISON 

Djotchi, fils d’Ogodaï Khân, chevaucha vers l’Occident avec toute la 
troupe que son père lui avait confiée. Il conquit le royaume du Turquestan 
et la Perse Mineure et parvint jusqu’au fleuve du Phison. Il trouva ces 
contrées riches, pleines de toutes sortes de biens. Il demeura dans ces 
terres en paix et repos en multipliant ses richesses. Les héritiers de 
Djotchi ont conservé jusqu’à ce jour leur seigneurie sur ces terres 3 . Ils 
sont deux frères à tenir aujourd’hui la seigneurie sur le pays, l’un nommé 
Tchepar et l’autre Doa. Ils vivent en paix et en repos. 


XIV 

BATU, LE DEUXIÈME FILS D’OGODAÏ KHÂN 

Batu, deuxième fils d’Ogodaï Khân, chevaucha vers les régions du 
nord avec la troupe que son père lui avait donnée. Il parvint ainsi au 
royaume de Comanie. Le roi de Comanie, croyant bien défendre sa terre, 
assembla son armée et combattit contre les Tartares. Mais à la fin, les 


1. Qubilaï Khân, l’empereur que servit Marco Polo, régna de 1260 à 1294. Il fit 
construire une ville nouvelle à côté de l’ancienne ville de Khân-Baligh. Les deux villes 
forment Pékin. Jong est l’ancien nom donné par les Chinois à Khân-Baligh. 

2. Frère de Mongka, 11-khan de Perse de 1256 à 1265. 

3. L'apanage de Djotchi allait du lac Balkach à la Volga, il s’étendait sur les steppes au 
nord de la mer d’Aral. 



834 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


Coumans furent battus et s’enfuirent jusqu’au royaume de Hongrie, où 
beaucoup d’entre eux habitent encore aujourd’hui. 

Après avoir chassé les Coumans du royaume de Comanie, Batu pénétra 
dans le royaume de Russie et le prit. Puis il conquit la terre de Gazarie et 
la terre des Bougres '. Il chevaucha ensuite jusqu’au royaume de Hongrie 
où il trouva des Coumans qu’il fit prisonniers. Après cela, les Tartares 
avancèrent vers l’Allemagne jusqu’à la rive d’un fleuve qui traverse le 
duché d’Autriche. Les Tartares pensaient le traverser par un pont qui se 
trouvait là, mais le duc d’Autriche fit fortifier le pont et les Tartares ne 
purent passer. 

Quand Batu vit qu’ils ne pouvaient traverser le pont, il entra dans le 
fleuve et ordonna à son armée de passer à la nage, mettant ainsi en péril 
de mort et lui et ses gens. En effet, avant d’avoir traversé, son cheval fut 
si fatigué qu’il ne put plus avancer et Batu fut noyé dans le fleuve, ainsi 
qu’une grande partie de ses gens, avant d’avoir pu atteindre l’autre rive. 
Quand les Tartares, qui n’étaient pas encore entrés dans le fleuve, virent 
leur seigneur Batu et leurs compagnons noyés, ils repartirent, affligés et 
tristes, vers le royaume de Russie et de Comanie et, depuis, ils n’entrèrent 
plus jamais en Allemagne. 

Les héritiers de Batu sont seigneurs du royaume de Comanie et du 
royaume de Russie ; celui qui est roi aujourd’hui s’appelle Toktaï, c’est 
le deuxième fils d’Ogodaï Khân 1 2 . 


XV 

DJAGATAI, TROISIÈME FILS D’OGODAÏ KHÂN 

Djagatai, troisième fils d’Ogodaï Khân, chevaucha vers le sud avec la 
troupe que son père lui avait donnée. Il parvint à la contrée de l’Inde 
mineure et trouva les terres désertes et abandonnées. Il ne put donc passer 
et perdit une bonne partie de sa troupe et de ses bêtes. 

Il se dirigea ensuite vers l’Occident et parvint finalement chez son frère 
Djotchi auquel il raconta ce qui lui était arrivé. Djotchi reçut avec bonté 
son frère et ses compagnons et leur donna une partie des terres qu’il avait 
conquises 3 . Et par la suite, les deux frères et leurs héritiers ont été en paix. 
Celui qui est seigneur aujourd’hui se nomme Boraq. 


1. C’est la région au sud de la Russie, comprenant la Crimée, qui forma le khanat du 
Qipchak. 

2. Toktaï succéda à Mangu Timur, petit-fils de Batu. Il fut khan du Qipchak de 1291 à 
1312. 

3. Djagatai gouvernait la région de l’Ili, ses successeurs y ajoutèrent la Trar.soxiane. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


835 


XVI 

MESSIRE HÉTHOUM, ROI D’ARMÉNIE. À SA REQUÊTE, 

LE ROI DES TARTARES LUI OCTROIE SEPT CHOSES GRACIEUSEMENT 
ET SE FAIT CHRÉTIEN AINSI QUE TOUTE SA MAISON 

En l’an du Seigneur 1253, Messire Héthoum, le roi d’Arménie de 
bonne mémoire, voyant que les Tartares avaient conquis tous les royau- 
mes et contrées jusqu’au royaume de Turquie, décida d’aller trouver le 
seigneur des Tartares pour se concilier sa bienveillance et son amitié. Sur 
le conseil de ses barons, le roi d’Arménie appela son frère, Messire 
Sempad, connétable du royaume. Le connétable alla donc trouver le sei- 
gneur des Tartares, Mongka Khân, en lui apportant de riches présents. Il 
fut reçu très courtoisement et traita fort bien toutes les affaires pour les- 
quelles le roi d’Arménie l’avait envoyé. Il demeura exactement quatre ans 
avant de revenir en Arménie. 

Quand le connétable fut de retour et eut raconté à son frère le roi ce 
qu’il avait fait et ce qu’il avait trouvé, le roi fit ses préparatifs et partit 
secrètement pour la Turquie, car il ne voulait pas être reconnu. Il rencon- 
tra un chef tartare qui avait battu le sultan de Turquie, se fit connaître de 
lui et lui dit qu’il allait trouver l’empereur. Ce chef lui donna une escorte 
et le fit conduire jusqu’à la Porte-de-Fer. Le roi trouva ensuite une autre 
escorte qui le conduisit jusqu’à la cité d’Almalic. Là se trouvait Mongka 
Khân, empereur des Tartares, qui se réjouit de la venue du roi d’Arménie, 
le reçut avec de grands honneurs et lui accorda cadeaux et faveurs. En 
effet, depuis que les Tartares avaient passé le mont Belgian, aucun grand 
seigneur n’était venu vers eux. C’est la raison pour laquelle l’empereur le 
reçut avec grande bonté et courtoisie, ordonnant à plusieurs nobles de son 
hôtel de l’ honorer et de lui tenir compagnie. L’empereur lui fit tant d’hon- 
neur et lui accorda tant de faveurs que l’on en parle encore aujourd’hui. 

Au bout de quelques jours, le roi d’Arménie présenta à l’empereur ses 
requêtes, lui demandant sept choses. Premièrement que l’empereur et tous 
les siens deviennent chrétiens et se fassent baptiser. Puis que soit établie 
une paix perpétuelle entre les Tartares et les chrétiens. Puis que dans 
toutes les terres conquises ou à conquérir par les Tartares, les églises des 
chrétiens, les prêtres, les clercs, les religieux soient libres et quittes de 
toute servitude. Puis qu’il plaise à Mongka Khân de donner aide et conseil 
pour délivrer la Terre sainte des mains des Sarrasins et la rendre aux chré- 
tiens. Puis qu’il ordonne aux Tartares de Turquie d’aller détruire la cité 
de Bagdad et d’abattre le calife, chef et propagateur de la fausse religion 
de Mahomet. Puis il demanda comme privilège que l’on ordonnât aux 
Tartares les plus proches du royaume d’Arménie de lui porter aide s’il le 
demandait. La septième requête portait sur toutes les terres du royaume 
d’Arménie que les Sarrasins avaient prises et qui étaient parvenues aux 



836 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


mains des Tartares afin qu’elles lui fussent rendues en toute liberté. De 
même, toutes les terres que le roi d’Arménie pourrait enlever aux Sarra- 
sins, les Tartares devraient, sans objection, les lui laisser gouverner en 
paix et en repos. 


XVII 

MONGKA K.HÂN ACCORDE AU ROI D’ARMÉNIE TOUTES SES DEMANDES 

Quand Mongka Khân eut entendu toutes les demandes du roi d’Armé- 
nie, il réunit sa cour et fit venir en sa présence le roi d’Arménie. Devant 
ses barons et toute sa cour, il répondit ainsi : « Puisque le roi d’Arménie 
est venu avec bonne volonté de terres si éloignées jusqu’à notre empire, 
il est convenable que nous exaucions toutes ses prières. Nous vous disons, 
à vous, roi d’Arménie, nous qui sommes empereur, que nous nous ferons 
baptiser et croirons au Christ et que nous ferons baptiser tous ceux de 
notre hôtel et ils auront la même foi que les chrétiens. Nous conseillerons 
aux autres de faire de même, mais sans les contraindre, car la foi ne peut 
être imposée. Pour la deuxième requête, nous répondons que nous 
voulons établir la paix et l’amitié entre les chrétiens et les Tartares, mais 
nous voulons que les chrétiens s’engagent à garder bonne paix et amitié 
loyale envers nous comme nous le ferons envers eux. Et nous voulons 
que toutes les églises des chrétiens et les clercs, de quelque condition 
qu’ils soient, séculiers ou religieux, soient libres et exempts de toute ser- 
vitude et que leur personne et leurs biens soient conservés sans trouble. 
Au sujet de la Terre sainte, nous disons que nous irions là-bas volontiers 
en personne par respect pour Jésus-Christ, mais, comme nous avons fort 
à faire en notre pays, nous demanderons à notre frère Hulagu d’accomplir 
cette besogne et qu’il délivre la Terre sainte de la domination des Sarra- 
sins pour la rendre aux chrétiens. Nous enverrons nos ordres à Batu et aux 
autres Tartares qui sont en Turquie et aux autres qui sont dans ce pays 
d’aller prendre la cité de Bagdad et d’abattre le calife, notre ennemi 
mortel. Le roi d’Arménie demande le privilège de recevoir l’appui des 
Tartares, nous voulons que ce privilège soit rédigé selon ses désirs et nous 
le confirmerons. Et nous accordons bien volontiers que les terres dont le 
roi d’Arménie demande la restitution lui soient rendues et nous demande- 
rons à notre frère Hulagu de lui rendre toutes les terres qui ont été en la 
seigneurie du roi d’Arménie et nous lui donnons toutes celles qu’il pourra 
conquérir sur les Sarrasins. Et, par grâce spéciale, nous lui donnons tous 
les châteaux proches de sa terre. » 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


837 


XVIII 

MONGKA K.HÂN, EMPEREUR DESTARTARES, SE FAIT BAPTISER, 

LUI ET TOUT SON PEUPLE, À LA DEMANDE DU ROI D’ARMÉNIE, 

QUI SE REND POUR CELA AUPRÈS DE LUI 

Quand Mongka Khân eut accordé toutes les requêtes du roi d’Arménie, 
il se fit aussitôt baptiser par un évêque qui était chancelier du royaume 
d’Arménie. Il fit baptiser ceux de sa maison et beaucoup d’hommes et de 
femmes 

Puis il prépara l’armée qui devait suivre son frère Hulagu et, avec une 
grande compagnie, Hulagu et le roi d’Arménie chevauchèrent jusqu’au 
fleuve du Phison. Avant six mois, Hulagu avait conquis tout le royaume 
de Perse et pris toutes les contrées et les terres jusqu’à celle où demeu- 
raient les Assassins 1 2 . Ce sont des gens sans foi ni croyance, sauf ce que 
leur seigneur, le Vieux de la Montagne, leur apprend à croire. Ils sont si 
obéissants envers leur seigneur qu’ils se tuent sur son ordre. Il y avait en 
cette terre des Assassins un château très résistant et bien fortifié, appelé 
Tidago. Hulagu ordonna à un chef tartare d’assiéger ce château et de ne 
lever le siège que lorsqu’il l’aurait pris. Les Tartares tinrent le siège 
pendant vingt-sept ans. A la fin, les Assassins rendirent le château pour 
la seule raison qu’ils n’avaient plus de quoi se vêtir. 

Après avoir appris la prise du château, le roi prit congé d’Hulagu et 
revint en Arménie au bout de trois ans et demi, sain et sauf par la grâce 
de Dieu. 

XIX 

HULAGU PREND LA CITÉ DE BAGDAD ET FAIT MOURIR DE FAIM LE CALIFE 

Après avoir organisé la garde du royaume de Perse, Hulagu partit pour 
un pays très agréable nommé Sorlac où il demeura tout l’été. Quand la 
température se fut rafraîchie, il chevaucha jusqu’à la cité de Bagdad et 
l’assiégea avec le calife, maître et chef de la religion de Mahomet. Après 
avoir assemblé son armée, il encercla la cité de Bagdad et arriva à la 
prendre de force. Tout ce qu’ils trouvèrent d’hommes et de femmes, les 
Tartares les passèrent au fil de l’épée. On amena vivant le calife devant 
Hulagu. On trouva tant de richesses dans la cité de Bagdad que c’était une 


1. La nouvelle de ce baptême circula au Proche-Orient, mais elle était dénuée de fonde- 
ment (voir l’Introduction). 

2. Les Hashishins, de tendance shi’ite, étaient établis dans la région d’Alamut au sud de 
la mer Caspienne où ils avaient une puissante forteresse et une importante bibliothèque. Une 
partie d’entre eux étaient allés s’établir au Liban et jouèrent un rôle assez important au 
xii' siècle par les meurtres politiques qu’ils pratiquèrent. C’est de là que vient le mot français 
assassin. 



838 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


merveille à contempler. Et la ville fut prise l’an de l’Incarnation de Notre- 
Seigneur 1258. 

Donc, Hulagu ordonna que le calife fût conduit devant lui et il fit 
apporter aussi son grand trésor. Puis, il dit au calife : « Reconnais-tu ce 
grand trésor comme tien ? » Et celui-ci répondit : « Oui. » Hulagu lui dit 
alors : « Pourquoi n’as-tu pas levé une grande armée pour défendre ta 
terre contre nous ? » Le calife répondit qu’il pensait que même de chéti- 
ves femmes suffiraient à défendre sa terre. Alors Hulagu dit au calife de 
Bagdad : « Puisque tu es maître et chef de la religion de Mahomet, nous 
te ferons te repaître de ces précieuses richesses que tu as tant aimées 
durant ta vie. » Et il ordonna que le calife fût mis dans une chambre, que 
toutes ses richesses fussent mises devant lui et qu’il les mangeât s’il le 
voulait. C’est ainsi que messire le calife acheva sa vie et il n’y eut plus 
dès lors de calife à Bagdad. 

Quand Hulagu eut pris la cité de Bagdad, le calife et toutes les contrées 
environnantes, il distribua les seigneuries et mit en chacune d’elles les 
baillis et gouverneurs qu’il lui plut. Il honora grandement les chrétiens et 
soumit les Sarrasins à un dur servage. 

Hulagu avait une femme, Doquz Khatun, une bonne chrétienne, issue 
du lignage des trois rois qui vinrent adorer Notre-Seigneur à sa naissan- 
ce '. Cette dame fit réédifier toutes les églises des chrétiens et abattre les 
temples des Sarrasins et asservit ces derniers de sorte qu’ils n’osaient plus 
se montrer. 


XX 

HULAGU PREND LES CITÉS D’ALEP ET DE DAMAS ET CONQUIERT LA TERRE 
SAINTE JUSQU'AU ROYAUME D’ÉGYPTE 

Après s’être reposé un an avec ses gens dans la cité d’Edesse, Hulagu 
manda au roi d’Arménie de venir le trouver, car il avait l’intention de 
reconquérir la Terre sainte pour la rendre aux chrétiens. Le roi Héthoum, 
de bonne mémoire, fut tout heureux de cette convocation. Il rassembla 
une grande armée de vaillants hommes, tant cavaliers que piétons. Le 
royaume d’Arménie était alors si prospère qu’il pouvait lever douze mille 
cavaliers et soixante mille piétons ; je l’ai vu de mon temps. 

A son arrivée, le roi d’Arménie tint parlement et conseil avec Hulagu 
au sujet de la Terre sainte et dit à Hulagu : « Sire, le sultan d’Alep a la 
seigneurie sur le royaume de Syrie ; puisque nous voulons reconquérir la 
Terre sainte, le mieux me semble d'assiéger d’abord la cité d’Alep, capi- 
tale du royaume de Syrie, car, si l’on peut prendre Alep, on occupera rapi- 
dement le reste des terres. » Ce conseil du roi d’Arménie plut grandement 
à Hulagu, il fit donc assiéger la cité d’Alep, qui était bien fortifiée et 


1 . C’était la première épouse du khan. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


839 


murée. Mais les Tartares prirent la cité de force en neuf jours grâce à des 
mines posées sous terre et autres engins. Cependant, la forteresse au 
milieu de la ville résista encore onze jours après la prise de la ville. Les 
Tartares trouvèrent de grandes richesses en la cité d’Alep. Elle fut prise, 
ainsi que tout le royaume de Syrie, l’an de Notre-Seigneur 1260. 

Le sultan d’Alep était alors à Damas. Quand il apprit la prise d’Alep 
où étaient sa femme et ses enfants, il n’eut rien d’autre à faire que de venir 
se rendre à merci à Hulagu. Il se jeta à ses pieds, implorant sa miséricorde, 
espérant qu’Hulagu lui rendrait sa femme, ses enfants et une partie de sa 
terre. Mais son espérance fut déçue, car Hulagu envoya le sultan et ses 
enfants dans le royaume de Perse pour mieux s’assurer de sa personne. 
Après cela, Hulagu distribua de grandes richesses à ses gens. Au roi d’Ar- 
ménie, il donna en outre les terres et châteaux qu’il avait conquis, notam- 
ment ceux qui étaient les plus proches de son royaume, et le roi les fit 
garnir par ses gens. Hulagu fit ensuite mander le prince d’Antioche, qui 
était gendre du roi d’Arménie 1 , le combla d’honneurs et lui fit rendre 
toutes les terres de sa principauté que les Sarrasins lui avaient enlevées. 

XXI 

LE MESSAGER DE MONGKA KHÂN 

Après avoir pourvu à toutes les nécessités de la garde des cités d’ Alcp 
et de Damas et de toutes les terres environnantes conquises sur les Sarra- 
sins, Hulagu entendait pénétrer dans le royaume de Jérusalem pour déli- 
vrer la Terre sainte et la rendre aux chrétiens. Mais arriva un messager 
lui annonçant que son frère Mongka Khân était mort et que les barons le 
réclamaient pour le faire empereur. 


XXII 

APR ES LA MORT DE MONGKA KHÂN. QUBILAÏ EST ÉLU EMPEREUR 
DES TARTARES 

A 1 ’ annonce de cette nouvelle, Hulagu se désola de la mort de son frère. 
Sur les conseils de ses gens, il laissa un baron nommé Kitbuqa avec dix 
mille Tartares pour garder le royaume de Syrie et ordonna de rendre aux 
chrétiens toutes les terres qui avaient été leurs. Puis il fit route vers 
l’Orient, laissa un de ses fils, nommé Abaqa, à Tabriz et s’achemina vers 
la Perse. Sur ce, il reçut la nouvelle que son frère Qubilaï avait été élu 
empereur. 


I . Bohémond VI d'Antioche, marie à Sibylle, fille d’Héthoum I". 



840 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


XXIII 

HULAGU REÇOIT DES NOUVELLES DE BERK.É 

En apprenant cela, Hulagu ne voulut pas poursuivre sa route, i! revint 
à Tabriz où il avait laissé sa mesnie 1 et son fils. Alors qu’il séjournait à 
Tabriz, on lui apprit que Berké, qui tenait la seigneurie de Batu (noyé 
dans un fleuve en Autriche), tentait d’envahir ses terres 2 . Hulagu assem- 
bla donc son armée et vint à la rencontre de ses ennemis. Il y eut une 
grande bataille entre les deux armées d’Hulagu et de Berké sur un fleuve 
gelé. La glace se rompit sous les poids des bêtes et des hommes, et plus 
de trente mille Tartares des deux camps furent noyés. Les uns et les autres 
s’en retournèrent sans rien faire d’autre, tristes et courroucés de la mort 
de leurs amis. 


XXIV 

KITBUQA ATTAQUE LES CHRÉTIENS QUI ONT TUÉ SON FRÈRE [SIC] 

Kitbuqa, laissé par Hulagu avec dix mille Tartares au royaume de Syrie 
et en Palestine maintint ses terres en paix et repos. Il aimait et honorait 
les chrétiens, car il était du lignage des trois rois d’Orient qui vinrent 
adorer Notre-Seigneur à Bethléem. 

Mais alors que Kitbuqa s’efforçait de reconquérir la Terre sainte, le 
diable sema la discorde entre lui et les chrétiens de la région de Sidon. En 
effet, dans la terre de Belfort, qui était dans la seigneurie de Sidon, se 
trouvaient plusieurs villes habitées par les Sarrasins, qui payaient tribut 
aux Tartares. Or il arriva que les gens de Sidon et de Belfort se rassemblè- 
rent, coururent s’emparer de ces villes, tuant une partie des Sarrasins et 
emmenant prisonniers les autres. Un neveu de Kitbuqa qui était dans la 
région poursuivit les chrétiens avec une petite compagnie de cavaliers, les 
blâmant pour leur action et voulant délivrer les captifs qu’ils emmenaient. 
Mais quelques-uns des chrétiens se lancèrent contre lui et le tuèrent. 

Quand Kitbuqa apprit que les chrétiens de Sidon avaient tué son neveu, 
il partit à cheval avec tous ses gens, parvint à Sidon et passa au fil de 
l’épée tous les chrétiens qu’il trouva. Mais il y eut peu de tués, car les 
gens de Sidon s’étaient réfugiés sur un îlot en mer. Kitbuqa fit mettre le 
feu à la cité et abattre une partie des murs. Ni lui ni ses successeurs n’eu- 
rent depuis confiance dans les chrétiens de Syrie. Puis les Tartares furent 
chassés du royaume de Syrie par le sultan d’Egypte comme on va le voir. 


1 . L’ensemble de ceux qui forment la compagnie ordinaire d'un roi ou d’un haut seigneur 
et constituent sa « maison ». 

2. Berké était frère de Batu, il fut khan du Qipchak de 1257 à 1266. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


841 


XXV 

LE SULTAN D’ÉGYPTE REPREND AUX TARTARES LE ROYAUME DE SYRIE 

Pendant que Berké faisait la guerre à Hulagu, comme on l’a vu plus 
haut, le sultan d’Égypte réunit son armée et arriva au pays de Palestine 
en un lieu nommé Aïn-Djalud où il se battit contre les Tartares Les Tar- 
tares ne purent résister aux forces importantes du sultan, ils s’enfuirent et 
Kitbuqa, leur chef, fut tué dans la bataille. Les Tartares qui échappèrent 
à cette déconfiture allèrent en Arménie. A partir de ce jour, le royaume 
de Syrie tomba aux mains du sultan d’Égypte, à l’exception de quelques 
cités sur la côte tenues par les chrétiens. 


XXVI 

LE KHAN HULAGU MEURT. ABAQA DEVIENT KHAN 

En apprenant que le sultan d’Égypte était entré dans le royaume de 
Syrie et qu’il en avait chassé ses gens, Hulagu rassembla son armée et 
demanda au roi d’Arménie, au roi de Géorgie et aux autres chrétiens de 
la région de se préparer à marcher avec lui contre le sultan d’Égypte. Il 
avait fait tous ses préparatifs pour aller au royaume de Syrie, quand il fut 
pris d’une grave maladie et mourut au bout de quinze jours. 

La mort d’Hulagu arrêta l’entreprise en Terre sainte. A Hulagu succéda 
son fils Abaqa 1 2 . Il voulut que son oncle Qubilaï Khân le confirmât dans 
sa seigneurie, ce que Qubilaï Khân fit bien volontiers, car il savait 
qu’Abaqa était le meilleur et le plus sage des fils d’Hulagu. On l’appela 
donc Abaqa Khân. Son pouvoir commença l’an de Notre-Seigneur 1264. 


XXVII 

ABAQA, FILS D’HULAGU, RÈGNE APRÈS LA MORT DE SON PÈRE 

Le khan Abaqa fut preux et sage, il gouverna très sagement sa seigneu- 
rie et fut heureux en tout sauf sur deux points. D’une part, il refusa de 
devenir chrétien comme l’avait été son père Hulagu et demeura idolâtre. 
D’autre part, tout le temps qu’il vécut, il fut en guerre avec ses voisins et 
ne put donc attaquer le sultan d’Égypte. Le royaume d’Égypte demeura 
donc longtemps en paix, tous les Sarrasins qui purent quitter les régions 


1 . La bataille d’ Aïn-Djalud, livrée le 3 septembre 1260, scella la fin de l’avance mongole 
en Syrie. 

2. Il-khan de Perse de 1265 à 1282. 



842 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


des Tartares s’enfuirent en Égypte et la puissance de l’Égypte s’accrut 
grandement. 

Le sultan d’Égypte agit subtilement, il envoya par mer des messagers 
aux Tartares des royaumes de Comanie et de Russie et fit alliance avec 
eux, stipulant que si Abaqa voulait entrer en Égypte ils devraient attaquer 
ses terres et lui faire la guerre. Grâce à cette alliance, le sultan eut toute 
facilité pour attaquer les terres des chrétiens de Syrie, et les chrétiens per- 
dirent la cité d’Antioche et plusieurs autres possessions, comme on le 
trouve plus longuement raconté dans le livre de la conquête de la Terre 
sainte. 


XXVIII 

LE SULTAN D’ÉGYPTE ANÉANTIT LA PUISSANCE DE L’ARMÉNIE 

Baybars le sultan d’Égypte, fut très heureux et puissant. Il envoya son 
armée en Arménie. Le roi était alors aux côtés des Tartares, mais ses deux 
fils rassemblèrent l’armée, qui était alors très puissante, ils se portèrent à 
la rencontre de l’ennemi et combattirent. Il y eut une grande bataille à la 
fin de laquelle les chrétiens furent vaincus et des deux fils du roi, l’un 
fut pris, l’autre tué au combat 1 2 . Les Sarrasins entrèrent dans le pays et 
ravagèrent et pillèrent presque toute la plaine d’Arménie. Ainsi fut 
frappée la puissance des chrétiens et renforcée celle des Sarrasins. 

Quand le roi d’Arménie apprit les nouvelles concernant ses enfants et 
sa terre, il fut très attristé et chercha comment affaiblir ses ennemis. Il alla 
trouver Abaqa Khân et les autres Tartares, les suppliant de venir en aide 
aux chrétiens. Le roi d’Arménie se donna beaucoup de peine, mais Abaqa 
se récusa, car il était en guerre avec ses ennemis. Voyant qu’il ne pourrait 
avant longtemps obtenir l’aide des Tartares, le roi envoya des messagers 
au sultan d’Égypte et conclut avec lui une trêve pour libérer son fils. Le 
sultan posa comme conditions que le roi fît libérer Sengolascar, un 
compagnon du sultan détenu par les Tartares, et rendît les châteaux qu’il 
tenait dans la terre d’Alep ; son fils lui serait alors rendu. Le roi d’Armé- 
nie réussit à obtenir la libération de Sengolascar ; il le remit au sultan 
ainsi que le château fort de Tarpessach, et fit abattre deux châteaux à la 
demande du sultan. Le baron Léon, fils du roi, fut alors libéré. 

Après cela, le roi Héthoum, de bonne mémoire, qui avait fait grand 
bien à la chrétienté durant sa vie, donna son royaume à son fils Léon et, 
abandonnant la gloire de ce siècle, entra en religion. Selon l’usage des 
Arméniens, il prit le nom de Macaire. Il mouiut, moine, l’an de Notre- 
Seigneur 1270. 


1. Malik ad-Dahir Baybars, sultan de 1 260 à 1 277. 

2. La bataille eut lieu à Derbesak, le 24 août 1266. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


843 


XXIX 

LÉON, ROI D’ARMÉNIE 

Le baron Léon, fils du roi Héthoum, fut sage et vaillant et gouverna 
sagement son royaume ; il fut très aimé de son peuple et les Tartares l 'ho- 
noraient grandement. 

Le roi Léon se préoccupait de faire attaquer les Sarrasins par les Tarta- 
res et ses messagers réclamaient souvent à Abaqa de venir reprendre la 
Terre sainte et d’écraser la puissance égyptienne. 

À cette époque, le sultan d’Égypte vint avec son armée dans le royaume 
de Turquie, il tua et chassa les Tartares qui s’y trouvaient et prit plusieurs 
cités et régions, car un traître, nommé Parvana ', se déclara pour le sultan, 
s’efforçant de chasser les Tartares de Turquie. En apprenant ces faits, 
Abaqa assembla son armée et chevaucha en toute hâte vers la Turquie, 
puisqu’il arriva en quinze jours au lieu de quarante. 

A la nouvelle de la venue des Tartares, le sultan n’osa les attendre, il 
partit en hâte. Abaqa le fit poursuivre et, avant que le sultan eût pu retour- 
ner au royaume d’Égypte, les Tartares atteignirent l’arrière-garde de 
l’armée des Sarrasins au lieu nommé le pas Blanc 1 2 . Ils leur tombèrent 
dessus, prirent deux mille cavaliers et un grand butin. Ils prirent aussi cinq 
mille maisons de Kurdes qui étaient dans la région. On conseilla à Abaqa 
de ne pas pénétrer en Égypte à cause de la grande chaleur qui y régnait et 
de la grande fatigue des chevaux. Abaqa revint donc en Turquie, repre- 
nant les cités et terres qui s’étaient rebellées. Il attrapa enfin le traître 
Parvana et, selon la coutume tartare, il le fit couper en deux et demanda 
que l’on mette de sa chair dans tous les plats qui lui seraient servis. Et 
Abaqa mangea la chair de ce Parvana et en donna à manger à ses gens ; 
voilà comment il se vengea de ce traître. 


XXX 

ABAQA, APRÈS SA CONQUÊTE, OFFRE AU ROI D’ARMÉNIE LE ROYAUME 

DE TURQUIE 

Quand Abaqa eut repris toutes les terres rebelles et eut tout réorganisé 
selon son bon plaisir dans le royaume de Turquie, il fit venir à lui le roi 
d’Arménie et lui offrit la possession et la garde du royaume de Turquie, 
puisque le roi d’Arménie et ses ancêtres s’étaient toujours montrés loyaux 
envers les Tartares. Le roi d’Arménie se montra sage, il remercia Abaqa 


1. Pet-vaneh signifie chambellan en persan. Ce personnage est Muin ed-Din Suleiman, 
gouverneur du Rum (Asie Mineure). 

2. C’est le défilé d’Aqcheh-Boghaz, en Turquie centrale. 



844 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


pour un si grand don, mais déclara ne pouvoir assurer le gouvernement 
de deux royaumes, car le sultan d’Égypte s’efforçait de nuire au royaume 
d’Arménie. Le roi d’Arménie conseilla à Abaqa de ne donner la seigneu- 
rie sur le royaume de Turquie à aucun Sarrasin. Le conseil plut à Abaqa, 
qui n’accorda aucun pouvoir en Turquie à un Sarrasin. 


XXXI 

ABAQA K.HÂN DEMANDE AU ROI D’ARMÉNIE D’ENVOYER DES LETTRES 
AU PAPE ET À TOUS LES ROIS CHRÉTIENS 

Le roi d’Arménie demanda ensuite à Abaqa avec instance de bien 
vouloir, lui ou son frère, délivrer la Terre sainte des mains des Sarrasins 
pour la rendre aux chrétiens. Abaqa promit volontiers de le faire et 
conseilla au roi d’Arménie d’écrire au pape et aux autres rois et seigneurs 
chrétiens d’Occident afin qu’ils viennent ou envoient une armée au 
secours de la Terre sainte et qu’ils tiennent et gardent les cités et terres 
conquises. 

Le roi d’Arménie s’en retourna chez lui et envoya des messagers au 
pape et aux rois d’Occident. Abaqa, après avoir réorganisé le royaume de 
Turquie, revint au royaume de Corasme où il avait laissé sa mesnie. 

Baybars, ayant été bafoué et battu, fut empoisonné alors qu’il rentrait 
en Égypte et ne put revenir vivant à Damas. Les chrétiens furent très 
joyeux de cette mort, tandis que les Sarrasins menaient grand deuil, car il 
avait été un vaillant homme d’armes. Après lui, son fils, nommé Malik 
as-Saïd, fut choisi comme sultan, mais pour peu de temps. Il fut chassé et 
on nomma sultan un certain Elf 1 . 


XXXII 

ABAQA FAIT VENIR MANGU-DEMUR EN SYRIE 

Quand revint la saison des chevauchées, Abaqa fit appeler son frère 
Mangu-Demur avec trente mille Tartares et lui ordonna d’occuper le 
royaume de Syrie avant que lui-même ne chevauchât vers l’Égypte. Si le 
sultan les attaquait, qu’ils le combattissent avec vigueur et, s’il n’osait 
combattre, qu’ ils occupassent terres et cités et les donnassent à garder aux 
chrétiens. 

Mangu-Demur chevaucha avec trente mille Tartares donnés par son 
frère Abaqa et le roi d’Arménie l’accompagna avec une grande armée 
de cavaliers. Quand l’été fut passé, Mangu-Demur et le roi d’Arménie 


1. Malik as-Saïd ne régna qu’un an, de 1277 à 1278. Son frère, Malik al-Adil, lui 
succéda, mais fut aussitôt chassé par Qalaûn al-Elphi. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


845 


pénétrèrent en Syrie, dévastant les terres des Sarrasins jusqu’à la cité de 
lloms, nommée La Chamelle, au milieu du royaume. Il y a, devant cette 
cité, une belle plaine où se trouvait le sultan avec toutes ses forces. La 
bataille commença entre les chrétiens et les Sarrasins. Le roi d’Arménie, 
qui commandait l’aile droite, attaqua l’aile gauche des Sarrasins et la mit 
en déroute, les chassant à trois lieues et plus de Homs. Le connétable des 
Tartares, nommé Halinac, attaqua l’aile droite des Sarrasins, les battit et 
les poursuivit jusqu’à une cité nommée Chara'. Mangu-Demur, demeuré 
sur le champ de bataille, vit arriver une horde de Bédouins et prit peur, en 
homme qui n’ajamais combattu. Il quitta sans raison le champ de bataille, 
abandonnant le roi d’Arménie et le connétable qui poursuivaient les 
ennemis. 

Quand le sultan vit l’abandon des Tartares, il monta sur un tertre avec 
quatre cavaliers. Le roi d’Arménie, à son retour, fut ébahi de ne pas 
trouver Mangu-Demur. Il apprit par où il était parti et chevaucha à sa 
suite. Le connétable Halinac attendit son seigneur deux jours durant, puis, 
ayant appris qu’il s’en allait, il chevaucha avec sa troupe jusqu’à 
l’Euphrate sans pouvoir retrouver Mangu-Demur. Ainsi, par la faute de 
Mangu-Demur, le champ de bataille fut abandonné malgré la victoire. Les 
Tartares retournèrent dans leur pays, mais le roi d’Arménie et son armée 
eurent beaucoup à souffrir, à cause de la longueur de la route et du 
manque de vivres, hommes et bêtes étaient recrus et ne pouvaient 
avancer. Ils se dispersèrent, et des Sarrasins vivant dans ces régions firent 
beaucoup de tués et de prisonniers, si bien que la plus grande partie de 
l’armée fut perdue et les nobles presque tous tués. Ce désastre, causé par 
la faute de Mangu-Demur, eut lieu l’an de Notre-Seigneur 1282. 


XXXIII 

ABAQA K.HÂN EST EMPOISONNÉ PAR SES FAMILIERS 

Ayant appris cela, Abaqa ordonna à ses barons de venir vers lui en 
toute hâte et réunit ainsi une grande armée pour entrer au royaume 
d’Égypte. Mais un Sarrasin arriva d’Égypte et corrompit quelques fami- 
liers d’Abaqa afin qu’ils fissent boire un venin mortel à lui et à son frère 
Mangu-Demur. Ils ne survécurent que huit jours. Abaqa Khân mourut 
l’an de Notre-Seigneur 1282. 


I. Peut-être dans la région du Djebel Chaar, à Lest de Homs. 


846 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


XXXIV 

TAKUDAR, FILS D’HULAGU, RÈGNE À LA MORT DE SON FRÈRE ABAQA ET 
CONVERTIT SON PEUPLE À LA RELIGION DE MAHOMET 

Après la mort d’Abaqa Khân, les barons s’assemblèrent et prirent pour 
seigneur un frère d’Abaqa nommé Takudar. Ce Takudar était plus âgé 
que son frère. Il avait été baptisé enfant sous le nom de Nicolas, mais, 
après son élection, il se rapprocha des Sarrasins et se fit appeler Mahomet 
Khân Il fit tous ses efforts pour convertir les Tartares à la fausse religion 
de Mahomet, ceux qu’il ne pouvait contraindre, il les décidait par force 
présents. Sous le règne de ce Mahomet Khân, une multitude de Tartares 
furent convertis à la religion des Sarrasins. Mahomet Khân, ce fils du 
diable, fit abattre toutes les églises des chrétiens, leur interdit de célébrer 
ou de proclamer leur foi dans le Christ et chassa tous ies prêtres et reli- 
gieux chrétiens. Il fit prêcher la religion de Mahomet sur toutes ses terres. 

Ce Mahomet Khân envoya des messagers au sultan d’Égypte et fit avec 
lui pacte d’alliance. Il promit au sultan de contraindre tous les chrétiens de 
ses terres à devenir sarrasins sous peine de mort. Ceci réjouit grandement 
les Sarrasins et désola les chrétiens qui ne savaient que faire appel à la misé- 
ricorde de Dieu, car ils prévoyaient de grandes persécutions. Mahomet 
Khân ordonna au roi d’Arménie, au roi de Géorgie et aux autres chrétiens 
d’Orient de venir le trouver, ce qui inquiéta grandement les chrétiens. 

Mais alors que les chrétiens vivaient toutes ces tribulations sous les 
contraintes de ce mauvais Mahomet Khân, le Seigneur Dieu, qui n’aban- 
donne pas ceux qui espèrent en lui, les réconforta. Un frère de Mahomet 
Khân et un de ses neveux nommé Argun se révoltèrent contre lui à cause 
de ses méfaits et firent savoir à l’empereur Qubilaï Khân qu’il contrai- 
gnait tous les Tartares à devenir sarrasins. A cette nouvelle, Qubilaï Khân 
ordonna à Mahomet Khân de cesser d’agir ainsi, sinon il marcherait 
contre lui. Mahomet Khân, très troublé, se saisit de son frère et le tua, 
puis marcha contre son neveu Argun. Mais celui-ci se retrancha dans un 
château fort dans les montagnes. Mahomet Kihân le fit assiéger, Argun se 
rendit, mais lui et les siens eurent la vie sauve. 


XXXV 

SUITE DU RÈGNE DE MAHOMET KHÂN 

Ayant son neveu en son pouvoir, Mahomet Khân le fit garder par un 
de ses connétables. Puis il ordonna à son armée de venir avec lui à Tabriz 
où il avait laissé ses épouses, le connétable devait tuer secrètement Argun 

1. Il prit en réalité le nom d’ Ahmed (11-khan jusqu'à sa mort en 1284). Sa mère était 
chrétienne. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


847 


et lui apporter sa tête à Tabriz. Mais il se trouva un puissant homme, que 
le père d’Argun avait élevé et dont il avait pris soin. Il eut pitié d’Argun ; 
aidé de ses gens, il vint de nuit tuer le connétable et ceux de sa suite et 
délivra Argun de sa prison. Ils prirent Argun pour seigneur et lui prêtèrent 
serment d’obédience. 

Après cela, Argun chevaucha en hâte, rejoignit Mahomet Khân avant 
qu’il n’eût atteint Tabriz et le fendit en deux. Ainsi finit la vie de ce 
mauvais Mahomet Khân, la deuxième année de son règne. 


XXXVI 

ARGUN, FILS D'ABAQA KHÂN, SEIGNEUR DES TARTARES 

L’an de Notre-Seigneur 1285, après la mort de Mahomet Khân, ennemi 
des chrétiens, Argun fut fait seigneur des Tartares et le grand empereur 
confirma sa seigneurie et voulut qu’il fût appelé khan '. Ainsi, Argun fut 
plus honoré que ses ancêtres. 

Cet Argun était très beau, avec un visage plaisant et un corps vigou- 
reux, il gouverna avec sagesse. Il aima et honora grandement les chrétiens 
et fit reconstruire les églises que Mahomet Khân avait fait abattre. Aussi, 
le roi d’Arménie, le roi de Géorgie et les autres chrétiens d’Orient vinrent 
le trouver, lui demandant de penser à reprendre la Terre sainte. Argun 
reçut avec plaisir cette requête et promit de songer à la délivrance de la 
Terre sainte. Il voulait faire la paix avec ses voisins afin de pouvoir atta- 
quer le sultan avec plus de sécurité. Mais, alors qu’il faisait ces projets, il 
plut à Dieu de le faire mourir, la quatrième année de son règne. On choisit 
pour lui succéder un de ses frères nommé Gaïkhatu, qui fut le moins 
recommandable des souverains depuis Gengis Khân, comme on le verra 
plus loin. 


XXXVII 

GAÏKHATU, SEIGNEUR DES TARTARES 

L’an de Notre-Seigneur 1291, après la mort d’Argun Khân, son frère 
Gaïkhatu gouverna ses terres. Il n’avait ni foi ni loi, ne valait rien au 
combat et s’adonnait au péché et à la luxure, vivant comme une bête 
puante. Il emplissait son ventre de vin et de nourriture et ne fit rien d’autre 
durant les six ans de son règne. Son peuple commença à le mépriser et le 
haïr pour sa bassesse et sa faiblesse, et à la fin, il fut noyé par ses gens. 


I. Argun fut ll-khan de Perse de 1284 à 1291. Gaïkhatu de 1291 à 1295. 



848 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


Après la mort de ce Gaïkhatu, on choisit un de ses cousins nommé Baïdu, 
un bon chrétien qui aurait bien favorisé les chrétiens, mais il mourut tôt. 


XXXVIII 

BAÏDU, SON RÈGNE ET SA MORT 

L’an de Notre-Seigneur 1295, après la mort de Gaïkhatu, Baïdu reçut 
le pouvoir de son frère. En bon chrétien, il fit reconstruire les églises chré- 
tiennes et interdit de prêcher la religion de Mahomet sur ses terres. Cela 
troubla grandement les Sarrasins, qui étaient alors devenus très nom- 
breux. Donc, les Sarrasins et les Tartares convertis s’adressèrent en secret 
à Ghazan, fils d’Argun, lui promettant qu’ils l’éliraient à la place de 
Baïdu s’il voulait renoncer à la foi chrétienne. Ghazan, qui se souciait 
peu des chrétiens et désirait ardemment le pouvoir, leur accorda ce qu’ils 
demandaient. 

Il se révolta donc contre Baïdu. Baïdu rassembla son armée et marcha 
contre Ghazan. Il ignorait la trahison des siens. Alors qu’il pensait pouvoir 
attaquer Ghazan, les tenants de la religion de Mahomet passèrent à 
Ghazan. Se voyant trahi par les siens, Baïdu s’enfuit, mais Ghazan le pour- 
suivit, le prit, et Baïdu mourut dans cette fuite. Ghazan prit le pouvoir. 


XXXIX 

GHAZAN, FILS D'ARGUN, SON RÈGNE ET SES ACTES 

Après la mort de Baïdu, Ghazan prit le pouvoir 1 2 . Au commencement 
de son règne, il se montra très arrogant envers les chrétiens, pour plaire à 
ceux qui l’avaient porté au pouvoir de la façon qui a été racontée plus 
haut. Mais, quand son pouvoir se fut affermi, il commença à aimer et 
honorer les chrétiens et à prendre en haine les Sarrasins. Il fit beaucoup 
au profit de la chrétienté, avant tout en chassant tous ceux qui lui conseil- 
laient de persécuter les chrétiens. Puis il ordonna à toute son armée de se 
tenir prête pour l’année suivante, quoi qu’il en coûtât, à envahir l’Égypte 
et à abattre le sultan. Il demanda au roi d’Arménie, au roi de Géorgie et 
aux autres chrétiens d’Orient de se préparer à l’accompagner. 

Quand la saison fut venue, Ghazan chevaucha avec toutes ses forces 
jusqu’à la cité de Bagdad. Parvenu sur les terres du sultan, il rassembla 
son armée. Le sultan d’Égypte, Malik an-Nasir 3 , rassembla ses forces 


1. Baïdu n'était pas chrétien (voir l’Introduction). Il mourut en 1295. 

2. Ghazan, 11-khan de Perse de 1295 à 1304. 

3. Fils du sultan Qalaûn. Proclamé sultan en 1293, il fut deux fois déposé avant 1310, 
mais remonta sur le trône et régna jusqu’à sa mort en 1341. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


849 


devant la cité de Homs au milieu du royaume de Syrie. Ghazan apprit que 
le sultan s’avançait pour le combattre ; sans s’attarder à prendre ville ou 
château, il marcha droit vers le lieu où se trouvait le sultan et s’installa à 
un jour de marche de l’armée du sultan dans une prairie à l’herbe abon- 
dante. Puis Ghazan ordonna à toute son armée de faire reposer les bêtes 
qui étaient fatiguées de la longue route faite en hâte. Il y avait auprès de 
Ghazan un Sarrasin nommé Qipchaq, jadis bailli de Damas, mais qui avait 
fui vers Ghazan par crainte du sultan. Ghazan l’avait comblé de faveurs 
et d’honneurs et lui faisait confiance. Mais ce Qipchaq fit connaître au 
sultan tout ce qu’avaient préparé les Tartares et lui conseilla d’attaquer 
rapidement Ghazan tant que ses gens étaient las et fatigués. 

Le sultan d’Égypte, qui se proposait d’attendre Ghazan dans la région 
de Homs, suivit les conseils du traître Qipchaq et vint en hâte avec toutes 
ses forces attaquer Ghazan à l’improviste. Les gardes de l’armée de 
Ghazan annoncèrent l’arrivée du sultan. Ghazan ordonna à ses barons de 
chevaucher en ordre de bataille contre le sultan et son armée, lui-même 
chevauchait en tête avec ses compagnons, allant au-devant du sultan qui 
marchait rapidement avec nombre de ses meilleurs combattants. Ghazan, 
voyant que son armée, dispersée dans la plaine, ne pourrait le rejoindre 
rapidement et qu’il ne pouvait esquiver le combat, s’arrêta et ordonna à 
tous ceux qui l’entouraient de mettre pied à terre, de s’abriter derrière 
leurs chevaux et de tirer des flèches pour abattre leurs ennemis accourant 
à cheval. Les Tartares mirent pied à terre, tendirent leurs arcs, attendant 
que les ennemis fussent à proximité. Ils tirèrent alors leurs flèches tous 
ensemble, frappant ceux qui arrivaient en courant. Les premiers trébuchè- 
rent, les suivants tombèrent sur eux et ils tombèrent ainsi les uns sur les 
autres. Les Tartares tiraient rapidement, car ils sont très habiles à l’arc, et 
peu de Sarrasins en réchappèrent, tous étaient tués ou blessés. 

À cette vue, le sultan se retira et Ghazan ordonna alors à ses gens de 
remonter à cheval et de poursuivre vigoureusement l’ennemi. Il partit en 
tête, la petite troupe qui l 'entourait le suivit jusqu’à ce que tous les barons 
arrivassent en ordre de combat. Alors commença la mêlée qui dura du 
lever du soleil jusqu’à none. À la fin, le sultan ne put soutenir le combat 
contre Ghazan qui frappait de sa main de grands coups, il s’enfuit avec 
son armée. Ghazan et les siens le poursuivirent jusqu’à minuit, tuant tous 
ceux qu’ils atteignaient. Tant de Sarrasins furent tués que la terre en était 
couverte. Ghazan passa la nuit en un lieu nommé Canet ', tout joyeux de 
la victoire que Dieu lui avait donnée. Cela se passa l’an de Notre-Seigneur 
1301, le premier mercredi avant Noël. 


1. Aujourd’hui Rahit, sur la route de Homs à Damas. 



850 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


XL 

SUITE DU RÈGNE DE GHAZAN 

Ensuite, Ghazan ordonna au roi d’Arménie et à l’un de ses barons 
nommé Mulaï de poursuivre, avec quarante mille Tartares, le sultan jus- 
qu’au désert d’Égypte, à bien douze journées de marche du champ de 
bataille et d’attendre ses ordres dans la région de Gaza. Le roi d’Arménie, 
Mulaï et les quarante mille Tartares partirent avant le jour à la poursuite 
du sultan, tuant tous les Sarrasins qu’ils pouvaient atteindre dans cette 
poursuite. 

Le troisième jour, Ghazan ordonna au roi d’Arménie de revenir, car il 
voulait assiéger Homs. Mulaï devait continuer à poursuivre le sultan. 
Mais le sultan s’enfuit, chevauchant de jour et de nuit sur des coursiers, 
conduit par des Bédouins. Ainsi, il entra au Caire misérablement, sans 
compagnie. Les Sarrasins s’enfuirent de tous côtés par divers chemins, 
pensant ainsi mieux échapper à leurs poursuivants. Une grande partie 
d’entre eux alla vers Tripoli et ils furent tués ou capturés par les chrétiens 
du mont Liban. Le roi d’Aiménie rejoignit Ghazan et trouva la cité 
d’Homs soumise. Tout le trésor et les richesses que le sultan et les siens 
avaient amassés à Homs furent apportés à Ghazan. Ils s’émerveillèrent de 
ce que le sultan et les siens avaient apporté de telles richesses là où ils 
pensaient se battre. Ghazan partagea entre tous ses gens les splendides 
trésors et richesses qu’il avait gagnés. 

Moi, frère Hayton, j’ai été présent à toutes ces grandes entreprises que 
les Tartares ont menées contre les Sarrasins depuis le temps d’Hulagu. 
mais je n’ai jamais vu ni appris plus grands exploits de la part d’un sei- 
gneur tartare que ceux accomplis par Ghazan en deux jours. Le premier 
jour de la bataille, Ghazan, avec une petite compagnie, opposée au sultan 
et à sa grande armée, paya tant de sa personne que sa renommée surpassa 
celle des autres combattants, et les Tartares ne cesseront pas de vanter sa 
prouesse. Le second jour, Ghazan se montra d’un cœur si généreux qu’il 
partagea entre tous ses gens les innombrables richesses qu’il avait 
gagnées, ne retenant pour lui qu’une épée et une bourse de cuir pleine de 
documents sur l’Égypte ; il donna tout le reste avec libéralité. Il était éton- 
nant de voir tant de vertus enfermées en un si petit corps, car, sur vingt 
mille chevaliers, on n’en aurait pas trouvé un seul plus petit ni plus laid. 
Mais il les dominait tous en prouesse et en vertu. Et comme ce Ghazan 
fut notre contemporain, je veux parler de lui plus longuement que des 
autres, car le sultan qu’il a battu est encore vivant et ceux qui projettent 
la croisade pourront y trouver de bons exemples. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... LIVRE III 


851 


XLI 

SUITE DU RÈGNE DE GHAZAN 

Après s’être reposé quelques jours et avoir tout organisé, Ghazan che- 
vaucha droit sur Damas. Quand les habitants apprirent sa démarche, ils 
prirent peur, pensant que s’il prenait la cité d’assaut il les traiterait sans 
pitié. Ils envoyèrent donc des messagers à Ghazan avec de grands pré- 
sents et les clés de Damas. Ghazan reçut les présents et ordonna aux mes- 
sagers de retourner à Damas, de préparer des vivres pour lui et son armée 
et de ne pas craindre la destruction de leur ville qu’il voulait conserver 
comme sa propre chambre. 

Les messagers partirent tout joyeux de ces réponses. Ghazan les suivit 
à cheval et alla loger sur la rive du fleuve de Damas. Ils lui envoyèrent de 
beaux présents et abondance de vivres pour son armée. Ghazan séjourna 
à Damas avec son armée pendant quinze jours, seuls les quarante mille 
Tartares de Mulaï étaient à Gaza, attendant ses ordres. Tandis qu’il se 
reposait avec les siens, arriva un messager annonçant que Baïdu était 
entré dans le royaume de Perse, causant de grands dommages et pire 
encore. 

Ghazan ordonna à Qutlugchah de rester en Syrie pour la garder. Il 
ordonna à Mulaï et autres Tartares qui étaient avec lui à Gaza d’obéir à 
Qutlugchah comme à son lieutenant. Il nomma ensuite des baillis et gou- 
verneurs pour chaque cité, et le traître Qipchaq devint bailli de Damas. 
Après cela, il fit appeler le roi d’Arménie et lui apprit qu’il voulait retour- 
ner en Perse. « Roi d’Arménie, lui dit-il, nous aurions volontiers confié 
les terres de Syrie à la garde des chrétiens s’ils étaient venus. Quand ils 
viendront, nous avons donné ordre à Qutlugchah de rendre la Terre sainte 
aux chrétiens et de les aider à remettre en état les terres ravagées. » 

Puis Ghazan partit pour la Mésopotamie. Arrivé à l’Euphrate, il 
ordonna à Qutlugchah de laisser Mulaï avec vingt mille hommes pour 
garder la terre et de venir en hâte en Mésopotamie avec le reste de 
l’armée. Qutlugchah, obéissant aux ordres, partit, laissant Mulaï en garde 
de la terre de Syrie. Sur les conseils du traître Qipchaq, Mulaï s’en alla 
vers Jérusalem dans la vallée du Jourdain où il y avait de bons pâturages 
pour les animaux. Quand vint l’été, Qipchaq envoya des messagers au 
sultan, promettant de lui rendre Damas et toutes les terres que les Tartares 
tenaient en Syrie. Le sultan promit à Qipchaq la seigneurie de Damas, une 
grande partie de son trésor et sa sœur en mariage. Qipchaq se révolta et 
entraîna les autres régions dans sa révolte car il savait bien que les Tarta- 
res ne pourraient les attaquer en pleine chaleur de l’été. Voyant Damas et 
les autres régions révoltées, Mulaï n’osa demeurer en Syrie avec si peu 
de forces ; il alla trouver Ghazan en Mésopotamie et lui raconta tout ce 
qu’avait fait le traître Qipchaq. 



852 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


À ces nouvelles, Ghazan fut très troublé, mais ne put rien faire en 
raison de la forte chaleur. Quand l’été fut passé et que l’hiver approcha, 
il rassembla son armée sur la rive de l’Euphrate, ordonna à Qutlugchah 
de marcher sur Antioche avec trente mille Tartares, fit venir le roi d’Ar- 
ménie et les chrétiens de Chypre et les prit avec lui. Qutlugchah chevau- 
cha vers Antioche avec trente mille Tartares et fit appel au roi d’Arménie 
qui vint sans tarder avec toutes ses forces, tout en demandant aux chré- 
tiens de Chypre de venir reconquérir la Terre sainte. Ceux-ci arrivèrent à 
Tortose par mer. Il y avait le frère du roi de Chypre, seigneur de Tyr, 
conduisant les chevaliers ', les maîtres du Temple et de l’Hôpital avec les 
frères. Alors qu’ils étaient tous prêts, pleins d’ardeur au service du Sei- 
gneur Dieu, on apprit que Ghazan était frappé d’une grave maladie. Qut- 
lugchah retourna donc auprès de lui avec toute son armée, le roi 
d’Arménie revint dans son pays et les chrétiens venus à Tortose reparti- 
rent pour Chypre. C’est ainsi que fut abandonnée l’attaque de la Terre 
sainte, en l’an de Notre-Seigneur 1301. 


XLII 

SUITE DU RÈGNE DE GHAZAN 

L’an de Notre-Seigneur 1303, Ghazan rassembla à nouveau une grande 
armée sur l’Euphrate avec l’intention d’entrer au royaume de Syrie, de 
battre le sultan, de recouvrer la Terre sainte et de la rendre aux chrétiens. 
Apprenant la venue de Ghazan et voyant qu’ils ne pourraient le vaincre, 
les Sarrasins ravagèrent et brûlèrent toute la zone par laquelle il devait 
passer. Ils enfermèrent le plus possible de céréales et de bétail dans les 
forteresses et mirent le feu à tout le reste, pour que les chevaux n’eussent 
pas de quoi manger. A ces nouvelles, Ghazan comprit que ses chevaux ne 
trouveraient rien à paître et décida de passer l’hiver sur l’Euphrate et de 
ne prendre la route qu’au printemps, quand le blé commencerait à lever. 
Les Tartares se soucient plus de leurs chevaux que d’eux-mêmes, comme 
gens habitués à vivre de peu. 

Installé avec toute son armée sur l’Euphrate, Ghazan fit appeler le roi 
d’Arménie. L’armée était si grande qu’elle s’étendait sur une distance de 
trois jours de marche, du château de Rakkah à celui de Bireh. C’étaient 
des châteaux sarrasins, mais ils se rendirent à Ghazan. Or tandis que 
Ghazan attendait sur le fleuve la saison propice pour aller délivrer la Terre 
sainte des Sarrasins, on lui apprit que Baïdu avait de nouveau envahi ses 
terres, leur causant grand dommage et chassant devant lui ceux qui 
avaient été préposés à leur garde. On lui conseilla donc de retourner sur 


I. Amaury de Lusignan, frère du roi Henri II de Chypre et époux d’Isabelle d’Arménie, 
sœur du roi Héthoum II. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


853 


ses terres et d’attendre l’année suivante pour envahir le royaume de Syrie. 
Ghazan fut très courroucé de tous ces délais concernant la Terre sainte. Il 
ordonna à Qutlugchah d’entrer en Syrie avec quarante mille Tartares, de 
prendre Damas et de passer au fil de l’épée tous ceux qu’il prendrait, 
hommes et femmes. Et il ordonna au roi d’Arménie d’aller avec son 
armée accompagner Qutlugchah. 

Après cela, Ghazan retourna vers ses terres ; le roi d’Arménie et son 
armée, Qutlugchah et quarante mille Tartares à cheval entrèrent en Syrie, 
dévastant tout jusqu’à la cité de Homs. Ils croyaient y trouver, comme la 
première fois, le sultan et son armée, mais il n’y était pas ; ils apprirent 
qu’il était à Gaza et ne voulait en bouger. Qutlugchah et le roi d’Arménie 
attaquèrent la cité de Homs et la prirent d’assaut rapidement, massacrant 
sans pitié hommes et femmes. Ils trouvèrent là de grandes richesses, beau- 
coup de vivres et de bétail. 

Ils arrivèrent devant Damas, voulant l’assiéger. Mais les citoyens de 
Damas leur firent demander un délai de trois jours, après quoi ils se ren- 
draient à leur merci. On le leur accorda, mais les fourragers de l’armée 
tartare, qui avaient été à une journée de marche au-delà de Damas, captu- 
rèrent quelques Sarrasins qu’ils envoyèrent à Qutlugchah leur chef. Il 
apprit deces Sarrasins qu’il y avait, à deux journées de marche de Damas, 
douze mille cavaliers sarrasins attendant la venue du sultan. En apprenant 
cela, Qutlugchah chevaucha en hâte et arriva à l’heure de vêpres là où se 
trouvaient les douze mille Sarrasins, croyant les surprendre avant l’arri- 
vée du sultan. Mais celui-ci était arrivé peu auparavant avec toutes ses 
forces. Qutlugchah et le roi d’Arménie tinrent conseil sur la conduite à 
suivre. Il était tard, c’était déjà l’heure de vêpres, on leur conseilla de se 
reposer cette nuit et d’attaquer le lendemain le sultan et son armée. Mais 
Qutlugchah, qui méprisait le sultan, ne voulut pas attendre et ordonna à 
son armée de se mettre en ordre et d’attaquer vigoureusement l’ennemi. 

Les Sarrasins étaient retranchés en un lieu fortifié et ne vinrent pas 
combattre ; ils étaient entourés sur deux côtés d’un lac et d’une montagne 
et savaient bien que les Tartares ne pourraient venir jusqu’à eux sans 
grandes pertes, ils ne voulaient donc pas bouger. L’armée tartare chevau- 
cha rapidement pour attaquer l’ennemi, mais elle trouva un ruisseau plein 
d’eau que l’on ne pouvait traverser qu’en quelques endroits. Le passage 
de ce ruisseau les retarda grandement. Quand Qutlugchah, le roi d’Armé- 
nie et la plus grande partie de l'armée furent passés, ils attaquèrent vigou- 
reusement leurs ennemis, déconfirent tous ceux qui résistaient et les 
poursuivirent jusqu’à la nuit. Mais le sultan ne voulut pas quitter la place 
et n’alla pas au combat. 

Qutlugchah passa la nuit près d’une montagne avec son armée, sauf 
environ dix mille Tartares qui n’avaient pu passer le ruisseau de jour. Le 
lendemain, Qutlugchah mit son armée en ordre et vint sur le champ de 
bataille pour combattre. Le sultan ne voulut pas combattre, mais resta sur 



854 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


le lieu fortifié. Les Tartares déployèrent tous leurs efforts pour faire 
quitter la place aux Sarrasins, mais ils ne purent rien et l’assaut dura 
jusqu’à none. Manquant d’eau, les Tartares se retirèrent en ordre pour en 
trouver et arrivèrent dans la plaine de Damas. Là, ils trouvèrent de l’eau 
et des pâturages, et Qutlugchah ordonna plusieurs jours de repos pour 
l’armée et les chevaux afin de retourner plus dispos combattre le sultan. 

L’armée tartare croyait pouvoir demeurer en repos dans cette plaine, 
mais les habitants de Damas ouvrirent les vannes des conduits et des ruis- 
seaux et, avant la fin des huit heures de nuit, l’eau du fleuve avait recou- 
vert toute la plaine. L’armée tartare se leva en hâte, la nuit était obscure, 
les fossés pleins d’eau, les chemins recouverts. Il en résulta une grande 
confusion, chevaux, bêtes et harnais furent perdus, plusieurs hommes 
furent noyés et le roi d’Arménie subit de grands dommages. Le jour les 
délivra de tous ces périls, grâce à Dieu. Mais les arcs et les flèches dont 
les Tartares usent beaucoup au combat étaient si mouillés qu’ils étaient 
inutilisables. L’armée tartare était dans un tel état de surprise que, si les 
Sarrasins avaient attaqué, elle aurait été facilement déconfite. Les Tarta- 
res secoururent ceux qui avaient perdu leurs chevaux et atteignirent 
l’Euphrate en huit jours. Ils durent le traverser sur leurs chevaux, le mieux 
qu’ils purent. Le fleuve était grand et profond, beaucoup périrent. Armé- 
niens, Tartares et Géorgiens. Ainsi les Tartares s’en retournèrent vaincus, 
non par les forces ennemies, mais par la malchance et les mauvaises déci- 
sions '. Car Qutlugchah aurait pu éviter ces périls en écoutant les bons 
conseils. 

Et moi, frère Hayton, qui raconte cette histoire, j’étais présent et je prie 
que l’on me pardonne si j’ai traité ce sujet trop longuement, mais j’ai fait 
de mon mieux pour que tous les périls soient évités. Car si l’on agit sage- 
ment, avec une intention droite, on doit réussir, mais si on agit sans pré- 
voyance, on échoue dans ses projets. 


XLIII 

LE ROI D’ARMÉNIE VA TROUVER GHAZAN 

Quand le roi d’Arménie eut traversé l’Euphrate, non sans fatigues et 
pertes pour son armée, il décida d’aller voir Ghazan avant de rentrer en 
Arménie. Il fit route droit sur Ninive où demeurait Ghazan. Celui-ci le 
reçut avec bonté et compatit aux pertes que le roi et son armée avaient 
subies. Et parce que le roi et son armée s’étaient comportés avec courage 
et loyauté, Ghazan lui accorda par faveur spéciale mille cavaliers tartares 
pour garder la terre d’Arménie. Ils seraient payés aux frais du royaume 


1. La bataille eut lieu les 1“ et 2 mai 1303. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


855 


de Turquie et ce royaume assurerait aussi la solde de mille chevaliers 
choisis par le roi d’Arménie. Puis le roi d’Arménie prit congé de Ghazan 
et rentra dans son pays. Et Ghazan lui recommanda de bien garder sa terre 
jusqu’à ce qu’il pût personnellement reconquérir la Terre sainte. 


XLIV 

LE RETOUR DU ROI D’ARMÉNIE 

Le roi d’Arménie rentra dans son pays, mais ne put guère prendre de 
repos car, cette année-là, le sultan envoya presque chaque mois quantité 
de gens d’armes qui parcouraient la terre d’Arménie, ravageant tout, 
surtout la plaine, et le royaume fut dans un état pire que jamais. Mais Dieu 
tout-puissant n’abandonne pas ceux qui espèrent en lui, il eut pitié du 
peuple chrétien de la terre d’Arménie. Au mois de juillet, sept mille 
Sarrasins, les meilleurs combattants de la maison du sultan d’Egypte, 
entrèrent dans le royaume d’Arménie, parcoururent la plaine, rava- 
geant et pillant tout jusqu’à la cité de Tarse où naquit saint Paul. Ils 
avaient causé de grands dommages ; comme ils s’en retournaient, le 
roi d’Arménie réunit son armée et vint à leur rencontre près de la 
cité de Lajazzo. La bataille commença et, par la volonté de Dieu, les 
ennemis furent déconfits de telle manière que, de sept mille Sarrasins, 
il n’en réchappa que trois cents, les autres étant morts ou prisonniers. 
Cet événement en lieu le dimanche 18 juillet [1305]. Après cette 
défaite, les Sarrasins n’osèrent plus pénétrer en terre arménienne et 
le sultan conclut des trêves avec le roi d’Arménie. 

Et moi, frère Hayton, rédacteur de cette œuvre, je fus présent à tout 
ceci. J’avais décidé longtemps auparavant de prendre l’habit, mais à 
cause des grandes difficultés que connaissait alors le royaume d’Arménie, 
je ne pouvais, sans déshonneur, abandonner mes seigneurs, mes parents 
et mes amis dans de tels dangers. Mais après que Dieu, dans sa miséri- 
corde, nous eut donné la victoire sur nos ennemis et à moi la grâce de 
laisser le royaume d’ Arménie en bon état, je pensai à accomplir mon vœu. 
Je pris congé de monseigneur le roi et de mes autres parents et amis sur 
ce champ même où Dieu nous avait donné la victoire. Je pris la route 
de Chypre jusqu’au monastère de Notre Dame de Lapaïs, de l’ordre des 
Prémontrés, et je reçus l’habit religieux, souhaitant, après avoir été long- 
temps chevalier dans le monde, refuser les pompes du siècle et servir 
Notre-Seigneur dans l’humilité tout le reste de ma vie. Cela se passa l’an 
de Notre-Seigneur 1305. 

Grâces et remerciements à Dieu, le royaume d’Arménie est en meilleur 
état, nommément grâce au jeune roi, monseigneur Léon, fils du baron 



856 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


Thoros, plein de grâce et de vertus Nous avons espérance que, sous ce 
jeune roi, le royaume d’Arménie retrouvera sa première grandeur avec 
l’aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ. 


XLV 

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR 

Moi qui ai rédigé ce livre, j’ai appris de trois façons ce que contient la 
troisième partie. Les débuts de Gengis Khân, je les raconte d’après ce que 
disent les histoires des Tartares. De Mangu Khân jusqu’à la mort d’Hu- 
lagu, je dis ce que j’ai appris de monseigneur mon oncle, Héthoum, roi 
d’Arménie, de bonne mémoire, qui racontait soigneusement à ses enfants 
et à ses neveux ce dont il avait été témoin et nous en faisait garder 
mémoire par écrit. Et d’Abaqa Khân, fils d’Hulagu, jusqu’à la fin de la 
troisième partie de ce livre où se termine l’histoire des Tartares, je parle 
en témoin, présent lors des événements et je peux attester de la vérité de 
ce que j’ai vu. 

Après avoir raconté l’histoire des Tartares, je vais parler brièvement de 
leur puissance. 


XLVI 

LA GRANDE PUISSANCE DES TARTARES ET PREMIÈREMENT DE L’EMPEREUR 

Le grand empereur des Tartares, qui en est à présent seigneur, est 
nommé Temur Khân 1 2 , c’est le sixième empereur. Le siège de son empire 
est au royaume de Cathay dans une très grande cité nommée Jong que 
fonda son père. La puissance de cet empereur est grande, il a à lui seul 
plus de pouvoir que tous les autres princes tartares. Le peuple de cet 
empereur est regardé comme plus noble que les autres Tartares ; ils sont 
plus riches et mieux pourvus de toutes choses, car le royaume de Cathay 
abonde en richesses. 

Il y a trois autres rois tartares, très puissants, qui révèrent le grand 
empereur et lui obéissent. Les conflits qu’ils ont entre eux sont portés 
devant la cour du grand empereur et jugés par lui. Le premier de ces rois 
se nomme Tchepar, l’autre Toktaï et l’autre Oljaïtu 3 . Tchepar est maître 
du royaume du Turqucstan, le plus proche de la terre de l’empereur. On 
dit qu’il peut conduire au combat quatre mille hommes à cheval. Ce sont 
des hommes preux et hardis, mais ils n’ont pas beaucoup de bonnes armes 


1. Léon IV, assassiné en 1307, l’année où Hayton rédigeait son livre. 

2. Temur Khân régna de 1294 à 1307. 

3. Tchepar, khan du Djagatai de 1 300 à 1 308. Toktaï, khan du Qipchak de 1291 à 1312. 
Oljaïtu, fils de Ghazan, Il-khan de Perse de 1304 à 1316. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III 


857 


ni de bons chevaux. Parfois, l’empereur lui fait la guerre ; parfois Tchepar 
fait la guerre à Oljaïtu et lui prendrait volontiers sa terre, mais l’autre se 
défend vigoureusement. La seigneurie de Tchepar a été récemment tenue 
par un seigneur, et son frère Duwa Khân tient une grande partie de sa terre. 

XLVII 

LA SEIGNEURIE DE TOKTAÏ 

Toktaï, second roi des Tartares, gouverne le royaume de Comanie et sa 
capitale est une cité appelée Saraï. Il peut conduire au combat, dit-on, six 
mille cavaliers. En vérité, ils ne sont pas aussi vaillants au combat que 
ceux de Tchepar, bien qu’ils aient de meilleurs chevaux. Parfois, ils font 
la guerre à Oljaïtu, parfois ils vont vers le royaume de Hongrie, parfois 
ils se disputent entre eux, mais en ce moment, Toktaï tient sa seigneurie 
en paix et en repos. 


XL VIII 

OLJAÏTU ET SON POUVOIR 

Oljaïtu a son pouvoir en Asie majeure et sa capitale est la cité de 
Tabriz. Il peut conduire au combat environ trois cent mille cavaliers, 
venus de diverses nations, riches et bien armés. Tchepar et Toktaï font 
souvent la guerre à Oljaïtu et lui prendraient volontiers sa terre s’ils le 
pouvaient, mais il la défend sagement. Il ne se mêle de guerre avec per- 
sonne, excepté contre le sultan d’Égypte, avec lequel ses ancêtres ont été 
souvent en guerre. Les princes Tchepar et Toktaï feraient volontiers la 
guerre pour détrôner Oljaïtu s’ils le pouvaient, mais ils ne le peuvent, bien 
qu’ils aient plus de terres et de gens. 

La raison pour laquelle Oljaïtu défend sa terre contre la puissance de 
ses voisins est la suivante. L’Asie est divisée en deux parties : l’une dite 
Asie profonde, l’autre, Asie majeure, là où demeure Oljaïtu. Il n’y a que 
trois routes pour aller de l’une à l’autre, l’une du royaume du Turquestan 
au royaume de Perse ; l’autre par Derbend, proche de la cité fondée par 
Alexandre appelée Porte-de-Fer ; la troisième est vers la mer Majeure et 
passe par le royaume d’Abchazie. Par la première route, l’armée de 
Tchepar ne pourrait entrer sur les terres d’Oljaïtu sans péril et difficultés, 
car l’on ne pourrait trouver de pâture pour les chevaux durant plusieurs 
jours, la contrée étant sèche et déserte ; avant qu’elle soit parvenue aux 
bonnes terres, ses chevaux seraient morts de faim et d’inconfort et ceux 
qui passeraient seraient vite déconfits par leurs ennemis. 

Parla route de Derbend, l’armée de Toktaï ne pourrait passer que durant 
les six mois d’hiver. Mais Abaqa a fait faire, sur une distance d’une 



858 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


journée de marche, des lices et des fossés et tranchées au lieu nommé Kuba 
et il y a là des hommes armés qui gardent le passage. L’armée de Toktaï a 
souvent tenté de passer secrètement, mais cela a été impossible. Il faut en 
effet traverser une plaine et, dans cette plaine, notamment en hiver, sont 
assemblés en grand nombre des oiseaux, grands comme des faisans, avec 
un très beau plumage, que l’on appelle « seiserchs ». Si quelqu’un entre 
dans la plaine, les oiseaux s’enfuient par-dessus les lices jusqu’à la plaine 
de Mugan et ceux qui sont chargés de garder le lieu, avertis par l’arrivée 
des oiseaux, se postent pour garder le passage. 

Par la route de la mer Majeure, ils n’osent entrer, car il faut traverser 
le royaume d’Abchazie, bien peuplé, fait de hautes terres, et ils ne pour- 
raient passer. C’est ainsi qu’Oljaïtu est ses ancêtres ont défendu leur terre 
contre la grande puissance de leurs voisins. 


XLIX 

LES COUTUMES DES TARTARES 

Je veux parler encore des coutumes des Tailares. Les Tartares sont très 
différents des autres gens par leurs mœurs et leurs coutumes, et l’on ne 
pourrait en dire toute la diversité sans susciter l’ennui. 

Les Tartares croient en un dieu qu’ils nomment simplement Dieu. Ils 
le disent immortel et le nomment au début de leurs discours. Mais ils ne 
l’ honorent ni par des prières, ni par des pénitences, ni par des jeûnes, ni 
par de bonnes actions. Un Tartare ne pense pas pécher en tuant un 
homme, mais s’il laisse le mors à son cheval quand il va paître, il fait un 
péché mortel. Les Tartares ne jugent pas la luxure comme un péché, ils 
ont plusieurs femmes et, après la mort du père, le fils doit prendre pour 
femme sa marâtre ; de même, le frère doit prendre la femme de son frère 
défunt et ils couchent ensemble. 

Les Tartares sont de bons combattants, obéissants à leur seigneur plus 
que tout autre peuple. Le seigneur ne leur donne ni gages ni solde, mais 
peut exiger d’eux tout ce qu’ils ont selon son bon plaisir. Le seigneur 
n’est tenu de donner quoi que ce soit, ni pour l’ost ', ni pour la chevau- 
chée. Il leur faut donc vivre de la chasse et du butin qu’ils font sur l’en- 
nemi. Quand les Tartares savent qu’ils doivent traverser un pays où ils 
pensent trouver pénurie de vivres, ils emmènent avec eux quantité de 
bétail, vaches et juments, et vivent de lait et mangent de la viande de 
cheval qu’ils trouvent bonne. Les Tartares sont très rapides au combat à 
cheval, mais ne valent pas grand-chose à pied, ils ne marchent pas. Quand 
les Tartares sont en ordre de bataille, ils comprennent vite la volonté de 


1. Armée féodale. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV 


859 


leur chef et savent ce qu’ils ont à faire, aussi les chefs n’ont pas de mal à 
commander leur troupe. 

Les Tartares sont très habiles à prendre les châteaux et les villes. Au 
combat, ils cherchent l’avantage immédiat sur leurs ennemis, mais n’ont 
aucune honte à fuir ou à chercher du butin. Ils ont cet avantage sur 
l’armée adverse qu’ils la combattront tous ensemble sur un champ s’il 
leur plaît. Sinon, leurs ennemis ne pourront les forcer au combat. Une 
bataille contre les Tartares est très dangereuse, mortelle ; il y aura plus de 
gens tués et blessés dans un petit combat contre les Tartares que dans une 
grande bataille contre un autre peuple, à cause des arcs et des flèches 
qu’ils utilisent. Quand les Tartares sont battus, ils fuient ensemble en 
rangs serrés, et il est périlleux de les poursuivre, car ils tuent hommes et 
chevaux avec les arcs et les flèches. Ils tirent en arrière aussi bien que de 
face. S’ils voient les ennemis les suivre inconsidérément, ils font volte- 
face et il est souvent arrivé que les poursuivants soient déconfits. L’armée 
des Tartares n’a pas grande allure, car ils vont en rangs si serrés que mille 
semblent seulement cinq cents. 

Les Tartares sont très accueillants pour leurs hôtes, partagent avec eux 
courtoisement leur nourriture et attendent qu’on en use de même, sinon 
ils se servent de force. Ils savent bien conquérir les terres étrangères, mais 
ne savent les garder, car ils préfèrent vivre dans des tentes ou sur les cha- 
riots que dans les villes. Ils sont très envieux et prennent volontiers le 
bien d’autrui. Quand ils sont en compagnie d’autres gens, s’ils se sentent 
les plus faibles, ils se montrent courtois et humbles, mais s’ils sont les 
plus forts, ils sont outrageusement orgueilleux. Les Tartares mentent aisé- 
ment si cela leur profite, mais ils n’osent mentir sur deux points. Un 
Tartare n’osera se vanter d’une prouesse ou d’une action d’éclat aux 
armes s’il ne l’a vraiment faite et n’osera nier une faute s’il l’a commise. 
Et devant son seigneur ou devant le juge, il n’osera nier la vérité, même 
s’il doit être condamné et en perdre la vie. 

11 suffit sur ce sujet, car il serait trop long de dire toutes leurs coutumes 
et leurs mœurs. 


LIVRE IV 

I 

LES RAISONS POUR LESCHRÉTIENS DE CONQUÉRIR LA TERRE SAINTE TENUE 
PAR LES ENNEMIS DE JÉSUS-CHRIST 

La raison demande à celui qui veut faire la guerre à ses ennemis de 
considérer quatre choses. Premièrement, il faut avoir une raison juste et 
raisonnable de la faire ; deuxièmement, il faut voir si l’on a les forces et 



860 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


les ressources suffisantes pour commencer la guerre, la poursuivre et la 
terminer à son avantage ; troisièmement, il faut considérer avec sagesse 
les intentions et l’état de l’ennemi ; quatrièmement, il faut commencer la 
guerre à la bonne saison. 

Moi, frère Hayton, je dois traiter ce sujet sur ordre du seigneur pape et 
dire qu’en vérité les chrétiens ont une raison juste de faire la guerre aux 
Sarrasins et à la lignée prostituée de Mahomet, car ils ont occupé leur 
héritage, la Terre sainte, promise par Dieu aux chrétiens et tiennent le 
Saint-Sépulcre de notre Seigneur Jésus-Christ qui est à la source de la 
foi chrétienne. Ces mécréants ont aussi insulté gravement les chrétiens et 
répandu leur sang dans le passé, et il y a encore bien d’autres raisons qui 
seraient trop longues à raconter. 

Sur le deuxième point, je dis que nul ne doit craindre, car la sacro- 
sainte Église romaine qui gouverne le monde entier a le pouvoir suffisant, 
avec la grâce de Dieu et l’aide des rois et princes de la chrétienté et des 
fidèles du Christ qui prennent la croix, de délivrer le Saint-Sépulcre du 
pouvoir des Sarrasins qui l’occupent en punition de nos péchés. 

Sur les troisième et quatrième points, l’état de l’ennemi et la saison 
favorable pour commencer la guerre, je parlerai plus longuement. Tel un 
bon médecin qui doit connaître les raisons de la maladie qu’il veut guérir, 
le bon chef doit s’enquérir de la situation, des intentions et de l’état de 
ses ennemis s’il veut commencer, poursuivre et mener à bonne fin son 
expédition. Lorsqu’il s’agit de guerre, rien ne doit être caché à un bon et 
sage chef de ce qui concerne ses ennemis, car prévoir ne cause aucun tort, 
alors que l’imprévu affecte souvent le courage de l’armée, notamment 
lors des batailles où l’on n’a pas le temps de faire face aux périls qui 
surviennent. C’est dans la bataille plus qu’en toute autre action que l’on 
ne peut remédier aux erreurs, car la sanction suit aussitôt la faute. Donc, 
pour que ce que nous voulons dire sur le « passage » soit bien clair, nous 
parlerons de l’état de la terre d’Égypte, de l’armée du Caire et de la puis- 
sance des ennemis. 


II 

L’ÉTAT DE LA TERRE D’ÉGYPTE 

Le sultan qui a le pouvoir sur le royaume d’Égypte et de Syrie est Malik 
an-Nâsir, de nation comaine. L’armée et la cavalerie d’Égypte viennent 
de régions diverses et de pays étrangers, car les gens du pays ne sont pas 
bons guerriers, ni à pied ni à cheval, ni sur terre ni sur mer. Le sultan a 
peu de gens de pied et beaucoup de cavaliers. La plus grande partie 
d’entre eux sont des esclaves vendus par de mauvais chrétiens qui les 
amènent en Égypte par appât du gain. D’autres ont été pris dans des 



f 

LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV 

combats et contraints de renier leur foi au Christ, mais les escla ve ;, 1^ 
plus prisés et honorés si bien que plusieurs se font vendre pour °i üi/ .$ 
seigneur leur soit plus attaché. f 

Le sultan d’Égypte se méfie toujours beaucoup de son armée, ca 
d’un cherche à usurper le pouvoir, et plus d’un sultan a ainsi perdu 
La cavalerie d’Égypte comprend environ vingt mille cavaliers. C e ' ( F ji 
sont de bons combattants, bien entraînés, mais la plupart ne val 61 ^- ^ 
grand-chose. Quand le sultan chevauche avec son armée, il a ^ 
quantité de bagages et de chameaux chargés. Ils ont d’assez 
triers, des juments très rapides à la course, peu de roncins et de 
L’armée d’Égypte est très rapidement prête pour le sultan, car t° uS .\f. $■ 
tent ensemble dans la cité du Caire. Voici comment elle est ofP/,! 1 
Chaque homme d’armes reçoit une solde qui ne dépasse pas 120 
Chaque cavalier doit entretenir trois chevaux et un chameau. Si I e s jd^S 
mène son armée hors d’Égypte il peut, par grâce, leur donner W* fi 3 
chose en plus s’il le veut. Le sultan répartit ses soldats entre ses "Jlfy- 
qui les commandent ; on les appelle émirs. Il donne à l’un cent Afis 
l’autre deux cents, ou plus ou moins selon l’honneur qu’il veut l elir 
Car si le sultan donne à un émir le commandement de cent ou de uX jP^jU 
cavaliers, il lui donne aussi la somme que représentent toutes leurs s °, p- 
somme qui sera pour l’émir. Cette organisation nuit au bon 
sultan, car les émirs qui doivent fournir cent ou deux cents cavali £rS ^7 U 
tent des esclaves de leurs deniers, leur donnent des chevaux et de s a , 
les font passer pour des gens d’armes et reçoivent les soldes pour eU ^d ^ 
bien, ils prennent des hommes de peu de valeur, leur prêtent des a 
et des armes, les font servir dans l’armée et reçoivent leurs soldes, £ a j ; 
tout le reste dans leur bourse. Ainsi l’armée est importante, m ais 
peu de bons combattants. 


III 

LA PUISSANCE DU SULTAN AU ROYAUME DE SYRIE 

Au royaume de Syrie, le sultan a environ cinq mille cavaliers- Js 
sur les revenus des terres 1 . Il y a aussi grande quantité de Béd° ul ( - 
Turcomans nomades qui sont d’une grande aide pour le sultan. c ‘ 
assiègent les villes ou parcourent les terres sans réclamer de s ° 
contentant du butin. Mais pour la défense du pays ou les c olTI 
Bédouins et Turcomans ne feraient rien pour le sultan sans se fa |re -f 
payer et, si le sultan exerçait sur eux quelque contrainte, ils s’enfn'Lp- 
les Turcomans dans les montagnes et les Bédouins au désert d’A ra .£ s 

. 

1 . C’est le système appelé iqtâ. Les gouverneurs reçoivent les revenus d’une P a . « 
terres d’État, à charge pour eux d’assurer la défense de la province. Cela aboutit a ul 


A 


862 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


Le sultan a encore des sergents à pied dans la région de Baalbek, autour 
du mont Liban et dans le pays des Assassins. Ils peuvent l’aider pour le 
siège d’une ville ou d’un château ou pour garder leur pays, mais ils ne le 
quitteraient pas et le sultan ne pourrait les y contraindre, car ils sont 
retranchés dans les montagnes. 

L’armée du sultan d’Égypte est très habile à prendre cités et châteaux. 
Ils attaquent avec toutes sortes d’engins, arbalètes, machines, pierrières, 
mines souterraines, feu grégeois et d’autres encore, et conquièrent ainsi 
une région sans danger et facilement. 


IV 

LA PUISSANCE DE L’EMPEREUR DE GRÈCE 

L’empereur de Grèce avait jadis seigneurie sur l’Égypte qu’il gouver- 
nait par des ducs et officiers qui percevaient chaque année les revenus de 
cette terre et les envoyaient à l’empereur à Constantinople. La seigneurie 
des Grecs sur l’Égypte durajusqu’à l’an de Notre-Seigneur 704. Les habi- 
tants de l’Égypte ne purent supporter les charges que les Grecs faisaient 
peser sur eux et se rendirent aux Sarrasins. Ils élurent un seigneur de la 
lignée de Mahomet et le nommèrent calife, et tous leurs rois furent depuis 
appelés califes. La lignée de Mahomet conserva sa seigneurie sur 
l’Égypte pendant trois cent quarante-sept ans. Puis les Sarrasins perdirent 
le pouvoir et les Mèdes appelés Kurdes prirent le pouvoir comme nous le 
dirons plus loin. 


V 

AMAURY. ROI DE JÉRUSALEM, PÉNÈTRE EN ÉGYPTE ET CONQUIERT 
DES TERRES 

L’an de Notre-Seigneur 1253, Amaury, roi de Jérusalem, de bonne 
mémoire, rassembla l’armée de toutes les terres du royaume de Jérusalem 
et pénétra en Égypte. Il conquit bien des terres et des villes, comme on le 
voit dans le livre de l’histoire de la conquête de la Terre sainte. 

Voyant qu’il ne pouvait se défendre contre la puissance des chrétiens, 
le calife envoya des messagers au sultan d’Alep pour l’appeler à l’aide. 
Le sultan d’Alep, qui était de la religion de Mahomet et pensait recevoir 
de grands trésors du calife, envoya un de ses capitaines nommé Shirkuh 1 


de féodalisation, le gouverneur se comportant en seigneur de la terre dont il devrait seule- 
ment percevoir les revenus. 

1. Ce Kurde, au service de Zengî, puis de Nur ad-Din, atabeg d'Alep, était l’oncle de 
Saladin. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV 


863 


avec une grande compagnie de gens d’armes pour secourir le calife. Ils 
réussirent à chasser les chrétiens d’Égypte. 

Puis Shirkuh vit la richesse et les agréments de la terre d’Égypte et la 
faiblesse du pouvoir du calife. Convoitant le pouvoir, il se saisit du calife 
et le mit en prison. Puis, ayant attaqué vigoureusement et soumis le pays, 
il se fit nommer seigneur et sultan d’Égypte. Ce Shirkuh, du royaume de 
Médie, de la nation kurde, fut le premier de sa nation à être souverain en 
Égypte. 


VI 

SALADIN EST FAIT SULTAN, BAT LES CHRÉTIENS ET PREND JÉRUSALEM 

Après la mort de Shirkuh, un de ses fils, nommé Saladin, fut fait sei- 
gneur d’Égypte. Il battit le roi de Jérusalem, prit d’assaut la cité de Jérusa- 
lem et plusieurs autres terres appartenant aux chrétiens, comme il est 
raconté dans le livre de la conquête de la Terre sainte. Après la mort de 
ses neveux, son frère et ses neveux eurent l’un après l’autre la seigneurie 
sur l’Égypte jusqu’à l’époque du sultan appelé Malik as-Salih Ce Malik 
as-Salih était sultan d’Égypte lorsque les Tartares conquirent le royaume 
de Comanie. Le sultan d’Égypte apprit que les Tartares vendaient en 
quantité les Comans qu’ils avaient faits prisonniers. Il envoya des mar- 
chands avec beaucoup d’argent pour acheter des Comans. Quantité de 
jeunes furent transportés en Égypte, Malik as-Salih les fit nourrir et les 
aimait beaucoup. Il leur fit apprendre à chevaucher et à manier les armes, 
il avait confiance en eux et les gardait près de lui. 

A cette époque, le roi de France Saint Louis passa la mer et fut fait 
prisonnier par les Sarrasins. C’est alors que les Comans, qui avaient été 
vendus et achetés, tuèrent leur seigneur Malik as-Salih et firent roi l’un 
d’eux nommé Turan Shah. C’est la raison pour laquelle le roi de France 
et son frère, qui étaient captifs des Sarrasins, furent facilement rachetés 
et délivrés. C’est ainsi que les Comans commencèrent à dominer 
l’Égypte. En Orient, on appelle ces Comans Qipchaq. 

Peu de temps après, un autre de ces esclaves, nommé Qutuz, tua Turan 
Shah et devint sultan sous le nom de Malik al-Mu’izz 1 2 . Il alla en Syrie et 
en chassa Kitbogha et dix mille Tartares qu’Hulagu avait laissés pour 
garder le pays. Mais, alors qu’il revenait en Égypte, un autre de ces 
Comans, Baybars, le tua et se proclama sultan sous le nom de Malik al- 
Dahir 3 . C’était un homme sage et vaillant aux armes ; la puissance des 
Sarrasins s’accrut grandement en Égypte et en Syrie et il prit beaucoup 


1. Petit-neveu de Saladin, sultan de 1240 à 1249 

2. Malik al-Mu'izz, sultan de 1250 à 1257. 

3. Malik al-Dahir Baybars, sultan de 1260 à 1277. 



864 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


de cités aux chrétiens. Il prit d’assaut la noble cité d’Antioche l’an de 
Notre-Seigneur 1268 et causa de grands maux au royaume d’Arménie. 


VII 

LE ROI ÉDOUARD D’ANGLETERRE PASSE LA MER POUR SECOURIR 
LA TERRE SAINTE 

Au temps de ce Baybars, Messire Édouard, roi d’Angleterre, passa la 
mer pour secourir la Terre sainte. Le sultan pensa le faire tuer par un 
Assassin qui le blessa avec un poignard empoisonné, mais le roi s’en 
remit par la grâce de Dieu. 

Puis il advint que le sultan but un breuvage empoisonné et mourut en 
la cité de Damas. Après sa mort, son fils Malik as-Saïd n’eut que peu de 
temps le pouvoir sur l’Égypte, car un autre Coman, nommé Elfy, le chassa 
du pays et se proclama sultan 1 . C’est cet Elfy qui assiégea la cité de 
Tripoli et la prit d’assaut l’an de Notre-Seigneur 1289. 


VIII 

LE SULTAN EST EMPOISONNÉ PAR UN DE SES ESCLAVES 
ET LA CITÉ D'ACRE EST PRISE 

L’année suivante, Elfy rassembla ses forces et quitta Le Caire pour 
assiéger Acre. Un jour, alors qu’il se reposait dans un lieu agréable, un 
de ses serfs, en qui il avait toute confiance et qu’il avait fait connétable, 
lui donna du poison à boire et le sultan mourut aussitôt. 

Ce connétable pensait prendre le pouvoir, mais ses compagnons le 
poursuivirent et le dépecèrent. Un fils d’Elfy fut élu sultan sous le nom 
de Malik al-Ashrâf 2 . Ce fut lui qui prit la cité d’Acre et chassa tous les 
chrétiens de Syrie. Cela advint l’an de Notre-Seigneur 1291. 


IX 

MALIK AL-ASHRÂF EST TUÉ DANS UN BOIS OÙ IL CHASSAIT 

Après être rentré en Égypte, Malik al-Ashrâf alla un jour à la chasse et 
un de ses esclaves le tua dans le bois. Cet esclave fut aussitôt dépecé par 
les autres. Après cela, on nomma sultan celui qui règne aujourd’hui, 
Malik an-Nâsir. Mais comme il était très jeune, on lui donna un tuteur 


1. Malik as-Saïd ne régna que deux ans, de 1277 à 1278. Son frère Malik al-Adil lui 
succéda et fut détrôné par Qalaûn el-Elfy cette même année 1278. 

2. Malik al-Ashrâf, sultan de 1291 à 1293. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV 


865 


tartare nommé Kitbogha. Ce Kitbogha chassa le jeune Malik an-Nâsir, 
l’enferma au château de Montréal et prit le pouvoir comme sultan sous le 
nom de Malik al-Adil '. 

Pendant le règne de ce Malik al-Adil, l’Égypte connut une grande 
disette et tous les Sarrasins seraient morts de faim si de mauvais chrétiens 
ne leur avaient apporté des vivres par appât du gain. Puis on annonça l’ar- 
rivée des Tartares. Malik al-Adil rassembla son armée et partit pour la 
Syrie la défendre contre les Tartares. Mais ce Kitbogha honorait les Tarta- 
res, il en avait près de lui, ce qui provoqua la jalousie des Comans. Si bien 
que, alors que Kitbogha retournait en Égypte, des Comans lui retirèrent 
le pouvoir et firent sultan l’un d’eux, nommé Ladjin, qui prit le nom de 
Malik al-Mansûr. Il ne voulut pas tuer Kitbogha qui avait été son compa- 
gnon, mais lui donna la terre de Sarkhad, et ensuite la seigneurie de 
Homs 1 2 , mais il ne voulut pas qu’il restât en Égypte. Ladjin resta deux ans 
sans bouger du Caire, tant il redoutait son entourage, sauf un jour qu’il 
descendit dans une plaine pour jouer à la paume à cheval 3 et que son 
cheval tomba sous lui et lui cassa la jambe. Mais un jour qu’il jouait aux 
échecs et avait posé son épée près de lui, un de ses esclaves prit cette épée 
du sultan, l’en frappa et le tua. Les autres coururent sur celui qui avait tué 
le sultan et le mirent en pièces. 

La discorde se mit alors chez les Sarrasins et, ne sachant qui élire 
sultan, ils s’entendirent finalement pour rétablir Malik an-Nâsir, que Kit- 
bogha avait enfermé à Montréal 4 . C’est ce sultan que Ghazan vainquit et 
qui est aujourd’hui sultan d’Égypte. 

Pardonnez-moi si j’ai parlé trop longuement de ces Comans qui sont 
des esclaves vendus et achetés, et des sultans de leur lignée qui se tuent 
sans cesse entre eux. Je l’ai fait pour démontrer que les Sarrasins ne 
peuvent vivre sans que quelque adversité ne survienne et qu’ils ne 
peuvent donc sortir d’Égypte et attaquer d’autres terres. 


X 

LE ROYAUME D’ÉGYPTE 

Le royaume d’Égypte est riche et agréable. En longueur, il s’étend sur 
quinze journées de voyage, en largeur sur trois journées seulement. La 
terre d’Égypte est semblable à une île, entourée de deux côtés de désert 
et de sable et de l’autre côté est la mer de Grèce. Vers l’est, elle est la plus 


1 . Malik an-Nâsir n’avait que neuf ans en 1 293. Kitbogha prit le pouvoir au bout d’un 
an, mais en fut dépouillé dès 1 296 par Malik al-Mansur. 

2. Sarkhad est dans les environs de Damas. 

3. Cette sorte de polo, d’origine persane, était très pratiquée au Proche-Orient. 

4. Cela se passa en 1299. Malik an-Nâsir eut un règne troublé par plusieurs abdications, 
mais qui dura jusqu’en 1341. 



866 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


proche voisine de la Syrie. Entre les deux pays, il y a bien sept journées 
de voyage, entièrement dans le sable. Vers l’ouest, elle est voisine d’une 
province de la Barbarie appelée Barca, mais il y a bien quinze journées 
de voyage au désert entre les deux. Vers le sud, elle est voisine du 
royaume de Nubie où sont des chrétiens tout noirs en raison de la chaleur 
du soleil ; il y a entre eux douze journées de voyage dans le désert et le 
sable. 

Il y a cinq provinces au royaume d’Égypte, la première est appelée Sait, 
la deuxième Misr, la troisième Alexandrie, la quatrième Rosette, environ- 
née de ^“uves comme une île, et l’autre est Damiette. La capitale du 
royaun d’Égypte est nommée Le Caire, elle est grande et riche, proche 
d’une autre cité nommée Misr '. Ces deux cités sont sur la rive du Nil, qui 
court à travers l’Égypte et est appelé Gyon dans la Bible. Ce fleuve du 
Nil est très bienfaisant, car il arrose et abreuve toutes les contrées qu’il 
traverse et rend les terres plantureuses, abondant en tous biens. Le fleuve 
du Nil a beaucoup de bons poissons et peut porter de grands navires, car 
il est grand et profond. On pourrait louer sans réserve ce fleuve du Nil s’il 
n e contenait une sorte d e bête, semblable à u n dragon, qui dévore hommes 
et chevaux, dans l’eau ou sur la rive ; cette bête est appelée crocodile. 

Le fleuve du Nil croît chaque année. Il commence à croître à la mi-août 
et croît jusqu’à la Saint-Michel. Quand il a fini de croître, les gens du 
pays laissent courir les eaux par des ruisseaux et des canaux qui arrosent 
tout le pays et l’eau demeure quarante jours sur les terres. Puis la terre 
sèche, les gens sèment et plantent et tout pousse grâce à cette inondation, 
car il ne pleut ni ne neige dans ces régions, si bien qu’on distingue à peine 
l’hiver de l’été. Les habitants de l’Égypte ont une colonne de marbre au 
milieu du fleuve sur une petite île face à Misr et, quand le fleuve est en 
crue, ils regardent les marques sur cette colonne qui leur indiquent par la 
hauteur de l’eau s’ils auront abondance ou disette cette année et cela leur 
sert à fixer les prix. L’eau du fleuve est saine à boire. En vérité, quand on 
la puise au Nil, elle est très chaude, mais on la met dans des jarres de terre 
et elle devient claire, froide et saine. 

Il y a deux ports de mer au royaume d’Égypte, l’un est Alexandrie, 
l’autre Damiette. Les nefs et les galères peuvent aborder à Alexandrie et 
la cité a de fortes murailles. L’eau que l’on boit à Alexandrie vient du Nil 
par des canaux et remplit des citernes qui sont nombreuses dans la cité. 
Ils n’ont pas d’autre eau et, si on leur coupait l’eau, ils seraient en grande 
difficulté et ne pourraient résister longtemps. Sinon, il serait très difficile 
de prendre la ville d’assaut. 

Éa cité de Damiette est sur le Nil, elle fut jadis bien fortifiée, mais elle 
a été prise deux fois par les chrétiens, une fois par le roi de Jérusalem et 
les autres chrétiens d’Orient, l’autre par le roi de Lrance, monseigneur 


1. C’est le Vieux Caire. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV 


867 


Saint Louis. Aussi, les Sarrasins l’ont détruite et transportée loin de la 
mer et du fleuve, ils n’y ont construit ni mur ni forteresse. On l’appelle la 
Nouvelle Damiette et l’ancienne est désertée. Le sultan tire de grands 
revenus des navires qui entrent dans ces ports d’Alexandrie et de 
Damiette. La terre d’Égypte a en abondance du sucre et d’autres produits, 
mais ils ont peu de vin. Celui que l’on fait est très bon, de bonne odeur, 
mais les Sarrasins n’osent pas en boire, cela leur est défendu par leur reli- 
gion. Ils ont suffisamment de viande de mouton, de chèvre, de poule et 
autres volatiles, mais peu de bœuf ; ils mangent de la viande de chameau. 

Il y a au royaume d’Égypte des chrétiens, appelés Coptes. Ce sont des 
Jacobins. Ils ont de belles abbayes qu’ils possèdent librement et en paix. 
Ces Coptes sont les plus anciens habitants de l’Égypte, car les Sarrasins 
ne commencèrent à habiter cette terre qu’après la conquête. 

Les Égyptiens manquent de fer, de bois, de poix et d’esclaves pour ren- 
forcer leur armée et n’en ont que si on leur en apporte d’autres pays. Ils 
en ont grandement besoin et ne pourraient tenir longtemps sans en rece- 
voir. Dans tout le royaume d’Égypte, il n’y a ni cité, ni château, ni autre 
heu fortifié, sauf Alexandrie, qui a de très bons remparts, et la citadelle 
du Caire, qui n’est pas très bien fortifiée. C’est en cette citadelle que le 
sultan demeure. Toute la terre d’Égypte est défendue par l’armée et la 
cavalerie et, dès lors qu’on les a battues, le pays est facile à conquérir 
sans grand danger. 


XI 

IL EST TEMPS DE FAIRE LA GUERRE AUX ENNEMIS DE LA FOI CHRÉTIENNE 

Nous avons montré les justes raisons que les chrétiens ont de faire la 
guerre aux Sarrasins. Nous avons traité de la puissance de la Sainte 
Église, de l’état des royaumes d’Égypte et de Syrie, du pouvoir du sultan 
et de son armée. Il nous reste à dire quel est le temps convenable pour 
commencer la guerre contre les ennemis de la foi chrétienne. 

Brièvement, je crois pouvoir dire : « Voici le jour favorable. Voici le 
jour du salut '. » Car en vérité il est proche le temps convenable pour aider 
la Terre sainte, qui a été longtemps tenue en servitude par les mécréants. 
C’est le temps favorable où le courage des fidèles du Christ doit s’enflam- 
mer pour le « passage de Terre sainte », pour délivrer le Saint-Sépulcre 
de Notre-Seigneur, source de notre foi, des mains des mécréants. Jamais 
nous n’avons eu au temps passé l’espérance d’un temps aussi favorable, 
comme Dieu, dans sa pitié, nous le montre de maintes manières. 

En premier heu. Dieu tout-puissant et miséricordieux nous a donné un 


1. Citation de saint Paul, 2 Cor vi, 2. 



868 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


pasteur très saint, très chrétien et plein de vertus qui, jour et nuit depuis 
qu’il a été placé sur le siège apostolique, réfléchit ardemment aux moyens 
de secourir la Terre sainte d’outre-mer et de délivrer le Saint-Sépulcre de 
Notre-Seigneur des mains des mécréants qui blasphèment le nom du 
Christ. Nous pouvons donc croire fermement que Dieu a tourné ses 
regards miséricordieux vers la Terre sainte et a choisi pour la racheter le 
Saint-Père, notre seigneur le pape sous le règne duquel, par la miséricorde 
de Dieu, la sainte cité de Jérusalem sera délivrée après avoir été longue- 
ment tenue en servitude par nos ennemis pour nos péchés, et sera rendue 
à sa liberté première et aux chrétiens. 


XII 

L'APPEL DE L’AUTEUR DE CE LIVRE AUX SEIGNEURS CHRÉTIENS 

C’est maintenant le moment favorable et convenable où Dieu nous 
montre clairement que la Terre sainte sera délivrée des mains des 
ennemis. Car, par la grâce de Dieu, tous les rois et princes chrétiens et les 
communes sont en bon état et en paix et n’ont pas entre eux les discordes 
qu’ils avaient jadis et donc il semble bien que Dieu tout-puissant veuille 
délivrer la Terre sainte. 

Tous les chrétiens des divers pays, des divers royaumes, sont prêts à 
prendre la croix et à passer outre-mer pour secourir la Terre sainte et à 
offrir leurs personnes et leurs biens pour l’honneur de Notre-Seigneur 
avec courage et bon vouloir. 


XIII 

SUITE DE L’EXHORTATION 

C’est maintenant le temps favorable et convenable que Dieu montre 
aux chrétiens, car la puissance des ennemis de la foi a été très affaiblie 
par la guerre contre les Tartares, dans laquelle ils furent vaincus et perdi- 
rent des guerriers innombrables. Et aussi parce que le sultan qui règne en 
Égypte est un homme qui ne vaut rien. D’autre part, tous les princes sarra- 
sins qui aidaient le sultan d’Égypte ont été tués ou anéantis par la puis- 
sance des Tartares. Un seul demeurait, le sultan de Mardin, mais il vient 
d’être soumis par les Tartares. Ainsi, on pourrait à présent reprendre la 
Terre sainte sans péril et avec peu d’efforts, on pourrait conquérir le 
royaume d’Égypte et celui de Syrie et on pounrait détruire complètement 
la puissance des ennemis, plus aisément aujourd’hui que par le passé. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV 


869 


XIV 

SUITE DE L’EXHORTATION 

C’est le temps favorable que Dieu montre aux chrétiens, car les Tarta- 
res se sont offerts à aider les chrétiens contre les Sarrasins. C’est pour 
cela que Carbanda, roi des Tartares a envoyé des messagers, offrant 
d’employer toute sa puissance à confondre les ennemis de la chrétienté. 
En ce moment, surtout grâce à l’aide des Tartares, la Terre sainte pourrait 
être reconquise et les royaumes d’Égypte et de Syrie aisément conquis, 
sans péril. 

Il conviendrait que les chrétiens viennent en aide à la Terre sainte sans 
trop attendre, car attendre n’est pas sans risques. Carbanda, qui est main- 
tenant ami des chrétiens, pourrait mourir et être remplacé par un autre qui 
serait de la secte de Mahomet et s’accorderait avec les Sarrasins. Il y 
aurait alors grand dommage et péril pour la chrétienté et la Terre sainte 
d’outre-mer. 


XV 

ADRESSE AU PAPE 

Très Saint-Père, j’avoue à Votre Révérence que mon savoir est insuffi- 
sant pour donner des conseils sur une affaire aussi importante que la 
direction du passage en Terre sainte. Mais je ne veux pas encourir le châ- 
timent du fils désobéissant et il me faut obéir à l’ordre de Votre Sainteté, 
ce que nul chrétien ne peut refuser. Donc, en demandant d’abord de l’in- 
dulgence pour ce que je vais dire, je vais donner mon avis, selon mon 
petit savoir, sur ce passage en Terre sainte, mais je ne refuserai pas de 
meilleurs conseils des sages. 


XVI 

L’ORGANISATION DU PASSAGE D’OUTRE-MER 

Donc pour l’honneur de notre Seigneur Jésus-Christ, dont la miséri- 
corde viendra je l’espère compléter mes lacunes, je dis que, pour conqué- 
rir la Terre sainte avec le moins de peines et de dangers possible, les 
chrétiens doivent pénétrer en cette terre et attaquer leurs ennemis en un 
moment précis où ceux-ci subissent quelques adversités. Car si les chré- 


1 . Oljaïtu portait le nom de Kharbanda avant de devenir khan. Il aurait peut-être reçu le 
baptême. 



870 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


tiens voulaient le faire alors que leurs ennemis sont en pleine prospérité, 
ils ne pourraient arriver à leurs fins sans grandes peines et dangers. Nous 
allons donc dire brièvement quelles peuvent être la prospérité et l’ad- 
versité. 

La prospérité, c’est quand les Sarrasins ennemis ont pour seigneur un 
sultan vaillant et sage, qui gouverne ses sujets sans crainte de soulève- 
ment ou de trahison. Ou bien quand ils ont été longuement en paix sans 
guerre avec les Tartares ou quelque autre peuple. Ou encore quand il y a 
une bonne année aux royaumes d’Égypte et de Syrie avec abondance de 
céréales et d’autres vivres. Ou encore quand les voies terrestres et mariti- 
mes sont ouvertes et sûres et que tout ce dont les ennemis ont besoin peut 
leur être apporté des pays étrangers. Ou encore quand les Sarrasins sont 
en paix avec les Nubiens et les Bédouins du désert d’Égypte et que ceux- 
ci ne leur font ni menace ni guerre. Ou enfin quand les Turcomans et les 
Bédouins qui demeurent dans les royaumes d’Égypte et de Syrie sont bien 
soumis au sultan d’Égypte. 

Si toutes ces conditions sont remplies, ce ne serait pas chose facile que 
de détruire les ennemis. 


XVII 

SUR LE MÊME SUJET 

Au contraire, l’adversité peut survenir pour les ennemis de mainte 
manière. Par exemple si les mécréants se soulevaient et tuaient leur sultan 
comme ils l’ont fait souvent. Depuis que la lignée des Comans a 
commencé à avoir le pouvoir en Égypte, il y a eu neuf sultans ; de ces 
neuf sultans qui ont gouverné l’Égypte jusqu’à aujourd’hui, quatre ont 
péri par le glaive, Turan Shah, Qutuz, Malik al-Ashrâf et Ladjin, deux 
furent empoisonnés, Baybars et Qalaûn, et les deux autres furent déposés, 
Malik as-Saïd et Kitbogha. Et Malik an-Nâsir, qui est maintenant sultan, 
a été déposé une fois et sa vie est peu sûre, dans l’attente d’une mauvaise 
fin. 


XVIII 

SUR LE MÊME SUJET 

Une autre adversité qui peut survenir, c’est que le fleuve du Nil ne 
croisse pas assez pour inonder les terres, comme c’est nécessaire, car les 
Sarrasins d’Égypte souffriraient alors de disette et de famine. Il n’y a pas 
si longtemps que c’est arrivé et ils auraient dû quitter l’Égypte ou mourir 
de faim si les chrétiens ne leur avaient pas apporté par mer du ravitaille- 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV 


871 


ment par désir du gain. Si un tel accident survenait, les ennemis devien- 
draient pauvres, devraient vendre leurs chevaux et leurs armes et 
diminuer leurs forces armées et ainsi, ils ne pourraient quitter l’Égypte 
pour venir en Syrie. En effet, il faut emporter alors avec soi huit jours de 
vivres pour les hommes et les bêtes, car on ne trouve que du sable pendant 
huit jours de marche. Donc, sans cheval ou chameau, il est impossible de 
partir d’Égypte et le sultan ne pourrait secourir la Syrie. 

Une autre adversité serait que les ennemis aient longtemps souffert de 
la guerre ou encore que les routes de mer soient si bien surveillées que 
rien ne puisse leur être apporté de ce dont ils ont le plus grand besoin, fer, 
acier, bois, poix et esclaves ou toute autre chose qui puisse leur venir de 
l’étranger ; sans tout cela, ils ne peuvent tenir. 

Ou encore, si les Nubiens et les Bédouins faisaient la guerre au sultan, 
car cette guerre l’empêcherait de quitter l’Égypte pour aller en Syrie. Ou 
encore, si la terre de Syrie était affaiblie par une mauvaise année, la 
sécheresse ou une attaque des Tartares ou toute autre cause. Car si les 
revenus de Syrie baissent, l’armée d’Égypte ne pourrait venir ni demeurer 
en Syrie, car on ne pourrait rien lui apporter d’Égypte ou d’ailleurs, et 
l’armée ennemie ne pourrait quitter l’Égypte. 

Donc, si les ennemis souffrent d’une de ces adversités, il est sûr qu’ils 
seraient totalement empêchés de quitter l’Égypte pour venir défendre la 
Syrie, et les chrétiens pourraient occuper facilement le royaume de Jéru- 
salem, relever les cités et les châteaux sans obstacle et se fortifier de telle 
manière qu’ils ne craindraient plus la puissance des ennemis. 


XIX 

LE COMMENCEMENT DU PASSAGE EN TERRE SAINTE 

Après avoir exposé raisonnablement les prospérités et les adversités 
qui pourraient survenir pour nos ennemis, je vais, dans cette partie, parler 
du commencement du passage en Terre sainte, selon mon petit savoir, 
pour obéir à Votre Sainteté. 

Il me semble que pour organiser avec sûreté et profit le passage 
général, il faudrait envoyer d’abord des gens d’armes à cheval et à pied 
pour reconnaître quelle est la puissance de l’ennemi. À mon avis, il suffi- 
rait de mille chevaliers, dix galées 1 et trois mille piétons. Cette armée 
serait dirigée par un légat de l’Église et un chef sage et vaillant qui passe- 
raient la mer avec elle, la dirigeraient et l’organiseraient. Ils aborderaient 
à Chypre ou au royaume d’Arménie, selon ce qu’ils jugeraient le meilleur. 
Puis, sans tarder, avec l’accord du roi d’Arménie, ils enverraient des mes- 


1 . Navires à rames et à voiles d’environ 290 tonnes. 



872 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


sagers à Carbanda, roi des Tartares, en lui demandant deux choses : d’or- 
donner sur tout son territoire que rien ne soit envoyé en pays ennemi et 
d’ordonner à ses gens d’armes de la région de Malatya 1 d’aller ravager la 
région d’Alep. 

Après cela, nos pèlerins chrétiens, joints à ceux du royaume de Chypre 
et aux Arméniens, commenceraient la guerre et attaqueraient vigoureuse- 
ment la terre des ennemis par terre et par mer et surveilleraient la côte, 
de sorte que rien ne puisse être apporté en terre ennemie. Les chrétiens 
pourraient aussi fortifier l’île de Tortose, qui est un bon point de débar- 
quement pour les galées, et, de là, ils pourraient causer de grands domma- 
ges à l’ennemi. En vérité je n’en dis pas plus sur la manière de 
commencer la guerre et d’envahir les terres ennemies, car, selon l’état 
des ennemis, il faudrait peut-être changer d’avis et prendre conseil des 
personnes sages qui participeraient à l’entreprise, je vais donc dire rapide- 
ment le profit que l’on pourrait tirer de ce premier petit passage. 


XX 

LE PROFIT À TIRER D’UN PREMIER PETIT PASSAGE OUTRE-MER 

Le premier profit de ce petit passage serait que les ennemis seraient si 
menacés par l’aide des autres chrétiens d’Orient et des Tartares qu’ils ne 
pourraient être en repos et subiraient de grands ennuis et dommages. En 
effet, si la guerre était menée contre le sultan d’Égypte par les chrétiens 
et par les Tartares sur terre et sur mer, au royaume de Syrie, le sultan 
devrait faire garder par son armée toutes les terres proches de la côte et 
les autres menacées d’invasion. Et si les Tartares menaient la guerre de 
Malatya à Alep, il faudrait que l’armée du sultan vienne du Caire défendre 
Alep qui est à vingt jours de marche. Ceux qui viendraient du Caire pour 
cette besogne seraient appauvris en peu de temps et devraient vendre leurs 
chevaux et leurs harnais et auraient tant de difficultés qu’ils ne pourraient 
tenir. Il faudrait donc que d’autres viennent et qu’eux s’en retournent. Au 
bout de trois ou quatre relèves, les ennemis auraient perdu leurs biens et 
souffert de grands maux. 

D’autre part, le premier passage troublerait grandement l’ennemi, car, 
avec l’arrivée des dix galées, plus celles qui viendraient à l’aide du 
royaume d’Arménie ou de Chypre, les terres de la côte pourraient être 
ravagées et pillées et les galées revenir en sûreté à l’île de Tortose. Et si 
le sultan voulait défendre ces terres, il lui faudrait venir en personne avec 
toutes ses forces du Caire en Syrie pour avoir suffisamment de gens pour 
garder les terres côtières. Et la sortie du royaume d’Égypte pour venir en 


I. Ville fortifiée à l’ouest de l’Euphrate, dans la Turquie orientale actuelle. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV 


873 


Syrie serait dangereuse pour le sultan, car son armée pourrait être si trou- 
blée de l’invasion des chrétiens qu’il ne pourrait lui donner de repos sans 
dommage ; tout son trésor y passerait, car le sultan et son armée dépen- 
sent une somme incroyable de deniers chaque fois qu’ils quittent l’Égypte 
pour aller en Syrie. 

Et les galées garderaient les ports et toutes les routes de mer, de sorte 
que rien de ce dont les ennemis ont le plus grand besoin ne pourrait leur 
être apporté. Ils ne peuvent tenir sans fer, acier, poix, bois, esclaves qui 
leur viennent de l’étranger. De plus, les ennemis perdraient les revenus 
qu’ils tirent des ports de la côte qui leur rapportent un grand avoir. 


XXI 

SUR LE MÊME SUJET 

Et s’il arrivait que les ennemis subissent quelque adversité et ne puis- 
sent partir d’Égypte ni secourir les terres de Syrie, les pèlerins de ce 
premier passage, avec l’aide des autres chrétiens d’Orient, pourraient 
relever la cité de Tripoli. Il y a dans les monts du Liban environ quarante 
mille chrétiens, bons combattants, qui aideraient grandement les pèle- 
rins ; ils se sont maintes fois rebellés contre le sultan en causant des dom- 
mages à son armée. Une fois la cité de Tripoli relevée, les chrétiens 
pourraient la tenir jusqu’à l’arrivée du passage général et pourraient s’em- 
parer de tout le comté de Tripoli, ce qui aiderait beaucoup l’armée du 
passage général, car elle trouverait un port préparé où elle pourrait débar- 
quer en sécurité. Et si les Tartares occupaient le royaume de Syrie et la 
Terre sainte, les chrétiens seraient prêts à recevoir d’eux les terres, à les 
fortifier et à les garder. 

Moi qui connais assez bien les intentions des Tartares, je crois ferme- 
ment qu’ils donneraient volontiers aux chrétiens la garde des terres qu’ils 
conquerraient sur les Sarrasins, en toute liberté et franchise, car ils ne 
peuvent demeurer dans ces contrées en raison des fortes chaleurs de l’été. 
Donc, ils trouveraient bon que les chrétiens tiennent les terres et les 
gardent, car les Tartares ne combattent pas le sultan d’Égypte pour 
conquérir des pays et des villes, ils ont toute l’Asie à eux, mais parce que 
le sultan a toujours été leur principal ennemi et leur a causé plus de torts 
que nul autre, notamment quand ils étaient en guerre avec d’autres 
voisins. 

Donc, pour toutes ces raisons, je crois que pour commencer l’entre- 
prise, il suffit, comme je l’ai dit, de mille chevaliers, dix galées et trois 
mille sergents. Il me semble qu’au début, davantage de gens ne servirait 
à rien et occasionnerait beaucoup trop de dépenses. 



874 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


XXII 

SUR LE MÊME SUJET 

En outre, avec ce premier passage, ceux qui seraient restés toute une 
saison outre-mer connaîtraient les conditions de vie là-bas, la puissance 
et les habitudes des ennemis et pourraient ainsi avertir les autres qui parti- 
ciperaient au passage général. Et si les Tartares, en raison d’une guerre 
avec leurs voisins ou pour toute autre cause, ne pouvaient ou ne voulaient 
aider les chrétiens contre les Sarrasins, que le sultan et son peuple soient 
en période de prospérité et qu’il ne soit pas aisé de conquérir la Terre 
sainte et de la délivrer de la puissance des ennemis, Votre Paternité, 
connaissant la situation de la terre d’outre-mer et la puissance du passage 
général, pourrait avoir de meilleurs conseils et avertissements sur ce qu’il 
conviendrait de faire ou non, organiser le passage général ou attendre un 
temps et une saison plus convenables. Ainsi, on pourrait éviter les ennuis 
et les périls possibles. 


XXIII 

L'AUTEUR PARLE AU PAPE DU PASSAGE OUTRE-MER 

Pardonnez-moi, Votre Sainteté, si j’ose dire encore deux choses. La 
première, que Votre Sainteté veuille bien écrire au roi des Géorgiens, qui 
sont chrétiens et plus que toute autre nation dévots aux pèlerinages et aux 
sanctuaires de Terre sainte, afin qu’ils aident les pèlerins à reconquérir la 
Terre. Je crois fermement que, pour l’honneur de Dieu et le respect envers 
Votre Sainteté, ils accueilleraient favorablement votre demande, car ce 
sont des chrétiens dévots, nombreux, puissants et vaillants aux armes et 
ils sont presque voisins du royaume d’Arménie. L’autre requête est que 
vous écriviez au roi des Nubiens, qui sont chrétiens et ont été convertis à 
la foi au Christ par l’apôtre saint Thomas en Ethiopie, pour leur demander 
de faire la guerre au sultan et à son armée. Je crois fermement que les 
Nubiens, pour l’honneur de notre Seigneur Jésus-Christ et par respect 
envers Votre Sainteté, feraient la guerre au sultan et à son armée et cause- 
raient de grands dommages à son armée et à sa puissance. Ce serait un 
grand désarroi dans l’armée du sultan. Ces lettres pourraient être 
envoyées au roi d’Arménie qui les ferait traduire en leur langue et les 
enverrait par des messagers sûrs. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV 


875 


XXIV 

LE PASSAGE GÉNÉRAL OUTRE-MER 

Avec dévotion et fidélité, selon mon petit savoir, je vous ai dit ce qu’il 
convenait de faire pour le commencement du passage pour secourir la 
Terre sainte. Toujours pour obéir à l’ordre de Votre Sainteté, je dirai ce 
qui convient pour le passage général outre-mer. 


XXV 

LES TROIS ROUTES QUE PEUT PRENDRE LE PASSAGE GÉNÉRAL OUTRE MER 

Le passage général peut emprunter trois routes. L’une serait par la Bar- 
barie, mais j’en confie le conseil à ceux qui connaissent la situation de ce 
pays. L’autre serait la route de Constantinople, c’est celle qu’ont suivie 
le duc Godefroy de Bouillon et les autres pèlerins de ce temps-là. Je crois 
que le passage général pourrait aller en toute sécurité jusqu’à la cité de 
Constantinople, mais, après la traversée du Bras-Saint-Georges, de la 
Turquie jusqu’au royaume d’Arménie, la route ne serait pas sûre à cause 
des Turcomans qui sont sarrasins et habitent en Turquie. Mais en vérité, 
les Tartares pourraient rendre la traversée libre et sûre et ordonner que 
l’on apporte de Turquie à l’armée des pèlerins du ravitaillement et des 
chevaux à prix convenable. 

L’autre route, qui est connue de tous, est celle de la mer. Si l’on veut 
faire ce passage par mer, il faut que dans tous les ports de la côte on 
prépare des nefs et d’autres vaisseaux en nombre suffisant pour transpor- 
ter les pèlerins. Il faudrait fixer un moment, à une saison convenable, où 
tous les pèlerins seraient prêts à monter sur les nefs pour faire le passage 
ensemble. Ils pourraient s’arrêter à Chypre pour se reposer, ainsi que les 
chevaux, des fatigues de la traversée. Après être arrivés à Chypre et s’être 
reposés quelques jours, si les pèlerins du premier passage ont fortifié la 
cite de Tripoli ou une autre sur la mer, ceux du passage général pourraient 
traverser en droiture et ce serait chose aisée. 

Si, par hasard, les pèlerins du premier passage n’avaient fortifié aucune 
ville en Syrie, il conviendrait que le passage général se fasse par le 
royaume d’Arménie. Les pèlerins se reposeraient avec leurs chevaux au 
royaume de Chypre jusqu’à la fête de Saint-Michel, pour éviter les incon- 
vénients de la chaleur de l’été dans les plaines d’Arménie. Après la Saint- 
Michel, ils pourraient demeurer en toute sûreté en terre arménienne où ils 
trouveraient tout ce dont ils ont besoin. Ils pourraient demeurer en la cité 
de Tarse bien à l’aise, ils y trouveraient de l’eau en abondance et des pâtu- 
rages pour leurs chevaux. Du royaume de Turquie voisin viendraient la 



876 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


nourriture, les chevaux et tout ce dont l’armée aurait besoin, d’Arménie 
également. Ils pourraient passer l’hiver en Arménie puis, au printemps 
suivant, l’armée des pèlerins pourrait aller par terre jusqu’à Antioche, 
à une journée de distance, pendant que les navires arriveraient par mer 
au port d’Antioche, ainsi l’armée de mer et l’armée de terre se rejoin- 
draient. 

Après avoir occupé la cité d’Antioche, qu’ils prendraient rapidement 
avec l’aide de Dieu, les pèlerins pourraient s’y reposer plusieurs jours 
et de là faire des raids de pillage sur les terres ennemies des environs. 
Ils pourraient connaître l’état et la détermination des ennemis. Dans 
cette région d’Antioche, il y a beaucoup de chrétiens, bons guerriers, 
qui viendraient rencontrer l’armée chrétienne et lui rendraient des ser- 
vices. 

Les pèlerins pourraient ensuite aller par le rivage jusqu’à la cité de Lao- 
dicée, ce serait la route la plus courte et la meilleure, et la flotte pourrait 
suivre de près l’armée de terre. Mais il y a un mauvais passage entre le 
château de Marqab et le rivage, très difficile pour une troupe importante. 
S’il arrivait que les ennemis aient garni ce passage pour l’interdire aux 
pèlerins, nos gens pourraient revenir sans danger à Antioche et prendre la 
route d’Apamée et de Shaizar en remontant le fleuve Oronte. Sur cette 
route, l’armée trouverait des pâturages, de l’eau et des terres ennemies 
abondantes en ressources de toutes sortes dont elle pourrait se servir à 
l’aise. Par cette route, nos gens pourraient aller jusqu’à la cité de Hama, 
une très riche ville que les chrétiens pourraient facilement occuper avec 
l’aide de Dieu. S’il arrivait que les ennemis veuillent défendre Hama 
parce qu’elle est riche et qu’ils livrent bataille aux chrétiens, ceux-ci 
auraient grand avantage à combattre en ce lieu et, avec l’aide de Dieu, ils 
triompheraient facilement des ennemis. 

Une fois vaincue l’armée du sultan, les chrétiens ne rencontreraient 
plus aucun obstacle et pourraient marcher droit sur Damas et la prendre, 
ou bien elle se rendrait par pacte aux chrétiens. Car, le sultan étant vaincu, 
les gens de Damas ne pourraient se défendre et se rendraient volontiers 
pour avoir la vie sauve, comme ils le firent à Hulagu et à Ghazan après 
leur victoire sur le sultan. Après avoir pris Damas, les chrétiens pourraient 
atteindre Tripoli en trois jours et pourraient reconstruire la ville, aidés par 
les chrétiens du mont Liban. Tenant la cité de Tripoli, les chré- 
tiens pourraient ensuite conquérir le royaume de Jérusalem avec l’aide de 
Dieu. 



LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV 


877 


XXVI 

LES RAISONS POUR LESQUELLES L’AIDE DES TARTARES SERAIT 
TRÈS PROFITABLE AUX CHRÉTIENS 

À mon avis, les Tartares pourraient accompagner les chrétiens en grand 
nombre, jusqu’à environ dix mille. Ils seraient d’un grand secours aux 
chrétiens contre les Sarrasins, rien qu’en cheminant à travers le pays. Car, 
craignant les Tartares, les Bédouins et les Turcomans n’oseraient appro- 
cher de l’armée chrétienne et les Tartares fourniraient à l’armée 
chrétienne du ravitaillement qu’ils feraient venir de terres lointaines par 
appât du gain. Grâce aux Tartares, on pourrait connaître les projets des 
ennemis, car les Tartares se déplacent rapidement et connaissent bien les 
chemins et savent entrer et sortir de jour comme de nuit. Et les Tartares 
pourraient être très utiles pour prendre villes et cités, car ils sont très 
habiles à cela. 

Et s’il arrivait que Carbanda, ou un autre, pénètre en Égypte avec toute 
son armée, il faudrait se séparer d’eux, car les Tartares ne voudraient pas 
se plier aux volontés des chrétiens et cecx-ci ne pourraient suivre les Tar- 
tares qui sont tous à cheval et se déplacent en hâte, alors que les chrétiens 
ne le peuvent à cause des piétons. 


XXVII 

COMMENT LES TARTARES SE COMPORTENT ENVERS LES CHRÉTIENS 
QUAND ILS VOYAGENT EN LEUR COMPAGNIE 

Quand les Tartares ont le pouvoir et se voient les plus forts, ils sont 
dédaigneux et orgueilleux ; ils ne pourraient s’empêcher de nuire aux 
chrétiens, et les chrétiens ne pourraient le supporter. Ainsi naîtraient des 
contestations et de la haine entre eux. Mais on pourrait remédier à cela en 
décidant que les Tartares iraient par la route de Damas, comme ils ont 
coutume de le faire, et les chrétiens iraient vers le royaume de Jérusalem. 
Ainsi éloignés les uns des autres, la paix serait gardée entre chrétiens et 
Tartares et la puissance des ennemis serait plus vite détruite par les deux 
forces que par une. 

Il faut rappeler encore une chose à Votre Sainteté, c’est que les projets 
des chrétiens soient soigneusement tenus secrets. Car, au temps passé, les 
chrétiens ont connu de grands ennuis pour n’avoir pas su tenir secrets 
leurs projets, les ennemis ont ainsi échappé à de grands périls et ont 
empêché les chrétiens de réaliser leurs vœux. Mais même si la nouvelle 
du passage général ne peut être cachée, car elle court par le monde entier, 
cela ne sera d’aucun avantage pour les ennemis. Car aucune aide ne 



878 


CHRONIQUE ET POLITIQUE 


pourra leur venir de nulle part et on pourra masquer les intentions des 
chrétiens en faisant semblant d’entreprendre une chose et en en faisant 
une autre. Les Tartares ont eu souvent bien des ennuis pour n’avoir pu 
tenir secrets leurs projets. Ils ont coutume en effet, à la première lune de 
janvier, de décider de tout ce qu’ils feront dans l’année. S’il arrive qu’ils 
veuillent faire la guerre au sultan d’Égypte, cette décision est aussitôt 
connue de tous. Les Sarrasins le font savoir au sultan, qui se fortifie 
contre eux. Les Sarrasins, eux, savent bien cacher leurs projets et cela leur 
a été souvent bénéfique. 

Voilà ce que nous avions à dire sur le passage en Terre sainte. 


XXVIII 

L'AUTEUR SUPPLIE LE PAPE DE BIEN VOULOIR RECEVOIR SON OUVRAGE 

Après tout ceci, je prie humblement qu’il plaise à Votre Sainteté de 
recevoir avec bonté ce que j’ai écrit avec dévotion sur le passage en Terre 
sainte. Et veuillez corriger ce que j’ai dit de trop ou d’insuffisant. Je n’au- 
rais jamais eu la hardiesse de donner mon avis sur une affaire aussi impor- 
tante que le passage en Terre sainte si Votre Sainte Paternité ne m’en 
avait donné l’ordre. Placée sur le siège pastoral par la providence de Dieu, 
Elle a pensé de tout cœur et avec grand désir à proposer les moyens de 
délivrer des mains des ennemis mécréants la Terre sainte, arrosée du pré- 
cieux sang de notre Seigneur Jésus-Christ. Pour cela, Elle a appelé à un 
concile tous les rois et princes chrétiens afin d’avoir conseil et avis sur le 
passage en Terre sainte. C’est Dieu tout-puissant et miséricordieux qui 
nous montre par de vrais signes qu’il veut délivrer la Terre sainte de l’es- 
clavage où la tiennent les mécréants au temps de Votre Sainte Paternité. 
Prions tous humblement que longue vie et bonheur Lui soient donnés par 
ce Dieu qui vit et règne aux siècles des siècles. Amen. 

Ainsi finit le livre des Histoires des terres d’Orient écrit par un homme 
religieux, frère Hayton, de l’ordre des Prémontrés, seigneur de Cruk, 
cousin germain du roi d’Arménie, sur le passage en Terre sainte, sur 
l’ordre du Saint-Père notre seigneur le pape Clément V en la cité de Poi- 
tiers. Moi, Nicolas Falcon, de Toul, j’ai écrit ce livre d’abord en français, 
comme le frère Hayton me le dictait, sans note ni exemplaire, puis je l’ai 
traduit de français en latin. Notre seigneur le pape a reçu ce livre l’an du 
Seigneur 1307, au mois d’août. Deo gracias. Amen. 



PÈLERINAGES EN ORIENT 




Les relations du pèlerinage Outre-Mer : 
des origines à l ’âge d ’or 

par Béatrice Dansette 


F.SSAI DE DÉFINITION DU GENRE 

Les voyages ont tenu une place considérable dans l’Occident médiéval, 
ce qui peut sembler un paradoxe dans une société qui fut très cloisonnée, 
et pourtant l’homme au Moyen Âge ne cessa de se déplacer : voyages de 
clercs et de marchands, migrations de toute nature, défrichements, expé- 
ditions maritimes, missions et pèlerinages faisaient partie de sa vie quoti- 
dienne. La très grande variété des récits de voyage rend difficile, ainsi 
que l’a souligné Jean Richard 1 , l’établissement de leur typologie, mais 
les relations de pèlerinage outre-mer à Jérusalem y occupent une place 
bien particulière, et, très prisées des contemporains, elles figuraient 
souvent en vertu de leur genre propre dans les bibliothèques médiévales, 
ainsi par exemple dans la section Outre-Mer de la « Librairie » du duc de 
Bourgogne, Philippe le Bon. 

Ces relations représentent en effet un genre littéraire bien défini puis- 
qu’elles ont toujours pour objet la description d’un pèlerinage occidental 
aux Lieux saints du christianisme. Cependant, il s’agit d’un genre double, 
où le récit du pèlerin se mêle au récit du voyageur attiré par les mirages 
de l’Orient. Rédigées dès la fin de l’Antiquité, ces sources narratives ont 
bien évidemment évolué au cours des siècles, et se sont multipliées au 
xv c siècle, âge d’or de ce genre littéraire dont les règles de composition 
ne furent pas fixes pour autant. 

Le « voyage outre-mer » fut avant tout un itinéraire spirituel, une 
sequela Christi, marche à la suite du Christ pour la conversion du chré- 
tien, en Terre sainte, berceau du christianisme défini par saint Jérôme 
comme une partie de la Foi, pars Fidei. Les textes présentés ici, malgré 
une sélection inévitable, ont été choisis pour illustrer cette longue tradi- 
tion du pèlerinage occidental à Jérusalem, et ils ne sont en aucun cas des 


1 . Jean Richard, Les Récits de voyage et de pèlerinage, Tumhout, Brépols, 198 1 , p. 24. 



882 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


relations de croisades. Les neuf récits de ce livre vont donc permettre de 
saisir la différence entre pèlerinage et croisade, et de lever une certaine 
ambiguïté. Cette ambiguïté se retrouve d’ailleurs chez les chroniqueurs 
eux-mêmes qui utilisent le mot peregrinus (pèlerin) pour désigner indiffé- 
remment le croisé, homme de guerre, ou le pèlerin pacifique. C’est qu’au- 
delà de leur différence, tous deux partageaient bien la même espérance 
salvatrice en entreprenant leur peregrinatio transmarina. Si le pèlerinage 
armé et le pèlerinage pacifique présentent donc des points communs sur 
le plan idéologique, ce qui entraîne parfois une parenté entre leurs récits, 
la croisade reste d’abord une conquête militaire et toute assimilation entre 
les deux pèlerinages prête à confüsion '. 

Les pèlerinages en Terre sainte étaient également une « Invitation au 
voyage ». En tant que tels, ils suscitèrent dès leur origine une certaine 
hostilité : saint Augustin les désapprouva, suivi tout au long du Moyen 
Âge par de nombreux théologiens et mystiques, et la littérature médiévale 
se fit souvent l’écho de la désapprobation des contemporains à l’encontre 
de ces lointains voyages qui, sans aucun doute, laissaient parfois libre 
champ à toutes sortes d’excès, les faux pèlerins n’étant pas rares. Ainsi 
lisait-on dans V Imitation de Jésus-Christ, traité spirituel rédigé vers 1440 
par Thomas Hemerken a Kempis, un moine d’origine rhénane : « Ceux 
qui partent en pèlerinage, se sanctifient rarement. » Cette opinion géné- 
rale concernant les pèlerinages, si nombreux dans la chrétienté, valait 
aussi pour le pèlerinage à Jérusalem, mais celui-ci conserva cependant 
une place exemplaire dans la piété du peuple chrétien. 

Le voyage outre-mer, entrepris tout au long du Moyen Âge par les 
Occidentaux, offrit donc ce double aspect d’itinéraire spirituel et d’invita- 
tion au voyage. Les récits séculaires des pèlerins constituent pour nous 
une source d’informations irremplaçable sur les relations entre l’Orient et 
l’Occident. Les pèlerins hiérosolymitains que Dante surnomma les « Pau- 
miers » dans sa Vita nuova 1 2 , nous ont transmis à différentes époques la 
description de trois univers interdépendants : 

— celui de l’Ancien Testament, dont les grands épisodes se locali- 
saient en Palestine, au Sinaï et en Égypte ; 

— l’univers christologique, à savoir la Palestine où se déroula la vie 
du Christ ; 

— enfin, le Proche-Orient, qui devint au cours des siècles un monde 
de plus en plus étranger aux pèlerins occidentaux lorsque les Lieux saints 
passèrent de la domination romano-byzantine à celle de l’Islam. Les pèle- 
rins, à travers leurs écrits rendant compte de l’évolution d’une géographie 


1 . Arye Graboïs, « Les pèlerins occidentaux en Terre sainte au Moyen Âge », Studi 
medievali, t. 30, 1989, p. 15-48. 

2. Dante, Œuvres complètes, traduction et commentaires par André Pézard, Paris, 
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1988, p. 79. 



LES RELATIONS DU PÈLERINAGE OUTRE-MER 


883 


sacrée devinrent de véritables « pérégrins » (peregrinus = étranger) en 
abordant la Terre sainte après la disparition des États latins d’Orient en 
1291, et constituèrent « une minorité étrangère dans sa patrie spirituelle », 
selon l’expression d’Aryeh Graboïs. 


HISTORIQUE DU GENRE LITTÉRAIRE 
Les origines 

Les débuts de cette littérature occidentale remontent au iv e siècle, 
puisque le premier récit que nous possédons, Y Itinéraire de Bordeaux à 
Jérusalem 1 2 , fut rédigé en 333 par un pèlerin aquitain anonyme. Son pèle- 
rinage coïncida avec la mise en valeur des Lieux saints, alors que l’empire 
romain adoptait officiellement le christianisme. L’empereur Constantin 
manifestait ce qu’Henri-Irénée Marrou appela « une sympathie agissan- 
te » pour la nouvelle religion, faisant édifier de nombreuses églises dans 
toute la Palestine, en particulier à Jérusalem. Le pèlerin de Bordeaux 
admira quatre basiliques édifiées par l’empereur et sa mère Hélène : celles 
du Saint-Sépulcre, du mont des Oliviers, appelée ultérieurement par les 
pèlerins Eleona, celles de Bethléem et de Mambré près d’Hébron. Son 
récit témoigne de la politique religieuse impériale visant à fournir des 
lieux de culte aux chrétiens. Pour propager le christianisme, l’empereur 
et la hiérarchie ecclésiale édifièrent des églises sur les sites bibliques, 
honorant particulièrement les lieux de la vie et de la mort du Christ par 
de somptueuses constructions. Constantin, par l’entremise de l’évêque 
Macaire, transforma Jérusalem en un vaste chantier pour découvrir les 
vestiges de la Passion qui avaient été effacés par l’empereur Hadrien vers 
130, après qu’il eut détruit la capitale juive révoltée contre Rome et 
construit une nouvelle ville, Aelia capitolina. Dès 326, l’impératrice 
Hélène se rendit en pèlerinage à Jérusalem alors que débutaient les fouil- 
les, et elle fut à l’origine de la vogue des pèlerinages aux Lieux saints. On 
lui attribua la découverte, Y Invention delà vraie Croix : c’est Eusèbe de 
Césarée, le père de Y Histoire ecclésiastique et favori de l’empereur, qui 
rapporte cette tradition, transmise ensuite par la majorité des récits de 
pèlerinage. La dédicace de la basilique du Saint-Sépulcre, construction 
double édifiée à la fois sur le tombeau du Christ et le Calvaire, eut lieu le 
13 septembre 335, et donc le pèlerin aquitain ne put la voir achevée. 

D’autres pèlerins poursuivront la description des Lieux saints en s’ins- 


1 . P. Maraval, Lieux saints et pèlerinages d’Orient, Histoire et Géographie des origines 
à la conquête arabe, Paris, le Cerf, 1985, p. 23-60. 

2. « Itinerarium a Burdigala Hierusalemusque », Itinera et alia geographica , Corpus 
Christianorum, sériés latina, Tumhout, Brépols, 1965. 



884 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


pirant souvent de textes qui faisaient autorité. Ainsi, un des plus illustres 
pèlerins du iv e siècle, saint Jérôme, traduisit en latin vers 390 Y Onomasti- 
con d’Eusèbe de Césarée, sorte de catalogue des toponymes bibliques 
qu’il compléta et auquel se référèrent dorénavant les pèlerins en rédigeant 
leur récit, d’autant que l’inventaire des Lieux saints s’acheva avec l’Anti- 
quité tardive. 

En 395, la division de l’Empire romain entre Orient byzantin et Occi- 
dent barbare n’entraîna pas pour les siècles à venir la suppression des 
pèlerinages occidentaux en Terre sainte. Mais les événements successifs 
au Proche-Orient eurent comme conséquence, soit de remettre en cause 
le libre accès des Lieux saints, soit au contraire de favoriser le déroule- 
ment du voyage outre-mer. 


Les récits de pèlerinage durant la période byzantine delà Terre sainte (395- 
636) 

Le récit anonyme d’un pèlerin parti de Plaisance avant 562 1 décrit les 
Lieux saints alors qu’ils venaient d’être embellis par l’empereur Justinien 
(527-565). Relaté à la première personne, son récit est d’autant plus pré- 
cieux qu’il décrit les sanctuaires peu avant leur destruction par les Perses. 
Les empereurs byzantins s’étaient épuisés à guerroyer contre les Sassani- 
des (224-651), leurs grands rivaux en Orient, et le 20 mai 614, ils per- 
daient Jérusalem conquise par les Perses. Une partie des habitants fut 
massacrée, d’autres déportés, et les sanctuaires furent incendiés. Mais dès 
622, avant que l’empereur Héraclius ne reprît la ville sainte, un édit du 
roi des Perses avait autorisé les chrétiens à restaurer les Lieux saints. Ces 
affrontements ne favorisèrent pas, à l’évidence, le déroulement continu 
des pèlerinages occidentaux, d’autant que d’autres bouleversements s’an- 
nonçaient au Proche-Orient. 


Les récits de pèlerinage durant la première domination arabo-musul mane 
des Lieux saints 

Le Proche-Orient connut au vu e siècle une complète redistribution de 
peuples et de souverainetés. Byzance et les Perses, affaiblis par leur lutte 
réciproque, laissèrent la place à d’autres vainqueurs, les soldats de 
l’Islam, qui s’emparèrent de Jérusalem en 638. La Palestine passa tout 
entière sous domination musulmane, mais le calife Omar préserva les 
Lieux saints de la destruction. Bien plus, à l’issue de négociations avec le 


1 . Itinerarium Antonini Placentini, un viaggio in Terra santa del 560-570 , éd. Celestina 
Milani, Milan, 1977. 



LES RELATIONS DU PÈLERINAGE OUTRE-MER 


885 


patriarche de Jérusalem, Sophronios, il autorisa la poursuite des pèlerina- 
ges chrétiens. 

Lorsque les Lieux saints furent aux mair.s des califes Omeyyades (638- 
75 1), un évêque gaulois, Arculphe, se rendit en pèlerinage à Jérusalem 
Il visita la ville vers 670 et décrit dans sa relation de voyage les sanctuai- 
res reconstruits après l’invasion perse par le moine Modeste. Son récit fut 
un des « best-sellers » du Moyen Âge. Il le dicta, à partir de ses notes de 
voyage, à un moine de grande réputation, Adamnan, abbé d’Iona en 
Irlande. Bède le Vénérable (674-735), un des plus célèbres moines lettrés 
de l’Angleterre, en rédigea un abrégé, le De locis sanctis, qui fut long- 
temps un ouvrage de référence pour les pèlerins occidentaux. 

Les Omeyyades dirigeant depuis Damas un immense empire, dont les 
frontières s’étendaient de la Chine à l’Espagne, pratiquèrent d’abord une 
politique de tolérance religieuse à l’égard des chrétiens et des juifs. Mais 
vers 720, leur pouvoir ébranlé par les rivalités internes, les premières 
mesures de persécutions contre les chrétiens apparurent. À cette époque, 
un moine anglo-saxon, Willibald, accomplit un pèlerinage en Terre 
sainte, et des extraits de sa relation sont présentés ici. Évangélisateur de 
la Germanie, ce pèlerin manifesta son désir de connaître le berceau du 
christianisme. C’est le temps des progrès de la christianisation de l’Eu- 
rope, du développement du culte des saints, mais aussi du commerce des 
reliques et de la formation de diverses légendes ayant trait à la Terre 
sainte. 

Avec la domination des Abbassides s’ouvrait une autre période pour 
les Lieux saints. Après la crise révolutionnaire de 750 qui mit fin au 
califat omeyyade, les califes abbassides s’installèrent à Bagdad, prenant 
la tête de l’empire arabo-musulman. La Palestine devint alors un des dis- 
tricts de la Syrie, de peu d’intérêt pour la nouvelle dynastie, toute tournée 
vers l’Orient. Le récit du moine franc Bernard, rédigé vers 865 et présenté 
ici, se situe à la fin de la période de grandeur et de prospérité de l ’empire 
abbasside, illustrée par les califes Mansur, Harun al-Rachid et Mamun, 
dont les noms sont inséparables des contes des Mille et Une Nuits. Le 
pèlerin franc décrit dans son récit les fondations latines attribuées à Char- 
lemagne, en particulier un hôpital à Jérusalem destiné aux pèlerins. Il 
confirme les affirmations du biographe de l’empereur, Eginhard, concer- 
nant l’existence d’un protectorat franc sur les Lieux saints qui aurait été 
le résultat d’un accord entre Charlemagne et le célèbre calife de Bagdad, 
Harun al-Rachid. Faute d’autres documents, il est difficile de cerner la 
réalité de ces accords, d’autant que ce protectorat aurait pris fin dès le 
ix e siècle. 

Le Proche-Orient subit de nouveaux bouleversements qui provoqué- 


1. Le récit d’Arculphe figure dans « Adamnan’s De locis sanctis », éd. Denis Meehan, 
texte et traduction, Scriptores latini Hiberniae , vol. III, Dublin, 1983. 



886 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


rent en 842 le morcellement de l’empire musulman. Les Lieux saints 
comme l’ensemble de la Palestine passèrent sous le contrôle de l’Égypte 
des Toulounides. Puis, au X e siècle, des califats rivaux surgirent, notam- 
ment celui des Fatimides de Tunisie. Ces musulmans chi’ites s’emparè- 
rent à leur tour de l’Égypte et de la Palestine (969), y maintenant leur 
domination jusqu’en 1171. L’un d’entre eux, le calife Hâkim, avait détruit 
le Saint-Sépulcre en 1009 et lança des persécutions contre les chrétiens. 
Mais après son règne, le contexte politique du xi e siècle favorisa la reprise 
des pèlerinages occidentaux. En effet l’Empire byzantin retrouvait sa 
puissance sous la dynastie des empereurs macédoniens qui peu à peu nor- 
malisèrent leurs relations avec les Fatimides d’Égypte, ce qui permit la 
reconstruction du Saint-Sépulcre entre 1027 et 1048. Les pèlerins revin- 
rent alors en grand nombre à Jérusalem jusqu’à la veille de la première 
croisade, où apparaissent alors des pèlerinages collectifs. Nous ne possé- 
dons pas de récit de voyage célèbre pour le xi e siècle, mais les chroniques 
font état de l’importance de ces pèlerinages occidentaux en Terre sainte 
durant cette période. Deux phénomènes ont sans doute contribué à leur 
développement, la conversion au christianisme des Hongrois et de leur 
roi Étienne qui rendit la route de Constantinople très sûre pour les pèle- 
rins, ainsi que les progrès généraux de la christianisation en Europe favo- 
risant la pratique des pèlerinages. Le chroniqueur Raoul Glaber parle 
d’une « foule de pèlerins » qui s’était rendue à Jérusalem après les des- 
tructions du calife Hâkim. Même s’il faut relativiser le propos, il souligne 
néanmoins un phénomène qui se renforce dans la seconde moitié du 
xi e siècle, la « collectivisation » du voyage outre-mer. Les sources nous 
apprennent, par exemple, qu’en 1064 eut lieu un pèlerinage à Jérusalem 
qui rassembla plusieurs milliers de pèlerins dont de très nombreux Nor- 
mands. Ces conquérants, des plus nobles comme les Hauteville, jus- 
qu’aux mercenaires, se répandaient à cette époque de l’Angleterre à la 
Méditerranée à la recherche de terres. Dès 1 064 par conséquent, le voyage 
outre-mer devenait une tentative de croisade ', et lcsque le pape Urbain II 
lança son appel à la croisade au concile de Clermont en 1095, à la suite 
de la conquête des Lieux saints par les Turcs seldjoukides qui avaient 
désorganisé les pèlerinages chrétiens, le désir de la guerre sainte en Occi- 
dent n’était pas motivé uniquement par une revanche sur l’Islam. 

Or, le développement des pèlerinages collectifs supposait le libre accès 
des Occidentaux au Saint-Sépulcre. En outre, l’attrait des richesses de ces 
régions outre-mer s’exerçait sur une Europe en pleine expansion démo- 
graphique et économique. Mais la lutte contre les « infidèles », détenteurs 
du tombeau du Christ, fut certainement une des principales motivations 
des pèlerins qui se croisèrent en cette fin du xi e siècle. 


1. Ludovic Lalanne, « Des pèlerinages en Terre sainte avant les croisades », Bibliothè- 
que de l’École des chartes, 1845-1846, p. 21. 



LES RELATIONS DU PÈLERINAGE OUTRE MER 


887 


Les relations de voyage outre-mer au temps des croisades : xf-xnf siècle 

L’éparpillement des forces musulmanes et la décadence du califat 
abbasside à Bagdad, dont les Turcs s’étaient emparés en 1055, ont facilité 
la réussite de l’extraordinaire aventure de la croisade franque. Les Occi- 
dentaux devinrent alors en 1099 les maîtres des Lieux saints qu’ils ravi- 
rent aux Fatimides d’Égypte. L’installation du royaume franc de 
Jérusalem (1099-1291) renforça l’afflux des pèlerins 1 sur les lieux de 
culte que le clergé latin partageait avec les chrétiens orientaux. Avec les 
pèlerins, croisés, colons, chroniqueurs et clercs occidentaux prirent pos- 
session du berceau de christianisme. L’Occident retrouvait ses racines 
religieuses. Mais très rapidement apparaissait la faiblesse numérique des 
colons, ce qui compromit sans cesse la colonisation latine en Palestine. 
Ce fut toutefois pendant quelques décennies une période privilégiée pour 
les pèlerinages occidentaux, car les pèlerins trouvèrent des facilités de 
transport maritime et des structures d’accueil, inconnues jusqu’alors. Des 
guides et des descriptions de la Terre sainte furent rédigés à leur intention, 
mais les relations de pèlerinage restèrent encore peu nombreuses, malgré 
l’essor de la prose dans la littérature occidentale. Le récit de l’ Anglo- 
Saxon Saewulf 2 fait partie de ce modeste ensemble de textes relatif à cette 
période. Son pèlerinage se déroula entre juillet 1 102 et septembre 1 103. 
Il nous donne peu de détails personnels dans son récit, mais décrit la basi- 
lique du Saint-Sépulcre qui avait été restaurée par l’empereur Constantin 
Monomaque en 1048 après sa destruction par le calife Hâkim. Son témoi- 
gnage se situe avant la reconstruction de cette basilique par les croisés au 
début du xn e siècle. 

Un autre récit de l’époque des croisades, celui de Jean de Wurzburg 3 , 
rédigé vers 1 162, renferme pour sa part la description du Saint-Sépulcre 
édifié par les croisés en 1 149. Ces deux textes se complètent donc heureu- 
sement. 

Le premier royaume franc s’acheva le 2 octobre 1 1 87, lorsque Saladin, 
maître de l’Égypte, reprit Jérusalem aux croisés. L’ancienne capitale du 
royaume des Francs fut alors transformée en ville musulmane. Les croisés 
cependant n’étaient pas encore chassés de Terre sainte. Après la signature 
d’un traité avec Saladin en 1 192, un second royaume franc de Jérusalem 
fut reconstitué le long d’une étroite bande côtière allant de Jaffa à la Syrie 
du Nord, avec Saint-Jean-d’ Acre pour capitale. Hormis une brève période 


1. J. Richard, Histoire des Croisades, Paris, Fayard, 1996, p. 111. 

2. M.A.P. d’ Avezac, « Relation des voyages de Saewulf à Jérusalem et en Terre sainte », 
Recueil de voyages et de mémoires, publiés par la Société de géographie, 4, Paris, 1839, 
p. 833-854. 

3. « Johannis Wirziburgensis descriptio Terrae sanctae », Descriptions Terrae sanctae 
ex saeculo VIH IX XII et XV, éd. Titus Tobler, Leipzig, 1874, reprint New York, 1974. 



888 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


entre 1229 et 1239, durant laquelle le sultan d’Égypte, Malik el-Kâmil, 
céda à l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen les lieux saints de Jérusa- 
lem, les musulmans en restèrent définitivement les maîtres à partir de 
1244. Ainsi se posa un problème permanent d’accès à Jérusalem pour les 
pèlerins occidentaux. De cette période date le récit du pèlerin Thietmar, 
présenté ici. Il s’agit peut-être d’un franciscain 1 qui rédigea sa relation à 
l’intention du pape Honorius III, le prédicateur de la croisade de 1217. 
Thietmar accomplit précisément son pèlerinage au cours d’une trêve pré- 
cédant cette cinquième croisade. Son récit montre que les pèlerinages, 
depuis la perte de Jérusalem par les Francs, étaient devenus difficiles mais 
n’avaient pas cessé pour autant. 

Au milieu du xin' siècle, les nouveaux maîtres de l’Égypte, les Mame- 
louks, firent la conquête à leur tour de la Palestine. Poursuivant leurs 
conquêtes au Proche-Orient, ils firent la conquête de Saint-Jean-d’Acre 
et chassèrent définitivement les Francs de Tenre sainte, mettant donc fin 
au second royaume de Jérusalem. La fiction de l’ancien royaume franc 
fut alors entretenue à Chypre par la dynastie royale des Lusignan, qui 
accueillit les Latins chassés de Palestine. Une autre période s’ouvrait pour 
les Lieux saints. 


Les récits de voyage outre-mer durant la période mamelouke : 1250-151 7 

Les Mamelouks allaient en effet permettre le renouveau des pèlerina- 
ges occidentaux en Terre sainte. Dès la fin du xm e siècle, ils les tolérèrent. 
Ainsi, le dominicain allemand Burchard de Sion effectua un pèlerinage 
vers 1283, alors que le Proche-Orient était l’objet d’affrontements entre 
Mamelouks et Mongols. Dans sa Description de la Terre sainte 2 , Bur- 
chard exhorte les pèlerins occidentaux à visiter les Lieux saints. Sa rela- 
tion est une œuvre d’érudition, très fréquemment lue et recopiée par les 
voyageurs au Moyen Age. 

Après la conquête définitive des États latins d’Orient en 1291, les 
sultans mamelouks facilitèrent le déroulement des pèlerinages chrétiens, 
car le problème de l’accès des Lieux saints faisait partie de leur politique 
méditerranéenne. Issus d’anciens esclaves utilisés pour la garde person- 
nelle du sultan du Caire, les Mamelouks s’emparèrent du pouvoir en 1 250 
et le conservèrent jusqu’en 1517. Après la conquête du sultanat, en quel- 
ques décennies, ils repoussèrent les frontières de leur empire de la Haute- 
Égypte à l’Anatolie centrale, contrôlant les ports du Hedjaz, s’emparant 


1. Chronica fratris Nicolai Glassberger ordinis Minorum Observantium, sous la direc- 
tion de S. Bonaventure, Analecta franciscana, t. II, Quaracchi, 1887, p. 12. 

2. A Description of the Holy Land by Burchard ofMount Sion, traduit du texte original 
latin par Audrey Stewart, Palestine Pilgrim's Text Societv, Londres, 1896, vol. 12, reprint 
New York, 1971. 



LES RELATIONS DU PÈLERINAGE OUTRE-MER 


889 


de la Palestine et de la Syrie, maîtres jusqu’au début du xvi e siècle du 
plus vaste empire musulman. Leur pouvoir surtout avait un fondement 
religieux, car le sultan mamelouk était considéré par les musulmans 
comme le délégué du calife, issu de la lignée abbasside, héritier authenti- 
que du Prophète et résidant au Caire. La Terre sainte était donc aux mains 
de la première puissance de l’Islam. Au xiv e siècle, des négociations offi- 
cielles entre les rois de Naples et le sultan du Caire allaient permettre une 
solution juridique et pacifique au problème de l’accès des Lieux saints, 
ainsi que le retour de religieux occidentaux. Les pèlerinages connurent 
alors un renouveau au bas Moyen Âge, et il s’ensuivit une floraison de 
récits du voyage outre-mer. 


L’ÂGE D'OR DES RELATIONS DE VOYAGE OUTRE MER ET LE RENOUVEAU 
DES PÈLERINAGES OCCIDENTAUX EN TERRE SAINTE 

Si les récits des pèlerins constituent la source essentielle de notre 
connaissance de ces voyages, d’autres documents complètent la vision 
qu’ils nous en donnent : documents diplomatiques, archives de l’ordre 
des frères mineurs et des hospitaliers, sources arabes ou archives vénitien- 
nes et pontificales, pour ne citer que les plus importantes. Ainsi peut-on 
dégager certains aspects propres à ces voyages aux xiv e et xv c siècles. 
Mais il faut auparavant évoquer brièvement le contexte géopolitique de 
cette époque en Méditerranée orientale. 


La situation géopolitique des x/V et XV e siècles 

Dans l’Orient méditerranéen, les voyageurs étaient tributaires de diver- 
ses puissances rivales. L’Empire byzantin était de plus en plus affaibli par 
les conquêtes des Turcs ottomans et comptait peu pour les pèlerins, tandis 
qu’au contraire le royaume des Lusignan à Chypre et l’île de Rhodes, 
possession des Hospitaliers, représentaient des escales indispensables 
pour les galères pèlerines. Mais c’est la République de Venise qui, pour 
l’essentiel, assurait le bon déroulement du voyage outre-mer. Elle déte- 
nait un quasi-monopole du transport des pèlerins vers la Terre sainte, et 
son empire, la Romanie vénitienne, garantissait une sécurité maximale au 
cours des escales maritimes. Toutefois, les Turcs ottomans devinrent, au 
cours des décennies, de plus en plus redoutés par les patrons de galères, 
car ils pratiquaient la guerre de course et les conflits avec les puissances 
chrétiennes en Méditerranée s’aggravaient. En revanche, les maîtres des 
Lieux saints, les Mamelouks ', favorisèrent la venue des pèlerins occiden- 

1. J.C. Garcin et al Etats, Sociétés et Cultures du monde musulman médiéval x f- 
XV e- siècle , Nouvelle Clio, PUF, 1995. 



890 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


taux en Terre sainte, et malgré les attaques incessantes des Turcs dans 
l’Europe balkanique ’, les pèlerinages reprirent à la suite de négociations 
diplomatiques entre Le Caire et le royaume de Naples. 


Une solution juridique 1 2 au problème des Lieux saints, et l’installation offi- 
cielle des frères mineurs en T erre sainte 

Les Lieux saints ne seront plus jamais libérés de la tuteile de l’Islam, 
malgré l’élaboration de projets de croisade jusqu’à la fin du Moyen Âge 
de la part de différents souverains ou princes d’Occident. En revanche, le 
libre accès des Lieux saints trouva une solution négociée entre Robert 
de Naples, petit-fils de Charles d’Anjou, et le sultan du Caire, al Nâsir 
Muhammad. Le souverain angevin, durant son long règne (1309-1343), 
développa une politique influente en Méditerranée, tandis que le sultan 
mamelouk voulait consolider son pouvoir au Proche-Orient en nouant 
diverses alliances. Toutefois, n’intervinrent pas seulement dans ces négo- 
ciations des intérêts politiques, mais également des considérations spiri- 
tuelles. 

En effet, l’ordre de saint François avait des liens privilégiés avec la 
Terre sainte par la volonté de son fondateur qui s’était rendu lui-même 
en Orient en 1217. Les frères mineurs 3 furent partie prenante dans les 
négociations qui s’ouvrirent au début du xiv e siècle avec Le Caire, à 
travers la personne du provincial de Terre sainte, frère Roger Guérin. La 
province de Terre sainte avait été créée par saint François, et les frères 
mineurs qui s’y succédaient, fidèles à leur mission spirituelle de garder le 
tombeau du Christ, connaissaient une situation précaire, certains d’entre 
eux ayant même subi le martyre. Depuis 1309, frère Roger Guérin avait 
reçu l’appui du roi Robert de Naples pour négocier avec Le Caire l’instal- 
lation officielle des franciscains sur les Lieux saints, et pour garantir aux 
pèlerins le libre accès de Jérusalem. 

Pour quelles raisons les franciscains furent-ils privilégiés par la cour 
de Naples ? Le frère du roi Robert, Louis, second fils de Charles d’Anjou, 
avait renoncé au trône pour entrer dans l’ordre des frères mineurs qu’il 
illustra par sa sainteté. Giotto et Simone Martini, qui fréquentèrent la cour 
de Naples, firent son portrait, revêtu de la bure franciscaine, bien qu’il eût 
été également évêque de Toulouse. Par ailleurs, la femme de Robert de 
Naples, Sancha de Majorque, était très attachée à l’ordre de saint François 
et multipliait ses faveurs envers les frères. 


1. Alain Ducellier et al ., Les Chemins de l’exil. Bouleversements de l'Est européen et 
migrations vers l’ouest à la fin du Moyen Age, Paris, Amnand Colin, 1992. 

2. Bernardin Collin, Les Lieux saints, Paris, PUF, 1969. 

3. C’est-à-dire les franciscains. 



LES RELATIONS DU PÈLERINAGE OUTRE-MER 


891 


Ainsi, pour ces raisons diverses, des ambassades furent échangées 
entre Naples et Le Caire, dans le but de négocier l’achat de terrains en 
faveur des Franciscains, et de restituer à leur profit certains lieux saints. 
En même temps serait garantie la liberté de pèlerinage pour les chrétiens 
occidentaux. Les négociations conduites par frère Roger Guérin abouti- 
rent dans ce sens vers 1340 et un véritable contrat fut établi pour l’achat 
de titres de propriété qui furent remis à la papauté : les frères mineurs se 
trouvaient ainsi en possession du Cénacle, d’une chapelle dans la basili- 
que du Saint-Sépulcre, où ils obtenaient le droit d’officier, ainsi qu’à la 
grotte de Béthléem et au tombeau de la Vierge. De ce fait, le clergé latin 
se réinstallait sur les Lieux saints, mais représenté par les seuls francis- 
cains, et la liberté des pèlerinages était rétablie. En outre. Le Caire accor- 
dait aux souverains de Naples le droit de restaurer et d’entretenir les 
Lieux saints. 


Le rôle des frères mineurs à l’égard des pèlerins 

Ce rôle fut double : à la fois prise en charge matérielle des pèlerins, car 
les frères étaient les intermédiaires obligés auprès des autorités musulma- 
nes, et prise en charge spirituelle, car ils pratiquaient une spiritualité 
fondée sur la recherche de l’intériorité, caractéristique de la mentalité reli- 
gieuse de ja fin du Moyen Âge. Beaucoup de consciences acceptaient mal 
de voir l’Église s’écarter d’une certaine vérité évangélique, elle qui était 
devenue, du fait des papes d’Avignon, une lourde administration aux 
yeux des fidèles. La petite communauté franciscaine de Terre sainte, ins- 
tallée au mont Sion, propagea auprès des pèlerins l’idéal mystique du 
Poverello d’Assise. Les récits témoignent du climat religieux dans lequel 
vivent les pèlerins en Terre sainte, dominé par une piété christocentrique : 
mettre ses pas dans les pas du Christ, méditer sur sa vie et sa mort, inviter 
les pèlerins à suivre des itinéraires précis dans Jérusalem, conduits par 
les franciscains. Cette « marche à la suite du Christ » avait pour but la 
conversion et la pénitence des pèlerins, préoccupations des religieux fran- 
ciscains qui visaient à développer une piété intérieure et individuelle dans 
le sens du mouvement de l’observance dont ils faisaient partie. Cela les 
avait conduits à une véritable « direction spirituelle » des pèlerinages 
outre-mer. Ils firent naître à Jérusalem de ce fait les premiers chemins de 
croix, pratique de piété nouvelle qui se diffusera en Europe surtout à partir 
du xvi e siècle. Le chemin de croix inaugurait une méditation méthodique 
de la Passion du Christ. 



892 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Les voyages outre-mer et leur organisation 

Aux deux derniers siècles du Moyen Âge, ces pèlerinages furent de 
véritables « voyages organisés » par Venise pour la très grande majorité 
des pèlerins. Les archives du sénat vénitien ont gardé un registre concer- 
nant la réglementation du transport des pèlerins. La galère pèlerine appar- 
tenait à l’armement privé, elle était construite selon les normes de la 
galère vénitienne la plus courante '. Elle était obligatoirement la propriété 
d’un patricien vénitien, responsable juridiquement des pèlerins, qui était 
patron du navire. Il devait faire dresser un contrat entre lui et le voyageur 
par des fonctionnaires vénitiens, les tholomarii. Ce contrat garantissait les 
droits des deux parties pour le trajet Venise-Jaffa, aller et retour, avec le 
séjour à Jérusalem et dans les environs. Le prix convenu était forfaitaire, 
comprenait les traversées et les déplacements en Terre sainte, mais à l’ex- 
clusion du Sinaïet de l’Égypte. La somme prévue était toujours largement 
dépassée, ce dont les pèlerins ne manquaient pas de se plaindre. Étant 
donné les risques multiples en Méditerranée, mais aussi à l’intérieur de 
l’empire mamelouk — car les rapports entre pèlerins occidentaux et 
communautés musulmanes étaient toujours difficiles — , une organisation 
du voyage et des déplacements des centaines de pèlerins se rendant 
annuellement en Terre sainte était plus que nécessaire. Cela n’empêchait 
pas l’existence de pèlerinages individuels, qui étaient souvent le fait de 
pèlerins disposant de ressources importantes. 

Les textes qui suivent ici illustrent une très longue tradition, celle des 
pèlerinages occidentaux en Terre sainte. Le genre littéraire qu’ils repré- 
sentent, inauguré dès le iv e siècle, acquit ses principales lettres de 
noblesse aux xiv e et xv e siècles, et se prolongea jusqu’au xix e siècle, 
comme en témoigne en particulier le très célèbre récit de Chateaubriand, 
Y Itinéraire de Paris à Jérusalem. Les relations des voyages outre-mer 
connurent leur âge d’or à la fin du Moyen Âge, alors que les navigateurs 
occidentaux sillonnaient déjà l’Atlantique, attires par des rivages plus 
lointains. 


B. D. 


1. Jules Sottas, Les Messageries maritimes de Venise aux XIV e et XV e siècles, Paris, 1938. 



Vie ou plutôt pèlerinage de saint Willibald 1 


vin' siècle 


INTRODUCTION 


C’est le premier pèlerin anglo-saxon du Moyen Âge dont la relation de 
pèlerinage nous soit parvenue. Ce Willibald est de haute naissance, son 
père, Richard, est qualifié de roi, c’est-à-dire chef de clan. Sa mère est la 
sœur de saint Boniface, l’apôtre de la Germanie, qui fut aidé dans son 
œuvre d’évangélisation par Willibald, son frère Wunebald et sa sœur 
Walburge, dont le culte s’est maintenu en Allemagne jusqu’à nos jours. 
Il est représentatif des Anglo-Saxons de ce vm c siècle qui vit l’Angleterre 
se convertir définitivement à la foi chrétienne et prendre une large part à 
la christianisation des pays germaniques. Willibald n’a pas écrit lui-même 
le récit de sa pérégrination, il l’a racontée de vive voix. Nous la connais- 
sons par deux textes, celui d’une religieuse, restée anonyme, du monas- 
tère de Heidenheim (près d’Ulm), dont Wunebald était abbé, et celui d’un 
diacre, lui aussi anonyme, que la religieuse nous dit avoir assisté comme 
témoin au récit de Willibald et qui a rédigé un abrégé de son œuvre. 

Cette religieuse fait preuve de la fameuse « indifférence au temps » 
relevée par Jacques Le Goff, car, si elle nous donne le jour et le mois où 
elle commence sa rédaction (23 juin), elle omet de préciser de quelle 
année. On voit, en la lisant, que Willibald n’est pas encore mort, mais a 
déjà atteint un âge avancé : elle conduira, dit-elle, son récit «jusqu’à l’âge 
du déclin ». Or, Willibald est mort âgé, vers 785. Elle écrit donc vraisem- 
blablement entre 760 et 780. Par les indications fournies ici et là dans le 
texte, il est probable que Willibald s’embarqua d’Angleterre en 720 ou 
721. Il avait alors une vingtaine d’années, puisque nous savons que, 
lorsque après son retour il est consacré évêque d’Eichstatt, en 741, il a 
environ quarante ans. Ainsi, ce sont les souvenirs d’un vieil homme, 
consignés par une religieuse qui le tient pour saint, que nous possédons 
là. 


1 . Traduit du latin, présenté et annoté par Christiane Deluz. 



894 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Ces précautions nécessaires n’enlèvent pas au document son intérêt. 
Willibald avait pérégriné assez longtemps, durant six ou sept ans, et avait 
connu assez d’aventures pour garder un souvenir précis de ces années 
passées outre-mer. Et l’auteur a eu grand souci de consigner fidèlement 
ce qu’elle entendait. À propos d’un épisode au bord du Jourdain, on voit 
même apparaître sous sa plume un « nous » révélateur : « Les bergers 
nous donnèrent à boire du lait aigre. » 

Le texte nous apporte aussi la vision que les milieux monastiques pou- 
vaient avoir du pèlerinage. Le titre est déjà éloquent : toute la vie du chré- 
tien est un pèlerinage et quitter sa terre, sa famille pour l’outre-mer, c’est 
manifester de façon tangible que l’on est «étranger et voyageur sur la 
terre ». La décision de Willibald apparaît comme un geste de suprême 
détachement, celui de l’entrée dans la vie religieuse ne contentant pas sa 
soif de perfection. Il ira donc jusqu’aux « terres des frontières lointaines » 
et affrontera « les étendues prodigieuses de la mer ». 

Il existait cependant un courant réservé à l’égard du pèlerinage, et ce 
depuis saint Jérôme, qui avait déclaré que la perfection ne consistait pas 
à aller à Jérusalem, mais à vivre en bon chrétien. Ceci explique sans doute 
l’insistance que met l’auteur à rappeler que Willibald continue, dans toute 
la mesure du possible, à vivre selon la règle bénédictine et que ses chemi- 
nements se font « en priant ». Ceci explique également que les pèlerins 
semblent ne rien retenir sur leur route qui n’ait de valeur religieuse. Les 
villes ne sont définies que par les corps saints qu’elles renferment. Éphèse 
s’enorgueillit ainsi d’abriter non seulement la sépulture de saint Jean, 
mais la caverne où reposent les Sept Dormants. Ces jeunes gens, refusant 
l’apostasie lors de la persécution de Dèce en 249, avaient été enfermés 
dans une grotte où ils dormirent deux cents ans, ne se réveillant que 
lorsque le christianisme eut triomphé. Quant à la Terre sainte, elle est tout 
entière vue à travers les souvenirs bibliques ou évangéliques. Ces derniers 
sont d’ailleurs privilégiés. Willibald part, non seulement en esprit de pau- 
vreté radicale, mais il entend mettre ses pas dans les pas du Christ et être 
témoin de tout ce qu 11 a accompli sur cette terre où II a vécu. Il reviendra 
de son pèlerinage en quelque sorte consacré comme témoin authentique 
de la vérité de l’Évangile, habilité à le proclamer parmi les païens. Le 
récit qu’il fait au pape à son retour est très éclairant à cet égard. Il se 
présente comme une profession de foi, partant de Bethléem, lieu de la 
naissance du Christ, continuant au Jourdain, lieu de son baptême et de son 
envoi en mission, pour s’achever à Jérusalem, lieu de la Passion, de la 
Résurrection et de l’Ascension. La réponse du pape est l’envoi de Willi- 
bald en mission comme apôtre de la Germanie aux côtés de Boniface. 

Le récit de la religieuse n’est toutefois pas un austère traité théologi- 
que. Nous y découvrons les difficiles conditions dans lesquelles s’effec- 
tue un voyage outre-mer au vm e siècle. Même si la mention des dangers 
encourus est un cliché, on voit à quel point les routes de terre sont imprati- 



VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE... — INTRODUCTION 895 

cables ou peu sûres en Italie, puisqu’on leur préfère la route de mer, même 
pour de courts trajets comme celui de Gaëte à Naples. En Terre sainte, 
en revanche, la sécurité semble régner, mais le danger vient des fauves : 
l’épisode de la rencontre d’un lion rugissant sur la route d’ Acre est révéla- 
teur. Les lions continuaient à terrifier les campagnes à l’époque des croi- 
sades et c’était, en raison de sa nécessité, la seule chasse autorisée par la 
règle du Temple aux moines chevaliers qui entendaient renoncer aux plai- 
sirs de leur condition de nobles. 

La sécurité règne, mais les chrétiens sont l’objet d’incessants soupçons. 
On voit en eux des espions potentiels, on les soumet à des interrogatoires, 
on les jette en prison. Dans ces moments difficiles, le rôle joué par les 
marchands est de grande importance. Ils apportent avec eux une vision 
du monde plus large que celle des petits potentats locaux. Les îles britan- 
niques sont à l’extrémité de la terre : « Nous ne connaissons aucune terre 
plus lointaine, il n’y a ensuite que de l’eau. » On ne saurait entreprendre 
un tel voyage pour espionner. Tels sont les arguments qu’ils emploient 
pour prendre la défense de Willibald et de ses compagnons. Le rôle joué 
par les gens d’Espagne est, lui aussi, important. Il n’y a encore qu’un seul 
califat, et ils peuvent servir d’intermédiaires entre Occidentaux et 
Orientaux. 

Une autre source de difficultés vient des maladies. À Rome, dont la 
Campagne n’est pas encore drainée, c’est la malaria, dont les symptômes 
sont décrits avec grande précision, et en Orient, des maladies d’yeux et 
d’autres, moins nettes, résultant sans doute d’une grande fatigue. C’est ce 
qui explique les longs arrêts, de plusieurs semaines, à Jérusalem, ou à 
Salamias. D’autres séjours sont liés à la dépendance à l’égard du climat 
qui entraîne de longs hivernages, à Rome, à Patara, à Jérusalem. Le pèle- 
rinage devient ainsi une interminable pérégrination. 

Willibald en a-t-il profité pour acquérir une meilleure connaissance de 
l’Islam ? Il ne le semble pas. Il a plus ou moins retenu la titulature du 
calife, Emir-al-Mumini , Commandeur des croyants, mais il qualifie sans 
cesse les Sarrasins de païens. Il faudra attendre longtemps pour que la 
reconnaissance se fasse et qu’un Guillaume de Tripoli, à la fin du 
xm e siècle, écrive qu’ils croient au même Dieu que les chrétiens. 

Willibald était cependant un esprit curieux, n’hésitant pas à tenter l’as- 
cension du Vulcano pour voir l’intérieur du terrible volcan où le pape 
Grégoire le Grand, dans ses Dialogues , avait situé le lieu du châtiment 
infernal de l’empereur Théodoric après le meurtre du pape Jean V et de 
Boèce (525). L’amas de cendres l’en empêcha et il dut se contenter de 
voir jaillir du cratère les pierres ponces utilisées dans les bibliothèques 
pour polir les parchemins. La biographe raconte-t-elle cet épisode pour 
nous signifier que l’enfer refuse le saint évêque ? 

Il reste à dire un mot du texte lui-même. À la fois fière et tremblante 
de son audace à oser prendre la plume, la religieuse s’efforce de faire 



896 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


preuve de son parfait maniement de la langue latine. Le prologue est révé- 
lateur de cette ambition et nous avons décidé de le présenter, malgré sa 
longueur et son emphase. Trop rares sont les textes du Moyen Âge écrits 
de la main d’une femme. Nous avons suivi l’édition critique établie par 
T. Tobler à partir de trois manuscrits et de sept éditions (entre 1603 et 
1 857). C’est dire que le Pèlerinage de Willibald connut un certain succès. 

Christiane Deluz 


BIBLIOGRAPHIE : tobler T., Descriptiones Terrae Sanctae ex saeculo vm, ix, xnet 
xv, Leipzig, 1874, p. 1-55 et 282-347. 

Une bonne étude en anglais se trouve dans : beazleyc.r., The Dawn of modem Geo- 
graphy, 1897, reprint New York, Peter Smith, 1949, 3 vol., vol. I, p. 140-157. 



PROLOGUE 


Vous tous que je vénère et qui m’êtes très chers dans le Christ, vous 
les prêtres revêtus des honorables insignes du sacerdoce, vous les diacres 
aux qualités éclatantes, vous aussi les abbés et les grands laïcs à qui le 
pieux souverain pontife, dans son zèle pastoral, a confié et le saint ordre 
des prêtres et les diacres, remarquables de sobre discrétion, et la milice 
des moines cénobites et, dans le cadre de la discipline scolaire, l’appren- 
tissage et l’enseignement des savantes études des lettres pour apprendre 
aux princes à mieux exercer leur pouvoir — et ainsi, comme le noble 
nourricier de ses armées, le pontife les réchauffe par son zèle dans les 
diocèses, comme on entoure de soins et réchauffe ses propres enfants — , 
c’est à vous qui demeurez sous l’autorité de la loi divine que je m’adresse. 
Pourtant, je ne suis qu’une indigne femme saxonne, la dernière de toutes, 
non seulement par les années, mais aussi par les vertus et, par comparai- 
son avec mes compatriotes, en quelque sorte un avorton. Pour vous, les 
pieux catholiques, préposés à la bibliothèque céleste, j’ai décidé, en ras- 
semblant en peu de mots ce qui mérite mémoire, de traiter méthodique- 
ment des débuts de la vie remarquable du vénérable Willibald. Mais 
surtout, moi qui ne suis qu’une femme, rendue faillible par la faiblesse de 
son sexe, qui ne suis soutenue ni par l’excellence de la sagesse, ni par 
l’assurance de grandes forces, j’ai été poussée par l’élan spontané de ma 
volonté. Comme une ignorante, j’ai fait ma cueillette avec la petite 
sagesse de mon cœur et, malgré mon peu de moyens, parmi tant d’arbres 
couverts de feuillages, de fruits, de floraison à l’infinie variété, j’ai pu 
cueillir pour vous quelques fleurs, fût-ce à l’extrémité des branches. 

Et maintenant, je le répète, ce n’est pas entraînée par une présomption 
personnelle, ni avec une audace téméraire que je commence ce récit. Je 
crois pouvoir aboutir, aidée par la grâce de Dieu, par le prestige de cet 
homme vénérable, qui a vu tant de choses, par votre autorité reconnue et 
l’accord de votre volonté. Je parcourrai rapidement mon sujet : toute la 



898 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


grandeur de l’œuvre divine, tous les miracles, tous les signes de puissance 
que Dieu, s’humiliant pour le salut du genre humain, s’abaissant jusqu’à 
prendre forme dans un corps humain, a daigné accorder et accomplir en 
ce monde, avec la toute-puissance divine. Tout cela est apparu clairement 
au vénérable Willibald, par le témoignage de ses yeux, de ses pieds, de 
ses mains, de tout son corps. Et non seulement il voyait les miracles qui 
nous sont certifiés par la grâce de l’Évangile, mais aussi les lieux mêmes 
où, sur terre, notre Dieu a voulu nous apparaître, naissant, souffrant et 
ressuscitant, ainsi que tous les autres vestiges des prodiges de sa puis- 
sance que le Seigneur a dai b né imprimer sur cette terre et nous faire 
connaître. Ce pédagogue avisé, fort de sa foi, favorisé par le destin, par- 
courait tous ces lieux, s’enquérant avec hardiesse, visitant tout, décou- 
vrant tout, voyant tout. Il m’a semblé, si j’ose dire, répréhensible que la 
parole humaine enferme dans un silence obstiné, lèvres closes, tout ce que 
le Seigneur avait daigné, en notre temps, révéler à son serviteur par la 
vision de ses yeux et les fatigues de son corps. 

Tout ce qui est relaté ici, nous savons que ce ne sont pas des sottises 
apocryphes, ni des dissertations qui s’égarent. Mais, sous ses yeux et sous 
son contrôle, nous avons confié à l’écrit exactement ce que nous avions 
entendu de sa propre bouche, en présence de deux diacres qui écoutaient 
avec moi, comme témoins. C’était le 9 des calendes de juillet, la veille du 
solstice. 


[Le Prologue se poursuit sur le même ton sur encore deux paragraphes.] 


I 

COMMENT VA ÊTRE ÉCRITE SA VIE 

J’ai décidé d’ourdir la trame de ce petit livre et de le tisser avec 
méthode, en commençant par le début de la vie du vénérable Willibald, 
prêtre et pontife du Dieu très haut, lui qui s’appliquait à suivre dans sa 
pensée et sa conduite les bons exemples des saints qui l’avaient précédé 
dans le service de la loi divine. C’est pourquoi, depuis les commence- 
ments et l’éclat de la jeunesse, nous poursuivrons jusqu’à l’entrée de la 
vieillesse et jusqu’à l’âge du déclin. 



VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD 


899 


II 

ENFANT, IL EST ATTEINT D’UNE GRAVE MALADIE 

Tout petit, aimable et charmant dans son berceau d’enfant, il fut 
réchauffé et nourri par les tendres caresses de son entourage, surtout de 
ses parents, tout à sa dévotion, prenant soin de lui chaque jour avec une 
sollicitude prévoyante. Il parvint ainsi à l’âge de trois ans. Ayant parcouru 
ce cycle de trois années, il était encore bien petit et fragile à un âge aussi 
tendre et ses membres encore faibles. Subitement, une grave maladie s’at- 
taqua à ce corps de trois ans et s’en saisit avec une telle violence que ses 
petits membres étaient tout désarticulés. Cet état, en se prolongeant, le 
menaçait d’une mort prochaine. Le père et la mère, voyant leur enfant 
malade et déjà presque à demi mort, commencèrent à s’inquiéter, à s’affo- 
ler et à s’angoisser, en éprouvant pour la première fois une telle détresse. 
Ils voyaient leur enfant, né de leur chair, frappé d’une maladie fatale, qui 
allait leur être arraché par une mort subite. Celui qu’ils allaitaient, 
réchauffaient, nourrissaient depuis trois ans, qu’ils espéraient avoir 
comme héritier pour leur survivre, ils craignaient désormais de le pleurer, 
qu’il fût réduit à un état misérable ou mort et enseveli sous la terre. 

Mais le Dieu tout-puissant qui a fait le monde et parfaitement élaboré 
le ciel et la terre ne voulait pas retirer de la prison de son corps son servi- 
teur encore enfant, encore inachevé, dont les membres frêles ne s’étaient 
pas encore construits, un être encore mal assuré parmi les hommes. Il 
entendait au contraire que, par la suite, dévoilant à de nombreux néophy- 
tes dans le monde entier la loi divine, il répandît en abondance les dons 
de la vie étemelle. 


III 

LES PARENTS PROMETTENT DE FAIRE MENER À LEUR FILS 
LA VIE MONASTIQUE 

Mais revenons à l’enfance de Willibald. Ses parents, dans une grande 
inquiétude, craignant la mort de leur fils, le prirent et le présentèrent 
devant la sainte Croix du Seigneur Sauveur. C’est en effet la coutume 
chez les Saxons, dans nombre de domaines de nobles personnages, de 
consacrer dans un lieu élevé un monument à la sainte Croix du Seigneur, 
entouré de grands honneurs, pour faciliter la prière quotidienne. Ils dépo- 
sèrent donc l’enfant devant la Croix, suppliant obstinément le Seigneur 
Dieu, créateur de toutes choses, de mettre fin à leur angoisse et, par sa 
puissance, de secourir leur fils et le conserver en vie. Se relayant dans une 
prière instante, ils promettaient, en échange de la guérison de leur fils, de 
lui faire aussitôt recevoir la tonsure de l’ordre sacré, pour militer dans la 



900 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


loi divine selon la discipline de la vie monastique, et ils s’engagèrent à le 
faire entrer au service du Christ. À peine avaient-ils prononcé ce vœu, à 
peine avaient-ils dit les paroles par lesquelles ils confiaient leur fils à la 
milice du roi du ciel, que le Seigneur leur accorda aussitôt l’objet de leur 
demande et l’enfant retrouva la santé. 


[IV-V. A cinq ans, Willibald est conduit par ses parents au monastère de 
Watdham, au nord de Londres, à la limite occidentale de l'Essex. Il y reçoit 
une culture religieuse et pratique la vie monastique .] 


VI 

IL COMMENCE À PENSER AU PÈLERINAGE 

Dans son zèle, il commença à tourner et retourner dans son esprit 
comment il réaliserait et traduirait ses pensées en actes, pour pouvoir 
mépriser et abandonner tout ce qui est transitoire en ce monde, quitter non 
seulement les richesses des biens terrestres, mais sa patrie, ses parents et 
ses proches, se lancer sur les routes du pèlerinage et se mettre en quête de 
terres inconnues et lointaines. Dans l’intervalle, du temps s’était écoulé 
après les jeux charmants de la petite enfance, les ardeurs folâtres de l’en- 
fance et les enthousiasmes séduisants de l’adolescence, temps pendant 
lequel il était toujours accompagné de la grâce inépuisable et ineffable de 
Dieu. Il était sorti de l’adolescence et entrait dans l’âge d’homme. Dans 
l’assemblée des frères, son amour de l’obéissance faisait naître l’affec- 
tion, sa bonté suscitait la générosité à son égard. Ainsi, tous avaient pour 
lui affection et respect. En même temps, en s’appliquant jour et nuit à 
l’étude approfondie des lettres, il formait son esprit à la vigueur et à une 
rigoureuse rectitude. Ainsi, il devenait de jour en jour un meilleur instru- 
ment au service de la mission céleste. 


VII 

SON PÈRE DÉCIDE DE PARTIR AVEC SON FILS WUNEBALD 

Comme nous l’avons dit plus haut, cet adolescent, esclave de la maison 
du Christ, voulait tenter les chemins inconnus du pèlerinage, souhaitait 
aller contempler les terres des frontières lointaines et avait décidé d’af- 
fronter les étendues prodigieuses des mers. Tout de suite, il révéla à son 
père selon la chair ce désir secret de son cœur, tenu caché à tous. Il l’assié- 
geait de demandes pressantes, afin qu’il le conseillât sur ce désir d’ac- 
complir son vœu de pèlerinage, qu’il lui donnât son consentement et la 



VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD 


901 


permission de partir. Il lui demandait même de l’accompagner dans son 
voyage. En l’invitant à accomplir un tel labeur et à changer totalement de 
vie, il voulait le voir se séparer des plaisirs du siècle, des délices du 
monde, de la fausse prospérité des richesses de la vie d’ici-bas. Il lui 
demandait, avec le secours du Seigneur, de s’engager dans la voie d’une 
vie bien construite, de commencer à se mettre au service de Dieu et, pour 
cela, d’abandonner sa propre patrie et de parcourir les vastes territoires 
de pèlerinage qui s’ouvraient devant lui. Ainsi, s’appliquant à lui parler 
avec douceur, il l’invitait à se joindre à ses fils et à gagner le bienheureux 
seuil de Pierre. Mais le père, tout d’abord, refusa le départ demandé par 
son fils, invoquant la fragilité et la faiblesse de son épouse, de ses enfants 
encore jeunes et jugeant malhonnête et cruel de les priver de sa présence 
et de les abandonner à des étrangers. 

Alors, le soldat du Christ reprit avec vaillance ses paroles d’exhortation 
et ses prières insistantes. Tantôt il le menaçait en lui faisant craindre une 
vie plus dure, tantôt il l’encourageait par la promesse de la paisible vie 
étemelle et de la douceur du Paradis dans l’amour du Christ. Bref, il 
essaya par tous les moyens et arguments d’obtenir son consentement et 
de susciter son courage. Enfin, avec l’aide du Dieu tout-puissant, la 
volonté de Willibald l’emporta. Lui-même, son père et son frère Wune- 
bald firent le vœu d’entreprendre le chemin qu’il désirait et qu’il les 
exhortait à prendre. 

VIII 

DÉPART DE WILLIBALD, ROUTE VERS ROME 

Le cours du temps fit approcher le moment où son père et son frère 
entreprirent la route tant désirée. Au moment favorable de l’été, ayant 
tout préparé et pris avec eux de quoi vivre, ils arrivèrent en compagnie 
d’autres pèlerins comme eux à l’étape qui s’appelait autrefois Hamelea 
Mutha, près du marché de Hamvith Il n’y eut guère longtemps à atten- 
dre pour que le navire fût prêt. Une fois le prix du voyage payé, tous mon- 
tèrent à bord d’un vaisseau léger, les pèlerins et l’équipage, avec ses 
hommes et son patron, au souffle du vent du nord, sur la mer houleuse, 
dans le battement des rames et les cris des matelots. 

Puis, après être passés au travers des menaces des flots et des dangers 
redoutables de la mer, grâce à la course rapide du vaisseau sur la vaste 
étendue marine, toutes voiles dehors, poussés par des vents favorables, ils 
arrivèrent sains et saufs et aperçurent la terre ferme. Bientôt, avec des cris 
de joie, on descendit à terre, on installa un campement en dressant des 


1. Hambith se trouve dans la région de Southampton. Le port tire son nom de l’embou- 
chure de la Hamble (Hamble mouth), dans la même région. 



902 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


tentes sur la rive d’un fleuve appelé Sigona, près d’une ville nommée 
Rotum où se tient un marché '. 

Après quelques jours de repos, ils prirent la route et trouvèrent, pour 
leur profit, beaucoup d’oratoires de saints qu’ils gagnèrent en priant. Che- 
minant ainsi, ils traversèrent bien des régions jusqu’à la ville de Lucques. 
Willibald et Wunebald guidaient leur père dans la troupe des pèlerins. 
Mais voici qu’un mal soudain s’empara de lui et, en peu de temps, il fut 
menacé d’une mort imminente. La maladie s’aggrava, ses membres affai- 
blis et glacés se décomposèrent et il rendit le dernier soupir. Ses deux fils 
prirent avec chagrin et compassion le corps sans vie de leur père, l’enve- 
loppèrent d’un beau linceul et l’ensevelirent dans cette ville de Lucques, 
dans l’église Saint-Frigidien. C’est là que repose le corps de leur père. 
Aussitôt après, parcourant les vastes territoires de l’Italie, ils firent route 
rapidement, par les vallées profondes et les montagnes abruptes, les 
plaines et les champs. Ils montèrent à pied jusqu’aux hautes forteresses 
des Apennins, d’accès si difficile. Avec l’aide du Dieu très bon et le 
soutien des saints, ils passèrent les sommets dans des tourmentes de 
brouillard et de neige glacée, tous sains et saufs avec leurs compatriotes 
et la troupe de leurs compagnons, et ils échappèrent aux ruses menaçantes 
des gens d’armes pour parvenir bientôt à l’illustre seuil du bienheureux 
Pierre, prince des Apôtres. Ils y demandèrent la protection du Dieu tout- 
puissant et lui rendirent d’infinies actions de grâces. N’avaient-ils pas 
échappé aux menaces de la mer et aux divers dangers de la route du pèle- 
rinage, pour mériter de monter heureusement l’échelle de la connaissance 
et de pénétrer dans la célèbre basilique Saint-Pierre ? 


IX 

ROME, ILS SOUFFRENT DE LA FIÈVRE 

Les deux frères demeurèrent à Rome de la fête de saint Martin jus- 
qu’aux Pâques suivantes. Pendant tout ce temps, durant le passage de 
l’hiver glacé et austère, le tout début du printemps encore en germe, puis 
les feux du temps pascal illuminant le monde, les deux frères menèrent la 
bienheureuse vie monastique, sous la loi sacrée de la règle. Puis les jours 
passèrent, la chaleur de l’été s’accrut, annonciatrice des fièvres. Et, en 
effet, ils furent saisis d’un mal soudain et violent, respirant péniblement, 
tout fiévreux, parfois grelottant de froid, parfois étouffant de chaleur ; une 
souffrance atroce parcourait leurs membres, la fièvre les envahissait, les 
paralysait, ils se sentaient près de la mort, à peine un souffle de vie 
s’échappait de leur corps épuisé. Toutefois, la Providence, toujours pré- 


I . Ils abordent sur la rive de la Seine, près de Rouen (Rotomagum). 



VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD 


903 


sente dans sa bonté paternelle, daigna leur porter secours, car ils étaient 
malades à tour de rôle et, pendant le répit de son mal, un frère pouvait 
soigner l’autre. Dans la mesure où leur faiblesse le leur permettait, ils ne 
s’écartaient pas de la règle, s’attachant avec passion à la lecture de l’Écri- 
ture sainte qui dit avec raison : « Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera 
sauvé. » 

X 

L’ITALIE DU SUD ET LA SICILE 

[Ils n ' oublient pas leurs projets de pèlerinage et se préparent à repartir.] 


Quand les fêtes de Pâques furent passées, l’armée vaillante se leva, 
avec ses deux compagnons, et reprit la route. Ils parvinrent ainsi à la ville 
de Terracine, à l’est, où ils restèrent deux jours. De là, ils gagnèrent Gaëte 
qui est sur le bord de la mer. Ils y prirent un navire pour faire la traversée 
vers Naples où ils quittèrent ce navire et demeurèrent une semaine. Ces 
villes sont aux Romains, elles leur sont soumises, bien que situées sur le 
territoire de Bénévent '. 

Très rapidement, car la bonté divine est sans cesse à l’œuvre pour hâter 
la réalisation des désirs de ses serviteurs, ils trouvèrent un navire égyptien 
qu’ils prirent pour arriver en Calabre, à la ville de Reggio. Après un 
séjour de deux jours, ils repartirent pour l’île de Sicile, dans la ville de 
Catane où repose le corps de sainte Agathe, vierge. Il y a là le mont Etna 
et quand, pour diverses causes, ce volcan menace de répandre la lave 
embrasée sur la région, vite, les habitants prennent le voile de sainte 
Agathe, le tendent contre le feu et le feu s’arrête. 

Au bout de trois semaines, ils reprirent la mer pour Syracuse. 


XI 

LA MER ADRIATIQUE 

De là, ils traversèrent en bateau la mer Adriatique jusqu’à la ville de 
Monemvasie, en terre slave 1 2 . Puis ils reprirent la mer vers l’île de Chio, 
laissant Corinthe sur leur gauche, et de là vers l’île de Samos et enfin vers 
la ville d’Éphèse en Asie, située à un mille de la côte. Ils visitèrent le lieu 


1. Vers 580, les Lombards avaient établi une puissante principauté sur le territoire de 
Bénévent. Au début du vm' siècle, la papauté, les Byzantins (appelés ici Romains) et les 
Lombards se disputaient âprement l’Italie du Sud. 

2. Le Péloponnèse était alors occupé par les Bulgares. 



904 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


où reposent les Sept Dormants 1 et la basilique de saint Jean l’Évangéliste, 
dans un site magnifique à côté d’Éphèse. Ils firent encore deux milles le 
long de la mer jusqu’à la ville de Pygala 2 et y restèrent un jour. Ils deman- 
dèrent du pain et allèrent s’asseoir sur la margelle d’un puits au centre de 
la ville pour manger ce pain trempé dans de l’eau. Puis, longeant toujours 
la mer, ils parvinrent à la ville de Strobole, sur une haute montagne, et de 
là gagnèrent Patara 3 jusqu’à ce que le froid de l’horrible hiver glacé soit 
passé. Ils reprirent alors la mer jusqu’à la ville de Milet 4 qui faillit jadis 
être engloutie sous les eaux. Là demeuraient deux solitaires sur un style, 
c’est-à-dire une construction étayée par un grand mur de pierres, très 
haute, si bien que l’inondation ne put les atteindre. De là, ils firent la tra- 
versée jusqu’à la montagne des Galliens, qui a été complètement déser- 
tée 5 . Ils y souffrirent cruellement des tourments de la faim, au point de 
craindre de voir arriver le jour de leur mort, faute de nourriture. Mais le 
tout-puissant berger des peuples daigna procurer quelque aliment à ses 
pauvres. 

Toujours par mer, ils gagnèrent l’île de Chypre, qui est partagée entre 
les Grecs et les Sarrasins 6 . Ils demeurèrent à Paphos trois semaines, puis 
à la ville de Constantia 7 , où repose saint Épiphane, et ils y séjournèrent 
jusqu’après la nativité de saint Jean-Baptiste. 


XII 

LA CÔTE SYRIENNE 

Ils reprirent ensuite le bateau vers le pays des Sarrasins et la ville de 
Tortose, au bord de la mer. De là, ils marchèrent pendant neuf à douze 
milles pour atteindre un château appelé Archas 8 , où il y avait un évêque 
grec et ils entendirent l’office selon le rite grec, puis ils firent encore 
douze milles jusqu’à la ville d’Émèse 9 où se trouve une grande église 
construite par sainte Hélène en l’honneur de saint Jean-Baptiste et où sa 
tête fût longtemps conservée. C’est en Syrie. 


1. Cette grotte, vénérée tant par les chrétiens que par les musulmans, est encore aujour- 
d’hui un lieu de culte. 

2. Port antique, aujourd’hui abandonné, sur l’embouchure du Caystre ; un temple à 
Artémis y avait été édifié. 

3. On ne sait avec quel site identifier Strobole. Patara était alors un port assez important, 
aujourd’hui un petit village. 

4. L’itinéraire semble étrange, car Milet est au nord de Patara. 

5. L’itinéraire continue à être confus. Ils abordent sans doute sur la côte rocheuse de la 
Cilicie. 

6. L’île fut conquise par les Arabes en 649 ; mais, en 685, un traité fut conclu avec 
Byzance, prévoyant le partage des revenus entre les deux puissances. 

7. Aujourd’hui Salamine. 

8. Situé entre Tripoli et Tortose, aujourd’hui Tell Arkas. 

9. Aujourd’hui Homs, chef-lieu administratif sous le califat omeyyade. 



VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD 


905 


Il y avait avec Willibald sept de ses compatriotes. Les païens sarrasins, 
apprenant que des étrangers inconnus étaient arrivés, les prirent et les 
emprisonnèrent, ne sachant pas de quelle nation ils étaient et les prenant 
pour des espions. Ils les amenèrent enchaînés à un riche vieillard qui 
devait les voir et reconnaître d’où ils venaient. Il les interrogea, leur 
demanda d’où ils venaient et de quelle mission ils étaient chargés. Ils 
répondirent en exposant tout au long les raisons de leur voyage. Le vieil- 
lard déclara : « J’ai souvent vu venir ici des hommes du même pays que 
ceux-ci, ils ne nous veulent aucun mal, mais désirent seulement observer 
leur loi religieuse. » Ils s’en allèrent donc au palais demander de pouvoir 
faire route vers Jérusalem. Mais à peine étaient-ils entrés que le gouver- 
neur déclara qu’ils étaient des espions et les fit jeter en prison jusqu’à ce 
qu’il eût demandé au roi ce qu’il devait en faire. 

À peine avaient-ils été emprisonnés que la grâce admirable du Dieu 
tout-puissant se manifesta. Lui qui, dans sa bonté, daigne protéger de son 
boucher et garder sains et saufs les siens, sous les coups et dans les tour- 
ments, parmi les barbares et les hommes de guerre, dans les prisons et au 
milieu d’une troupe menaçante. Il se trouva là un marchand qui avait le 
désir de les racheter en aumône pour le salut de son âme et de les arracher 
à la prison pour qu’ils pussent tranquillement accomplir leur dessein. Il 
ne put l’obtenir, mais il leur envoya chaque jour le repas de midi et du 
soir et, le jeudi et le samedi, il envoyait son fils à la prison pour les 
conduire aux bains et les en ramener. Et le dimanche, il les accompagnait 
à l’église en traversant le marché pour qu’ils pussent choisir parmi les 
marchandises ce qui leur ferait plaisir. Et aussitôt, il leur achetait ce qu’ils 
avaient choisi. Les habitants de la ville prirent aussi l’habitude de venir 
les regarder avec curiosité, car ils étaient jeunes, beaux et bien vêtus. 

Pendant qu’ils étaient ainsi retenus en prison, arriva un homme d’Espa- 
gne. Il vint leur parler dans la prison et leur demanda soigneusement qui 
ils étaient et d’où ils venaient. Ils lui décrivirent dans l’ordre tout leur 
parcours. Cet Espagnol avait un frère au palais royal qui était chambellan 
du roi des Sarrasins. Lorsque le gouverneur qui les avait fait jeter en 
prison et le patron du navire qui les avait amenés de Chypre vinrent aussi, 
ils se présentèrent tous trois ensemble devant le roi des Sarrasins, nommé 
Mirumini'. On parla de leur cas ; l’Espagnol raconta à son frère tout ce 
qu’ils lui avaient dit en prison et lui demanda d’en parler au roi et de leur 
porter secours. Puis tous trois se présentèrent devant le roi et, sur son 
ordre, lui exposèrent le cas des prisonniers. Le roi leur demanda d’où ils 
venaient. Ils répondirent : « Ces hommes sont venus des rivages occiden- 
taux où le soleil se couche. Nous ne connaissons aucune terre plus loin- 
taine, il n’y a ensuite que de l’eau. » Le roi répondit : « Pourquoi 
devrions-nous les punir ? Ils n’ont commis aucune faute envers nous. 


1 . Émir Al-Muminin, Commandeur des croyants, un des titres du calife. 



906 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Libérez-les et permettez-leur de partir. » Les autres prisonniers devaient 
payer un cens d’un tiers de sou ; on les en dispensa. 


XIII 

DAMAS, NAZARETH, LE THABOR 

Sans perdre de temps, munis de leur licence, ils parcoururent les cent 
milles qui les séparaient de Damas, où repose saint Ananie. Cette ville est 
en Syrie. Ils y restèrent une semaine. À deux milles il y avait une église, 
au lieu de la conversion de saint Paul, quand le Seigneur lui dit : « Saül, 
Saül, pourquoi me persécutes-tu ? » En priant en chemin, ils parcoururent 
la Galilée jusqu’au lieu où Gabriel vint trouver la Vierge Marie et dit : 
« Ave Maria. » Il y a là maintenant une église et le bourg où se trouve 
l’église, c’est Nazareth. Cette église, les chrétiens l’ont souvent protégée 
contre les païens sarrasins qui voulaient la détruire. 

En se recommandant au Seigneur, ils quittèrent Nazareth pour le 
village de Cana où le Seigneur changea l’eau en vin. Il y a là une grande 
église dans laquelle est conservée une des six urnes que le Seigneur avait 
ordonné de remplir d’eau, qu’il changea en vin et dont on versa à boire. 
Ils y demeurèrent sept jours. Puis ils se rendirent au mont Thabor, où le 
Seigneur fut transfiguré. On y trouve maintenant un monastère d’hommes 
et une église dédiée au Seigneur, à Moïse et à Élie. 


XIV 

TIBÉRIADE, MAGDALA, CAPHARNAÜM 

Puis ils se dirigèrent vers la ville appelée Tibériade. Elle est sur le 
rivage de la mer où le Seigneur marcha et où Pierre, essayant d’aller vers 
lui sur l’eau, s’enfonça. On y trouve beaucoup d’églises et une synagogue 
des juifs. Ils restèrent là quelques jours. C’est là que le Jourdain passe au 
milieu de la mer. Ils firent le tour de cette mer, arrivant près du village de 
Madeleine et, de là, au village de Caphamaüm où le Seigneur ressuscita 
la fille du chef ; il y avait sa maison et un grand mur. On disait que 
Zébédée habitait là avec ses fils Jean et Jacques. Puis ils gagnèrent Beth- 
saïde, d’où étaient originaires Pierre et André et où il y a maintenant une 
église à l’emplacement de leur maison. Ils y passèrent la nuit et, au matin, 
partirent pour Corozaïm où le Seigneur guérit les possédés du démon en 
envoyant le diable dans un troupeau de porcs. Il y avait là une église. 



VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD 


907 


XV 

LE JOURDAIN 

Après avoir prié dans l’église, ils poursuivirent leur route jusqu’à l’en- 
droit où deux sources jaillissent du sol, Jor et Dan, qui viennent de la 
montagne, se réunissent et forment le Jourdain. Ils passèrent la nuit entre 
les deux sources et les bergers nous 1 donnèrent à boire du lait aigre. Leurs 
bêtes sont étonnantes, avec une longue échine, de courtes pattes et de 
grandes cornes dressées. Elles sont toutes de la même couleur. En été, 
quand l’ardeur du soleil brûle la terre, les bêtes se lèvent, vont dans un 
étang où elles se plongent entièrement, à l’exception de la tête. 

Ensuite, ils se rendirent à Césarée où il y a une église et un grand 
nombre de chrétiens. 


XVI 

MONASTÈRE ET ÉGLISE SAINT-JEAN-BAPTISTE 

Après quelque temps de repos, ils reprirent leur route vers le monastère 
de Saint-Jean-Baptiste où il y avait environ vingt moines. Ils y passèrent 
la nuit et, de là, ils firent encore un mille pour atteindre le Jourdain au 
lieu du baptême du Seigneur. On y voit maintenant une église avec des 
colonnes de pierre et, au-dessous, la terre nue. C’est le lieu précis du 
baptême du Seigneur. A l’endroit où l’on baptise maintenant, une croix 
de bois est dressée au milieu d’une petite dérivation du courant et une 
corde est tendue solidement d’un bord à l’autre du Jourdain. Le jour de 
l’Épiphanie, les malades et les infirmes se tiennent à cette corde pour se 
plonger dans l’eau. Les femmes stériles qui viennent ici sont aussi favori- 
sées de la grâce du Seigneur. Notre évêque Willibald s’est baigné là, dans 
le Jourdain. Ils sont restés en ce heu un jour. 


XVII 

GALGALA, JÉRICHO 

Ils partirent du Jourdain pour Galgala, qui est distant de cinq milles. 
On y trouve douze pierres, dans une église de bois qui n’est pas très 
grande. Ce sont les douze pierres que les fils d’Israël retirèrent du Jour- 
dain et portèrent sur cinq milles jusqu’à Galgala, où ils les déposèrent en 
témoignage de leur traversée du fleuve. En priant, ils atteignirent Jéricho. 


I . On observera l’intérêt de ce « nous » qui associe aux pèlerins le personnage de la nar- 
ratrice. 



908 


PELERINAGES EN ORIENT 


Au flanc de la montagne, jaillissait une source, celle qui était tarie et 
inutile aux hommes jusqu’à la venue du prophète Elisée qui la sanctifia. 
Dès lors, elle jaillit et l’eau irrigua le territoire de la ville, les champs, les 
jardins, partout où elle était nécessaire. Tout ce qu’arrose cette source 
croît et est bon pour la santé, grâce à la bénédiction du prophète Elisée. 
Puis ils se rendirent au monastère de Saint-Eustochius, qui est à mi- 
chemin entre Jéricho et Jérusalem. 


XVIII 

JÉRUSALEM 

Puis il arriva à Jérusalem, au lieu où la sainte Croix du Seigneur fût 
trouvée. Il y a là maintenant une église à l’endroit appelé le Calvaire. Il 
était jadis à l’extérieur de la ville, mais quand Hélène découvrit la Croix, 
elle fit inclure ce lieu dans Jérusalem. Trois croix de bois sont maintenant 
dressées à l’extérieur, contre le mur oriental de l’église, en mémoire de la 
sainte Croix du Seigneur et de ceux qui ont été crucifiés avec lui. Elles ne 
sont pas dans l’église, mais au-dehors, abritées sous un toit. À côté se 
situe le jardin où se trouvait le tombeau du Seigneur. Ce tombeau avait 
été taillé dans le roc. Le roc s’élève au-dessus du sol, il est carré à la base 
et se termine en pointe. Au sommet, il y a une croix. Maintenant s’élève 
là un merveilleux édifice. Du côté de l’orient, on a creusé une porte dans 
la pierre du tombeau par laquelle on entre dans la tombe pour prier. A 
l’intérieur se trouve le lit de roche sur lequel gisait le corps du Seigneur. 
Quinze lampes à huile d’or y brûlent nuit et jour. Le lit sur lequel reposait 
le corps du Seigneur est du côté nord, à l’intérieur du roc du tombeau, à 
main droite quand on entre dans le tombeau pour prier. Et, devant la porte 
du tombeau, est déposée une grande pierre carrée, semblable à celle que 
l’Ange roula à l’entrée du tombeau. 


XIX 

MALADIE DE WILLIBALD. SAINTE-SION 

C’est le jour de la fête de saint Martin que notre évêque arriva à Jérusa- 
lem. A peine était-il arrivé qu’il commença à être malade et il resta 
couché sans force une semaine avant la Nativité du Seigneur. 

Quand il retrouva des forces et se guérit de sa maladie, il se leva et alla 
voir l’église appelée Sainte-Sion. Elle est au centre de Jérusalem. Il y pria 
et se rendit de là au Portique de Salomon où se situe la pierre sur laquelle 
gisaient les malades attendant le bouillonnement de l’eau, quand l’ange 
venait et agitait l’eau ; alors, celui qui descendait dans la piscine le 



VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD 


909 


premier était guéri. C’est là que le Seigneur dit au paralytique : « Lève- 
toi, prends ton grabat et marche. » 


XX 

COLONNE VOTIVE LÀ OÙ LES JUIFS VOULAIENT ENLEVER 
LE CORPS DE SAINTE MARIE 

Willibald dit aussi que, devant la porte de la ville, il y a une grande 
colonne surmontée d’une croix pour rappeler que les juifs voulaient 
enlever le corps de sainte Marie. Les onze Apôtres avaient pris le corps 
de sainte Marie et l’emportaient hors de Jérusalem. Dès qu’ils parvinrent 
à la porte de la cité, les Juifs voulurent s’en emparer. Mais, à peine cer- 
tains avaient-ils tendu les bras vers le cercueil pour essayer de le prendre, 
que leurs bras furent retenus et comme collés au cercueil. Ils ne purent 
plus bouger jusqu’à ce qu’ils fussent libérés par la grâce de Dieu et la 
prière des apôtres. Ils abandonnèrent alors leur entreprise 1 . C’est en ce 
lieu, au centre de Jérusalem, qui est appelé Sainte-Sion, que sainte Marie 
mourut. Alors, comme je l’ai dit, les onze apôtres l’emportèrent et les 
anges vinrent la prendre dans leurs mains pour la transporter au Paradis. 


XXI 

VALLÉE DE JOSAPHAT, MONT DES OLIVIERS 

De là, l’évêque Willibald descendit dans la vallée de Josaphat qui longe 
la ville de Jérusalem vers l’est. Dans cette vallée se trouve l’église Sainte- 
Marie et, dans l’église, son tombeau, non que son corps y repose, mais en 
mémoire de son corps. Puis il monta en priant au mont des Oliviers, qui 
est de l’autre côté de la vallée à l’est. La vallée est entre Jérusalem et le 
mont des Oliviers. Sur ce mont, se trouve une église au lieu où le Seigneur 
priait avant sa Passion et disait à ses disciples : « Veillez et priez pour ne 
pas entrer en tentation. » Ensuite, il arriva au sommet du mont, à l’église 
de l’Ascension du Seigneur. Au centre de l’église, il y a une belle plaque 
de bronze, juste au milieu, là où le Seigneur monta au ciel. Au milieu du 
bronze, il y a une petite lampe sous un verre. Le verre est bien scellé tout 
autour de la lampe pour qu’elle puisse toujours brûler, sous le soleil ou 
sous la pluie. Car cette église est sans toit, ouverte sur le ciel. A l’intérieur 
de l’église, sur le mur sud, se dressent deux colonnes, en souvenir des 
deux hommes qui dirent : « Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous à 


1 . Cette légende, très répandue, est figurée entre autres sur des bas-reliefs ornant le mur 
extérieur nord du chœur de la cathédrale Notre-Dame de Paris. 



910 


PELERINAGES EN ORIENT 


regarder le ciel ? » Celui qui peut se glisser entre le mur et les colonnes 
est pardonné de tous ses péchés. 


XXII 

BETHLÉEM 

Il se rendit ensuite à l’endroit où l’Ange apparut aux bergers en disant : 
« Je vous annonce une grande joie. » De là, il arriva à Bethléem, à sept 
milles de Jérusalem, où le Seigneur est né. Ce lieu de la naissance du 
Seigneur était autrefois une grotte souterraine. Maintenant, on a creusé 
une construction dans le roc, on a déblayé la terre tout autour et, par- 
dessus, on a élevé une église. Au-dessus de l’endroit où est né le Seigneur, 
il y a maintenant un autel et on a fait un autre petit autel pour que ceux 
qui veulent célébrer la messe dans la grotte puissent prendre cet autel, le 
porter à l’intérieur le temps de la messe et le reporter ensuite dans l’église. 
L’église supérieure de la Nativité est en forme de croix, c’est une très 
belle construction. 


XXIII 

THECUA, LESLAURES 

Toujours priant, ils allèrent à un grand village nommé Thecua, où 
Hérode fit jadis massacrer les Innocents. Il y a là une église où repose 
l’un des prophètes. Puis il parvint dans la vallée de la Laure. On y trouve 
un grand monastère où résident l’abbé et le portier de l’église, ainsi que 
beaucoup d’autres moines qui habitent le monastère ou vivent le long de 
la vallée sur les pentes de la montagne. Ils ont creusé çà et là dans le roc 
de petits ermitages. Cette montagne forme un cercle autour de la vallée. 
Dans la vallée se trouve un monastère où repose saint Sabas. 


XXIV 

GAZA, CHÂTEAU D’ABRAHAM 

Puis ils vinrent au lieu où Philippe baptisa l’eunuque. Il y a là une petite 
église dans la grande vallée entre Bethléem et Gaza. Ils allèrent à Gaza 
où se trouve un sanctuaire puis, toujours priant, allèrent à saint Mathias. 
Alors qu’on célébrait la messe, notre évêque Willibald, qui y assistait, 
perdit la vue et demeura deux mois aveugle. Ils se rendirent ensuite à 
Saint-Zacharias, du nom du prophète, non pas le père de saint Jean-Bap- 



VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD 


911 


tiste, mais un autre prophète 1 . Il alla enfin au château d’Abraham 2 où 
reposent les trois patriarches. Abraham, Isaac, Jacob et leurs épouses. 


XXV 

JÉRUSALEM, DIOSPOLIS 

Puis il revint à Jérusalem et, comme il entrait dans l’église où la sainte 
Croix du Seigneur fût découverte, ses yeux s’ouvrirent et il recouvra la 
vue. Après quelque temps, il repartit pour Diospolis, à l’église Saint- 
Georges, à dix milles de Jérusalem, et de là vers un autre village où est 
l’église de Saint-Pierre-Apôtre, là où saint Pierre ressuscita une veuve du 
nom de Dorkas 3 . Il fit ensuite route en priant jusqu’à la mer Adriatique 4 , 
loin de Jérusalem, jusqu’aux villes de Tyr et de Sidon, sur le rivage, dis- 
tantes l’une de l’autre de six milles. Puis, toujours sur le rivage, il trouva 
Tripoli d’où il traversa le mont Liban pour gagner Damas, puis revint à 
Césarée. 


XXVI 

JÉRUSALEM, ÉMÈSE 

Pour la troisième fois, il revint à Jérusalem pour y passer tout l’hiver. 
De là, il parcourut trois cents milles jusqu’à Émèse en Syrie et arriva à la 
ville de Salamias à l’extrémité de la Syrie 5 . Il y resta tout le Carême, car 
il était malade et ne pouvait continuer sa route. Ses compagnons de 
voyage se rendirent chez le roi des Sarrasins nommé Mirumini. Ils avaient 
l’intention de lui demander une lettre pour poursuivre leur voyage, mais 
ils ne purent le trouver, car il avait quitté la région pour fuir une épidémie 
qui la dévastait. Ne trouvant pas le roi, ils retournèrent à Salamias où ils 
demeurèrent jusqu’à une semaine avant Pâques. 

Ils retournèrent alors à Émèse pour demander au gouverneur de la ville 
de leur donner une lettre ; il la leur accorda, mais pour deux fois deux 
personnes. Il exigeait qu’ils ne voyageassent pas tous ensemble, mais 
deux par deux, pour obtenir plus facilement des vivres. Alors, ils allèrent 
à Damas. 


1 . Ces sanctuaires, très nombreux avant les croisades, sont difficiles à localiser. 

2. Il s’agit d’Hébron, qui fut appelée ainsi pendant la période des croisades. 

3. Diospolis est aujourd’hui Lod, et le lieu du miracle de saint Pierre se situe à Jaffa. 

4. Tel dans l’original. 

5. Aujourd’hui Salamiyé, entre Homs et Alep. Elle servit de résidence à une branche de 
la famille abbasside. 



912 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


XXVII 

JÉRUSALEM, SÉBASTE 

Pour la quatrième fois, ils revinrent à Jérusalem. Ils y séjournèrent un 
certain temps, puis allèrent à Sébaste, jadis nommée Samarie, mais, après 
la destruction de Samarie, on construisit une nouvelle ville fortifiée qu’on 
appela château de Sébaste. Là reposent maintenant saint Jean-Baptiste, 
Abdias et le prophète Élisée. 

Près de ce château est situé le puits où le Seigneur demanda à boire à 
la Samaritaine. Sur ce puits s’élève maintenant une église, et tout près le 
mont où adoraient les Samaritains. Et cette femme dit au Seigneur : « Nos 
pères ont adoré sur cette montagne et toi tu dis que c’est à Jérusalem que 
l’on doit adorer. » Ils traversèrent en priant le pays des Samaritains et 
passèrent la nuit dans un grand village aux confins du pays. 


XXVIII 

LES CHAMPS D’ESDRELON 

De là, ils arrivèrent dans une grande plaine, couverte d’oliviers. Avec 
eux cheminait un Éthiopien avec deux chameaux et une mule, il condui- 
sait une femme à travers la forêt. Sur leur route, surgit un lion, rugissant 
la gueule ouverte, très menaçant, il voulait se saisir d’eux et les dévorer. 
Mais l’Éthiopien leur dit : « N’ayez pas peur, continuons à marcher. » Ils 
continuèrent et s’approchèrent de lui. Mais le lion, par le secours du Dieu 
très bon et tout-puissant, partit dans une autre direction, leur laissant la 
voie libre. Ils dirent avoir entendu ensuite ce lion craintif pousser de 
grands rugissements et dévorer des hommes occupés à la cueillette des 
olives. 

Puis ils parvinrent à la ville de Ptolémaïs sur le bord de la mer ', près du 
cap du Liban qui s’avance dans la mer. C’est un promontoire où s’élève la 
Tour du Liban. Celui qui arrive là sans sauf-conduit ne peut passer, car 
c’est un lieu bien gardé, barré par une chaîne. Si quelqu’un arrive sans 
sauf-conduit, les habitants se saisissent de lui et l’envoient à Tyr. Ce mont 
est situé entre Tyr et Ptolémaïs. Alors, l’évêque Willibald revint à Tyr. 

Pendant son séjour à Jérusalem, l’évêque Willibald avait acheté du 
baume dont il avait rempli un flacon. Il prit un roseau creux et fermé au 
fond. Il le remplit d’huile de roche 1 2 , l’introduisit dans le flacon et coupa 


1. Devenue ensuite Saint-Jean-d’Acre. 

2. C’est ainsi qu’on désignait le pétrole. Willibald a pu se procurer un peu d’asphalte de 
la mer Morte. 



VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD 913 

le roseau à la dimension du flacon, de sorte que, sur le bord, tous deux 
étaient au même niveau. Puis il ferma l’orifice du flacon. 

À leur arrivée dans la ville de Tyr, les habitants se saisirent d’eux et 
fouillèrent tous leurs bagages pour voir s’ils n’avaient rien de caché. S’ils 
avaient eu quoi que ce soit, ils les auraient martyrisés. Mais, en fouillant 
tout, ils ne trouvèrent rien sinon le flacon de Willibald. Ils l’ouvrirent et 
sentirent ce qui était à l’intérieur, c’est-à-dire l’huile de roche qui était 
au-dessus dans le roseau, mais ils ne trouvèrent pas le baume qui était au- 
dessous de l’huile de roche. Ils les laissèrent donc partir. 


XXIX 

CONSTANTINOPLE 

Ils restèrent plusieurs jours à Tyr à attendre qu’un navire soit prêt. Ils 
naviguèrent ensuite durant tout l’hiver, de la fête de l’apôtre saint André 
jusqu’à une semaine avant Pâques. Ils arrivèrent alors à la ville de 
Constantinople où reposent trois saints, André, Timothée et Luc l’évangé- 
liste, sous un seul autel. Quant à saint Jean Bouche d’Or, il repose devant 
l’autel, là où se tient le prêtre quand il célèbre la messe. C’est là qu’est 
son tombeau. Notre évêque séjourna deux ans à Constantinople. Il avait 
une cellule à l’intérieur de l’église et pouvait chaque jour voir les tom- 
beaux des saints. 

Puis il se rendit à la ville de Nicée où l’empereur Constantin réunit 
jadis un concile auquel assistaient trois cent dix-huit évêques, tous assem- 
blés pour ce concile. L’église est en tout semblable à celle de l 'Ascension 
du Seigneur sur le mont des Oliviers. A l’intérieur, il y a les portraits des 
évêques qui ont assisté au concile. Willibald vint de Constantinople à 
Nicée pour voir comment cette eglise était construite, puis il revint à 
Constantinople. 


XXX 

LA SICILE, VULCANIA 

Au bout de deux ans, ils firent voile avec des envoyés du pape et de 
l’empereur vers l’île de Sicile, à la ville de Syracuse '. De là, il se rendit 
à Catane, puis à la ville de Reggio en Calabre. Puis ils reprirent le bateau 
jusqu’à l’île de Vulcania où est l’enfer de Théodoric 1 2 . Quand ils eurent 
atteint l’île, ils descendirent du navire pour voir comment était cet enfer. 
Willibald, curieux de voir l’intérieur de cet enfer, voulait monter au 


1. Cette ambassade, liée au conflit entre le pape Grégoire II et l’empereur Léon ITsau- 
rien, eut lieu en 728. On est alors en pleine crise iconoclaste. 

2. Aujourd’hui Vulcano, dans les îles Lipari. 



914 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


sommet du mont sous lequel était l’enfer, mais cela ne lui fut pas possible 
car les cendres de ce noir Tartare étaient accumulées sur les bords et sem- 
blaient de la neige. Comme la neige tombe du ciel en flocons blancs et 
serrés et s’amoncelle, tels des bataillons venus des forteresses de l’éther, 
les cendres s’étaient accumulées sur le sommet du mont, interdisant à 
Willibald d’en faire l’ascension. Il put cependant voir une flamme noire, 
terrible, effrayante, jaillissant du puits du cratère avec un bruit compara- 
ble à celui du tonnerre. Il contempla cette grande flamme et des vapeurs 
ignées s’élevant haut en l’air de façon menaçante. Il vit aussi monter de 
l’enfer cette pierre ponce qu’utilisent les copistes. Elle était projetée brû- 
lante, engloutie dans la mer, puis rejetée par la mer sur la rive où les gens 
la récoltent et l’emportent. 


[XXXI-XXXII. Willibald gagne ensuite Naples, puis Capoue. Les évêques 
auxquels il va rendre visite l’envoient au monastère Saint-Benoît du mont 
Cassin où il séjourne dix ans, restaurant la vie monastique . L 'abbaye avait 
beaucoup souffert des invasions lombardes.] 


XXXIII 

ROME 

Au bout de dix ans, un prêtre espagnol qui séjournait à Saint-Benoît 
demanda à l’abbé Petronax la permission d’aller à Rome et, l’ayant 
obtenue, il demanda à Willibald de l’accompagner et de le conduire à 
Saint-Pierre. Willibald acquiesça aussitôt à cette demande. Ils se mirent 
en route et, dès leur arrivée à Rome, pénétrèrent dans la basilique Saint- 
Pierre et demandèrent le saint secours du portier céleste, se recomman- 
dant à son patronage. Apprenant que le vénérable Willibald était à Rome, 
le saint pontife du siège apostolique Grégoire 1 lui demanda de venir le 
trouver. Il se présenta aussitôt devant le souverain pontife et le salua, 
prosterné, le visage contre terre. Puis cet homme pieux qui gouverne les 
peuples demanda à Willibald, en l’encourageant avec bienveillance, tout 
le récit de son pèlerinage, comment il avait voyagé pendant sept ans jus- 
qu’aux extrémités du monde, comment il avait réussi à de nombreuses 
reprises à échapper aux méchancetés pernicieuses des païens. Il voulait 
tout savoir dans le détail. 

Immédiatement, l’actif serviteur du Christ fit son récit au glorieux 
maître des nations. Avec l’humilité du sage, il lui raconta tout son voyage, 
jour après jour, les nombreuses demeures de ce monde qu’il avait connues 
au cours de ses déplacements ; son adoration, ses prières et son désir de 


1. Grégoire lit, pape de 731 à 741. 



VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD 


915 


tout voir quand i 1 était allé à Bethléem, le lieu sacré de la naissance et de 
l’avènement du très haut Créateur du ciel ; ce qu’il avait vu également en 
cet autre lieu, celui du baptême dans le Jourdain où il s’était lui-même 
baigné ; et aussi Jérusalem et la Sainte-Sion où le Saint Sauveur des 
hommes de tous les temps fût suspendu à la Croix, mourut et fût enseveli 
et ensuite monta au ciel sur le mont des Oliviers. Par quatre fois, il était 
venu à Jérusalem pour y prier et se recommander à Dieu. Il fit tout ce 
récit avec force, en donnant explications et détails. 


[Le pape apprend alors à Wilhhald que saint Boniface le réclame pour 
I ' aider dans ses missions. Après s ’ être recueilli sur la tombe de son père à 
Lucques, il rejoint Boniface à Eichstadt et part avec lui pour la Thuringe, où 
il retrouve son frère Wunebald. En 741, il est consacré évêque d Eichstadt en 
Bavière par saint Boniface. Le texte se termine par une louange vibrante des 
vertus de Willibald.] 


Itinéraire de Bernard, moine franc 1 

Bernard le Moine 
ix' siècle 


INTRODUCTION 


Nous ne savons pas grand-chose de l’auteur de ce récit de pèlerinage. 
Il se dit né en France et est vraisemblablement originaire de Bretagne, 
car il consacre curieusement les dernières lignes de son texte à quelques 
remarques sur certaines coutumes des Bretons. 

Malgré les leçons fautives de certains manuscrits, reprises dans tel ou 
tel ouvrage, son pèlerinage ne se situe pas en 970, mais aux alentours de 
865. Il nomme en effet les grands dignitaires ecclésiastiques des lieux où 
il passe, notamment, à Rome, Nicolas I er , pape de 858 à 867, à Jérusalem, 
Théodose, patriarche de Constantinople de 864 à 880 et, au Caire, 
Michel I er , patriarche copte d’Alexandrie, de 859 à 871. D’autre part, 
quand il arrive à Bari, la ville est encore aux mains des musulmans, soit 
avant que l’empereur Louis II en fasse le siège en 871. 

Le récit de Bernard est intéressant en ce qu’il témoigne de la situation 
sur le pourtour de la Méditerranée en ce milieu du ix e siècle, où trois 
grandes puissances luttent pour le contrôle de la mer, au moins dans sa 
partie orientale, le califat de Bagdad, l’Empire byzantin et l’Empire franc, 
l’Italie du Sud étant un des enjeux de cette lutte. Lutte violente, puisque 
dans les six bateaux en partance au port de Tarente, l’auteur a vu entassés 
des captifs chrétiens, neuf mille selon lui. Même si le chiffre est sans 
doute exagéré, le fait demeure. On va les répartir entre l’Afrique du Nord, 
la Syrie et l’Égypte. Mais ces souverains qui se disputent ainsi l’Italie 
sont dans leur capitale, éloignée du théâtre des opérations, et ceux qui 
commandent réellement sont de plus petits princes, Lombards de Béné- 
vent, émirs de Bari ou d’Alexandrie, qui entendent faire respecter leur 
autorité, sans recevoir d’ordre de personne. Les tribulations des pèlerins, 
dont les lettres de recommandation obtenues dans une ville ne sont pas 


1 . Texte intégral traduit du latin, présenté et annoté par Christiane Deluz. 



ITINÉRAIRE DE BERNARD, MOINE FRANC - INTRODUCTION 917 

reconnues dans l’autre, montrent cet émiettement des pouvoirs dans le 
sud de la péninsule et même dans l’Orient musulman. 

Face à ce pouvoir éclaté, l’Eglise apparaît comme une force unie par- 
dessus toutes les frontières. Même si les relations ne sont pas toujours 
cordiales entre Rome et Byzance, le voyage se situe deux siècles avant le 
schisme et la conquête islamique fait sans doute quelque peu oublier les 
querelles avec le patriarcat schismatique d’Alexandrie, pour voir surtout 
en lui le défenseur des chrétiens d’Égypte. Quant aux monastères, 
ils forment un vaste réseau où l’on se retrouve en quelque sorte en famille, 
quelle que soit leur localisation. Bernard lui-même part en compagnie de 
deux moines, l’un de Saint-Vincent de Bénévent, l’autre originaire d’Es- 
pagne, et peut-être réfugié à la suite de la conquête musulmane. 

Intéressant pour la connaissance de la situation politique et religieuse 
en Méditerranée, le récit de Bernard nous renseigne aussi sur les condi- 
tions de la circulation sur cette mer, une mer où naviguent surtout les vais- 
seaux musulmans. Ce sont eux que nos pèlerins empruntent, même si la 
puissance de Venise commence à poindre : Bernard est averti du vol des 
reliques de saint Marc à Alexandrie par les marins vénitiens en 828. La 
route la plus suivie conduit des ports du sud italien, Amalfi, Tarente, voire 
Bari, vers Alexandrie atteinte en un mois de navigation. Il faudra attendre 
le xi e siècle et la croisade pour voir privilégier l’itinéraire des ports du 
nord, Venise et Gènes, vers la Syrie, Acre ou Tyr. 

Se déplacer suppose se soumettre à toutes sortes de contrôles imposés 
par les autorités musulmanes, soucieuses de se préserver des espions et 
de tirer profit des voyageurs. Ce système de taxation est dû sans doute à 
l’administration des Abbassides, il n’apparaît pas dans les récits de la 
période omeyyade, celui de Willibald par exemple. Le passage où 
Bernard décrit ce qui apparaît comme un passeport avant la lettre a été 
souvent cité. Les pèlerins doivent se munir d’un document « donnant, dit- 
il, la description de nos visages » et l’itinéraire qu’ils entendent suivre. 
Taxes et tributs sont exigés sans cesse, pour débarquer à Alexandrie, pour 
quitter la ville, pour sortir de la prison où on les a jetés au Caire. Chaque 
fois, les sommes sont assez lourdes, six pièces d’or pour débarquer, soit 
environ vingt sous d’argent, treize deniers au Caire, treize autres à 
Alexandrie, soit à peu près chaque fois un sou. A titre de comparaison, 
un bœuf valait à cette époque environ six sous d’argent. Le texte de 
Bernard évoque à propos de ces taxes tout un système de ce que nous 
appellerions aujourd’hui les changes. Les Carolingiens avaient aban- 
donné définitivement un monnayage d’or devenu sans commune mesure 
avec le volume des échanges pratiqués dans un empire où le grand 
commerce ne concernait plus que quelques catégories privilégiées. Mais 
l’or continuait à être frappé en Italie, concurremment à l’argent, comme 
d’ailleurs en terre d’Islam où circulaient dinars d’or et dirhems d’argent. 
Ces pièces des Occidentaux ne sont peut-être pas de très bon aloi, puisque 



918 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Bernard précise que les Sarrasins pèsent celles qui leur sont remises et les 
évaluent à la moitié de leur valeur, « trois sous et trois deniers chez eux 
sont six sous et six deniers chez nous ». Mais il ne formule pas de remar- 
ques trop désobligeantes sur les Sarrasins, vantant même à la fin de son 
discours la sécurité qui règne sur leurs terres, en contraste avec le bandi- 
tisme qui désole les pays de chrétienté. 

Sur le pèlerinage lui-même, le texte est sobre, au contraire de beaucoup 
d’autres récits du même genre. Il a dû se limiter à Jérusalem et Bethléem, 
toute visite supplémentaire entraînant le paiement de nouvelles taxes. 11 
énumère les principaux sanctuaires visités, en leur consacrant quelques 
lignes de description. Nous voyons une Jérusalem où la basilique du 
Saint-Sépulcre n’a pas encore été édifiée, et qui renferme les quatre sanc- 
tuaires de l’époque constantinienne, plusieurs fois restaurés au cours de 
l’histoire mouvementée de la Ville sainte, l’église ronde de la Résurrec- 
tion, sur l’emplacement de tombeau du Christ, une basilique consacrée au 
sacrifice du Christ, et nommée pour cette raison martyrium , une église 
sur le Golgotha et une autre dédiée à sainte Marie. Il sait que beaucoup 
de descriptions détaillées des Lieux saints circulent et semble juger plus 
utile de parler des conditions d’hébergement. À l’hospice Sainte-Marie 
des Latins à Jérusalem, dont la fondation était attribuée à Charlemagne, 
il vante la bibliothèque, dont aucun pèlerin ne fait mention. Il a aussi 
apprécié les caravansérails sur la route entre l’Egypte et la Terre sainte, 
dans un désert dont l’étrangeté des paysages l’a fortement impressionné. 

Le pèlerinage, commencé au sanctuaire de Saint-Michel du mont 
Gargan, s’achève au Mont-Saint-Michel, signant sans doute l’origine bre- 
tonne, ou normande, de Bernard. 

Ce récit n’est conservé que dans un petit nombre de manuscrits, sa 
sobriété ayant sans doute joué contre sa diffusion. Nous avons suivi ici 
l’édition critique de T. Tobler, faite à partir de deux éditions plus ancien- 
nes, celle de Mabillon (1672) qui repose sur un manuscrit de Reims, celle 
de la Société de Géographie (1819) établie à partir des manuscrits de 
Cambridge, Leyde et Londres. 

Christiane Deluz 


BIBLIOGRAPHIE : tobler T , Descrifttiones Terrae Sanctae ex saeculo vil. ix. xii et 
xv, Leipzig, 1874, p. 85-99 et 395-408. 



Ici commence l’itinéraire de trois moines, Bernard et ses compagnons, 
aux Lieux saints et à Babylone 


I 

Au nom de Dieu, voulant voir les Lieux saints qui sont à Jérusalem, 
moi, Bernard, je me suis associé à deux frères dans l’amour et la piété. 
L’un, nommé Theudemond, venait du monastère du bienheureux Vincent 
à Bénévent, l’autre était un Espagnol du nom de Vincent. Quant à moi, 
c’est en France que je suis né. 

Nous sommes donc allés dans la ville de Rome nous présenter au pape 
Nicolas 1 2 et il nous accorda, avec sa bénédiction, la licence que nous sou- 
haitions pour nous aider dans notre pérégrination. 


II 

De là, cheminant, nous sommes arrivés au mont Gargan où se trouve 
l’église Saint-Michel 3 dominée par un rocher où croissent des chênes. On 
dit que c’est sans doute l’archange lui-même qui l’a consacrée. L’entrée 
de l’église est au nord, elle peut contenir soixante personnes. À l’inté- 
rieur, à l’orient, se trouve lastatue de l’ange ; au midi est l’autel sur lequel 
on offre le sacrifice et où on ne dépose aucune autre offrande. Devant cet 


1. C’est le nom sous lequel on désigne la ville chrétienne à côté de laquelle sera 
construite, au x' siècle, la ville du Caire. 

2. Nicolas 1", pape de 858 à 867. 

3. Un des plus anciens sanctuaires dédiés à saint Michel, dont l’abbé Aubert rapporta au 
vui' siècle un fragment du manteau de l’archange pour fonder le Mont-Saint-Michel. 



920 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


autel, il y a un vase suspendu dans lequel on dépose les dons. L’abbé de 
ce lieu se nomme Bénigne ; il gouverne un grand nombre de frères. 


III 

Quittant le mont Gargan, nous sommes arrivés, au bout de cent cin- 
quante milles, à Bari, ville qui appartient aux Sarrasins, mais avait été 
auparavant sous l’autorité des Bénéventins '. Cette ville, située sur la mer, 
est renforcée au midi de deux murs très épais, tandis qu’au nord elle se 
dresse sur un cap exposé à la mer. Là, munis de deux lettres, nous sommes 
allés trouver le chef de cette cité, nommé le sultan, pour lui demander tout 
ce dont nous avions besoin pour naviguer. Ces lettres, adressées au maître 
d’Alexandrie et à celui de Babylone, donnaient la description de nos 
visages et exposaient notre itinéraire. Ces deux chefs sont soumis à l’au- 
torité de l'amaroumini 1 2 qui demeure à Bagdad et à Axinarre 3 et 
commande à tous les Sarrasins qui sont au-delà de Jérusalem. 


IV 

Au départ de Bari, nous avons fait route vers le midi pendant quatre- 
vingt-dix milles jusqu’au port de Tarente. Là, nous avons trouvé six 
navires où il y avait neuf mille captifs chrétiens de Bénévent. Dans deux 
autres navires, qui partirent les premiers vers l’Afrique, il y avait trois 
mille captifs. Deux autres navires partirent ensuite en conduisant de 
même à Tripoli trois mille autres captifs. 


V 

Nous sommes montés dans un des deux autres navires, où se trouvait 
aussi le même nombre de captifs et, au bout de trente jours de navigation, 
nous avons été débarqués au port d’Alexandrie. Nous voulions descendre 
à terre, mais le chef des marins — ils étaient plus de soixante — nous en 
empêcha et, pour obtenir l’autorisation de débarquer, il fallut lui donner 
six aurei 4 . 


1. Bari fut prise par les musulmans en 841 et reprise par Louis le Germanique, allié à 
Basile le Macédonien, en 871. 

2. Transcription du titre du calife, émir Al-Muminin, Commandeur des croyants. 

3. Sans doute Samarra, édifiée par le calife Al-Mu’tasim en 836. 

4. Sou d’or byzantin ou dinar d’or musulman, de valeur sensiblement égale. 



ITINÉRAIRE DE BERNARD, MOINE FRANC — INTRODUCTION 921 


VI 

De là, nous sommes allés nous présenter au prince d’Alexandrie, 
auquel nous avons montré la lettre que nous avait donnée le sultan. Mais 
elle ne nous servit à rien, bien qu’il eût dit qu’il reconnaissait les lettres 
du sultan. Il nous contraignit à lui verser chacun treize deniers et il nous 
donna des lettres de recommandation pour le maître de Babylone. Chez 
ces gens, la coutume veut que l’on n’accepte que pour son poids tout ce 
qui peut se peser, de sorte que six sous et six deniers de chez nous ne 
valent pour eux que trois sous et trois deniers. 

Cette ville d’Alexandrie est située au bord de la mer. C’est là que saint 
Marc l’Évangéliste prêcha et occupa la charge d’évêque. Au-delà de la 
porte orientale, se trouve le monastère de ce saint, avec des moines, près 
de l’église où il fut d’abord enseveli. Mais des Vénitiens vinrent par mer, 
prirent furtivement le corps à l’insu des gardiens et l’emportèrent dans 
leur île. A la sortie de la porte occidentale, il y a un monastère dit des 
Quarante Saints, où demeurent aussi des moines. Le port est au nord de 
la ville. Au midi se trouve l’embouchure du Gyon ou du Nil, qui arrose 
l’Égypte et traverse la ville, avant de se jeter en mer en ce port. 


VII 

Nous avons remonté le fleuve et, après six jours de navigation vers le 
midi, nous sommes arrivés à Babylone d’Égypte où régna jadis Pharaon, 
le roi sous lequel Joseph édifia sept greniers, qui sont encore debout '. A 
notre arrivée à Babylone, les gardes de la ville nous ont conduits auprès 
du maître de la ville, un Sarrasin qui s’appelait Adelhacham. Il voulut 
savoir tout ce qui concernait notre itinéraire et quels chefs nous avaient 
remis des lettres. Nous lui avons donc montré les lettres du sultan et du 
prince d’Alexandrie, mais cela ne nous servit de rien car il nous fit jeter 
en prison. Finalement, au bout de six jours, sur le conseil qu’on nous 
donna, grâce à Dieu, nous lui avons versé chacun treize deniers, comme 
nous l’avions déjà fait. Grâce aux lettres qu’il nous donna alors, personne 
ne devait dans aucune ville ou aucun lieu rien exiger de nous. Ce chef est 
le deuxième en dignité après 1 ’amaroumini. Par la suite, quand nous 
étions entrés dans une ville, on ne nous laissait pas sortir sans que nous 
ayons obtenu une charte ou un document scellé que nous payions deux 
ou trois deniers. 

A Babylone réside monseigneur le patriarche Michel 1 2 sous l’autorité 


1 . Les Pyramides étaient censées être les greniers de Joseph. 

2. Michel I", patriarche d’Alexandrie de 859 à 871. 



922 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


duquel sont placés, par la volonté de Dieu, tous les évêques, les moines 
et les chrétiens de toute l’Égypte. Ces chrétiens sont soumis aux païens et 
doivent, chaque année, en échange de la paix et de la liberté, payer un 
tribut au maître de Babylone. Le montant de ce tribut est de trois, deux, 
ou un aureus ou, pour les plus pauvres, de treize deniers. Si quelqu’un ne 
peut payer ces treize deniers, qu’il soit chrétien indigène ou étranger, il 
est mis en prison jusqu’à ce que, dans sa bonté. Dieu le fasse libérer par 
son ange ou qu’il soit racheté par les autres bons chrétiens. 


VIII 

Toutes ces formalités accomplies, nous sommes revenus en arrière, sur 
le fleuve Gyon et parvenus à la ville de Sitimuth. De Sitimuth, nous 
sommes allés à Mohalla 1 et de Mohalla à Damiette qui est entourée à peu 
près de tous côtés par le fleuve du Nil, sauf au nord où se trouve la mer. 
De là, nous avons navigué jusqu’à la ville de Tanis 2 , où vivent des chré- 
tiens très pieux qui pratiquent une hospitalité chaleureuse. Cette ville n’a 
qu’un petit espace de terre sur lequel s’élèvent des églises. On y montre 
les champs de Tanis où sont ensevelis, enclos de trois murs, ceux qui ont 
été massacrés au temps de Moïse. 


IX 

De Tanis, nous sommes arrivés à la ville de Fara 3 . On y trouve une 
église dédiée à sainte Marie, au lieu où Joseph, averti par l’ange, s’enfùit 
vers l’Égypte avec l’enfant et sa mère. Dans cette ville, il y a une multi- 
tude de chameaux que les étrangers prennent en location aux habitants 
pour porter leurs fardeaux dans le désert, dont la traversée dure six jours. 
Ce désert commence à la sortie de Fara. On a bien raison de l’appeler 
désert, car on n’y voit ni herbe, ni fruit d’aucune semence, sinon des pal- 
miers. Il est blanc comme la campagne sous la neige. En chemin, on 
trouve deux hospices, nommés Albara et Albacara 4 , dans lesquels païens 
aussi bien que chrétiens font commerce de tout ce qui est nécessaire aux 
voyageurs. Tout autour, en dehors des palmiers, la terre ne produit rien. 
Après Albacara, la terre redevient fertile jusqu’à Gaza, qui fût la ville de 
Samson et qui regorge de toutes sortes de richesses. 


1. Sans doute aujourd’hui Semenoud et Mehalla-al-Koubra, dans le Delta. 

2. Aujourd'hui en ruines, près du village de San el-Hagar. 

3. Fara, ou Farama, à l’est de la branche orientale du Nil, près de Factuelle El-Arish. 

4. Sans doute deux caravansérails nommés Al-Bir, le puits, et Al-Bakara, la poulie. 



ITINÉRAIRE DE BERNARD, MOINE FRANC — INTRODUCTION 923 


X 

Puis nous sommes venus à Alarixa 1 et d’Alarixa à Ramla à côté de 
laquelle se trouve le monastère où repose le bienheureux martyr Georges. 
De Ramla, nous nous sommes hâtés vers le château d’Emmaüs et, d’Em- 
maiis, nous sommes parvenus à la sainte cité de Jérusalem et on nous a 
reçus dans l’hospice du très glorieux empereur Charles 2 . On y reçoit tous 
ceux qui viennent en ce lieu par dévotion et sont de langue romane. Il est 
voisin d’une église dédiée à sainte Marie. Grâce au zèle de l’empereur, 
l’hospice possède aussi une très belle bibliothèque, douze maisons, des 
champs, des vignes et un jardin dans la vallée de Josaphat. Devant l’hos- 
pice, il y a une place où tous ceux qui y viennent commercer paient au 
responsable deux aurei par an. 

Dans la ville, il y a quatre églises principales qui sont contiguës, l’une 
à l’Orient, appelée la basilique de Constantin, où se trouve le mont du 
Calvaire et l’endroit où fût trouvée la Croix du Seigneur, une autre au 
midi, la troisième à l’occident au milieu de laquelle est le sépulcre du 
Seigneur. Il est entouré de neuf colonnes, entre lesquelles s’élèvent des 
cloisons de belles pierres. Quatre de ces colonnes sont devant le Sépulcre 
et, avec les cloisons, elles enferment la pierre posée à l’entrée du tombeau 
que l’ange fit rouler et sur laquelle il s’assit après la résurrection du Sei- 
gneur. Il n’est pas nécessaire d’écrire davantage sur ce sujet, car Bède, 
dans son Histoire des Anglais, en parle suffisamment et nous ne pourrions 
rien ajouter. Il faut cependant dire que le samedi saint, veille de Pâques, 
on commence l’office du matin dans cette église ; à la fin de l’office, on 
chante Kyrie Eleison jusqu’à ce qu’un ange vienne allumer la lumière 
dans les lampes suspendues au-dessus du tombeau. Le patriarche donne 
cette lumière aux évêques et au reste du peuple pour que chacun l’em- 
porte chez lui. Le patriarche s’appelle Théodose 3 ; il fut arraché par les 
chrétiens à son monastère, en raison de sa grande dévotion, et établi 
comme patriarche sur tous les chrétiens qui habitent en Terre sainte. 

Au milieu des quatre églises, il y a le Paradis, sans toit, dont les murs 
sont couverts d’or et le pavement est fait de pierres très précieuses. Au 
centre, se réunissent quatre chaînes, venant des quatre églises ; on dit que 
c’est là le centre du monde. 


1. El-Arish. 

2. Fondé par Charlemagne, grâce à ses relations avec le calife Haroun-al-Rachid. 

3. Patriarche de Jérusalem de 859 à 880. 



924 


PELERINAGES EN ORIENT 


XI 

Dans la ville, se trouve une autre église, au midi, sur le mont Sion, dite 
de Saint-Syméon. Le Seigneur y lava les pieds de ses disciples et la cou- 
ronne d’épines y est suspendue. La tradition veut que sainte Marie y soit 
morte. À côté, vers l’orient, est située l’église dédiée à saint Étienne, là 
où on affirme qu’il fut lapidé. Toujours en direction de l’orient, une église 
dédiée à saint Pierre à l’endroit où il renia le Seigneur. Au nord, le Temple 
de Salomon où se trouve la synagogue des Sarrasins. Au midi, les portes 
de fer par lesquelles l’ange fit sortir Pierre de sa prison. Elles ne furent 
plus ouvertes depuis. 


XII 

Quittant Jérusalem, nous sommes descendus dans la vallée de Josaphat, 
à un mille de la ville, où se trouve le village de Gethsémani, lieu de la 
nativité de sainte Marie. Une église ronde lui est dédiée, qui renferme son 
tombeau, quelque peu exposé à la pluie, car il n’y a pas de toit au-dessus. 
Au même endroit est l’église où le Seigneur a été livré ; on y voit quatre 
tables rondes, utilisées pour la Cène. Dans la vallée de Josaphat, se trouve 
encore l’église Saint-Léon, où le Seigneur reviendra, dit-on, au jour du 
Jugement. 


XIII 

De là, nous avons gravi le mont des Oliviers, sur la pente duquel on 
montre le lieu où le Seigneur pria son Père. A côté de ce mont, on montre 
l’endroit où les pharisiens conduisirent au Seigneur la femme surprise en 
adultère. On y conserve, dans une église dédiée à saint Jean, et sur un bloc 
de marbre, l’inscription tracée par le Seigneur sur le sol. 


XIV 

Au sommet du mont des Oliviers, à un mille de la vallée de Josaphat, 
se trouve le lieu de l’Ascension du Seigneur vers son Père. Il s’y trouve 
une église ronde, sans toit, avec, au centre, à l’endroit précis de l’Ascen- 
sion du Seigneur, un autel en plein air sur lequel on célèbre la messe. 



ITINÉRAIRE DE BERNARD, MOINE FRANC — INTRODUCTION 925 


XV 

Puis nous sommes allés à Béthanie, qui est au midi, au pied du mont 
des Oliviers à un mille de distance. On y voit un monastère dont l’église 
abrite le tombeau de Lazare et à côté, vers le nord, une piscine dans 
laquelle Lazare, ressuscité, alla se laver sur l’ordre du Seigneur. On dit 
qu’il fut ensuite évêque d’Éphèse pendant quarante ans. Au bas du mont 
des Oliviers, vers l’occident, on montre le marbre sur lequel le Seigneur 
monta pour se hisser sur l’ânon. Par là, au midi, dans la vallée de Josa- 
phat, est située la piscine de Siloé. 


XVI 

De Jérusalem, nous avons fait route vers Bethléem. Six milles avant le 
lieu de la naissance du Seigneur, on montre le champ dans lequel travail- 
lait Habacuc quand l’ange du Seigneur lui ordonna d’apporter son repas 
à Daniel à Babylone où régnait Nabuchodonosor. Maintenant, c’est la 
demeure des bêtes sauvages et des serpents. Bethléem possède une belle 
église très grande, dédiée à sainte Marie. Au centre, il y a une crypte 
voûtée d’une seule pierre, dont l’entrée est au midi et la sortie à l’orient. 
Dans la partie occidentale, on montre la crèche du Seigneur. Mais l’en- 
droit où vagissait le Seigneur est à l’orient, avec un autel où on célèbre la 
messe. A côté de cette église, au midi, se trouve l’église des Bienheureux 
Innocents, martyrs. Enfin, à un mille de Bethléem, est le monastère des 
saints bergers auxquels l’ange apparut la nuit de la Nativité. 


XVII 

A trente milles de Jérusalem, vers l’orient, coule le Jourdain et, sur sa 
rive, le monastère de Saint-Jean-Baptiste. Dans cette région, se sont 
édifiés beaucoup de monastères. 


XVIII 

A l’occident de la ville de Jérusalem, à un mille, l’église Sainte- 
Mamilla conserve beaucoup de corps de martyrs tués par les Sarrasins et 
que cette sainte a enterrés là avec soin. 



926 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


XIX 

Quittant à nouveau Jérusalem, la Ville sainte, nous sommes revenus au 
bord de la mer et, après être montés sur un bateau, nous avons navigué 
soixante jours dans une grande angoisse, car le vent ne nous était pas 
favorable. Nous avons enfin abandonné la mer pour nous rendre au Mont 
d’Or 1 où se trouve une crypte avec sept autels. Au-dessus, il y a une 
grande forêt et personne ne peut entrer dans la crypte sans lampe allumée, 
tant elle est obscure et ténébreuse. L’abbé est monseigneur Valentin. 


XX 

Du Mont d’Or, nous sommes parvenus à Rome. À l’intérieur de la 
ville, à l’orient, au lieu-dit le Latran, se trouve une église dédiée à saint 
Jean-Baptiste, bien construite. C’est le véritable siège apostolique où, 
chaque soir, on apporte à l’Apôtre 2 les clés de toute la ville. A l’occident, 
l’église du bienheureux Pierre, le prince des Apôtres, où il repose. Sur 
toute la terre, il n’y a pas d’église de grandeur comparable ; elle est 
décorée d’ornements de toutes sortes. Dans cette ville reposent des corps 
saints en nombre incalculable. 


XXI 

C’est à Rome que nous nous sommes séparés ; puis, seul, je suis allé à 
Saint-Michel des deux tombes 3 . C’est un mont qui s’avance à deux lieues 
en mer. Au sommet se trouve une église en l’honneur de saint Michel. 
Deux fois par jour, matin et soir, la mer entoure le mont sans qu’on puisse 
l’atteindre tant qu’elle ne s’est pas retirée. Mais, le jour de la fête de saint 
Michel, la mer n’encercle pas le mont, elle reste immobile comme un mur 
à droite et à gauche, de sorte qu’en ce jour de solennité, tous, à quelque 
heure qu’ils viennent prier, peuvent accéder au mont, ce qui est impossi- 
ble les autres jours. L’abbé du lieu est Phénimont, un Breton. 


XXII 

Il faut que je vous dise pour terminer comment les chrétiens observent 
la loi divine, soit à Jérusalem, soit en Égypte. Les chrétiens et les païens 
vivent dans une telle paix que, si je voyage et que, sur le chemin, mon 


1 . Prieuré bénédictin situé près d’Avellino, entre Rome et Naples. 

2. C’est-à-dire le pape. 

3. Le Mont-Saint-Michel, fondé en 708 par Aubert, évêque d’Avranches. 



ITINÉRAIRE DE BERNARD, MOINE FRANC — INTRODUCTION 927 


chameau ou mon âne, la monture du pauvre, vient à mourir et que je laisse 
tout mon bagage sans garde pour chercher une autre monture en ville, je 
trouverai tout intact à mon retour. Pour assurer la paix et la sécurité, si en 
ville ou sur un pont, ou sur le chemin, on trouve un homme marchant de 
nuit, ou même de jour, sans une charte quelconque ou un document scellé 
du roi ou du prince de la terre, on le fait aussitôt jeter en prison jusqu’à 
ce qu’on puisse s’assurer s’il est ou non un espion. 


XXIII 

Les Bénéventins ont tué par orgueil leur prince Sichard et grandement 
malmené les chrétiens. Puis ils ont eu entre eux des rixes et des querelles 
jusqu’à ce que Louis, frère de Lothaire et de Charles, appelé par ces 
mêmes Bénéventins, reçoive le pouvoir 1 . 

En Romanie, les choses vont mal, il s’y trouve beaucoup de voleurs et 
de brigands ; c’est pourquoi ceux qui veulent aller au tombeau de saint 
Pierre ne peuvent passer par là sinon en groupe et armés. 

En Lombardie, où règne Louis, la paix est assez stable. Les Bretons 
vivent aussi en paix. Je vais vous dire leur coutume : si un homme a causé 
du tort à un autre, aussitôt arrive un troisième, quel qu’il soit, qui se dit 
témoin de tout et venge l’homme lésé comme s’il était de sa famille. Et 
si quelqu’un est convaincu d’un vol supérieur à quatre deniers, il est mis 
à mort et suspendu au gibet. 

Enfin, au village de Gethsémani, nous avons vu des pierres de marbre 
taillées d’une telle minceur que l’on peut, si l’on veut, voir n’importe quoi 
au travers, comme à travers une vitre. 


I. Sicard, prince de Bénevent, fut tué en 839. La guerre civile dura entre les princes 
Radelchis et Sikenoff jusqu’à ce qu’ils prêtent serment de fidélité à Louis II (849). 



Le Pèlerinage de Maître Thietmar 1 

Thietmar 
xm e siècle 


INTRODUCTION 


On connaît très mal Thietmar. Dans l’avant-propos de son édition, 
T. Tobler dit qu’il souhaiterait pouvoir en dire quelque chose. Il est possi- 
ble qu’il faille voir en lui un des premiers frères mineurs à se rendre en 
Terre sainte, peu avant le départ de saint François pour l’Égypte, lors de 
la cinquième croisade. La chronique du frère mineur Nicolas Glassburger, 
rédigée entre 1491 et 1508, mentionne un Dithmar, pèlerin en 1217 et 
ayant rédigé un livre sur l’état de la Terre sainte destiné au pape. Le récit 
de Thietmar est daté de cette même année 1217, mais ne fait toutefois 
aucune allusion à la croisade. L’auteur dit avoir entendu chanter le rossi- 
gnol à Damas le jour de la Saint-Martin, le 1 1 novembre, ce qui permet 
de situer son arrivée à Saint-Jean-d’Acre vers le mois de septembre. On 
peut ajouter qu’il est originaire de Westphalie puisqu’il dit avoir rencon- 
tré des compatriotes de cette région prisonniers à Damas. 

Le texte de Thietmar est lui-même méconnu, à peu près jamais cité par 
ses contemporains ou successeurs, comme c’est habituel pour les récits 
de pèlerinage, et c’est regrettable, car il présente de l’intérêt à plus d’un 
titre. 

La date est tout d’abord à remarquer, c’est le premier état détaillé de la 
situation en Terre sainte après le désastre de Hattin et la perte de Jérusa- 
lem en 1187. Mieux, ce début du xm e siècle représente une sorte de 
« trou » documentaire, les récits de pèlerinages ne réapparaissant en plus 
grand nombre que dans la deuxième moitié du siècle, avec le retour d’une 
certaine sécurité. Thietmar note soigneusement les ruines des églises et 
châteaux francs rencontrés sur son chemin, l’abandon désolant dans 
lequel il trouve le Saint-Sépulcre et au contraire les nouvelles construc- 
tions des Sarrasins, par exemple la forteresse du mont Thabor, ou encore 
ce « temple » élevé à Hattin par Saladin en mémorial de sa victoire et que 


1. Traduit du latin, présenté et annoté par Christiane Deluz. 



LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR — INTRODUCTION 929 

nul autre voyageur ne mentionne. Intéressé par les monuments contempo- 
rains, il l’est aussi par les ruines antiques, à Acre, à Césarée de Philippe. 
Et l’on voit apparaître au fil des pages non seulement les nombreuses cita- 
tions de l’Écriture, indispensables pour un pèlerin, mais la mention de 
légendes de l’Antiquité païenne, celle de la fosse Memnon qui se remplit 
toute seule de sable, ou celle d’Andromède, accompagnée, il est vrai, d’un 
prudent « Le croie qui veut ! ». 

Faut-il voir dans cet intérêt nouveau un reflet de l’ouverture de l’Occi- 
dent à la culture antique dans les écoles épiscopales et les jeunes univer- 
sités ? 

Thietmar est en tout cas un esprit curieux de tout. Les routes étant 
encore peu sûres pour un pèlerin franc, il n’hésite pas à se laisser pousser 
la barbe et à se vêtir comme un moine géorgien pour pénétrer dans l’inté- 
rieur des terres et parvenir au mont Sinaï. Si ses connaissances géographi- 
ques sont encore bien imprécises, il pose un regard attentif sur le paysage, 
énumérant longuement tous les animaux sauvages du Carmel, s’émerveil- 
lant de la beauté de l’oasis de Damas, des fleurs, des chants d’oiseaux. 
Mais on voit aussi l’effroi de l’homme des grandes plaines d’Allemagne 
du Nord devant les montagnes de Transjordanie, leurs pentes rocheuses 
abruptes dominant des précipices qu’il juge vertigineux. Et l’étonnement 
de l’homme des verts pâturages, des forêts touffues, devant la terrible 
sécheresse du désert, sable, pierrailles et rares puits aux eaux putrides. 
C’est au cours de cette difficile route vers Sainte-Catherine du Sinaï qu’il 
passe par le défilé de Pétra, nous offrant ainsi la première description faite 
par un pèlerin occidental de la ville, et des demeures et temples taillés 
dans le roc, mais le site est selon lui inhabité et il n’en donne pas le nom. 

Curieux du pays, Thietmar l’est aussi de ses habitants. Il raconte toutes 
sortes de rencontres qui nous permettent de voir vivre la société compo- 
site de cette Terre sainte au xm e siècle. Il y a les prisonniers, non seule- 
ment ses malheureux compatriotes enfermés dans les geôles de Damas, 
mais d’autres, Français, Anglais, Latins de divers pays, pêcheurs au 
service du sultan dans un îlot de la mer Rouge. Il y a les Grecs, une vieille 
femme qui l’héberge près du Krak de Moab, un évêque au même endroit 
qui le reçoit et le bénit « dans sa langue ». Il y a les Francs, demeurés là 
malgré la défaite, comme cette veuve à Montréal, qui joue en quelque 
sorte le rôle d’aubergiste et fournit vivres et guide pour la tiaversée du 
désert. Et, bien sûr, il y a les Sarrasins, avec lesquels les relations sont 
diverses. L’auteur subit toutes sortes de tracasseries administratives à son 
entrée à Damas, tombe dans une embuscade près de Bethléem et se 
retrouve enfermé pour plusieurs jours jusqu’à ce qu’un de ses compa- 
gnons, un Hongrois, réussisse à les faire libérer par des compatriotes 
passés au service de l’Islam. D’un autre côté, nous assistons à des grandes 
joutes dans la plaine au pied du mont Carmel, au cours desquelles cava- 



930 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


liers bédouins et chevaliers des ordres militaires fraternisent dans un 
même amour des prouesses équestres. 

Thietmar est vraiment intéressé par l’Islam. Il s’est soigneusement 
informé sur la loi coranique, les pratiques religieuses, il décrit les ablu- 
tions rituelles, la gestuelle de la prière. Certes, les musulmans ne sont pas 
idéalisés et certaines coutumes sont stigmatisées, notamment l’enferme- 
ment des femmes sous la garde d’eunuques. Mais le pèlerin qu’il est tient 
leur foi en grande estime. Il ose mettre en parallèle leur pèlerinage vers 
La Mecque avec celui des chrétiens à Jérusalem. Dans le long chapitre 
qu’il consacre au monastère de Notre-Dame de Seidnaya, près de Damas, 
il fait le récit de miracles accomplis par la Vierge en faveur de musul- 
mans, une pauvre femme, soutenue par la prière de toute l’assemblée, un 
sultan parce que « bien que païen, il avait foi en Dieu ». 

Ce texte est donc un témoignage assez remarquable, non seulement sur 
la Terre sainte au début du xm e siècle, ses paysages, ses monuments, ses 
habitants, mais aussi sur un changement d’attitude envers l’Islam, ou 
plutôt un autre regard posé sur les musulmans, un lent passage de l’esprit 
de croisade à l’esprit de mission. 

Christiane Deluz 


BIBLIOGRAPHIE : Le texte traduit ici est celui de l’édition de J.c. m. Laurent, 
Magistri Thietmari peregrinatio, Hambourg, 1857, d'après un manuscrit de Hambourg 
et « plusieurs autres », sans précision. C’est l’édition la plus récente et la mieux 
annotée. Les chapitres sont simplement numérotés, nous avons ajouté des titres. 

Il existe deux autres éditions : toblert., Magistri Thietmari 1 ter ad Terrant Sanctam , 
Saint-Gall, 1851, d’après le manuscrit de Berne et celle du baron J. de saint-génois. 
Voyages faits en Terre sainte par Thietmar en 1217 et par Burchard de Strasbourg en 
1175, 1189 ou 1225, Mémoires de l’Académie royale de Belgique, t. XXX. 

La mention du pèlerinage du frère Dithmar se trouve dans : Chronica Fratris 
Nicolai Glassburger, Ordinis minorum observantium édita, Analecta Franciscana seu 
chronica aliaque varia documenta ad historiam fratrum minorum spectanlia , t. II, Flo- 
rence, Quarachi, 1887. 

Sur la Terre sainte en 1217, on consultera les histoires des croisades et du 
royaume de Jérusalem, notamment : prawerj , Histoire du royaume latin de Jérusa- 
lem, Paris, CNRS, 1969-1971, 2 vol. 



I 

LES MOTIFS DU DÉPART 

Moi, Thietmar, pour le pardon de mes péchés, je me suis armé du signe 
de la croix et ai quitté ma maison, en pèlerin, avec mes compagnons. Je 
suis parvenu à Acre après avoir couru, sur mer et sur terre, des dangers 
qui semblaient bien menaçants à ma fragilité, mais bien minimes en 
comparaison de la récompense divine. 

Je m’y suis reposé environ un mois. La Terre sainte connaissait alors 
quelque répit grâce aux trêves signées entre les Sarrasins et les chrétiens '. 
Je savais que c’est en ne vivant pas selon l’esprit de ce monde, mais en 
peinant et en me fatiguant que je parviendrais à la vie étemelle. Aussi, 
pour ne pas m’abandonner à l’oisiveté et aux plaisirs de la chair qui 
conspirent contre l’esprit, mais pour faire grandir mon âme par les peines 
imposées à mon corps, je pris ma décision : visiter, dans la mesure de mes 
possibilités, les lieux que notre Seigneur Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai 
homme, vrai Fils de Dieu et de l’homme, a marqués du sceau de sa pré- 
sence corporelle et a sanctifiés. Ces lieux aussi qui ont été habités par nos 
vénérables Pères, comme on le lit dans le Pentateuque, et ceux où repo- 
sent beaucoup de saints. 

Je désirais d’un ardent désir voir en personne ce dont j’avais souvent 
entendu parler dans l’obscurité et le mystère des Écritures. Et, comme j’ai 
apprécié l’odeur du thym, le goût du miel en m’adonnant à la lecture, j’ai 
pensé qu’il n’était pas inutile de confier à l’écrit ce que j’avais vu moi- 
même ou appris sûrement de témoins dignes de foi. Avec le secours de 
l’écriture, je ne risquerais pas de voir sombrerdans le brouillard de l’oubli 
ce que la nature seule ne me permettrait pas de garder en mémoire. 

En rédigeant ces lignes, je veux seulement plaire à Dieu, et je rejette 


1 . Des trêves avaient été conclues en 1 204 entre le roi de Jérusalem, Aimery de Lusignan, 
et le sultan d’Égypte al-Malik al’Adil. Elles furent renouvelées jusqu’au début de la cin- 
quième croisade, en juin 1217. 



932 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


tout orgueil et fausse gloire ne voulant pas être de ceux qui recherchent 
les louanges des hommes et une vaine renommée et dont l’Évangile dit : 
« En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. » Il serait à mon 
avis tout à fait stupide et absurde d’échanger tous les si grands dangers 
du voyage sur terre et sur mer supportés dans 1 ’ épui sement du corps et de 
l’esprit, mais avec la récompense que j’en attends de Dieu dans la vie 
étemelle, contre une gloire humaine, une gloire vaine, ou pour mieux dire, 
contre rien. 

Si quelque lecteur veut bien ouvrir ce livre et y prendre plaisir avec 
moi, qu’il ne s’irrite pas, et ne me méprise pas, il verra qu’après tout mon 
livre a été composé sans apprêts, en toute simplicité, pour occuper mes 
loisirs et me remémorer les lieux que j’ai visités en Terre sainte et les 
miracles que la puissance de Dieu y a accomplis. 


II 

ACRE ET LA GALILÉE 

Donc, l’an de l’Incarnation du Sauveur du monde 1217, j’étais à Acre, 
appelée jadis Ptolémaïs. On y trouvait autrefois l’idole de Béelzébuth, 
c’est pourquoi on lit dans l’Évangile qu’il y avait un Dieu à Acre et, dans 
le port, il y a encore une tour appelée T our des mouches 1 . Dans cette ville, 
Jonathas, père de Judas Macchabée, fut pris par ruse et tué par Triphon. 
La ville d’Acre est une des cinq villes des Philistins. 

Je suis parti d’Acre, avec quelques Syriens et Sarrasins, à travers le 
pays de Zabulon et de Nephtali. J’ai traversé la ville de Séphor où naquit 
sainte Anne, mère de la bienheureuse Vierge, ainsi que Nazareth, où eut 
lieu l’Annonciation, où le Seigneur fut élevé et passa son enfance. Près 
de la ville est le mont d’où les proches de Jésus, étonnés de sa sagesse, 
voulaient le précipiter. Encore aujourd’hui, l’endroit garde le nom de Pré- 
cipice ou Saut du Seigneur, parce qu’il disparut à leurs yeux au moment 
où ils voulaient le jeter en bas et certains racontent même qu’il a sauté de 
ce mont dans la vallée. On a construit là une chapelle. 

Après Nazareth, je me suis rendu à Cana en Galilée où le Seigneur 
changea l’eau en vin le jour des noces. On y a construit une église et on 
voit encore quelques ruines de l’endroit où furent posées les urnes d’eau. 
Un Sarrasin me dit que la citerne où on puisa l’eau changée en vin 
contient encore de l’eau ayant goût de vin. 

De Cana de Galilée, je suis allé au mont Thabor, où, en présence des 
apôtres Pierre, Jacques et Jean, le Seigneur fut transfiguré entouré de 
Moïse et Élie. Ce mont est très élevé. On a construit au sommet une église 


1. La citation est en réalité dans le Livre des Rois et concerne une autre ville. Béelzébuth 
signifiait, selon certains, « dieu des mouches ». 



LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 


933 


pour une abbaye importante de bénédictins. Mais les Sarrasins viennent 
de l’occuper et l’ont fortifiée avec une muraille et une tour 

Au pied du mont Thabor, j’ai rencontré un noble, richement vêtu, châ- 
telain du mont, qui chassait à l’épervier. Il me questionna en détail sur 
l’Empire, l’empereur, les rois chrétiens et l’état de nos terres, alors qu’il 
en était informé car, à peine avais- je répondu, qu’il reprit plus longuement 
ce qu’il avait demandé à savoir et, sur toutes choses, il en savait plus et 
mieux que moi. 

Au pied du mont Thabor, j’ai vu sur mon chemin le mont Hermon et 
les vastes plaines de Galilée où périrent Sisara et toute son armée. J’ai 
ensuite traversé la plaine où l’armée des chrétiens fut vaincue et la sainte 
Croix prise par les ennemis de la croix. Au milieu de la plaine, sur une 
petite éminence, Saladin édifia un temple à ses dieux en action de grâces 
pour sa victoire 1 2 . Le temple est toujours là, mais abandonné et en ruines, 
ce qui n’est pas étonnant, car il n’a pas été construit sur le rocher qui est 
le Christ, duquel vient tout bien parfait et sans lequel rien n’est bon ni 
solide. 

Non loin de là, j’ai vu la ville de Naïm où le Seigneur a ressuscité le 
fils de la veuve. A côté est le mont Endor d’où jaillit le torrent du Cyson. 

Puis ma route m’a conduit à la mer de Galilée où le Seigneur appela 
Pierre et André et sur les flots de laquelle il marcha, tandis que la barque 
de Pierre était battue des vagues et que lui-même fut tiré hors de l’eau par 
le Seigneur alors qu’il se noyait. C’est là aussi que le Seigneur apparut à 
ses disciples après sa résurrection et mangea avec eux du poisson grillé. 
On appelle ce lieu La Table. On y avait élevé une chapelle qui a été 
détruite par les Sarrasins. Il croît à l’entour des plantes aromatiques qui 
restent vigoureuses toute l’année, hiver comme été. Les Sarrasins ont 
souvent essayé de les arracher, mais sans succès ; ils ne peuvent aller 
contre la volonté de Dieu. 

Dans le voisinage, se trouve le mont où le Seigneur a nourri cinq mille 
hommes avec cinq pains et a enseigné ses disciples. L’Evangile le dit : 
« Descendant de la montagne, Jésus s’arrêta dans une plaine. » 

Enfin, je suis arrivé à Tibériade, appelée jadis Cinnereth. Elle a reçu 
son nouveau nom de Tibère César. Dans cette ville résidaient jadis un 
évêque et un noble laïc appelé le seigneur de Tibériade. Elle était célèbre 
pour ses remparts. L’enfant Jésus y était souvent venu dans son enfance. 
Elle a été détruite par les Sarrasins et aujourd’hui il ne reste que quelques 
habitants tant Sarrasins que chrétiens. 

J’ai suivi ensuite la rive de la mer de Galilée jusqu’au Jourdain, à l’en- 
droit où ce fleuve sort de la mer et sépare la Galilée de l’Idumée. Il faut 


1. Cette occupation eut lieu en 1212. 

2. La victoire de Hattin, en juillet 1 1 87, remportée par Saladin sur les chrétiens et qui 
mit fin au premier royaume de Jérusalem. 



934 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


noter que la mer de Galilée contient de très bons poissons, très bons à 
manger. La Galilée s’étend entre le pays de Zabulon et celui de Nephtali. 

J’ai traversé le Jourdain pour aller en Idumée, faisant en chemin l’as- 
cension d’un très beau mont d’où je voyais à droite et à gauche beaucoup 
de terres et de villes dans lesquelles le Seigneur Jésus se rendait souvent. 

La mer de Galilée commence entre Bethsaïde et Caphamaüm. C’est de 
Bethsaïde qu’étaient originaires Pierre, André, Jean et Jacques fils d’Al- 
phée. Là se trouvent aussi Génésareth et Corozaïm où doit naître l’An- 
téchrist et Cédar dont le Psaume dit : « J’ai habité avec ceux qui habitent 
à Cédar. » Vers le sud, on trouve Dothaïm où Joseph retrouva ses frères 
qui le vendirent. J’ai vu aussi les monts de Gelboé où périrent Saül et 
Jonathan. De là, les mots de David : « Monts de Gelboé que ni pluie ni 
rosée ne descendent sur vous. » Mais je n’ai pas pu savoir si, en fait, la 
pluie tombait ou non sur eux. J’ai entendu dire que là vivent des perro- 
quets, qui ne peuvent supporter la pluie. Dans le voisinage, on trouve 
Béthulie, la ville de Judith où elle tua Holopheme, et les villes que 
Salomon donna à son ami le roi Hiram. 


III 

DAMAS ET SA RÉGION 

Au-delà du mont qui domine le Jourdain aux confins de l’Idumée, j’ai 
traversé des plaines cultivées à la terre bonne et fertile avant de parvenir à 
une ville nommée Nawa, jadis très belle, très puissante, mais aujourd’hui 
détruite, quoique quelques Sarrasins y habitent encore '. A gauche, je 
pouvais contempler les monts du Liban au pied desquels jaillissent deux 
sources, Jor et Dan, qui forment le Jourdain. Dan a un cours souterrain 
sur quelque distance, Jor, non. Ils traversent un même lac puis, par la mer 
de Galilée au pied des monts de Gelboé, ils foirment le Jourdain. 

Non loin de là, on trouve la cité de Césarée de Philippe où le Seigneur 
demanda à ses disciples : « Aux dires des gens, qui est le Fils de l’Hom- 
me ? » Jadis, elle s’appelait Belinal, du nom du mont Belinas, tout proche, 
qui sépare l’Idumée de la Phénicie. Il y a là un fleuve qui coule seulement 
le jour du sabbat et que l’on nomme Sabbaticus 1 2 . Non loin de ce lieu où 
commence le territoire de Dan, se trouve le tombeau en forme de pyra- 
mide du bienheureux Job, que tous tiennent en grande vénération. A pro- 
ximité, tous les ans, au début de l’été, une grande foule se rassemble pour 
des foires : Arabes, Parthes, Iduméens, Syriens et Turcs et beaucoup d’au- 
tres qui campent là avec leurs troupeaux. 


1 . Nawa, à environ 40 km au sud-est de Qounaïtra, fut importante aux premiers siècles 
de l’Islam. 

2. Cette légende remonte à YHistoire naturelle de Pline, II, 102-106. 



LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 


935 


Aux confins de l’Idumée, à deux milles du Jourdain, est le fleuve de 
Jacob où il lutta avec l’ange. 

[...] Je suis ensuite parvenu à une cité nommée Salomen actuellement 
détruite, mais on y voit encore beaucoup de tours, toutes construites d’une 
façon merveilleusement simple, les pierres assemblées sans ciment ni 
autre joint. Là, j’ai passé la nuit dans une maison d’hôtes où les voyageurs 
sont hébergés aux frais du sultan. J’y ai vu un Sarrasin avec sept femmes, 
tous couchés dans le même lit. Les femmes avaient des pantalons, leurs 
surcots leur allaient jusqu’aux genoux, les jambes des pantalons descen- 
dant jusqu’aux pieds. De Salomen, je suis allé jusqu’à un village distant 
de trois milles de Damas, où les voyageurs doivent s’arrêter pour passer 
la nuit aux frais du sultan, même s’ils arrivent à midi. Puis je suis arrivé 
à Damas. Près de la route royale sortant de Damas, est situé le lieu où le 
Seigneur convertit Paul. Cet endroit est appelé Les prés de Sophar. C’est 
la coutume de rechercher minutieusement combien d’or ont sur eux les 
voyageurs qui entrent à Damas, car on doit au sultan la dîme de l’or. On 
a fouillé tous mes vêtements, jusqu’à mon linge de corps, ainsi que ceux 
de tous mes compagnons, les pauvres comme les riches. 

La ville de Damas est située à l’endroit où Caïn tua son frère Abel, dont 
le sang criait vers Dieu depuis la terre. Elle n’est pas très bien fortifiée, 
mais je n’ai jamais vu une ville aussi peuplée. Elle est exceptionnellement 
riche, pleine d’artisans réputés et remarquables dans des domaines divers. 
Elle est charmante et opulente, car son territoire est cultivable et aussi 
bien cultivé que possible, fleuri et propre aux pâturages. Elle est embellie 
de fontaines et de canaux artificiels plus merveilleux qu’on ne peut l’ima- 
giner. Dans chaque maison, dans chaque rue, il y a des bassins ou des 
lavoirs carrés ou ronds, admirablement disposés selon le goût ou la fantai- 
sie des riches. 

La cité est toute entourée de jardins très agréables, arrosés de ruisseaux 
et de canaux d’irrigation artificiels ou naturels. Ils sont très riches en 
toutes espèces d’arbres, fruitiers ou non, ils sont plaisants par leur fraî- 
cheur, les jeux des oiseaux et leurs fleurs multicolores, qui les couvrent 
comme d’un manteau de pourpre impérial. La grâce de la nature tout 
entière a voulu paraître en ce lieu si bien qu’on pourrait vraiment l’appe- 
ler un second paradis. J’y ai entendu, en la fête de saint Martin, chanter le 
rossignol, l’alouette, la corneille et d’autres oiseaux. J’ai vu des violettes 
fraîchement écloses et, dans mon émerveillement, j’en ai acheté. 

De même que ce lieu est plein de délicatesse, de même, ses habitants 
sont délicats, comme le veulent le cadre et le climat. Les plus délicieuses 
variétés de nourriture imaginables et mieux encore, on les trouve chez 
eux. J’ai vu plus de vingt sortes de pains et j’en ai goûté plusieurs. On fait 


I Sanamein, en Syrie, qui conserve encore des ruines romaines, notamment celles d’un 
grand temple du n' siècle ap. J.-C. 



936 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


rarement la cuisine chez soi, car c’est la coutume de préparer des plats en 
public sur le marché et, une fois préparés, de les emporter pour les vendre 
à travers la ville. Personne n’ose, c’est interdit sous peine des sanctions 
les plus graves, vendre de la nourriture de la veille sans l’indiquer. Ce 
sont les pauvres qui achètent les plats qui ont plus d’un jour et une nuit. 

Je suis resté six jours à Damas et j’ai un peu compris la loi et les mœurs 
des Sarrasins. Leur vie est ignoble et leur loi corrompue. Les Sarrasins 
prennent tous les plaisirs, licites ou illicites. [...] Chacun a autant de 
femmes qu’il le peut. Au temps du jeûne, ils jeûnent jusqu’au crépuscule, 
puis ils mangent toute la nuit ou chaque fois qu’ils le peuvent. Il y a des 
sortes de hérauts, établis sur les tours, qui proclament la nuit : « Levez- 
vous, vous qui avez jeûné. Mangez bien, refaites vos forces. » 

Le beau et grand monastère construit jadis par les Grecs en l’honneur 
de saint Paul a été converti par les Sarrasins en mosquée. Ils y ont un 
bassin où celui qui a péché va se laver et il est réconcilié avec Dieu. Il se 
lave le membre avec lequel il a péché, et voilà leur confession ! Ils prient 
quatre fois par jour et une fois dans la nuit. En guise de cloches, ils utili- 
sent la voix du héraut. À son appel, ils se rassemblent solennellement à 
l’église ‘. Les Sarrasins pieux se lavent à toute heure avec de l’eau, ou du 
sable si l’eau manque. Ils commencent par la tête, se lavent le visage, les 
bras, les mains, les jambes, les pieds, les parties honteuses et l’anus. 
Ensuite, ils vont prier. Ils ne prient jamais sans faire beaucoup de proster- 
nations. Ils prient tournés vers le midi, se frappent la poitrine devant tous, 
et prient à haute voix. Ils se prosternent sur des tapis carrés qu’ils portent 
toujours avec eux sous leur ceinture et, en se prosternant, ils frappent la 
terre de leur front. Quant à leurs morts, ils les déposent dans la tombe 
avec beaucoup de chants. Ils les couchent sur le côté droit, de façon qu’ils 
paraissent regarder au midi, vers le temple de Mahomet. 

Les femmes des Sarrasins sortent voilées, couvertes jusqu’aux pieds de 
boucran 1 2 . Elles n’entrent jamais dans leurs temples. Les femmes nobles 
sont strictement gardées par des eunuques et ne quittent jamais leur domi- 
cile, sauf par ordre de leur mari. Personne, pas même un proche du mari 
ou de la femme, n’ose s’approcher d’une femme sans le consentement de 
son mari. 

Alors que j’étais dans le palais du sultan, une grande et belle construc- 
tion, j’ai voulu voir des chrétiens captifs dans la fosse du sultan, qui est 
la prison, mais cela ne parut pas sage à mon guide. N’osant pas entrer, 
j’ai reçu des lettres d’eux et leur en ai fait parvenir par des intermédiaires. 
Un chevalier suève me fit donner une bourse qu’il avait faite de sa main 
dans la prison. J’ai vu aussi en ville plusieurs captifs chrétiens, des Alle- 
mands, mais je n’osai leur parler de crainte d’être tué. J’ai vu un captif de 


1 . Tel dans le texte. 

2. C’est un fin tissu de lin ou de coton dont le nom vient de Boukhara. 



LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 937 

Wemigerode et un chevalier de Quedlinburg 1 nommé Jean, qui me donna 
une bourse. 

Il faut noter qu’à Damas et dans les environs chaque nation pratique 
librement son culte et on y trouve plusieurs églises chrétiennes. [...] 


IV 

NOTRE-DAME DE SEIDNAYA 

Mon séjour à Damas a duré six jours et j’ai pu traverser les deux 
fleuves de Syrie, l’ Abana et le Pharphar, et me rendre jusqu’au mont Seyr 
où se trouve une icône de la bienheureuse Vierge Marie, formée de chair 
par une sorte d’incarnation 2 . 

Au temps où les Grecs demeuraient en Terre sainte, vivait à Damas, 
capitale de la Syrie, une vénérable matrone. Elle prit l’habit monastique 
pour se mettre au service de Dieu et, afin de pouvoir plus librement se 
consacrer à la prière, elle se retira loin du tumulte de la ville, à six milles, 
en un lieu nommé Sardenai. Elle y construisit une petite maison et un 
oratoire en l’honneur de Marie, la sainte Mère de Dieu, et elle offrait 
l’hospitalité aux pauvres pèlerins. 

Or il arriva qu’un moine de Constantinople, venu à Jérusalem pour 
visiter les Lieux saints et y prier, fut reçu chez la religieuse. Apprenant 
qu’il se rendait dans la Ville sainte, elle le supplia humblement et très 
instamment de lui rapporter de cette Ville sainte une icône (c’est une 
tablette peinte) pour qu’elle la dépose dans son oratoire et qu’ainsi elle 
prie devant l’image de la Mère de Dieu. Le moine promit de lui rapporter 
l’icône. Il se rendit à Jérusalem, y fit ses dévotions, visita les Lieux saints 
et s’apprêta à repartir, oubliant sa promesse. Il était déjà sur la route hors 
de la ville quand une voix venue du ciel lui dit : « Comment repars-tu 
ainsi les mains vides ? Où est l’icône que tu as promis de rapporter à la 
religieuse ? » Le moine se rappela sa promesse, rentra en ville et demanda 
où on vendait les icônes. Parmi celles qui étaient en vente, il en choisit 
une et l’acheta. Il quitta à nouveau la ville, cette fois avec l’icône, et 
parvint à un lieu nommé Geth où était alors caché un lion qui dévorait 
tous ceux qu’il pouvait atteindre. Mais l’animal vint humblement lécher 
les pieds du moine, qui put ainsi passer sans mal, sous la protection de la 
grâce divine. Il arriva ensuite à une caverne où se réunissaient beaucoup 
de voleurs. Dès qu’ils l’aperçurent, ils voulurent porter la main sur lui, 
mais ils furent terrifiés par la voix d’un ange et ne pouvaient plus ni 


1. Deux villes du Harz, pourvues d’importants châteaux. Ces prisonniers étaient peut- 
être là depuis les combats de la troisième croisade de 1 189-1 191. 

2. Le sanctuaire de Seidnaya, à 35 km au nord de Damas, est resté jusqu’à nos jours un 
lieu de pèlerinage très fréquenté par chrétiens et musulmans. 



938 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


bouger ni parler. Quant au moine, il passa son chemin en toute sécurité 
avec l’aide de Dieu. Il pensa alors que l’icône qu’il portait était chargée 
d’une vertu divine et décida de ne pas la donner à la religieuse, mais de 
l’emporter avec lui dans son pays. 

Il vint donc à Acre et monta dans un navire pour rentrer chez lui. Les 
matelots firent voile vers Constantinople. Mais, au bout de quelques jours 
de mer, une tempête soudaine et violente se leva, les matelots prirent peur 
et chacun commença à jeter ses bagages en mer. Le moine se préparait 
lui aussi à jeter la besace où se trouvait l’icône, mais un ange lui dit : « Ne 
jette pas l’icône, élève-la dans tes mains vers Dieu. » Aussitôt, la tempête 
s’arrêta, le calme régna sur la mer. Les marins, ne trouvant plus leur route, 
revinrent malgré eux à Acre d’où ils étaient partis. Alors le moine prit 
conscience de ce qui s’était passé et comprit la volonté de Dieu ; il décida 
de respecter sa promesse et revint chez la religieuse avec l’icône. Elle le 
reçut avec le respect dû à un homme d’Église, mais elle ne l’avait pas 
reconnu parmi ses très nombreux hôtes et ne lui demanda pas l’icône qu’il 
lui avait promise. Quand il vit qu’elle ne la lui réclamait pas, le moine 
décida de ne pas rendre l’icône et de la garderpour lui. Il entra dans l’ora- 
toire pour faire une prière avant de retourner dans son pays. Mais, quand 
sa prière fût terminée et qu’il voulut sortir, il ne trouva plus d’issue par 
où quitter l’oratoire. Il posa l’icône qu’il portait, aussitôt, il vit la porte de 
l’oratoire ouverte et, s’apprêtant à sortir, il reprit l’icône. De nouveau, la 
porte et la sortie disparurent à ses yeux. Et cela dura toute la journée : 
quand il posait l’icône, il voyait la porte, quand il voulait sortir avec 
l’icône, ce n’était plus possible. Comprenant alors le bien-fondé de la 
volonté divine, le moine déposa l’icône dans l’oratoire, retourna auprès 
de la religieuse et lui raconta avec exactitude tout ce qui s’était passé par 
l’intervention divine. Il ajouta que c’était la volonté de Dieu que l’icône 
restât là et reçut des fidèles la vénération qui lui était due. 

La religieuse reçut donc l’icône et se mit à louer et bénir Dieu et la 
glorieuse Vierge Marie de tout ce qui s’était passé. Quant au moine, il 
décida de servir Dieu tout le reste de sa vie en ce même lieu, à cause du 
miracle qu’il savait avoir été accompli par Dieu grâce à l’image de sa 
Sainte Mère. Or l’icône, qui était tenue en grande vénération, commença 
à suer et à émettre un liquide que la religieuse essuya avec un linge très 
fin et propre. Le liquide qui émanait de l’icône avait une telle vertu qu’ap- 
pliqué sur les membres, il faisait disparaître la souffrance. Cette vertu 
dure encore aujourd’hui. 

L’icône commença donc à recevoir de grands honneurs parce que les 
gens, souffrant de diverses infirmités, venaient vers elle et étaient guéris. 
[...] Peu à peu, l’image de la Mère de Dieu se revêtit de chair, avec une 
poitrine. J’ai appris par le témoignage de frères qui l’ont vue, notamment 



LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 939 

frère Thomas 1 , lequel Ta même touchée du doigt, et par beaucoup d’au- 
tres qui l’ont vue, qu’elle semble revêtue de chair de la poitrine jusqu’aux 
pieds. Un liquide en émane que les frères du Temple emportent chez eux 
quand ils viennent au sanctuaire rendre grâces pour avoir obtenu des 
trêves avec les païens. 

Il est arrivé qu’un sultan de Damas, qui était borgne, perdit aussi l’autre 
œil et devint aveugle. Il entendit parler de l’image de la Mère de Dieu et 
de tous les miracles que Dieu accomplissait par elle. Il vint donc au lieu 
où on la vénérait et entra dans l’oratoire ; bien que païen, il avait foi en 
Dieu qui pouvait lui rendre la santé grâce à l’image de sa Mère, il se pros- 
terna à terre et pria. Quand il se releva, il leva les yeux et vit la flamme 
briller dans une lampe posée devant l’icône. Ensuite, il retrouva complè- 
tement la vue et glorifia Dieu avec tous les assistants. Et comme la pre- 
mière chose qu’il avait vue était la flamme brillant dans la lampe, il fit 
vœu au Seigneur de donner chaque année soixante mesures d’huile pour 
le luminaire de l’église. 


[Suit le récit d’autres miracles.] 


Il faut savoir aussi que dans la ville où se trouve l’icône de Notre- 
Dame, aucun Sarrasin n’ose demeurer ni même passer la nuit. Après la 
perte de la Terre sainte, les Sarrasins décidèrent d’occuper la ville et de 
la fortifier, mais ils ne purent s’y maintenir un an. Il y a là un évêque, une 
abbesse et des moniales, mais, par égard pour la bienheureuse Vierge, la 
primauté revient à l’abbesse. 

Le jour de la fête de Notre-Dame, on voit se produire des miracles. Un 
jour, par exemple, une grande foule s’était rassemblée pour prier et rece- 
voir de l’huile et, tandis que tous en avaient déjà reçu dans leurs flacons, 
il se trouva une femme sans récipient. Elle emplit l’église de ses pleurs et 
de ses lamentations de ne pouvoir, faute de récipient, recevoir la précieuse 
huile. La Mère de miséricorde eut pitié de cette femme qui se lamentait 
et répondit à son espoir, non à cause de ses mérites, car c’était une Sarra- 
sine, mais à cause de la piété de la foule et de la certitude de cette femme 
d’être sauvée grâce à cette huile. La femme trouva soudain par miracle 
une ampoule pleine d’huile entre ses mains. 

Le vin est abondant en ce lieu. Les Sarrasins cherchent une occasion 
pour venir en boire en cachette, car leur loi ne le leur permet pas. S’ils 
s’enivrent, ils meurent. Et, à toutes les portes de Damas, on surveille très 
strictement que personne n’apporte de vin. 


1. Il s’agit sans doute d’un maître de théologie assez réputé, dont parlent d’autres 
contemporains de Thietmar. 



940 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


V 

BAGDAD ET LE CALIFE 

Aux confins de cette province se trouvent la Chaldée et la Mésopota- 
mie. Non loin de là coule l’Euphrate dont le nom signifie « pur et froid ». 
Il traverse les ruines de Babylone. [...] C’est là que régnait Nabuchodono- 
sor, là que se trouvait la tour de Babel et on y voit le tombeau du prophète 
Daniel, merveilleusement construit et décoré. 

Vers l’orient, aux confins de la Chaldée, de l’Idumée et de la Perse, on 
trouve une grande cité fortifiée nommée Bagdad. C’est la capitale, où 
réside le pape des Sarrasins, nommé calife, immensément riche et puis- 
sant. Il est le gardien de la loi des Sarrasins, ordonnant à tous, comme le 
pape chez nous, de l’observer sous peine de péché. S’il veut sortir, ce 
n’est jamais de jour mais de nuit, si cela lui plaît. Mais si, pendant la nuit, 
quelqu’un le voit marcher, l’appelle ou le désigne, c’est pour eux une 
faute mortelle. Pendant le jour, il réside dans son palais ; ceux qui vien- 
nent le voir s’agenouillent devant lui et s’approchent en marchant sur les 
genoux, puis embrassent les siens. S’ils sont nobles, ils embrassent non 
ses genoux mais ses épaules. Ce pape a dans sa résidence beaucoup de 
jeunes vierges auxquelles il s’unit à son gré. Si l’un des nobles peut 
obtenir comme épouse une de ces filles corrompues, il lui semble avoir 
reçu la reine du ciel, Diane ou Vénus. [...] 

Près de Damas, il y a une grande plaine dont la moitié appartient au 
pape des Sarrasins, l’autre moitié au sultan de Damas. C’est là que pousse 
une laine que l’on nomme coton en français et bombix en latin. On la 
ramasse sur de petits arbrisseaux. 

Après avoir traversé toute la région dont je viens de parler et vu l’icône 
de Notre-Dame, je suis revenu à Acre. 


VI 

LA ROUTE DE LA CÔTE 

Je désirais du désir le plus vif me rendre auprès du corps de la bienheu- 
reuse Catherine d’où s’écoule une huile sainte, et mon désir était d’autant 
plus vif que je me le promettais depuis longtemps. C’est pourquoi je me 
confiai corps et âme à la grâce de Dieu et au secours de la bienheureuse 
Catherine, sans craindre les dangers ni les obstacles imprévus. Tel est 
donc le désir dont je brûlais, prêt à subir la mort, la captivité perpétuelle, 
les hasards de la tempête et des flots quand je pris le départ à Acre, vêtu 
comme un moine géorgien, et j’avais une longue barbe pour changer mon 
apparence. 



LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 


941 


Sur le bord de la mer, au bout de trois milles, je suis arrivé au mont 
Carmel. [...] Au pied de ce mont, se trouve une ville nommée Haïfa, 
aujourd’hui détruite par les Sarrasins. On l’appelait jadis Porphiria. Je l’ai 
traversée. 

Il faut savoir aussi que près d’Acre se trouve le fleuve Belus et, tout 
proche, le tombeau de Memnon, qui peut compter parmi les plus beaux. 
La source de ce fleuve occupe une vallée arrondie d’où on extrait du 
sable. Si l’on en prélève, la vallée se remplit à nouveau et le sable devient 
verre. Et si on jette sur les bords de la vallée ce qui était là du verre, cela 
redevient du sable ordinaire '. 

Au-dessus de Haïfa, sur la pente du Carmel, est située la caverne des 
prophètes Élie et Elisée, où l’on a bâti une chapelle. Au sommet, il y a 
une abbaye où habitent encore des moines grecs et syriens. C’est sur ce 
mont Carmel qu’Elie accomplit beaucoup de prodiges. Il pria pour qu’il 
ne pleuve pas et la pluie cessa pendant trois ans et six mois. Puis il pria à 
nouveau et le ciel laissa tomber la pluie. C’est là également qu’il massacra 
les prophètes de Baal puis, fuyant la reine Jézabel, il parvint au désert où 
il s’endormit sous un genévrier. L’ange le réveilla, lui donna à manger et, 
fortifié, il marcha pendant quarante jours jusqu’à la montagne de Dieu, 
l’Horeb ou le Sinaï. 

A l’extrémité du mont Carmel, est la ville de Jezréhel où Jézabel la 
reine impie, qui avait volé la vigne de Naboth, fut jetée à bas de son trône. 
On voit encore sa tombe, en forme de pyramide. Près de Jezréhel, se trou- 
vent aussi les champs de Megiddo où mourut le roi Ozias qui est enterré 
au mont Sion. 

Le mont Carmel a plusieurs sommets. Vers le sud, il s’avance en mer 
sur une longueur de près de deux journées de marche et il est large d’une 
journée. Il est couvert de pâturages, utiles au bétail et très plaisants à voir. 
Les lions, les léopards, les ours, les cerfs, les daims, les sangliers et un 
animal très cruel que les habitants appellent « lonza 1 2 », plus terrible que 
le lion, s’y trouvent en abondance. On y voit aussi des chiens sauvages 
qu’ils appellent « papions », des renards grands comme des loups et une 
multitude de chèvres, plus petites que les nôtres, avec de longues queues. 

En période de trêve, les chrétiens. Templiers, Hospitaliers, frères de la 
nation allemande, se rassemblent auprès de ce mont chaque année en 
février avec chevaux et mules. Ils plantent des tentes dans les prés et 
passent agréablement et joyeusement le temps pendant que leurs chevaux 
s’engraissent de bonne herbe. Ils appellent cette foire « haraz ». Les Sar- 
rasins et les Bédouins y viennent également en période de trêve pour des 
joutes, car les Bédouins sont des cavaliers merveilleusement experts. Ils 
dressent un panneau circulaire, comme dans les joutes, qu’ils doivent 


1 . Autre légende qui remonte à Pline. Histoire naturelle , XXXVI, 65. 

2. C'est sans doute une hyène, à moins qu’il ne s’agisse d’une sorte de panthère. 



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PÈLERINAGES EN ORIENT 


transpercer de leur lance en se lançant au galop. Celui qui échoue et ne 
transperce pas la cible avec son arme est la risée de tous et est frappé du 
poing et humilié par le chef des cavaliers bédouins. Les chevaliers chré- 
tiens se montrent très courtois envers les chevaliers bédouins, les hono- 
rent et vont jusqu’à leur offrir des cadeaux. 

Du mont Carmel, en traversant le fleuve qui en descend et qui est plein 
de crocodiles, je suis venu à Césarée. C’est Césarée de Palestine et non 
Césarée de Philippe dont j’ai parlé plus haut. On y trouvait autrefois la 
tour de Straton '. Cette ville a été appelée ainsi par Hérode, roi de Judée, 
en l’honneur de César Auguste. Là commence la Palestine. J’y ai vu 
l’église Saint-Pierre, édifiée sur la maison du centurion Corneille que 
saint Pierre convertit et baptisa, et la maison de Philippe avec la chambre 
des quatre prophétesses. 

Après Césarée de Palestine, j’ai gagné Arsûf, une ville aujourd’hui à 
peu près ruinée, autrefois célèbre, d’où venaient les meilleurs et les plus 
fameux cavaliers de toute la Terre sainte. 

De là, j’ai atteint Jaffa, laissant à gauche les ruines d’ Antipatris, ainsi 
nommée par Hérode du nom de son père. De l’Antiquité jusqu’à nos 
jours, Jaffa a connu bien souvent le fracas des combats. Cette ville, autre- 
fois grande et peuplée, est aujourd’hui ruinée. C’est le port d’où Jonas 
voulut fuir devant la face de Dieu. [...] Selon la légende, c’est aussi à Jaffa 
qu’Andromède, fille de Céphée et de Cassiopée, fut abandonnée par sa 
mère sur l’ordre de Jupiter et, en punition de sa faute, exposée sur les 
rochers pour être dévorée par un monstre marin. Mais Persée tua le 
monstre, la délivra et la prit pour femme. Le croie qui veut ! 


VII 

LA SAMARIE ET LA JUDÉE 

Je me suis ensuite dirigé vers Rama, traversant le champ où le prophète 
Habacuc fut enlevé par un ange pour aller porter son repas à Daniel à 
Babylone dans la fosse aux lions. Laissant à ma gauche Lydda où fût res- 
suscitée Dorcas, comme on le lit dans les Actes des Apôtres, ainsi que 
Listra, non loin d’Arimathie d’où était originaire Joseph, qui ensevelit le 
Christ, [...] je suis parvenu à Rama, qui fut autrefois très grande, comme 
le prouvent ses mines. Elle fût édifiée par Hérode. L’Écriture dit : « Une 
voix a été entendue dans Rama, etc. » 

Puis j’ai fait route vers Bethléem, à travers la Judée, en laissant à ma 
droite la Philistie, les cinq villes des Philistins, Gaza dont Samson brisa 
et emporta les portes, Ascalon, aujourd’hui déserte, où l’on voit encore 


1 . C’est en réalité l’ancien nom de la ville à l’époque des Séleucides. 



LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 943 

une tour dite Tour des jeunes filles cimentée, dit-on, de sang humain et 
Accaron. Laissant tous ces lieux à ma droite, j’ai traversé les monts de 
Judée. À ma gauche, j’ai vu Samarie, appelée aujourd’hui Sébaste, où 
saint Jean-Baptiste fut enseveli entre les prophètes Abdias et Élisée. 

Non loin de Sébaste est Sichem, aujourd’hui appelée Naplouse, où fut 
enlevée Dina, fille de la sœur de Jacob. Tout près se trouve le puits de 
Jacob où le Seigneur demanda de l’eau à la Samaritaine et lui dit : « Tu 
as eu cinq maris. » [...] A droite se trouvent Ajalon et Gabaon où Josué 
combattit contre cinq rois. Sur son ordre, le soleil arrêta sa course jusqu’à 
la victoire du peuple de Dieu. 

En allant vers Bethléem depuis les monts de Judée et en passant tout 
près de Jérusalem, je suis tombé dans une embuscade. Comme le dit le 
poète : « En voulant éviter Charybde, il tomba en Scylla. » Comme Beth- 
léem est toute proche de Jérusalem, je fis un détour pour éviter les dangers 
de la Ville sainte. Mais en vain ; ce que je craignais arriva. Je fus pris par 
les Sarrasins et emmené à Jérusalem. A ce moment-là, j’étais encore 
vivant, mais je me voyais déjà mort. Car ma situation, entre les angoisses 
du présent et la crainte de la mort ou d’une captivité perpétuelle, n’était 
guère éloignée de la mort. Plus exactement, bouleversé par la crainte de 
la mort ou de la captivité, il me semblait mourir à chaque instant. C’est 
ainsi que je fus retenu prisonnier pendant deux jours et une nuit, devant 
la porte de la ville, au lieu de la lapidation de saint Étienne, premier 
martyr, où avait été construite une église aujourd’hui entièrement démolie 
par les Sarrasins. 

Dans cette captivité et cette angoisse, je ne voyais aucune raison d’es- 
pérer, mais Dieu, proche de ceux qui l’invoquent, me visita dans mon 
désespoir, me rendit confiance et me préserva miraculeusement, voici 
comment : j’avais pour compagnon un noble Hongrois qui réussit à savoir 
que quelques-uns de ses compatriotes, convertis à l’Islam, se trouvaient à 
Jérusalem. Il les fit appeler. Ils vinrent, le reconnurent et se montrèrent 
très amicaux. Une fois informés des raisons de notre captivité, ils jouèrent 
les intermédiaires et, non sans mal, nous firent libérer. 


VIII 

JÉRUSALEM 

Comme beaucoup ont parlé de la Ville sainte, je trouve vain d’en parler 
moi aussi. Pourtant, je dirai quelques mots sur un aussi vaste sujet. C’est 
une ville très bien fortifiée, avec remparts et tours. Le temple du Seigneur, 
dit de Salomon, admirablement orné a été transformé par les Sarrasins en 
une mosquée à leur usage où jamais aucun chrétien n’a le droit d’entrer. 
L’église du tombeau du Seigneur et du lieu de la Passion est encore 



944 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


debout, mais sans luminaire, sans que le culte y soit célébré. Elle est tou- 
jours fermée, sauf quand les pèlerins se la font ouvrir moyennant une 
offrande. 

Le mont Sion est au-delà de la cité, au sud. Au sommet se trouve 
l’église où le Seigneur lava les pieds de ses disciples et c’est là qu’ils 
reçurent l’Esprit saint le jour de la Pentecôte. C’est là que la Vierge 
Marie, entourée des Apôtres, a rendu son esprit à Dieu. C’est là que le 
Seigneur fut présenté au tribunal de Pilate, là qu’il célébra la Cène avec 
ses disciples, là qu’il leur apparut après sa Résurrection, les portes étant 
fermées. 

A gauche du mont, hors du rempart, est le champ des pèlerins, appelé 
Haceldama, c’est-à-dire le Champ du Sang, et à côté le mont Gihon où 
Salomon fut couronné. 

Près de la cité sainte, on trouve vers l’orient le mont des Oliviers d’où 
le Sauveur monta vers le Père. On y voit encore l’empreinte de ses pieds. 
C’est aussi sur ce mont que, chaque année, on offrait en holocauste à Dieu 
une vache rousse et un agneau, comme le voulait la Loi ; leurs cendres 
expiaient les péchés du peuple d’Israël. 

Au pied de ce même mont des Oliviers, vers l’orient, à un jet de pierre 
au-delà du Cédron, le Christ pria son Père et sua une sueur de sang, puis 
dit à Pierre : « Vous n’avez pu veiller une heure. » Revenant à Gethsé- 
mani, il fût saisi par les Juifs et conduit au prétoire de Pilate. Devant la 
question de la servante, Pierre le renia puis, reconnaissant sa faute, il des- 
cendit dans une grotte où il pleura amèrement. On appelle aujourd’hui 
cette grotte Gallicante. 

Près de la porte de la cité qui regarde au midi, se trouve une grotte dans 
laquelle, sous Cosdroès, un lion transporta en une nuit sur l’ordre de Dieu 
un grand nombre de martyrs. On l’appelle encore le charnier du lion. 

Après deux jours et une nuit à Jérusalem, j’ai pris la route de Bethléem. 
A mi-chemin, j’ai vu le tombeau de Rachel, la femme de Jacob, au lieu 
où elle mourut en enfantant Benjamin. Son tombeau est une pyramide 
merveilleusement construite. De là, je suis parvenu à Bethléem. 


IX 

BETHLÉEM ET HÉBRON 

Bethléem, cité du Dieu Très-Haut, est située sur une hauteur, toute en 
longueur. Elle est encore intacte, les Sarrasins ne l’ont pas détruite. Elle 
est habitée par des chrétiens soumis aux Sarrasins, mais aucun Sarrasin, 
pense-t-on, ne doit y demeurer. Il y a bien des Sarrasins gardiens du 
monastère qui perçoivent les péages des pèlerins, mais ils n’habitent pas 
à Bethléem. 



LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 945 

Ce monastère est très beau. Les bases et les chapiteaux, les architraves 
sont de très beau marbre, de même que le pavement. Les murs sont cou- 
verts d’or et d’argent, ornés de peintures de diverses couleurs. Les Sarra- 
sins auraient plus d’une fois détruit ce monastère si les chrétiens ne 
l’avaient protégé avec sollicitude, au prix de grandes dépenses. 

Sous le chœur de l’église est la grotte où le Seigneur est né. Moi, 
pauvre pécheur, j’ai embrassé la crèche dans laquelle il a vagi, petit 
enfant, j’ai adoré l’endroit où la bienheureuse Vierge a donné le jour à 
l’Enfant Dieu. Dans ce même monastère, au nord, j’ai vu la cellule du 
bienheureux Jérôme où il a traduit d’hébreu, grec et chaldéen en latin la 
plupart des livres de la Sainte Écriture. Il est enterré dans une grotte 
voisine avec Paula, Eustochium et dix de ses disciples. J’ai vu aussi une 
autre vaste grotte où furent déposés les corps des Saints Innocents. 

À six milles de Bethléem, au sud, se trouve Hébron où les quatre 
patriarches, Adam, Abraham, Isaac et Jacob ont été ensevelis avec leurs 
femmes dans une double caverne. On a construit une belle église, que 
même les Sarrasins ont en grande vénération à cause d’Abraham. Cette 
province est encore aujourd’hui appelée : « Terre d’Abraham ». 

Il existe à Hébron un champ très vénéré pour les vertus de la terre qu’il 
contient. Les Sarrasins creusent le sol et emportent de la terre en Égypte 
où ils la vendent en raison de ses vertus. Mais, quelle que soit la quantité 
de terre qu’on ait retirée, au bout d’un an le champ a retrouvé son niveau 
normal. C’est de cette terre, dit-on, et en ce lieu qu’Adam a été formé ; 
elle est de couleur rouge '. Selon d’autres, Adam a été formé sur le terri- 
toire de Damas. 

A côté d’Hébron, il y a aussi le mont Mambré au pied duquel est le 
térébinthe sous lequel Abraham vit les trois anges. Il en vit trois et en 
adora un seul. [...] 

A un mille de Bethléem, dans la direction de Sodome et Gomorrhe, 
est situé l’endroit appelé Gloria in Excelsis où les anges annoncèrent la 
naissance du Seigneur. [...] Entre Bethléem et Jérusalem, se trouve un 
monastère où vivaient, quand on perdit la Terre sainte, de très belles 
moniales. Averti de leur beauté, le sultan voulut s’unir à elles. Il leur 
ordonna de revêtir de beaux vêtements et de se parer de bijoux, pour l’ex- 
citer au mal. Mais l’abbesse ne voulut pas se donner en jouet au diable et 
plonger dans le cloaque de la luxure le lis de sa chasteté, ce qui lui aurait 
fait perdre le mérite de ses renoncements. Elle préféra se mutiler ainsi que 
ses sœurs plutôt que d’apparaître le corps intact et le visage serein, 
comme une prostituée devant ce porc immonde. Sous l’inspiration du Sei- 
gneur, elle prit les devants dès que le tyran approcha de la porte, en récon- 
fortant ses sœurs par cette exhortation : « Voici pour nous, vénérables 


1 . Cette légende vient de livres bibliques apocryphes et est rapportée en Occident vers le 
xi' siècle. 



946 


PELERINAGES EN ORIENT 


sœurs, le moment de l’épreuve. Saladin approche, ennemi de notre pudeur 
virginale. Vous ne pouvez lui échapper, mais suivez mon conseil et faites 
ce que vous me verrez faire. » Toutes acceptèrent. Alors l’abbesse, la pre- 
mière, se mutila le nez et chacune d’elles fit de même l’une après l’autre, 
de sa propre volonté. Saladin, en l’apprenant, ressentit une extrême 
confusion et, muet d’admiration devant leur fermeté et leur sagesse, il 
approuva grandement leur geste et la foi inébranlable dont il témoignait. 


X 

LE JOURDAIN ET LA MER MORTE 

De Bethléem, je suis allé à Béthanie près du lieu où le Seigneur ressus- 
cita Lazare. Puis, descendant vers Jéricho, je suis passé par le lieu où le 
Samaritain tomba aux mains des bandits, comme le dit l’Evangile : « Un 
homme allait de Jérusalem à Jéricho. » Ce lieu s’appelle Adomim et on y 
a souvent vu des brigands verser le sang des voyageurs. Je suis aussi passé 
par l’endroit où le Seigneur a rendu la vue à l’aveugle. [...] A ma gauche, 
je voyais le mont de la Quarantaine où le Seigneur jeûna et fut tenté par 
le diable. 

Je suis ensuite arrivé à Jéricho d’où étaient originaires Raab, la prosti- 
tuée, et Zachée, l’homme de petite taille. Ce sont ses murailles que Dieu 
fit s’écrouler par un miracle. C’est là encore que des enfants, qui s’étaient 
moqués d’Elisée en disant : « Monte chauve », furent dévorés par deux 
ours, vengeurs du prophète. C’est une petite ville. [...] 

J’ai traversé le gué du Jourdain où les enfants d’Israël passèrent à pied 
sec et où le Seigneur fut baptisé. On a construit là une belle église en 
l’honneur de saint Jean-Baptiste. Chaque année, à l’Epiphanie, des Grecs 
et des Syriens, venus de très loin, se rassemblent en foule pour y baptiser 
leurs enfants. C’est en ce lieu aussi que, sur l’ordre d’Élie et d’Élisée, 
l’eau se divisa en deux, comme deux parois, et leur ouvrit un passage. 
C’est là qu’Élie fût enlevé au ciel par le Seigneur. Tous ces événements 
se sont passés dans une vallée qu’on appelle vallée du Jourdain ou val 
d’Achor. [...] Elle est plaisante et belle. Jadis, elle était si féconde qu’elle 
produisait des grenades grosses comme des urnes, je n’ose dire comme 
des tonnelets quoique mon guide me Tait hautement affirmé. Il y poussait 
aussi des vignes dont on pouvait à peine porter les grappes. Mais elle a 
perdu sa fécondité à cause de la proximité des émanations de Sodome. 
Elle ne produit plus rien, sinon la canne dont on tire du sucre. Les arbres 
sont beaux, avec de très belles feuilles, mais ils ne portent aucun fruit : 
leur sève est encore aujourd’hui infectée par le vice des Sodomites. Si on 
brise un de leurs rameaux, la mauvaise odeur en restera sur les mains 
toute la journée. On a beau les laver, avec quelque liquide que ce soit, elle 
ne pourra disparaître. 



LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 947 

Non loin de là se trouve Béthel où le pauvre Jacob, fuyant son frère, 
s’endormit sur la terre nue et vit une échelle dressée vers le ciel sur 
laquelle montaient et descendaient les anges... 

Après avoir traversé le gué du Jourdain, je suis arrivé dans la plaine à 
l’endroit même où le Seigneur détruisit Sodome et Gomorre ; on appelle 
cet endroit lac Asphaltide. Ce lac rejette un genre de bitume très utilisé 
en médecine, nommé asphalte '. On appelle aussi ce lac mer Morte, car 
elle ne contient rien de vivant. Un homme ne peut s’y enfoncer dans 
l’eau ; ni oiseau ni poisson ne peuvent y vivre. Jadis, Titus avait ordonné 
d’y jeter des condamnés, pieds et mains liés. Ils flottèrent pendant quatre 
jours, ne pouvant ni s’enfoncer ni mourir ; on les retira vivants. Si on y 
dépose une lampe allumée, elle surnage, mais, si la lumière s’éteint, elle 
coule aussitôt. Ce lac est aussi appelé lac du Diable, car c’est par une 
influence diabolique et à cause de leurs péchés que les quatre cités, 
Sodome, Gomorrhe, Séboïm et Adama y furent ensevelies. Sur la rive de 
cette mer, il pousse des arbres dont les pommes sont extérieurement 
saines et rouges, mais si on les ouvre, elles ne sont à l’intérieur que 
cendres fétides. Il faut savoir que, ui.e ou deux fois par an, se lève un vent 
nommé Assur 1 2 redoutable, violent, desséchant, brûlant, destructeur des 
hommes et des plantes. Il fait sentir sa force jusqu’à dix milles en mer au- 
delà d’Acre où, enfin, il s’affaiblit. Un an sur deux, ce vent d’ Assur est si 
destructeur qu’il fait mourir beaucoup de gens d’une toux mortelle. 
Quand il se lève, il ne dure guère qu’une demi-journée ; on ne pourrait le 
supporter plus longtemps. 

Ce lac est appelé aussi lac Salé, car beaucoup y récoltent du sel. Le 
Jourdain s’y jette et n’en ressort plus, comme beaucoup me l’ont assuré. 
Sur la rive, à un mille du lieu où fut baptisé le Seigneur, est la statue de 
sel en laquelle la femme de Loth fut changée. 

Du lac de Sodome et Gomorrhe, je suis venu à Ségor où Loth se réfugia 
après la destruction de Sodome. On l’appelle en langue syrienne Zora, en 
latin. Ville des palmes. Sur une colline voisine, Loth fût enivré par ses 
filles et pécha avec elles. 

Puis je suis parvenu à la vigne d’Engaddi, appelée jadis vigne du 
baume, car le baumier y poussait, mais les Égyptiens s’emparèrent furti- 
vement des arbrisseaux et les tranplantèrent près de Babylone et du Caire. 
Le jardin du baume mesure à peu près un demi-manse. Le bois du 
baumier ressemble à celui d’une vigne de deux ans, avec des feuilles à 
trois sépales. Au mois de mai, à l’époque de la maturité, on fend l’écorce 
du baumier et elle sécrète goutte à goutte une gomme qui est recueillie 
dans des récipients de verre, placée et mise en réserve pendant quelques 
mois sur des fientes de pigeon, jusqu’à ce que, au bout du compte, le 


1 . On utilisait l’asphalte pour les embaumements. 

2. D’un nom arabe signifiant « vent de feu ». 



948 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


baume se sépare de ses impuretés. Il ressemble alors par sa couleur et sa 
consistance à du vinaigre miellé. Il se trouve aussi dans le jardin du 
baume une source particulière, qui sert à l’arroser, car aucune autre eau 
ne peut le faire. 

Je suis ensuite monté, en terre de Moab, sur la montagne où se trouve 
la grotte dans laquelle David se cachait quand il coupa le pan du manteau 
de Saül, pendant que celui-ci satisfaisait ses besoins naturels. [...] 

Je suis enfin arrivé aux champs de Moab où blé et bétail abondent. 
Pourtant, les habitants sont difformes, misérables, mal vêtus et demeurent 
pour la plupart dans des grottes. C’est une plaine herbeuse, agréable, mais 
sans bois ni arbre, à peine y voit-on de petits buissons et quelques arbus- 
tes. [...] 


XI 

LES DÉSERTS DE TRANSJORDANIE 

Je suis ensuite descendu au torrent du Jabok. C’est une horrible vallée, 
dont la profondeur m’a terrifié. J’ai mis près d’une journée à y descendre 
et à en remonter. De là, je suis parvenu à Abarim où mourut Moïse. Il fût 
enseveli par le Seigneur et nul ne sait où est son tombeau. [...] Le Seigneur 
lui dit : « Monte et contemple la Terre, tu la verras, mais tu n’y entreras 
pas. » Ce mont est très élevé, dressé au milieu d’une plaine. Au sommet 
se trouve un monastère de moines grecs où j’ai passé la nuit. [...] 

De là, je suis parvenu à la vile de Robda, jadis grande et célèbre, 
aujourd’hui détruite ', puis à une autre grande ville, située sur un sommet, 
munie de tours et de remparts, nommée Krak 1 2 . Et j’aboutis dans une 
grotte où une pauvre femme grecque me donna l’hospitalité. Mais, à la 
nuit, arriva en voisin un évêque grec, un homme vénérable aux cheveux 
blancs, au noble visage. Il m’emmena chez lui, m’offrit les présents 
d’hospitalité, du pain et du fromage et me bénit dans sa langue. 

Je suis ensuite parvenu au torrent de l’Amon, dans une vallée extraor- 
dinaire, effroyablement profonde. Je n’ai jamais vu un précipice aussi 
profond ni si effrayant. [...] Puis ce fut une haute montagne. Au sommet, 
le froid était tel que je me suis cm proche de la mort. Et j’ai perdu un de 
mes compagnons qui n’a pu supporter l’intensité du froid. Après avoir 
passé cette montagne, je suis venu au rocher où le prophète Jérémie cacha 
l’Arche d’alliance. On y voit souvent, encore aujourd’hui, une nuée de 
feu dans la nuit. 

J’ai ensuite traversé un désert laissant à droite de hauts escarpements 
et à gauche une grande montagne et je suis arrivé à la hauteur appelée 


1 . Aujourd’hui Rabbah, en Jordanie, à 87 km au sud d’Ammân, où on peut voir des 
ruines nabatéennes et romaines. 

2. Le Krak de Moab, célèbre château construit par les croisés vers 1 140. 



LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 949 

Petra en latin, Montréal en français, Schobak en arabe 1 . Un superbe 
château la couronne, entouré d’une triple enceinte. C’est le plus fort de 
tous ceux que j’ai vus. Il appartient au sultan de Babylone. Dans les fau- 
bourgs vivent des Sarrasins et des chrétiens. J’ai été hébergé par une 
veuve franque qui m’a renseigné sur l’itinéraire et les moyens de traverser 
le désert jusqu’au mont Sinaï. Elle m’a procuré des provisions de voyage : 
du biscuit, des fromages, des raisins secs, des figues et du vin. Elle a 
recruté pour moi des Bédouins, avec leurs chameaux, pour me conduire 
jusqu’au mont Sinaï, car ils sont les seuls à connaître la route dans le 
désert. Nous avons fait une convention, par serment prêté sur leur Loi, 
selon laquelle ils me ramèneraient, mort ou vif. 


XII 

LES DÉSERTS DU SINAÏ 

Sous la conduite de ces Bédouins, avec leurs chameaux, j’ai traversé la 
terre d’Edom, bonne et fertile, laissant à droite Archim, ancienne capitale 
des Arabes, grande ville aujourd’hui déserte 2 , et la roche d’où Moïse tira 
l’eau de contradiction. Cette eau se divise en deux petits ruisseaux qui 
irriguent la terre. Je suis ensuite passé par le lieu où les enfants d’Israël 
furent mordus par les serpents et où, sur l’ordre du Seigneur, Moïse éleva 
un serpent sur une perche pour qu’en le regardant, ils fussent guéris de 
leurs blessures. 

Ensuite, j’ai traversé de très hautes montagnes, par un chemin étroit et 
effrayant. De part et d’autre, les rochers surplombaient, dressés comme 
des parois ou des murailles qui, parfois, se refermaient au-dessus de moi 
comme les valves d’une coquille. La route s’élevait, encaissée, pleine 
d’ombre et, souvent, à cause des rochers qui nous enfermaient et se rejoi- 
gnaient, je ne pouvais plus voir le ciel. Dans ces roches, j’ai découvert 
des maisons taillées dans le roc, très belles et bien décorées, de grandes 
salles avec des cheminées, des oratoires, des chambres, tout ce qui est 
nécessaire. Mais toutes ces demeures étaient abandonnées ; personne n’y 
habitait 3 . 

Enfin, je suis parvenu au mont Hor où mourut Aaron. Au sommet, il y 
a une église où demeurent deux moines grecs. On appelle ce lieu 


1. Le Krak de Montréal, élevé en 1140 sur l’ordre du roi Baudouin I", d’où son nom, 
pour surveiller la route de Damas à La Mecque et celle de Damas à l’Égypte. C’était une 
des plus importantes forteresses des croisés. Elle fut conquise par Saladin en 1 188. 

2. Ville difficile à identifier. Peut-il s’agir de Pétra, ancienne capitale des Nabatéens, qui 
semble décrite quelques lignes plus loin ? Abulfeda parle pour cette région d’une ville d'er- 
Rakim qui est peut-être l’ Archim de Thietmar. 

3. Cette description de Pétra est la première donnée par un pèlerin occidental. 



950 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Muscera. Ce mont Hor est très haut, très difficile d’accès et domine toutes 
les montagnes de la région. 

Au pied du mont, j’ai commencé à pénétrer dans le désert, descendant 
parmi des rochers abrupts et de très profonds précipices par des degrés 
taillés dans la pierre. C’est le désert de Babylone, dit Birrie, une terre sans 
route, sans eau, une vaste solitude que les enfants d’Israël ont traversée 
jadis selon l’admirable providence de Dieu. Il fit pour eux beaucoup de 
miracles mais, dans leur grand aveuglement, ils méprisèrent la bonté 
divine, ce qui occasionna la mort d’un grand nombre d’entre eux. À main 
droite, j’ai laissé Cadès Bamé où est morte Marie, sœur de Moïse et 
d’Aaron, et je me suis avancé à travers le désert de Pharan jusqu’à une 
vallée sablonneuse entre les montagnes. Elle est sablonneuse en raison du 
vent qui disperse le sable des montagnes à l’entour, qui sont tout entières 
de sable. Le vent disperse le sable si abondamment qu’il est dangereux 
pour les voyageurs de passer par là. En effet, comme une sorte de neige 
ou de grêle, le sable soulevé par le vent comble les creux, recouvre les 
routes, enveloppe les voyageurs. Nul ne peut retrouver son chemin, sinon 
les Bédouins qui connaissent la région et auquel l’itinéraire est familier. 

C’était l’hiver, mais la chaleur était telle dans cette vallée que je 
pouvais à peine tenir debout. Et la chaleur est trop forte pour que quicon- 
que puisse se mettre en route en été [...]. 

Près de cette vallée fleurit la verge d’Aaron. A gauche sont les très 
hautes montagnes d’Éthiopie par lesquelles Moïse fit passer son armée, 
précédé d’ibis et de cigognes qui débarrassaient la route de la vermine. Il 
assiégea et prit Saba, une ville d’Éthiopie '. 


XIII 

LA MER ROUGE 

Puis je suis arrivé à la mer Rouge, nommée ainsi d’après le contenant 
et non le contenu. L’eau elle-même n’est pas rouge, mais le fond de la 
mer et la terre environnants sont rouges. Par ailleurs, j’ai trouvé sur le 
rivage des conques et des coquillages admirables et ravissants ainsi que 
des pierres non moins belles d’un blanc éclatant comme des cornes de 
cerf, ou de teinte dorée 1 2 . Certaines paraissaient sculptées, mais c’est 
l’œuvre de la seule nature. J’ai pris un très grand plaisir à tout cela, mais 
la surabondance est mère de la satiété et, si agréable que cela fût, à la 
longue, je m’en suis fatigué. En ces terres, on trouve aussi du très bon 
minium. 

Dans cette mer, j’ai vu un château situé sur un rocher à deux mille pieds 


1. Légende d’origine inconnue. 

2. On trouve encore aujourd’hui du corail sur le rivage. 



LE PELERINAGE DE MAITRE THIETMAR 


951 


de la côte '.Il était gardé en partie par des chrétiens, en partie par des 
Sarrasins. Les chrétiens étaient des captifs, Français, Anglais, Latins ; 
mais tous, chrétiens et Sarrasins, étaient des pêcheurs au service du sultan 
de Babylone. Ni agriculteurs ni guerriers, ils ne faisaient d’autre service 
que la pêche, sans autre moyen d’existence. Ils mangent rarement de pain 
et sont à plus de cinq journées de marche de toute habitation. 

C’est là que s’est épuisée l’eau que j’avais emportée avec moi sur les 
chameaux. Je n’ai trouvé qu’une eau très amère, salée, couleur de cuir, 
pleine de vers. J’en ai bu malgré ma répugnance et elle m’a rendu aussitôt 
malade. J’ai trouvé dans le voisinage une autre source très claire, mais 
celui qui en boit perd tous ses cheveux. 

L’Inde où repose saint Thomas n’est pas très éloignée. Les Indiens 
viennent souvent sur leurs bateaux par la mer Rouge à Babylone ou en 
Egypte en transportant leurs marchandises sur le fleuve du paradis Gyon, 
c’est-à-dire le Nil. 

Il faut savoir que la mer Rouge sépare l’Éthiopie, l’Arabie, l’Inde et 
l’Égypte. Elle a d’excellents poissons que j’ai même mangés crus. J’ai 
cheminé trois jours sur le rivage entre la mer et de très hautes montagnes. 
J’étais parfois en très grand danger en traversant des éboulis de roches 
qui s’étaient écroulées sous l’action de l’eau et des tempêtes et avaient 
obstrué le chemin. 


XIV 
LE SINAÏ 

En quittant la mer Rouge, j’ai fait route parmi de très hautes montagnes 
d’où l’eau dévale quand il pleut. Je les ai contournées par divers passages 
et suis arrivé au bout de trois jours au mont Sinaï, que les Arabes appel- 
lent Thor Sina. Pendant ces trois jours, deux corbeaux nous ont accompa- 
gnés de la mer Rouge au mont Sinaï sans s’éloigner de plus d’un jet de 
flèche devant ou derrière nous. Ils surveillaient l’heure de notre repas de 
midi ou du soir, comme s’ils attendaient une aumône et ils ont fait de 
même au retour. 

Il faut savoir qu’il y a dans ce désert de multiples dangers : des lions, 
très souvent, dont j’ai vu les empreintes fraîches, des vers nuisibles, des 
serpents et la pluie aussi car, quand il pleut, les eaux provenant des mon- 
tagnes se rassemblent et causent une telle inondation à travers le désert 
que nul ne peut échapper à ce péril. Il y a également la chaleur dont 
l’excès fait périr les voyageurs et la rareté de l’eau, que l’on ne trouve 
que tous les cinq, voire tous les six jours. Enfin, les brigands, Arabes sau- 


1. C’est le château d’el-Merâch. 



952 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


vages, Bédouins, dont on redoute les vols et les agressions. Nul ne peut 
traverser ce désert en été et même les oiseaux y sont rares. 

Avant d’arriver au mont Sinaï, il y a une belle et large plaine où Moïse 
faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro quand il vit le buisson 
ardent. [...] C’est là aussi que les enfants d’Israël firent un veau de métal 
et l’adorèrent. [...] 

Au pied du mont Sinaï, au lieu du buisson que Moïse contempla 
brûlant, voyant avec surprise qu’il ne se consumait pas, on a construit une 
belle église en l’honneur de la bienheureuse Vierge. A l’extérieur, elle est 
revêtue de marbre poli et couverte de plomb ; à l’intérieur, elle est éclai- 
rée d’innombrables lampes. Là vivent un évêque et des moines, des 
hommes pieux, Grecs et Syriens, que l’évêque dirige au temporel comme 
au spirituel. Il faut noter qu’ils ont pour tous une seule demeure, fermée 
d’une unique porte de fer, solide, entourée d’un mur épais. Cette seule et 
unique demeure les accueille tous, mais ils ont des cellules séparées, de 
sorte qu’ils habitent à deux, un jeune et un vieux pour que le jeune puisse 
aider le plus vieux. Ils ont des cellules individuelles, des autels et des 
oratoires individuels, mais ils vont en commun dans une grande église 
principale où ils se rassemblent la nuit pour les Matines, à un signal 
donné, car ils n’ont pas de clocher. L’office de nuit est plus solennel que 
celui du jour. Ils ont un seul grand et beau réfectoire, commun à tous, 
avec une seule longue table au milieu. L’évêque s’assied à une extrémité 
et les moines tout autour, deux par deux. Ils mangent sur le bois nu, sans 
nappe. Un jour sur deux et lors des fêtes, ils mangent dans le réfectoire, 
les autres jours dans leur cellule, du pain et de l’eau. J’ai mangé avec eux 
dans le réfectoire ; ils mangent sans lecteur, mais en silence. Ils boivent 
toujours de l’eau, sauf à quelques grandes fêtes où ils ont un peu de vin. 
Ils ont en suffisance de bons poissons de la mer Rouge, du pain, des 
racines, de l’huile et des dattes ; ils ne mangent jamais de viande. Leur 
vêtement est pauvre, leur coucher aussi, sur la terre presque nue, sans 
couverture ni paillasse. La plupart de ce qu’ils ont leur est apporté de 
Babylone. 

Dans le chœur du monastère se trouve le lieu du buisson ardent, vénéré 
par tous, tant chrétiens que Sarrasins, honorablement décoré et séparé du 
reste du monastère. Personne, ni l’évêque, ni les moines, ni les chrétiens, 
ni les Sarrasins n’ose y venir sans être déchaussé. Même le grand sultan 
roi de Babylone, lors de sa venue, vénéra ce lieu avec humilité et y entra 
pieds nus. Moi aussi, j’ai adoré pieds nus. Le buisson lui-même a été 
enlevé et distribué comme relique parmi les chrétiens, mais on en a fait 
une copie en lames d’or. Au-dessus du buisson, il y a l’image du Seigneur 
et l’image de Moïse debout à la droite du buisson et se déchaussant, toutes 
deux en or. Une autre image de Moïse, en or, se trouve à la gauche du 
buisson ; il est debout, déchaussé et pieds nus. C’est là que le Seigneur 
lui donna mission auprès de Pharaon, le roi d’Égypte, pour délivrer son 



LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 953 

peuple. On détache ici du rocher des pierres sur lesquelles est comme 
imprimé le dessin du buisson. Elles guérissent de diverses maladies. 

Il faut savoir que c’est dans cette même église, près du chœur, dans un 
lieu surélevé, au midi, que se trouve la tombe de la bienheureuse Cathe- 
rine. Elle est petite, en marbre très blanc, bien travaillé. Le couvercle, 
assez haut, en forme d’arche, peut s’ouvrir et se fermer. L’évêque du lieu, 
comprenant mon désir et la raison de ma venue, se prépara avec dévotion 
par des oraisons et des chants, puis s’approcha du sarcophage de la bien- 
heureuse Catherine avec des lampes allumées et des encensoirs. Il ouvrit 
le sarcophage et me dit de regarder à l’intérieur. J’ai vu vraiment, comme 
face à face, le corps de la bienheureuse Catherine et j’ai baisé son crâne. 
Ses membres et ses os, tenus par les nerfs, flottent dans de l’huile qui 
coule de son corps, non de la châsse, comme, aux bains, la sueur coule 
goutte à goutte des pores du corps humain. 

Il faut dire que, selon le récit de sa passion, son corps a été emporté par 
les anges aussitôt après son martyre et déposé au sommet du mont Sinaï. 
J’ai posé des questions sur la translation du mont à l’église. Mon guide, 
qui me conduisait au sommet du mont Sinaï, m’a raconté qu’un ermite 
vivant en solitaire dans cette même partie du mont Sinaï, mais sur un autre 
sommet que celui où les anges avaient déposé le corps de la sainte vierge 
Catherine, apercevait souvent, de jour comme de nuit, du feu et une 
grande clarté sur le lieu où reposait le corps et aux alentours. Etonné et 
ne sachant pas de quoi il s’agissait, il descendit jusqu’à l’église au pied 
de la montagne et expliqua à l’évêque du lieu et aux moines ce qu’il avait 
souvent vu et le lieu où il l’avait vu. Ils décidèrent un jeûne et l’accompli- 
rent, puis ils montèrent sur la montagne en procession avec d’humbles 
prières. Arrivés en haut, ils trouvèrent bien le corps, mais ils se deman- 
daient de qui il s’agissait et d’où il venait, pourquoi, quand et comment il 
avait été transporté là, car leur ignorance était totale. Ils se tenaient tous 
là dans leur étonnement et leur ignorance, quand survint un vieil ermite, 
vénérable personne originaire d’Alexandrie, miraculeusement conduit sur 
le sommet du Sinaï par la grâce de Dieu, tel le prophète Abacuc envoyé 
à Daniel dans la fosse aux lions, sans toutefois avoir été pris par les che- 
veux ! Il leva leurs doutes, leur apprit que c’était le corps de sainte Cathe- 
rine, porté là par la main des anges. Les vénérables et pieux moines furent 
convaincus et transportèrent le corps dans leur église, car le lieu où les 
anges l’avaient mis était à peu près inaccessible et inhabiable, faute 
d’eau. [...] La tombe n’est pas longue, car le corps est petit. Il s’y produit 
de nombreux et grands miracles par la grâce de Dieu et les mérites de 
sainte Catherine. Au moment où j’étais là, il s’en produisit un remarqua- 
ble. Un moine du monastère, qui apportait de l’huile sur des chameaux 
pour les besoins des frères, traversa le désert et tomba entre les mains de 
brigands qui prirent un des chameaux et toute la charge d’huile. Quand 
ils furent assez éloignés du moine avec le chameau, ils ouvrirent une outre 



954 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


pour prendre de l’huile pour leur repas. Et voici que du sang limpide s’en 
échappait au lieu d’huile ! À cette vue, les brigands refermèrent l’outre et 
ramenèrent bien vite au moine leur butin et le chameau en lui demandant 
de leur donner un peu d’huile. Le moine accepta, ouvrit l’outre qu’ils 
avaient eux-mêmes déjà ouverte et voilà qu’ils reçurent des mains du 
moine une huile très pure et non pas du sang comme celui qu’ils avaient 
tiré auparavant de la même outre. Ils se retirèrent stupéfaits et confus. 

Un noble de Pétra voulut, à la demande d’un moine, transporter ailleurs 
le corps de la bienheureuse Catherine. Il se préparait à l’emporter et était 
déjà presque arrivé dans l’église, avec une importante escorte, quand la 
main miséricordieuse de Dieu l’arrêta de façon admirable. Pour l’empê- 
cher d’accomplir l’œuvre des ténèbres qu’il avait commencée, un puis- 
sant tourbillon de ténèbres s’empara de lui et l 'enveloppa, corps et esprit, 
de ténèbres en quelque sorte palpables. En outre, se produisit un tremble- 
ment de terre, assez violent pour ébranler la montagne, entraînant l’auteur 
de ce forfait dans un danger presque mortel. Les traces des éboulements 
dans la montagne sont encore visibles aujourd’hui. [...] Le voleur, égaré 
et confus, parvint tant bien que mal à l’église, d’un pas hésitant. Il y 
retrouva ses esprits et manifesta un vif repentir de sa faute et la honte de 
son orgueilleuse présomption, en demandant avec crainte et révérence au 
Dieu tout-puissant de se faire son protecteur et son défenseur. En 
compensation et pour se réconcilier avec Dieu et la Vierge sa Mère, il fit 
à cette église, en l’honneur de Dieu et de sainte Catherine, une donation 
très généreuse dont jouissent encore pleinement les moines qui desservent 
le couvent. 


[Suit le récit d un autre miracle.] 


J’étais depuis trois jours chez les moines (j’y suis resté en tout quatre 
jours), quand j’ai demandé à l’évêque de me donner un guide pour me 
conduire au sommet du Sinaï où Moïse reçut la loi du Seigneur. L’évêque 
m’a accordé ce guide et, sous sa conduite, j’ai fait l’ascension de la mon- 
tagne. Elle est très haute et domine tous les autres sommets de la région. 
Encore aujourd’hui, on dit que Dieu y demeure. Le sentier pour monter 
est fait de marches taillées, il est étroit et si abrupt qu’on ne pourrait pas 
faire l’ascension sans les marches, taillées au prix de grands efforts par 
des ermites et autres saints personnages. Souvent les marches ont été tail- 
lées, non sans peine, dans le rocher, très distantes les unes des autres en 
hauteur, comme cela se fait dans les hautes tours. 

Grâce à ces marches, je suis monté au sommet du Sinaï. Au tiers de 
l’ascension, j’ai trouvé une toute petite chapelle où la bienheureuse 
Vierge Marie apparut clairement aux moines du couvent d’en bas. Voici 



LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 955 

comment. Souvent, déjà, par la permission de Dieu et pour que se mani- 
festent davantage sa bonté et sa puissance, ces moines avaient été frappés 
de calamités étonnantes. À une certaine époque, les puces se multiplièrent 
chez eux, si grosses et si nombreuses qu’il devint impossible de rester sur 
place. Les moines délibérèrent et décidèrent unanimement de partir pour 
échapper aux puces, cette calamité intolérable. Or ils ont l’habitude, 
quand ils s’apprêtent à changer de lieu sous la pression de la nécessité, de 
fermer le monastère et les bâtiments, de tout boucler solidement à clé et, 
en partant, de déposer les clés dans la chapelle de Moïse, au sommet du 
mont Sinaï. Conformément à cette habitude, devant l’urgente nécessité, 
ils fermèrent le monastère et les bâtiments et, avant de s’en aller, ils se 
hâtaient d’aller déposer les clés à la chapelle. Mais, arrivés au tiers de 
l’ascension, là où depuis fut construite la chapelle, la bienheureuse Vierge 
Marie leur apparut sous une apparence corporelle, elle leur demanda à 
quel voyage ils se préparaient et, en réponse à leurs explications, leur dit : 
« Revenez chez vous ! La calamité est terminée et ne reviendra plus. » Ils 
revinrent chez eux et on n’y vit plus jamais de puces. 

Une autre fois, ils n’avaient plus d’huile ni rien d’autre pour éclairer le 
monastère et pensèrent de nouveau partir. Car c’est l’usage chez les Grecs 
d’avoir dans les églises des lampes très nombreuses ou plutôt innombra- 
bles ; il leur semble que, sans elles, Dieu n’est pas dignement honoré. 
Voyant donc que leurs lampes manquaient d’huile, ils se disposaient à 
partir et, en parvenant à l’endroit où ils avaient déjà vu Notre-Dame, ils 
virent de nouveau face à face la bienheureuse Vierge Marie sous une 
apparence corporelle. Elle apprit la raison de leur départ et leur dit : « Re- 
venez ! Vous trouverez la jarre dans laquelle vous gardez l’huile emplie 
d’une huile inépuisable. Jamais plus vous ne verrez l’huile manquer dans 
cette jarre. » Ils rentrèrent chez eux et, selon la parole de Notre-Dame, ils 
trouvèrent aussitôt la jarre remplie d’huile. J’ai vu la jarre, on m’a donné 
de son huile. On la tient en grande vénération. 

J’ai poursuivi l’ascension par les marches dont j’ai parlé plus haut ; j’ai 
passé deux portes de pierre et suis arrivé à la chapelle du prophète Élie au 
lieu-dit Oreb, où Élie jeûna quarante jours et où il se tint dans le creux du 
rocher pour voir le Seigneur. Il vit le vent passer en brisant les roches et 
les pierres, mais le Seigneur n’était pas dans le vent ; puis un tremblement 
de terre, mais le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre ; puis 
un feu, mais le Seigneur n’était pas dans le feu ; enfin, le souffle d’une 
brise légère et là était le Seigneur, qui lui parla. 

De là, je suis parvenu au sommet du mont Sinaï où a été édifiée la 
chapelle de Moïse. C’est là que Dieu lui donna la Loi et lui ordonna de 
construire la Tente et l’Arche. Il parlait avec le Seigneur comme un ami 
avec son ami. 

À la porte de la chapelle se trouvent une pierre et la grotte où Moïse se 
cacha lorsqu’il voulait voir Dieu en lui disant : « Montre-moi ton visa- 



956 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


ge. » Dieu répondit : « Je te montrerai ma majesté, mais tu ne pourras pas 
voir mon visage. Tiens-toi dans le creux du rocher et, quand je passerai, 
tu me verras par derrière. » Moïse se tint près de la roche et, quand le 
Seigneur passa, la pierre fondit comme de la cire travaillée au feu. Dans 
sa crainte, lorsqu’il vit la gloire de Dieu, Moïse se blottit contre la roche 
dans laquelle ses traits s’imprimèrent. J’en ai vu les traces, encore impri- 
mées et pourtant c’est une roche très dure qu’aucun fer ne peut entamer. 

Du sommet de ce mont, j’ai vu toute la région au loin, en un vaste 
cercle. Mon guide m’a montré Hélym où il y a douze sources et soixante- 
dix palmiers, ainsi que le lieu où les enfants d’Israël mangèrent la manne 
pour la première fois. Il n’y pleut jamais, dit-on, mais le sol est arrosé par 
cette rosée. Pendant que j’étais sur le sommet, il tomba un peu de pluie, 
il n’en était pas tombé depuis cinq ans. J’ai vu aussi le lieu où le corps de 
sainte Catherine avait été transporté par les anges. 


XV 

L'ÉGYPTE 

Il faut savoir que la mer Rouge est au pied du Sinaï au midi et s’étend 
jusqu’à Babylone d’Égypte 1 où elle se termine à une distance de cinq 
jours de la Méditerranée. Mais elle comporte un bras de mer qui s’étend 
à la manière d’un petit fleuve. C’est à travers ce petit fleuve, à l’orient, 
que passe le fleuve du paradis, le Gyon, c’est-à-dire le Nil qui descend à 
travers l’Égypte jusqu’aux murs de Babylone, traverse la ville de 
Damiette et se jette dans la Méditerranée à Alexandrie 2 . Ce fleuve du Nil 
entre en crue pendant quarante jours au mois de juillet. La décrue dure 
aussi quarante jours. Les Égyptiens amènent l’eau du Nil par des conduits 
souterrains ou apparents. Dès que commence la décrue, les agriculteurs 
jettent la semence dans la terre encore imbibée d’eau et, en une nuit, la 
graine mise en terre pousse en herbe de la hauteur d’un doigt. À la porte 
de la ville de Babylone, les Égyptiens ont un repère qui leur permet de 
prévoir la fécondité ou la pénurie pour l’année à venir. Si l’eau du Nil en 
crue atteint le repère, la saison sera bonne et productive ; si elle le 
dépasse, la récolte sera abondante ; si elle n’atteint pas le repère, ce sera 
la disette. 

Il y a trois villes principales en Égypte, Babylone, Alexandrie et 
Damiette. Babylone n 'est pas fortifiée, n’a pas de remparts, mais elle est 
extrêmement riche. L’ancienne Babylone est à vingt jours de marche et 
plus de Babylone d’Égypte. Les deux autres villes sont fortifiées. 

L’Égypte est un pays plat et fertile où il pleut rarement. Les roses y 


1 . C’est le nom donné au Moyen Âge au Caire. 

2. On mesure ici à quel point la géographie est imprécise. 



LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 


957 


fleurissent toute l’année, sauf au mois d’août. Les brebis et les chèvres 
ont deux portées par an. Il y a beaucoup de chrétiens en Égypte et un très 
grand nombre d’églises pour les chrétiens qui ont un patriarche à 
Alexandrie. 

Au-delà de l’Égypte, il y a un pays dont les habitants sont appelés 
Abyssins. Il est tout entier chrétien. Les habitants ont tous la croix 
marquée sur le front parce que, dans leur enfance, ils sont marqués au fer 
rouge sur le front du signe de la croix. Ils combattent souvent les Sarrasins 
d’Égypte. Ils pensent venir bientôt en tel nombre à Babylone, en empor- 
tant chacun une pierre, qu’il ne restera plus une pierre dans la ville. 


XVI 

MAHOMET ET LES SARRASINS 

Entre cette province de chrétiens et l’Égypte, il y a une ville appelée 
La Mecque où se trouve la tombe de Mahomet, le prophète des Sarrasins. 
Les pèlerins sarrasins y viennent en très grand nombre en pèlerinage de 
divers pays, parfois très éloignés, comme les chrétiens vont en pèlerinage 
au Saint-Sépulcre du Seigneur. Mais nul, riche ou pauvre, n’est admis s’il 
ne donne un dernier d’or. Ici, on s’attache plus à l’extérieur qu’à l’inté- 
rieur, à l’or qu’à un cœur repentant. La tombe de Mahomet n’est pas sus- 
pendue en l’air comme certains l’affirment, elle repose sur le sol. Il ne 
reste plus de son corps que le pied droit, tout le reste a été dévoré par les 
porcs xies chrétiens 1 . Sur la vie de Mahomet, j’ai entendu dire un très 
grand nombre de sottises. 

Mahomet était un gardien de chameaux pauvre et épileptique, du 
peuple des Bédouins. Il fut corrompu charnellement et spirituellement par 
un ermite hérétique qui lui apprit le mal et le rendit expert en l’art de 
nécromancie. De son vivant, il prêcha une doctrine selon laquelle le 
Paradis était sur terre, arrosé de quatre fleuves faisant couler le vin, le 
miel, le lait et l’eau. Il enseignait aussi que tous les Sarrasins tués à la 
guerre contre les chrétiens étaient reçus au Paradis et jouissaient charnel- 
lement à volonté de nombreuses vierges, car il présentait un paradis 
charnel de nourritures et de boissons, de toute forme de plaisir charnel et 
de luxe, et il promettait toutes sortes de biens et une volupté surabon- 
dante. Son enseignement était plein de beaucoup d’autres sottises de ce 
genre. Il apprenait aussi à être compatissant l’un envers l’autre et à aider 
les malheureux. 

Il faut savoir que tout Sarrasin peut prendre sept épouses légitimes, 
mais il est tenu de subvenir à leurs besoins. Il peut aussi s’unir librement 


I . La polémique antimusulmane contenait beaucoup d’affirmations erronées de ce genre. 



958 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


avec ses servantes, ses esclaves, même si elles sont mille, sans que cela 
soit une faute. Il peut constituer comme héritier n’importe lequel de ses 
enfants des servantes aussi bien que des épouses légitimes. Si une ser- 
vante ou une esclave enfante un fils, son maître la libère. J’ai toutefois 
entendu dire qu’il y a des Sarrasins, mais peu nombreux, qui n’ont qu’une 
seule épouse. 

Il faut encore savoir que les Sarrasins sont circoncis. La circoncision a 
lieu en grande et joyeuse solennité. Je les ai vus s’y rendre en grande 
pompe, armés, sur des chevaux caparaçonnés, vêtus de pourpre et de soie, 
comme les gens importants lors de nos fêtes solennelles. Ils célèbrent 
aussi leurs anniversaires. Ils ont des calendes, prennent les augures et les 
auspices. Ils croient que sainte Marie a conçu à la parole de l’Ange et est 
restée néanmoins vierge. Quant au Christ notre Seigneur, ils le croient un 
très grand prophète après Mahomet. Ils croient qu’il a marché sur la mer, 
qu’il a ressuscité des morts et accompli réellement beaucoup d’autres 
miracles et qu’il a été ensuite enlevé corporellement au ciel. Ils ont une 
grande partie de nos Évangiles, des prophètes et quelques livres de Moïse. 
Ils vénèrent certains martyrs et confesseurs. 


XVII 

LA FIN DU VOYAGE 

Comme je l’ai dit plus haut, alors que j’étais au sommet du mont Sinaï, 
j’ai contemplé toutes ces régions qui m’ont fourni l’occasion de me livrer 
à cette digression, car j’ai posé beaucoup de questions à mon guide qui 
m’a renseigné au cours de notre descente de la montagne et de notre 
retour à l’église Sainte-Catherine. 

Au bout de quatre jours parmi les moines, quand l’évêque eut connais- 
sance de mon désir de partir, il s’approcha avec beaucoup de dévotion du 
sarcophage de la bienheureuse Catherine. Il l’ouvrit et me donna de 
l’huile de cette vierge. En outre, il m’honora de ses présents, me fournit 
des provisions de voyage, du poisson avec des fruits et du pain, me dit 
adieu et me renvoya en paix avec sa bénédiction. 

Je me mis en route et, bien vivant par la grâce de Dieu, je suis rentré à 
Acre sain et sauf. 


[Suit une énumération des églises chrétiennes orientales, des évêchés et 
monastères de Terre sainte et de quelques arbres et plantes de ce pays.] 



Le voyage de Symon Semeonis d’Irlande en Terre sainte 1 

Symon Semeonis 
xiv' siècle 


INTRODUCTION 


Ce texte, le premier que nous possédions d’un pèlerin irlandais, nous 
est connu par un seul manuscrit, conservé à la bibliothèque du Corpus 
Christi à Cambridge. Ce manuscrit, que l’on peut dater des années 1 330- 
1350, donc de peu postérieur au pèlerinage effectué en 1323-1324, est 
incomplet et s’arrête au milieu de la description des sanctuaires de Jérusa- 
lem. Il ne semble pas toutefois que l’auteur soit décédé dans cette ville, 
puisque ailleurs dans son récit il mentionne un séjour au Caire et à 
Alexandrie en février 1324, c’est-à-dire sur le chemin du retour. Il avait 
débarqué en effet à Alexandrie en octobre 1323 et avait pris la route de 
Jérusalem en décembre de cette même année. 

Nous restons donc dans l’ignorance et d’ailleurs nous ne connaissons 
guère l’auteur, en dehors des quelques renseignements qu’il nous donne 
sur lui-même. Il est frère mineur au couvent de Clonmel, au sud de l’Ir- 
lande, et on l’a peut-être pressenti pour occuper une charge importante 
dans l’ordre puisqu’il déclare avoir renoncé aux plus grands honneurs 
pour partir en pèlerinage. Le nom de Symon Semeonis peut être interprété 
comme Symon Fitzsimon, selon l’anthroponymie anglo-normande ou 
hibemo-normande courante. Des Fitzsimon sont mentionnés dans les 
archives irlandaises à partir de la fin du xm c siècle, mais on n’a pas suffi- 
samment d’indices pour les rattacher à notre auteur. Quant à son compa- 
gnon, Hugues l’Enlumineur, il est mentionné dans le compte rendu du 
procès des Templiers à Dublin en juin 1310 comme témoin à charge. 

Toutes ces incertitudes n’enlèvent rien à l’intérêt du texte qui traite de 
façon détaillée de l’itinéraire suivi d’Irlande à Alexandrie et de l’Égypte. 
Si le pèlerin a le regard fixé vers son but, Jérusalem, il prend intérêt à tout 
ce qu’il rencontre sur sa route. Certes, les corps saints conservés dans les 
villes ont toujours leur importance, mais ces villes n’apparaissent plus 


1 . Traduit du latin, présenté et annoté par Christiane Deluz. 




960 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


comme d’immenses reliquaires. Nous voyons désormais leurs remparts, 
la foule qui circule dans leurs rues avec ses costumes variés, nous sommes 
informés sur les monnaies qui ont cours et sur le prix des marchandises 
que l’on peut s’y procurer. Le récit de pèlerinage devient peu à peu récit 
de voyage. 

En ce genre qui se renouvelle, Symon excelle. Il a entrepris son périple 
avec enthousiasme et, dès les premières étapes, tout lui semble très 
célèbre, magnifique, splendide : les mêmes adjectifs reviennent comme 
un refrain. Il est vrai que l’Irlande n’offrait aucune ville de l’importance 
de Londres, Paris ou Venise. Symon en admire les monuments, Saint- 
Paul, la Tour de Londres, Notre-Dame de Paris, la Sainte-Chapelle, Saint- 
Marc et le palais du doge, mais il se plaît aussi à embrasser du regard 
l’ensemble du panorama urbain, tel qu’il peut s’offrir de la route, avec la 
ligne des tours et des clochers. Ses descriptions évoquent les « portraits 
de ville » que l’on dessinera au xvi e siècle, par exemple pour le voyage 
de Catherine de Médicis en France. 

En avançant le long de la côte adriatique puis en abordant les îles grec- 
ques, il est moins frappé par les monuments que par l’incroyable mélange 
de populations des ports, qui se traduit par la diversité des costumes, 
dépeints avec minutie. Il observe aussi, non sans humour, les conduites, 
par exemple celle des veuves de Crète, vêtues comme des chanoines, 
poussant de longs soupirs et fuyant la société des hommes comme s’ils 
étaient des serpents. Et il est le premier à mentionner en Crète la présence 
des Gitans qui commençaient alors à apparaître en Europe. 

Si son regard est aigu — il a remarqué la similitude entre les pierres de 
la muraille de Paris et celles de la Citadelle du Caire — , il aime aussi 
écouter et nous entendons avec lui les voix angéliques des choristes de 
Saint-Paul ; il aime sentir et nous sommes transportés au milieu de tous 
les parfums de Crète, fleurs, bois odoriférants, qui évoquent pour lui le 
« Paradis ou la boutique d’un apothicaire ». 

Mais l’essentiel de son récit est consacré à l’Égypte et constitue une 
sorte de reportage d’une grande richesse sur ce pays au début du 
xiv e siècle. Il s’intéresse à l’administration mamelouke, aux tracasseries 
de la douane, à l’efficacité des pigeons voyageurs, à l’exercice d’une 
justice égale pour tous. Partout se manifeste la volonté omniprésente du 
sultan et le respect qu’on lui porte, signifié par exemple par toute la ges- 
tuelle d’un fonctionnaire à la réception du sauf-conduit d’un pèlerin, 
baisant la lettre, la mettant sur sa tête et son cou, tout en récitant des for- 
mules de louange au souverain. 

Son autre centre d’intérêt est l’Islam. Il traite longuement des croyan- 
ces, des pratiques religieuses, de la morale, avec beaucoup de précision. 
Il semble s’être informé avant son départ, car il connaît assez bien le 
Coran, qu’il cite d’après la traduction établie à la demande de Pierre le 
Vénérable, abbé de Cluny, en 1 143. Les références sont quelquefois erro- 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS... — INTRODUCTION 


961 


nées, il doit les donner de mémoire, mais les citations sont dans l’ensem- 
ble exactes. Son autre source d’information est, hélas, moins 
recommandable. Il s’agit de La Doctrine de Mahomet, version latine d’un 
texte arabe qui présentait un dialogue fictif entre un juif et un musulman. 
Cette version avait été faite par Hermann le Dalmatien en Espagne aux 
environs de 1142 et avait connu une assez grande diffusion. Elle contient 
toutes les allégations fausses que l’on pouvait présenter sur l’Islam dans 
le contexte de la Reconquista : inconduite de Mahomet, vie paradisiaque 
vue comme une orgie, etc. Symon ajoute foi à cette peinture caricaturale 
et ne prononce jamais le nom du Prophète ou de ses coreligionnaires sans 
les assortir d’injures. Cette attitude est d’autant plus regrettable que, lors- 
qu’il échappe à l’emprise de ses sources, il pose sur les musulmans ren- 
contrés un regard plus serein, impressionné par leur piété dans la prière, 
leur respect pour leurs mosquées, et il tient à affirmer, en dépit des racon- 
tars, que les esclaves et captifs chrétiens sont traités avec justice et huma- 
nité et, pour certains d’entre eux, notamment les artisans, très appréciés. 

S’il ne considère pas beaucoup mieux les juifs que les musulmans, il 
ne semble en revanche pas animé d’hostilité envers les chrétiens « schis- 
matiques », ce qu’il ne manque jamais de rappeler. Il est vrai que les 
années qui avaient précédé immédiatement son pèlerinage avaient vu une 
sanglante persécution s’abattre sur les chrétiens d’Égypte. Elle est men- 
tionnée par les historiens arabes, notamment Makrizi, et avait pour 
origine, semble-t-il, des rancœurs populaires envers les Coptes, trop 
riches et influents, et envers les marchands étrangers. De fait, même si le 
récit qu’il en donne est influencé jusque dans le vocabulaire par celui de 
la Passion du Christ, l’accueil fait aux pèlerins par la foule d’Alexandrie 
est franchement hostile. Des négociations furent menées, notamment par 
Guillaume de Bonnemains, un riche marchand, non de Montpellier, 
comme le dit Symon, mais de Figeac et sans doute consul au fondaco de 
Marseille en 1323. Il fut à nouveau chargé d’une mission de conciliation 
par le roi Charles IV le Bel en 1327, mission qui échoua. Dans ce contexte 
de persécution, les chrétiens, de quelque confession qu’ils soient, se 
retrouvent unis. On voit par le récit de Symon qu’il a assisté à des offices 
chez les Jacobites, qu’il a eu avec eux des discussions théologiques, qu’il 
a bénéficié des dons et des conseils des patriarches grec et jacobite du 
Caire. Bien plus, il se montre plein de compassion pour les renégats, nom- 
breux à travailler dans l’administration du sultan, notamment comme 
interprètes, et proclame qu’ils continuent, « dans le secret de leur cœur », 
à être fidèles à leur foi. 

Symon a séjourné trois mois en Égypte. D’Alexandrie, il présente 
surtout le port, avec les comptoirs des marchands d’Occident, qui se pres- 
sent en nombre croissant pour profiter du fructueux commerce avec 
l’Égypte mamelouke, distributrice des produits d’Orient. Mais il a 
regardé aussi le spectacle de la rue, les vêtements des riches, des pauvres, 



962 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


des femmes fières de leurs parures. Il a ensuite parcouru longuement Le 
Caire, ou plutôt les deux villes, Babylone, la vieille ville chrétienne, et Le 
Caire, la cité musulmane. Il en décrit tous les monuments, dépeint les 
maisons et leur riche décor intérieur, présente la bousculade dans les rues 
étroites et tortueuses parcourues par d’innombrables ânes de location. La 
foule, là aussi, est des plus bigarrée : Symon observe, il remarque le teint 
sombre « très semblable au charbon » des Nubiens et des « Indiens », 
c’est-à-dire des Éthiopiens, venus d’un pays où l’on situe désormais le 
mystérieux royaume du prêtre Jean, puisqu’il s’avère qu’il n’est pas en 
Asie. Il voit des Turcs au visage triangulaire, aux yeux bridés « tout à fait 
semblables à ceux de la belette », à la barbe « de chat ». Il a assisté à une 
sorte de jeu de polo pratiqué par le sultan et les cavaliers de sa garde, il a 
admiré les pyramides, les couveuses ainsi que les animaux du zoo. Nous 
retrouvons encore l’acuité de son regard lorsqu’il nous montre la girafe 
« étirant son cou vers le haut quand elle marche ». 

Il s’intéresse aussi aux campagnes, émerveillé par la fécondité d’une 
terre largement irriguée par la crue mystérieuse du Nil et par les norias. 
Partout éclate la beauté des arbres, des fleurs. Il s’attarde à traiter des 
« pommes de paradis », ces bananes délicieuses inconnues en Occident, 
et à minutieusement décrire la plante qui les porte. Le contraste n’en est 
que plus saisissant entre ce foisonnement de verdure et l’aridité du désert 
qu’il voit comme une sorte de rempart enfermant l’Égypte. Le récit de la 
traversée du désert entre Le Caire et Gaza est pittoresque, les voyageurs 
dormant à même le sol au milieu des excréments des chameaux et n’osant 
pas uriner debout, puisque les Sarrasins jugent ce geste sacrilège. Le 
costume des Bédouins, leurs campements, leurs mœurs, tout est présenté 
avec le même souci de précision déjà rencontré. Et nous apprenons que 
l’on faisait lisser le sable autour de Gaza chaque soir pour éviter que l’on 
ne pénètre en Égypte ou n’en sorte sans passer devant l’émir gardien du 
poste, une sorte de « rideau de fer » avant la lettre. 

Ces quelques indications suffisent à montrer la valeur du récit de 
Symon. Il a d’ailleurs été édité à plusieurs reprises, notamment en 1960 
par M. Esposito. C’est cette édition, qui reprend le texte manuscrit avec 
grand soin et en donne en même temps une traduction anglaise un peu 
abrégée, que nous avons utilisée pour notre traduction. Le manuscrit ne 
comporte aucune division en chapitres. M. Esposito a découpé le texte en 
cent numéros, sans leur donner de titre. Nous avons choisi de proposer 
quelques titres, tout en indiquant les numéros de l’édition de M. Ësposito, 
pour ceux qui voudraient s’y reporter. 


Christiane Deluz 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS... — INTRODUCTION 


963 


BIBLIOGRAPHIE : Itinerarium Svmonis Semeonis ab Hybernia ad Terram 
Sanctam , édition et traduction anglaise, esposito M, Scriptores latini Hiberniae, 
vol. IV, Dublin, I960. 

Sur l’Égypte mamelouke, un bon aperçu d’ensemble : miquel a , L 'Islam et sa civi- 
lisation , Paris, A. Colin, 1977, livre III, chap. 2, p. 224-231. 



1 

Méprisant les plus grands honneurs et débaiTassé des raisons de retar- 
der mon départ, je suis parti pour méditer avec Isaac dans la campagne 
et, comme autrefois Abraham, riche entre tous les patriarches, j’ai quitté 
le sol natal et la maison paternelle pour suivre le Christ sur le chemin de 
la pauvreté. Nous désirions courir avec zèle sur la voie du pèlerinage 
aussi, moi, Symon Semeonis et Hugues l’Enlumineur, de l’ordre des 
frères mineurs, unis tous deux par l’indestructible ciment de l’amour dans 
le Christ, nous sommes partis d’Irlande pour cette Terre sainte que le 
Christ, descendu des hauteurs du ciel pour sauver les pécheurs, a foulée 
de ses propres pieds. 


1-5 

L’ANGLETERRE 

Nous avons commencé notre voyage le 16 mars 1323, après le chapitre 
de Clonmel tenu en la fête de notre très saint père François. Nous avons 
traversé la mer d’Irlande, cruelle et dangereuse entre toutes, et nous 
sommes arrivés à Caer Gybi 1 dans le pays de Galles. Le jeudi saint 
24 mars 1323, nous avons atteint la ville de Chester en Angleterre, un 
port où arrivent sans cesse les bateaux d’Irlande. Nous y avons célébré 
la fête de Pâques, puis, passant par Stafford, Lichfield et sa belle église, 
Coventry, riche ville marchande, Saint-Albans où se trouve un monastère 
bénédictin, nous sommes arrivés à Londres, la plus célèbre et la plus opu- 
lente cité qui soit sous le soleil. 

Le flux et le reflux de la marée se font sentir sur le célèbre fleuve de la 


1. Holyhead, à la pointe du pays de Galles qui fait face à Dublin. 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D'IRLANDE EN TERRE SAINTE 965 


Tamise, enjambé par un pont couvert de boutiques, avec au centre une 
église du bienheureux archevêque et martyr Thomas. Au milieu de la ville 
se dresse l’église Saint-Paul, merveilleusement grande avec un superbe 
campanile, de cinq cents pieds de hauteur, dit-on. Dans le chœur, se 
trouve la chapelle de la bienheureuse Vierge et Reine, ornée d’épisodes 
de la Bible. La messe y est chantée chaque jour en son honneur. Le chant 
joyeux des Angles, ou plutôt des Anges ', semblable à celui des rossignols 
ou des chérubins, est bien différent des cris des Lombards et des hurle- 
ments des Allemands. 

A l’extrémité de la ville, vers la mer, il y a un château célèbre et impre- 
nable, ceint d’un double mur et de larges fossés pleins d’eau, bien 
défendu, au centre duquel se dresse la très célèbre Tour de Londres. Elle 
est très haute, faite de pierres bien taillées, et extrêmement solide. Hors 
des murs de la ville, dans un monastère bénédictin nommé Westminster, 
sont enterrés les rois d’Angleterre, parmi eux, le corps du roi Edouard 
d’heureuse mémoire qui, tel les Macchabées, partit combattre en Terre 
sainte avec Saint Louis roi de France, le roi Très-Chrétien. Ce monastère 
a deux cloches, les meilleures du monde pour leur taille et leur timbre 
admirable. A côté du monastère se trouve le magnifique palais des rois 
d’Angleterre avec une chambre renommée dont la magnificence royale a 
fait orner les murs de l’histoire de toutes les guerres de la Bible, parfaite- 
ment et complètement expliquées en français 1 2 . 

Au bout de quelques jours, nous sommes partis par Rochester pour 
Canterbury où repose le précieux corps du bienheureux Thomas, archevê- 
que et martyr. Il est dans une abbaye bénédictine, dans une châsse d’or 
merveilleusement faite et ornée de pierres précieuses et de perles d’une 
valeur inestimable qui brillent comme les portes de Jérusalem. Elle est 
surmontée de la couronne impériale. De l’avis des habitants, il n’existe 
pas de châsse aussi belle sous la lune. Dans cette même ville, dans une 
autre abbaye bénédictine, se trouve le corps du bienheureux évêque 
Augustin, qui a converti la nation anglaise à la foi catholique et l’a 
soumise à l’église de Rome. 

Après avoir vénéré ces reliques, nous sommes arrivés à la célèbre forte- 
resse de Douvres, protégée par des fossés, des précipices et toutes sortes 
de défenses. Elle est située sur une colline. C’est de ce port que l’on a 
l’habitude de traverser le bras de mer qui le sépare du royaume de France. 


1. Cejeude mots est attribué au pape Grégoire I", quand il envoyaen mission Augustin 
de Canterbury en 597. 

2. Le français est resté langue officielle de la cour d’Angleterre jusqu'au règne 
d’Henri V. 



966 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


5-12 

LA FRANCE 

De Douvres, nous avons abordé à Wissant, en France, dans le royaume 
du roi pacifique, du roi de France. Nous sommes allés à Boulogne dans 
un monastère qui garde une statue très vénérée de la bienheureuse Vierge, 
appelée Notre-Dame de Boulogne. Puis, par la ville forte de Montreuil- 
sur-Mer, nous avons atteint la cité d’Amiens où se trouve une église d’une 
largeur, d’une hauteur et d’une beauté étonnantes, dédiée à la Vierge. Elle 
conserve parmi d’autres reliques la tête de saint Jean-Baptiste. On voit 
aussi dans la ville la porte par laquelle passa saint Martin quand il parta- 
gea son manteau avec un pauvre. 

De là, par Beauvais, nous sommes arrivés à Saint-Denis, où les rois de 
France sont enterrés dans une belle abbaye bénédictine ; parmi les reli- 
ques de l’église, il y a un clou de la croix du Seigneur. 

Puis nous sommes entrés dans la célèbre ville de Paris, la plus peuplée 
de toutes les villes chrétiennes, riche de toutes sortes de biens, entourée 
d’une muraille de pierres taillées 1 , fortifiée de hautes tours bien défen- 
dues. Comme Londres, Paris renferme un grand nombre d’abbayes et 
d’églises, dont les hautes tours et les campaniles bien décorés font la 
beauté de la ville. Paris est la nourricière de la théologie et de la philoso- 
phie, la mère des autres arts libéraux, la maîtresse de la justice, le modèle 
de la morale, le miroir et la lampe de toutes les vertus morales et cardina- 
les. Elle est traversée par la fameuse rivière de Seine, qui forme en son 
milieu une île oblongue dans laquelle est édifiée l’église bien connue 
dédiée à la Vierge Marie. L’église est en pierres taillées et sculptées ; la 
façade occidentale et les hautes tours sont décorées d’une infinie variété 
de sculptures. Dans la même île, on voit le magnifique palais du roi de 
France avec sa célèbre et splendide chapelle ornée d’histoires bibliques 
et renfermant les reliques les plus précieuses, la couronne d’épines, 
intacte, du bois de la glorieuse et salutaire Croix du Christ, deux clous, la 
lance dont Longin perça le côté du Christ d’où sortit du sang et de l’eau, 
comme en témoigne saint Jean l’Evangéliste. Il y a aussi du lait et des 
cheveux de la Vierge et beaucoup d’autres reliques de saints et de saintes 
que le roi garde avec grand soin. 

Nous avons ensuite dirigé nos pas vers Châtillon-sur-Seine, par 
Provins et Troyes. Là, nous n’avons pas pu prendre la route directe vers 
la Lombardie par Dijon, Salins et Lausanne, à cause de la guerre entre 
Milan et Robert, roi de Sicile et de Jérusalem 2 . Nous avons laissé Dijon 


1. C’était encore la muraille de Philippe-Auguste. 

2. Cette guerre opposait Robert d’Anjou, allié de la papauté, aux Visconti, maîtres de 
Milan et adversaires du pape. 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 967 


à notre gauche et atteint, par Beaune, Châlon-sur-Saône où nous avons 
pris un bateau pour descendre la Saône jusqu’à Lyon, au confluent de la 
Saône et du Rhône, où le pape Grégoire a tenu un concile célèbre 

Nous avons ensuite descendu le Rhône jusqu’à Valence et Vienne où 
le saint pontife Mamert organisa les litanies solennelles précédant l’As- 
cension 1 2 . Toujours descendant le Rhône, nous avons vu Pont-Saint-Esprit 
et son célèbre pont de pierre sur le Rhône d’un demi-mille de long, avec 
de larges arches admirées par tous ceux qui le traversent. 

Nous sommes parvenus ensuite à Avignon, qui appartient au roi Robert 
de Jérusalem. Nous y avons trouvé le pape Jean 3 , remplissant avec dili- 
gence sa charge pastorale. Nous avons vu Tarascon, où est le corps de 
sainte Marthe, sœur de sainte Marie-Madeleine, et notre bateau nous a 
ensuite conduits à Arles où saint François apparut à saint Antoine de 
Padoue, alors qu’il prêchait devant le chapitre des frères. 

Nous avons traversé sur le Rhône beaucoup de riches villes fortifiées 
dont je n’ai pas retenu le nom. Elles sont aussi grandes et prospères que 
celles de bien d’autres régions. 

Nous sommes allés ensuite par terre à Salon-de-Provence et de là à 
Marseille, où fut jadis évêque saint Lazare, le frère de sainte Marthe que 
le Seigneur avait ressuscité. Puis, par Draguignan, Saint-Maximin et Bri- 
gnoles, nous avons atteint Nice où fut jadis tenu le solennel concile de 
Nicée auquel assistait dit-on saint Nicolas 4 . 


12-13 

L’ITALIE DU NORD 

Par mer, nous avons abordé à Gênes. C’est une des plus renommées, 
des plus puissantes, des plus triomphantes villes du monde, surtout sur 
mer, car elle fabrique quantité de navires immenses et de galères armées 
et est mère et maîtresse des matelots. Elle est au cœur d’une riviera splen- 
dide, d’aspect enchanteur, magnifiquement parée de très beaux oliviers et 
d’autres arbres fruitiers, de châteaux, de palais et de toutes sortes de 
richesses. Sa beauté est impériale. 

Par des montagnes abruptes, des vallées profondes, des forêts épaisses, 
peuplées de voleurs, nous sommes arrivés à Bobbio où nous avons vu une 
des jarres de pierre dont l’eau fut changée en vin aux noces de Cana et le 
corps de saint Colomban, le bienheureux abbé irlandais. Puis, par les 


1. Le concile de Lyon, tenu en 1274 par Grégoire X et où mourut saint Bonaventure, 
maître général des Franciscains. 

2. Saint Mamert, évêque de Vienne, créa les rogations en 474. 

3. Jean XXII, pape de 1316 à 1334. 

4. Symon confond Nice et Nicée et rien n’atteste la présence de saint Nicolas à ce 
concile. 



968 PÈLERINAGES EN ORIENT 

villes de Lombardie, Plaisance, Parme, Mantoue, Vérone et Vicence, 
riches en reliques, nous avons abouti à la ville de Padoue où repose le 
corps du bienheureux Antoine, de l’ordre des frères mineurs. Une très 
grande église, bien solide, a été construite en son honneur. 


14 

VENISE 

Nous avons pris un bateau pour nous rendre à Venise, en la vigile des 
saints Pierre et Paul. Cette très célèbre ville est entièrement située en mer. 
Par sa beauté, son éclat, elle mériterait d’être placée entre les brillantes 
étoiles d’Arcturus et des Pléiades. Elle est à deux milles de la terre ferme ; 
un tiers de ses rues est pavé de briques, les deux autres tiers sont des 
canaux par lesquels la mer afflue et reflue sans cesse. Elle renferme les 
corps de saint Marc l’Evangéliste, du prophète Zacharie, père de saint 
Jean-Baptiste, de Grégoire de Samos, du martyr Théodore, de sainte 
Lucie, vierge et martyre, de sainte Marine et d’autres saints martyrs, 
confesseurs et vierges. 

On a construit en l’honneur de saint Marc une somptueuse église, toute 
en marbre et matériaux précieux, décorée et embellie de mosaïques racon- 
tant les épisodes de la Bible. En face, une place bien connue est, de l’avis 
unanime, unique au monde. A côté de l’église se trouve le palais du doge 
de Venise qui, pour son renom et celui de ses concitoyens, y nourrit des 
lions vivants. En face du palais, sur le port, se dressent deux hautes colon- 
nes rondes en marbre. Sur l’une d’elles, à la gloire de la ville, est juché 
un lion d’or resplendissant comme Diane ou l’étoile de la mer. Sur le 
portail occidental de Saint-Marc, il y a deux chevaux de cuivre d’un éclat 
incomparable. 

Dans une île hors de la ville, près du port le corps du bienheureux 
évêque Nicolas repose dans une abbaye bénédictine. 


15-17 

L’ADRIATIQUE 

Quittant Venise, le jeudi 1 8 août, nous avons navigué vers Pola dans la 
province d’Istrie, sujette des Vénitiens. Le port: est excellent, bien abrité 
du vent. Deux autres jours de navigation nous ont conduits à Zara, une 
ville riche, bien fortifiée, dans laquelle est conservé le corps du bienheu- 
reux martyr Grégoire. Elle est à trois cents milles de Venise dans la Dal- 


1 . Il s’agit du Lido. 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 969 


matie, qui appartient aussi aux Vénitiens. Les femmes y sont 
merveilleusement parées. Certaines portent sur la tête des ornements en 
forme de corne, comme une crête de coq, d’autres sont oblongs, d’autres 
carrés ; d’autres encore portent un grand et haut chapeau rond orné sur le 
devant de pierres précieuses. C’est une bonne protection, comme un bou- 
clier contre la grêle, le vent, la pluie, le soleil. On dit que de cette province 
dépendent autant d’îles qu’il y a de jours dans l’année. 

Nous sommes passés ensuite devant deux châteaux insulaires apparte- 
nant à Venise, Lésina et Curzola ', avant d’aborder à Raguse, une ville 
riche, bien fortifiée avec de hautes tours et des défenses solides. Elle est 
en Dalmatie, à deux cents milles de Zara et appartient à Venise. Les mar- 
chands schismatiques, slaves, albanais, patarins 1 2 et autres la fréquentent. 
Leurs mœurs, leurs vêtements, leur langue sont totalement différents de 
ceux des Latins. La langue des Slaves est très proche de celle de la 
Bohême, mais leur religion est différente. Les Tchèques suivent le rite 
latin, les Slaves, le rite grec. La monnaie qui circule dans cette ville est 
de bronze ou de cuivre, sans aucune figure ou inscription ; trente dinars y 
valent un gros 3 de Venise et un gros de Venise vaut un sterling et une 
obole. À Raguse se trouve la tête de saint Biaise, martyr. Les faucons y 
sont innombrables et beaucoup d’autres sortes d’oiseaux. On les achète 
et les vend sur le marché pour presque rien. La citadelle est sur une roche 
élevée, dominant la cité, protégée par la mer très profonde en cet endroit 
et par de terribles précipices. 

Après avoir passé quelques jours à Raguse, nous avons traversé Dulci- 
gno qui appartient au roi de Serbie 4 et sommes arrivés par mer à Durazzo. 
Cette ville a été jadis célèbre pour sa puissance terrestre et maritime ; elle 
appartenait à l’empereur de Byzance, maintenant elle dépend du prince 
de Romanie 5 , frère du roi de Jérusalem ; elle est dans la province d’Alba- 
nie, située entre la Slavonie et la Romanie, et qui a sa propre langue. Elle 
a été récemment soumise au roi de Serbie, un schismatique, comme le 
sont les Albanais, qui suivent le rite grec. Leurs vêtements, leurs mœurs, 
sont proches de ceux des Grecs. Les Grecs ne portent presque jamais de 
capuchon, mais un chapeau blanc, à peu près plat, abaissé par devant, 
relevé par derrière, de sorte qu’on peut très bien voir leurs cheveux, longs 
et beaux, dont ils sont très fiers. Les Slaves, eux, portent un chapeau 
blanc, oblong ou rond, sur lequel les nobles fixent une longue plume pour 


1 . C’est de cet îlot que Marco Polo est originaire. 

2. La Pataria fut un mouvement hérétique lombard au xi" siècle. On ne voit pas quelle 
nationalité Symon veut désigner par ce terme. 

3. Le gros est une pièce d’argent. 

4. Étienne Ourosch III, roi de 1321 à 1331. 

5. Jean, fils de Charles II d’Anjou et frère du roi Robert d’Anjou. On désigne sous le 
nom de Romanie les provinces de l’Empire byzantin prises par les Francs à la suite de la 
croisade de 1204. 



970 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


se distinguer et être plus facilement reconnus par les paysans et les 
vilains. 

Durazzo est une ville très étendue à l’intérieur de ses murailles, mais 
les maisons sont petites et misérables, car elle a été totalement détruite par 
un tremblement de terre 1 qui fit périr, dit-on, vingt-quatre mille habitants, 
enterrés vivants sous leurs demeures. Elle a aujourd’hui peu d’habitants 
— Latins, Juifs perfides, Albanais barbares — , peu de religion, des 
langues et des mœurs très diverses. La monnaie qui y circule est faite de 
petites pièces appelées tournois, qui ont cours dans toute la Romanie. 
Onze tournois valent un gros de Venise. Cette ville est à deux cents milles 
de Raguse. 


[ 18-19. La traversée se poursuit jusqu 'en Crète.] 


20-23 
LA CRÈTE 

Nous sommes arrivés dans l’île de Crète dont le poète dit : 

« Saturne vint d’abord des rivages de Crète 2 . » 

La première localité rencontrée fut Contarin 3 puis nous avons atteint 
La Canée, ville entourée d’une magnifique forêt de cyprès. Ces arbres, 
d’une superbe hauteur, tels les cèdres du Liban, dépassent les tours et les 
clochers. Leur bois convient parfaitement à la construction des églises et 
des palais royaux ; il est d’une prodigieuse solidité, ne plie sous aucune 
charge et conserve toujours sa rigidité. Les frères mineurs et les autres 
habitants ont l’habitude de brûler du bois d’acacia et de cyprès, la ville 
est presque entièrement bâtie avec ces essences, il en émane un tel parfum 
que l’on se croirait en Paradis ou dans l’officine d’un apothicaire. 

En longeant la côte en bateau, nous sommes arrivés à Candie 4 , entou- 
rée d’un solide rempart avec des tours et autres fortifications. Les Véni- 
tiens tiennent la ville et toute l’île en paix après avoir soumis les Grecs et 
leur avoir enlevé toute liberté. Candie est peuplée de Latins, de Grecs et 
de Juifs perfides, sous l’autorité d’un gouverneur responsable devant le 
doge de Venise. Les femmes des Latins portent, comme celle des Génois, 
de l’or, des perles et d’autres pierres précieuses. Si l’une d’entre elles 
devient veuve, elle se remarie rarement, pour ainsi dire jamais. Elle ne 
porte plus le vêtement des femmes mariées, mais un voile noir de veuve ; 


1. Ce tremblement de terre eut lieu en mars 1273. 

2. Théodule, Églogue , V. 

3. Sans doute un avant-poste nommé ainsi en l’honneur du doge Contarini. 

4. Hérakléion. 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 971 


elle ne sort plus jamais avec un homme ni ne s’assied à côté d’un homme, 
à l’église ou ailleurs, mais, le visage voilé, poussant de profonds soupirs, 
elle recherche les endroits solitaires et évite la société des hommes 
comme s’ils étaient des serpents. Les veuves juives et grecques de Candie 
portent un costume étrange : certaines se vêtent de surplis comme les cho- 
ristes à l’église, d’autres portent des manteaux sans capuchon, curieuse- 
ment brodés d’or sur le devant, comme les chanoines. Elles portent ces 
vêtements pendant les processions ou les fêtes religieuses. Elles portent 
aussi des boucles d’oreilles dont elles sont très fières. 

Dans cette ville, comme dans celles d’Istrie, d’Albanie et de Romanie 
où nous sommes passés, il y a du très bon vin en abondance, ainsi que du 
fromage et des fruits. On exporte dans tous les pays du monde le fameux 
vin de Crète. Les bateaux et les galères sont chargés de fromage. On peut 
acheter à très bon marché des grenades, des citrons, des figues, du raisin, 
des melons, des pastèques, des courges et toutes sortes de fruits excel- 
lents. 

Vue de la mer, l’île a belle apparence, mais ses rues sont petites, sales, 
étroites, tortueuses et ne sont pas pavées. On y voit beaucoup de bateaux, 
de galères et de chevaux. On dit qu’elle conserve le corps de l’évêque 
Tite, disciple de saint Paul, souvent mentionné dans ses Epîtres et dans 
les Actes des Apôtres. C’est le saint patron des Crétois. 

Nous avons rencontré à Candie un évêque, de l’ordre des frères 
mineurs, juif converti. Il y a dans cette ville une tribu qui pratique le rite 
grec, mais affirme être de la descendance de Caïn. Ces gens ne séjournent 
pas dans un endroit plus de trente jours, mais sont toujours nomades et 
vagabonds, comme sous l’effet d’une malédiction divine 1 . Avec de 
petites tentes oblongues et noires, comme celles des Arabes, ils vont de 
champ en champ ou de grotte en grotte, mais l’endroit qu’ils ont occupé 
est si rempli de saleté et de vermine au bout de trente jours qu’il est 
impossible de vivre dans leur voisinage. 

L’île de Crète est allongée, couverte de très hautes montagnes. L’une 
d’elles est comme une forteresse inexpugnable, avec au sommet une 
plaine que l’on ne peut atteindre que par un sentier étroit, presque imprati- 
cable. Là vivent au moins dix mille Grecs, qui ont tout le nécessaire, sauf 
du sel et du blé. Ils sont gouvernés par un Grec nommé Alexis, qui est le 
seul au monde à régir une terre aussi bien défendue. 

Il faut savoir que cette île a cinq cents milles de tour, selon les mari- 
niers qui décrivent les îles de la mer. Il faut d’autre part faire remarquer 
que, même si les villes de toutes ces régions, Slavonie et autres, sont 
riches et bien fortifiées, en comparaison des villes d’Italie, elles sont 
petites et de peu d’importance. 


1 . Il s’agit des Gitans, venus de Valachie. 



972 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


24-27 

L’ARRIVÉE À ALEXANDRIE 

À notre départ de Candie, nous sommes passés devant Scarpanto et 
avons atteint la célèbre ville d’Alexandrie, chère à tous les marchands, le 
jour de la saint Calixte Cette ville est en Égypte, distante de Candie de 
cinq cents milles. À un mille de la ville se trouve le lieu du martyre de 
saint Marc l’Évangéliste, patron de Venise. À l’intérieur de la ville, celui 
du martyre de la glorieuse vierge Catherine, marqué par deux larges et 
hautes colonnes de pierre rouge entre lesquelles passe la grand-rue. Les 
anges portèrent dans leurs mains le corps de la sainte sur le mont Sinaï 
qui, aux dires des habitants, est à treize jours de marche d’Alexandrie. 

Dès notre entrée dans le port, selon la coutume, quelques Sarrasins, 
fonctionnaires du port, montèrent à bord, enlevèrent la voile et inscrivi- 
rent les noms de tous ceux qui étaient à bord. Puis ils examinèrent soi- 
gneusement les marchandises et toute la cargaison du bateau et firent une 
liste de tout ce qu’il contenait. Ils retournèrent en ville en emmenant les 
passagers avec eux, laissant deux gardes à bord. Puis ils se rendirent 
auprès de l’émir de la cité, et nous parquèrent entre la première et la 
seconde porte. Ils lui firent leur rapport, car aucun étranger ne peut entrer 
à Alexandrie ni en sortir, aucune marchandise ne peut être introduite sans 
la permission et la présence de cet émir. Les gardes laissés dans le bateau 
ne le quittèrent que quand il fut entièrement déchargé. Les fonctionnaires 
en usent ainsi avec chaque bateau pour voir s’il ne contient pas quelque 
marchandise qui n’aurait pas été portée sur la liste du premier inventaire. 
L’émir reçoit un tribut fixe pour tout ce qui est trouvé dans le navire et 
consigné dans les listes et il doit en rendre compte au sultan. 

A l’annonce de l’arrivée de notre bateau, l’émir, comme c’est l’usage, 
envoya immédiatement au Caire par un pigeon voyageur un message pour 
le sultan. A Alexandrie et dans tous les ports, on trouve ces pigeons, qui 
sont élevés dans la citadelle du sultan au Caire où est leur pigeonnier et 
sont apportés dans des cages par des courriers spéciaux jusqu’aux ports. 
Chaque fois que les gouverneurs veulent informer le sultan de l’arrivée 
de chrétiens ou de toute autre nouvelle, ils lâchent un pigeon, avec une 
lettre attachée sous la queue, et le pigeon ne s’arrête pas avant d’avoir 
retrouvé la citadelle d’où il a été apporté. On emmène les pigeons élevés 
à la citadelle dans les ports, et vice versa. De la sorte, le sultan est tenu 
informé presque chaque jour de tout ce qui arrive d’important dans ses 
possessions et les émirs savent les mesures qu’il va prendre. 

Nous, les chrétiens, sommes restés entre les portes dont j’ai parlé du 


1 . Le 1 4 octobre. 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 973 


petit matin jusqu’à midi. Les passants nous crachaient dessus, nous 
jetaient des pierres, nous injuriaient. Vers midi, selon l’usage, l’émir 
arriva, accompagné d’une escorte importante armée d’épées et de bâtons. 
Il s’assit devant la porte et ordonna que l’on pesât en sa présence toutes 
les marchandises qui devaient entrer dans la ville, et qu’on lui présentât 
ceux qui désiraient entrer. Les marchands chrétiens et leurs consuls nous 
présentèrent ainsi que d’autres. L’émir nous fit questionner par un inter- 
prète sur les raisons de notre venue en Égypte et ordonna que l’on exami- 
nât nos livres et toutes nos affaires. Finalement, à la demande pressante 
du consul, il nous autorisa à entrer. 

En examinant nos affaires, ils virent des images du Crucifix, de la bien- 
heureuse Vierge Marie et de saint Jean l’Évangéliste que nous avions 
emportées pieusement d’Irlande. Ils se mirent à blasphémer, à cracher sur 
elles et à crier des injures : « Ah ! ce sont des chiens, de vils porcs qui ne 
croient pas que Mahomet est le prophète de Dieu, mais qui l’insultent 
continuellement dans leurs prédications et incitent les autres à faire de 
même. Ils racontent des fables mensongères, disant que Dieu a un Fils et 
que c’est Jésus, le fils de Marie. » Il y avait aussi des chrétiens renégats 
qui, par crainte de la cruauté des Sarrasins, criaient : « Sûrement ce sont 
des espions et leur venue ne nous vaudra rien de bon. Qu’on les chasse 
honteusement de la ville et qu’ils retournent dans les pays chrétiens, ou 
plutôt, idolâtres, d’où ils viennent. » Ils parlaient ainsi pour plaire aux 
Sarrasins, mais beaucoup de ces renégats ne le sont que par force et, dans 
leur cœur, ils restent fidèles au Seigneur Jésus. Quand le silence fut 
rétabli, nous avons répondu : « Si Mahomet est vraiment prophète et sei- 
gneur, demeurez en paix avec lui et louez-le. Pour nous, il n’y a qu’un 
seul Seigneur, le Seigneur Jésus-Christ, engendré éternellement par Dieu 
et né de Marie dans le temps. Nous sommes ses fils et non des espions ; 
nous voulons visiter pieusement son sépulcre glorieux et, à genoux, l’em- 
brasser de nos lèvres et l’arroser de nos larmes. » 

Après tout cela, l’émir ordonna expressément aux marchands de nous 
conduire au fondaco de Marseille et, en chemin, nous avons été encore 
exposés aux injures de la populace. Nous sommes restés cinq jours dans 
une chapelle avant d’obtenir un permis pour partir, car les Sarrasins n’ai- 
ment guère voir les pauvres traverser le pays, surtout les frères mineurs, 
car ils ne peuvent tirer d’eux aucun argent. 

A Alexandrie, chaque port chrétien a son fondaco et sor. consul. Le 
fondaco est un bâtiment élevé pour les marchands d’une ville ou d’une 
région, par exemple, le fondaco de Gênes, le fondaco des Vénitiens, le 
fondaco de Marseille, \t fondaco des Catalans. Chaque marchand de cette 
ville ou région doit se rendre à ce fondaco et y apporter les marchandises 
qu’il a avec lui, selon les ordres du consul. Ce consul est à la tête de l’éta- 
blissement et de tous ceux qui y habitent ; sans son accord et sa présence, 
aucun marchand de la ville ou de la région qu’il représente ne peut entrer 



974 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


dans la ville ni y introduire ses marchandises. Il siège avec l’émir devant 
la porte dont j’ai parlé plus haut et ne reçoit que les marchands et les 
marchandises de la puissance qu’il représente. Il réquisitionne une cer- 
taine quantité de ces marchandises à l’arrivée et doit en rendre compte au 
moment du départ. 


28-30 

ALEXANDRIE, LES MUSULMANS 

Les Sarrasins agissent ainsi pour protéger avec le plus grand soin leur 
ville, particulièrement le vendredi où, durant le temps de la prière, on 
interdit à tous les chrétiens, de quelque condition qu’ils soient, de sortir 
de leurs maisons que les Sarrasins ferment et verrouillent du dehors. Dès 
que la prière est finie, les chrétiens sont libres de circuler dans la ville 
pour leurs affaires. Après la prière, quelques Sarrasins vont au cimetière 
prier pour leurs morts, les autres se hâtent vers leurs occupations quoti- 
diennes. Quelques-uns ne prient jamais, ne vont jamais à l’église 1 2 et tra- 
vaillent comme si le vendredi était un jour ordinaire. 

Les Sarrasins ne jeûnent à peu près jamais, sauf quand ils observent 
leur ramadan, les trente jours pendant lesquels, selon eux, le Coran est 
descendu sur Mahomet. Ils jeûnent tout le jour, jusqu’à ce qu’ils aperçoi- 
vent la première étoile, ils peuvent alors manger, boire et approcher leurs 
femmes jusqu’à ce que le jour pointe et permette de distinguer un fil noir 
d’un fil blanc. Tels sont les préceptes qu’ils ont reçus de ce vil porc, 
amateur de femmes, et qui sont contenus dans le Coran. 

Ils appellent leurs églises ou oratoires keyentes 1 ; ce ne sont pas des 
églises, mais des synagogues de Satan. À l’extérieur de chacune on trouve 
un bassin d’eau dans lequel tous, sans exception, se lavent les mains, les 
pieds, les jambes et le postérieur avant d’entrer. Chaque église a aussi une 
haute tour, comme un clocher, entourée d’une plate-forme extérieure 
d’où, à certaines heures, un prêtre crie les louanges du prophète 
Mahomet, ce porc immonde, et appelle le peuple à la prière. Entre autres 
choses, ils clament à haute voix avec admiration qu’une nuit il s’est uni 
quatre-vingt-dix fois à neuf femmes. Ils considèrent cela comme un grand 
et beau miracle. Ils disent aussi que si Mahomet aimait et désirait l’épouse 
d’un autre, elle ne pouvait demeurer avec son mari, mais devait l’aban- 
donner et se hâter sans délai vers la couche du Prophète. 

Ils respectent beaucoup leurs églises et les tiennent très propres. Aucun 
chrétien ou membre d’une autre secte n’est autorisé à y pénétrer, sous 
peine de mort, à moins d’avoir renié le Christ, fils de Marie, et reconnu 
Mahomet comme prophète et envoyé de Dieu. Ils tiennent le Christ pour 


1 . Tel dans le texte. 

2. Déformation de kanisah, lieu de prière. 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 975 


un homme juste et un très saint prophète, mais refusent qu’il ait souffert 
la Passion et soit Dieu. Ils ne veulent rien entendre sur ce sujet et s’en 
tiennent à ce qui est écrit dans leur maudite loi, le Coran, sourate x : « Pre- 
nez bien soin de ne rien dire d’injuste ou d’indigne concernant votre reli- 
gion, ni rien de faux sur Dieu, par exemple que Jésus, fils de Marie, était 
l’envoyé de Dieu, son Esprit et son Verbe, envoyé du ciel à Marie. Vous 
ne devez pas dire non plus qu’il y a trois dieux, car Dieu est l’unique, 
sans fils, tout-puissant, à qui le ciel et la terre sont soumis. Mais il ne faut 
pas nier l’existence du Christ, ni des anges qui sont au service de Dieu '. » 

Mahomet parle aussi dans le Coran des juifs, qu’il appelle meurtriers 
des prophètes : « Ils blasphèment contre Marie en affirmant que son fils, 
le Christ, envoyé de Dieu, a été mis à mort ; ils ont suspendu à la croix 
non pas lui, mais quelqu’un qui lui ressemblait et Dieu dans son insonda- 
ble sagesse l’a pris auprès de lui au ciel 1 2 . » Ces mécréants, qui nient la 
divinité et la Passion du Christ, le placent cependant au-dessus de Moïse 
et de tous les autres prophètes, excepté Mahomet. Ils l’appellent Messiath 
Ebyn Meriam , mais jamais Ebyna Allah 3 4 , c’est-à-dire, Fils de Dieu, car 
ils estiment impossible que Dieu ait un fils, puisqu’il n’a ni femme ni 
concubine et ne prend pas de plaisir avec elles. 

En ce qui concerne le Paradis et la vie étemelle, ce qu’ils croient est 
contenu dans un livre intitulé La Doctrine de Mahomet 4 où il est dit : 
« Le Paradis est pavé d’or et de pierres précieuses. Toutes sortes d’arbres 
fruitiers y poussent et des rivières de lait, de miel et de vin y coulent. 
Un jour y dure mille ans et une année, quarante mille. Chaque désir est 
immédiatement satisfait. » Les vêtements des élus sont de toutes cou- 
leurs, sauf le noir, réservé au Prophète. Tous ont la taille d’Adam et la 
conservent ; ils ressemblent à Jésus-Christ. À leur entrée au Paradis, on 
leur donne à manger le foie d’un poisson délicieux, allehbut 5 , ainsi que 
les fruits des arbres et l’eau des fleuves du Paradis. Tout ce qu’ils peuvent 
désirer leur est aussitôt apporté : ils ont du pain, du vin, des viandes, mais 
aucune nourriture défendue, notamment la viande de porc qu’ils détes- 
tent. « Si la volupté était absente de ce lieu, la béatitude ne serait pas 
complète. » Ils ont aussitôt tout ce qu’ils veulent, quand ils le veulent, 
tout à volonté sans aucun délai ni obstacle. « Ceux qui auront eu des 
épouses fidèles les retrouveront, les autres seront concubines ; il n’y aura 
que peu de servantes 6 . » Tout ceci est déclaré par ce porc de Mahomet, 
amateur de femmes. 


1. La citation est à peu près exacte, mais se trouve dans la sourate iv, 169-170. 

2. Sourate iv, 156-157. 

3. Masih ibn Mariam , Messie, fils de Marie. Ibn Allah , Fils de Dieu. 

4. Ce livre, dialogue supposé entre un juif et un musulman, a été écrit par Hermann le 
Dalmatien vers 1 142. 

5. Déformation de l’arabe lib-al-hut , cœur de poisson. 

6. Toutes ces citations sont tirées de La Doctrine de Mahomet. 



976 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


31-32 

ALEXANDRIE, LES ÉGLISES CHRÉTIENNES 

Ces bandits de Sarrasins appellent les Occidentaux Francs, les Grecs 
Rumi et les Jacobites ou chrétiens de la ceinture Nysrani , c’est-à-dire 
Nazaréens. Les moines sont appelés Ruben et les juifs Kelb , c’est-à-dire 
chiens. Les juifs sont divisés en plusieurs sectes, certains, nommés en 
hébreu Rabanym , observent la Loi selon les gloses des maîtres ; d’autres, 
appelés Caraym, observent la Loi à la lettre ; d’autres enfin, les Cusygym , 
n’observent pas du tout la Loi. Tous sont méprisés par les Sarrasins ; 
comme ailleurs, ils sont traités en captifs et, comme si Dieu les avait 
vendus, ils errent, sans loi et détestés de tous. 

Les Jacobites pratiquent la circoncision et pensent que la grâce n’est 
pas donnée aux enfants lors du baptême. Ils ne baptisent donc que les 
enfants en danger de mort, mais baptisent les adultes auxquels ils donnent 
la communion au corps et au sang du Christ. Ils ne font le signe de croix 
qu’avec un seul doigt, l’index. Beaucoup de leurs cérémonies ne suivent 
pas le rite de l’Église romaine, mais pour les principaux articles de la foi, 
ils partagent tout à fait nos croyances et le reconnaissent volontiers dans 
leurs discussions avec nous en public comme en privé. Comme nous, ils 
sont en perpétuel débat avec les Grecs sur la procession du Saint-Esprit '. 
Ils jugent les Grecs infidèles et les blâment de célébrer l’Eucharistie avec 
du pain fermenté. C’est pourquoi un prêtre jacobite ne célèbre jamais la 
messe sur un autel où a officié un prêtre grec tant que l’autel n’a pas été 
consacré à nouveau. Comme ceux des Grecs, leurs prêtres se marient, 
mais non les moines, qui suivent la règle de saint Macaire et sont très 
nombreux dans le désert où ils mènent une vie d’une austérité presque 
inhumaine. 

La messe que célèbrent les prêtres jacobites est très longue, selon un 
rite très différent de celui de l’Église romaine. Ils lisent l’épître et l’Évan- 
gile en deux langues, en égyptien, qui est pour eux comme le latin pour 
nous et dont les lettres ressemblent beaucoup aux lettres grecques 1 2 , puis 
en arabe, ou sarrasin, qui est une langue gutturale, très voisine de l’hé- 
breu. Ils consomment beaucoup de pain et de vin à la messe, car ils sont 
toujours sept ou huit prêtres autour de l’autel, surtout les dimanches et 
jours de fête, avec au milieu d’eux le patriarche, tel le Christ. 


1. Le Saint Esprit procédait- il du Père par le Fils, ou du Père et du Fils ? C’est un des 
points de désaccord entre l’Église romaine et l’Église orthodoxe. 

2. Cette langue égyptienne est le copte. 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 977 


33-37 

ALEXANDRIE, LA VIE QUOTIDIENNE 

La cité d’Alexandrie est ceinte d’un double rempart, bien fortifiée de 
tours, de fossés d’un côté et de machines de guerre. À l’intérieur, il y a 
deux collines de sable, assez hautes, où montent les habitants quand ils 
veulent respirer l’air pur et contempler la mer. Ses portes sont soigneuse- 
ment gardées, surtout celles qui font face au port, les deux entre lesquelles 
on nous a détenus et une troisième par laquelle passe la route du Caire. 
C’est une ville très riche où abondent les étoffes de soie précieuse, admi- 
rablement tissées de façon variée, les tissus de lin, de coton, car tous sont 
fabriqués ici et vendus ensuite dans le monde entier par les marchands. 

La ville est dans une plaine au-dessus du port, avec de splendides 
jardins et vergers. Des cannes à sucre, des bananiers et toutes sortes d’ar- 
bres fruitiers la parent. Il n’est pas facile de la voir depuis les navires en 
mer, puisqu’elle est dans une plaine et que toute l’Égypte est plate. Aussi, 
les habitants ont construit, sur un rocher à l’entrée du port, une très haute 
tour carrée du haut de laquelle des vigiles dirigent les navires vers le port. 
Entre la tour et la ville, il y a un immense cimetière où sont inhumés les 
habitants, riches ou pauvres. 

Dans cette ville, vivent des Sarrasins, des Grecs schismatiques, des 
juifs perfides. A l’exception des chrétiens appelés Francs, tous sont vêtus 
de la même manière et ne se distinguent que par la couleur de la pièce 
d’étoffe qu’ils portent autour de la tête. Les Sarrasins du peuple portent 
un vêtement de lin ou de coton, les nobles sont vêtus de robes de soie 
et d’or qui ressemblent beaucoup à celles des frères mineurs, surtout les 
manches, mais elles sont plus courtes et n’ont pas de capuchon. Ils ne 
portent en effet pas de capuchon, mais ils entourent curieusement leur tête 
d’une toile blanche de lin ou de coton et ne couvrent pas leur cou. Les 
juifs Rabanym portent une toile jaune ou écarlate pour être aisément 
reconnus, et les chrétiens, sauf les Francs, une bleue ou rouge ; ces chré- 
tiens portent la ceinture dont ils tirent leur nom ; elle est de soie ou de lin. 

Les Sarrasins ne portent pas de ceinture, mais une bande de toile qu’ils 
déroulent devant eux quand ils prient. Les nobles et les chevaliers ont de 
larges ceintures, comme les dames, faites de soie, ornées d’or et d’argent, 
dont ils sont très fiers. Ils ne portent pas de chaussures, mais leurs panta- 
lons sont amples et larges. Tous en portent, petits ou grands, un enfant 
d’un an comme un vieillard chenu et cela parce qu’ils se lavent souvent 
les jambes et le postérieur. Car leur religion diabolique les oblige à faire 
cinq prières par jour, sans trop élever la voix. Ils prient à mon avis avec 
grande dévotion, avec beaucoup d’inclinaisons et de génuflexions sur leur 
toile, tournés vers le temple de Dieu selon eux, c’est-à-dire La Mecque. 



978 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Cette ville est en Orient, c’est là qu’Abraham a fondé le premier temple 
en l’honneur de Dieu et qu’il reçut de Dieu l’ordre de sacrifier son fils 
Isaac, comme le dit le Coran, sourate n Avant de prier, ils se lavent les 
mains, les bras, les pieds et le postérieur, avec la certitude qu’ainsi leurs 
péchés sont pardonnés. S’ils se trouvent dans le désert ou dans un lieu 
sans eau, ils répandent de la terre propre sur leur tête pour se purifier de 
leurs fautes, comme il est écrit dans la sourate xi du Coran 1 2 . Les Sarrasins 
n’ont pas de souliers, mais des sandales rouges qui ne couvrent que le 
dessus du pied. Il n’y a que les chameliers, les ouvriers et les pauvres qui 
portent des souliers semblables à ceux des enfants irlandais. Quant aux 
cavaliers, ils portent des bottes rouges ou blanches qui leur montent jus- 
qu’au genou. 

On n’autorise pas les femmes à entrer dans les églises ou dans les lieux 
de prière. Elles sont cloîtrées à la maison, à l’abri de toute possibilité de 
conversation futile, surtout les femmes nobles qui ne sont jamais autori- 
sées à sortir de chez elles, sauf pour une raison sérieuse. Elles sont vêtues 
de façon étrange et étonnante, foutes sont couvertes d’un manteau de lin 
ou de coton, plus blanc que neige,. et voilées de telle sorte qu’on peut à 
peine apercevoir leurs yeux à travers une très fine résille de soie noire. 
Toutes portent des tuniques très courtes, s’arrêtant au-dessus du genou. 
Certaines sont de soie, d’autres de lin ou de coton, tissées de différentes 
manières selon leur statut social. Elles portent toutes, notamment les 
femmes nobles, des pantalons de soie précieuse tissée d’or qui leur des- 
cendent jusqu’aux chevilles, comme ceux des cavaliers. On juge de la 
noblesse et de la richesse d’une femme d’après ses pantalons. Certaines 
portent des sandales, d’autres des bottes rouges ou blanches, comme 
celles des cavaliers. Avec leurs bottes et leurs pantalons, et leurs autres 
ornements, elles ressemblent tout à fait aux démons que l’on voit jouer 
dans les jeux des clercs. Tout ceci est ordonné dans le Coran, 
sourate xxiii : « Que les femmes pieuses couvrent leur visage et leur sexe. 
Cela est bien aux yeux de Dieu, qui connaît tous leurs actes. Que les 
femmes couvrent leur cou et leur poitrine, qu’elles cachent leur beauté à 
tous, à moins que quelque nécessité les oblige à se montrer, qu’elles 
cachent la beauté de leurs pieds quand elles marchent et ne se montrent 
qu’à leurs maris, leurs parents, leurs fils, leurs frères, leurs neveux et leurs 
serviteurs. Convertissez-vous à Dieu qui est bon pour vous 3 . » Autour des 
chevilles et des bras, elles portent de gros anneaux d’or ou d’argent où 
sont inscrits quelques mots de cette maudite loi qu’ils révèrent autant que 
nous l’Evangile de saint Jean. Elles se teignent les ongles des mains et 
des pieds, elles portent des boucles d’oreilles et certaines un anneau dans 


1. Sourate n. 1 12 et 139. 

2. Il s’agit en fait de la sourate v, 8-9. 

3. Il s’agit de la sourate xxiv, 3 1 . La citation n’est qu’approximativement exacte. 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 979 


le nez, et elles sont très fières de tous ces ornements. Les femmes schis- 
matiques ou juives sont vêtues et parées de la même façon, si ce n ’est que 
les femmes schismatiques portent des bottes noires qui permettent de les 
reconnaître. 

Alexandrie semble d’une beauté éclatante, mais ses rues sont étroites, 
petites, tortueuses, obscures, pleines de poussière et de saletés et pas du 
tout pavées. On trouve en ville tout le nécessaire, sauf le vin qui est ici 
très cher car les Sarrasins pratiquants n’en boivent jamais, au moins en 
public. En privé toutefois je les ai vus boire à en être malades. Le Coran, 
dans la sourate iv traitant du vin, des échecs, des dés, et des autres jeux 
de hasard, dit que c’est un très grand péché de boire et de jouer '. La raison 
pour laquelle ce porc de Mahomet a interdit le vin se trouve dans La Doc- 
trine de Mahomet. Il y avait deux anges, Baroth et Maroth, envoyés par 
Dieu sur terre pour gouverner et instruire le genre humain. Ils interdirent 
trois choses, tuer, juger injustement, boire du vin. Au bout de quelque 
temps, ces deux anges parcoururent le monde entier et une femme d’une 
très grande beauté vint les trouver. Elle était en procès avec son mari et 
invita les anges à dîner pour qu’ils soutinssent sa cause. Ils acceptèrent. 
Elle apporta avec les plats des coupes de vin, leur en offrit, insista pour 
qu’ils en prissent. Que dire de plus ? Vaincus par la malice de cette 
femme, ivres, ils acceptèrent de révéler ce qu’elle leur demandait, que 
l’un lui apprît les paroles qui leur permettaient de descendre du ciel et 
l’autre celles qui leur permettaient d’y remonter. Quand elle les sut, elle 
monta aussitôt au ciel. A son arrivée, Dieu fit son enquête et fit d’elle 
Lucifer, la plus belle des étoiles, comme elle avait été la plus belle des 
femmes. Quant aux anges, Dieu les convoqua et leur demanda de choisir 
entre un châtiment en ce monde, ou dans l’autre. Ils choisirent ce monde 
et furent jetés, tête la première, attachés à des chaînes, dans le puits du 
diable où ils resteront jusqu’au jour du jugement. Voilà ce que raconte ce 
faussaire, fils aîné du démon, Mahomet. 

On trouve à Alexandrie le pain le meilleur et le plus blanc de toute la 
région. On vend quatorze beaux pains pour un gros. Ici, le florin vaut 
vingt-deux gros vénitiens, le besant d’or, vingt-six, le double d’or, vingt- 
huit. L’hyperpère, qui n’est pas d’or pur, vaut douze gros, une drachme 
et deux caroubes. Un gros de Venise vaut vingt-deux caroubes, c’est une 
petite monnaie de cuivre ou de bronze. Deux milliers, qui ne valent rien 
ailleurs, valent ici un gros 1 2 . 


1 . L’interdiction se trouve dans la sourate u, 2 1 6. 

2. Le florin, monnaie de Florence, valait en général alors douze gros et demi. Le double 
d’or, comme son nom l’indique, valait environ deux florins. Par besant d’or, Symon désigne 
sans doute le dinar d’or. L’hyperpère, frappé à Byzance, avait perdu beaucoup de sa valeur 
au xiii' siècle en raison de dévaluations successives. 



980 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


39-41 

D’ALEXANDRIE AU CAIRE, LE NIL 

Nous avons repris notre route le mercredi après la fête de saint Luc 1 . 
Nous avons traversé, sous les insultes de la populace, des jardins et des 
vergers magnifiques, pleins de hauts palmiers et d’arbres fruitiers, et nous 
avons atteint, à un mille de la porte de la ville, le port où l’on s’embarque 
pour Babylone 2 . Là, nous avons navigué sur le canal que le sultan a fait 
construire, dont les rives sont bordées de palmiers et d’arbres fruitiers et, 
sur près de trois milles, de grands et beaux bâtiments. Nous avons atteint 
Fouah, située sur la grande et célèbre rivière du Gyon, l’un des quatre 
fleuves du Paradis 3 aujourd’hui appelé Nil par les Égyptiens. Fouah est à 
un mille du canal, à un jour de distance d’Alexandrie et à trois jours de 
navigation agréable du Caire. La ville est entourée de tous côtés de jardins 
magnifiques, de vergers où poussent la canne à sucre et le coton, qui 
fleurit sur de petits arbustes comme une rose sur un rosier, de très hauts 
palmiers, de melons d’orangers et de toutes sortes d’arbres fruitiers. Il y 
a une très grande abondance de fruits, notamment de pommes de paradis 
et de figues du pharaon. À mon avis, la saveur des pommes de paradis est 
incomparable. Elles sont oblongues et quand elles sont mûres leur couleur 
est un beau jaune, leur apparence est des plus belles, leur odeur est des 
plus suaves, leur saveur des plus délicieuses, leur consistance des plus 
douces. Si on les coupe transversalement, on y voit clairement la figure 
du Christ pendu à la croix. Elles ne poussent pas sur un arbre, mais sur 
une sorte d’herbe aussi haute qu’un arbre appelée musa, dont la feuille est 
semblable, pour sa forme et sa couleur, à l’herbe que les Anglais appellent 
radighe 4 , mais elles sont beaucoup plus longues et larges, elles ont de 
deux à six pieds de long et un ou deux de large ; elles protègent le fruit 
des attaques du vent et de la pluie. Cette herbe ne donne qu’une fois du 
fruit, après la récolte, elle se dessèche et à sa place une autre surgit de la 
racine, qui porte du fruit l’année suivante. Les figues du pharaon ont la 
même couleur et la même forme que les autres figues, mais leur goût est 
très différent ainsi que leur manière de croître. Leur goût est douceâtre, 
presque nauséabond, elles sont creuses et noires à l’intérieur et poussent 
sur de grands arbres aux nombreuses branches qui ne perdent jamais leurs 
feuilles et ne ressemblent pas aux autres figuiers. Les fruits ne viennent 
pas, comme pour les autres arbres, sur des rameaux, mais directement sur 


1. Le 18 octobre. 

2. Sous ce nom était désignée la vieille ville chrétienne du Caire. 

3. On identifiait communément le Nil avec le Gyon, cité dans la Genèse comme un des 
quatre fleuves du Paradis terrestre. 

4. Musa , en arabe mozeh, nom du bananier. Le mot radighe, radish, désigne le raifort. 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 981 


les grosses branches auxquelles ils sont attachés par de toutes petites 
tiges. On trouve ces figues dans toute l’Égypte et on les vend pour rien 

De Fouah au Caire, on ne peut trouver des vivres à acheter en suffi- 
sance, il faut donc se procurer à Alexandrie ou à Fouah ce qui est néces- 
saire pour les trois jours de navigation. On ne circule presque pas par 
terre, car on remonte et descend le fleuve sans peine et sans dépenser 
grand-chose, il en coûte à peine trois drachmes 1 2 . Il est toutefois plus diffi- 
cile de remonter le fleuve que de le descendre ; c’est impossible sans voile 
ou sans un bon équipage de rameurs, car, bien que le courant soit faible, 
il est quand même un empêchement. 

Ce grand et célèbre fleuve est d’une longueur infinie. En le remontant 
de la mer Méditerranée pendant trente longs jours de navigation, on 
atteint, dit-on, l’Inde Supérieure, la Terre du prêtre Jean 3 . Ce fleuve est 
pour la navigation le plus agréable, pour son aspect, le plus beau, pour la 
traversée, le plus doux, pour les poissons, le plus riche, pour les oiseaux, 
le plus fréquenté, pour ses propriétés le plus efficace et le meilleur, pour 
la boisson, le plus délectable ; il ne fait aucun mal et est tout à fait adapté 
à la nature humaine. On ne pourrait en dire que des louanges s’il n’abritait 
pas des animaux très mauvais, semblables aux dragons, qui dévorent les 
hommes et les chevaux s’ils les trouvent dans l’eau, mais n’hésitent pas 
à les attaquer sur la rive. Cet animal est appelé par les gens cocatrix. 

Toutes les rivières d’Égypte, grandes et petites, viennent de ce fleuve, 
c’est le fleuve ou du moins un grand bras de ce fleuve qui passe à 
Damiette, où le bienheureux Louis, le très chrétien roi de France, fut pris 
par les Sarrasins et emmené captif, à la honte des chrétiens et à l’honneur 
de ces fils du diable. On parle de ce fleuve dans l’Exode et dans les 
Psaumes. 


42-47 

LES CAMPAGNES D’ÉGYPTE 

Il ne pleut que rarement, presque jamais, en Égypte, car, par un décret 
du Dieu tout-puissant, elle est privée des nuages porteurs de pluie et, par 
un privilège spécial, jouit d’un ciel d’une admirable sérénité. Mais 
comme, à 1 ’exception de quelques petites collines, la terre arable est toute 
plane depuis la mer jusqu’au désert de sable qui entoure Le Caire, elle se 
trouve pendant la plus grande partie de l’année au même niveau que le 
fleuve. Or, selon les dispositions de la divine Sagesse, le fleuve croît 


1 . Le figuier du pharaon est le figuier sycomore, arbre originaire d’Égypte et dont le bois, 
léger et imputrescible, a étc utilisé pour faire les cercueils des momies. 

2. Syrnon désigne ainsi le dirrhem d’argent. 

3. L’Éthiopie. Voir l’Introduction. 



982 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


chaque année, au mois de juin, à peu près huit jours avant la Saint- Jean 1 
et décroît aux environs de la fête des saints Denis et Éleuthère 2 . Il croît 
tant qu’il couvre admirablement toute la terre, à l’exception des petites 
collines sur lesquelles habitent les gens et, en s’attardant sur cette terre, il 
remplace la pluie. Le reste du temps, les paysans puisent l’eau dans le 
fleuve et les canaux avec des roues entraînées par des bœufs et munies de 
coupelles et la répandent pour irriguer la terre là où c’est nécessaire, si 
bien que la terre produit plus encore ; ils se nourrissent de tout ce qu’elle 
leur donne et le conservent. 

Ce pays est le plus noble et le plus beau du monde tant il est plaisant 
et riche, agréable, doux, opulent, plat et cependant fort. Il a plus que tous 
les autres une abondance de productions, notamment le blé, l’orge, les 
fèves, le sucre, le coton, mais il manque totalement de pommes et de 
poires, si abondantes en Occident. Pendant toute l’année, sauf pendant la 
crue, il est orné de roses et d’autres plantes, belles à voir, agréables à 
sentir, savoureuses à goûter, avec lesquelles on prépare l’eau de rose, dont 
le parfum atteint les sommets de la perfection. Les bœufs sont d’une taille 
étonnante, les brebis semblent de petits bœufs, certaines ont des queues 
épaisses, très grasses, larges et laineuses, pesant parfois soixante-dix 
livres. Leur laine est excellente, quoique épaisse. Les chèvres sont petites, 
avec des cornes courtes et recourbées et des oreilles longues d’un pied et 
plus, larges au sommet et pendantes comme celles des chiens de chasse. 
Leur tête, dans la partie antérieure, est creuse comme une bêche et parfai- 
tement apte à arracher du sol les céréales et les herbes. C’est heureux, car 
le pays n’est pas riche en forêts ni en arbres, excepté les arbres fruitiers. 
Ils n’ont pas de bois de construction en dehors de celui qu’ils achètent 
dans les pays chrétiens et que les marchands leur apportent, oublieux de 
la crainte de Dieu, au détriment de la justice et du salut de leur âme et, 
hélas, pour leur damnation étemelle. Certaines chèvres sont toutefois 
semblables à celles de nos régions. 

L’Égypte nourrit d’innombrables chameaux, puisqu’elle est très plate, 
sans pierres et sans pluie. Ils ne trouvent que rarement, en quelques 
endroits, des pierres qui pourraient les faire trébucher. Elle a aussi quan- 
tité de chevaux et d’ânes, vifs et rapides. Les chevaux ne sont pas grands 
et pas assez forts pour porter des cavaliers armés, mais ils sont vifs et 
rapides, tout à fait semblables aux chevaux que montent les enfants 
irlandais. 

Il y a aussi des pigeons, poules et oiseaux en grand nombre et toutes 
sortes d’autres oiseaux de prix. Ceci, parce que le sultan offre trois mille 
drachmes, soit cent cinquante florins, à la personne, quelle que soit sa 
condition, qui lui apporte un gerfaut vivant et, pour un gerfaut mort, il 


1. Le 24 juin. 

2. Le 9 octobre. 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 983 

donne mille cinq cents drachmes, soit soixante-quinze florins. Il ajoute à 
cette somme des cadeaux princiers qu’il distribue sans compter et nourrit 
ces gens de pain et de vin tant qu’ils n’ont pas été payés jusqu’au dernier 
sou. Il agit comme l’ont fait ses prédécesseurs et comme le feront ses 
successeurs. 

Tous les quadrupèdes d’Égypte se nourrissent d’orge, de fèves sèches 
cassées et d’une herbe appelée trifolium , en anglais cowigrass (trèfle), 
aussi nourrissante que le blé, que l’on conserve comme lui ; ils la sèment 
et la ramassent comme du foin, puisqu’ils n’ont pas de prés et n’en dési- 
rent pas. Les chameaux se nourrissent aussi des pierres ou des os qu’ils 
trouvent dans les dattes. 

Les paysans d’Égypte sont dégénérés, vils, plus semblables par leurs 
mœurs et leur conduite à des bêtes qu’à des personnes humaines. Ils 
vivent sur les collines dans des maisons de torchis et de briques cuites au 
soleil. Aucun fossé, aucune fortification ne les protège et, comme la 
majorité des Sarrasins, ils sont désarmés, incapables d’attaquer l’ennemi 
et de défendre leur patrie. Mais, en toute confiance, ils se jugent protégés 
et défendus contre les attaques ennemies pour trois raisons. La première 
est la force de l’armée du sultan, trente mille cavaliers cantonnés dans la 
citadelle du Caire. La seconde est l’abondance de l’inondation du fleuve, 
qu’ils peuvent faire se répandre sur la totalité de leurs terres en raison de 
leur platitude et devenir ainsi inexpugnables. La troisième est l’aridité du 
désert de sable, qui est pour eux comme une forteresse, entourant toute 
leur terre jusqu’à la mer Méditerranée. Ainsi, on ne peut entrer en terre 
égyptienne, sinon par la mer, par le désert ou en descendant de l’Inde par 
le fleuve. Il n’y a aucune autre entrée possible. 

48-52 
LE CAIRE 

De Fouah, nous avons atteint sur notre bateau la très grande et très 
célèbre ville du Caire. A mon avis, elle est au moins deux fois plus grande 
que Paris et quatre fois plus peuplée, et je suis sans doute en dessous de 
la vérité. Elle n’est entourée ni de fossés ni de remparts, ni munie de 
défenses, en dehors de portes au centre de la ville, fort bien recouvertes 
de lames de fer et d’un mur au pied de la citadelle qui s’étend vers le nord 
sur environ un mille. Si on la compare à Paris, on peut dire qu’elle n’est 
pas construite, car la plupart des bâtiments sont de briques et de torchis 
dans leur partie inférieure et, à la partie supérieure, de fines barres de bois, 
branches de palmier, de canne à sucre et de torchis. Mais à l’intérieur ils 
semblent « la maison de Dieu et la porte du ciel 1 », car ils sont merveil- 


1. Genèse, xxvm, 17. 



984 


PELERINAGES EN ORIENT 


leusement décorés d’une grande variété de superbes peintures et pavés de 
marbre et d’autres matériaux précieux. On les lave chaque jour, ou tous 
les deux jours avec soin, on balaie toutes les saletés. Quant aux rues, elles 
sont étroites, sombres, toutes en courbes et angles, pleines de saletés et 
elles ne sont pas pavées. Les rues principales, qui sont rectilignes, sont 
emplies d’une foule incessante, barbare et vulgaire, de sorte qu’on a la 
plus grande peine à aller d’un bout à l’autre. Aussi, les nobles ne se dépla- 
cent-ils qu’à cheval, tandis que les hommes de condition, les femmes et 
les marchands qui veulent traiter en hâte une affaire vont sur des ânes. 
C’est ce qui explique que, selon des personnes dignes de foi, trente mille 
ânes sont placés aux carrefours pour être loués à ceux qui veulent s’en 
servir dans la ville ou en dehors et d’autres ânes sont gardés pour d’autres 
services. 

Il y a aussi dans la ville des chameaux et des chèvres en nombre infini. 
Il faut savoir que dans toute la terre d’Égypte et dans l’Inde, on n’utilise 
ni charrettes ni d’autres véhicules, comme en Occident ; tout est trans- 
porté par bateau, ou sur des chameaux, des bœufs et des ânes. 

Je ne dis rien des richesses du Caire, car il serait trop long de les énu- 
mérer par écrit ou oralement, or et argent, étoffes d’or et de soie, de coton, 
de lin, tissées de différentes manières, pierres éclatantes, perles et pierres 
précieuses, vases d’or, d’argent, de bronze, superbement décorés dans le 
style sarrasin, verres agréablement ornés, comme on en trouve d’ordinaire 
à Damas, baume, huile, miel, poivre, sucre, épices variées et bijoux 
innombrables. Il faut savoir aussi que toute l’année, comme dans le reste 
de l’Égypte, on y trouve des roses et d’autres plantes, ainsi que des fruits 
frais. J’ai vu pendant tout l'hiver des fèves fraîches et, le dimanche avant 
la Quadragésime, à Alexandrie, dans la maison du consul de Venise, des 
figues fraîches et mûres, que l’on trouvait d’ailleurs en quantité en ville. 


53-56 

LE CAIRE, LES SARRASINS, LE SULTAN 

On trouve au Caire des hommes et des femmes de toutes les tribus, 
langues et nations sous le soleil. Ils sont tout à fait semblables aux habi- 
tants d’Alexandrie et, du plus petit au plus grand, pratiquent la diabolique 
religion musulmane et, de l’émir au sultan, sont des sodomites mauvais 
et pervers ; beaucoup d’entre eux ont commerce avec les ânes et les bêtes. 
Selon des personnes dignes de foi, le sultan a soixante femmes et mille 
servantes qui demeurent en permanence dans la citadelle. Les autres ont 
trois ou quatre femmes et beaucoup d’entre eux, sept. C’est dans le Coran, 
sourate vu : « Épousez deux, trois ou quatre épouses, à moins que vous 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D'IRLANDE EN TERRE SAINTE 985 


ne craigniez de ne pouvoir les maintenir en paix » C’est ce que dit ce 
porc de Mahomet, destructeur de la pudeur et de la chasteté. 

La ville du Caire est dans une plaine au pied d’un mont sablonneux et 
stérile. Elle s’étend en longueur, entourée de toutes parts d’un désert de 
sable. Il faut huit jours de voyage pour le traverser vers l’est en allant 
vers Jérusalem ; vers l’ouest, en allant vers une ville de Barbarie appelée 
Barca 1 2 , il en faut quinze et, vers le sud, en allant vers le royaume de 
Nubie, il en faut douze. Le pays n’est plat et fertile qu’au nord, je l’ai 
décrit plus haut. La longueur de l’Égypte est donnée par celle du fleuve, 
quinze journées de voyage. 

Le Nil longe la ville sur un demi-mille, il est bordé de vergers et de 
jardins avec des arbres magnifiques. On y trouve une place carrée entou- 
rée d’un mur bas, appelée Mida. C’est là que le sultan vient se récréer 
avec les émirs et les autres nobles de son armée. Ils jouent à un jeu très 
semblable à celui des bergers en terre chrétienne, avec une balle et des 
bâtons recourbés, mais ils jouent à cheval. Toutefois leur jeu n’a rien de 
militaire, ils ne cherchent pas si les chevaux ou les cavaliers sont agiles, 
forts, ou font preuve d’autres qualités guerrières, comme on le fait pour 
les chevaliers chrétiens lors des joutes, des tournois et des autres exerci- 
ces guerriers. Sans aucun doute, les chevaux et les cavaliers sont blessés 
dans ces jeux et rendus inaptes au combat. C’est pourquoi le sultan les 
autorise rarement et les remplace par la chasse ou des jeux efféminés. Au- 
dessus de la place, est édifié un pavillon grand et haut d’où les épouses 
du sultan et les autres dames nobles regardent le jeu sans être dans la 
presse de la foule des spectateurs. Elles sont attentives aux exploits du 
sultan et, quand il frappe la balle, les spectateurs le félicitent et l’accla- 
ment en sonnant de la trompette, en battant de tambours au son rauque, 
en poussant de telles clameurs qu’elles pourraient arrêter Arcturus dans 
sa course ou faire disparaître Sodome et ses habitants. Le bruit des 
chevaux, les collisions des cavaliers, les ruées des spectateurs feraient 
croire que les bases de la terre, ses colonnes et ses piliers vont s’effondrer, 
entraînant le bouleversement de tout l’univers. 

La citadelle du sultan est à peu près au centre de la ville au sommet 
d’une colline face à l’orient. Elle est vaste, belle, bien fortifiée, avec des 
maisons d’habitation, des boutiques, et d’autres bâtiments utilitaires : tout 
est beau et porte la marque de la magnificence impériale. On dit qu’elle 
a un mille de tour et est distante de la ville d’un jet de baliste. Dix mille 
cavaliers, parmi les meilleurs, y sont à demeure, payés pour former la 
garde personnelle du sultan. D’autres demeurent dans la ville. Tous, 
comme les autres cavaliers sarrasins, montent comme les dames, sur des 
selles basses avec des étriers courts. Sur le devant de la selle est fixé un 


1 . Sourate iv, 3. La citation est à peu près fidèle. 

2. En Libye, à l’est de Benghazi. 



986 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


anneau portant une masse pour la protection et la défense du cavalier. Ils 
sont armés d’une épée recourbée et beaucoup d’entre eux, surtout les 
Turcs, sont d’excellents archers. Leurs arcs sont en corne et leurs flèches 
triangulaii ïs, insérées dans le bois comme une lame de couteau dans le 
manche, lis ne tuent les oiseaux qu’en l’air avec ces flèches. 

Les Turcs diffèrent des Sarrasins par leur aspect, comme les Indiens ou 
les Éthiopiens en diffèrent par leur couleur. Ils ont des visages courts, 
larges dans la partie supérieure, étroits vers le bas. Leurs yeux sont très 
petits et tout à fait semblables à ceux de la belette qui chasse les lapins 
dans leurs terriers. Leur nez est semblable à celui des Indiens et leur barbe 
a de grandes affinités avec celle du chat. Leurs femmes leur sont tout à 
fait semblables, dans tous les détails. 

Les fondations et les murs de la citadelle du sultan sont tous construits 
d’une pierre de même aspect que celle utilisée pour construire la muraille 
de Paris. Cette citadelle est munie de toutes sortes d’engins de guerre, 
mais elle manque d’eau et ses murs sont, nous a-t-on dit, assez faciles à 
percer. En face de la citadelle, il y a dans la ville un très beau lac, couvert 
d’oies et d’autres oiseaux aquatiques en hiver ; il est entouré d’arbres et 
très riche de poissons de toutes sortes. Les pêcheurs doivent un lourd 
tribut au sultan et lui apportent parfois du produit de leur pêche. 

Il faut savoir que le sultan mange assis par terre, de façon bestiale, 
comme le font tous les autres musulmans. On ne lui prépare pas sa nourri- 
ture dans la forteresse, mais ailleurs en ville. On ne dresse pas de table 
dans sa salle, où on ne trouve ni siège, ni nappe, ni serviette. À la place 
de la table, ils apportent des plateaux ronds décorés avec art d’or et d’ar- 
gent, un peu surélevés, et les posent devant les convives garnis de nourri- 
ture dans de grandes coupes de poterie. Ils mangent comme des porcs ou 
des chiens, peu soucieux de la politesse qui les a fuis avec la rapidité d’un 
lièvre. Ils se lèchent les doigts, ils souillent leur barbe et se livrent à toutes 
sortes de grossièretés inexplicables jusqu’à ce qu’ils soient repus. Dès 
qu’ils se lèvent, un peu alourdis par leur graisse, d’autres les remplacent 
et mangent dans les mêmes coupes, exactement de la même façon. Et la 
scène recommence jusqu’à ce que tous soient repus. Les restes sont 
ramassés par les serviteurs et vendus sur le marché. Ils valent sans doute 
cher, car l’on dit que le sultan dépense rien que pour lui seul mille drach- 
mes par jour, sans compter ce qui est prévu pour sa garde. 

Dans cette ville comme dans toute l’Égypte, la justice et l’équité sont 
si bien respectées que tous, nobles et vilains, jeunes et vieux et pèlerins 
quelles que soient leur religion et leur condition, sont punis de peines 
égales, sans rachat possible, surtout s’ils sont condamnés à mort. Ils sont 
alors mis en croix, ou décapités, ou coupés en deux à l’épée. 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D'IRLANDE EN TERRE SAINTE 987 


56-58 

LE JARDIN DU BAUME 

Au nord de la ville, est situé le lieu appelé Materia où se trouve la 
célèbre vigne, située dit-on jadis en Engaddi, d’où coule le baume. Elle 
est gardée soigneusement par trente hommes, car elle constitue une 
grande part du trésor du sultan. Elle ne ressemble pas du tout aux autres 
vignes ; c’est un petit arbuste odoriférant, très bas, très frêle, fragile 
comme le noisetier avec une écorce identique à la sienne et une feuille 
comme celle du cresson. Tout à côté se trouve une source permanente que 
le Seigneur Jésus fit jaillir de son pied à la demande de sa douce Mère. 
Elle s’était arrêtée là avec son Fils alors qu’elle fuyait la persécution 
d’Hérode et souffrait d’une terrible soif. Cette source est enclose d’un 
mur à l’intérieur duquel se trouvent de belles chapelles. Chaque samedi, 
les pèlerins chrétiens d’Occident, les Jacobites et autres schismatiques et 
même parfois des Sarrasins s’y rassemblent pour chanter pieusement les 
vigiles à la louange de la Vierge glorieuse ; ils se lavent et lavent leurs 
malades à la source et se baignent dans un endroit prévu pour cela. Par 
les mérites de la Vierge, de nombreux malades sont guéris et elle apparaît 
parfois en personne aux Sarrasins, comme nous l’ont affirmé sous 
serment les gardiens qui l’ont eux-mêmes vue souvent de leurs propres 
yeux marcher près de la source. 

Toute la vigne est arrosée par l’eau de cette source, puisée par une roue 
à godets mise en mouvement par des bœufs ; elle en tire sa vigueur et 
la preuve en est qu’elle ne peut pousser nulle part au monde à moins 
d’être arrosée par cette eau. Les gardiens nous ont juré aussi que les 
bœufs qui font tourner la roue ne peuvent être contraints à puiser de l’eau 
le dimanche et que, envers et contre tous, ils observent le repos domi- 
nical. 

Comme je l’ai dit, cette vigne est un petit arbuste, aux branches légères 
et courtes, à peine d’un pied de long d’où sortent chaque année des 
rameaux de deux ou trois pieds de long qui ne portent aucun fruit. Les 
chrétiens, sous la conduite des gardiens du jardin, entaillent en forme de 
croix l’écorce avec des couteaux ou des pierres tranchantes et, par ces 
entailles, le baume coule en abondance à certaines dates et on le recueille 
dans des flacons de verre. Les gardiens assurent que le baume est meilleur 
et plus abondant quand les entailles sont faites par des chrétiens plutôt 
que par des Sarrasins. C’est pourquoi ils prennent pour cette tâche des 
chrétiens et non des musulmans circoncis et impurs. 

Au nord de cette source il existe un endroit où, dit-on, se trouvait un 
château du pharaon. On y voit deux colonnes carrées dont l’une est à mon 



988 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


avis plus grande que celle qui se trouve à Rome et que le peuple appelle 
L 'aiguille de saint Pierre 1 . 


59-60 

LE ZOO ET LES PYRAMIDES 

Assez près de la citadelle du sultan se trouve un lieu où l’on garde des 
éléphants. Nous en avons vu trois, solidement attachés à des poteaux de 
bois par de grosses chaînes de fer qui leur enserraient le cou et les pattes. 
Ce sont des bêtes énormes et d’aspect peu gracieux, mais elles semblent 
bien avoir la force étonnante que leur attribue l’Écriture en raison de leur 
masse et de leur taille. À côté, nous avons vu une autre bête appelée 
girafe, très belle à voir, gracieuse, avec la peau tout à fait semblable à 
celle du cerf et un cou très long qu’elle étire vers le haut quand elle 
marche. Son corps n’est pas très grand, mais elle est plus haute qu’un 
cheval, surtout sur le devant, ses membres antérieurs sont bien plus longs 
que les postérieurs. 

À un mille environ au sud du Caire se trouve Babylone, le long du Nil. 
En face, à l’ouest, il y a une île oblongue dans le fleuve sur laquelle se 
dressait jadis la grande et célèbre forteresse du pharaon, toute construite 
en briques cuites. On en voit encore les fondations d’une épaisseur et 
d’une solidité étonnantes, ainsi qu’une partie des murs, abîmés par les 
gens. Au-delà de cette île, à trois milles, en bordure du désert, on voit les 
greniers que Joseph fit faire et dont parle l’Écriture. Il y en a trois, deux 
sont d’une telle largeur et hauteur que, de loin, ils semblent plus le 
sommet d’une montagne que des greniers. Le troisième est plus petit, 
mais de la même forme que les deux autres. A la base, ils sont carrés et 
très larges, plus ils s’élèvent, plus ils se rétrécissent de sorte qu’au 
sommet le carré a pris la forme d’une aiguille. 

On assure qu’à côté est le départ d’un souterrain long de dix milles qui 
passe sous le fleuve et sous la ville et aboutit au château du Pharaon près 
de la vigne du baume. 

A un mille à l’est de la ville, on trouve le très grand et très célèbre 
cimetière des Sarrasins. Des chapelles sont construites sur les tombeaux, 
si bien qu’à le voir on dirait une ville plus qu’un cimetière. 

Au sud, est situé l’endroit où Dieu a ordonné à Moïse de faire sortir 
d’Égypte le peuple d’Israël. Une tour a été édifiée en mémorial. 


1. C’est l’obélisque rapporté d’Héliopolis par Caligula et qui est aujourd’hui devant 
Saint-Pierre de Rome. 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 989 


62-67 

BABYLONE, LA VILLE CHRÉTIENNE 

C’est à cette ville de Babylone que les galères et les nefs qui circulent 
sur le fleuve abordent et sont déchargées. La ville n’est ni murée ni forti- 
fiée. Elle est plus petite que Le Caire, mais tout ce que j’ai dit du Caire 
peut s’appliquer à Babylone, si ce n’est qu’il y a moins d’ânes à louer. 
Elle est aussi plus éloignée de la colline sablonneuse au pied de laquelle 
elle s’étend comme Le Caire, car le cimetière est situé entre elle et la 
colline. 

Il y a dans la ville une très belle et charmante église édifiée en l’hon- 
neur de la bienheureuse Vierge et appelée Sainte-Marie-de-la-Cave. On 
montre sous l’autel le lieu très saint où elle se cacha, dit-on, pendant sept 
ans avec son très doux fils Jésus jusqu’à la mort d’Hérode. Avec Joseph 
que l’ange avait averti, elle avait fui la persécution inexorable d’Hérode 
contre son très doux enfant. On montre aussi le puits creusé dans la pierre 
dans lequel elle baignait et lavait le fruit de son sein avant de le prendre 
pour le bercer maternellement dans ses bras virginaux. En face, sur la 
gauche, un autel consacré à la Vierge sur lequel moi, frère Symon, j’ai 
célébré une messe solennelle en la fête de la Purification de la Vierge 1 
1324. Cette église a été affectée par le sultan au culte chrétien à la 
demande de Guillaume Bonnemain 2 , citoyen de Montpellier, en la fête 
de la nativité de la Vierge 3 1323. Auparavant, le sultan avait, durant trois 
ans, odieusement persécuté les chrétiens de la ceinture et beaucoup 
avaient été mis à mort. Alors, par crainte de la mort, beaucoup de Jacobi- 
tes furent contraints de renier le Christ Dieu et d’affirmer que ce porc 
immonde de Mahomet était l’envoyé de Dieu et son prophète. A la même 
époque, un monastère de femmes suivant la règle de saint Macaire fut 
détruit par ces fils du démon. Il était dédié à saint Martin, et se trouvait le 
long de la rue, entre les deux villes. Dans l’église de ces religieuses, 
repose le corps de mon compagnon, frère Hugues l’Enlumineur, qui, 
après avoir souffert sept semaines de la fièvre quarte et de la dysenterie, 
mourut le 6 des calendes de décembre 4 au Caire, dans la maison d’un 
Sarrasin. 

A Babylone se trouve aussi l’église Sainte-Barbe dans laquelle, dit-on, 
est conservé son corps. On n’y célèbre plus le culte depuis la persécution. 


1. Le 2 février. 

2. Sur cette mission de Bonnemain, voir l’Introduction. 

3. Le 8 septembre. 

4. Le 26 novembre. 



990 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


[Suit un bref récit du martyre de deux Jacobites.] 


Une autre église est consacrée à saint Michel Archange. On y célèbre 
les offices selon le rite grec. Là réside un caloyer, un moine grec qui est 
patriarche des Grecs. Il se montre très bienveillant envers les pèlerins qui 
se rendent au mont Sinaï, les conseille et les informe sur la route à suivre 
et leur donne parfois des lettres de recommandation qui sont très utiles en 
cas de besoin. Au pied de ce mont, qui est à treize jours de marche, il y a 
en effet un monastère de moines grecs où demeurent, dit-on, cent moines. 
On conserve dans l’église en grande révérence la tête de la bienheureuse 
vierge Catherine ; il en émane encore aujourd’hui une huile qui guérit. 

On voit aussi à Babylone l’église Sainte-Marie-de-la-Scala, ainsi 
nommée car l’on y accède par un escalier. Elle renferme une colonne de 
marbre très vénérée des chrétiens où l’on dit que la Vierge Marie a parlé 
à un Jacobite choisi au sujet de la libération des chrétiens souffrant de la 
persécution. C’est là que réside un moine jacobite, patriarche des Jacobi- 
tes qui, comme l’autre patriarche, fait avec piété de nombreuses aumônes 
aux chrétiens et aux pèlerins. 


68-72 

LES COUVEUSES, LE MARCHÉ D’ESCLAVES 

Immédiatement en dehors de la porte de la ville, à gauche, sur la route 
du Caire, près du monastère Saint-Martin, il y a une maison longue et 
étroite dans laquelle, avec l’aide du feu, en l’absence des coqs et des 
poules, on fait éclore les œufs de poule en telle quantité qu’on ne peut 
compter les poussins. A l’intérieur de cette maison, de chaque côté, sur 
toute la longueur, il y a une banquette de terre de la hauteur d’un autel sur 
laquelle sont posés des poêles ou des fourneaux. On y dépose les œufs et 
on entretient un feu doux jour et nuit pendant vingt-deux ou vingt-trois 
jours. Au bout de ce temps, les poussins sortent des œufs en telle quantité 
qu’on les vend non à l’unité, mais à la mesure, comme du blé. Et il est 
exact que nous avons vu sur la route entre les deux villes des « bergers » 
de poules et de poussins qui en nourrissaient deux ou trois mille, selon 
notre estimation, avec du grain tombé des charges des chameaux. 

A peu près au centre de cette ville, il y a un endroit appelé Gazani où 
se tiennent quelques-uns des esclaves du sultan. On y trouve une petite 
chapelle dans laquelle, comme au Caire, moi, frère Symon, j’ai célébré 
quelquefois la messe pour leur réconfort. A propos de ces esclaves et des 
captifs chrétiens qui sont à Babylone, au Caire ou ailleurs en terre sarra- 
sine, il ne faut pas ajouter foi aux fables que racontent des femmes sans 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 991 


jugement et qui courent par les rues, selon lesquelles ils seraient attachés 
au joug comme des bœufs pour labourer et seraient employés comme des 
bêtes à travailler la terre. Quoique privés de liberté, ils jouissent d’un 
certain statut, notamment les maçons, charpentiers et autres artisans que 
le sultan apprécie particulièrement. Il leur donne, comme aux autres 
ouvriers, un salaire raisonnable en pain et en argent, selon leur compé- 
tence et le travail fourni. Et il se montre humain envers leurs femmes et 
leurs enfants ou les autres captifs en leur faisant distribuer du pain et de 
l’argent. À mon avis, beaucoup d’entre eux ont le nécessaire pour vivre 
plus que s’ils étaient dans leur patrie. Reste néanmoins qu’ils ont la 
douleur de ne pouvoir rentrer chez eux ni d’observer le repos dominical, 
car les Sarrasins fêtent le vendredi, comme je l’ai dit, et ils doivent faire 
comme eux. 

Il faut savoir que dans ces deux villes les gens de toute religion, à l’ex- 
ception des musulmans, hommes, femmes, nourrissons, jeunes et vieux 
sont exposés en public et vendus comme du bétail, particulièrement les 
Indiens schismatiques et les Nubiens des deux sexes qui sont de la couleur 
des corbeaux ou du charbon. Les Indiens sont en guerre incessante avec 
les Arabes et les Nubiens et donc, quand ils sont pris, ils sont mis à rançon 
ou vendus. Il est dit dans le Coran, sourate lvi : « Les infidèles ou ceux 
qui n’obéissent pas à la loi, que vous avez vaincus, qu’ils perdent la tête ; 
les captifs, qu’ils soient fermement attachés jusqu’à ce qu’ils se rachètent. 
Dieu pourrait en tirer vengeance, mais il veut que ce soit vous qui le fas- 
siez. » Et dans la sourate xvn : « Que nul ne tourne le dos dans le combat 
contre les infidèles, sinon il ira au feu étemel, mais que les combattants 
pris soient tués ou emmenés en captivité '. » 


73-80 

MORT D’HUGUES, DÉPART DU CAIRE 
POUR LA PALESTINE 

Nous avons vu bien d’autres choses dans ces villes et ailleurs en Egypte 
que nous n’avons pas rapportées dans ce livre. Je ne veux cependant pas 
passer sous silence et ne pas confier à l’écrit que, hélas, dans la ville du 
Caire, un sort malheureux fit lever un tourbillon de vent du nord, porteur 
de mort, et provoqua un flux de ventre torrentiel chez notre frère Hugues 
qui logeait chez un Sarrasin, comme je l’ai dit. Il était battu comme un 
petit navire entre les rochers de la fièvre et, finalement, ô douleur, son 
âme se sépara de son corps, comme le gouvernail d’un navire dans la 
tempête. Me voyant privé de mon compagnon, auquel j’étais attaché par 
de tels liens d’affection, je me mis à pleurer et à me lamenter. 


1 . Les citations sont à peu près fidèles, mais il s’agit des sourates lvn, 4-5 et vin, 15-16. 



992 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


[Il reprend une série de comparaisons bibliques pour peindre sa douleur.] 


Puis j’ai cessé mes lamentations, contenu virilement mes pleurs et 
enterré mon compagnon, comme je l’ai dit plus haut. 

Je me suis rendu ensuite en hâte chez le sultan qui demeurait alors dans 
la citadelle, accompagné de quatre pèlerins qui étaient venus à pied. 
Grâce à l’intervention de notables génois et avec l’aide des druchemani, 
c’est-à-dire des interprètes, nous avons heureusement obtenu la licence 
de nous rendre au sépulcre du Seigneur, moi, deux serviteurs et un pèlerin 
et d’y entrer ainsi que dans toutes les églises et lieux saints sans payer de 
tribut. Nous pouvions traverser toute la Terre sainte et l’Égypte en paix, 
librement et sans péage. Pour le certifier, on nous remit une lettre patente 
portant le signe spécial du sultan ; elle avait près d’un bras et demi de 
long. Ce signe est un dessin médiocre d’une main, doigts étendus, que le 
sultan trace de sa propre main avec un roseau et de l’encre noire et il 
n’autorise personne à le tracer. Tous les émirs et autres personnes qui 
prennent connaissance de ce document se découvrent, s’inclinent pour le 
baiser avec révérence et passent la lettre autour de leur tête et de leur cou 
en signe d’obéissance en proclamant hautement des louanges en l’hon- 
neur du sultan qui a peint le signe. 

Il y a trois interprètes qui ont renié de bouche, mais qui continuent à 
croire dans le secret de leur cœur que le Christ est le vrai Dieu, a souffert 
la Passion et embrassent avec piété le Sauveur du monde. Le plus âgé, le 
chef, est romain, par sa naissance et sa religion, c’est un frère mineur 
nommé Asselin. Avec lui, est frère Pierre, chevalier de l’ordre du Temple, 
renégat et marié ; deux autres, plus jeunes, sont des Italiens de rite jaco- 
bite. Ils sont très courtois, très bienveillants envers les pauvres et les pèle- 
rins auxquels ils sont très utiles. Eux sont riches, vivant dans une pompe 
excessive, comme des seigneurs, avec de l’or, de l’argent, des pierres pré- 
cieuses, des vêtements d’or et de soie et toutes sortes d’autres richesses. 
Si l’on veut en effet demander une faveur au sultan et avoir accès près de 
lui, il faut oindre leurs mains de l’huile des florins et d’autres beaux pré- 
sents. En présence du sultan, j’ai uni mes forces à celles de mes frères 
pèlerins pour qu’ils puissent être mes compagnons sur la route du saint 
pèlerinage. Comme on le verra, je suis enfin parvenu à Jérusalem, le port 
ardemment désiré, après avoir été ballotté longtemps dans les flots de 
l’adversité, grâce au secours infatigable de Celui qui est le soutien iné- 
branlable des siens et n’oublie pas les malheurs des pauvres. 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 993 


81-89 

LA ROUTE DANS LE DÉSERT 

Nous avons loué deux chameaux et un chamelier sarrasin pour quatre- 
vingts drachmes, nous avons quitté Le Caire le lendemain de la fête de 
saint André Apôtre 1 1 323, comme des brebis au milieu des loups, et nous 
sommes partis à travers le grand et vaste désert de sable qui entoure la 
ville et dans lequel les enfants d’Israël errèrent pendant quarante ans. 
Nous avons rencontré le sultan de retour de la chasse avec toute sa suite, 
terrible, avec chevaux, mules, ânes et chameaux, qui couvraient le désert 
sur cinq milles comme des sauterelles. Plusieurs personnes nous ont 
affirmé que, quand le sultan va à la chasse ou se déplace en dehors du 
Caire, il se fait accompagner de trente mille cavaliers, sans compter des 
troupeaux de chameaux et d’ânes ainsi que d’une foule de piétons qu’on 
ne peut compter, conduisant les animaux nécessaires au ravitaillement. 

Les chameaux et les ânes sont chargés de tentes, de pain, d’eau et d’au- 
tres victuailles. En effet on ne trouve dans ce désert à peu près jamais 
d’eau fraîche ni rien de ce qui est nécessaire, en dehors de rares petits 
arbrisseaux. Ils sont si bas et si petits qu’ils n’offrent pas d’ombre aux 
voyageurs et ne sont d’aucune utilité, si bien que les Arabes et les 
Bédouins font du combustible avec leurs excréments et ceux des 
animaux, séchés au soleil, et allument de grands feux pour cuire du pain 
sous la cendre. Ils le mangent chaud avec de l’huile ou du miel, de façon 
bestiale, et n’apprécient aucune autre sorte de pain ou de nourriture. 

Dans ce désert, ils vivent en famille sous des tentes oblongues basses 
et noires dans lesquelles on ne peut se tenir debout et où on entre en 
rampant comme les serpents. Il est dangereux de traverser leur territoire 
sans une bonne et solide compagnie, surtout de nuit, car ils s’attaquent 
aux voyageurs s’ils en ont la possibilité, se conduisant comme des loups 
plutôt que comme des humains. Ils ont quantité de chameaux avec les- 
quels ils se rendent à La Mecque où gît le corps de Mahomet, ce porc 
immonde, avec des pèlerins qu’ils conduisent à grands frais ou encore à 
Damas, Jérusalem et aux autres villes avec des marchands. Il est en effet 
très difficile de traverser le désert sans chameaux, comme nous en avons 
fait l’expérience et comme l’attestent nombre de pèlerins. 

Quand ils changent de camp, ils chargent les chameaux de la manière 
suivante : d’abord, ils font coucher le chameau à terre et posent une 
grande selle concave près de la bosse qu’il a sur le dos ; ils y attachent 
deux grandes sacoches l’une à droite, l’autre à gauche, dans lesquelles ils 
mettent les femmes, les enfants, les tentes, les meules, l’eau, la farine, les 


1. Le 30 novembre. 



994 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


ustensiles domestiques et les vivres, essentiellement le pain, l’huile, le lait 
de chèvre. Ils ont trois sortes de miel, l’un fait par les abeilles et deux 
autres fabriqués artificiellement, le premier avec le fruit d’un arbre appelé 
caroubier, le second avec le sucre de la canne. Derrière les chameaux vont 
les hommes avec les chèvres, féroces, armés d’épées attachées dans le 
dos, de bâtons, de lances dont la hampe est en général une canne solide. 
Leurs nobles sont vêtus comme les Sarrasins, mais leur robe a des 
manches plus longues et est plus longue, très semblable à celle des Cister- 
ciens. Les chameliers portent la même robe ; par-dessus, ils mettent une 
veste rayée de laine grossière ou de poil de chameau, qui ressemble à une 
tunique sans manches, mais elle est ouverte sur le côté et n’est pas cousue. 

Mais laissons là ces loups. Nous sommes arrivés à un grand village, un 
casai, du nom de Belbeis 1 qui est à une journée de route du Caire, au bord 
du désert. Entre lui et la mer s’étend une belle campagne riche en blé et 
en fleurs. On y trouve des chameaux et des ânes à louer et des vivres, 
comme dans toute l’Egypte. Nos deux chameaux nous portaient tous 
quatre dans le désert avec nos provisions et le fourrage nécessaire et, s’il 
l’avait fallu, ils étaient assez résistants pour en porter davantage. Moi, 
frère Symon, avec Jean mon serviteur, nous avons dormi sur le sable près 
des excréments des bêtes, sans le confort d’une maison, mais couverts 
d’un toit d’étoiles, entourés de chameaux et d’autres bêtes, environnés 
d’ennemis. Nous supportions comme un joug au cou leur présence ; 
j’osais à peine uriner debout devant eux car Bédouins et Sarrasins urinent 
accroupis comme les femmes en montrant leur derrière et déclarent que 
ceux qui urinent debout offensent Dieu et encourent sa malédiction. Si 
seulement nous avions eu des sarments de vigne pour nous étendre et les 
placer sous nos têtes au lieu de sable et d’excréments, ils nous auraient 
semblé aussi confortables qu’un lit français. 

De Bilbeis, nous avons fait une étape rapide jusqu’à Salathia 2 , un 
village très semblable au précédent, avec abondance de vivres et beau- 
coup d’oiseaux aquatiques, notamment des oies. On peut en acheter huit 
pour deux drachmes et dix poules pour le même prix. Il faut savoir qu’il 
est impossible de se diriger dans ce désert, car le sable, léger et ténu, est 
soulevé par le vent de telle sorte que la route n’apparaît plus aux yeux des 
voyageurs, ni la clarté du ciel. 

Puis nous sommes arrivés à Cathiam 3 au cœur du désert, tout entourée 
de sable, à deux fatigantes journées de marche de Salathia. J’ai rencontré 
là un noble émir chrétien, un Arménien renégat, qui gardait la route et 
collectait les péages et se montrait bienfaiteur des pèlerins, leur distri- 


1 . Cette ville et les deux autres citées plus loin sont sur la vieille route caravanière entre 
l’Égypte et la Syrie. 

2. Es-Salihieh. 

3. Katiyeh. 



LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 995 


buant largement des aumônes. Il garde la route de telle sorte que nul ne 
peut venir d’Inde en Égypte, et vice versa, sans son autorisation. Il s’ac- 
quitte de sa tâche avec compréhension et prudence. Il le faut, car ce 
village est entouré, cerné de tous côtés par le désert, sans aucune défense 
ni aucun obstacle naturel qui empêche les gens de passer. Aussi, chaque 
soir, après le coucher du soleil, soit près du village, soit un peu plus loin, 
tantôt à un endroit, tantôt à un autre, ou en travers de la route, on fait 
passer un cheval avec un tapis ou une natte attaché à la queue sur une 
distance de six à huit milles, ou plus, ou moins, selon les ordres de l’émir. 
Le sable est ainsi parfaitement lisse et il est impossible à un homme ou à 
un animal de passer sans que ses traces ne l’accusent. Et chaque jour, 
avant le lever du soleil, le terrain est parcouru avec soin d’un bout à 
l’autre par des cavaliers ; s’ils découvrent des traces de piétons ou de 
chevaux, ils les suivent, arrêtent les coupables, qui sont gravement punis 
pour avoir transgressé les ordres du sultan. 

On trouve dans ce village toutes sortes de provisions, surtout des pois- 
sons de mer et des fruits, notamment des dattes et des pommes de paradis. 
Entre Salathia et Cathiam, il y a des animaux dangereux qui s’attaquent 
aux hommes et les tuent. Ils ne sont pas aussi grands que des loups, mais 
aussi rusés et féroces. 

Après le réconfort spirituel et corporel de notre halte près de l’émir, 
nous avons continué notre route à travers le désert jusqu’à Gaza, dans le 
pays appartenant jadis aux Philistins et où Samson périt avec leurs chefs 
dans la maison qu’il détruisit. Cette ville renferme en abondance tout ce 
qui est nécessaire à l’homme. Les chrétiens de la ceinture y sont nom- 
breux. C’est l’étape où s’arrêtent tous les pèlerins francs qui vont 
d’Égypte à Jérusalem et vice versa et ils prennent leur repos à l’extérieur, 
à l’est de la ville, avec pour toit la voûte du ciel. 

[90-100. L 'itinéraire se poursuit par Hébron jusqu ’à Jérusalem, mais le 
récit s 'interrompt au milieu de la description des sanctuaires.] 



Traité de l’état de la Terre sainte 

Guillaume de Boldensele 
xiv' siècle 


INTRODUCTION 


Le récit de pèlerinage de Guillaume de Boldensele lui a été demandé 
par le cardinal Élie Talleyrand de Périgord, un des personnages les plus 
en vue de la cour pontificale d’Avignon. Évêque d’Auxerre à vingt-sept 
ans, cardinal à trente ans, il décida sans doute, à la tête du parti français, 
de l’élection de Benoît XII en 1334 et de celle d’innocent VI en 1352. 
Froissart le montre aussi chevauchant de Tours à Poitiers en 1356 pour 
tenter d’empêcher la bataille entre le roi de France et le Prince Noir. En 
décembre de cette même année, il était à Metz aux côtés de l’Empereur 
lors de la proclamation de la Bulle d’or définissant pour plusieurs siècles 
les conditions de l’élection impériale. Ce politique était également un fin 
lettré, ami de Pétrarque, qui voyait en lui un « trésor dans le champ du 
troupeau du Seigneur ». 

Le cardinal de Talleyrand participait activement à tous les projets de 
croisade dont bruissait la cour d’Avignon dans les années 1330. La chré- 
tienté ne s’est pas résignée à la perte de la Terre sainte et multiples sont 
alors les traités au sujet de sa « récupération » qui parviennent au pape et 
au roi de France, venant de tous les horizons sociaux et géographiques : 
De recuperatione Terrae Sanctae du juriste français Pierre Dubois 
(1305), Liber secretorum fidelium crucis du marchand vénitien Marino 
Sanudo (vers 1320), avis du Grand Maître de l’Hôpital, Hélion de Ville- 
neuve, en 1323, la liste exhaustive serait longue. 

A plusieurs reprises, le «passage» sembla imminent. En 1334, qua- 
rante galères de Venise, de Chypre et de France furent convoquées à 
Nègrepont et, en 1336, le roi Philippe VI de Valois organisa dans les ports 
provençaux et languedociens un rassemblement de toutes sortes de vais- 
seaux, que Froissart qualifie « du plus bel appareil jamais fait pour aller 
outre-mer ». Le vendredi saint 1336, ce même Froissart montre le pape 
Benoît XII prêchant la croisade à tout un parterre de souverains, les rois 


1. Texte intégral traduit du moyen français, présenté et annoté par Christiane Deluz. 



TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE — INTRODUCTION 997 

de France, de Bohême, de Navarre, d’Aragon, sans compter les ducs, 
comtes, barons et chevaliers. À cette occasion, tous prennent la croix, 
imités par les cardinaux, parmi lesquels le cardinal de Talleyrand. 

Guillaume de Boldensele rédige son traité cette même année 1336, 
alors que tous les regards sont tournés vers la Terre sainte. Il rentre d’un 
pèlerinage, entrepris vraisemblablement en 1334-1335, précédant de peu 
celui de Ludolph de Sudheim (1336), qui a rencontré quelques-uns des 
serviteurs de Boldensele restés en Égypte. Ce pèlerinage est un pèlerinage 
pénitentiel, imposé en 1330 à Guillaume par le cardinal de Talleyrand 
pour « apostasie ». Guillaume avait en effet quitté son couvent des Frères 
prêcheurs de Minden, pour des raisons inconnues. Le personnage est 
d’ailleurs difficile à saisir. La Chronique de Minden , rédigée par Henricus 
de Hervordia, frère prêcheur au couvent de cette ville, nous apprend que 
son nom était Otto de Nyenhusen, mais, après son départ du couvent, il 
prit le nom de sa mère, pour préserver son anonymat. Les recherches 
menées par un certain nombre d’érudits allemands et, en dernier lieu, par 
le professeur G. Schnath ont permis, non sans difficulté, d’éclairer les 
origines de notre auteur. Du côté paternel, une famille de ministériaux 
— le père de Guillaume, Jean de Nyenhusen, était chambrier de l’évêque 
de Brême — en train de s’élever dans la hiérarchie sociale, de doter des 
couvents ; du côté maternel, une famille de haute noblesse, originaire de 
la région d’Ebstorf et Lünebourg où sa présence est attestée depuis la fin 
du xii c siècle. Une branche de cette famille se trouve dans les environs de 
Brême au milieu du xm e siècle. Même si sa richesse et sa puissance sem- 
blent en voie de déclin, elles restent encore objet de considération et le 
changement de nom est peut-être lié chez Guillaume à un désir de meil- 
leure reconnaissance sociale. Quand il vient demander l’absolution pour 
son « apostasie », il est reçu à la cour d’Avignon avec des égards que l’on 
n’accorderait pas à un simple frère en rupture de vœux, et il noue des liens 
d’amitié avec Élie de Talleyrand, comme le montre le Prologue. Au cours 
de son pèlerinage, il se conduit en grand seigneur, accompagné de toute 
une troupe de serviteurs en livrée, et fait une entrée inusitée et remarquée, 
à cheval, au monastère de Sainte-Catherine du Sinaï ; il a plusieurs entre- 
tiens avec Fémir de Jérusalem : ce n’est pas un pèlerin ordinaire. 

Son Traité se présente de façon classique : Prologue adressé au cardinal 
de Talleyrand, itinéraire à partir de l’Allemagne avec quelques détails sur 
la route maritime jusqu’à Constantinople, qui permettent surtout de 
mesurer l’importance de l’avancée turque en Méditerranée. Puis c’est 
Constantinople et ses monuments, notamment Sainte-Sophie, Chypre et 
l’arrivée sur la côte syrienne. Boldensele la longe jusqu’à Gaza, pour 
gagner l’Égypte. Il consacre plusieurs chapitres à ce pays, à ses ressour- 
ces, à l’inexplicable crue du Nil, à la description du Caire, ses églises, sa 


1. Nom officiel de l’ordre des dominicains. 



998 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


citadelle, son célèbre zoo où la girafe et l’éléphant retiennent son atten- 
tion, et enfin ses non moins célèbres couveuses. Il va contempler les pyra- 
mides avant de prendre le chemin du désert vers le monastère de Sainte- 
Catherine, ce qui nous vaut un passage intéressant sur les Bédouins, leur 
aspect, leur genre de vie. Il traite longuement de Sainte-Catherine et de 
son ascension du mont Sinaï. Puis c’est la Terre sainte, consciencieuse- 
ment parcourue d’Hébron aux sources du Jourdain. Une Terre sainte mal 
remise des luttes qui ont abouti au départ des Francs et dont bien des sanc- 
tuaires sont en ruines. On retrouve, comme dans les autres récits de pèleri- 
nage, Bethléem, Jérusalem, Nazareth, le Jourdain et la mer Morte, le lac 
de Tibériade, ainsi que l’évocation des souvenirs bibliques ou évangéli- 
ques qui s’y rattachent. Boldensele se rend ensuite à Damas, dont il vante 
l’activité marchande et les jardins, et va en pèlerinage au célèbre sanc- 
tuaire de Notre-Dame de Seidnaya, avant de gagner Beyrouth où il 
reprend la mer. 

Mais, s’il est classique dans sa facture, le Traité de Boldensele est ori- 
ginal dans son contenu. Il porte en effet la marque de la culture étendue 
qui était celle d’un frère prêcheur au xiv e siècle. Le cursus des études était 
long, comprenant, outre une année d’étude de la logique et de la rhétori- 
que, cinq années de philosophie portant sur les œuvres d’Aristote et leurs 
commentaires par Albert le Grand et Thomas d’Aquin. Venaient enfin 
trois années de théologie consacrées à la Bible, aux Sentences de Pierre 
Lombard et à la Somme de Thomas d’Aquin. 

Boldensele connaît sa géographie. Dès le début, il situe le cadre de son 
voyage, la Méditerranée, au centre de l’ancien monde, encerclé par 
l’océan, mais il élargit ce cadre jusqu’aux rives de la mer Caspienne où 
régnent les Tartares, jusqu’à Bagdad, capitale des califes et jusqu’à l’Ara- 
bie, patrie de Mahomet. Il montre, tout au long de son récit, qu’il est 
informé des partages de souveraineté au Proche-Orient entre sultans 
d’Égypte, Mongols et Turcs, ceci étant sans doute lié aux informations 
reçues par les couvents des Prêcheurs depuis leurs établissements mis- 
sionnaires de Russie du Sud, de Turquie et de Mésopotamie. 

Mais surtout, il se refuse à accepter avec crédulité tout ce qu’on lui 
raconte et en donne les raisons avec une grande rigueur dans le raisonne- 
ment. Par exemple il démontre que, vu l’étroitesse de leurs ouvertures, 
les pyramides ne sauraient être les greniers faits par le pharaon sur les 
conseils de Joseph au temps de la famine, comme le croyaient la plupart 
des pèlerins. Plus audacieusement encore, il affirme, preuves historiques 
à l’appui, que le tombeau vénéré au Saint-Sépulcre ne peut être celui dans 
lequel le Christ a été enseveli et, au cours de sa rencontre avec l’émir de 
Jérusalem, il lui explique, tout en citant Aristote, que le « miracle » des 
colonnes qui pleurent la mort du Christ dans la chapelle Sainte-Hélène 
au Saint-Sépulcre s’explique tout naturellement par le phénomène de la 
condensation. Il se justifie d’ailleurs d’une pensée qui pourrait être jugée 



TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE — INTRODUCTION 999 


sacrilège par une phrase d’Albert le Grand : « Là où la nature suffit, il 
ne faut pas recourir au miracle. » Selon Boldensele, ses propos plurent 
grandement à l’émir qui devint son ami. Comment ne pas évoquer la 
célèbre amitié de l’empereur Frédéric II avec le sultan d’Égypte, liée à 
des raisons analogues? Ce regard critique, lucide, posé par l’auteur sur 
ce qu’il voit tout au long de son voyage est assez rare, pour ne pas dire 
unique, dans la littérature de pèlerinage et donne tout son prix au Traité. 

Esprit logique, rigoureux, Guillaume de Boldensele est aussi un esprit 
curieux. «J’ai demandé», le terme revient fréquemment au cours du 
récit, et il avertit qu’il n’a pas toujours suivi les itinéraires classiques, 
mais s’en est écarté çà et là pour satisfaire sa curiosité, notamment en 
Iraversant les « hautes montagnes d’Éphraïm », que d’autres textes pei- 
gnent comme un repaire de voleurs. Sa description d’un certain nombre 
de sites, le mont Carmel, étrangement plat à son sommet, Nazareth, gra- 
cieusement entourée de collines, montrent qu’il savait décrire un paysage 
en quelques traits précis. 

C’est avec ce même regard lucide porté sur les choses que Boldensele 
observe aussi les êtres, sans s’encombrer de préjugés. On ne trouve, dans 
le chapitre sur Constantinople, aucune des allusions au schisme, accom- 
pagnées de remarques désobligeantes, que beaucoup de pèlerins insèrent 
à cet endroit. Il se refuse à énumérer avec complaisance les diverses 
erreurs des Églises chrétiennes d’Orient. Mais il n’omet jamais de signa- 
ler l’accueil fraternel reçu dans les monastères du Sinaï ou du mont de la 
Quarantaine. 

Il en use de même à l’égard des non-chrétiens. Le juif allemand qui lui 
sert de guide bénévole dans la vallée de Josaphat n’est pas « perfide », 
mais « fin lettré ». S’il répète les clichés habituels à l’égard de Mahomet, 
il sait remarquer les égards dont l’hospitalité sarrasine l’a entouré au 
cours de son voyage et ne cache pas son amitié pour l’émir de Jérusalem. 
Redisons-le, une telle attitude est très rarement attestée dans la littérature 
de pèlerinage. 

Il ne faudrait pas pour autant voir en notre pèlerin un voltairien avant 
la lettre. Sa foi est solide et ne remet en cause aucun des points du dogme 
chrétien. Après avoir argumenté sur l’authenticité du tombeau du Christ, 
il conclut : « Toutefois, quoi qu’il en soit de la pierre, le lieu demeure, et 
ne peut changer, où Joseph d’Arimathie et les autres le mirent après 
l’avoir descendu de la croix. » Pour lui, l’essentiel est de fouler enfin aux 
pieds cette Terre sainte qu’il désire voir, dit-il, depuis son enfance. Les 
nombreux démonstratifs (« ce », « cette ») qui jalonnent le texte sont élo- 
quents à cet égard. Les voilà, cette porte, cette pierre tant de fois rêvées. 
Dans ce contact enfin obtenu avec le réel, les scènes évangéliques pren- 
nent une telle intensité que l’émotion lui coupe la parole. « Et quel chré- 
tien pourrait voir sans larme, sans tremblement et sans compassion le lieu 
où souffrit la Passion celui que sa divinité rendait impassible ? » De tels 



1000 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


passages sont d’autant plus remarquables que Boldensele se met rarement 
en scène, au contraire là encore de ses contemporains volontiers prolixes 
sur les dangers encourus et les craintes éprouvées. Par cette compassion 
au Christ souffrant, qui l’arrache à sa réserve coutumière, Guillaume de 
Boldensele apparaît comme le contemporain des grands mystiques 
rhénans, un Maître Eckhardt, un Henri Suso, un Jean Tauler, tous d’ail- 
leurs comme lui fils de saint Dominique. Découverte passionnée d’autres 
terres, d’autres hommes, son pèlerinage est aussi et surtout une longue 
méditation sur l’Écriture. 

Le Traité de Guillaume de Boldensele connut un succès certain. En 
témoignent les vingt-sept manuscrits latins qui nous sont parvenus. En 
témoigne aussi la traduction qui en fut faite dès 1351 par frère Jean le 
Long, moine à l’abbaye bénédictine de Saint-Bertin qui mit en « roman » 
un certain nombre de récits de voyage et de pèlerinage afin de satisfaire 
la curiosité croissante de ses contemporains pour un monde que l’on 
commençait à découvrir plus vaste et plus divers qu’on ne l’avait imaginé 
jusqu’alors. Le Traité de Boldensele fut utilisé par plusieurs auteurs pos- 
térieurs, notamment Jean de Mandeville, qui le prit en quelque sorte pour 
guide dans la partie de son Livre où il traite de la Terre sainte et de 
l’Égypte. 

Nous présentons ici l’intégralité de la traduction de Jean le Long, éditée 
une seule fois à Paris en 1520. Il nous est parvenu six manuscrits de ce 
texte ; pour des raisons de critique interne, nous avons suivi celui de 
Besançon (bibliothèque municipale, n° 667). La traduction de Jean le 
Long est assez fidèle à l’original latin, simplifiant seulement les passages 
où les réflexions théologiques auraient paru sans doute trop pesantes à un 
public « laïc » et ajoutant en revanche ici et là quelques éléments d’expli- 
cation. 


Christiane Deluz 


BIBLIOGRAPHIE : Deux éditions anciennes : Paris, 1520, comprenant les traduc- 
tions de jean le long, sous le titre : L ’hystoire merveilleuse du grand khan de Tartarie ; 
grotefend cl, Zeitschrift des historischen Vereins fur Niedersachsen , Hanovre, 1852, 
p. 226-280, faite à partir de deux manuscrits seulement. 

Édition critique des textes latin et français : deluz c . Liber de quibusdam ultramari- 
nis partibus de Guillaume de Boldensele, Paris Sorbonne, 1 972, ex. ronéotypés, 380 p. 

Sur le personnage : schnath g., Drei Niedersàchsische Sinaïpilger um 1330, 
Festschrift Percv Ernst Schramm , Wiesbaden, 1964, Bd. I, p. 461-478. 



Ici commence un traité de l’état de la Terre sainte et aussi d’une partie 
de la terre d’Égypte. Il fut fait à la requête du très révérend seigneur Mon- 
seigneur Thalayrant de Périgord, cardinal au titre de Saint-Pierre-aux- 
Liens, par le noble Monseigneur Guillaume de Boldensele, en l’an de 
grâce 1331 et fut traduit de latin en français par frère Jehan le Long. 

Sic ut aitdivimus, sic vidimus in civitate Dei nostri. Ces paroles sont 
écrites au Psautier et notre auteur les met dans sa bouche, puisqu’il fut 
lui-même à Jérusalem. Elles signifient en notre français : « Ce que nous 
avions entendu, nous l’avons vu en la cité de notre Seigneur Dieu. » 
Comme s’il voulait dire : « J’ai entendu raconter beaucoup de merveilles 
de la Terre sainte, mais je puis bien en parler, maintenant que je l’ai vue, 
à Jérusalem qui est à bon droit appelée la cité de notre Seigneur Dieu. » 
Car, bien que tout le monde lui appartienne, la cité de Jérusalem doit spé- 
cialement être appelée la cité de Dieu et son terroir l’héritage de Dieu. 
Dès le commencement du monde, il l’a regardée avec un amour particu- 
lier, il l’a promise et donnée à ses fidèles amis, patriarches et prophètes 
et à son très aimé peuple d’Israël, il l’a hautement anoblie de ses grâces 
et de ses miracles, il l’a richement dotée de sa présence corporelle et très 
chèrement achetée de son très précieux sang. Et puisque nous serons 
d’autant plus parfaits que nous suivrons et répéterons les dits et les gestes 
de Notre-Seigneur, et puisqu’il a choisi très spécialement cet f e cité et ce 
pays, qu’il a daigné y naître et y vivre parmi les gens, nous devons aussi, 
avec lui, les vénérer d’une dévotion toute particulière, les aimer de toutes 
nos forces, d’une affection unique, et tendus vers eux du meilleur de notre 
cœur, dire avec le Prophète : « Adorabimus in loco ubi steterunt pedes 
ejus. » Cela signifie en notre français : « Nous adorerons Dieu en ce lieu 
même où marchèrent ses pieds. » 

Ce heu, en vérité, c’est la Terre sainte où Dieu daigna naître et vivre 



1002 


PELERINAGES EN ORIENT 


avec les hommes. Cette sainte terre, ces saints lieux, plusieurs païens 
avant l’avènement de Notre-Seigneur et après les ont choisis avec une 
dévotion très particulière pour y demeurer, sans rien savoir à leur sujet, 
ni par écrit, ni par ouï-dire ; mais, par je ne sais quel pressentiment 
naturel, ils pensaient que là serait accompli le mystère de notre salut. 
Néanmoins, comme chacun doit, par nature, aimer son pays, lieu de sa 
naissance, avec une telle ardeur qu’il doit, pour le défendre, s’exposer 
dans la bataille au risque de la mort, j’ose dire que chaque bon chrétien 
doit, plus encore, sans aucune comparaison, aimer cette sainte terre d’un 
très spécial amour. Car, dans notre pays, nous sommes nés seulement à la 
vie de nature, mais en ce saint pays, par la glorieuse mort de Dieu, nous 
sommes nés à la vie de grâce et de salut. Et la première génération ne 
nous aurait rien valu si, par cette régénération, nous n’avions été 
secourus. 

Aimons donc, nous chrétiens, cette Terre sainte, commun héritage des 
chrétiens. Car Jésus-Christ, mourant en croix, nous la donna par testament 
et, en montant aux cieux, il la laissa aux enfants d’Abraham selon la foi 
et nous, chrétiens, nous le sommes. 

Depuis le temps de mon enfance, j’ai désiré voir cette Terre sainte, 
comme mon propre et légitime héritage, dû en raison de la foi en Jésus- 
Christ à moi et à tout bon chrétien ; je voulais que mes yeux soient 
témoins de ce qui avait été si souvent répété à mes oreilles et que je puisse 
dire avec le prophète David les paroles que j’ai proposées plus haut : 
« Sicut audivimus, etc. » Donc, tout ce que j’ai vu, toute la disposition des 
lieux que j’ai observée en faisant mon pèlerinage par la grâce de Dieu, 
je vous l’exposerai loyalement, Très Révérend Père, comme votre digne 
Paternité, dévote à Dieu et à la Terre sainte me l’a affectueusement 
demandé. 


I 

LE PREMIER CHAPITRE TRAITE DE MON VOYAGE VERS LA SYRIE 

Premièrement, je suis parti d’Allemagne, le pays de ma naissance, je 
suis passé par la Lombardie et venu à un port de mer aux marches de 
Gênes. Et là, je suis entré dans une galère bien armée et nous nous 
sommes efforcés d’accomplir notre voyage, voguant sur la mer Méditer- 
ranée. Cette mer est nommée la mer au milieu des terres, car elle est exac- 
tement au milieu des trois principales parties du monde, Asie, Afrique et 
Europe, de sorte que ses bras séparent ces trois parties l’une de l’autre. 
Vers l’orient se trouve l’Asie, vers le midi l’Afrique, vers l’occident l’Eu- 
rope et, d’un bras, elle ceint l’Espagne. Ce bras s’appelle le détroit du 
Maroc, il aboutit à la mer Océane qui entoure le monde. Cette mer Médi- 
terranée a un autre bras qui s’appelle Hellespont ou Bras Saint-Georges 



TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1003 

par lequel elle est contiguë à la mer du Pont qui n’a aucune île. Et comme 
cette mer s’étend très loin, on la nomme la Grande Mer Ce Bras Saint- 
Georges est communément appelé dans le pays la Bouche de Constanti- 
nople, parce que cette noble cité est sise sur ce bras. Ce bras sépare l’Asie 
Mineure de Constantinople et de la Grèce. Une autre mer se trouve en 
Orient, au-delà de la cité de Sara que tiennent les Tartares de Comanie 1 2 ; 
on la nomme la mer Caspienne. Cette mer Caspienne n’est jointe ni à la 
mer Océane, ni à la mer du Pont par un bras quelconque qui soit apparent 
ou puisse se voir. Cependant, certains disent qu’elle est reliée par un ruis- 
seau souterrain à la mer du Pont, qui est la plus proche, et ainsi, elle est 
contiguë aux autres mers, selon leurs dires. 

Cette noble cité de Constantinople est sise sur le Bras Saint-Georges et 
certains la nomment la petite Rome. Cette cité est édifiée en forme de 
bouclier triangulaire, bien ceinte de murs fortifiés. Deux des côtés regar- 
dent vers la mer, le troisième vers la terre et il y a un très grand et bon 
port. En cette cité, il y a une grande quantité d’églises dont plusieurs sont 
belles outre mesure, toutes faites de marbre et merveilleusement construi- 
tes. Et il y a plusieurs très beaux palais. L’église mère est l’église de 
Sainte-Sophie, c’est la Sainte Sagesse qui est le Christ. C’est Justinien le 
noble empereur qui l’a élevée et il lui donna de beaux privilèges et de 
nobles richesses. Je crois que, de tous les grands ouvrages qu’il a fait 
faire, il n’y en a sous le ciel aucun qui puisse ni doive être comparé à 
celui-ci en noblesse. 

Devant cette église est conservée la statue de l’empereur Justinien, qui 
la fonda. Il est sur un cheval de métal avec une couronne d’or sur la tête. 
En sa main gauche, il tient une pomme ronde qui représente le monde 
dont il était seigneur ; la main droite tient une lance tendue vers l’orient, 
comme menaçant les rebelles. Cette statue est sise sur un haut maçonne- 
ment de grosses pierres fortement liées de ciment. 

En cette noble cité, j’ai vu, par ordre de l’empereur, une grande partie 
de la vraie Croix et la tunique de Notre-Seigneur, qui n’avait point de 
couture, l’éponge avec laquelle il fut abreuvé sur la croix et le roseau sur 
lequel elle fut fichée et l’un des clous, le corps de saint Jehan Bouche 
d’Or et plusieurs autres saintes reliques. 

À l’autre bout du Bras Saint-Georges, sur le rivage de la mer, en Asie 
Mineure, en face de la mer Méditerranée, se trouvait jadis la cité de Troie, 
ancienne et renommée. Elle était sise en un lieu beau et agréable, dans 
une large plaine regardant vers la mer. Il ne semble pas qu’elle ait eu un 
bon port, mais une rivière y passait jadis qui pouvait accueillir et garder 
les navires. A peine apparaissent quelques vestiges d’une si grande et si 
noble cité. 


1 . Il s’agit de la mer Noire, ainsi nommée par les géographes antiques. 

2. C’est la région sud de la Russie, jadis occupée par les Coumans. 



1004 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Par la grâce de Dieu, je suis parvenu sans encombre jusqu’à cette 
région de Troie, passant par-devant toutes les marches de Lombardie, 
Toscane, Campanie, Pouille, Calabre et les îles renommées d’Italie, la 
Corse, la Sardaigne, la Sicile et par le gouffre de Venise qui sépare l’Italie 
de la Grèce et par-devant les rivages de la Grèce, la Morée, Athènes, la 
Macédoine et les autres régions de Grèce qui sont appelées Romanie. 
C’est en passant devant tous ces pays quej’ai navigué jusqu’à cette région 
de Troie. 

J’ai parcouru et visité quelques îles de Grèce; entre autres, l’île de 
Chio, là où croît le mastic, et nulle part ailleurs dit-on. Ce mastic est une 
gomme qui coule de petits arbrisseaux par certaines fentes que l’on y fait 
avec un instrument approprié par lequel on ouvre leur écorce à la saison 
voulue. 

De là, je suis venu à l’île de Patmos en laquelle saint Jean l’Évangé- 
liste, envoyé en exil, écrivit l’Apocalypse. Puis ce fut Éphèse la cité où 
saint Jehan se mit tout vif en son sépulcre. Sur ce sépulcre est édifiée une 
très belle église en forme de croix, toute couverte de plomb. Cette cité 
d’Éphèse est sise en un très beau lieu, plantureux, pas très loin de la mer. 
Les Turcs la tiennent, comme toute l’Asie Mineure, et ils en ont chassé 
tous les chrétiens ou les ont réduits au servage. Les églises dont saint Jean 
fait mention dans l’Apocalypse sont toutes détruites, honnis celle 
d’Éphèse où j’ai vu le sépulcre de saint Jean, qui est derrière le grand 
autel. Cette Asie Mineure a perdu son nom depuis que les Turcs l’ont 
conquise et on la nomme maintenant Turquie. 

De là, j’ai parcouru de nombreuses îles, car il y en a beaucoup qui jadis 
furent très riches, mais maintenant elles sont toutes ravagées par les 
Turcs. Je suis ainsi arrivé à une ville en Asie Mineure sur la mer, qui a 
nom Pathera, où est né monseigneur saint Nicolas, puis à la cité de 
Myrrhe où il fut ensuite évêque par ordre de Dieu. 

On trouve ensuite l’île de Crète, très agréable, et l’île de Rhodes que 
les Hospitaliers ont conquise à main armée sur l’empereur de Constanti- 
nople '. Ils y ont leur principal couvent qui est à la tête de tout leur ordre. 
C’est un lieu assez agréable, non loin de la Turquie, sur un bras de mer. 

De là, j’ai gagné Chypre. En cette île on trouve le très bon vin d’Engadi 
dont Salomon fait mention dans le Cantique des Cantiques. Ces vignes 
sont à Chypre à côté de la cité de Nicosie et ceux du pays les nomment 
Engada. Les vins de Chypre sont d’abord rouges mais, au bout d’un an, 
ils deviennent blancs et clairs et, plus ils sont vieux, plus ils deviennent 
blancs et clairs. Ils sont très sains, doux à humer et très dangereusement 
forts, de sorte qu’on ne peut les boire si on n’y met une grande quantité 
d’eau. A Chypre, dans une abbaye de l’ordre de saint Benoît sur une mon- 
tagne, est la croix du bon larron, une partie d’un clou de Notre-Seigneur 


1. La conquête eut lieu en 1310. 



TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1005 

cl plusieurs autres nobles reliques. En cette île de Chypre, se trouve le 
corps de monseigneur saint Hilaire, en la garde du roi, au château qui a 
nom Dieu d’ Amour Un autre saint est tenu à Chypre en très grande révé- 
rence, il a pour nom saint Zozomino ; sa tête est en la chapelle du roi. À 
Chypre est né monseigneur saint Bamabé, en la cité de Salamine, appelée 
autrefois Constantia, qui est toute détruite. À côté de Famagouste, dans 
les montagnes de Chypre, il y a des brebis sauvages, semblables à des 
cerfs, extraordinairement fortes. J’en ai vu prendre plusieurs à la chasse 
avec des chiens et spécialement des léopards princiers. La viande de ces 
brebis et très bonne et très tendre et on ne les trouve point ailleurs qu’à 
Chypre. 

De Chypre, j’ai eu bon vent, aussi suis-je parvenu en Syrie en un jour 
et une nuit. 


II 

LA TERRE DE SYRIE ET LES VILLES DE LA CÔTE 
JUSQU’AU DÉSERT QUI SÉPARE LA SYRIE DE L’ÉGYPTE 

En Syrie, je suis arrivé, par la grâce de Dieu, au port de Tyr qui est une 
ville très ancienne. Elle fut jadis très belle et très forte ; aujourd’hui, elle 
est presque entièrement détruite. Les Sarrasins gardent ce port avec grand 
soin. La cité est sise au milieu de la mer, qui l’enclôt de tous côtés. Du 
côté de la terre, elle était défendue par de bons murs et de fortes tours. La 
sainte Ecriture mentionne en plusieurs endroits cette cité, ce qui indique 
clairement sa célébrité. 

Assez près de Tyr, se trouve la fontaine dont parle Salomon dans le 
Cantique des Cantiques. Et assez près, le lieu où la dame cananéenne 
demanda et obtint grâce pour sa fille, comme le raconte l’Évangile. À 
côté, est le lieu où une autre femme dit à Notre-Seigneur : « Beatus venter 
qui te portavit et ubera quae succisti » ce qui veut dire en français : « Béni 
et saint est le ventre qui t’a porté et les mamelles qui t’allaitèrent. » 

De Tyr, j’ai pris la mer jusqu’à Acre, jadis nommée Ptolémaïs. Elle est 
située dans une très belle plaine et fut jadis, pour les chrétiens, le port le 
meilleur et le plus important. Elle fut détruite par les Sarrasins, mais pour- 
rait facilement être restaurée. Le port est assez convenable, mais il est en 
partie obstrué par les ruines. Cette ville, de même que Tyr, est en Syrie 
phénicienne et non en Terre sainte, mais on doit la considérer avec respect 
comme un lieu saint, car elle fut consacrée par la grande effusion de sang 
des chrétiens qui y moururent pour Dieu quand elle fut prise à main année 
par les Sarrasins 1 2 . 


1 . Ce château est encore debout au lieu dit aujourd’hui Haghios Hilarion. 

2. La chute d’Acre, en 1291, signa la perte totale de la Terre sainte. Ce désastre resta 
gravé dans les mémoires. 



1006 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


D’Acre, je suis venu par terre en quatre jours jusqu’à la ville de Gaza, 
qui fut jadis une des cinq cités des Philistins. Tout le pays environnant 
était le pays des Philistins et fut jadis nommé Palestine ; les Livres des 
Rois dans la Bible en font souvent mention. 

Entre Acre et Gaza, il y a quatre milles. A droite d’Acre, au bord de la 
mer, est le mont Carmel, pas très haut, plus long que large, très beau et 
très fertile ; le sommet forme une plaine. Ce fut jadis la demeure d’Élie. 
Là fut fondé l’ordre des Carmes. Il y a plusieurs églises et de grands ermi- 
tages. Au pied de ce mont, il y avait une ville chrétienne nommée Haïfa, 
maintenant détruite. De là, j’ai traversé Césarée de Palestine, une ville 
jadis célèbre, et le Chastel Pèlerin, édifié par les chrétiens, puis la cité 
d’Ascalon, jadis très forte ainsi que la ville de Jaffa, très ancienne qui, 
selon certains, fut fondée par Japhet, le fils de Noé. Toutes ces villes sont 
sur le rivage de la mer, mais toutes ont été détruites par les Sarrasins et 
sont désertées. 

A côté de Jaffa, du côté de la terre, se trouve la ville de Ramla, bien 
peuplée, saine et agréable. A côté, à gauche, la ville de Diospolis est elle 
aussi bien peuplée. Dans les Actes des Apôtres, on la nomme Lydda. On 
dit que saint Georges y fut décapité et on montre le lieu de son martyre 
dans le chœur d’une église, qui jadis fut belle. Non loin du mont Carmel, 
à gauche, la ville de Safran est située sur une montagne '. C’est là, dit-on, 
que naquirent saint Jean l’Évangéliste et saint Jacques son frère. Sur le 
lieu de leur naissance est une belle église que les pèlerins visitent. 

Après avoir vu tous ces lieux, je suis arrivé à Gaza. La ville est assez 
grande, un peu au-dessus de la mer, bien peuplée. C’est là que Samson le 
Fort fut emprisonné par les Philistins, qu’il brisa les murs de la prison et 
emporta les portes de la ville jusque sur une colline toute proche. C’est là 
qu’il fut aveuglé sur l’ordre de sa femme Dalida et qu’il tua un grand 
nombre de ces Philistins et lui en même temps, quand il brisa les colonnes 
et abattit sur eux et sur lui-même la maison où ils se trouvaient, comme 
nous le lisons dans la Bible. 

De cette ville, je suis venu au Chastel Darum 1 2 qui est le dernier qu’on 
trouve sur la route d’Égypte. J’ai fait tout ce chemin en laissant Jérusalem 
à vingt milles à ma gauche, car je voulais aller d’abord en Égypte et en 
Arabie pour y demander des lettres du sultan afin de pouvoir, à mon 
retour, mieux visiter la Terre sainte en toute sûreté et tranquillité. 


1 . Lydda, aujourd’hui Lod, où se trouve l’aéroport de Jérusalem. Safran, aujourd’hui 
Sefaram, à 20 km à l’est d’Acre. 

2. Ce point fortifié a aujourd’hui disparu. 



TRAITE DE L’ETAT DE LA TERRE SAINTE 


1007 


III 

LE PAYS D’ÉGYPTE ET LE DÉSERT QUI SÉPARE L’ÉGYPTE ET LA SYRIE, 

LA CITÉ DE BABYLONE ET PLUSIEURS AUTRES 

Du Chastel Darum,j’ai mis sept jours à atteindre l’Egypte par un désert 
sablonneux où on ne trouve point d’eau. J’avais donc emporté avec moi 
mon ravitaillement et ce qui m’était nécessaire, quoiqu’on trouve certai- 
nes auberges et hôtelleries, construites par les Sarrasins, selon les étapes, 
où on peut se procurer ce dont a besoin. Le désert passé, je suis arrivé en 
Égypte où on trouve de très beaux villages en grand nombre, abondant de 
tous les biens, sauf de vin que les Sarrasins ne boivent point. Ils ne culti- 
vent donc pas de vigne, de même qu’ils n’élèvent aucun porc, car ils n’en 
mangent pas, cela leur est strictement défendu par leur loi. 

Je me suis dirigé vers Babylone 1 en passant par la ville renommée de 
Bilbeis et laissant à ma droite sur le bord de la mer les nobles villes 
d’Alexandrie et de Damiette. Je suis arrivé ainsi au Caire et à Babylone, 
la capitale de l’Égypte, où est le siège du sultan en un beau château près 
du Caire. Ce château est sur un mont pas très haut, mais très pierreux ; il 
est grand et comprend plusieurs beaux palais. Les autres émirs, chefs et 
gens d’armes en très grand nombre demeurent sous le château, dans la 
ville, sous le commandement de milleniers, centeniers, cinquanteniers et 
dizeniers et, selon leur grade, ils reçoivent leurs gages du sultan. 

Le Caire et Babylone sont deux très grandes villes, si proches qu’elles 
se touchent. Le Caire est la plus grande. Babylone est un peu au-dessus 
du fleuve du Nil, vers le désert de Syrie, elle est construite tout au bord 
du fleuve. Elles sont très peuplées, et renferment de très beaux édifices, 
plus qu’il ne semble du dehors, car les gens d’Orient ont l’habitude 
d’orner leurs maisons au-dedans et non au-dehors, de beaux parements et 
de belles et riches sculptures sur les murs et les cloisons. 

Il faut savoir que cette Babylone n’est pas celle où régna Nabuchodo- 
nosor où les enfants d’Israël furent menés en captivité, mais c’est la nou- 
velle Babylone, qui a le même nom et joue le même rôle que l’ancienne. 
Car de même que l’ancienne fut jadis l’ennemie des enfants d’Israël 
— qui étaient alors le peuple élu de Dieu — , ainsi la nouvelle, avec son 
chef, le sultan et ses membres, les Sarrasins est, plus que tout autre peuple 
incroyant, notre ennemie à nous chrétiens, vrais Israélites et vrai peuple 
de Dieu. Car ce sultan est le souverain défenseur de la fausse religion de 
Mahomet. Ce Mahomet naquit dans un pays soumis au sultan et donna sa 
religion à un peuple bestial du désert d’Arabie. Ce mauvais Mahomet est 
enterré dans la ville de La Mecque, à vingt-cinq journées de voyage de 


1 . C’est le nom sous lequel on désignait fréquemment la vieille ville chrétienne, 
construite avant la fondation du Caire, qui eut lieu en 969. 



1008 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Babylone. Son sanctuaire est très vénéré et sous la protection du sultan. 
Nul ne croit qu’il est suspendu en l’air par un aimant, comme certains en 
ont fait courir le bruit ; ce n’est pas exact, il gît en une tombe précieuse, 
édifiée en une de leurs églises qu’ils nomment en leur langue mosquée. 
Les Sarrasins viennent en pèlerinage au tombeau de leur prophète de 
toutes les parties du monde, comme nous le faisons à Jérusalem au Sépul- 
cre de Notre-Seigneur. C’est pour cela que le sultan de Babylone est sou- 
verain défenseur de la religion de Mahomet et ennemi de la foi chrétienne 
plus que tout autre. 

L’ancienne Babylone est en Chaldée, à vingt-cinq journées de voyage 
vers le nord-ouest. Le seigneur en est le Grand Khan, empereur des Tarta- 
res de Perse. Certains disent que la ville de Bagdad est la même que celle 
que l’on appelait jadis Babylone, sise sur l’Euphrate. D’autres disent que 
l’ancienne Babylone était à côté de la ville actuelle de Bagdad, puis- 
qu’elle fut jadis détruite et on en voit encore de grandes ruines imposan- 
tes. La Tour de Babel que firent les enfants de Noé et où les langues furent 
confondues, comme le dit la Bible, en est assez proche selon les affirma- 
tions de certains. Elle est en un lieu désert dont on ne peut approcher à 
cause d’une multitude sans nombre de bêtes sauvages et venimeuses. J’ai 
écrit tout cela pour que l’on puisse savoir la différence entre l’ancienne 
et la nouvelle Babylone, dont nous allons parler. 

Le Nil, fleuve du Paradis sur lequel est sise la nouvelle Babylone, court 
à travers la terre d’Égypte et l’arrose et la fait fructifier d’une grande 
abondance de biens. En la Bible, on l’appelle Gyon. Certains disent que 
le Gyon et le Phison se rejoignent en haute Éthiopie et que ces deux 
fleuves courent ensemble tous deux dans le même lit. Ce fleuve se sépare, 
se réunit, se divise en plusieurs bras, se rassemble en enserrant ainsi plu- 
sieurs îles riches et délicieuses. Il se jette dans la mer Méditerranée, 
séparé en plusieurs branches, assez près de la ville d’Alexandrie dont 
nous avons déjà parlé. L’eau de ce fleuve est très douce, très saine à boire 
et procure une bonne digestion. On y trouve beaucoup de bons poissons. 
Autour du fleuve, on trouve du bois d’aloès et des pierres de diverses 
couleurs. 

A Babylone et au Caire, il y a plusieurs très belles églises. Une des plus 
célèbres est l’église Notre-Dame au lieu où elle habita avec son fils béni 
Jésus-Christ et Joseph son mari, quand ils s’enfuirent de Judée en Égypte 
sur le conseil de l’ange pour échapper à la persécution d’Hérode qui avait 
fait tuer les Innocents, comme le dit l’Évangile. Il y a aussi l’église de 
Sainte-Barbe, dont le corps est dans une petite tombe de marbre. 

L’Égypte est un pays plus long que large et en certains endroits bien 
étroit en raison du désert très sec qui l’enserre des deux côtés. Elle est 
toute de la nature de ce désert, sauf là où le fleuve l’arrose et la féconde, 
la rendant habitable pour la population par sa crue naturelle ou artificielle. 
Car chaque année, à une certaine saison, il croît tant qu’il déborde par- 



TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1009 

dessus ses rives, sort de son lit et arrose le pays partout où l’eau se répand. 
Il pleut très peu en Egypte, car le pays est par lui-même très sec et la forte 
chaleur y fait évaporer et sécher les vapeurs, les bruines et l’humidité 
quand elles apparaissent, mais ceci arrive fort peu souvent. C’est ainsi 
que le pays d’Égypte s’étend tout le long du fleuve, de l’Éthiopie jusqu’à 
Alexandrie et jusqu’à la Méditerranée. Mais il n’est guère plus large que 
la bande arrosée par le fleuve dans sa crue naturelle, quoique les gens 
usent habilement de certains artifices pour le conduire sur leurs terres. 

J’ai vu, au Caire, trois éléphants vivants. C’est une très grande bête, sa 
peau est aussi dure que des écailles de poisson. C’est une bête très intelli- 
gente que l’on peut dresser ; on lui apprend à sauter et à danser au son 
d’un instrument de musique. Il a de grandes dents qui sortent de sa bouche 
comme des dents de sanglier. Au-dessus de sa bouche, il y a un grand 
boyau rond, comme un sac rond, aminci en avant. Ce sac n’est pas un 
boyau droit, car il est en cartilage, plus dur que la chair, plus mou qu’un 
os et flexible en tous sens. Il s’en sert comme d’une main pour prendre sa 
nourriture. Quand il l’a mise au bout de ce boyau, il le ploie par-dessous 
et met ainsi la nourriture dans sa bouche, puis mange comme n’importe 
quelle autre bête. Certains disent que l’éléphant ne peut se relever quand 
il est tombé par terre ; ce n’est pas vrai, car il s’ébat, se couche et se lève 
comme les autres bêtes. Au commandement de son maître, il fait fête aux 
visiteurs, il incline la tête, se met à genoux, baise la terre, car tel est 
l’usage en ce pays d’honorer les seigneurs. J’ai vu au Caire une bête 
qu’on appelle la girafe. Par-devant, elle était très haute et son cou était si 
élevé que, de terre, elle eût pu prendre sa nourriture sur une maison de 
hauteur normale. Mais, par-derrière, elle était si basse qu’un homme 
aurait pu lui passer la main sur le dos. Elle n’était ni sauvage ni cruelle, 
mais aussi paisible qu’un cheval ou une jument. Sa peau était très belle, 
comme une marquetterie de blanc et de rouge. J’ai vu aussi plusieurs 
babouins, singes et perroquets, si bien dressés que leurs ébats procuraient 
grand plaisir aux gens. On ne donnerait pas certains perroquets pour cent 
deniers d’or, car les gens du pays recherchent avec excès leur confort et 
les plaisirs corporels. 

Dans la Haute-Égypte, il y a une mine d’émeraudes, de sorte qu’on 
trouve les émeraudes en plus grande quantité et à meilleur prix qu’en 
toute autre partie du monde. En Égypte et en Syrie, on trouve une sorte 
de pommes longues que l’on nomme pommes de parad's. Elles sont 
molles et d’une saveur délicieuse, fondant légèrement dans la bouche 
Si on les coupe en travers ou d’une autre manière, on y trouve toujours 
un crucifix, si parfaitement dessiné qu’on peut souvent apercevoir nette- 
ment le visage et les autres traits du corps. Elles ne se conservent pas, si 
bien qu’on ne peut les porter en nos pays sans qu’elles se corrompent. Il 


1. Il s’agit de la banane. 



1010 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


pousse en Égypte du très bon sucre et plusieurs plantes qu’on ne trouve 
pas chez nous. Et celles qu’on trouve chez nous et chez eux sont en 
Égypte beaucoup plus vigoureuses. 

Il y a au Caire une grande maison commune, basse, dans laquelle se 
trouvent plusieurs fourneaux bas au-dessus desquels on met des œufs sur 
de la paille, autant que chacun veut en apporter et, par la douce chaleur 
du feu, sans que les poules couvent, les œufs mûrissent et les poussins 
dedans. Leur art à imiter la chaleur naturelle est si parfait que les poussins 
sortent vivants des œufs aussi bien que si la poule les eût couvés. On les 
rend aux propriétaires des œufs qui les emportent et les nourrissent, c’est 
pourquoi on trouve ici une grande quantité de volailles. Je considère que, 
de toutes les merveilles que j’ai vues, c’est la plus grande. 

En ce pays, on vend les hommes et les femmes, et si le vendu est d’une 
autre foi et d’une autre religion que l’acheteur, il est mis en servage. On 
les vend plus ou moins cher selon qu’ils sont jeunes, forts, sains, vigou- 
reux, instruits. 

Il y a à Babylone une contrée riche à merveille de prairies, que l’on 
nomme terre de Jessen. C’est la terre où demeurèrent les fils d’Israël au 
temps où ils vivaient en Égypte. La Bible en parle et des miracles que 
Dieu fit pour eux. Près du Caire, du côté du désert de Syrie, est le jardin 
où pousse le baume, plante rare et spéciale. Le jardin n’est pas grand ni 
enclos de murs et j’ai été très étonné de ce qu’un si noble lieu ne soit 
pas mieux enclos. Les arbrisseaux du baume ne sont ni hauts ni épais, ils 
ressemblent à de la vigne. On arrose ce jardin avec une petite source qui 
est à l’intérieur et les chrétiens du pays disent que Notre-Dame y lava et 
baigna souvent son glorieux fils et y lava ses langes. Et il convient que ce 
jardin soit arrosé de l’eau de cette source pour produire du baume, car il 
reçoit disent-ils ses vertus du corps de Jésus-Christ. 

Au-delà de Babylone et du fleuve du Paradis, vers le désert qui est entre 
l’Égypte et l’Afrique 1 , se trouvent plusieurs tombes et mémoriaux des 
Anciens, qui sont maçonnés de grandes pierres bien polies, bien hauts et 
bien aigus comme un clocher pointu 2 . Parmi eux, il y en a deux admira- 
blement hauts et grands, sur lesquels je trouvai des inscriptions en diver- 
ses langues gravées dans la pierre. L’une portait des vers latins assez 
obscurs qui m’arrêtèrent longuement. Ceci témoigne que ces colonnes, 
ces édifices sont des tombes et mémoriaux des Anciens. On peut le voir 
à d’autres indices, si on regarde attentivement. Cependant, les simples 
gens du pays disent que ce sont les granges et greniers du Pharaon où 
Joseph fit garder le blé au temps de la grande famine dont parle la Bible 
et ils les appellent les greniers du pharaon. Mais ce ne peut être vrai, car 
on ne peut y trouver aucune place où mettre du blé ; il n’y a dans ces 


1 . Dans la géographie médiévale, l’Égypte était située en Asie. 

2. Le texte latin dit : « en forme de pyramide ». 



TRAITÉ DE L'ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1011 

colonnes aucune place vide où l’on puisse mettre quoi que ce soit. De 
haut en bas, elles sont fermées et maçonnées de grosses pierres très bien 
jointes, sauf une petite porte assez haut au-dessus de la terre et un petit 
chemin très étroit et très sombre par lequel on y descend. À l’intérieur, il 
y a un certain espace, mais il n’est pas assez vaste pour y mettre du grain 
comme le croient et le disent ceux du pays. 


IV 

MON VOYAGE VERS LE MONT SINAÏ EN ARABIE 
ET LES LIEUX SAINTS JUSQU'À LA TERRE SAINTE 

J’ai quitté Le Caire, Babylone et l’Égypte pour l’Arabie. Je suis venu à 
cheval en dix jours au mont Sinaï. Tout le chemin est désert et les vieux 
moines de l’abbaye Sainte-Catherine me dirent qu’ils n’avaient jamais vu 
de pèlerin chrétien arriver à cheval avant moi. Tous les pèlerins ont l’habi- 
tude de venir sur des chameaux, car ce sont des bêtes très endurantes et 
peu exigeantes, qui mangent les épines et les chardons qu’ils trouvent dans 
le désert et restent parfois deux jours sans boire. Quand les chameliers 
veulent faire plaisir à leurs chameaux, ils leur donnent un peu de feuilles 
sèches. Et les chameaux peinent, cheminant à travers le désert sous de 
lourdes charges. Jamais un cheval ne pourrait endurer une telle fatigue et 
tant de souffrance. Je fis donc porter avec moi de l’eau en des tonneaux 
pour mes chevaux et tout ce qui était nécessaire à mes serviteurs '. 

En partant du Caire, je suis venu d’abord à la mer Rouge ; c’est un bras 
de la mer Océane, qui est très étroit le long de l’Égypte, mais va s’élargis- 
sant vers la mer Océane. Sur le bord de cette mer Rouge, je suis arrivé à 
ce lieu où les enfants d’Israël passèrent miraculeusement à pied sec et où 
pharaon fut noyé avec les Égyptiens, comme nous le lisons dans la Bible. 
À cet endroit, je juge que la mer n’a pas plus de cinq milles de large. Et 
l’eau n’est pas rouge, ni le fond, ni les bords ; elle est tout à fait semblable 
aux autres mers, mais il est possible qu’en une autre partie le fond soit 
rouge, que l’eau semble donc rouge et que toute la mer soit nommée pour 
cette raison la mer Rouge. 

J’ai chevauché sur le bord de cette mer pendant trois jours, plus agréa- 
blement que dans le reste du désert, car le vent venant de la mer nous 
apporta un grand soulagement. Sur le rivage, on trouve du corail blanc en 
abondance, avec de belles branches, mais il est de peu de valeur car il est 
trop fragile. J’ai pourtant trouvé deux morceaux sans branche, assez durs 
et luisants comme de l’ivoire. 

De la mer Rouge, je suis parvenu à la source de Mara où, au passage 


1 . Dans le texte latin, Boldensele dit qu’il a traversé ce désert, suivi de tous ses serviteurs, 
armés et portant sa livrée. 



1012 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


des enfants d’Israël, les eaux amères furent rendues douces par un miracle 
de Dieu quand Moïse y jeta le morceau de bois que Dieu lui avait montré. 
Puis je suis arrivé à Hélim, un endroit très agréable au désert où se trou- 
vent douze sources et soixante-dix palmiers ; ce fut un des campements 
des enfants d’Israël. 

Puis, arrivé au désert de Sin, j’ai vu le mont de Dieu, le mont Horeb, 
le mont Sinaï, celui que je cherchais en ce désert. Au pied de ce mont est 
le lieu très saint où Moïse vit le buisson ardent et ne se consumant pas et 
Dieu lui parlant dans le buisson. Il y a là une très belle et grande abbaye, 
toute couverte de plomb, bien fortement close d’une porte de fer. Les 
moines sont pour la plupart arabes ; quelques-uns sont grecs. Quand ils 
sont tous réunis, ils forment une belle assemblée. Ils mènent une vie 
pieuse et sont soumis à l’archevêque du lieu qui dirige l’ordre et aux 
autres prélats. Ils ne boivent pas de vin, sauf en petite quantité lors de 
quelques fêtes ; ils mangent quelquefois du poisson, mais se nourrissent 
la plupart du temps de dattes, de légumes, de fruits et de verdure. Ils 
vivent dans la tranquillité et la concorde. À heures régulières ils célèbrent 
l’office selon leur rite, avec grande dévotion. Leur église est très bien 
tenue, bien éclairée de lampes et d’autres luminaires. Ils se déchaussent 
pour approcher le grand autel et font aussi déchausser les pèlerins, car 
c’est en ce lieu que Dieu dit à Moïse : « Solve calciamenta de pedibus 
tuis, locus enim in quo stas terra sancta est. » Ce qui signifie en français : 
« Ôte tes souliers de tes pieds, car le lieu où tu es est terre sainte. » 

En cette abbaye, se trouve la source que Moïse fit sourdre de la pierre 
très dure en la frappant de sa verge selon l’ordre de Dieu. C’est une eau 
très saine et bonne à boire. En cette abbaye, à droite, un peu au-dessus du 
grand autel, on voit une châsse de marbre blanc en laquelle est la tête de 
sainte Catherine, la noble vierge avec ses os entremêlés et non disposés 
selon la forme de son corps. Ils furent transportés en cette abbaye du 
sommet du mont où les anges l’avaient déposée. Les prélats de l’église 
vinrent avec les servants en grande solennité et ouvrirent avec dévotion 
la châsse pour nous montrer, à nous pèlerins, les dignes reliques. L’arche- 
vêque prit un instrument d’argent, en frotta les os et distribua à tous ceux 
qui en demandaient le liquide qui en émana miraculeusement. Ce liquide 
émane des os par moments comme une sorte de sueur, il est assez consis- 
tant. Il est clair que c’est un don de Dieu dû aux mérites de la sainte vierge 
Catherine, car ce liquide ne ressemble ni au baume, ni à l’huile, ni à n’im- 
porte quel autre liquide naturel, c’est un don de Dieu en dehors de toute 
loi naturelle. On nous montra, en cette abbaye, plusieurs autres nobles 
reliques. 

Dans l’enceinte de l’abbaye, ne peuvent vivre ni mouche, ni puce, ni 
autre vermine bien qu’aux environs dans le désert les pèlerins aient à en 
souffrir continuellement. Mais s’ils en apportentà l’abbaye, elles meurent 
aussitôt. Etonné, j’en ai demandé la raison, on m’a répondu que jadis les 



TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1013 

saints hommes du lieu en avaient tant souffert qu’ils avaient pensé quitter 
cet endroit et s’en aller. Mais ils se mirent en prières, demandant à Dieu 
que ces insectes ne les tourmentent plus et ils l’obtinrent. 

J’ai séjourné quelques jours en cette abbaye. Les moines m’installèrent 
dans un endroit très agréable et me traitèrent avec grande bonté. Ils ont 
en effet l’habitude de donner à tous les pèlerins de passage la même nour- 
riture que la leur pendant tout leur séjour. Et quand les pèlerins se mettent 
en route vers la Syrie, ils leur donnent les vivres nécessaires pour la tra- 
versée du désert, quelle que soit leur condition et sans rien accepter en 
paiement. Si on le leur proposait, ils refuseraient de recevoir quoi que ce 
soit. 

La grande et haute montagne du Sinaï domine l’abbaye. On y monte 
par un grand nombre de marches. Au sommet, il y a une chapelle de saint 
Elie et une autre au lieu où la gloire de Dieu apparut à Moïse, où il lui 
donna la Loi et les dix commandements écrits de sa main sur des tables 
de pierre et où il accomplit plusieurs grands miracles. On voit là, dans 
une roche très dure, le trou où Dieu mit Moïse et lui tendit la main, quand 
il passa dans sa gloire et sa majesté et dit à Moïse : « Posteriora mea 
videbis, faciem autem meam non poteris intueri. » Ce qui signifie en fran- 
çais : « Tu me verras par-derrière, mais tu ne pourras voir mon visage. » 
Car aucun homme ne peut voir la majesté de Dieu et rester en vie. La 
figure et la forme du corps de Moïse sont encore empreintes dans la 
pierre, comme si elles avaient été taillées au ciseau. Et pourtant, la pierre 
est très dure, on ne peut l’entamer même avec de très forts instruments de 
fer, à peine peut-on gratter un peu de poudre fine. 

Il y a une autre montagne, plus haute, séparée du Sinaï par une vallée. 
C’est au-dessus de cette seconde montagne que le corps de sainte Cathe- 
rine fut porté par les anges et trouvé par les moines qui le portèrent dans 
leur abbaye. Les pèlerins vont donc sur cette autre haute montagne, avec 
beaucoup de difficulté, pour visiter ce lieu saint. 11 n’y a pas de chapelle, 
mais de grandes pierres indiquent le lieu où le corps saint fut déposé par 
les anges et trouvé par les moines. 

Du mont Sinaï, j’ai traversé le désert vers la Syrie en treize journées. 
Tout ce désert dont j’ai parlé, du Caire au mont Sinaï, est le pays d’Arabie 
où demeurent les Arabes en foule innombrable. On les nomme aussi 
Bédouins. Ils sont dispersés dans le désert dans les endroits où ils trouvent 
l’eau de petites sources, de puits ou de ruisseaux, mais elle est rare. On 
manque tellement d’eau en ce désert qu’il faut marcher parfois deux jour- 
nées pour en trouver. Et là où Ton en trouve à une saison, elle sèche à 
l’autre. Les gens vivent dans le désert sous des tentes de feutre et de 
peaux ; ils vivent de leurs chameaux et de leurs chèvres ; ils ne labourent 
pas les terres car elles ne valent rien ; ils ne mangent pas de pain, sauf 
quand ils en apportent d’Egypte ou de Syrie. Ce sont des gens bruns, forts 
et habiles. Ils ont des boucliers et des lances pour armure et chevauchent 



1014 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


des chameaux que nous appelons dromadaires, qui font de grandes étapes 
chaque jour. Ils s’entourent la tête et le cou d’une longue toile ou d’un 
long drap. Ils n’usent pas d’arcs ni de flèches comme les autres Sarrasins. 
Ils sont assez indépendants à l’égard du Sultan, qui s’attache cependant 
leurs chefs par des dons et des promesses. Mais on dit que si ces Arabes 
du désert le voulaient, ils pourraient facilement conquérir l’Égypte et la 
Syrie. 


V 

LE COMMENCEMENT DE LA TERRE SAINTE 
ET LES LIEUX SAINTS JUSQU’À JÉRUSALEM 

D’Arabie, je suis arrivé à Bersabée, qui est au début de la Terre 
promise vers le sud. C’est un endroit beau et plaisant, jadis s’y dressait 
une assez grande ville avec plusieurs églises dont certaines sont encore 
debout. Abraham y demeura longtemps et y bâtit un autel sur lequel il 
faisait des sacrifices en l’honneur de Dieu. C’est là qu’il reçut l’ordre de 
sacrifier son fils. 

De Bersabée, j’ai mis une demi-journée pour arriver à Hébron, que l’on 
appelle aussi le val Mambré. En cette ville régna un moment le roi David, 
en cette ville sont ensevelis les saints Patriarches, Abraham, Isaac, Jacob, 
Sara, Rébecca et Léa. Sur leurtombeau est construite une belle église bien 
fortifiée. Les Sarrasins la révèrent grandement en raison des Patriarches 
qu’ils considèrent comme leurs pères et ancêtres. Ils n’y laissent pas 
entrer les chrétiens qui doivent prier à la porte de l’église. 

La ville est à flanc de coteau. Dans la vallée est le lieu où Abraham, 
assis à l’entrée de sa tente, vit trois jeunes gens descendant le chemin. Il 
en vit trois et en adora un seul comme le dit l’Écriture, témoignant ainsi 
du mystère de la Trinité, car nous devons adorer un seul Dieu en trois 
personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. C’est là qu’Abraham reçut 
en sa demeure les anges de Dieu, là qu’il reçut la promesse que lui, un 
vieillard, aurait un enfant de sa femme déjà vieille, ce qui était incroyable 
selon les lois naturelles, et que toutes les générations seraient bénies en 
lui. 

Assez près, on voit manifesté le châtiment des pécheurs de Sodome et 
Gomorrhe et des autres villes sur lesquelles Dieu fit pleuvoir du feu et du 
soufre, comme le dit la Bible. 

D’Hébron, j’ai atteint Bethléem en une journée, par une route assez 
agréable. En cette sainte cité, le Fils de Dieu est né de la bienheureuse 
Vierge Marie. A l’extrémité orientale de la ville est l’hostellerie où Jésus- 
Christ est né. A cet endroit est une très belle église, assez grande, couverte 
de plomb, très bien ornée de marbres sculptés et de peintures illustrant la 
généalogie de Jésus-Christ. Il me semble que jamais de ma vie en nul lieu 



TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1015 

du monde, je n’ai vu une église plus belle, plus charmante. Lors de ma 
visite, elle était bien défendue par de bons murs et des bretèches. 

À côté du chœur, à droite, on descend par quelques marches à l’empla- 
cement de la crèche où la Vierge Marie coucha son fils béni. Il est fort 
bien décoré de marbres et de sculptures. C’est en ce lieu très saint que 
l’enfant de la pauvre Vierge fut honoré par les présents des trois rois, 
venus là grâce à la manifestation de l’étoile qui les conduisait. C’est là 
qu’il fut annoncé aux bergers par les anges et saintement honoré de louan- 
ges célestes et terrestres. 

En cette cité naquit le roi David, à ses abords furent massacrés les Inno- 
cents ; saint Jérôme y vécut et y mourut et plusieurs autres saints ont 
dévotement passé leur vie en ce lieu vénérable. 

Bethléem est une petite villette, mais sa dignité est grande puisque c’est 
là que Dieu est né. Elle est longue et étroite, naturellement défendue par 
les deux profondes vallées qui l’entourent. Les habitants sont chrétiens, 
mais schismatiques. Ils cultivent des vignes qui leur donnent du bon vin 
en abondance. 

Dans l’église de la Nativité, j’ai fait chanter une messe par un prêtre 
qui m’accompagna pendant tout mon voyage. Il pouvait bien célébrer 
cette messe, car nous étions munis de l’autorisation du Saint-Père '. 

De Bethléem, je suis allé à Jérusalem ; il y a à peine quatre milles entre 
les deux villes. À gauche de la route est la tombe de Rachel, la femme du 
patriarche Jacob, mère de Joseph et Benjamin. On y voit encore les 
pierres que Jacob mit sur son tombeau au témoignage de la Bible. 

Près de là, est le champ où la glorieuse troupe des anges annonça aux 
bergers la nativité de Notre-Seigneur, en chantant Gloria in excelsis Deo. 
On dit aussi que, près de la route, est la citerne dans laquelle Joseph fut 
jeté par ses frères et puis vendu aux marchands qui passaient par là pour 
aller en Egypte. Sur la route, il y a beaucoup de beaux et plaisants monas- 
tères chrétiens. 


VI 

LA CITÉ DE JÉRUSALEM 
ET LES LIEUX SAINTS QUI S’Y TROUVENT 

Après avoir visité tous ces lieux, par la grâce de Dieu, je suis entré à 
Jérusalem, la sainte cité du grand roi Jésus-Christ, qui l’a chèrement 
acquise et richement anoblie de son sang précieux. C’est la capitale de la 
Terre promise. L’air y est très bon et pur ; elle n’a ni rivière ni source ; 
l’eau dont ils ont besoin est amenée artificiellement par des conduits et il 
y a plusieurs citernes dans la ville dans lesquelles ils puisent l’eau. L’eau 


1. Pour éviter les départs non motivés, surtout s’agissant de religieux, il fallait obtenir 
une licence pontificale avant d’entreprendre le pèlerinage de Terre sainte. 



1016 


PELERINAGES EN ORIENT 


qui arrive par ces conduits à Jérusalem vient d’Hébron et l’on voit bien 
ces conduits le long de la route qui vient d’Hébron. 

Dans cette ville sainte se trouve le temple de Notre-Seigneur, non celui 
qu’édifia Salomon, celui-là a été détruit comme le dit la Bible, mais un 
autre a été réédifié au même endroit, tout rond, assez large, couvert de 
plomb. Il est fait de pierres taillées et polies, entouré d’une grande cour, 
ainsi aucune maison n’en est proche. Cette cour est à l’air libre, pavée de 
marbre blanc, très bien tenue par les Sarrasins qui révèrent grandement 
ce lieu. Ils se déchaussent pour y pénétrer, se mettent à genoux et baisent 
le pavement. Ils ne laissent aucun chrétien entrer, disant qu’un heu aussi 
saint que la maison de Dieu ne doit pas être pollué ou contaminé par des 
juifs et des chrétiens qu’ils tiennent pour des chiens mécréants. 

C’est en ce lieu, dit-on, que Melchisédech offrit du pain et du vin en 
figure du saint sacrement de l’autel. Ce lieu fut indiqué à Abraham pour 
y sacrifier son fils, en figure de la Passion de Jésus-Christ. En ce lieu, le 
patriarche Jacob eut la vision de l’échelle dressée qui montait jusqu’au 
ciel et les anges montant et descendant, pour manifester la sainteté du 
lieu. En ce lieu, David vit l’ange remettant son épée au fourreau après la 
mort du peuple. En ce lieu, Salomon pria avec dévotion et célébra la dédi- 
cace du Temple selon l’ordre de Dieu. En ce lieu, la Vierge Marie fut, 
avant ses noces, offerte à Dieu par son père et sa mère pour laver le linge 
du sanctuaire, l’étendre et faire tout travail convenant à la Vierge sainte 
qu’elle était souverainement. En ce lieu, la Vierge Mère de Dieu présenta 
Jésus son enfant, comme le voulait la Loi, et saint Syméon le reçut dans 
ses bras et la sainte veuve Anne prophétisa que le salut du monde était 
venu. En ce lieu, Jésus-Christ, âgé de douze ans, discuta avec les maîtres 
de la Loi, prêcha au peuple et accomplit maint miracle, comme le raconte 
clairement le saint Evangile. Sur le pinacle de ce temple, Jésus-Christ fut 
transporté, confondit la tentation du diable par sa puissance divine et, 
comme Seigneur et Dieu, fut servi par les anges. À côté de ce saint lieu, 
saint Jacques le Mineur, qu’on disait frère de Notre-Seigneur parce qu’il 
lui ressemblait fort, fut martyrisé avec une perche de foulon. 

À gauche du Temple, est située l’ancienne Porte Dorée dont parle la 
sainte Ecriture. A droite, une église longue, couverte de plomb, nommée 
l’école de Salomon. Non loin, au nord, la piscine où l’ange descendait et 
guérissait les malades, comme le dit l’Evangile. A côté de la piscine, 
l’église Sainte-Anne, assez belle. Notre-Dame y naquit ; on y voit sous 
une voûte les tombeaux de saint Joachim et sainte Anne, père et mère de 
Notre-Dame. 

Dans Jérusalem, on voit l’endroit où Jésus-Christ mangeait avec Simon 
le pharisien quand Marie-Madeleine, la pécheresse, lui lava les pieds de 
ses larmes et les essuya avec ses cheveux et obtint le pardon de tous ses 
péchés. 

Assez près se trouve le lieu où Jésus-Christ fut lié à une colonne et 



TRAITÉ DE L'ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1017 

flagellé, où on lui cracha au visage, où on le tourna en dérision, où on le 
condamna et le couronna d’épines et où il souffrit avec patience maints 
tourments. 

Au sud du Temple, le mont Sion semble à peine plus haut que le restant 
de la ville pour ceux qui y montent depuis la ville. Mais, à l’extérieur, il 
domine de profondes vallées, c’est le point le mieux fortifié de la ville. 
Ce mont est souvent appelé dans l’Écriture la cité de David. Ce roi y 
demeura, et après lui les autres rois de Jérusalem. Les corps de Salomon 
et de plusieurs prophètes et rois de Jérusalem y reposent. Au pied de ce 
mont, le sultan a fait construire un château qui surveille la ville et il le fait 
soigneusement garder. 

En ce mont, plusieurs lieux ont été sanctifiés par Notre-Seigneur, sa 
Mère bénie et ses disciples, spécialement le lieu de la Cène où il donna le 
saint sacrement de son précieux corps et de son sang et établit la nouvelle 
alliance. Le disciple bien-aimé reposa sur la poitrine de Jésus-Christ son 
maître et y puisa les secrets divins qu’il révéla ensuite aux fidèles. En ce 
mont, les disciples persévèrent dans la prière après la mort de Jésus- 
Christ. En ce mont, Jésus-Christ vint après sa résurrection et entra, les 
portes étant fermées. A son disciple qui doutait, il montra son côté et lui 
fit tâter ses plaies. En ce mont, le jour de la Pentecôte, le Saint-Esprit 
apparut aux disciples sous la forme de langues de feu et leur distribua 
ses grâces, comme le chante la sainte Écriture. En ce mont, Notre-Dame 
séjourna après l’Ascension de son précieux fils. En ce mont se trouve la 
grande pierre dont on ferma le Saint-Sépulcre quand Jésus-Christ y fut 
déposé. En ce mont, saint Jacques le Majeur fut décapité. Il y a là une 
belle église qui est l’église et l’école des Arméniens catholiques, la seule 
qui obéisse au pape de Rome. 

Tous les autres chrétiens sont schismatiques, n’obéissant pas à la Sainte 
Église. Il y a toutes sortes de schismatiques et les sectes sont nommées 
selon leurs erreurs. Ce sont les Grecs, Ariens, Nestoriens, Jacobins, 
Nubiens, Éthiopiens, Indiens, Géorgiens et autres hérétiques qui se disent 
chrétiens. Il serait trop long d’exposer les erreurs de chacune de ces 
sectes, mais le Décret en fait mention '. Notre intention n’est pas de dire 
tout ce qu’on trouve en Terre sainte, mais les choses les plus notables qui 
peuvent aider la dévotion du lecteur. Si quelqu’un veut savoir en détail la 
grandeur des œuvres et des miracles que Dieu y accomplit, qu’il lise la 
sainte Écriture. 


1. Il s’agit du Décret de Gratien, compilation du droit canon rédigée au milieu du 
xn c siècle. 



1018 


PELERINAGES EN ORIENT 


VII 

LE MONT DU CALVAIRE OÙ NOTRE-SEIGNEUR FUT CRUCIFIÉ 
ET LE SAINT-SÉPULCRE 

L’église du Saint-Sépulcre, le mont du Calvaire et le Saint-Sépulcre, 
que je recherchais spécialement, sont à présent à l’intérieur de Jérusalem, 
alors qu’au temps de la crucifixion ils se trouvaient au-dehors. En effet, 
après la destruction de Jérusalem par Titus et Vespasien, que Jésus-Christ 
avait prédite, Hadrien reconstruisit la ville et y inclut ces lieux au nord. 
Les chrétiens ont construit sur leur emplacement une très belle église, 
couverte de plomb, arrondie aux deux extrémités. Le chœur est dirigé vers 
l’orient et, vers l’occident, s’élève une tour de très belles pierres taillées. 
À une des extrémités, l’église n’est pas couverte, mais il y a un trou rond 
par lequel la clarté pénètre dans l’édifice. Juste au-dessous de cette ouver- 
ture, il y a une petite maisonnette, dont la porte regarde l’orient, si basse 
qu’il faut se baisser pour entrer. Elle a la forme d’un demi-cercle voûté et 
est ornée de beaux marbres et de peintures d’or. Il n’y a point de fenêtre, 
mais elle est bien éclairée par des cierges et des lampes. À droite se trouve 
le lieu du sépulcre de Notre-Seigneur, touchant aux deux parois de la mai- 
sonnette, de l’orient à l’occident. Il a neuf paumes de long et à peu près 
six de large et la maison a douze paumes de haut. Mais il faut savoir que 
ce sépulcre n’est pas celui où fut déposé le corps de Notre-Seigneur, car 
celui-là fut taillé dans la pierre, comme dit l’Ecriture et comme on avait 
l’habitude de faire jadis les tombes des seigneurs, surtout en ce pays. Mais 
le sépulcre qui est dans l’église est fait de pierres assez mal maçonnées 
d’un ciment solide. D’autre part, ce saint lieu fut longuement aux mains 
de ces chiens de Sarrasins, avant l’époque de Godefroy de Bouillon et des 
Latins, et ils n’y laissèrent rien qui puisse exciter la dévotion des fidèles. 
Et quand Jérusalem fut récemment conquise par les Sarrasins, elle ne fut 
pas prise d’assaut, mais elle fut rendue par traité et il n’est guère vraisem- 
blable que les chrétiens aient laissé entre les mains des Sarrasins une telle 
relique qu’ils auraient malmenée et déshonorée. Mais bien qu’il ne reste 
rien selon moi du vrai Sépulcre, les pèlerins emportent des pierres et de 
la terre autant qu’ils le peuvent. S’ils le pouvaient, ils emporteraient toute 
la Terre sainte. 

Toutefois, quoi qu’il en soit de la pierre, le lieu demeure et ne peut 
changer où Joseph d’Arimathie et les autres le mirent après l’avoir des- 
cendu de la croix, le lieu où les saintes Marie le prièrent dévotement le 
matin de sa résurrection, le lieu que les saints anges visitèrent, épouvan- 
tant les païens qui le gardaient et réconfortant les fidèles qui s’y étaient 
rendus dévotement. Ce lieu est le plus vénérable de tous et doit être 
honoré solennellement par tous les chrétiens, où le très précieux corps de 



TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1019 

Dieu, injustement condamné et mort reposa et, par sa propre vertu divine, 
ressuscita en gloire, revêtu d’immortalité. 

Sur le côté gauche de cette maisonnette, contre le Saint-Sépulcre, une 
pierre blanche, grosse comme la tête d’un homme, sort de la paroi, à une 
paume de terre. Voyant les chrétiens du pays la baiser dévotement plus 
que les autres, j’ai demandé ce qu’était cette pierre. On m’a répondu que 
c’était une pierre du véritable Sépulcre de Notre-Seigneur montrée aux 
pèlerins pour qu’ils puissent la toucher et être portés à la dévotion. 

Sur le Saint-Sépulcre, j’ai fait célébrer une messe de la Résurrection, 
avec des chants et plusieurs de mes compagnons ont communié avec 
piété. Après la messe, j’ai armé deux chevaliers, l’épée tirée et en obser- 
vant toutes les coutumes de la profession dans l’ordre de chevalerie. Car 
l’émir de Jérusalem me donna la clef du Saint-Sépulcre et n’y laissa entrer 
que ceux que je lui désignai nommément, afin que je puisse en toute tran- 
quillité faire mes dévotions et ce qui me semblait convenable pour l’hon- 
neur de Dieu. En cette occasion, comme en plusieurs autres, l’émir et les 
autres chefs se sont montrés très aimables. Mais de même que ce furent 
des païens et des mécréants qui gardèrent le sépulcre quand le fils de Dieu 
y gisait, de même ce sont des païens qui le gardent encore et c’est 
pitoyable. 

Autour du Sépulcre, à l’intérieur de l’église, était jadis le jardin où 
Notre-Seigneur apparut à Marie-Madeleine comme un jardinier et lui 
ordonna d’aller annoncer à ses disciples sa résurrection. En cette même 
église, à droite du Sépulcre vers l’orient, se trouvent le Golgotha et le 
mont du Calvaire auquel on monte par quelques marches. Il n’est pas très 
haut, c’est un petit mont de pierres blanches veinées de rouge. Sur ce 
mont, le glorieux et béni Fils de Dieu fut sacrifié pour notre salut, comme 
le figurait sous l’ancienne loi l’agneau pascal. Car tout dans l’ancienne 
Loi est figure cachée de la nouvelle Loi, notre foi chrétienne. Et quel 
chrétien pourrait voir sans larme, sans tremblement, sans compassion ce 
lieu où souffrit celui qui par sa divinité ne pouvait souffrir, où celui qui 
était vie mourut, où celui qui était la bonté même fut pour nous pécheurs 
mis au rang des malfaiteurs ? 

En ce lieu, le larron repentant reçut le pardon de ses péchés, la Mère 
de Dieu fût confiée au disciple et le disciple à la mère comme fils, Jésus- 
Christ fut dépouillé de ses vêtements, crucifié, cloué, percé de la lance et 
finalement rendit l’esprit, partageant dans sa miséricorde tout ce que subit 
notre nature mortelle. J’ai fait célébrer en ce lieu l’office du vendredi 
saint. 

Au-dessous du Calvaire, dans l’église, est l’endroit où Hélène, mère de 
Constantin, trouva la Croix de Notre-Seigneur, profondément enfouie en 
terre. A côté sont des colonnes dont suinte incessamment de l’eau. Les 
simples gens disent qu’elles pleurent la mort de Notre-Seigneur. Il est 
certain que la nature souffrit à sa mort, mais il n’est pas nécessaire ici de 



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PÈLERINAGES EN ORIENT 


recourir au miracle. Cette colonne est d’une sorte de marbre appelé 
enidros dont les naturalistes et les lapidaires disent qu’il est de nature si 
froide qu’il humidifie et épaissit l’air environnant et le change sans cesse 
en eau. C’est raisonnable de le penser, car Aristote, le prince des natura- 
listes, dit : « In habentibus simbolum facilior est transitus », ce qui signi- 
fie en français : « La transmutation se fait facilement entre les éléments 
qui se ressemblent. » Nous le voyons clairement de l’air et de l’eau. L’eau 
qui est naturellement pesante s’évapore par la chaleur, devient ténue, se 
transforme en air et s’élève, comme par exemple les nuages, la bruine et 
la rosée. À l’inverse, l’air, par l’effet du froid grossit, épaissit et se trans- 
forme en eau, comme nous le voyons sur cette colonne froide. Par 
exemple, les nuages, la bruine, la rosée, qui, sous l’effet de la chaleur 
s’évaporent et se meuvent et s’élèvent, se refroidissent en l’air, épaissis- 
sent et retombent en pluie, neige et grésil qui sont de l’eau, mais durcie. 
À Constantinople, au vieux palais impérial, j’ai vu sous terre de grands 
vases de marbre enidros, comme celui de cette colonne. On les vide 
complètement, mais au bout d’un an, sans qu’on y touche, ils sont si 
pleins d’eau qu’elle déborde et les simples gens jugent que c’est un 
miracle, comme ici pour la colonne. Voyant la nature de la pierre de la 
colonne, considérant la nature du lieu, je l’ai dit à l’émir et lui ai expliqué 
la cause naturelle du prodige. Cela lui a beaucoup plu et, depuis, je lui ai 
été très cher et il m’a pris en amitié, m’honorant de son mieux. 

II faut savoir que la cité de Jérusalem est moins forte vers le nord 
qu’ailleurs, car elle est sur un plateau, mais elle est protégée de tours et 
de fossés qui en permettent la défense. Vers l’orient, elle est protégée par 
la vallée de Josaphat, vers l’occident et le midi par d’autres vallées qui 
lui servent de défenses naturelles. Elle est à une journée et demie de la 
mer, le port le plus proche étant Jaffa dont nous avons déjà parlé. 


VIII 

LES LIEUX SAINTS ENTRE JÉRUSALEM ET LE JOURDAIN 

Après avoir bien visité la sainte cité de Jérusalem, je suis parti vers 
l’ouest, vers les monts de Judée qui sont à cinq milles de Jérusalem, là où 
Notre-Dame alla saluer sainte Élisabeth, mère de saint Jean-Baptiste et 
où saint Jean se réjouit dans le sein de sa mère de la venue de la Mère de 
Dieu, enceinte depuis six mois. Il reconnut Jésus-Christ son Sauveur et 
les deux saintes mères se saluèrent et s’unirent dans la louange de Dieu, 
chantant les miracles accomplis en leur faveur. 

En ce lieu se trouve une assez belle église en laquelle reposent les corps 
de Zacharie le père et Élisabeth la mère de saint Jean-Baptiste. Dans un 
lieu tout proche poussa l’arbre dont le bois fut pris, dit-on, pour faire la 



TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1021 

croix de Notre-Seigneur. Il y a là une belle église et une abbaye de reli- 
gieux géorgiens, qui sont des chrétiens schismatiques. 

De là, je suis revenu assez près de Jérusalem visiter les tombeaux de 
plusieurs prophètes et un juif allemand, fin lettré, me tint compagnie. Il 
était venu en pèlerinage, comme les juifs en ont l’habitude. 

Puis je suis retourné à la sainte cité de Jérusalem, sortant par la porte 
nord, sur la vallée de Josaphat, au lieu où fut lapidé saint Étienne le 
premier martyr. Je suis descendu ensuite vers la vallée de Josaphat sur 
laquelle est située la sainte cité et où courait jadis le ruisseau du Cédron. 
À côté de ce ruisseau, au pied du mont des Oliviers se trouve le jardin où 
le Fils béni de Dieu avait l’habitude d’aller prier et où, après la Cène, il 
reçut le traître baiser de Judas, son disciple, et fut vilainement pris et 
enchaîné par les sergents. Saint Pierre coupa l’oreille de Malchus, le ser- 
viteur de l’évêque des juifs et Jésus-Christ, dans sa bonté, le guérit ; les 
disciples laissèrent mener en prison Jésus-Christ leur maître et s’en- 
fuirent. 

Au début de cette vallée, à gauche, se dresse l’église Notre-Dame. On 
y descend par plusieurs marches de pierre, car l’église est en grande partie 
sous terre. Mais je crois que cela est dû aux destructions nombreuses de 
la sainte cité, de sorte que les ruines ont rempli la vallée et exhaussé le 
sol. Cette église n’est pas belle, mais porte à la dévotion. Au milieu, on 
montre le sépulcre de la bienheureuse Mère de Dieu dans une petite mai- 
sonnette. C’est là que les apôtres placèrent et ensevelirent son précieux 
corps, mais il ne s’y trouve pas. Selon la foi de certains, elle a été enlevée 
en corps et en âme au Paradis à la droite de Dieu, son glorieux Fils, mais 
la sainte Église n’a point voulu l’affirmer, car l’Écriture ne le permet pas. 
Ne voulant ni abaisser à tort la Mère de Dieu, ni la louer de fausses louan- 
ges, elle a donc préféré humblement avouer ne rien savoir et ne pas ensei- 
gner une chose dont elle n’est pas certaine. Sur ce saint tombeau, j’ai fait 
chanter une messe de l’Assomption de Notre-Dame. 

À côté de cette église, sous un rocher, se trouve le lieu où Jésus-Christ, 
prosterné à terre, adressa sa prière à Dieu son Père avant d’être pris et 
conduit à sa Passion. Par peur de la cruauté de la mort, il frémit, de par sa 
condition humaine, et sua de grosses gouttes de sang qui tombaient à 
terre. Il nous montra ainsi clairement qu’il avait totalement pris notre 
nature sujette aux souffrances humaines, hormis le péché. 

En cette vallée, au pied du mont sur lequel est sise la ville, est la fon- 
taine de Siloé, nommée dans l’Évangile. En face est une statue de pierre 
assez grande qu’Absalon, le fils de David, fit élever à sa mémoire. La 
Bible la nomme « la main d’Absalon ». Au-dessus de la vallée, vers le 
sud, est le champ d’Aceldama, acheté des trente deniers pour lesquels 
Dieu avait été vendu ; il est destiné à la sépulture des pèlerins étrangers et 
plusieurs corps saints y reposent. Au-dessous, se trouvent plusieurs beaux 
ermitages et oratoires de chrétiens, creusés dans le roc. 



1022 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


En cette vallée, saint Pierre pleura et se repentit d’avoir renié trois fois 
Jésus-Christ son maître. Non loin de là, le traître Judas se pendit et, par 
son désespoir, ferma sur lui la porte de la miséricorde. 

En cette vallée, Jésus-Christ, le Fils béni de Dieu, viendra au Jugement 
dernier rendre à chacun, bon ou mauvais, ce qui lui est dû. 

Après avoir vu tout ceci, je suis monté au mont des Oliviers, ainsi 
nommé pour la quantité d’oliviers qui y poussent. Le val de Josaphat 
sépare ce mont de la ville de Jérusalem et comme le mont est plus haut 
que la ville et le mont Sion, comme la vallée n’est pas très large, on peut 
voir l’intérieur de la ville et spécialement le Temple et sa cour dont nous 
avons déjà parlé. 

Ce mont des Oliviers est à l’est de la ville sainte, très beau et plaisant 
et le Fils de Dieu y allait souvent, comme le dit l’Évangile. C’est sur ce 
mont qu’il donna aux apôtres autorité pour prêcher et ordre de baptiser et 
qu’il promit aux croyants le salut éternel. Puis, de ce mont, il monta aux 
deux et envoya à ses disciples des anges pour les réconforter et les 
assurer de son retour le jour du Jugement dernier. Sur cette montagne, on 
voit sur une pierre la forme des pieds de Notre-Seigneur au lieu où il 
monta aux cieux. Il y avait là jadis une très belle église, aujourd’hui à peu 
près détruite. 

Assez proche est Bethfagé, où Jésus-Christ envoya deux de ses disci- 
ples chercher l’ânon sur lequel il entra solennellement à Jérusalem au 
début de la Passion, le jour des Rameaux, comme le dit l’Évangile. Puis 
nous sommes descendus vers l’est jusqu’à Béthanie à la maison de sainte 
Marthe et de son frère Lazare. Jésus-Christ visita souvent cette maison ; 
Marthe le servait avec attention et respect et Marie-Madeleine, sa sœur, 
demeurait assise aux pieds de Jésus-Christ, le contemplant et écoutant sa 
sainte parole. C’est en cette maison que Jésus-Christ, ému de pitié, pleura 
en compatissant à la douleur des deux sœurs, puis ressuscita Lazare leur 
frère qui était mort et enterré depuis quatre jours. 

Il y a de là une courte journée jusqu’au Jourdain, à travers un petit 
désert où l’homme qui allait de Jérusalem à Jéricho tomba aux mains des 
larrons qui le dépouillèrent, le blessèrent et le laissèrent à demi mort. Il 
fut relevé et soigné par le Samaritain miséricordieux, comme Jésus-Christ 
le dit en l’Évangile. 

A l’extrémité de ce désert, il y a un mont où Jésus-Christ jeûna qua- 
rante jours et quarante nuits et fut tenté par le diable. Sur ce mont se 
trouve un bel et plaisant ermitage, tenu par des chrétiens géorgiens schis- 
matiques, qui m’ont reçu très aimablement. Vers les plaines du Jourdain, 
est situé un jardin dans une vallée avec une source où Abraham, revenant 
de Chaldée, s’arrêta quelque temps sur l’ordre de Dieu. On le nomme 
encore le jardin d’ Abraham. 

Je suis ensuite arrivé à Jéricho qui se trouve en ces plaines. C’est à 
présent une petite villette, un hameau, mais ce fut jadis une belle et forte 



TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1023 

ville que Josué prit par miracle, comme le raconte la Bible. Ce fut la pre- 
mière ville de la Terre promise prise par les enfants d’Israël et entière- 
ment détruite. Seule fut sauvée Raab, une prostituée qui avait reçu chez 
elle et caché les messagers d’Israël, afin qu’il ne leur soit fait aucun mal. 
A trois milles de là s’étend la mer Morte, un lac, un étang sale et puant, 
montrant la vengeance de Dieu sur les pécheurs de Sodome et Gomorrhe. 
Dieu fit pleuvoir sur ces villes feu et soufre et les détruisit ainsi que trois 
autres, coupables du même péché. En souvenir de cette vengeance divine, 
je voulais aller sur cette mer, mais mon interprète sarrasin m’en a 
détourné en me disant : « Tu es venu visiter les lieux saints que Dieu a 
bénis, tu ne dois pas aller aux lieux qui, par leur méchanceté, ont encouru 
sa malédiction. » Les paroles de ce Sarrasin m’ont édifié et je ne suis pas 
allé à la mer Morte, mais ai pris le chemin du Jourdain. 

Près de la mer Morte, sur la droite, la femme de Loth fut miraculeuse- 
ment changée en statue de sel pour avoir regardé en arrière, malgré Tordre 
de Dieu, quand il détruisit Sodome et Gomorrhe, mais je n’ai pas pu être 
vraiment informé de ce qu’il en restait. Tout près est la petite ville de 
Segor qui fut sauvée à la prière de Loth. Sur un mont au-dessus de la ville, 
Loth fut enivré par ses filles et engendra en elles Amon et Moab. 

Au-delà de la mer Morte, vers Test, hors de la Terre promise, se trouve 
sur une montagne un très fort château, nommé Montréal, ou Krak en 
arabe 1 . Il était jadis aux chrétiens, aujourd’hui, il est au sultan. Il s’y 
réfugie dans les grands dangers et y fait garder son trésor et ses enfants, 
car c’est le lieu le plus fort de toute la Syrie. On dit qu’en la ville de 
Chôbak, au-dessous du château, et dans les environs, il y a bien quarante 
mille chrétiens schismatiques, nés dans le pays. 


IX 

LE FLEUVE DU JOURDAIN, LES LIEUX SAINTS DE GALILÉE 
ET LA MER DE TIBÉRIADE 

Après avoir visité soigneusement tous ces lieux, je suis allé me baigner 
dans le fleuve du Jourdain, selon la coutume des pèlerins. Ce fleuve n’est 
pas très large ni profond, son fond est boueux, son eau, bonne, et il 
contient de bons poissons. Il jaillit à quatre journées de làaup'eddu mont 
du Liban de deux sources, Jor et Dan et, rassemblant l’eau de ces deux 
sources, il prend le nom de Jourdain. Il traverse la mer de Tibériade et se 
jette dans la mer Morte, assez près du lieu où les chrétiens se baignent. Et 


1 . Les ruines de ce château, édifié par les croisés en 1115, sont encore debout près de 
Chôbak, en Transjordanie. 



1024 


PELERINAGES EN ORIENT 


ce fleuve sain et agréable est absorbé et englouti en ce lac sale et puant 
où il disparaît complètement 1 ! 

En ce très saint fleuve, le Fils de Dieu, Jésus-Christ, fut baptisé par 
saint Jean-Baptiste, là, on entendit la voix de Dieu le Père, là, on vit le 
Saint-Esprit sous la forme d’une colombe descendre des cieux sur le Fils 
de Dieu, les eaux de ce fleuve devinrent le bain de notre régénération, 
l’eau devint purification de nos péchés par le saint sacrement de baptême. 
Les enfants d’Israël passèrent ce fleuve à pied sec et, en mémoire de ce 
miracle, dressèrent douze pierres, selon le nombre des douze tribus. Dans 
les eaux de ce fleuve, Naaman le lépreux se baigna et recouvra la santé. 
Près de ce fleuve, Jean-Baptiste habita, prêcha le baptême de pénitence, 
rassembla ses disciples, montra de son doigt Jésus-Christ et témoigna 
qu’il était l’agneau de Dieu, prophétisant qu’il ôterait le péché du monde. 
Près de ce fleuve, il y a plusieurs abbayes, notamment l’abbaye de Saint- 
Jean et plusieurs autres lieux de dévotion où demeurent des chrétiens, 
mais ils sont schismatiques. Dans la région, il y a de nombreux lions sau- 
vages qui causent de grands dommages aux troupeaux des gens du pays. 

De là, pendant trois jours, j’ai fait route vers la Galilée par la Samarie 
et la Judée, en laissant Jérusalem à ma gauche. Tout d’abord, je suis venu 
à Ramatha Sophim dans les hautes montagnes d’Ephraïm, où demeu- 
raient Alchana, et Anne, le père et la mère de Samuel. Là naquit le saint 
prophète Samuel et il y fut aussi enterré. Il faut savoir que, pendant mon 
voyage, je n’ai pas toujours suivi les chemins ordinaires et les voies publi- 
ques, mais j’ai fureté ici et là à mon gré pour visiter les lieux saints qui 
m’intéressaient. 

De Ramatha, je suis venu à Silo 2 , où l’Arche d’alliance fut gardée 
longtemps au temps où Hély était l’évêque des Juifs. C’est là que Dieu 
apparut pour la première fois au prophète Samuel. Après Silo, ce fut 
Sichem en la province de Samarie, une belle ville dans une belle et riche 
vallée. On l’appelle à présent Naplouse. Près de la ville, sur le chemin de 
la Judée, est encore le puits où Dieu parla à la Samaritaine, comme le 
raconte l’Evangile. Il y avait jadis sur ce puits une belle église, mais 
aujourd’hui elle est détruite et le puits est presque tout comblé. 

Non loin est le tombeau du patriarche Joseph dont les ossements furent 
apportés là par les enfants d’Israël quand ils revinrent d’Egypte. Les juifs 
révèrent grandement cet endroit. En cette ville, Dina, fille du patriarche 
Jacob, fut forcée et violée, mais les fils de Jacob, frères de la demoiselle, 
la vengèrent durement. 

En cette province de Samarie, il y a une secte de gens que l’on appelle 
Samaritains. Ils ne suivent la loi ni des chrétiens, ni desjuifs, ni des Sarra- 


1. Les manuscrits latins ont conservé le cri d’indignation de Boldensele dans sa langue 
maternelle : « Ach quod terni saur fhtvius... ». 

2. Aujourd’hui en ruines, près de Khirbet Seiloun, au sud de Naplouse. 



TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1025 

sins, ni de quelconques païens. Ils croient en un seul Dieu, ils ont des rites 

et des coutumes singuliers et maintiennent qu’ils seront les seuls à être 

sauvés. Ils diffèrent aussi des autres par leurs habits, car la coutume du 

pays est que tous s’enveloppent la tête de toile, bleue pour les chrétiens, 

tl l - „ . . . - .„ . r , nia 

blanche pour les Sarrasins, jaune pour les juifs, mais eux s enveloppent 

de rouge. Ils se disent élus de Dieu, au-dessus de tous les peuples. 

De Sichem, je suis allé à Samarie, capitale de cette province qui a pris 
son nom. Elle ressemble beaucoup par son site à la sainte cité, elle fut 
jadis grande et renommée. Aujourd’hui, on l’appelle Sébaste. Ce fut lal 
capitale du royaume des dix tribus quand elles se séparèrent de là tribu de 
Juda au temps de Roboam, le fils de Salomon. Leur roi était appelé foi 
d’Israël et l’autre roi, qui régnait à Jérusalem, était le roi de Judée. Cette 
ville est détruite. Jadis, elle avait de bien belles églises, particulièrement 
l’une dont on voit les ruines, au lieu de la décollation de saint Jean-Bap- 
tiste là où ses disciples ensevelirent son corps sans tête. 

Puis j’ai quitté les montagnes pour entrer dans les plaines de Galilée. 
Cette Galilée avec ses montagnes, ses plaines, ses vallées, est la meilleure 
province de la Terre promise. Jésus-Christ l’a anoblie de sa présence et 
ses miracles. On y trouve ces cités mémorables, Naïm, Caphàrnaiïm, 
Bethsaïde, Cana et les autres où le Fils de Dieu fit plusieurs miracles qü’il 
n’est pas nécessaire de raconter, car on nous les rappelle chaque jour dans 
l’Evangile. À l’extrémité des plaines de Galilée s’élèvent les monts de 
Gelboé où le peuple d’Israël fut battu par les Philistins ; Saül, leur premier 
roi, fut tué avec son fils Jonathan que David aimait, comme oh le voit 
dans la Bible à ses lamentations et ses plaintes. 

Puisje suis entré dans Nazareth, qui n’est pas une ville comme jadis, 1 ! 
mais un pauvre petit village campagnard, dont les maisons son! éparSes. 

Elle est située dans une très charmante vallée, toute entourée de m'onta- 
gnes. C’est la ville dont Notre-Seigneur tient ses origines selon 1 la chair, 
celle où naquirent ses ancêtres, où demeuraient Marie sa Mère ét Joseph. 
C’est pour cela qu’on l’appelle Jésus Nazarenus, c’est-à-dire Jésùs de 
Nazareth. En cette ville, l’archange Gabriel apporta la Bonne Nouvelle, 
quand il salua la Vierge Marie et lui annonça que le Sauveur naîtrait 
d’elle. Et elle, par sa sainte humilité et son humble consentement, devint 
mère de Dieu, sans connaître d’homme, vierge avant et après Fenfarite- 
ment, malgré les lois de la nature. 

Il y avait une belle église, presque détruite, au lieu de l’Annonciation, ' 1 
mais il y a un endroit couvert, que les Sarrasins gardent soigneusement 
où ils montrent une colonne de marbre, auprès de laquelle fut faite l’An- 
nonciation. A Nazareth, les gens sont de très méchants et mauvais Sarra- 
sins et il semble qu’il en a toujours été ainsi, puisqu’on dit dans l’Evangile 
que rien de bon ne peut sortir de Nazareth. Mais Dieu a bien voulu vivre 
parmi les pécheurs, puisqu’il était descendu des deux pour les sauver. 

En ce lieu, Jésus-Christ fut élevé, soumis humblement à ses pères et 



1026 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


mère. On y voit la fontaine où Notre-Dame venait baigner son fils béni, 
laver ses langes et puiser l’eau qui lui était nécessaire. À Nazareth, j’ai 
fait chanter une messe de l’Annonciation. À un mille se trouve l’endroit 
où les gens du pays voulaient jeter Jésus-Christ en bas de la montagne, 
mais il leur échappa et s’en alla librement. 

De là, j’ai atteint le montThaboren une demi-journée. Il est très haut. 
Au sommet, il y avait une ville forte dont il reste plusieurs églises chré- 
tiennes. Jésus-Christ avait l’habitude d’y aller pour enseigner ses disci- 
ples et leur découvrir les saints mystères, c’est pourquoi on nomme cette 
montagne l’Ecole de Dieu. Là, Jésus-Christ fut transfiguré, on entendit la 
voix de Dieu le Père. Moïse et Elie apparurent aux trois disciples et saint 
Pierre, voyant la gloire de Dieu, dit : « Seigneur, il est bon d’être ici », et 
les autres paroles qui suivent dans l’Evangile. 

De là, je suis parvenu à la mer de Galilée, à la ville de Tibériade qui 
est sise sur cette mer. Cette mer est un grand lac qui a bien trente milles 
de tour. Le fleuve Jourdain le traverse. Il y a beaucoup de bons poissons, 
son eau est très douce et bonne à boire, très agréable. La ville de Tibériade 
n’est pas importante et il semble qu’elle ne l’a jamais été, mais elle a de 
bons bains qui guérissent. Sur cette mer, Dieu marcha à pied sec et quand 
saint Pierre voulut venir vers lui sur l’eau et commença à enfoncer, Jésus- 
Christ se leva et le sauva. Il commanda à cette mer agitée par la tempête 
de se calmer et elle obéit à son ordre et s’apaisa. Après sa résurrection, il 
apparut à ses disciples, les envoya pêcher et, sur son ordre, leur filet fut 
rempli d’une grande quantité de gros poissons. Il alla souvent en barque 
sur cette mer; sur ses bords, il appela saint Pierre et saint André à le 
suivre et rassasia plusieurs milliers de gens d’un peu de pain et de 
poisson. Il rendit toute cette région sainte et digne par sa sainte présence. 

A l’extrémité de cette mer, vers le nord, il y a un château haut et fort 
que l’on appelle Saphet, du nom de la grande et noble ville de Saphet 1 . 
C’est le château le plus fort de tout le pays après celui de Krak dont j’ai 
parlé plus haut. De tout ce côté de la Terre promise, il n’y a pas de forte- 
resse qui lui soit comparable. Près du château est la ville de Dan, appelée 
aussi Belmas et Césarée de Philippe. Elle est au pied du Liban et termine 
la Terre promise au nord. 

Il faut savoir que la Terre promise de Dan à Bersabée, de l’extrémité 
nord à l’extrémité sud, a cent soixante milles de long ; en largeur, de 
l’ouest à Test, de Jéricho à Jaffa sur la mer, elle a un peu plus de quarante 
milles. Sur une si petite terre il y a une grande multitude de gens et une 
abondance de biens que Ton doit attribuer à la puissance de Dieu et non 
à l’effort des hommes ou à des causes naturelles, car Dieu a promis cette 
terre à ses amis, comme la meilleure du monde. 


1 . Le château croisé, élevé vers 1 140 par Foulques d’Anjou, roi de Jérusalem, près de la 
ville actuelle de Safed, en Galilée, n’existe plus aujourd’hui. 



TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1027 

X 

LA VILLE DE DAMAS ET SES ENVIRONS, 

LES MONTS DU LIBAN ET LA FIN DU PÈLERINAGE 

Ayant bien visité en long et en large la Terre sainte, j’ai traversé le 
Meuve du Jourdain entre la mer de Galilée qu’il parcourt et la mer Morte 
en laquelle il se jette et, en trois jours, je suis arrivé à la ville de Damas, 
ancienne, noble et renommée. 

Toute la région entre le désert d’Egypte et d’Arabie vers le sud jusqu’à 
la Cilicie et jusqu’à la Chaldée vers le nord et du grand désert vers l’est, 
jusqu’à la mer Méditerranée vers l’ouest, est appelée Syrie, mais elle est 
divisée en plusieurs provinces, Palestine, Judée, Galilée, Mésopotamie, 
Syrie libanaise, Syrie damascaine et d’autres qu’il serait trop long de 
nommer. 

Assez près de Damas, vers la Terre promise, est le lieu où l’apôtre Paul 
lut jeté à terre par une clarté descendant du ciel et Dieu lui reprocha de 
persécuter les chrétiens II s’humilia sous la main de Dieu et se convertit 
à la foi en Jésus-Christ. De là, il fut amené à Damas et y demeura trois 
jours sans rien voir et sans manger ni boire. Pendant ces trois jours, il fut 
ravi en esprit jusqu’au ciel et apprit des secrets qu’il n’est pas permis à 
l’homme de raconter, comme il le dit lui-même dans ses Epîtres. Et, selon 
saint Augustin, nul mortel n’a pu durant sa vie avoir la vision de Dieu, 
honnis les deux premiers docteurs, saint Paul pour les païens et Moïse 
pour les juifs. 

La cité de Damas est très belle et très riche, elle abonde de toutes sortes 
de marchandises et de vivres. On y apporte d’Inde, de Perse, d’Arménie, 
de Bagdad et des autres parties d’Orient des épices, des pierres précieu- 
ses, de la soie et toutes sortes de richesses. De là, les marchands les 
emportent vers les autres parties du monde. Cette cité est à trois journées 
de la mer. Elle est très agréable, bien arrosée des eaux des sources et des 
ruisseaux qui courent au milieu de la ville. Tout autour, il y a sur quarante 
milles, dit-on, des jardins pleins d’herbes, de fruits et de tout ce qui peut 
procurer des plaisirs au corps. Des gens sont chargés de garder ces jardins 
et on dit que si ces gardes étaient répartis de façon égale il y en aurait au 
moins trois par jardin. Et il est vrai que quand ils sont tous ensemble ils 
forment une grande foule. La ville est très peuplée, elle a beaucoup de 
bons et habiles ouvriers, spécialement des médecins. 

De Damas, je suis allé en pèlerinage à Notre-Dame de Seidnaya. C’est 
un monastère bâti sur un rocher, comme un château bien muré. L’église 
est très belle. Derrière le grand autel, sur le mur, il y a un tableau noirci, 
toujours humide, sur lequel jadis, à ce que l’on dit, fut peinte l’image de 
Notre-Dame, mais elle est sans doute trop vieille, et on ne voit plus rien, 



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PÈLERINAGES EN ORIENT 


sinon un peu de couleur rouge qu’il m’a semblé apercevoir. Ce tableau 
n’est pas très grand ; au-dessous, il y a un vase de marbre, scellé dans le 
mur et entouré d’une grille de fer. Une sorte d’huile goutte continuelle- 
ment du tableau et tombe dans le vase de marbre et les moines en donnent 
largement aux pèlerins. On affirme que de la véritable huile d’olive suin- 
tait jadis miraculeusement de l’image ; le liquide qui coule aujourd’hui 
ressemble tout à fait à de l’huile d’olive, mais beaucoup pensent que ce 
n’en est pas. 

Les moines et les moniales demeurent au pied de la roche, dans un beau 
petit hameau. Ils sont aisés, ils ont du vin en quantité. Mais ce sont des 
chrétiens schismatiques. Ils sont à une journée de Damas. 

De là, je suis revenu, laissant à ma droite la noble ville d’Antioche et 
la ville renommée de Tripoli, jadis possessions chrétiennes, aujourd’hui 
détruites par les Sarrasins. J’ai traversé le val de Bokar 1 au milieu des 
montagnes, région très belle, très riche, avec ses prairies, ses rivières, son 
bétail, bien peuplée de Sarrasins. Je suis arrivé à Beyrouth au bout de trois 
jours, en traversant les gracieuses montagnes du Liban qui s’étendent du 
nord-est au sud-ouest. Vers le nord se trouve la Cilicie, que l’on appelle 
maintenant Arménie, car les Arméniens l’ont conquise par les armes et 
en ont chassé les premiers habitants ou les ont soumis. A l’autre extrémité 
est la cité de Dan, début de la Terre promise, dont nous avons parlé. Dans 
ces monts du Liban il y a de très beaux hameaux et villettes, de belles 
sources, de beaux arbres, cyprès, cèdres et autres plantes aromatiques à 
l’odeur agréable, des fruits en abondance et tous les biens de la terre. 

La partie du Liban qui regarde vers Tripoli est appelée le mont Nègre. 
Là habitent environ vingt mille chrétiens, courageux, bons archers, qui 
attendent impatiemment une croisade où les chrétiens d’Occident passe- 
raient outre-mer pour reconquérir la Terre sainte, car leur plus ardent 
désir est d’être délivrés de la domination du Sultan. Ils le souhaitent plus 
que les autres chrétiens de ce pays. 

Après avoir traversé les monts du Liban, je suis arrivé à la bonne ville 
de Beyrouth, sise sur la mer, bien fortifiée, avec de belles fontaines, de 
beaux jardins, de beaux arbres et quantité de fruits délicieux. Au-dessus 
de Beyrouth, vers la Cilicie, est Byblos, une ville forte sur la mer et de 
l’autre côté sont les villes de Sidon et de Sarepta que mentionne la sainte 
Ecriture. Beyrouth est maintenant aux Sarrasins. 

Mon pèlerinage étant terminé avec l’aide de Dieu, j’ai pris la mer pour 
revenir en mon pays dans un port de la chrétienté et me reposer des fati- 
gues d’un si grand voyage. Pour parler en termes spirituels, le port des 
chrétiens est Jésus-Christ. Après les misères de cette méchante vie, 
chaque chrétien doit désirer y parvenir et s’y appliquer, non seulement de 
toutes ses forces corporelles, mais de tout le désir de son cœur. A ce port, 
que Dieu nous donne de parvenir. 


1. Il s’agit de la Beqâa libanaise. 



Le Chemin de la Terre sainte ' 

Ludolph de Sudheim 
xiv c siècle 


INTRODUCTION 


L’auteur de cet itinéraire était curé de la paroisse de Sudheim, un 
village aujourd’hui disparu, près de Büren en Westpnalie. Il séjourna 
assez longtemps en Orient, de 1336 à 1341, où il accompagnait, sans 
doute en tant que chapelain, un chevalier au service du roi d’Arménie. La 
relation qu’il fit de son voyage se présente sous deux formes quelque peu 
différentes. Un texte dédié à l’évêque de Paderbom, Baudouin, que la cri- 
tique interne permet de dater approximativement entre 1350 et 1361. 
C’est celui dont il nous reste le plus grand nombre de manuscrits, vingt- 
cinq en latin, huit en bas-allemand et sept en haut-allemand. L’autre texte, 
dont il reste seulement quatre manuscrits latins, est une compilation faite 
en 1348 par Nicolas, moine à l’abbaye cistercienne de Hude, et représente 
sans doute un état plus ancien du récit de Ludolph, suivant de peu son 
retour et dédié à l’évêque d’Osnabrück, Gottfried. 

C’est dans ce deuxième texte que nous est donné le nom de famille de 
Ludolph, Clipeator, ou Schilder en allemand. Ces Schilder apparaissent 
dans de nombreux documents d’archives de la première moitié du 
xiv e siècle. Ce sont des artisans réputés d’Osnabrück. L’un d’eux, qui 
porte aussi le nom de Ludolph, est échevin de cette ville en 1333. Mais il 
ne peut s’agir du pèlerin, qui était à cette date clerc du diocèse d’Osna- 
brück, avant que l’évêque de Paderbom ne l’appelle à la cure de Sudheim 
après son retour de Terre sainte. 

Le nombre de manuscrits parvenus jusqu’à nous témoigne de l’intérêt 
suscité par l’œuvre de Ludolph. Elle a l’originalité de se présenter non 
comme un simple itinéraire, suivant fidèlement les étapes du pèlerinage, 
mais comme une sorte de somme sur les pays de la Méditerranée et du 
Proche-Orient, comprenant, à côté de l’indispensable description des 
sanctuaires, des renseignements géographiques, historiques, sur la guerre 


1. Traduit du latin, présenté et annoté par Christiane Deluz. 




1030 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


de Troie aussi bien que sur la chute d’Acre ou de Bagdad, des souvenirs 
personnels, des légendes. Cette liberté vis-à-vis de l’itinéraire ne va pas 
sans entraîner quelques inconvénients. Sa géographie de la Méditerranée 
apparaît souvent confuse, mêlant les routes maritimes allant vers la Terre 
sainte à celles du retour ; on passe ainsi de Troie en Corse, de la Turquie 
à la Crète, pour revenir ensuite à Rhodes. Surtout, écrivant plusieurs 
années après son retour, ne disposant sans doute pas de bons ouvrages de 
référence, il donne souvent des localisations de pays très erronées, situe 
le royaume de Grenade en Afrique du Nord ou la Galice sur la Méditerra- 
née. Il faut ajouter à ceci les confusions entre la Galatie et Galata, fau- 
bourg de Constantinople, par exemple, ou entre Rhodes et Colosses, cette 
dernière erreur étant d’ailleurs assez fréquente. 

Mais Ludolph ne se limite pas aux horizons méditerranéens, devenus 
familiers aux Occidentaux. Il veut embrasser, au-delà des sept « climats » 
hérités de la géographie antique et qui s’arrêtent à Rhodes, les terres 
d’Asie où le mystérieux Arbre-Sec marque l’une des bornes du monde et 
où le khan mongol règne depuis sa capitale de Cambaluc. Il prend donc 
du recul pour tracer sur une sorte de carte du monde les chemins par les- 
quels on peut atteindre la Terre sainte, la mer, certes, mais aussi des routes 
de terre, au nord par les Balkans, au sud par la « Barbarie ». Toutefois, 
ses connaissances ne sont pas à la hauteur de ses ambitions, Cambaluc est 
« non loin » de Tabriz, qu’il confond d’ailleurs avec Suse. 

Ces réserves n’enlèvent rien à l’intérêt que l’on peut prendre à la 
lecture de l’ouvrage. Pendant les longues heures de traversée, il a observé 
les poissons volants, les dauphins, les oiseaux migrateurs tombant épuisés 
sur les ponts des navires. 11 a interrogé les marins et nous pouvons les 
entendre narrer des histoires fantastiques de poissons géants, fendant ia 
cale d’un bateau d’un seul coup de dent ou déchirant en deux un jeune 
imprudent qui les défiait. Il a gardé aussi le souvenir de tempêtes terri- 
fiantes, jetant jusqu’à trente navires sur les côtes de Corse, et sait à quel 
point il est redoutable de naviguer dans le golfe du Lion. Tout ceci ne va 
pas sans quelque exagération, à mettre sur le compte de ses informateurs, 
sans doute, mais à lui attribuer également. N’affirme-t-il pas avoir vu des 
pièces de corail pouvant porter cinquante chevaux ! 

Dans cet espace insulaire qu’il présente en Méditerranée, la Sicile et 
ses abords occupent une place privilégiée en raison des volcans. Les 
pages que Ludolph consacre à la description des éruptions sont d’un 
grand intérêt, précises, vivantes, on y voit les coulées de lave, les pluies 
de cendre, les projections de pierre ponce, les nuits embrasées. L’auteur 
a d’ailleurs le sens des images, celle du navire qui pourrait manœuvrer 
voiles déployées à l’intérieur de Sainte-Sophie, celle des deux lavandiè- 
res, l’une musulmane, l’autre chrétienne, qui pourraient s’insulter à 
travers le détroit de Gibraltar, tant il est peu large, et celle du squelette 
d’un poisson géant venu s’échouer sur la côte syrienne et dont les côtes 



LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE — INTRODUCTION 


1031 


semblent une maison retournée, charpente en l’air, qui évoque la descrip- 
tion célèbre d’Hemingway dans Le Vieil Homme et la mer. 

La traduction que nous présentons suit l’édition critique de la version 
de Paderbom établie à partir de deux manuscrits et quatre éditions par 
F. Deycks en 1851. Il n’existe pas malheureusement de meilleure, ni de 
plus récente édition de ce texte. Nous avons choisi, plutôt que les passa- 
ges sur l’Égypte et la Terre sainte, nécessairement répétitifs, et qui suivent 
souvent de très près le récit de Boldensele, ceux qui concernent la Médi- 
terranée et ses îles. Nous y avons joint le chapitre sur la prise de Bagdad, 
qui ne figure pas en général dans la littérature de pèlerinage et que 
Éudolph a tiré des sources arméniennes, peut-être le livre de Hayton, ainsi 
que le passage où il relate une expédition à la recherche des sources du 
Nil, texte lui aussi plein d’originalité. 

Christiane Deluz 


BIBLIOGRAPHIE : ludolpii de sudheim. De itinere Ten ue Sanctae. éd. F. Dcycks, 
Bibl. des litt. Vereins , n° XXV, Stuttgart, 1851 ; De itinere Tenue Sanctae , compila- 
tion de Nicolas de Hude, éd. G. Neumann, Archives de l 'Orient latin , 2, 1884, p. 305- 
377. 

schnath g., Drei Niedersüchsische Sinaïpilger um 133'). Festschrift Percy Ernst 
Schramm , t. I, Wiesbaden 1964, p. 461-478. 



Au très révérend père en Dieu et seigneur Monseigneur Baudouin de 
Stenvorde, évêque de l’église de Paderbom Ludolph, curé de l’église 
paroissiale de Sudheim au diocèse de Paderbom, respect et honneur. 

Beaucoup de gens racontent ou écrivent ce qu’ils ont appris en 
voyageant dans les régions d’outre-mer. Moi-même y ai été pendant cinq 
ans, partageant jour et nuit la vie des rois, des princes, des chefs, des 
nobles et des seigneurs. C’est pourquoi j’ai désiré écrire en votre honneur 
et pour le plaisir du lecteur ce que j’avais vu dans les villes, les châteaux, 
les lieux de prière, ce que je savais des habitants et de leurs mœurs et les 
merveilles que peuvent apercevoir ceux qui traversent la mer. 

J’ai été dans ces régions d’outre-mer de l’an du Seigneur 1336 à l’an 
du Seigneur 1341. Que l’on ne s’attende pas à ce que je dise tout ce que 
j’ai vu, je m’inspirerai des écrits de mes prédécesseurs et je dirai ce que 
j’ai pu apprendre sur place d’hommes dignes de confiance. Je pourrais en 
dire bien plus encore, mais je craindrais d’être traité de menteur par ceux 
qui sont indignes d’apprendre et auxquels tout semble inouï et incroyable. 


I 

LA TERRE SAINTE 

[Le chapitre s 'ouvre sur la louange habituelle de ce pays sanctifié par la 
vie du Christ.] 


Si l’on veut aller en Terre sainte, il faut prendre garde à ne pas partir 
sans une licence du pape, car celui qui entre dans les terres du sultan est 


1 . Baudouin de Steinfurt, évêque de Paderbom de 1 340 à 1361. 



LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE 


1033 


excommunié, puisque la Terre sainte a été excommuniée quand elle est 
tombée aux mains du sultan. Ceux qui voyagent sans la licence du pape 
doivent payer le tribut aux Sarrasins, au déshonneur de l’Église. La 
licence du pape mentionne que l’on ne doit rien vendre ni acheter en 
dehors de ce qui est nécessaire pour vivre et se vêtir. Mais j’ai appris que, 
dans certains cas, on pouvait partir sans licence, si on est moine, si on a 
un père ou une mère ou un ami malade ou prisonnier on peut aller les 
chercher ou les racheter, ou encore si on va négocier la paix. 

Si l’on veut partir pour la Terre sainte, on peut y aller par terre ou par 
mer. Par terre, des gens qui connaissent bien la route m’ont dit qu’elle 
passait par la Hongrie, la Bulgarie et la Thrace, mais elle est longue et 
pénible. Elle aboutit à Constantinople, dont je vais dire quelques mots. 


CONSTANTINOPLE 

C’est une très belle et grande ville, de huit milles de tour, de forme 
triangulaire, un peu comme Rome. Deux des côtés sont sur un bras de 
mer, dit bras Saint-Georges, le troisième est sur la terre. Elle a toutes 
sortes de beaux monuments. Elle a été construite par l’empereur Constan- 
tin qui l’a nommée Constantinople, mais les Grecs l’appellent aujour- 
d’hui Polis. Il y a dans cette ville une église d’une taille et d’une beauté 
surprenantes, je crois qu’il n’y en a pas de plus grande dans le monde, un 
navire toutes voiles dehors pourrait y manœuvrer aisément. Je n’ose pas 
en dire plus. Elle est dédiée à sainte Sophie en grec, c’est-à-dire à la 
Transfiguration du Seigneur en latin '. Elle contient de nombreuses et 
insignes reliques. 


[Suit la liste des reliques et la description delà statue de Justinien.] 


L’empereur des Grecs demeure dans la ville. C’était à mon passage 
l’époux de la sœur du duc de Brunswick et, devenu veuf, il épousa la sœur 
du comte de Savoie 1 2 . Le patriarche des Grecs y demeure aussi, les Grecs 
lui obéissent comme les Latins au pape. À Constantinople, un trouve de 
tout à très bon marché, blé, viande, poisson, on ne manque de rien sinon 
de vin qu’on fait venir de Naples. La ville est peuplée de gens de toutes 
nations. Il y fait très froid, on peut donc mieux y conserver les viandes 


1 . Ludolph démontre ici son ignorance du grec, Sophia signifiant Sagesse. 

2. Andronic III Paléologue, empereur de 1325 à 1341, épousa d’abord Agnès, fille 
d’Henri I er , duc de Brunswick, puis Anne, fille d’Amédée V de Savoie. 



1034 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


salées que dans le reste de l’Asie où la chaleur l’interdit. On pêche aussi 
le turbot que l’on fait sécher et que l’on vend dans toute l’Asie. 

Dans la ville, dans l’ancien palais impérial, il y a des vaisseaux de 
pierre qui s’emplissent tout seuls d’eau, puis s’asséchent et de nouveau 
s’emplissent et s’asséchent. 

On trouve ici en grande quantité de belles et grosses pierres précieuses 
vendues sur le marché. 


[Rappel du schisme et des terres perdues par les empereurs grecs.] 


III 

LA ROUTE DE TERRE ET L’ESPAGNE 

De Constantinople on peut aller par terre en Terre sainte si on ne craint 
pas les Tartares, les Turcs et toutes sortes d’autres obstacles. Cette route 
de terre passe au nord jusqu’à Constantinople et, de là, si le trajet était 
faisable et sûr, on pourrait aller par terre dans le monde entier sans avoir 
besoin de naviguer sur mer. De même, si la route de terre était praticable 
vers le midi, on pourrait éviter de naviguer. Il faudrait passer par la Barba- 
rie, le royaume du Maroc et le royaume de Grenade, mais les Barbares- 
ques interdisent aux chrétiens le passage. Les Sarrasins qui habitent en 
Espagne et en Aragon prennent cette route quand ils veulent visiter le 
sanctuaire de leur prophète Mahomet, mais c’est interdit aux chrétiens. 

Les deux royaumes de Maroc et de Grenade sont très puissants, très 
riches, ne dépendent que peu du Sultan. Ils sont toujours en guerre avec 
le roi d’Espagne et aident le roi d’Algarve, un Sarrasin dont le royaume 
est voisin de l’Espagne, de ce côté-ci de la mer, à lutter contre le roi d’Es- 
pagne. Ce royaume d’Algarve est très puissant avec de grandes villes, des 
forteresses, des villages. Je crois que le roi d’Algarve est plus puissant 
que le Sultan ; il peut, si nécessaire, armer en une journée plus de cent 
mille hommes. J’ai appris qu’il est sans cesse en guerre avec les rois d’Es- 
pagne et de Castille '. 

Dans le royaume d’Aragon, les villes et les villages sont tous habités 
par les Sarrasins que le roi fait surveiller par de hautes tours bien gardées 
pour qu’ils n’entreprennent rien contre lui. Si quelque fonctionnaire royal 
veut exercer une contrainte sur les Sarrasins, il les envoie faire paître les 
porcs, ce qui est interdit par leur loi. 

I. La géographie de Ludolph semble confuse. Ce qu’il nomme Algarve doit être le 
royaume de Grenade. En Afrique du Nord occidentale, il y avait alors deux royaumes, celui 
des Mérinides de Fès et celui des Abd-al-Walides de Tlemcen. On ne voit pas très bien non 
plus qui il désigne comme roi d’Espagne, ce pays étant alors divisé entre les royaumes 
d’Aragon et de Castille. 



LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE 


1035 


IV 

LA BARBARIE 

C’est un pays sablonneux et désert, habité par les Éthiopiens noirs. 
Hommes et femmes ont tous des visages simiesques et élèvent des singes 
domestiques chez eux, comme ici les chiens et les poules. Entre le Maroc 
et l’Espagne, la mer Méditerranée se jette dans l’Océan par un bras de 
mer à peine large d’un quart de mille. Sur une des rives une femme chré- 
tienne et sur l’autre une femme musulmane, en train de laver leur linge, 
peuvent se quereller et s’insulter. Ce bras de mer est appelé par les indigè- 
nes détroit de Balthar, ou encore détroit du Maroc. Il n’y a que ce petit 
bras de mer à traverser pour aller dans le monde entier parterre en passant 
par le sud, comme je l’ai dit. Les rois de Maroc et de Grenade le traversent 
aisément pour se porter au secours du roi d’Algarve. 

À l’autre extrémité, la mer Méditerranée se jette dans la mer de Pont 
par le bras Saint-Georges, sous les murs de Constantinople. On ne trouve 
dans la mer du Pont aucune île, sinon celle qui est appelée Chersonèse où 
le pape saint Clément fut exilé '. 


[Suit une discussion sur le lieu de la sépulture de saint Clément.] 


V 

LA MER MÉDITERRANÉE 

La Méditerranée est la mer par laquelle on parvient à la Terre sainte. 
Elle est ainsi nommée car elle sépare l’Asie à l’est de l’Europe au nord et 
à l’ouest et de l’Afrique au sud. On m’a parlé d’un fleuve nommé Aude 
qui sépare l’Afrique de l’Europe et qui traverse une ville nommée Biter- 
ris 1 2 , car elle est entre deux terres, l’Afrique et l’Europe 3 . Cette ville a été 
construite au temps d’Hannibal quand les philosophes romains partagè- 
rent le monde et Hannibal construisit à proximité une ville appelée Nar- 
bonne, c’est-à-dire « narrant le bon ». Elle est maintenant la métropole du 
Biterrois, son évêque est appelé évêque de Narbonne. J’ai souvent été 
dans ce pays. 

La Méditerranée a des marées et flue et reflue sans cesse, comme on le 


1. Clément, troisième successeur de saint Pierre, mort vers 100, aurait été, selon une 
Passion légendaire rédigée au iv e siècle, victime de la persécution de Trajan et serait mort 
martyr en Chersonèse. 

2. Béziers. 

3. Là encore, la géographie de Ludolph est bien peu sûre. 



1036 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


voit entre la Calabre et la Sicile où les remous sont si violents qu’aucun 
marin n’ose s’y aventurer sans un guide averti. 

La Méditerranée n’a pas partout la même largeur, elle est tantôt large, 
tantôt étroite. Elle est large du côté occidental, comme en Espagne, 
Galice, Catalogne et en partie en Provence ; elle est étroite du côté orien- 
tal, comme en Calabre, Apulie, Naples, Venise et autres lieux environ- 
nants. 


VI 

LES DIVERS DANGERS DE LA MER 

Si l’on désire aller par mer en Terre sainte, on peut partir de n’importe 
quel port. Il faut prendre autant de nourriture que l’on peut. En général, 
on a l’habitude de s’assurer de cinquante jours de vivres pour la traversée 
d’ouest en est. Pour le retour, on prévoit cent jours '. Car, d’ouest en est, 
le navire avance comme en volant, poussé par un vent favorable, de nuit 
encore plus que de jour, et fait bien seize milles à l’heure. La raison en 
est que les terres de l’ouest sont froides et venteuses. En revanche, la terre 
d’orient est chaude et à peu près dépourvue de vent, aussi la navigation 
est-elle bien plus lente au retour. Et si les grandes nefs d’Occident revien- 
nent en septembre ou octobre, les galères et les navires plus petits 
commencent à rentrer en août, quand la mer est calme. En novembre, 
décembre et janvier, aucun navire ne prend la mer à cause des tempêtes. 

De toute façon, il est très rare qu’un navire puisse revenir sans peine, 
danger, crainte et tempête. Je le sais bien, car j’ai subi des tempêtes 
variées et inouïes. Personne ne peut dire, personne ne peut croire à quel 
point les tempêtes sont cruelles. Je sais parfaitement que les pierres et le 
sable peuvent être arrachés du fond de la mer quand elle est en furie, 
comme folle. Cela se produit souvent près des îles, là où la mer est étroite. 
Des pierres sont souvent projetées d’une rive à l’autre par la tempête. Une 
fois, un voyageur naviguait sur une galère au large de l’Arménie quand, 
dans la nuit, une tempête s’éleva brusquement. Au matin, trois hommes 
avaient disparu et la galère était recouverte sur une paume de haut de 
sable projeté par la mer en furie. 

Il y a bien d’autres périls de la mer dont je veux dire quelques mots. 


VII 

LE DANGER DU COUP DE VENT 

Le premier danger vient du vent, notamment d’un vent surprenant que 
les marins appellent gulph, qui vient des grottes des montagnes, mais il 
ne cause aucun dommage aux navires, sauf s’ils sont près des côtes. L’an 


I. La durée de la traversée était en général de trente jours. 



LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE 


1037 


du Seigneur 1341, la nuit du dimanche de Laetare', nous revenions de 
l’orient, poussés par un bon vent d’est, les six voiles étaient déployées et 
le navire sembla voler toute la nuit. Mais le matin, au lever du jour, alors 
que nous étions devant la montagne de Sathalie 1 2 et que les marins dor- 
maient, ce gulph projeta violemment sur le côté le navire avec toutes ses 
voiles qui furent trempées, si bien qu’il courait quasiment sur un bord. 
S’il s’était incliné encore d’une paume, nous aurions été noyés. On coupa 
alors tous les cordages des voiles, le navire se redressa un peu et nous 
avons ainsi échappé au péril, par la grâce de Dieu. 


VIII 

LE DANGER DU TOURBILLON 

Il y a un autre péril lié au vent que les marins appellent grup. Il provient 
du choc de deux vents, mais les marins peuvent bien le prévoir. J’ai été 
cependant dans un grand péril à cause de ce vent lors de mon retour. 

Il y a encore les dangers des pirates ou des corsaires qui attaquent les 
navires comme s’ils étaient des châteaux. Mais, depuis que la ville de 
Gênes s’est donné un duc, ces sortes de dangers ont diminué 3 . 


IX 

LE DANGER DES BANCS DE SABLE 

Un autre danger est ce que les marins appellent sicca. Il faut savoir que 
la mer n’a pas partout la même profondeur. Il y a dans la mer des monta- 
gnes, des rochers, des herbes et de la verdure comme sur terre. Parfois ces 
montagnes et ces rochers sont hauts, parfois, peu élevés. À certains 
endroits, les rochers et les montagnes ne sont recouverts que d’une paume 
ou d’une brasse d’eau. C’est pourquoi personne n’ose naviguer le long 
des côtes de Barbarie, car il s’y trouve beaucoup de rochers et de bancs 
de sable. Les marins redoutent beaucoup ce danger. 

On voit bien que de l’herbe et de la verdure poussent sous la mer car, 
au moment des tempêtes, on voit projetés sur le rivage toutes sortes d’her- 
bes et même des coraux dont les branches sont arrachées au fond de la 
mer et polies ensuite par les artisans. Les coraux sont d’abord blancs et 
ils ont une mauvaise odeur. Mais le rayonnement du soleil sur le fond de 
la mer les fait devenir rouges. Ils ont la taille d’un petit buisson d’une 


1. Quatrième dimanche de carême : en 1341, c’était le 18 mars. 

2. L’actuelle Antalya, au sud de la Turquie, un golfe redouté des marins pour ses tem- 
pêtes. 

3. Simone Boccanegra, premier doge de Gênes, nommé en 1339. 



1038 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


brasse de hauteur. La mer les rejette en grande quantité, on les ramasse et 
on les vend. J’ai vu dans une maison des coraux qui auraient pu porter 
cinquante chevaux. Mais je n’ose en dire davantage. 


X 

LE DANGER DES POISSONS 

Un autre danger, maL qui ne menace que les petits bateaux, est celui 
des grands poissons. Il y a en mer un poisson que les Grecs appellent 
« truie de mer 1 », que les petits bateaux redoutent beaucoup. Ce poisson 
ne fait aucun mal aux bateaux, sauf s’il est pressé par la faim. Si les 
marins lui jettent du pain, il s’en contente et s’en va. S’il ne veut pas s’en 
aller, il faut qu’un homme le regarde aussitôt d’un air irrité et terrible, 
alors il s’enfuit effrayé. Mais il faut que l’homme qui le regarde prenne 
bien soin de n’avoir pas peur du poisson et le fixe avec une audace qui 
l’horrifie. Si le poisson sent que l’homme a peur, il ne s’en va pas, il mord 
le navire et le lacère. Un très respectable marin m’a dit que, dans sa jeu- 
nesse, il était sur un petit navire ainsi menacé par ce poisson. Il y avait 
sur le navire un jeune homme réputé audacieux et dur ; quand le poisson 
approcha, il ne voulut pas lui donner du pain, mais, avec l’audace qu’il 
croyait avoir, il se jeta dans l’eau au bout d’une corde, comme on en a 
l’habitude, pour regarder le poisson d’un air furieux. Mais il fut si effrayé 
à la vue du poisson qu’il appela ses compagnons pour qu’ils le retirassent 
avec la corde. Le poisson vit la frayeur de l’homme et, tandis qu’ils le 
retiraient de l’eau, dansant au bout de sa corde, d’un coup de gueule il le 
coupa en deux jusqu’au ventre, puis il s’éloigna du navire. 

Ce poisson n’est ni très gros, ni très long, mais sa tête est énorme et 
tous les dommages qu’il cause aux bateaux sont le fait de ses morsures. 

J’ai entendu le récit d’un autre marin digne de foi qui connaît à peu 
près toutes les routes sur mer et a couru des dangers innombrables et 
diverses terreurs en mer. Il me dit qu’une fois, près de la Barbarie, un 
navire faisait route à cause des vents contraires là où la navigation est des 
plus périlleuses à cause des rochers et des bancs de sable recouverts de 
très peu d’eau, alors qu’un peu plus loin, on ne trouve pas le fond à plus 
de dix mille brasses. Tandis que la navigation se poursuivait dans la 
crainte, le navire tomba sur un poisson appelé en français « mérou », qui 
se cachait dans les rochers. Le poisson sentit venir le navire et pensa peut- 
être que c’était quelque chose à manger. Ouvrant la gueule, il le mordit 
avec tant de violence que, bien que lourdement chargé, le navire recula 
fortement. Les passagers s’affolèrent, le pilote leur demanda de prier 


1. Il semble que ce soit le requin. 



LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE 


1039 


Dieu pour le salut de leur âme, car ils n’avaient aucune chance de survi- 
vre, le navire ayant sûrement heurté un gros rocher. Les marins descendi- 
rent dans la cale pour voir où était la voie d’eau et ils virent la dent du gros 
poisson enfoncée dans le bateau. Elle était aussi longue qu’une poutre et 
large de trois coudées. Ils ne purent l’extraire, même avec des instruments 
de fer, ils la limèrent avec une scie. Si la dent n’avait pas été si pointue, 
ce qui lui avait permis de pénétrer dans le navire, il se serait sûrement 
brisé. 

J’ai vu près de la Sardaigne trois poissons qui, en respirant, projetaient 
en l’air une grande quantité d’eau avec un bruit de tonnerre. Près de 
Tortose, un grand poisson, fuyant de petits poissons, se jeta sur la rive 
poussé par la grande quantité d’eau qu’il soulevait. Mais l’eau se retira, 
il resta sur le sable et tous les habitants vinrent le dépecer pour se nourrir. 
Toutefois, en peu de temps, à cause de la chaleur, toute la région fut infec- 
tée de la puanteur due à la putréfaction du poisson dont le cadavre se vit 
longtemps de loin comme une maison démolie, les poutres à l’air. Puis 
les tempêtes le rejetèrent à la mer. Mais j’ai entendu dire par des person- 
nes expertes que le plus grand poisson de mer est l’anguille. 


XI 

LES DIVERSES SORTES DE POISSONS 

Il y a en mer de nombreuses et diverses sortes de poissons, grands et 
petits, de couleur, d’aspect, de formes variées, avec ou sans écailles, de 
sorte que l’esprit humain ne peut les retenir tous. Parmi tous ces poissons, 
il y en a de merveilleux qui s’élèvent hors de l’eau et volent assez long- 
temps, comme des papillons, mais je ne sais pas combien de temps ils 
peuvent tenir en l’air. J’ai interrogé à leur sujet des marins expérimentés, 
voulant savoir d’où ces poissons provenaient. Ils me répondirent qu’en 
Angleterre et en Irlande de très beaux arbres poussent sur le rivage, 
portant des fruits en forme de pommes. Dans ces pommes naissent des 
vers et, quand les pommes sont mûres et tombent, elles s’écrasent et les 
vers s’envolent, car ils ont des ailes comme des abeilles. S’ils touchent en 
premier lieu la terre, ils deviennent aériens et volent avec les autres 
oiseaux du ciel. Si c’est la mer, ils deviennent aquatiques, nagent comme 
les poissons, mais exercent de temps en temps leur capacité naturelle à 
voler. Je n’ai pas pu constater si de tels arbres existent réellement, je dis 
ce que j’ai entendu. Mais on les mange comme d’autres poissons et, 
quand ils passent en mer, ils semblent voler. 



1040 


PELERINAGES EN ORIENT 


XII 

LES MIGRATIONS D’OISEAUX 

Il faut savoir qu’à certaines saisons toutes sortes d’oiseaux grands et 
petits traversent la mer d’ouest en est ou vice versa. Ce sont surtout les 
grues, les cailles, les hirondelles et beaucoup d’autres, grands et petits, de 
couleurs et de formes variées dont Dieu seul sait tous les noms. Ils volent 
d’île en île ; ils sont si maigres qu’ils n’ont que les plumes et les os et sont 
si las qu’ils ne prennent pas garde aux pierres des frondes ou aux flèches. 
J’ai pris des cailles sur un bateau, elles sont mortes aussitôt. 

Dans tous les pays d’outre-mer où je suis allé, je n’ai jamais vu de 
cigogne, mais dans un couvent de frères mineurs, j’en ai vu une que l’on 
prenait pour un monstre. On m’a souvent demandé si les hirondelles se 
trouvaient en hiver dans mon pays, et j’ai répondu : « Elles arrivent en 
mars, comme d’outre-mer et on ignore d’où elles viennent. » 

Il arriva une fois, dans le palais d’un grand seigneur, que l’intendant 
était endormi sur la table et deux hirondelles entrèrent, se battant et se 
mordillant et tombèrent sur le visage du dormeur. Il se réveilla, les saisit 
et leur mit une bague avant de les laisser s’envoler. Et chaque année, elles 
revinrent à leur nid avec cette bague. 

Il serait trop long de parler des autres oiseaux de toutes sortes qui tra- 
versent la mer, je laisserai donc ce sujet pour revenir à mon propos. 


XIII 

LA NAVIGATION PAR MER. TROIE ET LES ÎLES 

Si on veut visiter la Terre sainte ou les pays d'outre-mer, il convient de 
faire la traversée avec une nef ou une galère. Si on prend une nef, on fait 
une traversée directe, sans s’arrêter dans les ports à moins d’y être 
contraint par les vents contraires ou le manque de vivres, ou quelque autre 
nécessité. On laisse au sud la Barbarie à sa droite et on a vers le nord la 
Grèce à sa gauche. Et l’on peut voir les îles célèbres de Corse, Sardaigne, 
Sicile, Malte, Scarpantho, Crète, Rhodes et beaucoup d’autres grandes et 
petites. Après avoir vu tout cela, on arrive à Chypre. 

Si on prend une galère, c’est un navire long qui va de rivage en rivage 
et de port en port, sans jamais s’éloigner de la rive et, chaque nuit, il fait 
relâche dans un port. Il y a soixante bancs de chaque côté et sur chacun 
d’eux trois rameurs, manœuvrant trois rames, et un archer. Il faut quoti- 
diennement aller chercher des vivres car on ne peut pas en garder sur le 
bateau. En naviguant ainsi, près du rivage, on voit de très beaux paysages, 
des villes, des villages, des châteaux ; tout ce qu’on ne fait qu’apercevoir 



LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE 


1041 


de la nef, on le regarde en détail longuement, de la galère. Et l’on peut 
ainsi, avec une galère, parcourir presque tout le monde du côté septen- 
trional. 

Avec la galère, de place en place, de port en port, on parvient à 
Constantinople, puis on voit, çà et là, quelques pierres, quelques colonnes 
de marbre à demi enterrées. Si on les trouve, on les emporte, ainsi, à 
Venise, il n’y a pas une colonne ou quelque belle pierre taillée qui ne 
vienne de Troie. Cette ville était sur le rivage, dans une région nommée 
Phrygie, non loin de Chalcédoine, mais il ne semble pas que son port ait 
été bon. 

De Troie, avec une galère, on voit le littoral de la Lombardie, de la 
Campanie, de la Calabre et de l’Apulie et on arrive à une île appelée 
Corse 1 . Près de cette île, l’apôtre Paul, prisonnier en Judée et qui avait 
fait appel à César, fit naufrage et, le soir, chez son hôte, près du feu, il 
sortit indemne d’une piqûre de vipère, comme le disent les Actes des 
Apôtres 2 . Certains habitants de l’île se disent aujourd’hui descendants de 
l’hôte de saint Paul et transmettent le pouvoir de guérir avec de la salive 
si l’on a été mordu par un serpent. Pour ce faire, ils prennent un verre de 
vin, en boivent, y crachent un peu de salive et la font boire à la personne ; 
si elle éprouve quelque dégoût, ils mêlent un peu de terre au vin et confè- 
rent leur pouvoir par une oraison. 

De Corse, on va en Sardaigne, une île excellente et fertile, abondante 
en bétail et en pâturages, mais dépourvue de vin qu’il faut importer. Elle 
appartenait aux Pisans, mais le roi d’Aragon la leur a enlevée 3 . Elle n’a 
pas beaucoup de villes, sauf une, belle, appelée Castel de Cal 4 . 

L’an du Seigneur 1341, en la fête de l’Ascension 5 , une tempête sou- 
daine, d’une force et d’une violence inouïes, jeta sur la côte de l’île notre 
grande nef. Le navire fut ballotté par la tempête de midi jusqu’à l’heure 
de vêpres et pendant quinze heures nous en perdîmes le contrôle. De 
mémoire d’homme, on n’avait jamais vu une telle tourmente. Pendant 
cette nuit où nous avons été jetés à la côte, trente-quatre grandes nefs se 
retrouvèrent au même endroit, venant de différentes parties de la mer et 
rassemblées par la tempête qui les lançait sur ce rivage. Beaucoup de 
navires, grands et petits, dont certains avaient jeté à la mer leur cargaison 
furent brisés et beaucoup d’autres firent naufrage. Parmi ces bateaux, il y 
avait la plus grande nef du monde, venant de Naples, chargée de mille 
tonneaux de vin, avec six cents hommes et d’autres marchandises. Elle 


1 . De nouveau, la géographie de Ludolph s’avère bien imprécise. 

2. L’épisode se passe en réalité à Malte. 

3. Après avoir longtemps convoité l'île, l’Aragon la conquit sous le règne de Jacques II 
en 1326. 

4. Cagliari. 

5. Le 18 mai 1341, soit deux mois après leur passage en Turquie. 



1042 


PELERINAGES EN ORIENT 


faisait route vers Constantinople, mais les bourrasques de vent l’avaient 
rejetée en arrière. 

Près de la Sardaigne, il y a une petite île, l’île Saint-Pierre, dans 
laquelle on trouve de tout petits chevaux sauvages d’une grande beauté 
qui sont si rapides qu’on ne peut les prendre qu’avec des flèches. On les 
mange comme du gibier. 

Entre cette île et la Provence, il y a un golfe très dangereux appelé par 
les marins golfe du Lion, c’est-à-dire de la colère du lion. Même si le 
navire a fait toute sa traversée paisiblement, il ne peut pas entrer dans ce 
golfe sans subir la tempête et sans craindre quelque dommage, c’est pour- 
quoi on l’appelle golfe du Lion. 

De cette île de Sardaigne, on va en Sicile. Ce beau pays a huit cents 
milles de tour. C’est un beau royaume, une île bien plus riche que toutes 
les régions environnantes. Dans les terres d’outre-mer, la pauvreté vient 
en effet du manque de pluie et d’eau, seule la Sicile n’en manque pas. 


XIV 

L'ÎLE DE SICILE 

Le royaume de Sicile a sept évêques et un métropolite à Montréal ; lors 
de mon voyage, c’était un frère mineur. Elle a de belles villes bien forti- 
fiées, des forteresses, des villages. Les plus belles et les plus fortes cités 
sont celles du littoral, avec de bons ports, Messine, Palerme, Trapani et 
Catane. À Trapani, le couvent des frères prêcheurs garde une image de 
l’Annonciation de la bienheureuse Marie, très vénérée par les habitants et 
les marins. Chaque fois qu’un navire arrive devant Trapani, il s’arrête et 
les matelots vont saluer l’image, persuadés que si un navire passe au large 
sans s’arrêter, il subira une tempête. Dans la ville de Catane, sainte Agnès 
fut martyrisée. Son corps est resté intact, il est très bien gardé, très vénéré 
car, grâce aux mérites de la sainte. Dieu opère des miracles dans toute la 
Sicile. 

Près de cette ville de Catane, il y a une très haute montagne, isolée, 
appelée le mont Gibel, c’est-à-dire le Beau Mont 1 . Sans interruption, 
comme une fournaise ardente, il flambe et fume, projettant des pierres 
brûlées aussi grosses qu’une petite maison. On appelle cette pierre 
« pierre ponce » et elle sert à polir les parchemins. Ces pierres et les autres 
débris que rejette la montagne se sont rassemblés sous l’effet du vent et 
ont formé de grandes montagnes, hautes, de forme allongée. De cette 
montagne est sorti le fleuve de feu dont parle la Passion de sainte Agathe : 
« Ils étendirent son voile contre le feu. » On en voit encore la trace aujour- 


1. C’est l’Etna. L’étymologie donnée est fantaisiste. Gibel est le mot arabe Djebel, mon- 
tagne. 



LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE 


1043 


d’hui car, depuis le temps de la bienheureuse Agathe ce fleuve est 
souvent sorti et sort encore de temps à autre. La Sicile est ravagée par ces 
fleuves de feu et par la pierre ponce. En se refroidissant, les pierres dur- 
cissent à tel point que ni le fer ni aucun instrument ne peut les attaquer. 
On dit que cette montagne est la bouche de l’Enfer et il doit y avoir 
quelque vérité à ces dires, cela a été affirmé par bien des voix et est 
prouvé par des merveilles et des exemples aujourd’hui comme dans l’his- 
toire ancienne du royaume. Quand il y a quelque part de grandes guerres, 
ce mont jette des flammes jusqu’au ciel et les habitants de Sicile en sont 
ainsi avertis. Un frère mineur, venu se reposer en Sicile, m’affirma en 
conscience que, quand l’empereur Henri d’heureuse mémoire et les 
Pisans firent la guerre au roi Robert 1 2 , le mont brûla tellement que, 
pendant toute la nuit, les frères mineurs de Messine, distante de vingt 
milles, purent lire les matines à la lueur des flammes. Ce frère me raconta 
bien d’autres merveilles qu’il serait trop long de rapporter. En Sicile, il 
existe un proverbe à propos de ce mont : « Mieux vaut être sur le mont Bel 
avec les rois et les princes qu’au ciel avec les boiteux et les aveugles. » 

Ici, les hommes sont mauvais, les femmes parfaites. Il y a trois rites en 
Sicile, le rite des Latins, celui des Grecs et celui des Sarrasins 3 , mais tous 
sont chrétiens, même si leurs rites diffèrent. 

Il est vraiment étonnant que la Sicile puisse être si fertile, si agréable, 
malgré tous les dommages que lui cause cette horrible montagne. Il arrive 
parfois qu’elle rejette des cendres pendant un ou deux jours, si bien que 
les troupeaux ne trouvent plus leur pâture. D’autres fois, les fleuves de 
feu sont si horribles que les habitants jeûnent et font des vœux, se voyant 
déjà descendre vivants dans l’enfer. Parfois sort de la montagne une nuée 
ardente qui brûle tout sur son passage, aussi bien le bois que les pierres, 
comme l’eau chaude fait fondre la neige et, sur deux milles, surtout dans 
la plaine, la terre est ravagée et inhabitable. La Sicile est peut-être un très 
beau pays, mais il est redoutable d’y vivre. 


XV 

LE MONT VULCA1N 

Près de la Sicile, il y a une petite île entièrement occupée par une mon- 
tagne au pied de laquelle est un beau verger très agréable. Les habitants 
l’appellent Vulcain 4 . Telle une fournaise, ce mont émet sans arrêt des 


1 . Elle mourut martyre en 25 1. 

2. Il s’agit de la guerre entre Henri VII, descendu en Italie pour y recevoir la couronne 
impériale en 1312 et allié des villes gibelines, contre une coalition menée par les guelfes et 
Robert d’Anjou. 

3. Rite mozarabe, pour les chrétiens d’origine arabe. 

4. Le Vulcano, dans les îles Lipari. 



1044 


PELERINAGES EN ORIENT 


flammes brûlantes encore plus horribles que celles du mont Bel. On dit 
que ce mont était jadis en Sicile mais, à la prière du bienheureux apôtre 
Barthélemy, il s’inclina vers la mer et se sépara de la terre. Ce mont brûle 
avec une puissance effrayante. Il projette, comme une catapulte, des 
pierres ponces de la taille d’une petite maison avec une telle violence 
qu’elles se brisent en l’air et tombent en mer sur plus d’un demi-mille. 
Les vagues les rejettent sur le rivage où on les ramasse. C’est la pierre 
ponce que les scribes utilisent pour poncer le parchemin, certains disent 
qu’elle provient de l’écume de la mer et vous pouvez voir que c’est faux. 

Une fois, avant mon passage, un lac de la longueur et de la largeur d’un 
jet de pierre jaillit dans un verger au pied du Vulcain. Pendant quatre jours 
et quatre nuits, des flammes en jaillirent jusqu’au ciel. C’était un specta- 
cle horrible et terrifiant, il semblait que le ciel entier, la terre entière brû- 
laient et certains pensèrent que c’était la fin du monde. Quand l’incendie 
cessa, des cendres tombèrent en telle quantité pendant quatre jours et 
quatre nuits que les habitants abandonnèrent villes et villages pour s’en- 
füiir dans la montagne et s’abriter comme ils le pouvaient. Tout le bétail 
et beaucoup de personnes périrent sous les cendres dans les champs. Des 
villes entières disparaissaient presque sous les cendres et les fleuves 
étaient asséchés. De mémoire d’homme, on n’avait jamais vu une telle 
détresse, une telle angoisse en Sicile '. Les habitants firent des vœux, jeû- 
nèrent, firent pénitence, suppliant Dieu, par les mérites de sainte Agathe, 
de détourner d’eux sa colère et de les délivrer de tous ces maux. Ceux-ci 
cessèrent enfin et ne se renouvelèrent plus. Et beaucoup de mauvaises 
actions furent alors interdites sous les peines les plus graves. 


XVI 

LA VILLE DE SYRACUSE 

Il y a une autre ville en Sicile, appelée Syracuse, où sainte Lucie fut 
martyrisée et où son corps, intact, est conservé. Beaucoup d’autres reli- 
ques sont vénérées en Sicile. Il serait trop long de parler des autres mer- 
veilles de la Sicile, des splendides palais de l’empereur Frédéric 1 2 , de la 
pêche au poisson nommé thon et des autres richesses et ressources de 
l’île. 

Il y a tout autour de la Sicile un grand nombre d’îles, petites et grandes. 
L’une s’appelle Malte, elle a un évêque, je l’ai souvent visitée. Une autre 
s’appelle Comino, on y vit dans des grottes, car il n’y a pas assez de 
terrain pour les habitations. On ne passe pas par ces îles, il faut s’y rendre 


1. Ludolph parle sans doute de la terrible éruption de l’Etna, en 1329. 

2. Frédéric il, empereur et roi de Sicile ( 1 1 94- 1 250). 



LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE 


1045 


spécialement. Assez près se trouve l’île de Gozo riche de lait et de trou- 
peaux. J’ai passé une fois parmi ces îles dans une grande nef, et le péril 
était sérieux en raison d’une très violente tempête. On ne se rappelait pas 
avoir vu passer par ces îles un aussi grand navire. 


XVII 

LA GRÈCE 

De Sicile, on traverse le gouffre de Venise qui sépare l’Italie de la 
Grèce 1 2 et, le long du littoral de Grèce, on arrive en Achaïe, en Macédoine 
et aux autres régions appelées Romanie 3 . Il faut savoir que f Achaïe s’ap- 
pelle aujourd’hui la Morée. Les Catalans l’ont arrachée aux Grecs 4 . Dans 
ce pays est la belle ville de Patras où est mort saint André. Saint Antoine 
et beaucoup d’autres saints y ont jadis habité ou en sont originaires. 

Non loin de Patras, Athènes fut autrefois maîtresse du savoir en Grèce. 
Cette ville, jadis si importante, est aujourd’hui déserte. A Gênes, il n’y a 
pas une seule colonne de marbre, une seule pierre taillée qui n’ait été 
apportée d’Athènes, comme les Vénitiens l’ont fait pour Troie. 

Dans ce pays d’ Achaïe, se trouve aussi Corinthe, une superbe ville for- 
tifiée en haut d’une colline. Je n’en connais pas d’aussi forte ; même si 
elle était assiégée par le monde entier, elle ne manquerait ni de blé, ni de 
vin, ni d’huile, ni d’eau. C’est à cette ville que saint Paul adressa plusieurs 
de ses Épîtres. Non loin est la ville de Galata, à laquelle saint Paul écrivit 
aussi une Épître. Gala signifie « lait » en grec ; en effet ses habitants sont 
plus blancs que ceux des environs. Aujourd’hui, cette cité de Galata s’ap- 
pelle Péra 5 . En Achaïe et en Morée, les frères de l’ordre Teutonique 
demeurent dans de très forts châteaux et sont en rivalité incessante avec 
le duc d’Athènes et les Grecs. 

D’Achaïe, on peut se rendre dans diverses îles grecques, le long du 
littoral d’Asie Mineure, comme l’île de Chio, particulièrement célèbre, 
où croît le mastic. On n’en trouve que dans cette île ; si les arbres poussent 
dans d’autres régions du monde, ils ne portent aucun fruit. Le mastic est 
une sorte de gomme qui s’écoule des arbres. On l’exporte dans le monde 
entier. Il y a- dans cette île un évêque qui, lors de mon passage, était de 
l’ordre des Prêcheurs. Cette île fut conquise sur l’empereur de Constanti- 


1 . Comino et Gozo sont de petites îles proches de Malte. 

2. Nom donné au détroit de Messine à l’époque médiévale. 

3. On désignait sous ce nom les provinces de l’Empire byzantin passées sous la domina- 
tion latine après la conquête de 1204. 

4. La redoutable Compagnie catalane conquit l’Achaïe en 1311. 

5. Ludolph confond la Galatie, en Turquie actuelle, à laquelle est adressée l’Épître de 
saint Paul, avec Galata, faubourg de Constantinople, voisin de Péra, autre faubourg, dans 
lesquels étaient situés les comptoirs des marchands occidentaux. 



1046 


PELERINAGES EN ORIENT 


nople par deux frères de Gênes. Mais la mésentente se mit entre eux, l’un 
des frères rendit sa part à l’empereur, qui emprisonna l’autre et l’île fut 
donc perdue pour tous les deux. Mais, à mon passage, le frère captif 
s’était réconcilié avec l’empereur qui lui avait confié un commandement 
et donné plusieurs châteaux '. 

De Chio, on va à Patmos, une île déserte où saint Jean l’Évangéliste, 
exilé par Domitien, reçut des révélations du ciel et écrivit l’Apocalypse. 
De Patmos, on gagne si l’on veut Éphèse sur le littoral d’Asie. Ce pays 
qui s’appelait autrefois Asie Mineure se nomme maintenant Turquie, car 
les Turcs l’ont enlevée aux Grecs. Les Turcs sont des hommes minces et 
bruns, très forts ; ils ne sont pas de la race des Sarrasins ; ce sont plutôt 
des chrétiens renégats. Comme les Frisons, ils habitent au nord près de la 
mer dans des châteaux très bien fortifiés enlevés aux Grecs. Ils ne sont 
armés que d’arcs, ils vivent de lait et se déplacent çà et là avec leurs trou- 
peaux. Ils sont méprisables et ont les mêmes mœurs que les Frisons. 


XVIII 

ÉPHÈSE 

Éphèse est à quatre petits milles de la mer. Dans cette ville il y a une 
belle église en forme de croix, couverte de plomb, très bien décorée de 
mosaïques et de marbres, encore intacte. C’est là que le disciple bien- 
aimé, invité à des noces, entra dans son tombeau, disparut dans la lumière 
et ne réapparut plus 1 2 . Ce tombeau est à côté du grand autel, dans une sorte 
de grotte, on peut le visiter après avoir payé un denier aux Turcs. Les 
Turcs vendent maintenant dans cette église de la soie, de la laine, du blé 
et toutes sortes de marchandises. 

La cité d’Éphèse était jadis très bien située entre deux collines qu’elle 
occupait de part en part, le centre étant dans une vallée. L’église du 
tombeau de saint Jean en était éloignée d’un jet de catapulte, édifiée au 
sommet d’une colline, c’était le point le plus fort de la ville. Aussi, par 
crainte des chrétiens, les Turcs ont transféré ailleurs la ville d’Éphèse et 
le site antique est déserté. Lors de mon passage, vivait là une noble dame, 
dont le mari était maître de la ville, mais les Turcs la lui enlevèrent et 
autorisèrent la dame à demeurer près de la citadelle et à vendre du vin 
aux marchands. Elle nous entretint avec de grands gémissements de la 
perte de son mari et de la ville, de la tristesse et de la douleur de son cœur. 

Près d’Éphèse, il y a une petite fontaine ronde, avec quantité d’excel- 


1 . L’ïle fut conquise par Benedetto Zaccaria en 1 304. L'empereur de Byzance la reprit 
en 1329. 

2. La légende voulait que saint Jean fût entré vivant dans son tombeau. 



LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE 


1047 


lents poissons. L’eau en jaillit avec une telle force qu’elle arrose des 
vergers et tout le terrain environnant. 

À quatre milles de la ville antique, sur le rivage, à l’endroit où est le 
port, on a construit une nouvelle ville, où habitent des chrétiens de Lom- 
bardie, expulsés de chez eux en raison de discordes civiles ; ils ont des 
églises et un couvent de frères mineurs, ils peuvent pratiquer leur religion, 
bien qu’auparavant les Turcs aient persécuté les chrétiens. 

Près de la nouvelle Éphèse, il y a un fleuve, grand comme le Rhin, 
venant de Tartarie et par lequel, comme pour le Rhin, arrivent beaucoup 
de marchandises. Les Turcs et les chrétiens renégats font venir par ce 
fleuve des bateaux, des armes et des vivres quand ils veulent combattre 
contre les chrétiens, si bien que ce fleuve cause de grands torts et domma- 
ges aux chrétiens '. 


XIX 

LES ÎLES ET RHODES 

D’Éphèse, on peut aller par mer dans un grand nombre d’îles, il y en a 
soixante-dix dans cette partie de la mer, grandes et petites, certaines habi- 
tées, d’autres désertes. Certaines ont des ressources particulières, d’autres 
sont riches de toutes sortes de biens, d’autres pleines de sources dange- 
reuses et d’animaux venimeux. Parmi ces îles, il y en a une qui possède 
une source très chaude, bouillant comme une marmite, si dangereuse 
qu’un oiseau meurt rien qu’en la survolant. 

À côté, il y a une autre petite île, d’à peine deux milles de tour, dans 
laquelle est une petite église. Il y vit tant de cerfs et d’animaux forestiers 
qu’elle peut à peine les contenir. Un jour, mes compagnons s’y arrêtèrent 
et trouvèrent dans l’église une grande quantité d’armes, lances, boucliers, 
catapultes, ainsi que des réserves de venaison séchée. C’était le butin des 
pirates et corsaires mis là en dépôt. Mes compagnons demeurèrent une 
journée à attendre les pirates tout en chassant, mais sans rien prendre. Le 
soir, l’un d’eux était assis entre deux rochers, un cerf passa, il lui coupa 
le pied droit avec son épée et lui blessa le gauche. Ils s’emparèrent du cerf 
et repartirent. 

À côté, il y a une autre petite île où tous les animaux sont sauvages. 
C’est un lieu agréable pour la chasse, mais la viande de ces animaux n’est 
pas aussi bonne à manger que celle des autres gibiers. 

Non loin de cette île, il s’en trouve une autre nommée Phocée où l’on 
trouve quantité de pierre d’alun. On l’exporte dans le monde entier. Les 
Génois l’ont enlevée par les armes aux Turcs il n’y a pas bien longtemps 


1 . Ludolph veut sans doute parler du Méandre, aujourd’hui Menderes, au sud d’Éphèse. 



1048 


PELERINAGES EN ORIENT 


et l’ont rétablie dans son ancien état avec son siège épiscopal Cette île 
est tout contre le littoral, reliée à la Turquie par un pont sur lequel les 
Turcs ne laissent passer personne, que Ton soit en guerre ou en paix, tant 
ils ont de rancœur de la perte de la ville. 

En quittant ces lieux, on atteint par mer la ville de Patara sur le littoral 
de l’Asie Mineure ou de la Turquie. Cette ville, jadis puissante et très 
belle, a été aujourd’hui détruite par les Turcs. C’est là qu’est né l’évêque 
saint Nicolas. De Patara, on parvient par mer à une autre très belle ville 
également détruite, nommée Myrrha, où le glorieux pontife Nicolas fut 
élu évêque et il rendit toute la région célèbre par ses vertus et ses mira- 
cles 1 2 . 

On peut, de Myrrha, atteindre par mer l’île de Crète, très belle, très 
puissante, jadis un royaume indépendant. Elle n’a guère aujourd’hui de 
forteresses ni de villes fortifiées. La ville principale s’appelle Candie 3 . 
Les Vénitiens ont enlevé cette île aux Grecs 4 . 

De là, on va par mer jusqu’à une île très belle et noble, saine, déli- 
cieuse, appelée jadis Colos à laquelle saint Paul écrivit des Épîtres. Elle 
s’appelle aujourd’hui Rhodes, elle est la seule à être dans le septième 
climat auquel elle donne son nom 5 . C’est dans cette île que fut décidée la 
destruction de Troie. On disait que là était un bélier couvert d’une toison 
d’or, comme le raconte l’histoire de Troie 6 . L’île de Rhodes est belle, 
montagneuse, l’air y est très sain. On y voit beaucoup d’animaux fores- 
tiers nommés daims. Tous ceux qui naviguent dans cette partie de la mer 
doivent passer par Rhodes ou à proximité. La capitale s’appelle Rhodes, 
une ville très belle, bien fortifiée avec de très hautes murailles et des 
ouvrages de défense inexpugnables, construits en énormes pierres dont 
on se demande comment des mains d’homme ont pu les poser. Après la 
perte d’Acre, le maître et les frères de l’Hôpital Saint-Jean de Jérusalem 
l’ont enlevée aux Grecs après un siège de quatre ans 7 . Mais ils ne l’au- 
raient jamais prise s’ils n’avaient soudoyé les habitants par des présents, 
si bien que l’île se rendit spontanément aux frères de l’ordre. Ils y établi- 
rent le siège de leur ordre et l’habitent en ce moment. Ils sont trois cent 
cinquante frères sous le grand maître qui lors de mon passage était Hélion 
de Villeneuve, un vieillard économe qui a amassé un immense trésor. 


1 . L’ïle échappa aux Turcs, grâce à une expédition byzantine menée en 1 329, mais Gênes 
continua à exploiter l’alun. 

2. Patara, aujourd’hui en ruines, près de K.mik, l’antique Xanthos. Myrrha, également en 
ruines, près de Demre. 

3. Hérakléion. 

4. Lors de la croisade de 1204. 

5. La division de la terre en sept climats est héritée de la géographie antique. La confu- 
sion entre Colosses, aujourd’hui près d’Honaz en Turquie, et Rhodes, fréquente au Moyen 
Âge, vient sans doute du célèbre Colosse de Rhodes. 

6. La Toison d’or se trouvait en Colchide, sur les rives de la mer Noire. 

7. La conquête eut lieu en 1310. 



LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE 


1049 


embelli Rhodes de constructions et libéré l’ordre de toutes ses lourdes 
dettes. 

Cette île est à portée de voix de la Turquie, séparée d’elle par un bras 
de mer. Toute la région environnante, et la Turquie pour un tiers des 
récoltes, lui doivent tribut. Ils ont même en Turquie un petit château très 
bien fortifié. 

Les frères sont aussi maîtres de l’île de Lango 1 où abondent blé, vin, 
huile et fruits. Cinquante d’entre eux y demeurent. Ils possèdent aussi un 
îlot nommé Castel Roys, jadis ruiné par les Turcs, mais où ils habitent 
maintenant avec des serviteurs. Sur cet îlot est un château haut et fort d’où 
on peut apercevoir les bateaux sur cinquante milles en mer. Les frères 
signalent à ceux de Rhodes et de Lango et aux chrétiens des environs 
combien de bateaux sont en mer par des signaux, de fumée le jour et de 
feu la nuit. Ainsi, les frères et les chrétiens, selon le nombre de bateaux, 
peuvent se préparer à résister et à combattre. 


[Suit le récit de la lutte contre les Turcs et des traités passés avec eux.] 


Il y a à Rhodes beaucoup de vénérables reliques, parmi lesquelles une 
croix de bronze que l’on dit être faite du chaudron avec l’eau duquel le 
Christ a lavé les pieds de ses disciples. L’empreinte de cire que l’on en 
prend est efficace en mer contre la tempête. Cette croix et d’autres reli- 
ques que possèdent les frères de l’ordre de Saint-Jean étaient auparavant 
aux Templiers, dont les frères ont reçu les biens et les châteaux. Il serait 
trop long de dire tout ce qui fait la célébrité de l’île et les victoires rempor- 
tées par les frères. 


XX 

CHYPRE 

De Rhodes, on va à Chypre, une île très noble, très célèbre, très fertile, 
la plus belle de toutes les îles de la mer, la plus riche en toutes sortes de 
biens. On dit qu’elle a d’abord été habitée par Japhet, fils de Noé. Elle 
est entourée par une ceinture de ports d’Égypte, de Syrie, d’Arménie, de 
Turquie, de Grèce qui ne sont qu’à une journée de voyage. 

Cette belle île appartint aux Templiers qui la vendirent au roi de Jérusa- 
lem. Après la perte de la Terre sainte, d’ Acre et la ruine de la ville, le roi 
de Jérusalem, les princes, les nobles et les barons du royaume se transpor- 
tèrent à Chypre et y demeurèrent. Ils y sont encore aujourd’hui et ainsi 
Chypre devint un royaume. 


1. Cos. 



1050 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Il y a trois évêques à Chypre, à Paphos, Limassol et Famagouste et un 
archevêque à Nicosie. Lors de mon passage, c’était un frère mineur 
nommé Elie et que le pape Clément VI fit cardinal. 

La plus ancienne ville de Chypre est Paphos, jadis grande et noble, 
mais presque entièrement détruite par un tremblement de terre. Elle est 
sur le littoral, à peu près en face d’Alexandrie. Cette cité fut convertie à 
la foi au Christ par les saints Paul et Bamabé et, de là, toute la terre fut 
convertie à la foi, comme le disent les Actes des Apôtres. Près de Paphos 
était jadis le temple de Vénus où on venait de très loin adorer son idole. 
Les jeunes gens et les jeunes filles nobles se rassemblaient au temple. On 
y décida la ruine de Troie, car Hélène fut enlevée alors qu’elle se rendait 
au temple ‘. Les jeunes gens et les jeunes filles venaient là pour obtenir 
de se marier, c’est pour cela que les habitants sont portés plus que partout 
ailleurs à la luxure. Si on met de la terre de Chypre, spécialement de celle 
du site du temple, à la tête du lit d’un dormeur, il est incité toute la nuit 
au plaisir et à l’union chamelle. 


XXI 

LA VIGNE D’ENGADI 

Dans le diocèse de Paphos, il y a le vignoble d’Engadi, unique au 
monde. Il est sur une haute montagne, long de deux milles, entouré de 
rochers comme d’un mur ; l’accès en est très difficile, mais le vignoble 
est sur un terrain plat. Il y pousse toutes sortes de vignes. Certaines 
portent des raisins de la grosseur de belles prunes, d’autres, de la taille 
d’un petit pois. Certaines grappes sont grosses comme une ume et d’au- 
tres toutes petites. Il y a des raisins blancs, noirs, rouges. Certaines vignes 
n’ont pas de raisin, d’autres en portent de la taille de glands, ovales et 
bien visibles. On voit toutes sortes de plants et de fruits dans cette vigne. 
Elle a appartenu aux Templiers qui y employaient cent esclaves, des pri- 
sonniers sarrasins chargés de l’entretenir et de la garder. Elle est mainte- 
nant aux frères de l’Hôpital. Beaucoup de savants m’ont assuré qu’il 
n’existait nulle part de vigne aussi belle et merveilleuse et que Dieu 
l’avait faite pour le plaisir de l’homme, comme on le lit dans le Cantique 
des Cantiques : « Mon bien-aimé est une grappe dans les vignes d’En- 
gadi. » 

Non loin de Paphos se trouve la ville de Limassol, jadis belle, mais 
aujourd’hui ravagée par le tremblement de terre et par les eaux qui sc 
ruèrent sur elle de la montagne. Cette ville est sur le rivage, en face de 
Tyr, Sidon et Beyrouth. Les Templiers et les frères de l’Hôpital Saint- 


1. Hélène fut enlevée à Sparte. 



LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE 


1051 


Jean, les nobles et les bourgeois habitèrent cette ville quand Acre fut 
perdue et on voit encore en grand nombre leurs palais et leurs châteaux. 
Il y a près de Limassol une autre vigne, appelée Petite Engadi, où pous- 
sent aussi diverses sortes de plants qu’on ne peut pas enserrer des deux 
bras, mais ils ne sont guère hauts et ne donnent pas beaucoup de grappes. 
Dans ce diocèse, il y a une maison des frères Teutoniques où demeurent 
aussi des frères anglais de l’ordre de saint Thomas de Canterbury. 

On voit dans ce diocèse une haute montagne isolée, très semblable au 
mont Thabor avec, au sommet, une abbaye de l’ordre de saint Benoît 1 . 
On y conserve, entière, la croix du larron qui était suspendu à la droite du 
Christ, que sainte Hélène a trouvée là et pour laquelle elle a construit et 
doté ce monastère. Tous ceux qui naviguent en mer, quand ils sont à pro- 
ximité du mont, saluent dévotement cette croix et Dieu accomplit beau- 
coup de miracles sur ce mont en l’honneur de cette croix. De ce mont, on 
peut voir les monts du Liban. 


XXII 

LA CITÉ DE FAMAGOUSTE 

Famagouste est sur le bord de la mer. C’est le port du royaume où se 
rassemblent nécessairement marchands et pèlerins. Elle est en face de 
l’Arménie, de la Turquie et d’Acre. C’est la plus riche de toutes les villes 
de l’île et ses habitants le sont aussi. Au mariage de la fille de l’un d’eux, 
des chevaliers français qui nous accompagnaient estimèrent que la cou- 
ronne de la mariée était plus précieuse que les joyaux de la couronne de 
France. Un marchand de cette ville vendit au sultan un globe d’or royal 
qui n’avait pas moins de quatre sortes de pierres précieuses, escarboucles, 
perles, saphirs et émeraudes, le tout d’une valeur de soixante mille florins, 
et il proposa ensuite de le racheter pour cent mille florins, ce qui lui fut 
refusé. Le connétable de Jérusalem possédait quatre pierres précieuses 
que sa femme portait montées en broche et il pouvait les engager pour 
trois mille florins. Un des apothicaires de la ville a plus de bois d’aloès 
que cinq charrettes n’en pourraient porter. Je ne dis rien des épices, on en 
voit partout, comme le pain chez nous. Je n’ose parler des pierres précieu- 
ses, des étoffes d’or et des autres richesses, on ne me croirait pas. Il y a 
aussi dans cette ville beaucoup de prostituées, très riches, certaines possè- 
dent cent mille florins. Mais je me tairai aussi sur ce sujet. 


1. Le monastère de Sainte-Croix est au nord-est de l’île. 



1052 


PELERINAGES EN ORIENT 


XXIII 

SALAMINE ET NICOSIE 

Près de Famagouste, se trouve la ville de Constance ou Salamine, sur 
le bord de la mer. Elle était autrefois le port du royaume, une ville des 
plus nobles, des plus célèbres, des plus belles ; ses ruines le prouvent 
encore. Saint Épiphane, un homme d’une sainteté admirable, y fut élu 
évêque et enseveli. C’est là que naquit la sainte vierge Catherine, une cha- 
pelle indique le lieu de sa naissance. C’est là que saint Bamabé apôtre fut 
martyrisé par le feu et enseveli dans une crypte. Saint Épiphane a accom- 
pli beaucoup de miracles pour cette ville et son territoire, mais elle est 
aujourd’hui détruite jusqu’au sol. 

Il y a à Chypre une autre grande ville nommée Nicosie ; c’est la métro- 
pole. Elle est située au centre de l’île, au pied des montagnes, dans une 
très belle plaine où l’air est très sain. À cause de son climat tempéré, le 
roi de Chypre, tous les évêques et prélats du royaume y demeurent, ainsi 
que les autres princes, comtes, nobles, barons et chevaliers. La plupart se 
livrent presque chaque jour aux joutes, aux tournois et à la chasse. Les 
princes, nobles, barons et chevaliers de Chypre sont les plus riches du 
monde. Celui qui a au moins trois mille florins de revenu est considéré 
comme celui qui ici aurait trois marcs, mais ils dépensent tout à la chasse. 
J’ai connu un comte de Jaffa qui avait plus de cinq cents chiens de chasse. 
Des serviteurs étaient chargés spécialement de les peigner, de les baigner 
et de les oindre, tout cela est jugé nécessaire ici pour ces chiens. Un autre 
noble avait au moins dix ou douze faucons. J’ai connu plusieurs nobles 
et chevaliers qui auraient pu entretenir deux cents hommes d’armes plus 
facilement que leurs veneurs et fauconniers. Quand ils vont à la chasse, 
ils demeurent parfois un mois entier dans les forêts ou les montagnes, 
vivant sous la tente, ou se déplaçant çà et là, jouant avec leurs chiens et 
leurs faucons tandis que des chameaux ou d’autres bêtes de somme leur 
apportent tout le nécessaire et le fourrage. 

Les bourgeois et les marchands de Chypre sont les plus riches du 
monde. Rien d’étonnant à cela, car Chypre est la dernière terre chrétienne 
et tous les navires petits et grands, toutes les marchandises de tous les 
pays autour de la mer doivent y faire escale. Et tous les pèlerins de toutes 
les parties du monde qui vont outre-mer se rassemblent à Chypre et, 
chaque jour, ils apprennent des nouvelles entre le lever et le coucher du 
soleil. On y entend parler toutes les langues, qui y sont d’ailleurs ensei- 
gnées dans des écoles spéciales. 

Le vin de Chypre qui pousse sur les hautes montagnes face aux rayons 
du soleil est excellent. Il est d’abord rouge, mais, gardé dans un flacon de 
verre pendant quatre, six, voire dix ou vingt ans, il devient blanc. Et, au 



LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE 


1053 


bout de tout ce temps, il n’a pas perdu de sa force, au contraire elle s’est 
accrue. C’est pourquoi il faut le couper de neuf parties d’eau pour une de 
vin. Si quelqu’un buvait tout un tonneau de ce vin, il ne serait pas ivre, 
mais serait brûlé et détruit de l’intérieur. Il est très sain de boire ce vin à 
jeûn et il n’y a pas au monde de plus grands buveurs qu’à Chypre. 

On trouve à Chypre les mêmes arbres et les mêmes plantes qu’en Terre 
sainte. 

Lors de mon passage, beaucoup de nobles barons et chevaliers d’Alle- 
magne moururent. 

Il serait trop long de raconter toutes les merveilles, les richesses et les 
splendeurs de Chypre. 


[XXIV-XXVI. Les villes de la côte de Palestine et récit de la chute d'Acre. 
XXVII. Gaza. XXVIII. Le mont Carmel. XXIX- XXXI. L 'Égypte, le jardin du 
baume, les Pyramides.] 


XXXI (fin) - XXXII 
L’ANTIQUE BABYLONE, OU BAGDAD 

L’ancienne Babylone, où était la Tour de Babel, est à environ trente 
jours de voyage au nord-est de la nouvelle Babylone '. Elle est en Chaldée 
près de Bagdad. Pendant les cinq ans de mon séjour en Orient, j’ai 
demandé sans arrêt, jour et nuit, à tous ceux avec qui je pouvais parler, 
ce qu’ils pouvaient m’apprendre sur l’ancienne Babylone et voici ce que 
je peux en dire. 

En Orient, en Chaldée, il y a une ville très noble et très belle, extrême- 
ment puissante, une des meilleures cités d’Orient, située sur le fleuve de 
l’Euphrate, dont le nom est Bagdad. Les habitants de la région croient, à 
ce qu’on dit, que l’antique Babylone se trouvait à un demi-mille et cela 
est attesté par les grandes ruines et les immenses monceaux de murs et de 
pierres qui s’aperçoivent de loin, notamment à l’endroit où se dressait la 
Tour de Babel où commença la confusion des langues. Bien que le 
chemin soit impraticable entre ces ruines et Bagdad en raison des 
animaux venimeux, il y a de nombreux signes qui montrent que c’était là 
le site de Babylone et les habitants le croient fermement. Mais, en raison 
de ces animaux venimeux, la ville a été déplacée et appelée d’un autre 
nom, Bagdad. Je ne peux rien dire d’autre de l’antique Babylone, car je 
n’ai rien pu apprendre des personnes que j’ai interrogées outre-mer. 

Dans la ville de Bagdad, on trouve les marchands les plus riches et les 
meilleurs qui soient sous le ciel, en plus grand nombre que dans tout le 


1 . On désignait ainsi la ville chrétienne du Caire. 



1054 


PELERINAGES EN ORIENT 


reste de l’Orient et des marchandises plus nombreuses et plus variées 
qu’ailleurs. Dans cette ville résidait autrefois le calife, le successeur de 
Mahomet, auquel tous les Sarrasins obéissent comme les chrétiens au 
pape, successeur de saint Pierre. Je veux dire ici quelques mots de la chute 
de la ville de Bagdad, selon ce que j’ai lu dans les Annales et les Histoires 
du roi d’Arménie et ce que j’ai appris d’un chevalier digne de foi qui y 
assista. 

L’an du Seigneur 1258, alors que les Tartares avaient soumis tous les 
royaumes d’Orient, Héthoum, roi d’Arménie alla spontanément rendre 
visite au khan, empereur des Tartares. Le khan le reçut avec bienveil- 
lance, flatté de l’honneur que lui faisaient les rois en venant de leur propre 
gré lui rendre visite et se présenter devant lui. Dans sa joie, il combla le 
roi de présents et, au bout de quelque temps, quand le roi d’Arménie 
voulut retourner chez lui, il présenta cinq requêtes au khan. La première 
était que lui et les siens se convertissent au christianisme, la seconde, 
qu’une paix perpétuelle fût établie entre les Tartares et les Arméniens, la 
troisième, que toutes les églises de Mahomet fussent détruites et consa- 
crées à Dieu, la quatrième, que le khan l’aidât à reprendre la Terre sainte 
pour la rendre aux chrétiens, la cinquième, qu’il assiégeât Bagdad, mît à 
mort le calife, successeur de Mahomet, et anéantisse son pouvoir. Le khan 
accéda volontiers à ces demandes et les exécuta toutes, sauf la quatrième, 
concernant la Terre sainte, car il en fut empêché par la mort 1 2 . 

Quant à la cinquième demande, concernant la destruction de Bagdad et 
la mort du calife, il ordonna à son frère Hulagu 3 , qui venait de soumettre 
la Perse, d’assiéger Bagdad avec le roi d’Arménie, aussitôt qu’il se serait 
assuré du royaume de Perse et de ses gouvernants. Hulagu accepta volon- 
tiers et, ayant disposé du royaume de Perse, il se transporta à la grande 
ville de Ninive et y passa l’hiver. Au mois de mars, il assiégea Bagdad et 
le calife avec l’aide du roi d’Arménie, ordonnant aux quatre capitaines, 
qui avaient chacun trente mille Tartares sous leurs ordres, d’assiéger 
Bagdad sans trêve jusqu’à ce qu’ils la prissent. Ce fut fait : en trente jours 
ils prirent la ville, tuant tous les habitants, jeunes et vieux sans distinction 
et ils prirent un butin inouï en or, argent, pierres précieuses et autres 
richesses. Dans aucune autre ville, on n’avait jamais vu prendre tant de si 
riche butin, la Tartarie en est encore enrichie et il ne s’y trouve pas de 
vase d’or ou d’argent qui n’y ait été apporté de Bagdad. Ils tuèrent tous 
les habitants, mais prirent le calife vivant et le présentèrent devant Hulagu 
avec tout son immense trésor. Hulagu fut pris de crainte en le voyant et, 
plein d’admiration, dit au calife : « Misérable, d’où as-tu tiré un tel trésor 
que je sois effrayé rien qu’à sa vue ? Avec lui, tu as fait la guerre au 


1. Héthoum le Grand, roi de Petite Arménie de 1226 à 1269. L'entrevue eut lieu en 1254. 

2. Le khan Mongka, petit-fils de Gengis Khân, mourut en 1259. 

3. Ivhan de Perse de 1 256 à 1 265. Il prit Bagdad en 1 258. 



LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE 


1055 


monde entier et tu aurais pu soumettre le monde entier. N’as-tu pas pu 
payer des mercenaires pour défendre ta ville ? » Le calife répondit : 
« Mon malheur vient de mes mauvais conseillers, car ils m’ont dit que 
des femmes suffiraient à défendre la ville contre les Tartares. » Et Hulagu 
lui dit : « Vois, tu es successeur de Mahomet et docteur de sa loi, je n’ose 
t’infliger de châtiment, mais il ne convient pas que tu vives comme le 
reste des hommes ni que tu manges comme eux, car c’est ta bouche qui 
prononce la loi et la doctrine de Mahomet. » Et il ordonna de le placer 
dans son beau palais et d’étaler devant lui l’or, l’argent, les pierres pré- 
cieuses et les perles, en lui disant : « La bouche qui proclame une telle 
loi, une telle doctrine, doit manger de tels objets précieux. » Ainsi 
enfermé dans le palais, le calife fut trouvé mort de faim au bout de douze 
jours. Depuis, il ne se présenta plus de successeur de Mahomet à Bagdad 
jusqu’à aujourd’hui. 

Aujourd’hui, l’empereur des Tartares règne à Bagdad, mais les habi- 
tants sont des Sarrasins, qui doivent un important tribut. J’ai entendu dire 
dans nos pays beaucoup de mensonges à propos de Bagdad. On dit et on 
écrit que le roi de Bagdad a écrit aux seigneurs d’Occident et les a invités 
à des joutes et des tournois à Bagdad. C’est parfaitement faux. Personne 
ne se rappelle avoir vu donner de joutes ou de tournois à Bagdad. 

A quatre jours de voyage de Bagdad se trouve une autre ville appelée 
jadis Suse où vécut Assuérus, elle se nomme aujourd’hui Tabriz 1 . Dans 
cette ville est situé l’ Arbre-Sec 2 auquel, dit-on, l’empereur des Romains 
devait suspendre son bouclier. Les habitants disent qu’aucun juif ne peut 
vivre ou mourir dans cette ville. Non loin de Tabriz, est une autre ville 
nommée Cambaluc qui appartient à l’empereur des Tartares 3 et l’on dit 
que cette ville est plus riche et plus belle que tout l’empire du Sultan. 


XXXI n 
LE NIL 

Mais, pour revenir à mon propos, le Nil, fleuve du Paradis, traverse 
l’Egypte par Babylone et Damiette et se jette dans la mer Méditerranée à 
Alexandrie. Il est plus grand et plus large que le Rhin. Son eau est trouble, 
car il a parfois un cours souterrain sur deux ou trois milles, puis ressort, 
puis se perd à nouveau sous terre avant d’entrer en Egypte. Ses poissons 
sont très bons, très gros, son eau est très saine. Quand on la puise, elle est 
tiède, mais si on la laisse reposer dans un vase, elle se rafraîchit et procure 
une bonne digestion. 


1. Là encore, confusion de Ludolph entre Suse et Tabriz. 

2. Une des bornes du monde, selon les légendes antiques. 

3. Il s’agit de Pékin. 



1056 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Personne n’a pu savoir où naît ce fleuve, en dehors de ce que dit l’Écri- 
ture et, pourtant, on l’a souvent tenté. Pendant mon séjour, les nageurs du 
sultan, qui nageaient comme des poissons, se virent promettre une grande 
récompense s’ils pouvaient découvrir la source du fleuve et rapporter en 
témoignage un rameau vert de bois d’aloès Les nageurs partirent et res- 
tèrent absents trois ou quatre ans. Quelques-uns moururent en route. Ceux 
qui revinrent dirent qu’ils avaient vu le fleuve descendre des montagnes 
avec une si grande impétuosité qu’ils n’avaient pu aller plus loin. Dans 
ce fleuve vit un animal très méchant nommé crocodile. Il est très fort, très 
sauvage, très rapide et cause de grands dommages aux habitants et au 
bétail. À cause de lui, il est dangereux de naviguer sur le Nil. C’est une 
très grande bête, j’ai vu la peau d’un crocodile, dans laquelle un bœuf 
aurait bien tenu à l’aise. Un ancien chevalier du Temple me raconta que 
les Templiers prirent une fois un jeune crocodile et lui arrachèrent les 
dents. Ils attachèrent à sa queue une pierre que dix hommes ne pouvaient 
remuer et il la traîna seul jusqu’au chantier. Mais le crocodile est tué par 
un petit ver que le suit haineusement partout où il va, de sorte que le cro- 
codile l’avale avec sa nourriture et il le tue en lui perforant le cœur. 

Il y a beaucoup d’autres animaux dangereux dans le Nil. 


[XXXIV. Les ressources de l’Égypte. XXXV-XXXVI. Le Sinaï et le désert. 
XXXVII. Hébron, Bethléem. XXXVIU-XL. Jérusalem. XLI. Jéricho, Sodome 
et Gomorrhe. XLII. Le Jourdain. XLIII. Judée, Samarie, Galilée. XLIV-XLV. 
Damas et Beyrouth.] 


1. On identifiait le Nil avec le Gyon, un des quatre fleuves du Paradis terrestre. Et l’on 
croyait que le bois d’aloès, réputé pour ses vertus curatives, tombait dans le Nil des branches 
des arbres du Paradis terrestre, ce qui explique l’exigence du sultan. 



Le Voyage d’outre-mer à Jérusalem 1 

Nompar de Caumont 
xv e siècle 


INTRODUCTION 


La traduction du Voyage de Nompar de Caumont s’appuie sur la trans- 
cription par Édouard de La Grange du manuscrit français conservé au 
British Muséum (fonds Egerton, manuscrit 890), qu’il publia en 1858. Ce 
manuscrit, intitulé Le Livre Caumont , contient trois textes différents : la 
très brève relation d’un pèlerinage de l’auteur à Saint-Jacques-de- 
Compostelle, puis son voyage outre-mer, et enfin un texte moral et poéti- 
que qu’il rédigea pour ses enfants : Les Dits et Enseignements. La publi- 
cation du marquis de La Grange demeure à ce jour la seule édition 
complète du voyage à Jérusalem de Nompar de Caumont. Une édition 
plus récente mais partielle a été publiée à Oxford en 1975 par Peter 
S. Noble dans le cadre d’une étude linguistique. Cette relation de pèleri- 
nage est rédigée en langue vulgaire, où se mêlent au français du proven- 
çal, des idiomes du Béarn et du jargon franco-anglais. 

Le voyageur qui part pour la Terre sainte en 1 4 1 9 est issu d’une branche 
cadette des Caumont. Les armes de cette très ancienne maison de la Gasco- 
gne, qu’il porte au Saint-Sépulcre, avaient appartenu à la branche aînée, 
éteinte antérieurement. La famille de Caumont comptait plusieurs croisés, 
et avait adopté comme ancêtre un Normand, Richard de Caumont, que 
célèbre La Chanson d’Antioche , consacrée à la première croisade. Nous 
sommes en réalité assez mal renseignés sur la vie de notre pèlerin. Si plu- 
sieurs documents citent le nom de Nompar de Caumont, de fréquentes 
homonymies empêchent d’établir avec certitude qu’il s’agit du voyageur 
qui se rendit à Jérusalem. Que peut-on avancer ? Notre auteur précise dans 
les Dits et Enseignements qu’il était âgé de vingt-cinq ans le 1 er mai 1416, 
ce qui le fait naître vers 1391. Il sera élevé à la cour du comte de Foix, 
indique-t-il dans son récit, sans doute comme écuyer. Caumont, le fief 
familial, étaitsituésur la Garonnedans l’actuelle commune dumêmenom, 


I . Texte intégral traduit du moyen français, présenté et annoté par Béatrice Dansette. 



1058 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


en amont de Marmande. Les terres qu’il avait héritées de son père, Guil- 
laume-Raimond, se trouvaient non seulement en Agenais, mais aussi en 
Périgord, dans la Guyenne anglaise et dans le Bazadais. Elles relevaient 
donc, soit du roi de France, soit du roi d’Angleterre. Les années 1420 
furent une des périodes les plus troublées de la guerre franco-anglaise 
durant laquelle les hommes et les terres changèrent souvent de maîtres. Il 
en fut ainsi du père du pèlerin, qui avait suivi le parti anglais et dut se sou- 
mettre, pour un temps du moins, au roi de France. En 1405, en effet, il fut 
fait prisonnier par le beau-père de Charles d’Orléans, Bernard d’Arma- 
gnac, qui guerroyait dans le Sud-Ouest pour le compte du roi Charles VI. 
Selon une des principales chroniques de l’abbaye royale de Saint-Denis, 
celle de Michel Pintoin, dix-huit places fortes appartenant au seigneur de 
Caumont passèrent alors aux mains du roi de France. Mais nous ne savons 
pas avec certitude quel parti, français ou anglais, a adopté son fils Nompar, 
à la veille de son voyage en Terre sainte. 

Le 27 février 1419, celui-ci s’apprête à partir pour Jérusalem non seule- 
ment, nous dit-il, pour gagner son salut, mais également pour accomplir 
le vœu de son père, mort à cette date avant d’avoir pu le réaliser. Nompar 
est alors marié et déjà père de plusieurs enfants, dont l’aîné s’appelle aussi 
Nompar. Certains actes établis entre 1427 et 1447 peuvent ainsi concerner 
le père ou le fils, en particulier des lettres du roi Charles VII faisant état 
de la confiscation des biens d’un Nompar de Caumont, du parti anglais, 
au profit de son frère Brandélis, partisan du roi de France. Dans ce cas, il 
pourrait s’agir du fils aîné du pèlerin. A ce jour, nous n’avons connais- 
sance d’aucun document apportant quelque certitude sur la suite et la fin 
de l’existence de notre voyageur. Cependant, sa relation de voyage 
apporte des précisions concernant deux de ses proches. Tout d’abord son 
« bel oncle » Arnaud de Caumont, à qui il laisse en partant la charge de 
protéger sa femme et ses enfants. C’est probablement cet Arnaud « bas- 
tard de Caumont », ainsi nommé dans le testament de Nompar de 
Caumont, le grand-père du pèlerin. Ce testament, daté du 5 août 1400, 
léguait à Arnaud de Caumont cent vingt francs de rente (B.n. mss. fonds 
Périgord, vol. 126, fol. 129). Notre auteur cite ensuite le comte de Foix, 
Jean de Grailly, son cousin, à qui il laisse la gestion de ses biens durant 
son absence. Maître du Béarn et du comté de Foix, celui-ci fut un des 
seigneurs les plus puissants du royaume, officiellement fidèle au roi de 
France malgré quelques volte-face politiques. 

A travers son récit, Caumont apparaît déchiré par les divisions qui résul- 
tent de la guerre franco-anglaise, et qu’il évoque longuement dans son pro- 
logue. En effet, il quitte la France à la veille d’un épisode lourd de 
conséquences : le 10 septembre 1419, les partisans du Dauphin vont assas- 
siner le duc de Bourgogne, Jean sans Peur. Quelques mois plus tard, le 
« honteux traité de Troyes » du 21 mai 1420 consacrera la naissance de 
« trois France », la France anglaise, la France des Bourguignons pro- 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM — INTRODUCTION 1059 

anglaise, et celle du dauphin Charles, futur Charles VII. La tourmente de 
la guerre civile s’était ajoutée à l’invasion anglaise, opposant aux Bourgui- 
gnons les partisans du roi de France, les Armagnacs, à un moment où le 
pouvoir royal était très affaibli par le rapprochement des crises de folie du 
roi, Charles VI. La Gascogne avait connu au début du siècle un calme 
relatif par rapport à d’autres régions de France très éprouvées, mais les 
années 1 4 1 5- 1 420 la plongèrent dans la guerre. Nompar l 'évoque avec une 
grande tristesse, d’autant que s’y ajoutèrent les ravages des routiers et des 
nobles de second rang, devenus chefs de bandes. Le témoignage personnel 
qu’il nous laisse sur les malheurs de son temps est très évocateur. 

La relation du Voyage d 'outre-mer commence par une sorte de table des 
matières, peu fréquente dans les récits de voyage, et qui divise le Livre 
Caumont en onze chapitres. En premier lieu sont consignés les ordres, ins- 
tructions et conventions que le pèlerin laisse à ses écuyers, à ses amis, à 
ses vassaux, clercs ou laïcs. Ce sont de longues recommandations, révéla- 
trices de la mentalité chevaleresque qui perdure à cette époque, si vivantes 
qu’elles nous laissent imaginer parfaitement le déroulement de ses adieux. 
Il fait preuve d’une grande maîtrise de la rhétorique dans son discours qui 
s’achève par sa devise : « Ferm Caumont ! » (Sois fort Caumont !). 

Il rapporte ensuite le contrat passé avec les écuyers et serviteurs qui 
l’accompagnent à Jérusalem, en précisant les obligations réciproques des 
contractants. Sept écuyers demeurant sur ses terres se portèrent garants 
de ce contrat. 

Suit un long prologue, qui est à la fois l’expression de ses sentiments 
religieux et une sorte de méditation mystique sur les conditions de l’exis- 
tence et le salut de l’homme, entrecoupé de citations bibliques, mais 
faisant aussi référence à une culture profane, poésie lyrique ou fabliaux. 

Le récit se poursuit avec la description du voyage lui-même à partir du 
château de Caumont, par Agen, Toulouse et Castelnaudary dans l’idée de 
gagner Venise afin de s’y embarquer pour la Terre sainte. Mais à Saint- 
Martin-Lalande, Nompar de Caumont rencontre son cousin, le comte de 
Foix, qui lui conseille de s’embarquer à Barcelone plutôt que de traverser 
le Languedoc où la guerre sévit. Suivant ces conseils, notre pèlerin 
rebrousse chemin en sa compagnie, puis traverse les Pyrénées en plein 
hiver. Arrivé à Barcelone le 21 mars 1419, il y séjourne jusqu’au 4 mai, 
date à laquelle il s’embarque sur une nef en direction de Jaffa. 

La description de sa traversée est précise et détaillée. La mer et ses 
dangers sont longuement évoqués, d’autant que notre voyageur essuie de 
fortes tempêtes. Après quelques mésaventures, il arrive en Crète, brève 
escale semble-t-il, puis à Rhodes, où il rencontre un chevalier navarrais, 
Sanche d’Echaux, qu’il emmène avec lui pour que celui-ci le sacre « che- 
valier au Saint-Sépulcre ». Appartenant à une famille de la Basse- 
Navarre, les Echaux étaient des fidèles du roi de Navarre, Charles III. 
Sanche d’Echaux, seigneur de Harismendy d’Ossès, était entré dans 



1060 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


l’ordre des Hospitaliers en 1413, comme chevalier-frère en même temps 
que son frère aîné, Jean. Nompar de Caumont est visiblement satisfait 
d’obtenir ce noble parrainage pour son adoubement. 

Puis, il décrit assez rapidement son pèlerinage à Jérusalem et dans les 
environs. Si on compare cette partie aux autres divisions du récit, elle ne 
présente que très peu de passages personnels, semblable en cela à la majo- 
rité des récits de pèlerins qui recopient souvent de véritables guides, 
comprenant les étapes à parcourir en Terre sainte. 

En revanche, le chapitre consacré à la cérémonie de son adoubement 
au Saint-Sépulcre, un des principaux objectifs de son pèlerinage, consti- 
tue un document personnel tout à fait intéressant. Toutefois, l’existence 
d’un « ordre chevaleresque du Saint-Sépulcre » tout au long du xv c siècle 
n’est pas prouvée. 

Après ce récit personnel, Nompar de Caumont introduit dans son texte 
un abrégé de l’un de ces nombreux guides de pèlerinages aux Lieux 
saints, que nous venons de mentionner, pour consigner dans son Livre 
les indulgences que l’on pouvait gagner en Terre sainte. Les pèlerins se 
procuraient en général ces guides à Venise, ou à Jérusalem auprès des 
frères mineurs chargés de les accueillir et de les guider. Toutes les 
grandes bibliothèques d’Europe en conservent des exemplaires, et cer- 
tains de très petit format constituaient de véritables guides de poche. 
Nompar intitule son abrégé Les Pérégrinations, indulgences et pardons 
de la Terre sainte. 

Notre auteur rapporte ensuite comment et pourquoi il fonda « l’ordre 
de l’Écharpe d’azur». Cet ordre présentait des dispositions consistant 
surtout à assurer une solidarité religieuse et matérielle entre ses membres, 
c’est-à-dire Caumont et ses compagnons de voyage. 

Les dernières divisions du texte relèvent du récit de voyage proprement 
dit : Caumont quitte la Terre sainte pour gagner la Sicile et passe par 
Chypre et Rhodes. Il cherche à renseigner son lecteur sur tout ce qu’il 
découvre, lui livrant en même temps ses sentiments, ses impressions et 
ses craintes. Les descriptions des tempêtes qu’il a subies constituent des 
témoignages exceptionnels sur la mer, « ce lieu de la peur, de la mort et 
de la démence », selon l’expression de Jean Delumeau. 

Une fois arrivé en Sicile — il y séjourne du 14 novembre 1419 au 
15 février 1420 — , Nompar de Caumont devient alors un simple 
voyageur à la découverte de l’île. Il s’informe de son système de défense, 
de la fabrication du sucre ou bien des monuments qu’il faut visiter. 

Le texte s’achève avec le récit de la traversée qui le conduit à Barcelone 
le 24 mars 1420, et celui de son retour à travers les Pyrénées, le sud du 
comté de Poix, le Béarn et les Landes, jusqu’au château de Caumont en 
Agenais, que notre pèlerin retrouve le 14 avril 1420, après plus d’un an de 
voyage. La liste des cadeaux qu’il a rapportés pour sa femme et ses amis 
clôt le récit. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM — INTRODUCTION 1061 


Les itinéraires terrestres et maritimes sont souvent très détaillés, et 
contribuent à notre connaissance des trajets des voyageurs, même si 
parfois, notamment en ce qui concerne les îles grecques, les noms sont 
déformés. 

Cette relation de voyage retient l’attention à divers titres, tout spéciale- 
ment parce que son auteur se met en scène et dévoile sa personnalité. Son 
désarroi est manifeste lorsqu’il évoque les troubles de la guerre de Cent 
Ans, car ses valeurs sont remises en cause. Nompar de Caumont est fier 
d’appartenir à l’élite féodale et chevaleresque de son époque. Mais celle- 
ci connaît alors, du fait des transformations profondes de la société 
médiévale, un recul de la prépondérance qu’elle y avait exercée jusque- 
là. Une partie de la noblesse réagit en s’attachant à maintenir d’autant 
plus les modes de vie chevaleresque qui la caractérisaient. En ce sens, les 
ordres de chevalerie créés à la fin du Moyen Âge, prestigieux comme 
celui de la Toison d’or fondé en 1429 par le duc de Bourgogne, ou bien 
de moindre renom, voire sans notoriété aucune comme sans doute cet 
ordre de l’Echarpe d’azur institué par Nompar de Caumont, furent le 
reflet d’une réaction nobiliaire, confirmant l’attachement d’un groupe 
social à son passé. 

Au-delà de cette réaction sociale, le Voyage d’outre-mer de Nompar de 
Caumont permet de comprendre la pensée et l’action d’un homme engagé 
dans les conflits de son temps. L’auteur, parce qu’il ne cesse, tout au long 
de son récit, de décrire sa vision du monde, de nous livrer ses réflexions 
personnelles et ses angoisses, aurait pu écrire avant Montaigne : « Je suis 
moi-même la matière de mon livre. » Le Livre Caumont constitue en effet 
un exemple des racines individualistes de l’humanisme naissant. 

Béatrice Dansette 


BIBLIOGRAPHIE : Éditions du texte : Voyage d 'Outre-Mer en Jérusalem par le 
seigneur de Caumont, publié par le marquis de La Grange, Paris, 1858, reprint Genf, 
1975. 

Le Voyage d ’Oultremer en J herusalem de Nompar, seigneur de Caumond , édité par 
peter s. noble, « Society for the study of médiéval languages and literature », Basil 
Blackwell, Oxford, 1975. (Edition partielle, mais reproduisant la majeure partie du 
récit et qui suit le texte et la ponctuation de La Grange.) 

Pour approfondir : autrandf , Charles VI, Paris, Fayard, 1986. 

du fresne de beaucourt. Un voyage en Terre sainte au XV e siècle, Paris, 1 859. 
Morgan m.r., « Le voyage d’outre-mer en Jherusalem de Nompar, seigneur de 
Caumond, edited by Peter Noble », Medium Aevum, 1982, vol. LI, p. 123-124. 
duffaut p„ Histoire de Mazères, Mazères, 1 992. 
tucoo-chala p , Gaston Fébus, Pau, 1981. 
chastel a., L 'Art italien, Paris, Flammarion, 1982. 
delumeauj., La Peur en Occident, Paris, Fayard, 1978. 


« FERM CAUMON^ » 

Ceci est le livre de mon voyage à Jérusalem et au Jourdain. Moi, sei- 
gneur de Caumont et de Castelnau, j ’y décris les royaumes, les principau- 
tés, comtés et autres terres, en précisant les noms de pays, de lieux, les 
distances aller et retour par terre et par mer, ainsi que le temps passé 
depuis mon départ jusqu’à mon retour. 

I. En premier lieu, il y a les instructions que j’ai laissées aux habitants 
de mes terres. 

II. Ensuite les conventions que j’ai établies avec les gentilshommes et 
autres personnes qui m’accompagnèrent dans ce voyage. 

III. Puis le voyage à Jérusalem. 

IV. Le serment que font les chevaliers au Saint-Sépulcre. 

V. Le voyage au désert de Jéricho et au fleuve Jourdain. 

VI. Les pérégrinations, les indulgences et les pardons de peine et de 
coulpe de la sainte Terre de Jérusalem. 

VII. Ensuite, la devise que j’ai choisi de porter pendant mon voyage. 

VIII. Le retour de Jérusalem. 

IX. Les objets de prix que j’ai rapportés d’outre-mer. 

X. Egalement, un autre voyage que je fis à Saint-Jacques et à Notre- 
Dame du Linistère. 

XI. Enfin, un recueil d’enseignements. 


I 

LES INSTRUCTIONS QUE J’AI LAISSÉES « FERM CAUMONT » 


Voici les instructions que j’ai laissées en pairtant pour le saint passage 
d’outre-mer en Jérusalem : moi, seigneur de Caumont, de Castelnau et de 
Berbiguières, je veux faire savoir à vous tous qui demeurez sur mes terres 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1063 

que jadis mon père, mon très vénérable seigneur — que Dieu l’absolve 
par sa sainte pitié ! — , voulut entreprendre le saint voyage d’outre-mer à 
Jérusalem, là où Jésus-Christ, notre Sauveur, subit volontairement sa 
mort et sa Passion, pour nous pauvres pécheurs, afin de nous racheter des 
peines de l’enfer dont nous étions menacés sans le sacrifice de son pré- 
cieux corps. Étant donné que Dieu a rappelé mon père dans son royaume, 
dans la gloire du paradis terrestre, il n’a pu réaliser son désir ; moi, 
comme son vrai fils et héritier universel, autant à cause de sa grande piété 
que de la mienne, pour le pardon de mes fautes et péchés commis envers 
Dieu, mon Créateur, de grand cœur je prends le risque d’accomplir le 
saint voyage d’outre-mer pour visiter le Saint-Sépulcre de Nctre-Sei- 
gneur, avec son aide et celle de saint Georges. 

C’est pourquoi je vous demande très affectueusement, à vous mes 
chers vassaux, à vous mes bonnes gens qui vivez sur mes terres, religieux, 
prêtres, gens d’Église ou tout autre, de prier notre Seigneur Jésus-Christ 
avec une vraie dévotion pour qu’il veuille me donner pouvoir, grâce et 
autorité, ainsi que mon corps le désire. Priez aussi Marie, sa douce Mère, 
remplie de miséricorde et d’humilité, pour qu’elle soit mon avocate 
auprès de son précieux Fils. Qu’Il me fasse la grâce par le mérite de sa 
Passion, d’aller et de revenir sain et sauf auprès de vous, mes bons amis 
et frères ! Qu’il m’accorde d’accomplir les œuvres nécessaires au salut de 
mon corps et de mon âme ! 

Je veux vous dire un peu ce qu’éprouve mon cœur, et vous parler de 
cette noble cause. C’est pour cette raison que je vous écris certaines 
recommandations afin qu’en mon absence vous les gardiez en mémoire. 
Que chacun de vous, pour l’amour de moi, prenne soin de les bien obser- 
ver. En voici la liste. 

Tout d’abord, étant donné que tous vous avez été de bons et fidèles 
vassaux envers mon très vénéré père et seigneur, envers moi et tous mes 
ancêtres, sans qu’il y ait un exemple du contraire, je confie à votre sagesse 
et à votre loyauté ma très chère et très aimée amie, mon amour véritable, 
ainsi que mes jeunes enfants. Je vous les recommande tous instamment, 
mais affectueusement, de tout cœur. Prenez aussi soin de toutes mes 
terres, places, châteaux et forteresses. Faites ce que la raison vous dicte, 
car vous m’avez toujours donné des signes de véritable amour. Pendant 
mon absence, agissez au nom de vos sentiments de telle sorte que je 
puisse vous en remercier. Que l’on puisse dire de vous que vous mériterez 
récompense, ainsi que j’espère le faire, s’il plaît à Dieu ! 

Mes véritables amis, vous savez combien le monde d’aujourd’hui est 
plein de tribulations. Chaque fois que l’on croit être en paix et bonne tran- 
quillité, des luttes et dissensions naissent dans le pays ', alors si envie, 

1. Caumont évoque la guerre franco-anglaise ainsi que la guerre civile opposant Arma- 
gnacs et Bourguignons, et dénonce en même temps les massacres perpétrés par les bandes 
de routiers qui ravageaient la Gascogne. 



1064 


PELERINAGES EN ORIENT 


mauvaises relations ou troubles survenaient lorsque je serai loin de mes 
terres, ne vous hâtez pas de prendre une décision. Sans vous émouvoir, 
prenez un bon avis, délibérez pour agir avec sagesse afin de ne provoquer 
aucun trouble. Qu’au contraire, en suivant mes conseils de modération, 
vous réagissiez selon Dieu, la raison et la vraie justice. Agissez toujours 
ainsi, avec persévérance, mille et cent fois, pour qu’aucun mal n’arrive, 
ni que l’on critique votre gouvernement. Quant à vous, frères religieux, 
curés, vicaires, et prêtres qui habitez sur mes terres, je vous demande 
humblement de tout cœur de bien vouloir réciter chacun, deux fois par 
semaine, le Conjitemini Domino quoniam bonus [ « Avouez vos fautes à 
Dieu, car il est bon » ], pour que notre Seigneur Jésus-Christ veuille me 
garder et me protéger de tous les périls ou tentations du mauvais esprit, 
sur terre et sur mer. Chaque dimanche, vous chanterez la messe, et au 
cours du Saint Sacrifice, vous prierez Dieu pour moi dans le Memento. 
Dans les prières habituelles récitées à l’église, vous rappellerez au bon 
peuple de prier Notre-Seigneur pour moi, afin qu’il m’accorde de revenir 
heureux et joyeux près de Lui. 

Quant à vous, gentes femmes de ma terre, je prie très affectueusement 
chacune d’entre vous qui me portez amour et dévouement, comme je 
crois, de réciter à mon intention, jusqu’à mon retour, tous les samedis à 
partir de mon départ, sept fois un Ave Maria, en souvenir et en l’honneur 
des sept joies que la précieuse Vierge Marie eut de son très cher Fils. Si 
vous ne pouvez le samedi, récitez-les le dimanche avec piété afin que, par 
ces bonnes prières à la Vierge Notre-Dame — qu’il lui plaise de me 
racheter, elle qui ne fit que porter l’Enfant ! — je puisse faire mon voyage 
pour mon salut, sain et sauf. 

Au cas où il arriverait que Notre-Seigneur me rappelle à Lui au cours 
de ce saint voyage, attendu que nous sommes tous venus au monde de 
nos mères pour mourir, pour passer avec notre âme d’un siècle plein de 
peines et de tristesse à un monde étemel et sans fin, dans ce cas, je vous 
demande avec insistance de recommander à Notre-Seigneur ma pauvre et 
malheureuse âme. Priez tous et toutes Notre-Seigneur, pieusement, Lui 
qui nous fit à son image, et nous rappelle à Lui quand II veut. Que par sa 
sainte et miséricordieuse pitié, Il soit rempli de compassion pour mon 
âme ! Qu’Il me permette de visiter avec un cœur plein de véritable dévo- 
tion le saint Lieu où, pour nous les hommes, II subit sa mort et sa Passion 
le vendredi saint, c’est-à-dire le Saint-Sépulcre où les bons et sages 
Joseph d’Arimathie et Nicodème déposèrent son précieux corps, après en 
avoir fait la demande à Pilate, le tyran ! Que par sa sainte Résurrection, 
le jour de Pâques, Il veuille ressusciter mon corps et mon âme auprès des 
anges, au paradis où règne une joie durable et sans fin ! Que mes prières 
soient exaucées ! Que je puisse accomplir toute chose au bénéfice du salut 
de vos âmes et pour le bien de vos personnes ! 

Aussi, mes bons et parfaits amis, si comme je l’ai dit Notre-Seigneur 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER A JERUSALEM 


1065 


me rappelait à Lui, j’ai ordonné et institué, et institue à présent mon fils 
aîné, Nompar de Caumont, mon véritable et universel héritier de toute ma 
terre et de tous mes biens, comme il se doit raisonnablement en ligne 
directe, selon Dieu et le monde. Je vous prie très affectueusement, au nom 
de votre devoir et de votre honneur, de veiller à ce que mon fils et vérita- 
ble héritier, Nompar — je suis certain que vous ne ferez pas le 
contraire — , reçoive de bons, véritables et obéissants féaux, comme l’ont 
été ceux de mon très vénérable père, les miens et ceux de mes prédéces- 
seurs. Qu’il vous traite ainsi que doit le faire tout bon seigneur envers ses 
vassaux. Je veux qu’il en soit ainsi. 

Par conséquent, si Dieu décidait que je doive passer de vie à trépas, 
qu’il agisse également de gré à gré avec mes autres enfants. Recevez-les 
comme seigneurs et dames, sans aucune réticence, demeurez loyaux 
envers eux, de par la volonté de Dieu. 

Par ailleurs, si certains vous rapportaient qu’au cours de mon voyage 
j’avais trépassé selon la volonté de Notre-Seigneur, ne les croyez pas trop 
vite. Il se peut que d’aventure on vous dise des mensonges pour vous faire 
de la peine, ou que des jongleurs cherchent à provoquer en vous tristesse 
et mélancolie, alors qu’il n’en serait pas ainsi. Quels que soient les bruits 
qui courent, ne les croyez pas si ce ne sont pas des gens dignes de foi, qui 
puissent prouver ce qu’ils affirment. Et encore, attendez un an révolu 
avant de croire quoi que ce soit. Ensuite, sachez que je remets complète- 
ment ma femme, mes petits enfants et toutes mes terres à l’entier gouver- 
nement de monseigneur le comte de Foix 1 qui m’a élevé. C’est en lui que 
j’ai la plus parfaite confiance. 

De plus, j’ai décidé de partager entre mon bel oncle Arnaud de 
Caumont et mon très affectionné écuyer, Tozeux de Galardet, la protec- 
tion sur place de ma très chère et très aimée amie, de mes enfants et de 
vous autres, ainsi que la direction de toutes mes terres de Gascogne, 
d’Agenais, du Périgord et du Bazadais. Ceux à qui je fais tout à fait 
confiance étant donné leur loyauté, leur bonne discrétion et leur diligence 
pour vous gouverner paisiblement et pacifiquement, ceux-là, je vous prie 
de les croire et de leur être obéissants, lorsqu’ils vous conseilleront et 
administreront. 


1 . Caumont fut élevé à la cour de son cousin, Jean I" de Foix-Grailly, devenu par l’effet 
du mariage de son père, Archambaud de Grailly, maître du comté de Foix et de la vicomté 
de Béarn. Jean I er pratiqua d’abord un double jeu pendant la guerre franco-anglaise, mais 
opta définitivement pour le roi Charles Vil en 1 425. S’il avait fait hommage au roi de France 
pour le comté de Foix, concernant le Béarn, il appliqua la politique d’indépendance entre 
les deux partis qui fut celle de Gaston Fébus au xiv c siècle, et que poursuivit son père, 
Archambaud, en signant avec les souverains anglais et français le traité de Tarbes du 10 mai 
1399 destiné à renforcer une politique traditionnelle de neutralité. Jean de Grailly se 
comporta dans ses Etats comme un véritable souverain. Il exerça de hautes charges pour le 
compte du roi Charles VII, comme celle de gouverneur du Languedoc, fort d’illusties allian- 
ces, car il avait épousé la fille du roi de Navarre Charles III. C’est donc à l'un des grands 
seigneurs du royaume que Caumont confie la gestion de ses biens au moment de son départ. 


1066 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Secourez-les, aidez-les s’ils en ont besoin, comme s’il s’agissait de 
notre propre personne. Vous prendrez parti pour eux, fidèles à ce que 
vous me devez, contre quiconque leur voudrait du mal ou déplaisir, et 
contre celui qui voudrait attenter à mon bien et à mon honneur, ou à celui 
de ma mie et de mes enfants en l’éloignant de ma terre. 

De la même manière, soyez favorables à ceux que j’ai chargés de la 
garde de mes lieux, places, châteaux et forteresses, et en cas de nécessité, 
favorables à leurs ordres. Surveillez ce qu’ils font faire pour conserver en 
bon état les fortifications afin qu’il ne se produise pas de dégradation par 
manque de réparation. 

Je vous prie ensuite de maintenir entre vous tous bonne paix, amour, 
concorde et vraie tranquillité. N’ayez pas de dispute, dissension ou débat 
entre vous. Soyez bons, de fidèles amis, des frères, ainsi que vous devez 
l’être, car tout le mal du monde provient des discordes et des disputes. 
Mais si vous voulez formuler quelque réclamation, faites venir mes offi- 
ciers pour qu’ils siègent dans ma cour qui vous sera ouverte pour vous 
rendre droit, raison et loyale justice. Toutefois, si un grand débat ou que- 
relle surgissait entre vous, et qu’il vous paraisse que mes officiers ne 
soient pas compétents, faites savoir qu’il faut remettre le plaid 1 jusqu’à 
mon retour. Par la grâce de Notre-Seigneur, sachez que je réconcilierai 
les parties en bonne paix. 

Sachez que j’éprouve une grande joie à savoir que vous tous acceptez 
de bonne grâce que j’entreprenne ce saint voyage que je me propose de 
faire. À cause de cette joie que je ressens, du grand amour que vous me 
témoignez, de votre volonté de m’aider et me secourir largement, je vous 
remercie de tout cœur. Plaise à Dieu le Père tout-puissant qu’il m’accorde 
de vivre en bonne santé, que je puisse vous rendre récompense, ainsi que 
j’en ai l’intention. Je vous demande affectueusement de me pardonner, si 
j’ai agi envers vous d’une façon qui vous a déplu. Si vous avez eu envers 
moi quelque tort, de même je vous pardonne de bon cœur et vraie foi. Que 
Jésus-Christ, notre Sauveur, me pardonne mes péchés et mes défaillances, 
comme II a pardonné à ceux qui le mirent en croix ! 

C’est pourquoi, mes bons, vrais et très chers amis, pour accomplir mon 
voyage de dévotion, je prendrai la route à partir du 20 février 1418 de 
l’Incarnation de Notre-Seigneur, s’il plaît à Dieu tout-puissant, à la très 
précieuse Vierge, sa chère Mère, et au bon chevalier, monseigneur saint 
Georges. Qu’il leur plaise de m’accorder d’aller sain et sauf, et de revenir 
paisiblement pour mon honneur, le salut de mon âme, et en rémission de 
mes péchés ! Que Jésus-Christ, en sa sainte grâce, veuille me les remettre 
et pardonner ! Quand viendront mes derniers jours, qu’il m’accorde son 
pardon comme à Marie-Madeleine, et me fasse la même réponse qu’au 
bon larron alors qu’il était sur la Croix, quand il lui demanda : « Seigneur, 


1. Cour de justice. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 


1067 


souviens-toi de moi quant ton règne viendra », c’est-à-dire : « Dès main- 
tenant, tu seras avec moi au paradis. » Tous et toutes, veuillez le prier, par 
le mérite de sa sainte Passion, pour qu’à notre dernier moment, Il lui 
plaise de dire cette sainte parole à moi comme à vous, pour que nous puis- 
sions être à la sainte place des bons élus, à sa droite. Lorsque je serai dans 
l’au-delà, je le prierai pour vous tous, et je lui dirai vos bienfaits pour 
qu’il vous en tienne compte et vous préserve de tout mal. 

Je vous demande de considérer ma très chère et très aimée épouse et 
mes petits enfants innocents, comme s’ils étaient vôtres, tant qu’ils 
vivront. 

Vous tous et toutes, soyez recommandés à Dieu ! 

Maintenant, embrassons-nous, et que le Saint-Esprit soit avec vous et 
me garde ! Qu’Il protège mon âme ! En témoignage, pour renforcer mes 
volontés, j’ai signé de ma propre main : Ferm Caumont ! 


II 

LES CONVENTIONS QUE J’ AI ÉTABLIES 

Voici mot à mot les conventions et décisions passées d’un plein accord 
entre moi le seigneur de Caumont, de Castelnau et de Berbiguières d’une 
part, et mes écuyers Bertrand Chastel, Gonsalis de Bonelles et quelques 
autres de ma compagnie d’autre part, concernant notre voyage au Saint- 
Sépulcre d’outre-mer en Jérusalem : 

Premièrement, mes écuyers et les autres m’ont promis et juré, promet- 
tent et jurent sur les Évangiles de Notre-Seigneur, de me servir loyale- 
ment, sans s’épargner de peine, que je sois en bonne santé ou malade, et 
en toutes circonstances autant qu’ils le pourront ; ils ne m’abandonneront 
jamais, ne me quitteront en aucune manière où que je veuille aller, pour 
quelque raison que ce soit ou quelle qu’en soit l’occasion, avant que je 
n’aie regagné ma terre, sauf dans le cas où je mourrais et où Dieu me 
rappellerait à Lui. 

Ensuite, si quelque dispute, discorde ou trouble surgissait entre eux 
pendant le voyage, ils seront tenus de se pardonner et d’abandonner leur 
erreur ou leur injustice. 

Enfin, je leur ai promis, promets et jure d’être un bon compagnon, de 
ne les abandonner en aucune circonstance, sauf la mort, ou une grande 
infirmité qui risquerait d’annuler mon voyage. Dans ce cas seulement, je 
les quitterai à ma grande douleur, mais en leur laissant les moyens de 
regagner ma terre. Si ce cas se présentait à notre retour, ou que l’un des 
deux soit malade, que Dieu me défende de les abandonner jusqu’à la 
mort. 

Ces choses susdites furent mises par écrit, promises et jugées, le 



1068 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


27 février 1418, jour de notre départ de Caumont pour accomplir ce 
voyage. 

Étaient présents comme témoins, Tozeux de Galardet, Naudonel 
Gaubert, Guassion de la Causée, Archambauld de la Mote, Jehan de Lau- 
riolme. Jehan de Taris, Clément de Salugnac, écuyers de ma terre. 

Signé : Ferm Caumont ! 


LE VOYAGE À JÉRUSALEM 


Le prologue ' du voyage 

Il est chose notoire que notre Seigneur Dieu, Jésus-Christ fit et créa le 
ciel, la terre, les quatre éléments, le firmament et tout ce qui existe. Il 
nous forma à sa ressemblance, et, comme chacun sait, à cause du péché 
de notre premier père Adam qui désobéit en mangeant le fruit de la vie 
[Lacunes du manuscrit] dans sa bonté, Il répandit son précieux sang pour 
nous sur l’arbre de la vraie Croix, où II souffrit une cruelle et amère mort, 
ce dont nous devons bien nous souvenir. Tous les jours, nous devrions 
nous rappeler les peines, douleurs et angoisses qu’il a endurées volontai- 
rement pour nous sauver. Que par notre foi, corps et âme, nous observions 
ses commandements pour demeurer auprès de Lui. 

A mon avis, sans aucun doute, si un seigneur venait jamais me sauver 
ici-bas de la mort, jamais je ne viendrais à lui faire défaut, en ce qui 
concerne les dix commandements. Ce ne serait que justice, puisque 
Notre-Seigneur nous ayant préservé de la mort étemelle, nous ne devons 
lui faire défaut en rien, ni un seul jour, ni une seule heure. Jamais nous ne 
pourrons assez œuvrer pour Lui, et il nous faut prier sans cesse pour qu’il 
nous accorde sa grâce et son amour, car nous en avons toujours besoin. 
Ni bien, ni honneur ne nous sont, ou ne nous seront accordés, si ce n’est 
par sa volonté. C’est pourquoi, nous nous devons de lui obéir, d’accom- 
plir sa volonté, si nous voulons vivre dans sa gloire pour l’éternité. 


1 . Ce prologue comporte un double discours : une analyse des malheurs du temps et une 
méditation sur le salut chrétien. Nompar de Caumont dénonce le comportement de certains 
nobles de secondrang, qui, profitant de la guerre, avaient pris la tête des compagnies d'écor- 
cheurs et ravageaient le pays. Il stigmatise par ailleurs, avec force, ceux qui trahissent leur 
serment de fidélité envers leur seigneur, « ces changeurs de maîtres qui vendent leur hon- 
neur », pour de l’or et de l'argent. Caumont se fait le champion de la loyauté politique, mais 
sans indiquer s'il suit le parti du roi d'Angleterre, Henri V, ou bien celui du roi Charles Vil ; 
or il fait aussi référence à des fidélités, à des liens féodaux entre seigneurs que la guerre 
avait pu remettre en cause. La propagande des deux partis était vive au début du xv' siècle : 
de nombreux traités rédigés dans les milieux proches du pouvoir royal en France définirent 
clairement la trahison et dénoncèrent l’intelligence avec l'ennemi, c’est-à-dire ['Anglais. 
Qu’en fut-il pour Caumont, visiblement déchiré par ces problèmes, lui dont une partie des 
terres relevaient du duc de Guyenne, donc du roi d’Angleterre ? 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1069 

Chacun sait que ce monde n’est pas notre véritable demeure, mais qu’il 
est le lieu de la mort et des peines, du travail et des tristesses. Nous devons 
donc être diligents pour préserver notre vie, ne pas attendre des biens en 
ce monde, ni chercher à remplir notre cœur de délices que notre siècle a 
laissé échapper et que nous devrons laisser derrière nous, car nous ne 
savons ni l’heure, ni quand nous serons emportés par la mort, parce que 
chacun sera récompensé dans l’au-delà, n’en doutez pas, selon la part 
qu’il aura accordée à Dieu. Aujourd’hui, nous existons, demain peut-être 
nous n’existerons plus. Comme le dit la Sainte Écriture : Nullus tam fortis 
cui pareant vincula mortis, c’est-à-dire « Personne n’est si fort que la 
mort ne puisse avoir raison de lui ». D’expérience, vous pouvez voir un 
être jeune, sain et fort, subitement devenir malade et tomber dans le lit de 
la mort. Aussi, il me semble qu’il faut agir et se mettre en peine pour 
mériter d’entrer dans le royaume céleste au moment où nous quitterons 
ce siècle, misérables comme un roseau. Je n’ai pas de doute sur le fait que 
si nous le voulons, nous y entrerons, à condition de nous garder de faire 
le mal, car vous savez que nul n’y entre s’il n’a écarté de lui le mal et 
choisi le bien. Qui ne se décide pas pour le bien, provoque sa damnation. 
Ils pourront être plongés dans l’affliction, ceux à qui Notre-Seigneur dira 
de sa propre bouche le jour du Jugement dernier : Ite maledicti in ignem 
aeternum ! « Allez les maudits dans le feu étemel ! » J’ai souvent pensé 
à cela avec tristesse, en évoquant le moment de la mort qui séparera le 
corps de l’âme. Je ne sais quel chemin, mes très chers, il plaira à Dieu de 
nous faire prendre. Si nous pensions au péril qui nous menace quand nous 
voulons faire le mal, nous ne défaillerions pas, ni si souvent, ni si long- 
temps. Mais on se rappelle bien peu cela, lorsqu’on constate que l’on ne 
cesse de faire la guerre, de s’emparer de places fortes, d’incendier, de 
violer des femmes, de détruire le peuple qui eut tant de prix pour Notre- 
Seigneur, de tuer des hommes, de dépouiller les serviteurs de Dieu, les 
églises et les temples de Notre-Seigneur, et je ne cite pas bien d’autres 
violences. 

J’ai entendu dire qu’au temps passé, les rois, les princes, les grands 
seigneurs et les barons firent bâtir monastères et églises, alors qu’aujour- 
d’hui au contraire, ils les détruisent et les abattent. Ce que l’ennemi a 
conservé et s’est attribué, c’est pour l’utiliser à faire la guerre et soutenir 
la discorde dans le pays, soulevant les uns contre les autres, sans respect 
du droit et de la raison, péchant par leurs actes ou par ce qu’ils font faire 
à d’autres. Ils montrent bien que l’amour de Dieu, des bonnes gens et de 
leur prochain, leur importe peu. Ils ne se soucient guère de la parole de 
l’Écriture : Tam re gibus quam princibus mors nulli miseretur, « La mort 
n’épargne ni les rois, ni les princes, ni personne d’autre ». Ceux qui 
veulent la guerre, devraient agir comme le loup qui, dans la fable, gravit 
une haute montagne avec ses petits louveteaux qu’il avait bien nourris 
pour leur montrer le pays environnant, et leur dit : « Regardez, mes fils, 



1070 


PELERINAGES EN ORIENT 


je vous ai nourris autant que j’ai pu, mais maintenant, je suis si vieux que 
je ne peux plus marcher ; vous, vous êtes assez grands et forts pour vous 
en remettre à vous-mêmes. Cependant, je veux vous donner un conseil : 
dans le pays où vous voudrez prendre votre proie, ne construisez pas votre 
maison, votre habitation, si vous voulez vivre en paix, car vous ne pour- 
riez avoir la longue vie que j’ai eue. Si j’avais fait le contraire, je n’aurais 
pas tant vécu et ne vous aurais pas si bien nourris. » 

Pour en revenir à mon propos, ceux qui ont maison et habitation dans 
un pays, s’ils entendent y demeurer, ils doivent se garder de faire le mal 
aux gens qui les entourent, tout particulièrement à leurs proches voisins. 
Sinon, ils sont assurés de ne pas y rester. Nuits et jours doivent être pré- 
servés, et j’ai souvent entendu dire qu’un mauvais voisinage procure de 
mauvais matins. C’est pourquoi, je préfère avoir, au plus, cent livres de- 
rente et être aimé du peuple et de mes proches, que d’en avoir mille el 
d’être entouré de gens qui me veulent du mal. Car qui est aimé du peuple, 
est aimé de Dieu. Croyez-vous que mon profit vaut une rente qui m’oblige 
à être armé nuit et jour ? Je ne tiens pas à ce qu’une rente me conduise à 
la mort ! Rien n’est plus beau que l’amour du peuple et de ses proches, 
qui vous est donné par la grâce de Dieu ! C’est d’ailleurs le second 
commandement de Notre-Seigneur : Dilige proximum timm sicut le 
ipsum, c’est-à-dire « Aime ton prochain comme toi-même ». Qui appli- 
quera ce commandement de Dieu, sera sauvé. On doit tant veiller à ne pas 
faire de mal à son voisin, et réfléchir à ce qui est bien ou mal ! Si le mal 
est fait, on s’en repent mais il n’est plus temps. Trop d’honneur n’est pas 
sage, et nous n’y réfléchissons pas. Nous inclinons plutôt à faire le mal 
qu’à faire le bien ! À peine quelqu’un a-t-il fait le mal, que le mal revient, 
car rien ne se présente sous plus belle allure que la tromperie ! Qui se 
tourne du côté d’où elle vient, y est entraîné, et c’est justice. Je vous dis 
que celui qui prend une telle voie, n’entrera jamais au paradis. Si notre 
cœur ne se tourne pas vers le bien, Notre-Seigneur nous envoie tempête, 
mort, tribulations, malchances, pour le mal, les horribles péchés, la tyran- 
nie qu’aujourd’hui nous exerçons à un tel point que j’en suis abasourdi. 
Nous ne prenons pas à cœur d’appliquer la parole de l’Écriture : Fac bene 
dum vivis, post mortem vivere si vis, « Fais le bien tant que tu vivras, si 
tu veux vivre au-delà de la mort », c’est-à-dire si tu veux obtenir le 
paradis. Mais nous ne pouvons nous le représenter. Nous osons agir 
comme si Notre-Seigneur avait des yeux de cire et ne voyait goutte ! 
Alors qu’au contraire nous ne pouvons rien entreprendre, ou penser, sans 
qu’il le sache et en ait pleine connaissance, car rien n’obscurcit son 
regard. Pour cette raison nous devrions rendre notre vie meilleure, et faire 
le bien tant que nous en avons le temps. L’on dit en général, qu’à celui 
qui croit avoir le temps devant lui, le temps fait défaut. L’Écriture dit à 
ce sujet : Non modo laeteris qui forsan cras morieris, « Ne te réjouis pas 
trop d’être sain et bien portant, car demain tu peux mourir » ! Donc pour 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1071 

cette raison, faisons le bien et écartons-nous du mal ! Le bon ange que 
Dieu a laissé à notre droite est là pour nous conseiller de faire le bien, 
tandis que l’ennemi est à notre gauche pour nous souffler le mal. Prenons 
donc le meilleur chemin, soyons humble et courtois, ne faisons pas 
comme Lucifer, le plus bel ange du paradis, qui à cause de son grand 
orgueil fut précipité par Jésus-Christ dans l’abîme de l’enfer, où il est 
le plus horrible diable qui soit. Voici une raison de ne pas manquer aux 
commandements de Notre-Seigneur par orgueil, car ce qui lui déplaît le 
plus, c’est l’orgueil. C’est le plus grave des péchés mortels, c’est celui 
d’où proviennent tous les maux. Or, qui est en état de péché mortel meurt 
et est damné. Plaise à Dieu de nous en préserver ! Mais un teigneux veut 
que tout le monde lui ressemble, ainsi est l’Ennemi qui veut que nous 
soyons tous damnés avec lui. 

C’est pour cela que nous devons prendre le droit chemin en Notre-Sei- 
gneur, et non pas suivre l’exemple de beaucoup en ce monde qui aban- 
donnent leur seigneur pour de l’or et de l’argent, et suivent son ennemi. 
Ils sont comme ceux qui abandonnent Dieu pour le diable, semblables à 
la taupe qui change ses yeux pour son cou. Ces changeurs de maîtres 
vendent leur honneur, qui est la plus belle chose que puisse avoir un 
homme et qui vaut plus que tout. Ils le troquent contre de l’or et de l’ar- 
gent, qui ne valent rien. Ceux qui trop embrassent, étreignent mal ! 

Nous devons faire le bien, rester en Dieu et le prier pour qu’il ait pitié 
de nous, car Dieu est étemel. Repentons-nous et revenons à Lui, ainsi 
qu’il l’a dit : Nolo mortem peccatoris, sed ut convertatur et vivat, « Je ne 
veux pas la mort du pécheur, mais sa conversion et qu’il vive ». Celui qui 
ne se convertira pas sera condamné à une mort durable en enfer. Nous 
devons jeûner, faire le bien, distribuer des aumônes aux pauvres autant 
que nous en avons la possibilité. Faisons ce que Notre-Seigneur a dit : Da 
tua dum sunt, quia post mortem tua non sunt, quia dare non poteris 
quando sepultus eris, ce qui veut dire : « Donne ce que tu as autant que 
tu le peux, car après la mort rien ne t’appartiendra plus. » De cette façon 
tu pourras acquérir l’amour de Notre-Seigneur qui est la plus précieuse 
chose qui soit. Nous serons comme de bons marchands qui réalisent des 
gains importants, si nous acquérons un héritage étemel. Beaucoup n’agis- 
sent pas ainsi, et pour différentes raisons obtiennent l’enfer. L’on devrait 
chercher à bâtir des églises, à réconforter les malheureux, à visiter les 
malades, à penser à eux avant que de penser à nous, car c’est le comman- 
dement de Notre-Seigneur qui dit : Cum sis in mensa primo de paupere 
pensa..., « Quand tu seras à table, dînant ou soupant, avant toute chose, 
pense aux pauvres, aimés de Dieu, et fais ce qu’il ordonne, tu iras tout 
droit au paradis. » 

C’est aussi une bonne et très honorable chose, de grand profit, que 
d’aller visiter le saint Lieu où fut déposé Notre-Seigneur, après avoir été 
crucifié pour nous. Ceux qui s’y rendent le font par bonne dévotion, et 



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PELERINAGES EN ORIENT 


celui qui le peut doit le faire. Mais tous ceux qui le peuvent ne le font pas. 
Beaucoup de clercs s’y rendent, d’après ce que j’ai entendu dire. Toute- 
fois, beaucoup n’entreprennent pas ce voyage, car il est lointain et trop 
coûteux. Si certains ont de bonnes raisons de ne pas partir, je crains que 
d’autres ne restent à cause de leur bien-être, car cette aventure ne leur 
laisserait ni tranquillité ni repos. Mais il faut prendre un peu de peine, car 
elle procurera en retour grand bien et profit. Si l’on veut obtenir un bien, 
il faut mettre la main au panier, dit-on en français, car rien n’arrive sans 
se donner de la peine. Pour cette raison, personne ne doit négliger d’agir 
pour gagner son honneur et son salut. Sachez que les négliger est une des 
pires taches qui puisse vous salir, hormis celle de la trahison. Jamais la 
demeure de l’homme négligent ne sera pleine de biens, mais sa négli- 
gence lui vaudra misère et pauvreté. Ceux qui sont diligents et prudents 
dans leurs affaires, parce qu’ils sont sages, ne peuvent qu’obtenir des 
biens. 

Maintenant donc, on ne pourra dire que celui qui tient ce discours garde 
ses intentions pour lui, puisque je livre le fond de ma pensée. Je voudrais 
bien qu’il plaise à Dieu de m’accorder la grâce de savoir dire et convain- 
cre ceux qui en auront besoin, de chercher à obtenir le bien : ce serait un 
profit pour eux et un plaisir pour moi. Mais je vous dirai que mon inten- 
tion n’est pas si grande. En conclusion, je ne sais combien de temps je 
dois encore demeurer en ce monde, ce sera selon la volonté de Dieu ! J’ai 
bien réfléchi à ce que je viens de vous dire. Bien que d’heure en heure, 
nous allions chaque jour vers la mort, je vois que nous tardons à mettre 
notre volonté à faire le bien. En vérité, je le veux, parce qu’il est évident 
que nous en avons besoin. Je prie ceux et celles qui liront ce livre de bien 
vouloir réciter un Pater noster pour mon âme, pour moi, Caumont, s’ils 
en ont le désir. Que Dieu leur octroie le paradis ! Amen. 

Le voyage d’outre-mer 

Maintenant s’ensuivent l’itinéraire et le voyage d’outre-mer commen- 
cés par la grâce de Notre-Seigneur et monseigneur saint Georges à 
Caumont en Gascogne, le 27 février de l’année 1418 de l’Incarnation '. 

Gascogne : En premier lieu, j’allai coucher à Port-Sainte-Marie qui est 
à quatre lieues de Caumont. 

Agenais : De Port-Sainte-Marie à la cité d’Agen : deux lieues. Je partis 
d’Agen le l Er mars, premier jour du carême, et j’allai dîner à Moissac en 
Quercy distant de sept lieues, puis coucher au-delà du Tarn devant Castel- 
sarrasin, à Notre-Dame d’Alem, à une lieue. 


I. Au Moyen Age, le changement d’année s’opérait en général à Pâques. Le comput 
pascal fixait donc le premier jour de l’année entre mars et avril. Aussi la date avancée par 
Caumont relève-t-elle de l’ancien style et non pas du nouveau style représenté par notre 
calendrier grégorien, adopté en 1582. Nous sommes en fait le 27 février 1419, selon notre 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1073 

Languedoc : De Notre-Dame d’Alem à Grisolles : cinq lieues. De Gri- 
solles, je me rendis à Toulouse pour voir le saint suaire de Jésus-Christ 
notre Seigneur : quatre lieues. 

Lauragais : D’Avignonet à Castelnaudary : deux lieues. De Castelnau- 
dary au lieu-dit Saint-Martin (Lalande) : une lieue. J’y rencontrai monsei- 
gneur le comte de Foix qui s’était emparé de ce lieu après un combat'. 
Mon intention était de me rendre à Venise pour prendre la mer, mais il 
me conseilla de ne pas suivre cet itinéraire à cause de la guerre qui se 
déroulait dans le pays. Aussi me repliai-je vers Barcelone en Catalogne, 
et ce même jour, je me rendis avec lui dans la ville de Mazères à cinq 
lieues, où se trouve un très beau château fort sur une rivière, bien entouré 
de murailles avec des mâchicoulis et de grosses tours. A l’intérieur se 
trouvaient de merveilleuses peintures de batailles entre chrétiens et Sarra- 
sins, et des hommes et des femmes des deux côtés 2 . 

Le comté de Foix : De Mazères à Pamiers : deux lieues. C’est une très 
belle cité, riche, et où se trouve un grand château fort. 

De Pamiers à Foix 3 : deux lieues. C’est une cité souveraine, très forti- 
fiée, et située en hauteur sur le roc, sans aucun chemin pour y accéder, 
dominée par le château construit avec de solides murs et tours. A ses pieds 
se trouve une grosse ville de mille feux, bien entourée de murailles, et la 
rivière passe devant. On dit communément qu’il n’y a pas de place plus 
fortifiée que cette ville et ce château. 

De Foix à Tarascon : deux lieues. On passe par une place fortifiée 


façon de compter, alors que pour Caumont c’est l’année 1418, puisque la fête de Pâques n’a 
pas encore eu lieu. 

1. Après avoir dépassé Castelnaudary, Caumont s’arrête à Saint-Martin-Lalande dans 
l’Aude, dont le comte de Foix vient de s’emparer. Au profit de qui celui-ci a-t-il mené cette 
opération militaire durant un des moments les plus critiques de la guerre franco-anglaise ? 
Entre 1416 et 1424, Jean de Grailly, comte de Foix, opéra quelques volte-face politiques, 
en partie pour des raisons familiales. En effet, son frère Archambaud de Grailly, contraire- 
ment à lui, avait soutenu les Anglo-Bourguignons car il était le conseiller de Jean sans Peur, 
duc de Bourgogne. Or, il mourut le 10 septembre 1419 à Montereau, assassiné par les 
conseillers du dauphin Charles, futur Charles VIL en même temps que celui qu’il servait. 
Au moment de sa rencontre avec Caumont, dès avant donc le meurtre du duc de Bourgogne, 
si le comte de Foix n’avait pas ouvertement pris parti pour ce dernier, tout au moins jouait- 
il un double jeu. Quoi qu’il en soit, lorsqu’il rencontre Caumont, il lui conseille, à cause de 
la guerre, de ne pas s’embarquer dans un port languedocien, mais à Barcelone. 

2. Le château de Mazères avait été construit vers 1365 par le comte de Foix, Gaston 
Fébus. Il avait la forme d’un quadrilatère surplombant l’Hers et fui la résidence favorite de 
Jean de Foix-Grailly entre 1412 et 1436, date de sa mort. Les « merveilleuses peintures de 
bataille » dont parle Caumont ont sans doute disparu dans l’incendie qui ravagea le château 
de Mazères en 1493. Seul le Livre Caumont semble avoir témoigné de l’existence de cette 
décoration intérieure du château, à l’un des moments les plus prestigieux de la cour comtale. 

3. Caumont exprime ses préoccupations militaires tout au long de son récit, car il ne 
manque jamais de noter l’existence des châteaux et sites fortifiés qu’il rencontre au cours 
de son voyage. Le château de Foix était une très solide place forte que Simon de Montfort 
avait évité d’affronter au début du xiif siècle, lors de la croisade des Albigeois. Après la 
réunion du Béarn et du comté de Foix en 1290, il fut encore habité par les comtes de Foix, 
y compris Gaston Fébus, mais fut ensuite délaissé au profit du château de Mazères. 



1074 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


qu’on laisse à main gauche, appelée Montgailhard, située dans la monta- 
gne, et en avançant, on en voit une autre à main droite, tout aussi en 
hauteur, appelée Calemès, dont aucune machine de guerre ne peut venir 
à bout, sauf à manquer de vivres. 

De Tarascon à la ville d’Ax-en-Savartes (Ax-les-Thermes) : trois 
lieues. En dehors de cette ville se trouve un château fortifié sur le roc, très 
bien implanté. 

D’Ax à l’hôpital de Sainte-Suzanne (L’Hospitalet) : deux lieues. 

De l’hôpital au château de Carol : deux lieues. Entre les deux, il y a 
une montagne appelée Puymorens longue d’une lieue et demie ; elle est 
très enneigée et très périlleuse à franchir. Il ne m’arriva aucun mal, et s’il 
plaît à Dieu, je ne changerai pas ma résolution de faire mon devoir tant 
que je le pourrai. Car les grands malheurs, désordres et jalousies que j’ob- 
serve dans ce pays, entre les uns et les autres, sont prêts à se développer 
plutôt qu’à s’apaiser, ce qui me déplaît. Je veux éviter et fuir leurs incita- 
tions, ainsi qu’une vie mauvaise et désordonnée. Je ne veux pas passer 
mon temps à attendre les biens de ce monde, alors que je pense aux biens 
spirituels. En pensant à la sainte Passion que Notre-Seigneur souffrit pour 
le genre humain, et pour obtenir le pardon et la rémission des péchés que 
j’ai commis envers mon Créateur et dont je me sens coupable, je lui 
demande avec humilité d’avoir pitié de moi et de mon âme chétive, atten- 
dant sa grâce et sa miséricorde. Que par son beau plaisir, Il veuille me les 
accorder à la fin de mes jours ! J’ai entrepris avec l’aide de Dieu, de la 
glorieuse Vierge Marie et de monseigneur saint Georges, d’accomplir le 
saint passage d’outre-mer à Jérusalem, d’y soumettre mon cœur tout 
entier, de visiter le Saint-Sépulcre de Jésus-Christ où fut déposé son pré- 
cieux corps. Il peut arriver que d’autres aient la même intention que moi, 
et veuillent faire le voyage le plus digne et le plus noble qui soit, mais 
qu’ils y renoncent faute de savoir quel itinéraire suivre. Afin qu’aucun ne 
puisse avoir l’excuse de délaisser un voyage si honorable et si profitable, 
j’ai noté dans ce livre la route que j’ai suivie à l’aller et au retour pour 
les en informer ; y sont consignés tous les royaumes, principautés, îles et 
contrées, tous les noms de cités, villes, châteaux, divers lieux et places de 
ce côté de la mer, comme au-delà, les lieux sont indiqués et les jours 
depuis mon départ de Caumont, le lundi 27 février 1418. Que ce voyage 
plaise à Dieu notre Seigneur, que par le mérite de sa sainte Passion, il soit 
fait pour le salut de mon âme ! Que celle-ci reçoive les bienfaits de 
l’Amour qu’il nous prodigua à notre naissance et qu’il veuille bien nous 
les accorder le jour de notre fin ! 

Le pays de Cerdagne 

De Carol à Puigcerda : une lieue. 

De Puigcerda à la Bourgade de Das : une lieue. 

De Das au lieu-dit de Bagua : trois lieues. On franchit une très grande et 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1075 

haute montagne par le col d’Yau en montant une bonne lieue et on redes- 
cend pendant une autre par un très mauvais col et un chemin périlleux. 

Le comté de Catalogne 

De Bagua à la ville de Bergua : trois lieues. 

De Bergua à Casserras : une lieue. 

De Casserras à Balsareny au lieu de San Pador : deux lieues. 

De San Pador à la cité de Manrèse : une demi-lieue. 

De Manrèse à Castel Galli : une lieue. 

De Castel Galli à Notre-Dame de Montserrat (deux lieues) qui fait de 
grands miracles ; c’est une chapelle très sainte et riche, édifiée de façon 
étrange, dans le roc. Plus haut, dans les rochers, se trouve un château que 
l’on ne peut atteindre que par un étroit chemin, des marches sont taillées 
dans la paroi rocheuse, mais la montée est difficile et dangereuse. À ses 
pieds est construite une abbaye où se trouve la chapelle en question. Tous 
les moines du monastère chantèrent la grand-messe solennelle de Notre- 
Dame avec les orgues. 

De Montserrat à Collbeto : une lieue. 

De Collbeto à Esparraguera : une lieue. 

D’Esparraguera à la ville de Martorell : une lieue. 

De Martorell à Molins de Rey : deux lieues. Entre ces deux endroits, il 
y a une rivière appelée Lobregat que je franchis jusqu’au port du village 
appelé Saint-Andrieu. 

De Molins de Rey à Barcelone, port de mer : une lieue. J’y arrivai le 
21 mars et restai dans la cité jusqu’au 4 mai 1419, jour où je pris la mer 
par la grâce Notre-Seigneur, avec une nef dont les patrons étaient Ramon 
Ferre et François Ferrier de la cité de Barcelone. 

En mer 

Après avoir quitté Barcelone, alors que nous étions en pleine mer, 
n’apercevant que l’eau et le ciel, commença à se lever un vent si fort que 
nous crûmes tous être poussés vers la terre de Berbérie. Mais Dieu, qui 
ne voulait pas notre malheur, nous donna la grâce d’arriver au royaume 
de Majorque, dans un port appelé Alcudia qui est à 200 miles de Barce- 
lone, en comptant 5 milles pour une lieue. La ville est entourée par la mer, 
excepté d’un côté, long de deux traits d’arbalète. On dit que dans toute 
l’île, il y a comme seules bêtes sauvages des cerfs et des lapereaux. 

Le royaume de Majorque. Après le retour du beau temps, je quittai le 
port d’Alcudia, faisant route vers l’île de Minorque qui est à quarante 
milles, puis vers le golfe du Lion où l’on ne trouve pas le fond. Nous 
avons parcouru deux cent quatre-vingts milles sans voir la terre d’aucun 
côté. Au sortir du golfe, à l’heure de midi, le 14 mai, plusieurs dauphins 



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PELERINAGES EN ORIENT 


vinrent près de la nef, et le patron leur jeta une lance à pointe de fer four- 
chue retenue par une corde ; après avoir harponné l’un d’eux, on le hissa 
dans une des deux nefs qui nous accompagnait. Or, pendant qu’on le par- 
tageait pour en donner à l’autre bateau, un vent très fort endommagea 
notre nef. Le choc fut si violent qu’il jeta le château de l’avant à l’arrière, 
et emporta les chambres secrètes à la mer avec plusieurs tables : tout était 
pêle-mêle, envahi par l’eau. Aussi, devant cet accident survenu en partie à 
cause du poisson, les patrons furent-ils tout ébahis, et nous tous, accablés. 
Certains se dévêtirent et sautèrent d’une nef à l’autre, épouvantés, criant 
à haute voix, appelant Dieu et la Vierge Marie pour qu’ils nous prennent 
en pitié, qu’ils nous aident et nous sauvent du péril où nous nous trou- 
vions. Je ne crois pas vraiment que les bonnes prières que chacun faisait 
au moment où nous risquions de périr noyés aient pu nous sauver, mais 
Dieu seul. C’était une grande pitié de voir et d’entendre les cris et les 
plaintes que poussaient les bonnes gens. Mais loué soit Dieu notre Sei- 
gneur pour toujours qui dans sa bonté, et par pitié, nous a préservés et 
gardés de ce grand péril ! Ensuite, après que Dieu nous eut accordé cette 
grâce, en quittant le golfe du Lion, je passai devant l’île Saint-Pierre inha- 
bitée, que nous avons longée pendant un mille. 

Depuis cette île jusqu’à un grand rocher appelé Toro : vingt milles. 
Il n’est habité par personne et il n’y a pas d’animaux, excepté quelques 
oiseaux. 

De Toro à vingt milles plus avant, je passai devant une grande monta- 
gne au cap Teulada, et nous fumes pris par un vent fort qui nous força à 
retourner en arrière, au port de Porto-Bota dans l’île du royaume de Sar- 
daigne à dix milles du cap Teulada. Devant ce port, se trouve une île 
appelée Palma di Soltz, assez grande, faisant vingt milles de tour et dix 
de large, où il y a des chevaux, des juments, des moutons, cerfs et chiens 
sauvages car ils naissent là à l’état naturel. À l’entrée de cette île, on 
trouve un pont de pierre constitué de sept arches, large de quatre brasses 
et long de cent brasses. On ne peut y pénétrer en bateau nulle part ailleurs. 
Deux fois par an on y récolte du blé. 

Le royaume de Sardaigne. Lorsqu’un bon vent se leva enfin, je quittai 
Porto-Bota et revins en arrière au cap Teulada d’où j’atteignis le château 
de Cagliari en parcourant neuf milles. Ce château est situé sur un rocher, 
et à ses pieds se trouvent trois villes dressées en épi et bien protégées de 
murailles. La première où j’ai logé s’appelle Napolle, l’autre à main 
droite, Villeneuve, et celle qui est à main gauche, Estampaing. Châteaux 
et villes appartiennent au roi d’Aragon '. 


1. Alphonse V le Magnanime (1396-1458) était devenu roi d’Aragon et de Sicile en 
1416, régnant sur un empire qui comprenait, outre l’Aragon, la Catalogne, les Baléares, la 
Sardaigne, la Sicile et des comptoirs en Méditerranée. Il étendit son empire en régnant sur 
Naples, et devint roi des Deux-Siciles en 1442, portant ainsi la puissance aragonaise à son 
apogée. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1077 

En partant du château de Cagliari, je passai devant l’église Sainte- 
Marie de Carbonara qui était à neuf milles. 

De Sainte-Marie de Carbonara à Trapani dans le royaume de Sicile, 
cent quatre-vingts milles. On trouva une île appelée Marettimo, qui ne 
renferme que des animaux sauvages. 

Ensuite, on rencontre deux îles appelées l’une Yuissie 1 et l’autre Favi- 
gnana, où se trouve un château appartenant au roi de Sicile. Ces deux îles 
sont près l’une de l’autre ; Marettimo est à vingt milles d’elles deux. 

Après on rencontre l’île de Pantelleone, habitée par des Sarrasins, mais 
il y a un château de chrétiens appartenant au roi de Sicile ; elle est à 
soixante milles des îles d’ Yuissie et de Favignana. 

Ladite île de Pantelleone est distante de soixante milles de la ville de 
Marsala sur la côte de Sicile. 

De Marsala à l’île de Mazara : quinze milles. 

De Mazara à la cité de Sciacca : trente milles. 

De Sciacca à la cité d’Agrigente : quarante milles. 

D’Agrigente au château de Licata : trente milles. 

De Licata au château de Terranova : trente milles. 

De Terranova au cap de Ressequaram : quarante milles. 

De Ressequaram au château de Chycle : quinze milles. 

De Chycle au château de Pozallo : dix milles. 

De Pozallo au cap Passera : trente milles. A quatre lieues de là, se 
trouve une tour désertée, la tour de Marza, dans le port de Palo, qui abrite 
une chapelle. 

Du cap Passera à la ville de Cuille située sur une montagne, nous passâ- 
mes à la tour de Bendique, tour de guet pour les Sarrasins. 

Le royaume de Sicile. De cette tour à la cité de Syracuse en Sicile : 
vingt milles. A l’entrée en arrivant par la mer, se trouve un très beau 
château carré, à un jet de pierre hors de la cité, appelé Terminaig. Il est 
flanqué à chaque angle d’une tour ronde, l’intérieur est entièrement voûté 
de pierre sans ouvrage de bois et renferme une fontaine avec de l’eau bien 
fraîche ; on y parvient après un très long escalier. L’enceinte a deux 
grands bras à l’endroit le plus étroit. L’entrée est constituée d’une porte 
en marbre. La mer l’entoure, sauf la partie orientée vers la cité. La ville 
est entourée par la mer, à l’exception d’un côté long de la distance d’un 
jet de flèche. 

A deux jets de pierre de la cité, se trouve un autre château appelé Mar- 
quet 2 , protégé par une muraille qui va jusqu’à la mer pour empêcher qui- 
conque ou les animaux d’entrer ou de sortir. A ses pieds, se trouve une 
porte par laquelle il faut passer, si l’on ne veut pas tomber dans la mer. 


1 . Non identifiée. 

2. Maniace. 



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PÈLERINAGES EN ORIENT 


La cité, entre les deux châteaux, est bien entourée de murailles, et, 
construite sur le rocher, domine au loin. 

En dehors de la cité, à deux traits d’arbalète, se trouve l’église Sainte- 
Lucie ', avec une petite chapelle où l’on descend trente-deux marches 
pour aller à l’endroit où la bienheureuse sainte habitait et faisait péni- 
tence. Des mécréants avaient déposé là des serpents pour la dévorer, mais 
ils ne lui firent aucun mal. Alors, ils la tuèrent à coups de dague. Enseveli 
dans une cavité de la roche, son corps fut dérobé il y a soixante ans par 
les Génois. En quittant Syracuse, à dix milles en mer, on voit le château 
et la ville d’Augusta, chef-lieu de comté. 

Le golfe de Crète. Ce golfe est long de sept cents milles : on passa 
devant le royaume de Calabre, puis devant Céphalonie qui est une île de 
la soie à quatre cents milles d’Augusta. De cette île jusqu’au comté de 
Zante : quarante milles. 

De Zante aux îles Strophadès : trente milles. 

Des îles Strophadès à Modon situé dans la principauté de Morée : un 
mille. Devant, se trouve l’île de Sapience qui est à trois milles de Modon. 

De cette île de Sapience à Coron qui est dans le même pays : dix-huit 
milles. 

De Coron au cap Matapan : quatre-vingts milles ; là se situe le Port- 
aux-Cailles (Portogallo) où s’arrêtent les cailles quand elles franchissent 
la mer. 

Du cap Matapan au cap Saint-Ange, dernier cap de la principauté de 
Morée : soixante milles. Entre les deux, se trouvent le golfe de Laconie 
et le château Rampano ; à proximité, il y a l’île Servi où Jésus-Christ 
apparut en croix à saint Estassi 1 2 . Dans l’Antiquité, ce pays appartint au 
roi Ménélas, époux de la belle reine de Grèce, Hélène, qui fut conduite 
de force par Pâris à Troie. 

Du cap Saint-Ange jusqu’à l’île de Cerigo : dix milles. 

Elle fut appelée Cythère dans l’Antiquité. Dans cette île, se trouve le 
temple de la ciéesse Vénus, où, dit-on, Hélène était venue faire un sacri- 
fice et prier, quand Pâris l’enleva, comme je l’ai rappelé. Devant Cerigo, 
il y a une petite île rocheuse dont le nom est Lou. A son sommet, on 
trouve de l’eau fraîche et de nombreux animaux, moutons et chèvres 
surtout. Près d’elle il y a trois autres rochers déserts, et on entre dans ce 
qu’on appelle l’Archipel, c’est-à-dire l’endroit où la mer renferme beau- 
coup d’îles, désertes ou peuplées, nommées les Cyclades dans l’Anti- 
quité. Elles se trouvaient autrefois sous le commandement du roi des 
Grecs, alors qu’aujourd’hui elles dépendent de divers seigneurs. L’ Archi- 


1. D’origine noble, Lucie fut une vierge de Syracuse martyrisée au début de iv' siècle. 
Son martyre est rapporté dans la Légende dorée de Jacques de Voragine, dominicain et 
archevêque _de Gênes, qui rédigea à la fin du xm e siècle un des ouvrages les plus populaires 
du Moyen Âge dont les martyrs chrétiens sont les héros. 

2. Ce saint n’a pas été identifié. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1079 

pel commence par trois îles, Tresmontanes, Meyanne et Mijour, devant 
lesquelles je passai en allant à mon pèlerinage. 

En quittant Cerigo, je trouvai l’île de Cerigotto à trente milles ; elle fut 
de tout temps peuplée mais maintenant elle est déserte. On y rencontre 
seulement des animaux sauvages, chevaux, ânes, moutons, chèvres, cerfs 
et d’autres. 

L 'île de Candie. En s’éloignant de Cerigotto, à trente milles on a touché 
la grande île de Candie qui dépend de la seigneurie de Venise, et qui dans 
l’Antiquité s’appelait la Crète. Ses anciens rois et seigneurs étaient alors 
Saturne et Jupiter, Vénus et Junon, femme et sœur de Jupiter, que les 
habitants tenaient pour des dieux. Le roi de cette île fut le juste et équita- 
ble Minos, qui pour rendre la justice n’avait pas son pareil. De son 
mariage naquit une étonnante et horrible bête, le Minotaure. Elle fut 
enfermée dans une maison mystérieuse, le Labyrinthe, construit par 
Dédale, un merveilleux architecte, qu’aujourd’hui beaucoup appellent 
vulgairement la cité de Troie '. Dans cette maison, des jeunes Athéniens 
étaient condamnés à être enfermés pour venger la mort d’Androgée, fils 
du roi Minos, jusqu’à ce que le sort désigne le preux et vaillant Thésée, 
fils d’Egée roi d’Athènes, pour être dévoré par le Minotaure. Mais Thésée 
sur le conseil et avec l’aide d’Ariane, fille de Minos, tua le Minotaure, 
échappant ainsi au péril du Labyrinthe. 

Du cap de l’île de Candie jusqu’à la cité de Candie : cent milles. Dans 
cette cité, on construit des nefs et des caraques en cyprès. A cent milles 
en face, se trouve une île appelée Standia où habitent des ermites. Éloigné 
de cinq milles de cette île, il y a un rocher en pleine mer, appelé Lou, où 
demeure un ermite. A vingt milles en avant, est située une île appelée La 
Plane qui est déserte. 

De La Plane à l’île de Karpathos : cent milles. Elle est habitée et 
dépend du grand maître de Rhodes 1 2 . 

A soixante milles de Karpathos, je trouvai l’île Saint-Nicolas de Car- 
chi 3 ; elle est peuplée, et sous l’autorité du grand maître. Dans cette île, 
si on prie saint Nicolas, en labourant, aucun soc en fer ne peut se casser 
ou s’user. 


1. Tel dans le texte. 

2. Rhodes fut un État souverain entre 1309 et 1522. Possession de l’ordre des Hospita- 
liers qui assuraient une certaine sécurité dans l’Archipel en protégeant les bâtiments de 
commerce et les navires de pèlerins contre les attaques éventuelles des Turcs. Philibert de 
Naillac était alors le grand maître de l’Ordre, dont il restaura l’unité et l’autorité entre 1396 
et 1421. Outre l’île de Rhodes, les Hospitaliers possédaient en Méditerranée orientale une 
partie des Sporades, et depuis 1402 le château Saint-Pierre, sur la côte turque face à l’île de 
K.os, qui était également une de leurs possessions, comme l’île de Castellorizzo (Château- 
rouge) dont Caumont parle plus loin. L’« État » des Hospitaliers s’étend donc sur un ensem- 
ble d’îles solidement fortifiées, car destinées à renforcer la sécurité de Rhodes. 

3. Chalki. 



1080 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Il y a dix milles entre l’île Saint-Nicolas et celle de Piscopia qui appar- 
tient à la seigneurie de Rhodes. 

De Piscopia à Servi : cinquante milles. 

De Servi aux Échelles de Saint-Paul : cinq milles, ce sont des îles 
désertes. 

L 'Empire grec. De ces îles à Rhodes : trente milles. J’y arrivai le jour 
de la Fête-Dieu. La cité est dans une grande île de l’Empire grec qui est 
la dernière de l’Archipel. Son chef est celui des frères de Saint-Jean. Un 
grand nombre de chevaliers y demeurent continuellement, ils font la 
guerre aux Sarrasins, sur terre et sur mer. Cela me semble mieux, ainsi 
qu’ils le disent, que de se faire la guerre entre chrétiens qui de bon cœur 
se détruisent les uns les autres au lieu de lutter contre les mécréants. 

Dans la cité se trouvait un jeune chevalier, bon et sage, d’un grand 
lignage du royaume de Navarre, qui s’appelait Sanche d’Échaux, frère de 
messire Jean d’Échaux, vicomte de Vaiguier. Comme j’avais besoin 
d’être accompagné d’un chevalier pour me faire chevalier au Saint-Sépul- 
cre, je le choisis dans ce but car je connaissais ses bonnes mœurs et sa 
bonne réputation. Ce chevalier en éprouva une très grande joie. Il m’ac- 
compagna à Jérusalem où il me fit chevalier devant le Saint-Sépulcre de 
Notre-Seigneur, le samedi 8 juillet 1419'. 

En quittant la cité de Rhodes, je passai devant les Sept-Caps en 
Turquie, à soixante milles de Rhodes, où habitent ceux que l’on appelle 
Turcs, qui sont contre la foi et la loi de Notre-Seigneur. 

Plus loin, à soixante milles des Sept-Caps, je vis un château en Turquie 
appartenant au grand maître de Rhodes, Château-Rouge. 

À trente milles de là, il y a une île déserte, Cacono. 

De Cacono à un mille de la côte turque, se trouve le cap de Chélidonia, 
en face duquel on voit deux îles désertes, Saint-Pierre et Chélidonia, où 
rien ne pousse si ce n’est des choux sauvages. 

À cent soixante milles du cap Chélidonia, se trouve le cap de Saint- 
Épiphane : premier cap de l’île de Chypre. 

Du cap Saint-Épiphane à Paphos en Chypre, il y a trente milles. Cette 
cité fut autrefois la principale du royaume, et les païens y consacrèrent un 
grand temple à Vénus. 

De Paphos au cap Gata : un mille ; là se trouve un monastère de moines 
grecs, appelé le monastère des chats, car on en garde beaucoup pour 
détruire les aspics. 

À deux cent soixante milles du cap Gata, se trouve la cité de Jaffa en 


1. Les pèlerins appartenant à la noblesse pouvaient être adoubés chevaliers au Saint- 
Sépulcre. Certains adoubements furent sansdoute encouragés par les Hospitaliers. C’est en 
effet un chevalier de cet ordre, Sanche d’Échaux, un noble de Navarre, que Nompar de 
Caumont emmène avec lui à Jérusalem pour être son parrain au cours de l’adoubement. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1081 

terre sarrasine, devant laquelle les deux nefs arrivèrent un peu avant midi, 
le 28 juin. 

La sainte Terre de Jérusalem 

Attente à Jaffa. Dans cette cité, l’on dit que fut décidée la mort de notre 
Seigneur Jésus-Christ. Elle fut conquise par les chrétiens, puis ensuite 
détruite. À présent, il n’y a aucune habitation. Je restai devant la cité, dans 
le bateau sans en sortir pendant deux jours, le temps que vinrent à moi un 
des deux frères mineurs qui gardent le Saint-Sépulcre, et un des trois 
consuls des chrétiens qui demeurent là-bas. Ils m’apportèrent un sauf- 
conduit du sultan de Babylone 1 qui a cette terre sous son autorité de 
mécréant. Enfin, je quittai le bateau et touchai terre à Jaffa le 1 er juillet. 
Le lieutenant du sultan, plusieurs autres Sarrasins et mécréants avec lui, 
m’accompagnèrent à Jérusalem. 

Depuis Jaffa, saint Pierre l’apôtre allait pêcher en mer. Il habitait une 
demeure en pierre ronde, comme une sorte de colombier mais sous terre. 
Dans cette maison, Notre-Seigneur lui apparut, et saint Pierre ressuscita 
une femme appelée Tabitha, servante des Apôtres. À côté, se trouve une 
autre maison, en bois, plus petite, où demeurait saint Paul, et encore une 
autre habitée par saint André. Dans tous ces lieux, il y a des pardons sem- 
blables à ceux qui sont portés plus loin dans ce livre. Je restai toute la nuit 
à Jaffa. 

Jaffa-Ramleh-J érusalem, 2-6 juillet 1419. Le lendemain entre midi et 
l’heure de none, je m’en allai vers la ville marchande de Ramleh située à 
douze milles. On dit qu’y sont nés le glorieux monseigneur saint Georges 
et saint Martial dont j’ai vénéré la précieuse tête en la cité de Limoges, 
dans le duché de Guyenne. Dans cette terre de Jérusalem, l’on compte 
trois milles pour une lieue. 

Il y a deux milles de Ramleh à Lydda. Celle-ci est en ruines, ainsi que 
la grande église, où saint Georges fut martyrisé et décapité par les 
ennemis de la foi ; devant le grand autel, je fis dire la messe de monsei- 
gneur saint Georges. Les Sarrasins ne marquaient guère de dévotion, et 
j’étais dépité de leur attitude en face du précieux corps de Notre-Seigneur 
qui nous a tous rachetés, car ces faux chiens n’en tenaient pas compte et 
s’en moquaient bien ! Cette église de grand pardon est occupée en grande 
partie par les Maures, et les Grecs détiennent seulement les deux autels. 
En haut du clocher, il y a une petite salle ronde d’où les Maures appellent 
dans leur langue leur Mahomet de La Mecque ; ces appels sont lancés 
nuit et jour, à certaines heures, d’après leur mauvais cérémonial. En allant 


I . C’est le sultan mamelouk d’Égypte, al Muayyad Shaykh ( 1412-1421), qui résidait au 
Caire. Babylone était le nom du vieux Caire, c’est-à-dire Fustat. Situé sur la rive droite du 
Nil, il renfermait la citadelle où se tenait la garde mamelouke. 


1082 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


à Lydda, près du chemin à main droite, on trouve un figuier appelé « fi- 
guier de pharaon », qui porte ses fruits dans le corps de l’arbre. 

Après la messe, je retournai à Ramleh où je restai quatre jours. Ensuite 
je pris la route au milieu de la nuit à cause de la forte et redoutable chaleur 
du pays qui provoqua en chemin la mort de beaucoup de personnes, et je 
m’en allai directement à Jérusalem, situé à trente-cinq milles de Ramleh, 
ainsi que j’en avais le grand désir. 

Jérusalem 

J’arrivai à Jérusalem le jeudi 6 juillet, à l’heure de none. Je fus logé en 
un grand hôtel 1 situé devant l’église du Saint-Sépulcre. Puis, au milieu 
de la nuit, les frères mineurs qui gardent le Saint-Sépulcre vinrent me 
chercher. Ils me conduisirent avec beaucoup de lumières à travers la cité 
de Jérusalem sur tous les Lieux saints que notre Seigneur Jésus-Christ 
avait parcourus au milieu des faux Juifs qui le faisaient marcher si cruel- 
lement. 

Puis ils m’emmenèrent hors de la ville, dans le val de Josaphat où le 
précieux corps de Notre-Dame fut déposé dans un saint sépulcre après sa 
mort. Les anges la sortirent de ce tombeau et l’emmenèrent au ciel, en 
passant par une haute fenêtre, du chœur de l’église. On descend vers son 
sépulcre par quarante-neuf marches de pierre. Ce sont les Sarrasins qui 
possèdent la clé de cette église, et il faut leur donner de l’argent si on veut 
y entrer. Dans ce val de Josaphat, on dit que Notre-Seigneur viendra 
rendre le Jugement. Qu’il Lui plaise d’être bon pour nous et pour tous les 
fidèles chrétiens ! 

En quittant le val de Josaphat, j’allai au mont des Oliviers d’où Notre- 
Seigneur monta au ciel en laissant l’empreinte de son pied dans une roche 
visible dans une chapelle au milieu d’une église en forme de montagne 
ronde. On y monte par dix-neuf marches de pierre, à condition de payer 
si l’on veut entrer. 

Du mont des Oliviers, j’allai à Galilée où les Apôtres furent envoyés 
par l’Ange, et où Jésus-Christ leur apparut. 

Ensuite, je me rendis au mont Sion où Notre-Seigneur se réunit avec 
les Apôtres pour la Cène, puis je revins à Jérusalem. 

Le premier jour de mon arrivée était un vendredi. Le père gardien de 
l’ordre des frères mineurs, après cette visite des saints Lieux, vint me 
chercher à l’heure de vêpres pour aller dans la sainte église du Saint- 
Sépulcre de Notre-Seigneur. 

Le Saint-Sépulcre. En arrivant devant l’église, je vis une grande place 
pavée, presque remplie de Sarrasins. A la porte du Saint-Sépulcre, il y 


1 . Il s’agit de l’Hôpital de Jérusalem. Desservi durant l’époque des croisades par les Hos- 
pitaliers, il était situé au sud de la basilique du Saint-Sépulcre dans le quartier du Mouristan. 
Les pèlerins y étaient toujours hébergés au xv e siècle. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1083 

avait un officier qui montait la garde avec d’autres pour que personne n’y 
entre sans avoir payé le tribut ; ils faisaient entrer les pèlerins les uns 
après les autres en les comptant. Puis, ils fermèrent la porte avec de 
bonnes clés. Je passai toute la nuit devant le Saint-Sépulcre, qui est en 
contrebas de l’église, loin du chœur, entouré d’une chapelle ronde voûtée, 
qui n’est pas grande. Cette nuit-là je me confessai. 


IV 

LE SERMENT QUE FONT LES CHEVALIERS AU SAINT-SÉPULCRE 

Quand vint le lendemain, samedi 8 juillet 1419, j’entrai dans la cha- 
pelle du Saint-Sépulcre pour entendre la messe de monseigneur saint 
Georges sur l’autel du sépulcre de Notre-Seigneur. Une fois la messe 
achevée, et ayant reçu Notre-Seigneur, le chevalier dont je vous ai parlé 
me donna l’ordre de chevalerie 1 : je me ceignis, mis les éperons, et il me 
frappa cinq coups en l’honneur des cinq plaies de Notre-Seigneur, et un 
coup en l’honneur de monseigneur saint Georges. Puis, le religieux qui 
avait chanté la messe, encore revêtu de ses habits, me remit en mains avec 
le chevalier l’épée nue, tandis qu’à genoux je disais : « Je prends cette 
épée en l’honneur de Dieu et de monseigneur saint Georges pour garder 
et défendre la sainte Église contre les ennemis de la foi. » Alors, je la mis 
dans le fourreau que j’avais ceint. Ils me firent promettre et jurer six 
choses sur l’autel du Saint-Sépulcre, comme le font, selon l’usage, tous 
ceux qui reçoivent l’ordre de chevalerie en ce lieu très digne et de tant de 
prix. 

Voici donc les promesses que font les chevaliers au Saint-Sépulcre de 
Notre-Seigneur à Jérusalem, et que moi, Nompar, seigneur de Caumont, 
de Castelnau, de Castelculier et de Berbiguières, j’ai prononcées pour le 
plaisir de Dieu le 8 juillet 1419. On promet : 

- en premier lieu, de garder et de défendre la sainte Église ; 

- deuxièmement, d’aider de toute notre puissance à la conquête de la 
Terre sainte ; 

- troisièmement, de garder et de défendre son peuple, de faire ce qui 
est juste ; 

- quatrièmement, de garder saintement son mariage ; 

- cinquièmement, de ne se trouver ni aux lieux ni aux places où se 
commet une trahison ; 


1 . Caumont décrit ici le cérémonial de son adoubement au Saint-Sépulcre. La pratique 
de « prendre ordre de chevalerie », comme l’écrit notre pèlerin, est confirmée par d’autres 
relations de voyage du xv e siècle. Mais nous ne possédons aucun statut d’un ordre chevale- 
resque du Saint-Sépulcre. A l’évidence, il se différencie de l’ordre canonial du Saint-Sépul- 
cre fondé après la première croisade, et qui fut supprimé en 1484. 



1084 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


- sixièmement, de défendre les veuves et les orphelins. 

Après que notre Seigneur Dieu Jésus-Christ m’eut fait la grâce de dire 
les choses susdites, je fis déployer dans l’église du Saint-Sépulcre une 
bannière portant mes armes, un écu d’azur à trois léopards d’or, onglés 
de gueules et couronnés d’or, qui fut déposée à côté des armes du roi 
d’Angleterre 

A l’heure de prime, les Sarrasins vinrent à la porte de l’église, et moi, 
ayant accompli entièrement ce que j’avais désiré avec ardeur, je me diri- 
geai vers la sortie. Mais les Sarrasins nous racontèrent qu’il fallait payer 
autant que le jour précédent pour sortir. Après m’en être acquitté, je 
retournai loger dans la ville et dîner. 

Bethléem 

La terre de Judée. Après le dîner, je quittai Jérusalem pour aller à Beth- 
léem, qui est à dix milles. Là se trouve une belle église, sur le lieu où 
naquit le Fils de Dieu de la Vierge Marie. J’assistai à la messe de la Nati- 
vité. Devant l’autel se trouve la crèche du bœuf et de la mule, où Notre- 
Dame cacha son cher enfant, Jésus-Christ, par crainte du roi Hérode qui 
faisait tuer les Innocents. Un peu plus loin devant se trouve un petit autel 
où j’ai écouté une autre messe de la Nativité. Je restai toute la journée et 
toute la nuit à Bethléem. 

Le lendemain, à une heure avancée, je partis et cheminai à travers les 
montagnes de Judée où se trouve la maison de Zacharie. A cinq milles, à 
main gauche, se trouve Caphamaüm où habitait le centurion, et où on 
forgea les clous de Notre-Seigneur. Dans la maison de Zacharie, sainte 
Élisabeth cacha son fils, saint Jean-Baptiste, quand les Juifs le cher- 
chaient ; la roche où elle l’avait déposé s’était ouverte, et ainsi les Juifs 
ne purent le découvrir. Dans cet endroit, il y a une chapelle, à l’endroit 
où Notre-Dame composa le Magnificat. Des ermites y demeurent, et 
chaque jour ils disent l’office selon leur règle. Près de la maison de 
Zacharie, se trouve celle où naquit saint Jean-Baptiste. 

Je retournai à Jérusalem, distant de quatre milles de ce lieu. A mi- 
chemin, entre deux maisons, se trouve l’arbre dont on fit une partie de la 
vraie Croix de Notre-Seigneur, à ce qu’on dit. 

Cette nuit-là j’arrivai à Jérusalem et pénétrai une seconde fois dans le 
Saint-Sépulcre. J’y restai toute la nuit, jusqu’au lendemain à l’heure de 
prime. 

Dans cette sainte église, il y a six sortes d’ordres : 

- tout d’abord, les frères mineurs qui gardent le Sépulcre ; 


I. En 1419, le roi d’Angleterre était Henri V de Lancastre, le vainqueur d’Azincourt. 
L’existence des « armes du roi d’Angleterre » dans la basilique du Saint-Sépulcre conduit à 
rappeler le pèlerinage qu’accomplit en 1392 le père de ce dernier, Henri, comte de Derby, 
futur Henri IV d’Angleterre. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1085 

- ensuite, les Grecs qui desservent le grand autel du chœur de l’église ; 

- puis les Indiens qui ont une chapelle derrière le Saint-Sépulcre ; 

- les Arméniens dans la chapelle du mont Calvaire où fut crucifié 
Notre-Seigneur ; 

- les chrétiens de la Ceinture, qui avec les Jacobites desservent quatre 
chapelles situées sur la place, devant l’église. 

Chacun dit l’office nuit et jour selon sa culture, et des usages nationaux 
qui sont étranges. 

Cette église du Saint-Sépulcre est vaste et belle, construite d’une 
curieuse manière : il y a un beau clocher, assez haut, en pierre, mais sans 
cloche car les Sarrasins n’en veulent pas ‘. 

L a cité de Jérusalem est grande du côté du val de Josaphat, et une partie 
de la cité s’étage en hauteur de l’autre côté. À l’intérieur de la ville, il y a 
quatre longues rues principales, en rang, d’une longueur de deux traits 
d’arc, toutes voûtées de belles pierres bien appareillées. Au sommet de la 
ville du côté du mont Sion, se trouve le château du roi David 1 2 . 


V 

VOYAGE AU DÉSERT DE JÉRICHO ET AU JOURDAIN 

Le désert de Jéricho 

Après avoir visité le Saint-Sépulcre et les autres saints lieux de la cité 
de Jérusalem et de ses environs, je fis mes préparatifs pour aller dans le 
désert de Jéricho et sur les rives du fleuve Jourdain, car dans cette région 
on ne trouve aucun vivre et très peu d’eau, et pour cette raison je fis 
emmener des provisions. De plus, le pays est périlleux car on rencontre 
de mauvaises gens qui y habitent et ne vivent que du pillage. C’est pour- 
quoi, je fis en sorte d’être guidé par le neveu d’un de leurs seigneurs, qui 
était accompagné de vingt personnes, pour l’aller et le retour. Je quittai 
donc Jérusalem, et j’allai directement à Béthanie qui est à deux milles. 
Elle est si détruite que peu de gens y habitent, mais il y a une église où se 
trouve le tombeau de Lazare que Notre-Seigneur ressuscita quatre jours 
après sa mort. 


1. En effet, le clocher carré de la basilique du Saint-Sépulcre, édifié vers 1 160 par « le 
maître Jourdain », avait perdu ses cloches depuis la conquête de Jérusalem par Saladin, qui, 
en 1 187, les supprima. Un édit que les musulmans attribuaient au calife Omar avait interdit 
dès le vu' siècle l’utilisation des cloches dans l’empire arabo-islamique, au prétexte qu’elles 
auraient pu couvrir la voix du muezzin. 

2. Les Francs avaient retenu le nom du roi David, fondateur d’une forteresse sur l’éperon 
rocheux du mont Sion, pour l’attribuer à une tour datant du règne de l’empereur Hadrien 
(117-138), qui fit reconstruire Jérusalem. Lorsqu'il cite ce « château David », Nompar parle 
donc des fortifications romaines qui se trouvèrent mêlées à la construction du palais royal 
des croisés, édifié sur l’antique citadelle de Jérusalem, au nord-ouest de la ville. 




1086 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


De cette cité, je m’en allai vers le désert de Jéricho distant de dix-hun 
milles. Là se trouve la montagne de la Quarantaine où Notre-Seignein 
jeûna dans une grotte. À la fin des quarante jours, Notre-Seignem 
commença à ressentir la faim, et le diable vint à Lui pour Le tenter, sans 
savoir avec certitude qui II était. Il lui apporta des pierres plein sa robe en 
lui disant : Si filins Dei es, fac ut isti lapides panes fiant, c’est-à-dire « Si 
tu es le fils de Dieu, fais que ces pierres soient changées en pain ». Notre 
Seigneur lui répondit : Non in solo pane vivit homo sed omni verbo quod 
procedit ex ore Dei, ce qui veut dire « L’homme ne vit pas seulement de 
pain, mais de toute parole qui vient de la bouche de Dieu ». Alors le 
diable prit Notre-Seigneur qui se laissa porter au sommet de la montagne 
Il lui montra tous les royaumes de ce monde en lui disant qu’il en sérail 
le seigneur s’il voulait l’adorer. Notre-Seigneur lui répondit : Umtm 
solum Deum adorabis et illi soli servies, c’est-à-dire « Un seul Dieu tu 
adoreras et lui seul serviras ». Après, le transportant sur un plus haut pie 
rocheux, le diable lui dit : Si filius Dei es, mitte te deorsum quia scriptum 
est in psalmista, angelis suis mandavit de te ut custodiant te in omnibus 
viis tuis, in manibus portabunt te, ne forte offendas ad lapidem pedeni 
tuum, c’est-à-dire « Si tu es le fils de Dieu, laisse-toi tomber en bas, car 
il est écrit dans les Psaumes que Notre-Seigneur a ordonné à ses anges de 
le protéger en toutes circonstances, et ils te porteront dans leurs mains 
pour que tu ne te fasses pas mal à tes pieds ». Jésus-Christ répondit au 
diable : Vade rétro, Satana, non temptabis dominum Deum tuum, ce qui 
veut dire « Retire-toi, Satan, tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ». 
Alors le diable le laissa, et les anges vinrent le servir. 

Après avoir vu le lieu du jeûne, je redescendis au pied de la montagne 
dans le monastère Saint-Joachim où j’avais logé la nuit précédente. 

Le fleuve Jourdain 

De ce monastère, je m’en allai vers le fleuve Jourdain qui est à dix 
milles. Premièrement, à un mille au-delà du fleuve, se trouve un lieu 
appelé Saint-Jean. Là, fut construite une église à l’endroit où saint Jean- 
Baptiste baptisa Notre-Seigneur. Toute personne qui se plonge dans le 
fleuve, nous a-t-on dit, est lavée de tous ses péchés. C’est pour cette 
raison, en son honneur et par respect, que je m’y baignai et m’y plongeai 
entièrement, le 12 juillet 1 . 

Près du fleuve, se trouve une mer où l’on sait que furent construites les 
cités de Sodome et Gomorrhe, ainsi que trois autres : mais toutes tombè- 
rent dans l’abîme à cause du péché de luxure. On l’appelle à présent la 


1. La forte chaleur qui éprouvait les pèlerins ne pouvait manquer de rendre attrayant le 
bain dans les eaux du Jourdain. Mais de tout temps, par piété, les fidèles s'y baignèrent en 
souvenir du baptême du Christ, pratiquant l'ancien rite de l’immersion, qui était un rite de- 
pénitence destiné à la conversion du pécheur, ce que souligne Nompar de Caumont. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1087 

mer Morte. Le fleuve Jourdain y pénètre et la traverse sans se fondre dans 
CCItc mer. 

Vous devez savoir qu’en Arabie se trouvent des gens qu’on appelle les 
Arabes. Ils sont vêtus de longues chemises qui tombent jusqu’à terre, 
portent sur la tête un chapeau fait d’une toile entortillée, se déplacent à 
pied, sauf ceux qui ont un cheval ou de méchantes bêtes comme ânes ou 
petites mules. Ils ne portent aucune arme, excepté un bâton à bout de fer, 
vont pieds nus, et sans éperons, ainsi habillés quand ils se préparent pour 
la guerre. 

Après ces saintes pérégrinations, je quittai cette contrée et regagnai 
Jérusalem par le chemin que j’avais déjà pris. La chaleur était si forte que 
je cheminai difficilement, et les pèlerins ne trouvaient ni à boire ni à 
manger et, à cause de la chaleur, mouraient en route '. 

Retour à Jérusalem 

De retour à Jérusalem, cette nuit-là, j’entrai une nouvelle fois dans le 
Saint-Sépulcre, comme tous les pèlerins qui étaient là et qui veillaient 
deux ou trois nuits au moins. Quant à moi, j’y suis allé quatre fois, ce qui 
était plus que de coutume, disaient les autres pèlerins. 

Mais à chaque entrée et sortie, vous devez payer les Sarrasins. Aussi, 
dans ce livre, ai-je mis dans l’ordre les pérégrinations 1 2 , pour que chacun 
puisse mieux les voir et les entendre. Qu’il plaise à Notre-Seigneur que 
j’aie racheté le salut de mon âme et transformé ma vie ! 


VI 

LES PÉRÉGRINATIONS, INDULGENCES ET PARDONS 
DE LA TERRE SAINTE 

Suivent les pérégrinations, indulgences, et pardons de peine et de 
coulpe de toute la Terre sainte, que j’ai rachetés par la grâce Notre-Sei- 
gneur. Ces indulgences furent accordées par le pape saint Sylvestre 3 à la 
demande de l’empereur Constantin et de sainte Hélène, sa mère. Je les ai 
mises par écrit en la cité de Jérusalem, le 14 juillet 1419: 


1 . Les décès sont évidemment difficiles à chiffrer, mais nous savons qu’ils étaient habi- 
tuels au cours des pèlerinages : à Ramleh, Nompar a déjà relevé la mort de « beaucoup de 
personnes ». 

2. Nompar recopie ici la liste des indulgences qui étaient consignées dans les guides de 
pèlerinage à Jérusalem. 

3. Il s’agit du pape Sylvestre I" (314-335), dont le pontificat coïncida avec le règne de 
Constantin, premier empereur romain à s’être converti au christianisme. Celui-ci fit édifier 
de nombreuses églises sur les Lieux saints, en particulier à l’emplacement du Saint- 
Sépulcre. 



1088 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


De Jaffa à Jérusalem 

À Jaffa où saint Pierre ressuscita Tabitha, serviteur des Apôtres : sept 
ans et sept quarantaines de vrai pardon ; là où saint Pierre pêchait, sept 
ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Près de Ramleh, à main gauche, dans la cité de Lydda où monseigneur 
saint Georges fut martyrisé et décapité, sept ans et sept quarantaines 
d’indulgences. 

À Ramleh, cité où naquit Joseph dont descend Notre-Seigneur le cruci- 
fié : sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Au château d’Emmaüs, où les deux disciples reconnurent Jésus-Christ 
à la fraction du pain, après sa Résurrection : sept ans et sept quarantaines 
de pardon. Dans ce château, il y a le sépulcre de Cléophas, un des disci- 
ples de Jésus-Christ, et celui de Samuel, le prophète : sept ans et sept 
quarantaines de pardon. 

Les pérégrinations devant l’église du Saint-Sépulcre 

Devant l’église du Saint-Sépulcre, au milieu de la place, se trouve une 
pierre qui indique l’endroit où Jésus-Christ se reposa lorsqu’il portait sa 
croix : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Sur cette place, il y a quatre chapelles : la première est dédiée à ia 
Vierge Marie et à saint Jean l’évangéliste, la deuxième, c’est la chapelle 
des Anges, la troisième, celle de saint Jean-Baptiste, et la quatrième celle 
de Marie-Madeleine ; dans chacune d’elles : sept ans et sept quarantaines 
de pardon. 

Les pérégrinations dans le Saint-Sépulcre 

Je parlerai d’abord du mont Calvaire où Jésus-Christ fut crucifié, 
répandit son sang, et mourut pour nous : indulgence plénière de peine et 
de coulpe. 

On trouve : 

Devant la porte de la chapelle, la pierre sur laquelle fut déposé Jésus- 
Christ après la descente de la Croix, et où il fut oint et enveloppé d’un 
linceul par Joseph et Nicodème : pardon de peine et de coulpe. 

Non loin, le sépulcre où fut déposé le Christ après fonction. Il y reposa 
trois jours, et de là ressuscita glorieusement : indulgence plénière et vrai 
pardon de peine et de coulpe. 

Après le Saint-Sépulcre, une chapelle de la Vierge Marie où Jésus- 
Christ apparut à sa mère après sa Résurrection : sept ans et sept quarantai- 
nes de pardon. 

Dans cette chapelle, à l’intérieur d’une sorte de fenêtre est conservée 
une partie de la colonne qui témoigne des souffrances de Jésus-Christ 
dans la maison de Pilate : sept ans et sept quarantaines de vrai pardon. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1089 

Puis à main gauche, une autre niche où s’est trouvée longtemps la 
moitié de la croix de Jésus-Christ ; sept ans et sept quarantaines de 
pardon. 

Toujours dans cette chapelle, au milieu, se trouve une pierre ronde où 
lurent mises à l’épreuve les trois croix au moyen d’un mort qui ressuscita 
en touchant la croix de Jésus-Christ : sept ans et sept quarantaines de 
pardon. 

En sortant de la chapelle, aupiedde la marche, une pierre ronde à l’en- 
droit où Jésus-Christ apparut à Marie-Madeleine partie à sa recherche, 
sous l’aspect d’un jardinier : sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Puis à main gauche, une chapelle où fut emprisonné Jésus-Christ, 
pendant qu’on préparait la croix, l’échelle, les clous et les autres instru- 
ments pour la mort de Jésus-Christ : sept ans et sept quarantaines de 
pardon. 

En tournant autour du chœur de l’église, la chapelle où les gardiens 
divisèrent les vêtements du Christ : sept ans et sept quarantaines de 
pardon. 

En continuant, une chapelle où furent découverts la lance, les clous et 
la couronne d’épines : vrai pardon de peine et de coulpe. 

Tout près, il y a la chapelle Sainte-Hélène : sept ans et sept quarantai- 
nes d’indulgences. 

Puis, une chapelle où l’on trouve sous l’autel la colonne à laquelle fut 
attaché le Christ, couronné d’épines : sept ans et sept quarantaines de 
pardon. 

Au milieu de l’église se trouve une pierre qui s’appelle le milieu du 
monde : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Les pérégrinations à l’intérieur delà cité de Jérusalem 

On trouve en premier lieu : 

La maison du mauvais riche qui ne voulait pas même donner les 
miettes de pain de sa table au pauvre Lazare : sept ans et sept quarantaines 
de pardon. 

Puis la maison de Pilate où Jésus fut tourmenté et condamné à mort : 
vraie indulgence de peine et de coulpe. 

Le lieu où Simon le Cyrénéen fut prié d’aider Jésus-Christ à porter sa 
croix tandis qu’il se tournait vers les filles de Jérusalem en leur disant de 
ne pas pleurer sur Lui, mais sur elles et leurs enfants : sept ans et sept 
quarantaines d’indulgences. 

Puis la maison d’Hérode où Jésus-Christ fut vêtu de blanc pour signi- 
fier qu’il était fou : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

La maison de Joachim et d’Anne où naquit la Vierge Marie ; pardon 
de peine et de coulpe. 

La maison où se trouvait la Vierge Marie quand les Juifs conduisirent 



1090 


PELERINAGES EN ORIENT 


son enfant chez Pilate et quand, le voyant arrêté, elle tomba en pâmoison, 
comme morte ; sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

L’endroit où Jésus-Christ pardonna à Marie-Madeleine ses péchés ; 
sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Près d’un arc, deux pierres blanches, sur lesquelles, dit-on, Jésus-Christ 
se reposa lorsqu’il portait la croix : sept ans et sept quarantaines d’indul- 
gences. 

Le temple où la Vierge Marie présenta Notre-Seigneur à Siméon qui 
reçut l’enfant Jésus entre ses bras le jour de la Purification : pardon de 
peine et de coulpe. 

La porte Saint-Étienne près de laquelle le saint fut lapidé : sept ans el 
sept quarantaines de pardon. 

À droite, la Porte Dorée par laquelle, le jour des Rameaux, Jésus-Christ 
entra dans Jérusalem ; il y a vrai pardon de peine et de coulpe. 

Les pérégrinations du val de Josaphat 

Puis, hors de la ville, près du ruisseau du Cédron, se trouve le lieu où 
saint Étienne fut lapidé ; sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Le ruisseau du Cédron où poussa il y a longtemps l’arbre dont on fit la 
croix de Jésus-Christ : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Au milieu du val de Josaphat, la sépulture de la Vierge Marie ; il y a 
vrai pardon de peine et de coulpe. 

Dans ce val, la nuit de sa Passion, Jésus-Christ sua sang et eau pour 
notre rédemption : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Les pérégrinations du mont des Oliviers 

Premièrement le jardin où Jésus-Christ fut arrêté : sept ans et sept qua- 
rantaines d’indulgences. 

Puis le lieu où saint Pierre coupa l’oreille de Malchus ; sept ans et sept 
quarantaines d’indulgences. 

Le lieu où les saints Pierre, Jacques et Jean se séparèrent des autres et 
s’endormirent : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Un peu plus haut, le lieu où saint Thomas reçut la ceinture de la Vierge 
Marie ; sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Au milieu du mont des Oliviers, l’endroit où Jésus-Christ, regardant la 
cité de Jérusalem, se mit à pleurer : sept ans et sept quarantaines d’indul- 
gences. 

Un peu plus haut, le lieu où la Vierge Marie reçut une palme de l’ange 
qui lui révéla le jour de sa mort : sept ans et sept quarantaines d’indul- 
gences. 

Un peu plus haut, à main gauche, Galilée où les Apôtres avaient été 
envoyés par l’ange et où le Christ leur apparut : sept ans et sept quarantai- 
nes d’indulgences. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER A JERUSALEM 


1091 


De l’autre côté à main droite, le mont des Oliviers d’où Jésus-Christ 
monta aux cieux : pardon de peine et de coulpe. 

En le quittant, se trouve le lieu où les Apôtres composèrent le Credo : 
sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Au pied de la montagne, l’église Saint-Jacques-le-Mineur qui fit vœu 
de ne boire ni manger jusqu’à la Résurrection de Jésus-Christ : sept ans 
et sept quarantaines d’indulgences. 

Après, la sépulture de Zacharie, le prophète : sept ans et sept quarantai- 
nes d’indulgences. 

Près de la vallée de Siloé, la fontaine où la Vierge Marie lavait les 
langes de son enfant ; sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Après, la place où Isaïe, le prophète, fut scié en deux : sept ans et sept 
quarantaines d’indulgences. 

En gravissant le mont Sion, la maison où les Apôtres se réfugièrent 
quand Jésus-Christ fut arrêté : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Un peu plus haut, le champ d’Haceldama acheté avec les trente deniers 
qui servirent à vendre Jésus-Christ ; sept ans et sept quarantaines d’indul- 
gences. 

Les pérégrinations du mont Sion 

En arrivant, le lieu où les Juifs voulurent enlever le corps de la Vierge 
Marie quand les Apôtres la transportèrent vers sa sépulture : sept ans et 
sept quarantaines d’indulgences. 

Après, l’église Saint-Sauveur qui fut jadis la maison de Caïphe où se 
trouve la grande pierre qui avait été placée devant le tombeau de Jésus- 
Christ : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

S’y trouve la prison où II fut enfermé pendant que Caïphe siégeait en 
conseil avec les Juifs et examinait les faux témoins : sept ans et sept qua- 
rantaines d’indulgences. 

En quittant le mont Sion, se trouve le lieu où saint Jean disait la messe 
pour la Vierge Marie, après la mort de Jésus-Christ : sept ans et sept qua- 
rantaines d’indulgences. 

Après, l’endroit où la Vierge Marie trépassa : pardon de peine et de 
coulpe. 

Puis le lieu où furent élus saint Matthias, à la place de Judas, et saint 
Jacques le Mineur, évêque de Jérusalem : sept ans et sept quarantaines 
d’indulgences. 

Ensuite, deux pierres sur lesquelles Jésus-Christ prêchait à ses 
Apôtres : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Derrière l’église, l’endroit où l’on chauffa de l’eau pour laver les pieds 
des Apôtres et où fut rôti l’agneau pascal : sept ans et sept quarantaines 
d’indulgences. 


1092 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Sous l’église, les sépultures de David, de Salomon et de plusieurs 
autres rois : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Dans l’église, le grand autel est situé à l’endroit où Jésus-Christ célébra 
la Cène et où il sacra son précieux corps et le donna aux Apôtres : vrai 
pardon de peine et de coulpe. 

Après, le lieu où II lava les pieds à ses apôtres : sept ans et sept quaran- 
taines d’indulgences. 

Puis, hors de l’église se trouve le Cénacle où les Apôtres reçurent le 
Saint-Esprit : il y a vraie indulgence de peine et de coulpe. 

En descendant dans le couvent, la chapelle où Jésus-Christ apparut à 
saint Thomas qui reçut la certitude de la Résurrection : sept ans et sept 
quarantaines d’indulgences. 

En allant vers le château David, l’église Saint-Jacques où l’apôtre fui 
décapité : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Plus loin, l’endroit où Jésus-Christ apparut aux trois Marie, disant 
Avete... : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Les pérégrinations de Bethléem 

Sur la route, à deux milles, se trouve le lieu où l’étoile apparut aux trois 
rois : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Tout près, la chapelle où est né le prophète Élie : sept ans et sept qua- 
rantaines d’indulgences. 

Dans l’église, l’endroit où est né Jésus-Christ : vraie indulgence de 
peine et de coulpe. 

Puis, la crèche où II fut déposé entre le bœuf et l’âne : pardon de peine 
et de coulpe. 

A main droite, la chapelle où Jésus-Christ fût circoncis le huitième jour 
de sa nativité : vrai pardon de peine et de coulpe. 

A main gauche, la chapelle où l’étoile disparut aux yeux des trois rois 
et où ils préparèrent l’offrande qu’ils firent à Jésus-Christ : sept ans el 
sept quarantaines d’indulgences. 

En dehors de l’église, dans le cloître, l’école où saint Jérôme traduisit 
la Bible : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Plus loin, la chapelle où furent déposés une partie des Innocents tués 
par Hérode : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

En dehors de la cité, en allant vers la montagne de Judée se trouve la 
sépulture de Rachel : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Les pérégrinations de la montagne de Judée 

On trouve tout d’abord la maison de Zacharie où la Vierge Marie entra 
pour saluer Elisabeth et composa le Magnificat : sept ans et sept quaran- 
taines d’indulgences. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER A JERUSALEM 


1093 


Puis à l’entrée de la maison, dans une chapelle où sainte Élisabeth 
cacha saint Jean par crainte d’Hérode qui faisait tuer les Innocents, la 
pierre qui s’ouvrit pour le cacher : sept ans et sept quarantaines d’indul- 
gences. 

En haut de la maison, le lieu où Zacharie écrivit à la naissance de Jean : 
« Jean est son nom » et alors la parole lui fut rendue : sept ans et sept 
quarantaines d’indulgences. 

Les pérégrinations de Jéricho 

Près de Jéricho, se trouve l’endroit où s’est assis l’aveugle à qui Jésus- 
Christ rendit la vue : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

En se rendant dans le désert de Jéricho, à main gauche, il y a une grande 
montagne où Jésus-Christ jeûna quarante jours et quarante nuits : vrai 
pardon de peine et de coulpe. 

Au sommet de cette montagne, le diable transporta Jésus-Christ pour 
lui montrer tous les royaumes du monde : sept ans et sept quarantaines 
d’indulgences. 

Puis, se trouve la cité de Jéricho où il y a des serpents dont on extrait 
la thériaque 1 : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

À main droite, le monastère de Saint-Jérôme : sept ans et sept quaran- 
taines d’indulgences. 

Les pérégrinations du fleuve Jourdain 

Près du Jourdain, à un trait d’arbalète, se trouve l’église Saint-Jean- 
Baptiste, où l’on dit que se tenait Jésus-Christ lorsque saint Jean dit trois 
fois : « Voici l’Agneau de Dieu... » : sept ans et sept quarantaines d’indul- 
gences. 

Le fleuve Jourdain sépare la Judée et l’Arabie : il y a vrai pardon de 
peine et de coulpe. 

De l’autre côté du fleuve, c’est le lieu où saint Jean baptisa Jésus- 
Christ. Là était la seconde Béthanie : sept ans et sept quarantaines d’in- 
dulgences. 

Après se trouve la mer Morte qui fut créée avec la pluie et le feu au 
moment de la destruction de Sodome, Gomorrhe et d’autres cités : sept 
ans et sept quarantaines d’indulgences. 


1. La thériaque relevait d’une pharmacopée très ancienne, dont les vertus avaient été 
célébrées par les poèmes de l’empereur Néron. Remède quasi universel depuis l'Antiquité 
jusqu’au xix' siècle, il était utilisé pour soigner les maux les plus divers, du mal de mer aux 
morsures de serpents. La remarque de Caumont confirme la présence d’un des nombreux 
éléments de sa composition, qui varia selon l’époque et le lieu de fabrication, à savoir le 
venin de serpent, utilisé comme antidote. Si la thériaque renfermait des substances animales, 
les éléments végétaux étaient les plus nombreux, l’opium en particulier. 


1094 


PELERINAGES EN ORIENT 


Au-delà de cette mer, la cité de Segor où Loth trouva refuge, échappam 
aux cités en feu : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Près de cette cité, on voit la statue de sel en laquelle fut changée la 
femme de Loth : sept ans et sept quarantaines d’indulgences. 

Ici se terminent les pérégrinations, indulgences et pardons de la Terre- 
sainte. 


VII 

LA DEVISE DE L’ÉCHARPE D’AZUR 
QUE LE SEIGNEUR DE CAUMONT A CHOISIE À JÉRUSALEM 

Moi, Nompar, seigneur de Caumont, de Castelnau, de Castelculier ei 
de Berbiguières, je fais savoir que j’ai décidé de porter une devise sur 
écharpe d’azur qui est la couleur de la loyauté. En souvenir et témoignage 
de ma volonté de l’adopter, l’écharpe porte un blason blanc et une croix 
vermeille pour garder en mémoire la Passion de Notre-Seigneur, et en 
souvenir de monseigneur saint Georges — qu’il lui plaise de me conser 
ver sa bonne aide ! — est écrit en haut du blason : « Ferm ». 

Si Dieu rappelait à Lui l’un de ceux qui portent cette écharpe, les autres 
feraient chanter pour son âme trois messes chacun, deux de requiem et 
une de monseigneur saint Georges ; si c’est moi, vingt messes. En plus 
de cela, j’ai décidé que si l’un des membres de l’écharpe perdait son héri- 
tage et n’avait de quoi vivre, à sa demande, je lui donnerai de quoi tenir 
son rang '. 


VIII 

LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

Le 17 juillet, je quittai la sainte cité de Jérusalem pour la terre chré- 
tienne et mon pays. 

De Jérusalem à Ramleh : trente-cinq milles. J’y demeurai jusqu’au 20 
du même mois. Puis, de Ramleh, je partis pour Jaffa : douze milles. Là, 
les nefs qui m’avaient transporté m’attendaient, et j’embarquai le jour de 


I . Nompar de Caumont fonda donc à Jérusalem un ordre dont la marque distinctive était 
un ruban d’azur portant sa devise, « Ferm », et un écu dont le champ était blanc, charge 
d’une croix vermeille en souvenir de la Passion du Christ et de saint Georges. Cette fonda 
tion, comme dans le cas des confréries, prévoyait des secours mutuels pour ses membres 
des messes en cas de décès, et de la part de Caumont une aide destinée à celui qui viendrait 
à perdre son héritage, afin qu’il « puisse tenir son rang ». Ceci souligne bien les difficultés 
que rencontrait la noblesse devant la diminution de ses revenus, à cause de la guerre, mats 
surtout du fait des transformations économiques et sociales. Le marchand et l’homme d’al 
faires comptaient de plus en plus dans la société féodale. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1095 

mon arrivée. Le lendemain nous avons appareillé pour le royaume de 
Chypre et gagné le port de Famagouste, distant de quatre cents milles. La 
cité est édifiée au bord de la mer, et il s’y trouve une très belle église. 
Dans ce pays on compte en lieues. 

Le royaume de Chypre 

De Famagouste, par voie de terre, j’allai vers le roi de Chypre qui 
demeure à douze lieues dans une grande cité, appelée Nicosie. En quittant 
Famagouste à quatre lieues, sur le chemin, je passai devant un château 
édifié depuis peu de temps par le roi de Chypre sur un terre-plein, appelé 
Château-Franc, qui me semblait bien construit et bien fortifié. Depuis ce 
château, sans avoir compté, je parcourus environ quatre lieues jusqu’à 
l’Hôpital 1 de Rhodes qui s’appelle Mora, où je couchai cette nuit-là. De 
Mora à Nicosie où résidait le roi : quatre lieues. Le roi 2 me fit grande fête 
et bonne chère. J’étais logé dans un grand hôtel des chevaliers de Saint- 
Jean de Rhodes, qui est une commanderie où se trouve une chapelle. On 
y montre de belles reliques : le bras de monseigneur saint Georges, la tête 
de sainte Anne, mère de Notre-Dame, le corps entier de sainte Euphémie, 
ainsi que le fer de lance avec lequel monseigneur saint Georges avait tué 
le dragon ; il y avait encore d’autres reliques. 

Après un séjour de deux ou trois jours avec le roi, je repartis par le 
même chemin vers la cité de Famagouste où attendaient les nefs. Vous 
devez savoir que ce pays est vraiment très chaud, au point que les gens 
hésitent à y chevaucher le jour plutôt que la nuit, tant est grande l’ardeur 
du soleil. Les gens étrangers à ce pays ne peuvent y demeurer longtemps 
en bonne santé. 

Dans ce pays, les raisins sont en général noirs, mais les vins sont tous 
blancs. 

Je pris la mer à Famagouste, longeant la côte de Chypre jusqu’au cap 
Saint-André d’où il y a soixante-dix milles. De ce cap à la ville de Carpa- 
sia : vingt-cinq milles. De Carpasia au château de Cantara : trente milles, 
de là au château de Laonda, autrement dit Buffavent : trente milles, de 
Buffavent au château et à la ville de Cérines (Kyrénia) : dix milles, c’est 
un port de mer indépendant de Chypre. La cité fut jadis construite par le 
magnanime Achille, roi de Thessalie. De Cérines au château de Saint- 
Hilarion : cinq milles. 

Ensuite, nous laissâmes le royaume de Chypre pour pénétrer en pays 


1. Les Hospitaliers possédaient des commanderies à Chypre. La commanderie, cellule 
de base de l’ordre, était un domaine rural comprenant le logis conventuel du commandeur 
et des frères, l’église et les bâtiments hospitaliers pour les voyageurs et les pèlerins. 

2. En 1420, le roi de Chypre était Janus de Lusignan, qui avait épousé Charlotte de 
Bourbon, fille de Jean II de Bourbon-Vendôme. La famille Lusignan était originaire du 
Poitou et régna sur Chypre de 1 192 à 1489, date à laquelle Pile passa aux mains des Véni- 
tiens. 


1096 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


turc qui auparavant s’appelait l’Arménie, mais à présent, ces mécréants 
de Turcs y sont ! 

Le pays turc appelé jadis l’Arménie 1 

Premièrement, la cité de Tarse près de laquelle se trouve la grande cité 
d’Antioche qui est loin du cap Saint-André, à cent milles. Aujourd’hui 
Tarse appartient au roi de Chypre. 

Devant, se trouve une île appelée Colquos, où demeurait le mouton à 
la toison d’or enlevé par Jason, roi de Thessalie. Depuis Tarse jusqu’au 
château de Curco : un mille ; en face, se trouve une île à une distance de 
soixante milles, qui s’appelle Échelle provençale et semble être peuplée. 
De cette Échelle au château et à la ville de Sachim : cent milles. De 
Sachim au château d’Hastilimurre : quinze milles. D’Hastilimurre au 
château et à la ville de la petite Antioche : trente milles. De la petite 
Antioche à la ville de Candeloro : quarante milles ; elle appartient au 
grand karamaniy 2 , maître des Turcs dont les troupes la contrôlent. 

Devant Candeloro 3 , le jour de saint Laurent, nous rencontrâmes au 
point du jour une galère armée de Turcs qui revenaient d’Alexandrie et 
de Damiette, chargée de marchandises, estimées, à ce qu’on disait, à plus 
de 60 000 ducats ; on pensait qu’elle devait contenir plus ou moins deux 
cent vingt combattants. A sa vue, chacun prit les armes, et nous allâmes 
droit vers eux, pensant les combattre. Ils firent mine de venir contre nous, 
mais aussitôt que nous nous fumes approchés d’eux prêts à combattre, ils 
virèrent de bord et s’enfuirent vers le port de Candeloro qui leur apparte- 
nait. Notre nef les suivit pour les empêcher d’y arriver, mais ils avaient 
l’avantage d’avoir deux voiles et quatre-vingts rameurs qui accéléraient 
bien ensemble le navire. Comme nous étions devant eux, ils prirent un 
autre chemin, et nous les avons poursuivis. Mais le vent nous fit défaut 
au moment le plus crucial, et nous n’avons pu continuer. C’est ainsi que 
nous échappèrent ces mécréants de Turcs, ce dont nous étions bien cour- 
roucés ! Cette poursuite avait duré du point du jour jusqu’à l’heure de 
none environ. 


1. En Cilicie, au xn' siècle, avait été fondé le royaume de Petite Arménie dont la cou- 
ronne passa en 1342 à la maison des Lusignan. Le dernier roi d’Arménie, Léon VI, en fut 
chassé en 1375 par les Mamelouks du Caire, qui établirent leur souveraineté sur la région. 
Caumont localise la légende de la Toison d'or, près de Tarse, au château de Korykos, édifié 
au xii" siècle par les souverains arméniens. Certains pèlerins localisèrent la légende des 
Argonautes, originaire du sud du Caucase, à Rhodes. 

2. C'est-à-dire l'émir turc du Karaman, dont le territoire en 1419 ne faisait pas encore 
partie de l’Empire ottoman. En revanche, le sultan mamelouk du Caire étendait sa suzerai- 
neté sur la région et il venait de soutenir une guerre contre le Karaman qui cherchait à s'af- 
franchir de cette tutelle. 

3. L’itinéraire des pèlerins permet de supposer qu’il s’agit du port turc d’Alanya à l’est 
d’Antalya. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 


1097 


Puis de Candeloro à la cité de Satalie 1 : quatre-vingt-dix milles. Cette 
cité appartient à Creissi 2 , empereur ou roi de Turquie; elle est située 
devant un grand golfe qui porte son nom, Satalie. Jadis, les navires qui y 
passaient périssaient, jusqu’à ce que sainte Hélène, mère de Constantin, 
y jetât un des clous qui servit à crucifier Notre-Seigneur. Puis de Satalie, 
au château de Fer et d’Au 3 : deux cents milles ; il est situé en pays turc, 
mais il appartient au grand maître de Rhodes, au grand dam des Turcs. 

L ’île de Rhodes 

Du château de Fer et d’Au jusqu’à Rhodes : vingt-cinq milles. Je fus 
de retour à Rhodes le 25 août et j’y demeurai deux mois. La cité de 
Rhodes est située dans une grande île remplie de tous les biens ; elle 
possède de belles forteresses bien défendues, autrement que par des 
Grecs, et qui sont nécessaires à cause de la Turquie qui se trouve en face 
de l’île, séparée seulement d’elle par un petit bras de mer. La mer bat le 
pied des murs de la cité, et les navires gagnent tout droit le port qui est à 
l’abri d’une grande digue construite avec de gros blocs de maçonnerie ; 
elle est crénelée au bord et fait suite au mur de la cité, pénétrant dans la 
mer sur une longueur de quatre traits d’arc au moins. Tout au long, ont 
été construits seize moulins à vent 4 , tous sur un rang, qui nuit et jour, 
hiver comme été, moulent le grain. On les voit tous en activité et puis, 
tout à coup, ils s’arrêtent. 

Un jour à Rhodes, je me levai de bon matin pour gagner une haute 
montagne à cinq milles de la cité, que l’on appelle le puits de Philerme 
où jadis fut construite la cité de Rhodes, et que l’on appelait en ce temps 
Colosse. C’est là que Paul 5 rédigea ses Épîtres. C’est un endroit bien 
situé, mais entièrement détruit à l’exception d’un château, près du chemin 
en arrivant. L’autre côté de la montagne n’a rien, excepté une chapelle 
bien dévote à Notre-Dame qui y fait de grands miracles. Pour cette raison, 


1. Antalya. Le voyageur arabe Ibn Battutah y débarqua en 1333. Il décrivit dans sa rela- 
tion de voyage l’activité du port et ses relations permanentes avec Alexandrie, tout comme 
le souligne Caumont. La galère turque chargée de marchandises n’a pas manqué d’exciter la 
convoitise du patron de la nef des pèlerins puisqu’il tenta, mais sans succès, de l’arraisonner. 

2. Personnage non identifié. 

3. La distance de deux cents milles, avancée par Caumont, entre Satalie et ce château de 
Fer et d’Au, ne permet guère de localiser cette possession des Hospitaliers à Bodmm, c’est- 
à-dire au château Saint-Pierre, édifié sur le site d’Halicamasse, qui pourtar.. se rapporte 
parfaitement à son propos, mais que le copiste a pu mal transcrire. 

4. En arrivant au port de Rhodes, les pèlerins apercevaient d’abord une longue jetée sur 
laquelle tournaient des moulins à vent. Ils étaient destinés à moudre non seulement le blé 
de l’île, mais aussi celui qui provenait des îles du Dodécanèse, de la Crète ou de Chypre. 
Le pèlerin allemand Bernard de Breydenbach en fit faire de célèbres reproductions au cours 
de son pèlerinage de 1483. 

5. Caumont commet une confusion, qui est assez fréquente, entre l’appellation antique 
de l’île à cause du Colosse d’Apollon à Rhodes, et la cité de Colosses (Kolossaï) située en 
Asie Mineure qu’évangélisa saint Paul. 



1098 


PELERINAGES EN ORIENT 


je voulus y aller pour entendre la messe, Après quoi, je revins à Rhodes 
le jour même. 

Près de la cité de Rhodes, il y a une petite chapelle à l’endroit où fui 
trouvée la tête de saint Jean-Baptiste, qui à présent est à Rome. Dieu fil 
un miracle dans ce lieu en faisant jaillir une source à laquelle chacun boil 
volontiers s’il se rend ici. Dans la chapelle, on obtient de grands pardons. 
Je m’y trouvai au moment de la fête de la décollation de saint Jean : j’y 
fis chanter la messe. Cette chapelle est tenue par les Grecs. 

De l’autre côté de la cité, il y a une église appelée Saint-Antoine avec- 
pardon de peine et de coulpe trois fois par semaine, c’est-à-dire le lundi, 
mercredi et vendredi. J’y suis allé plusieurs fois, et j’ai fait dire des 
messes. A l’intérieur du château de la cité, il y a un bel hôtel destiné à 
recevoir les malades *. Tous ceux qui finissent là leur vie sont absous de 
peine et de coulpe, après confession et pénitence. Cette grâce a été 
octroyée par les Saints-Pères de Rome. Pour cette raison, plusieurs grands 
seigneurs et d’autres s’y font transporter quand ils sont malades. Ils y ont 
le service des messes, y sont bien soignés par les médecins, ils ont de 
bons lits et de bonnes viandes aux frais de l’Hôpital de Rhodes. Tous ceux 
qui pénètrent pour visiter les malades dans cet hôtel, qu’on appelle infir- 
merie, obtiennent aussi certains jours d’indulgences. 

Dans cette cité de Rhodes, à l’une des extrémités de la ville, sur un cap, 
se trouve un grand château fortifié 1 2 , bien flanqué de tours et de murailles 
tout autour. A l’intérieur, dans une chapelle se trouve une des épines de 
la couronne de Notre-Seigneur ; elle fleurit le jour du vendredi saint à 
l’heure où Notre-Seigneur a subi la Passion. On dit que les autres épines 
ne fleurissent pas, excepté celles qui ont touché la tête de Jésus-Christ. 
Cette épine n’est montrée qu’une fois par an, le vendredi saint, et chacun 
peut la voir. Je n’y étais pas à ce moment-là, mais j’ai désiré la voir par 
dévotion. Aussi le lieutenant du grand maître de Rhodes et les frères che- 
valiers me la montrèrent secrètement. Ils me dirent que pareille faveur 
n’avait été faite à quiconque, et qu’ils ne contrevenaient à leur coutume 
que pour l’amour de moi, pour me faire plaisir et honneur. Je les en ai 
grandement remerciés. Cette épine était enfermée dans une belle châsse 
d’or. Ensuite ils me montrèrent le bras de madame sainte Catherine ainsi 
que d’autres reliques que je vénérai en souvenir de la Passion de Notre 
Seigneur. 


1. L'Hôpital dont il est question est l’hôpital primitif de Rhodes situé dans l’enceinte du 
château. La construction d’un second hôpital fut entreprise vers 1440, sous le magistère de 
Jean de Lastic. Les préceptes de l’hospitalité avaient été codifiés au moment de la fondation 
de l’ordre. 

2. Caumont décrit ici le palais des grands maîtres, qui se dressait sur la principale hauteur 
de la ville sous la forme d’un quadrilatère d’environ cent mètres de côté. Il comprenait la 
chapelle privée du grand maître où se trouvait une des épines de la couronne du Christ qui 
fleurissait le vendredi saint selon la légende ; l’église Saint-Jean-Baptiste, dans la ville, ren 
fermait aussi une autre « sainte Épine » mais qui n’avait pas la même célébrité. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1099 

Le 20 septembre, je pris la mer pour revenir dans ma terre au bon pays 
de Gascogne, et je fis route en longeant la côte de Turquie jusqu’au cap 
appelé les Échelles de Saint-Paul à trente milles de Rhodes. Après ce cap 
se trouve une île appelée Simi ; entre eux il y a peu de mer. Il y a le cap 
de Crio, dernier cap turc à quarante milles de Simi. 

Du cap Crio jusqu’à une île qui appartient à l’Hôpital de Rhodes, 
appelée Lango 1 : dix milles. C’est une île bien peuplée et qui renferme 
des biens en abondance. De Lango à l’île déserte de Viro : quinze milles. 
À partir de Viro, je passai entre deux îles, l’une à main gauche appelée 
Piscopia, et l’autre à main droite, Nitzere, distantes l’une de l’autre de 
quarante milles, et à cinq milles de Viro. Toutes deux sont habitées, et 
dépendent de la seigneurie de Rhodes. 

Après ces îles, on trouve deux autres îles désertes, Caloquirane et 
Quirane, à cinq milles en avant à main gauche. Puis, on rencontre deux 
petits rochers appelés les Coffres où il n’y a rien, situés à vingt milles des 
îles susdites. A quinze milles des Coffres, se trouve une île assez grande, 
Stampalie 2 , où il y a un château élevé sur un rocher au bord de la mer. 

De Stampalie à une île appelée Pipi : dix milles ; là, croît la graine 
d’écarlate. Elle appartient au seigneur duc de Naxos 3 . De cette île à celle 
de Namphi 4 : quinze milles; elle appartient au duc de Naxos qui y 
possède un château, et produit du coton. De Namphi à l’île de Morgo : 
trente milles ; sur la côte, au bord de la mer se trouve un monastère de 
moines grecs. Cette île est à douze milles du duché de Naxos. De Morgo 
à l’île de Nio : vingt milles ; on y voit un château dans la montagne qui 
appartient au duc susnommé. De Nio à l’île de Santorin 5 : vingt milles ; 
elle dépend de la seigneurie de Naxos, elle est grande, bien peuplée et 
renferme beaucoup d’animaux ; l’on y recueille du coton à foison. Il y a 
trois châteaux. De Santorin vers deux petites îles désertes, proches l’une 
de l’autre : dix milles ; on les nomme Christianes ; jusqu’à l’île déserte 
de Sicandron : trente milles. 

De Sicandron à Policandron, île déserte : quinze milles. 

De Policandron à l’île déserte de Polino : dix milles. 

De Polino à l’île habitée de Milos : vingt milles. 

De Milos à l’île de Panaye : dix milles ; il n’y a aucune habitation, rien 
que des ânes sauvages ; jusqu’à une île déserte appelée Serphino : cinq 
milles. 

De Serphino à Intimil, île déserte : quinze milles. 


1. Cos. 

2. Astypalia. 

3. Ce titre fut conféré au vénitien Marco Sanudo au lendemain de la quatrième croisade 
( 1204). L’île de Naxos, la plus grande des Cyclades, resta entre les mains de familles véni- 
tiennes, les Sanudo, puis les Crispi, jusqu’au xvi' siècle. 

4. Anafi. 

5. Théra. 


1 1 00 PÈLERINAGES EN ORIENT 

D’Intimil à Ormouyl, île déserte : djx milles. 

D’Ormouyl à Nuye, île déserte : cinq milles. 

De Nuye à Falconayre, île déserte : trente milles. 

De Falconayre à Caram, île déserte : vingt milles. 

De Caram au cap Saint-Ange : quinze milles ; c’est un cap en terre 
ferme, et en haut de la montagne se trouve un ermitage. 

Du cap Saint-Ange à l’île de Cythère : vingt milles ; elle est habitée, et 
très en hauteur, on voit un château sur le roc. 

De Cythère à l’île déserte de Servo : dix milles. 

De Servo à Matapan en terre ferme : soixante milles. 

De Matapan au cap Mania, aussi en terre ferme : dix milles ; on voit 
deux châteaux sur ce cap. De là, jusqu’à l’île déserte de Venetico où habi- 
tent quatre ermites seuls dans une église perchée sur un sommet : soixante 
milles. 

De Venetico à Coron : dix milles ; c’est une bonne ville dans le pays 
de Morée, mais ce sont les Vénitiens qui la possèdent. 

De Coron au cap Gallo : dix milles. 

De ce cap jusqu’à Cabre : dix milles ; personne n’y habite, excepté des 
pasteurs qui vont garder leurs troupeaux. 

De Cabre à l’île déserte de Sapience : cinq milles ; personne n’y habite, 
excepté des ermites au pied de la montagne dans une église appelée 
Sainte-Marie-de-Sapience, et des sentinelles sur une haute colline pour 
surveiller les navires qui s’approchent ; ils font alors des signaux à la cité 
de Modon, située à deux milles devant l’île de Sapience. J’arrivai à 
Modon en Morée. 

La principauté de Morée 

De Modon au port de Navarin 1 : dix milles. Dans ce port, un jour se 
produisit un miracle. Au moment où une nef passait chargée d’huile, une 
forte tempête risqua de la fracasser contre la côte rocheuse et monta- 
gneuse, et nul ne pouvait le lui éviter, sinon Dieu. Le patron et les passa- 
gers, voyant qu’ils allaient tous périr, firent vœux et promesses à Dieu et 
à la Vierge Marie : s’ils pouvaient en réchapper, ils utiliseraient toutes 
leurs marchandises à construire une église pour prier Dieu chaque jour. 
Après que ce vœu fut prononcé, par un miracle de Notre-Seigneur le 
Tout-Puissant, et de la Bienheureuse Vierge Marie, alors que le bateau 
allait se jeter dessus, cette roche s’ouvrit en deux, et il passa sain et sauf 
par cette ouverture ; tous échappèrent ainsi au danger et n’eurent aucun 
mal. Une fois à terre, le patron et les autres n’oublièrent pas leur vœu, ni 
la grande grâce de Notre-Seigneur, et ils vendirent toutes leurs marchan- 


I. Pilos. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1101 

dises pour construire une église à proximité de cet endroit, sur une haute 
colline, qui s’appelle Sainte-Marie-de-Pitié. 

Après ce port et le château de Navarin situé dans la montagne, on entre 
dans un grand golfe, le golfe de Crète, qui dure quatre cent quatre-vingts 
milles sans voir terre. Quand j’y fus entré, un vent contraire fit retourner 
notre nef à Modon, que j’avais dépassée de quarante milles. Alors, j’abor- 
dai au port et y demeurai quatre jours, attendant le bon vent. C’est une 
cité en terre ferme, au pied de laquelle la mer vient se jeter sur un côté ; 
elle est bien entourée de murs et appartient aux Génois '. Là, on m’a dit 
qu’il y avait une église renfermant le corps de saint Léon qui pendant sa 
vie fut sabotier. En revenant du Saint-Sépulcre, il fut frappé de maladie 
au retour sur le bateau, et en mourut. Alors on le jeta à la mer dans une 
caisse. Elle le rejeta à terre près de la cité de Modon, où des hommes, 
l’ayant découverte, cherchèrent à voir son contenu. A la vue d’un homme 
mort, ils allèrent l’enterrer dans une fosse. Mais chaque nuit, au-dessus 
de cette fosse, on voyait trois flammes allumées miraculeusement par 
Dieu. Une nuit, l’évêque de la cité eut une vision : dans ce lieu reposait 
le corps d’un saint qu’il fallait déterrer et honorer comme il se doit. Le 
lendemain, après s’être levé, l’évêque révéla la chose, et ordonna qu’on 
se rendît là-bas en grande procession avec d’autres évêques, des chape- 
lains et plusieurs personnes. 

Une fois arrivé, on le déterra et le transporta sur une charrue tirée par 
des bœufs pour le conduire dans la ville. A proximité de la cité, on ne 
pouvait plus avancer, et on décida de le laisser là et d’y construire une 
église. Il y demeure depuis quatre-vingts ans, à ce qu’on dit, et fait de 
grands miracles par la grâce de Notre-Seigneur. Quand le pays est en 
guerre, les habitants savent que le malheur doit arriver, et de peur de le 
perdre, ils vont le chercher pour le rapporter dans la cité. Ils n’entrepren- 
nent rien sans le déplacer. Je suis allé dans cette église pour voir le corps 
de ce saint que détiennent les Grecs derrière le grand autel du chœur de 
l’église. Je le vis dans une caisse ferrée, entier, ainsi qu’il lui plut. Je 
revins par un autre chemin, où il y a un logis ouvert, appelé Saint-Georges 
de Tribulleye. Il y a une chapelle desservie par les Grecs. De là, je rega- 
gnai la cité de Modon. 

Je repartis et parcourus à nouveau le trajet que j’avais emprunté lorsque 
le vent me repoussa du golfe de Crète jusqu’à Modon. Devant l’île déserte 
de Prédent, qui est à l’entrée du golfe de Crète et à quinze milles du port 
de Navarin, alors que je voulais me rendre directement au royaume de 
Sicile, à Syracuse, où j’étais déjà passé à l’aller, je subis dans ce golfe de 
Crète deux malheureux et périlleux coups du destin. 


1. Caumont commet une confusion : ce ne sont pas les Génois qui possédaient Modon, 
mais les Vénitiens. Modon était un des ports les plus importants de l’empire colonial de 
Venise. 


1 102 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Les tempêtes 

La première se produisit le samedi 7 octobre, vers l’heure de prime, 
alors que j’étais loin en mer, presque à la moitié du golfe de Crète, et 
qu’on ne voyait la terre de nulle part. L’obscurité arriva soudainement, 
avec un fort vent. Peu après, très haut dans les airs, il y eut un fracas si 
grand, si épouvantable, qu’aucune bombarde ou canon au monde n’aurait 
assez de puissance pour faire autant de bruit. Le ciel et la terre semblaient 
s’être rencontrés au moment où, dans un immense cri, quelque chose que 
l’on ne put identifier s’abattit sur notre navire. Il porta un tel coup au 
grand mât auquel étaient fixées les voiles, que celui-ci prit feu, se brisa 
en plusieurs morceaux qui endommagèrent à leur tour le château, dont 
une partie se retrouva sous le mât en question, et l’autre, jetée à la mer. 
Cela provoqua un immense effroi. Plus de vingt-huit personnes tombèrent 
à l’eau, il y eut neuf blessés et un mort que l’on jeta à la mer. Puis cette 
chose pénétra au plus profond de l’intérieur du bateau et détacha une 
grande ancre de fer de son amarre. Pourtant, nous redoutions beaucoup 
qu’elle ait traversé le navire de part en part ! Toutes les personnes du 
bateau étaient très effrayées, fort stupéfaites et découragées. Il y avait 
bien de quoi ! Ce grand accident, cette épouvantable chose, était arrivé si 
soudainement que personne ne pouvait dire à quoi cela ressemblait. Cer- 
tains disaient qu’ils avaient vu une chose noire chargée de feu et de 
flammes s’abattre sur nous, et que c’était la foudre. D’autres présumaient 
que c’était le péché infernal qui nous avait mis à mal ainsi. Nous pensions 
tous périr noyés et ne pas pouvoir sauver notre vie. Si d’autres avaient pu 
voir dans quel état nous étions, ils n’auraient pas pensé autrement. C’était 
grande pitié de voir et d’entendre les cris et les gémissements que pous- 
saient toutes les bonnes gens comme s’ils voyaient la mort devant eux ! 
Prévoyant le moment où la nef allait sombrer au fond de la mer, ils 
s’étaient dévêtus et s’étaient emparés des planches qu’ils avaient pu 
trouver, en se donnant les meilleurs conseils pour prolonger leur vie en 
mer. Bien qu’en mauvaise posture, tous s’étaient confessés l’un à l’autre, 
ainsi que tout bon chrétien doit le faire absolument à l’approche de la 
mort. Nous en étions à cette heure-là ! 

Personne ne pensait plus à soi, croyait ne plus jamais voir la terre 
puisque le mât du navire était en pièces et que le feu avait pris à l’intérieur 
du bateau. Nous ne pouvions avoir aucune aide, nous étions au milieu de 
la grande mer où l’on ne voit que le ciel et l’eau, et nous n’apercevions 
aucun navire pour nous secourir. Nous errions çà et là dans la mer, perdus, 
avec une grande peur, et attendant dans l’affolement la miséricorde de 
Dieu notre Seigneur. Chacun, de tout son cœur, se recommandait sans 
cesse à Lui ainsi qu’à la Bienheureuse Vierge Marie, sa chère Mère, 
pleine de pitié. Chacun leur demandait de nous faire la grâce de nous 
sauver la vie et de nous permettre d’arriver à quelque bon port. Après ces 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1103 

vœux, Dieu et la Vierge Marie nous donnèrent un changement de temps, 
toute cette obscurité et ce grand vent cessèrent brusquement. Par la vertu 
de Dieu, tout se transforma en un beau soleil, ce qu’on lui avait réclamé 
avec force. 

Alors, le mât du navire, qui n’était pas complètement abattu, fut 
ramené par les marins et attaché avec de grandes planches ; on a combattu 
le feu, et on est arrivé à l’éteindre avec de l’eau, de l’huile d’olive et du 
vinaigre. Comprenant que par ce miracle, Dieu ne voulait pas notre perte, 
nous avons été tout à fait réconfortés et nous nous sommes mis à le louer, 
lui rendant grâce de nous avoir préservés de la mort. Il était impossible 
d’y échapper, à moins que par miséricorde II n’eût pitié de nous quand 
nous lui avons adressé la prière de nous préserver de ce malheur. Ainsi, 
nous avons échappé à ce péril, et nous nous sommes éloignés du Levant 
en nous dirigeant vers la cité de Syracuse où je voulais me rendre. 

Le samedi suivant, nous avions parcouru une telle distance que nous 
étions en vue de Syracuse, et je pensai que nous en étions à dix milles 
environ. Je comptais donc y être pour le dîner, le lendemain 15 octobre. 
Mais au milieu de la nuit le vent commença à souffler très fort. Au lever 
du jour, nous eûmes une si grande tempête qu’elle nous poussa jusqu’au 
royaume de Calabre, puis jusqu’à la cité de Catane, et de Catane vers 
Messine en Sicile. Nous subissions un vent si violent et une si mauvaise 
fortune que le patron et les marins n’ont pu aborder dans aucun de ces 
ports. Nous allions çà et là en mer, à la merci du vent et à pleines voiles 
car nous n’avions pu les descendre à cause de la soudaineté et de la force 
du vent qui s’était levé en pleine nuit. La mer était si haute que les ondes 
entraient dans le navire et se brassaient tellement, d’un côté puis de 
l’autre, qu’aucun homme ne pouvait se tenir ni sur ses pieds ni assis, sauf 
à être bien attaché au bord du navire, ou ailleurs dans les chambres, mais 
bien lié. 

Ni coffre, ni table, ni quoi que ce fût, ne restait en place, tout circulait 
dans le navire entre les gens, tant il était ballotté, excepté ce qui était fixé. 
Nous pensions chavirer d’un côté, puis de l’autre, car la voile du grand 
mât touchait la mer, et faisait tant incliner le bateau que l’eau y pénétrait ; 
nous pensions que la mer allait s’y engouffrer tout entière, car le mât était 
brisé à l’avant, comme je l’ai expliqué précédemment; nous pensions 
qu’il achèverait de se briser et, tombant à la mer, entraînerait le navire 
avec lui. 

Ce vent redoutable, terriblement mauvais, et violent, comme je n’en 
avais jamais vu, nous poussa vers un grand rocher. Alors, les marins et 
tous les autres, craignant de périr si la nef se brisait, commencèrent à se 
dévêtir, à se déchausser, croyant que c’en était fait de nous. Il ne faut pas 
me demander si je fus réconforté par leur comportement ! Je me confessai 
rapidement et recommandai mon âme à Dieu et à la Vierge Marie, priant 
qu’en leur miséricorde, ils eussent pitié et merci. Que vous dirais-je ? Le 


1104 


PELERINAGES EN ORIENT 


fait est que dans cette situation, je ne tenais pltis compte de mon corps, 
car si auparavant nous avions été en grand danger de mort, à présent nous 
l’étions autant, même davantage. Tout le monde s’était attaché très forte- 
ment à des planches ou à des mâts, et s’était confessé comme précédem- 
ment parce qu’on voyait la mort de face. Il n’est pas besoin de demander 
si nous fîmes des vœux et des promesses à Dieu et aux saints ! 

Et personne ne pensait plus jamais en faire ! Mais Dieu et la Vierge, 
qui ne nous avaient pas abandonnés, nous firent grâce au moment où nous 
étions à un trait de pierre du rocher, pensant le heurter en plein travers : 
le vent violent laissa sa place à un autre, qui souffla brusquement et 
emporta le navire loin de ce rocher montagneux. Nous avions bien besoin 
d’un secours rapide, sans cela le bateau allait se briser contre les rochers ! 
La nef erra sur la mer à la merci de la tempête qui dura de samedi dans 
la nuit jusqu’au dimanche toute la journée, sans arrêt. À grand-peine, à 
l’approche de mardi, j’arrivai dans la cité de Syracuse. J’y demeurai 
presque un mois, jusqu’à ce que le mât et le navire eussent été réparés 
Devant ma bonne fortune, j’adressai à Notre-Seigneur l’oraison qui suit. 

L ’ oraison 

Dieu tout-puissant, mon Créateur, mon souverain Seigneur, Toi qui as 
formé mon âme à ta ressemblance, et m’as racheté avec ton précieux sang 
que Tu as voulu répandre pour moi, et pour toute la nature humaine, afin 
de nous arracher à la mort et à la damnation perpétuelle, je goûte ma très 
grande fortune 1 ! 

Je la vois clairement quand je pense aux horribles tourments et aux 
grands périls que je connaissais dans ce bateau, au milieu d’une mer indi- 
gnée qui voulait me noyer et me faire périr. Entre la vie et la mort, sans 
aucun remède ni moyen pour lui échapper, j’attendais ta miséricorde, 
espérant l’obtenir comme il se doit, car j’y place toute ma confiance et 
mon recours. C’est pour cela, mon Dieu Sauveur, que je crois très ferme- 
ment, et sans aucun doute, que Tu m’as impliqué dans ce monde pour Te 
servir. Sachant que je T’ai coûté un tel prix, je T’adresse humblement ma 
prière et Te supplie pieusement en ta magnificence, de me prendre, moi 
ta petite créature, en pitié et protection, car si je suis sorti de ce péril, et 
si je n’ai pas fini mes jours dans cette mer qui me voulait du mal 2 , donne - 

1 . Caumont reprend ici un des thèmes les plus répandus de la littérature médiévale, celui 
de la bonne ou mauvaise fortune. Les auteurs du Moyen Âge réutilisèrent ce concept déjà 
largement diffusé dans l’Antiquité par les stoïciens, mais en le christianisant. Ils introduisi- 
rent le thème du destin, I e fatum, intimement lié au sens du salut chrétien. Le pèlerin traduit 
ici, en évoquant sa bonne et sa mauvaise fortune, le sentiment que l’homme a de son destin, 
sentiment qui allait s’exprimer avec tant de force au moment de la Réforme, au siècle 
suivant. 

2. La mer est personnalisée comme une force du mal, et la plupart des voyageurs la 
redoutaient comme telle. Caumont n’a pas exorcisé son angoisse, et la prière qu’il a rédigée 
doit être ajoutée à la liste de celles qui nous ont été conservées concernant ia mer, prière 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1 105 

moi la force de me défaire et de me préserver de cette terrible angoisse, 
de ces frayeurs que je ressens encore, et dont Toi seul peux me délivrer. 

Mon Créateur, que ferai-je si Tu ne m’accordes pas ta grâce et ta 
bonté ? Qu’il Te plaise en ton humilité de le faire, et d’ouvrir tes yeux de 
miséricorde sur moi ! Par ta toute-puissance et compassion, délivre-moi 
rapidement de cette grande pénitence que je connais ! Vrai Dieu, Jésus- 
Christ, je sais bien que j’ai failli envers Toi de diverses manières, que je 
suis un vil pécheur en comparaison de ce que Tu m’as donné, mais ne 
regarde pas mes fautes et mes mauvaises actions, innombrables, car je ne 
peux être puni à la mesure de mes manques, et j’ai besoin de ta miséri- 
corde et de ta protection. Donne-moi le temps et la durée pour me conver- 
tir 1 , améliorer ma vie afin que je puisse agir à l’avenir de la façon qui 
plaise et soit agréable à ta divine Majesté ! Qu’elle me rende digne d’ob- 
tenir ta grâce bénie et ton amour que je désire ardemment ! Beau sire 
Dieu, vois comme je suis désemparé, je ne sais que faire, je suis tout 
éperdu, si Tu ne m’aides, ne me soutiens, ne me défends contre cette mau- 
vaise fortune qui s’acharne sur moi, et à laquelle je ne peux échapper sans 
ton aide. Sans Toi, je ne peux vivre, n’avoir nul bien, et je sais avec certi- 
tude que si Tu m’abandonnes, la mort viendra me reprendre. C’est pour- 
quoi je Te prie de ne pas m’abandonner, ni maintenant, ni jamais ! Fais- 
moi vivre longtemps pour Te louer, Te glorifier ! Que je puisse Te rendre 
grâce pour les grands biens et honneurs que Tu m’as donnés en ce monde, 
que je puisse faire le bien, distribuer des aumômes pour accomplir tes 
bons commandements ! Vrai Dieu du paradis dans lequel j’ai ferme espé- 
rance et place mon réconfort, aie pitié de moi, ta pauvre créature, et 
écoute ma prière ! Je Te prie à mains jointes, par le mérite de ta sainte 
Passion, de ne pas dire non à ma prière, car Tu sais que je T’appartiens 
corps et âme ! À présentée Te le confirme et me donne à Toi à jamais. 

Autre départ 

Quand le navire fut radoubé et son mât bien réparé, je repris la mer à 
Syracuse pour faire route vers le royaume de Sardaigne. À quarante 
milles en pleine mer, près du cap Passera un vent se leva et nous fit repar- 
tir en arrière vers cette cité, mais il ne dura pas, et nous continuâmes vers 
Messine qui était à cent milles. Nous avons longé la côte de Sicile et nous 
avons vu deux châteaux au bord de la mer qui paraissaient bien fortifiés, 
l’un s’appelait le Môle, et l’autre Taormina ; à dix milles plus bas, il y en 


«Pour éloigner la tempête», par exemple. Dans le vocabulaire maritime, l’expression 
« Fortune de mer » est encore employée aujourd’hui. 

1. Le salut du pécheur est défini ici non seulement comme le salut par la foi, mais aussi 
par les « œuvres », à une époque où le désarroi des chrétiens face au schisme de l'Église 
avait à peine pris fin, à la suite des décisions des Pères du concile de Constance qui rétabli- 
rent l’unité de la papauté en élisant en 1418 le pape Martin V. 



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PELERINAGES EN ORIENT 


avait encore un autre nommé Scaletta. De l’autre côté dans le royaume de 
Calabre, sur la côte nous avons vu un château appelé Pintadol, après la 
bonne ville de Réjol au bord de la mer. Ces deux royaumes de Sicile et 
de Calabre sont face à face, à peine séparés par un bras de mer, mais la 
Calabre est en terre ferme alors que la Sicile est une très grande île. Je 
croyais passer entre ces deux royaumes en un instant à l’endroit que les 
marins nomment Bocca di Faro, mais à l’entrée un vent contraire nous 
surprit et nous força à retourner en arrière. Nous avons erré çà et là, espé- 
rant passer le détroit, mais nous demeurâmes ainsi huit jours sans pouvoir 
le franchir. Le vent nous repoussa en arrière jusqu’au cap Passero où nous 
nous étions trouvés au départ. Enfin, nous eûmes un bon vent pour repren- 
dre notre route, si bon que c’était merveille, et que nous dépassâmes ce 
cap de deux cents milles. Mais durant notre parcours, un vendredi, vers 
le milieu de la nuit du 10 octobre, un vent si fort se leva qu’on put diffici- 
lement baisser les voiles. Il pleuvait, tombait de la grêle, et la nuit était si 
obscure que sur le bateau nous pouvions à peine nous voir les uns et les 
autres. Le patron et les marins avaient du mal à diriger le navire à cause 
de ce mauvais temps et de cette grande obscurité de la nuit. Nous avions 
tant à faire à cause de ce grand péril qui ne nous rendait pas quittes de la 
mort ! Tout de suite nous eûmes recours à Dieu notre Seigneur, le prianl 
en sa pitié d’améliorer le temps et de sauver nos vies. Nous avons appelé 
à haute voix les saints et les saintes du paradis, chacun en ordre, l’un après 
l’autre. Devant cela, Notre-Seigneur nous envoya un glorieux saint que 
les marins invoquent facilement, qui s’appelle monseigneur saint Elme '. 
Il apparut dans la flamme que les marins entretiennent dans le château 
arrière de la nef pour observer quelle est la direction du vent. Puis il se 
dirigea vers le château du mât 1 2 . Cette nuit-là, nous avons subi deux fois 
la tempête, et à chaque fois il revint, ressemblant à une torche allumée el 
jetant une grande splendeur. Par sa grâce, je le vis bien distinctement à 
chacune de ses venues, ainsi que d’autres sur le bateau, ce qui réconforta 
chacun. Subitement cette mauvaise fortune nous quitta, et la nuit obscure 
devint une nuit si claire que l’on pouvait voir au loin la mer apaisée. Mais 
nous avions le vent contre nous, et il nous repoussa vers la Sicile jusqu’au 
cap et port de Palo 3 , où nous jetâmes les ancres à grand-peine à cause du 
vent et de la marée. 

Devant tous ces orages, de plus en plus périlleux et épouvantables, qui 
revenaient plus souvent que je n’y comptais, et considérant que le 
mauvais temps de l’hiver dans lequel nous entrions était contre-indiqué 


1 . Saint Elme ou Érasme fut évêque de Formiae en Campanie et martyrisé selon la tradi- 
tion vers 303. Patron en effet des marins, on a donné son nom aux aigrettes de feu qui 
apparaissent parfois en mer à l’extrémité des mâts, ce qui explique l’interprétation de 
Caumont sur l’apparition de ce saint. 

2. Il s’agit de la hune. 

3. Porto Palo. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1 107 

pour prendre la mer, car les orages étaient plus près d’augmenter que de 
diminuer, considérant aussi l’interdiction du Saint-Père de Rome de partir 
en mer certains mois de l’année, je réunis mes écuyers et serviteurs pour 
tenir conseil. Évoquant les grands périls que j’ai décrits, il leur sembla 
que je ne devais prendre la mer ni avec ce navire ni avec quelque autre. 
Ils arrivèrent à la conclusion que la meilleure façon de sauvegarder ma 
personne était de rester en Sicile à présent et d’y attendre la venue du bon 
temps. Il fallait donc laisser passer l’hiver et ses tempêtes, puis au prin- 
temps reprendre la mer pour accomplir mon voyage en sûreté avec la 
grâce de Dieu. Je fis alors venir le patron du navire dans ma chambre, et 
lui parlai de tout cela. Il me confirma que de nombreux périls pouvaient 
survenir et me conseilla, comme mes écuyers, de rester ici. J’ai toujours 
entendu dire que l’on doit suivre les bons conseils ! 

Ce que me disait le patron me parut le meilleur pour moi parce qu’il 
connaissait bien les choses de la mer. Suivant tous ces bons conseils pour 
éviter un malheur, je restai en Sicile au port de Palo, le 14 novembre. 
Dans ce port et ses environs, il n’y a aucune habitation, sauf un château à 
dix-sept milles, appelé Spacafomo. J’y envoyai chercher des chevaux. 
Puis, je montai à cheval et me dirigeai vers ce château. J’avais l’intention 
de gagner la cité de Palerme, port de mer, où les navires vont et viennent 
sans cesse. 

Le royaume de Sicile 

De Spacafomo, j’atteignis le château et la ville de Modica, qui est à dix 
milles. C’est le centre d’un comté, et une place forte avec un vaste 
château, fait pour recevoir des gens d’armes en grand nombre. De Modica 
à la ville et au château de Raguse 1 : quatre milles ; c’est une très grande 
ville en contrebas d’une haute montagne, et qui me paraît bien fortifiée. 
De Raguse à Chiaramonte : sept milles. De Chiaramonte à la ville de Cal- 
tagirone : dix-huit milles. De Caltagirone à la ville et au château de 
Chatce : douze milles. De Chatce à la ville de Calatassibeta 2 : douze 
milles ; à côté du chemin à main gauche, se trouve un lac qui fait douze 
milles de tour et on dit que jadis se trouvait là une cité nommée Castroy. 
Une nuit, à cause des péchés des habitants envers Notre-Seigneur, la ville 
fut détruite et sombra dans l’abîme, dans une vallée entourée de collines. 
Elle dominait par sa hauteur, et maintenant ce sont les collines oui la sur- 
plombent. Ce lac n’a aucun poisson et si l’on en jette, ils n’y peuvent 


1 . Les pèlerins repoussés par la tempête jusqu’au cap Passera passent donc devant 
Raguse, fortifiée jadis par les Normands, puis par les Aragonais, car la Sicile était posses- 
sion de la couronne d’Aragon. Les pèlerins à partir de cette cité gagnent, en traversant l’île 
du sud vers le nord, Caltagirone, Caltanissetta, « centre géométrique de la Sicile », enfin 
Termini et Palerme. Durant ce long trajet, une fois de plus, l’homme de guerre qu’est 
Caumont décrit très soigneusement les fortifications des sites et des villes. 

2. Caltanissetta. 



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PELERINAGES EN ORIENT 


vivre. De même, le lin que l’on y apporte pour le préparer avant de le 
travailler ne vaut rien après. Cette ville de Calatassibeta est située sur une 
colline. À sa droite, sur une haute montagne se trouve une grande ville, 
Castro Giovanni avec deux châteaux. Un des chefs de la ville réside 
dans l’un d’eux, très bien fortifié de toutes parts. Le site présente l’avan- 
tage de n’avoir aucun autre accès à l’éperon de la montagne que l’entrée 
de la ville qui est défendue par une grosse tour construite sur le roc. Ce 
château s’appelle le château des Lombards, le roi de Sicile y fit un long 
siège. Nul ne peut le prendre de force. 

De la ville de Calatassibeta a une grande ville nommée Polissi 2 3 , vingt- 
quatre milles. 

Cette ville est située en hauteur sur une montagne et à l’entrée, le 
chemin d’accès du château n’est pas trop raide. La ville n’est pas entourée 
de murs, car l’avantage du site est suffisant. De Polissi au château et à la 
ville de Termini : vingt-quatre milles ; c’est une place très fortifiée, 
construite sur la hauteur, tout entourée de murailles. Le château est assez 
grand, la ville est en partie au pied du rocher, et en partie ville ouverte sur 
la côte au bord de la mer. En se rendant là, on passe devant deux châteaux 
forts, situés l’un près de l’autre, et on les laisse à main gauche ; le premier 
que l’on rencontre s’appelle Calatavuture, et l’autre Sclafani, qui est le 
lieu principal du comté, et tous deux ont un seigneur. Du chemin, on voit 
dans la mer un volcan dont une grande partie crache nuit et jour de la 
fumée, et quelquefois de grandes flammes en projetant des pierres. Si on 
s’approche de son côté, on entend de grands bruits et l’on dit que c’est 
une des bouches de l’enfer. Les nefs qui vont en mer dans cette direction 
s’éloignent vite de cette montagne pour fuir cette tourmente. On n’ose 
jeter aucune ancre à proximité qui n’ait une croix, sinon ces mauvaises 
choses les enlèveraient, mettant le navire et ses occupants en perdition. 

Palerme 

De Termini, je longeai la côte jusqu’à la cité de Palerme. 

Après avoir chevauché pendant douze milles, je trouvai à main droite, 
au bord de la mer, un beau château, appelé Sollento. De ce château 
jusqu’à Palerme, on compte douze autres milles. 

Dans cette cité, à l’intérieur du palais se trouve une très grande et belle 
chapelle, la chapelle Saint-Pierre, que fit construire l’empereur Frédéric 1 


1. Enna. 

2. Polizzi. 

3. La chapelle palatine de Palerme, qui fut la capitale des rois normands, ne fut pas 
construite par l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen, mais par le roi normand Roger II de 
Sicile ( 1 130-1 154). Consacrée en 1 143, cette chapelle est un témoignage exemplaire de Fan 
arabo-normand. Mais le souvenir de l’empereur allemand, également roi de Sicile, demeu 
rait très vif à Palerme dont il avait fait sa résidence favorite, sa cour étant devenue un des 
plus grands foyers culturels de son temps. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1 109 

On dit que c’est une des plus belles qui existent au monde. À l’intérieur, 
on voit des mosaïques faites de petites pierres saupoudrées d’or fin, trois 
absides voûtées, deux rangs de piliers en marbre entre lesquels il y en a 
deux autres en jaspe, qui est une pierre précieuse. Devant le chœur, il y a 
dans le mur une grande pierre carrée, si claire que de toute la chapelle ont 
peut la voir ; elle est transparente comme un miroir et aucune pointe de 
dague ne peut l’érafler : devant moi, on s’y est essayé. Dans ce même 
palais, se trouve une autre chapelle dont on dit qu’elle fut aussi belle, mais 
elle est laissée à l’abandon. 

Dans la ville, il y a la chapelle de l’Amiral 1 qui est décorée de ces 
mêmes sortes de pierres habilement assemblées, mais l’ensemble est 
moins bien. Par ailleurs, l’église de l’archevêque de la ville est très belle 2 , 
vaste et longue, et l’empereur Frédéric qui fit construire toutes ces chapel- 
les y est enterré avec sa femme, l’impératrice. Ils reposent dans des sépul- 
tures faites de pierres étranges, seulement en deux morceaux, une pour le 
dessus, une pour le dessous ; elles sont si claires que l’on peut s’y voir. 
On en trouve six de cette sorte, soutenues par de sobres piliers de marbre, 
hauts d’une demi-brasse. 

Dans la cité, j’étais logé au château du roi, au bord de la mer. La ville 
est située dans une belle plaine côtière, elle est grande, entourée de colli- 
nes et de montagnes, protégée par des murs bien épais. On dit que c’est 
la meilleure ville du royaume. Elle produit du sucre à profusion. 

En me rendant à Palerme, je rencontrai à mi-chemin un chevalier du 
Béarn, dont le nom était Arnaud de Sainte-Colombe 3 , qui allait aussi dans 
cette cité. Il éprouva une grande joie en me rencontrant, car il connaissait 
bien mon nom. En effet, il avait été élevé sur la terre de monseigneur mon 
père, à Caumont. Que Dieu l’absolve ! Nous avançâmes en parlant en 
chemin de mon voyage à Jérusalem et il me demanda comment j’avais 
supporté le voyage, quel temps j’avais eu. Je lui répondis que j’étais resté 
en bonne santé, Dieu merci ! Mais quant au temps, qu’il m’avait été très 
contraire, en mer. Je lui ai raconté toutes les mésaventures que j’avais 
supportées, et que mes écuyers, comme le patron du navire, m’avaient 
conseillé de passer l’hiver en Sicile jusqu’à l’arrivée du bon temps. Nous 
sommes allés coucher pour la nuit à Termini. A la tombée du soir, un peu 
avant souper, le chevalier me pria de lui faire un présent. Je lui répondis 


1. C’est l’église Sainte-Marie-de-l’Amiral, surnommée la Martorana, qui fut fondée peu 
avant 1 143 par l’amiral du roi Roger de Sicile, Georges d’Antioche. 

2. La cathédrale de Palerme fut construite à partir de 1184 par l’archevêque Gualtiero 
Offamili à l’emplacement d’une ancienne mosquée. On y voit toujours, malgré les remanie- 
ments ultérieurs, les tombes de Roger II de Sicile, de l’empereur Frédéric II et de l’impéra- 
trice Constance d’Altavilla, morte en 1 198. 

3. Arnaud de Saint-Colombe, entré au service d’Alphonse V d’Aragon, appartenait à une 
famille du Béarn dont les terres étaient situées dans le val d’Ossau. Caumont nous apprend 
que ce chevalier fut élevé sur les terres de son père ; on sait ainsi que les Caumont et les 
Sainte-Colombe se trouvèrent à différents titres dans le réseau de clientèle du comte de Foix. 



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PÈLERINAGES EN ORIENT 


que si je pouvais faire quelque chose, je le ferais bien volontiers. Il me 
pria alors instamment de venir dans sa demeure et d’y rester autant qu'il 
me plairait, car ce serait pour lui un grand plaisir et un grand honneur. Je 
le remerciai de son bon vouloir et je lui dis que je ne savais pas encore ce 
que je devais faire, mais que je retiendrais ce qu’il m’avait proposé et que 
j’en parlerais à mes écuyers. Mais, en partant, il voulut que je suive sa 
volonté, et je fis ainsi. 

Le lendemain matin, nous avons poursuivi notre chemin vers Palerme. 
où nous sommes restés huit jours. 

Lazenello 

Puis nous sommes repartis ensemble, le 1 er décembre, pour dormir à 
Termini afin de nous rendre directement à son hôtel. Après avoir passé la 
nuit à Termini, je partis le lendemain matin après dîner, avec le chevalier 
Après avoir chevauché dix-neuf milles, je passai devant le château et la 
ville de Golisano 1 situés à main gauche au bord du chemin ; Golisano esi 
la tête du comté. Il n’y avait que cinq milles entre le château et l’hôtel du 
chevalier appelé Lazenello, où j’arrivai le 2 décembre. 

C’est un château fort, avec une ville à ses pieds qui compte quatre cents 
feux. Il est construit sur un rocher, et il est surplombé en partie par la 
montagne. On pourrait penser qu’il peut être endommagé de là-haut, mais 
ce n’est pas possible, même une arbalète de tour peut à peine atteindre le 
pied du rocher où est construit le château. La hauteur de la montagne est 
telle qu’elle est beaucoup plus haute qu’il n’y paraît. Ce château est en 
pleine montagne, là où pousse de la réglisse. Le roi de Sicile l’a donné à 
ce chevalier pour bons et agréables services rendus dans le pays en guerre. 
Depuis ce château, on voit deux places fortes, l’une appelée Poleno el 
l’autre Santo Mauro, toutes deux au même seigneur. Par ailleurs, le 
château a une belle vue, et une importante réserve de chasse pour le pays 
De nombreuses fois, je suis allé chasser et m’ébattre pour passer mon 
temps de la meilleure façon possible. 

Mais comme je ne pouvais rester sans réfléchir, je pensais à ma très 
chère et bonne amie, ma loyale compagne, que j’aime tant. Depuis que je 
m’étais éloigné, combien de fois ai-je désiré la voir ! Le grand amour que 
je lui portais me faisait souvent penser à elle durant le jour. La nuit, en 
dormant, je la voyais, et j ’en éprouvais un si grand plaisir que je ne voulais 
pas me réveiller. Ma joie et mon bonheur étaient alors si grands ! Mais à 
mon réveil, je me trouvais dans la peine, empli de douleur, ma joie 
envolée, j’étais étouffé par les soupirs. Tout ce que j’avais vu était 
contraireà la réalité ! Hélas, comme mapeineétaitprofondecarmondésii 
de me rapprocher d’elle ne pouvait se réaliser ! Je n’aurais pourtant pas 


1. Collisano. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 


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ménagé ma peine pour la rejoindre, à cheval ou même à pied. Mais tout 
était inutile, puisque j’étais ici dans cette île entourée par la mer, à la merci 
de Dieu, et du vent qui comptait désormais pour moi davantage qu’un 
château rempli d’or. Aussi restai-je là en soupirant, priant Dieu de me faire 
grâce de m’envoyer, très vite, le vent nécessaire à mon retour, afin de 
pouvoir me rendre, sain et sauf, là où demeure ma très chère et bonne amie. 

Au moment où j’avais quitté Palerme pour le château de Lazenello, 
j’avais donné des ordres au capitaine du port pourqu’il me fasse prévenir, 
là où j’étais, de la venue d’un navire à Palerme, dès le mois de janvier. A 
la fin de ce mois, une grosse nef en provenance de Naples arriva au port, 
et elle devait se rendre à Barcelone, en Catalogne. A son arrivée, le capi- 
taine en question alla parler au patron, qui s’appelait Michel Buguere, 
pour lui dire où je voulais me rendre et lui demander de m’attendre. Le 
patron en fut d’accord, et le capitaine me le fit savoir, comme cela avait 
été convenu. 

Le mauvais hiver était passé, et le bon temps du printemps arrivait, 
apportant la douceur. J’eus une grande joie de ces nouvelles, et je quittai 
le château où j’avais séjourné pendant les mois de décembre, janvier et 
jusqu’au 10 février, pour regagner la cité de Palerme. 

Je repris Le même chemin qu’à l’aller, et passai la nuit à Termini. Le 
lendemain matin, après la messe, j’allai dîner à un hôtel près de l’église 
Saint-Michel qui est à mi-chemin. Après ce dîner, je remontai à cheval et 
poursuivis ma route jusqu’à Palerme, où j’arrivai dans la nuit. J’ordonnai 
alors d’acheter les provisions dont j’aurais besoin à bord de la nef. 

Monreale 

Le lendemain de mon arrivée à Palerme, après dîner, je montai à cheval 
en direction de Monreale, qui est à cinq milles de là, au pied d’une grande 
montagne, parce que j’avais entendu dire que l’église de l’archevêque est 
une des plus belles qui existent au monde, renfermant des ouvrages d’art, 
étranges et remarquables. Comme je voulais voir si ce que l’on disait était 
exact, je me rendis directement dans cette ville, à l’église Sainte-Marie ', 
ainsi qu’on l’appelle. Je trouvai les portes fermées. Mais je vis un moine 
de l’endroit qui, en me voyant, m’ouvrit la porte fermée à clé. En y péné- 
trant, j’allai tout droit vers le chœur de l’église où se trouvait le grand 
autel. Ayant achevé mon oraison, je fis le tour de l’église pour la regarder 
et voir comment elle était construite. Elle me parut très belle, très riche- 
ment parée, mais de manière étrange. Très vaste à l’intérieur, son pour- 
tour était orné de grandes plaques de marbre, d’une lance environ de long 
et de cinq paumes de large. Elles étaient habilement disposées la tête en 


1 . La cathédrale de Monreale, siège épiscopal, fut construite sous Guillaume II en 1 1 74, 
à proximité d’un monastère de bénédictins. Le « Duomo » est une des plus belles manifesta- 
tions de l’art normand en Sicile. 



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PÈLERINAGES EN ORIENT 


haut, formant des rangées. Dans le chœur, on voit de belles pierres, certai- 
nes étranges car elles luisent et l’on peut y voir au travers, d’autres en 
porphyre, vert, blanc et violet. Dans une petite chapelle, se trouvent dix 
piliers ronds en porphyre violet. En bas du chœur, il y a deux rangées de 
hauts piliers ronds en marbre. Les murs sont décorés de petites pierres en 
forme de dé, la plupart recouvertes d’or fin, tandis que d’autres sont de 
différentes couleurs, et elles sont appelées mosaïques. 

Dans toute l’église, elles illustrent des épisodes de la vie de Notre-Sei- 
gneur, de Notre-Dame, des saints et saintes du paradis, de façon somp- 
tueuse, et c’est un habile travail. Le sol de l’église est pavé de petites 
pierres carrées de diverses couleurs, et de pierres en porphyre, rondes et 
carrées. Ce pavement richement ouvragé est très beau à voir. Le haut de 
l’église n’est pas voûté, mais fait de grands chevrons peints bien décorés 
On trouve la sépulture d’un roi qui s’appelait Guillaume jadis roi de 
Sicile et de Naples. Sa tombe est très riche, faite d’étranges pierres : une- 
grande dalle de porphyre violet, avec au-dessus la même pierre si bien 
ajustée qu’on ne peut voir comment. Cette sépulture est surélevée par des 
piliers, et entourée de six colonnes rondes en porphyre qui supportent une 
dalle également en porphyre, mais blanc, la recouvrant comme le toit 
d’une chapelle. Devant elle se trouve une autre tombe, celle du fils de ce 
roi, nommé aussi Guillaume, qui fit construire cette église. Son tombeau 
n’est pas aussi beau ni aussi richement décoré que le précédent. En 
mourant il a dit, à ce qu’on rapporte, que de tels honneurs sont vaine 
gloire en ce monde, et qu’il n’en aurait cure après sa disparition. Toute- 
fois, les moines du lieu ont construit ce tombeau en sa mémoire. De 
l’autre côté, se trouve une sépulture où fut déposé Saint Louis 1 2 , roi de 
Lrance, mort en Berbérie, d’après ce que m’a dit le moine qui m’a ouvert 
la porte de l’église. C’était au moment où il avait attaqué un roi sarrasin 
devant Tunis, où il mourut de maladie. Son corps fut transporté et déposé 
dans cette église. Le roi de Lrance qui régnait à ce moment-là demanda à 
Guillaume de Sicile de lui envoyer le corps de Saint Louis en échange 
d’une des épines de Notre-Seigneur et d’un linge de Notre-Dame. Le roi 
Guillaume le lui envoya, excepté les entrailles, qui demeurèrent comme 


1. En effet, du côté droit du transept sont situées les tombes de souverains de Sicile. 
Guillaume I", surnommé le Mauvais ( i 1 54- 1 1 66), et Guillaume II le Bon, son fils ( 1 1 66 
1189). 

2. La façon dont le moine de Monreale rapporte à Caumont la fin de la seconde croisade 
de Saint Louis est tout à fait erronée puisque Guillaume le Mauvais, roi de Sicile, vécut au 
xif siècle et le sultan hafside de Tunis, contemporain de Saint Louis, au xm‘ siècle. Si toute 
fois les faits historiques sont faussement attribués, l'histoire du moine renferme une part de- 
vérité : selon le chroniqueur arabe Maqrizi, le sultan de Tunis, assiégé par Saint Louis, lii 
remettre au roi de France 80 000 dinars d’or pour qu’il levât le siège. Charles d’Anjou, frère 
de Saint Louis, était alors roi de Sicile et de Naples depuis 1266. Il se rendit à Tunis après 
la mort du roi, et négocia effectivement le départ des croisés et la levée du siège de la capi 
taie hafside, en retirant bénéfice pour son royaume de Sicile. Les restes de Saint Louis furent 
bien rapportés en France à travers la Sicile avant d’arriver à Saint-Denis. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER A JERUSALEM 


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reliques dans cette sépulture. Je demandai au moine comment il avait été 
conduit ici après le siège de Tunis. Il me répondit qu’à la mort du roi, 
toute sa nation demeura auprès du roi Guillaume, le père de celui qui 
construisit l’église, car le roi de Tunis qui était attaqué lui donna une 
somme d’or pour lever le siège et s’en aller avec sa troupe. Il le fit, et 
pour cette raison on l’appelle Guillaume le Mauvais, alors que son fils 
fut appelé Guillaume le Bon parce qu’il fit construire cette église. Il fit 
transporter les corps de son père et de Saint Louis de France pour les 
ensevelir dans l’église qui n’était pas achevée. Les portes de l’église sont 
en bois recouvertes de métal travaillé et de belles statues sculptées. 

Devant l’entrée de l’église, se trouve un espace assez grand, gracieux, 
et recouvert d’un plafond de bois soutenu par huit piliers de marbre, bien 
hauts, dont les entablements sont assemblés côte à côte. Le pavement est 
omé de belles pierres violettes, en porphyre et en marbre. Tout proche, un 
cloître carré de soixante-trois pas de côté porte à trois de ses angles des 
griffons d’où jaillit de l’eau fraîche, nuit et jour, mais au dernier angle situé 
près de la porte du cloître, à main droite, il y en a deux, un grand, et un 
autre sur un pilier de porphyre vert. Tout autour du cloître, il y a des colon- 
nettes par paires, l’une en marbre bien sculptée, l’autre décorée de nota- 
tions de musique avec ces petites pierres dorées, et les chapiteaux sont 
entrelacés de différentes manières. Le cloître est voûté seulement sur une 
partie, l’autre a un plafond de bois, car il n’a pas été achevé. À l’angle du 
cloître où se trouvent les deux griffons de la fontaine, il y a la porte du 
réfectoire. Il est vaste et beau, et au milieu est située une fontaine ronde en 
marbre, d’où l’eau jaillit et s’écoule à l’extérieur par des conduits. L’église 
et le monastère m’ont paru former une très belle et puissante construction, 
édifiée de façon remarquable, mais depuis si longtemps qu’elle s’abîme. 
C’est une grande perte de la laisser ainsi tomber en ruine, car c’est un 
ouvrage d’art. 

Je demandai au moine quand l’ensemble avait été construit. Il me 
répondit que cela devait faire environ deux cent soixante ans selon l’usage 
de dater le début de la construction de l’abbaye, entreprise par deux 
abbés, dont l’un était archevêque, comme cela était le cas à présent. Je lui 
demandai aussi s’il pouvait me procurer un livre sur cette église pour 
savoir ce qu’avait coûté sa construction. Il me répondit qu’on ne trouve- 
rait rien d’écrit à ce sujet, mais que l’importance de l’édifice et le grand 
nombre de pierres rares utilisées en grande quantité et apportées de Troie 1 
et de Constantinople, faisaient qu’il était difficile d’en estimer le coût car 
c’était très rare de trouver un ensemble aussi somptueux. 

En haut de la montagne, se trouve le château de Monreale, et en face 
de la cité, à peu de distance, l’abbaye de Loparto. Après avoir visité cette 
remarquable église, je regagnai Palerme, et rencontrai en chemin Amaud- 


1. Tel dans le texte. 


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PÈLERINAGES EN ORIENT 


Guilhem de Sainte-Colombe, gascon et fils de l’honorable chevalier en 
compagnie duquel Je m’étais longuement trouvé en Sicile ainsi que je l’ai 
expliqué. Il vint à ma rencontre alors qu’il chassait au faucon, et je chassai 
avec lui. Mais nous ne prîmes qu’un seul oiseau, appelé francolin, qui 
ressemble à une perdrix : on lâche un faucon pour la capturer. Ensuite 
nous sommes retournés à Palerme. 

Palerme 

Vous devez savoir, ainsi que je l’ai dit, qu’à Palerme on produit du 
sucre en grande quantité, et je voulus savoir de quelle manière. Aussi le 
chevalier me conduisit en un hôtel où l’on fabriquait le sucre. Celui-a 
pousse dans des champs, qui ressemblent à des chènevières, car il a l’as- 
pect des tiges du chanvre mais avec une sorte de moelle à l’intérieur. Il 
pousse deux fois par an à ce qu’on m’a dit. Après avoir cueilli ces tiges, 
on les coupe en petits morceaux, on les met dans un treuil en pierre donl 
la roue est tournée par un cheval, ainsi qu’on le fait dans notre pays pour 
l’huile. Quand c’est bien moulu et broyé, on verse le tout dans un treuil 
en bois pour être encore pilé et en faire sortir toute la substance. On lu 
met alors dans de grands chaudrons disposés dans un four, où sont alla 
mées de grandes pièces de bois, pour la faire fortement bouillir. Une fois 
bien cuite, on la filtre à travers des manchons de toile, on la fait couler 
dans des cornues de terre, et on la laisse refroidir jusqu’à ce qu’elle 
prenne. Une fois durci, le sucre est fait, mais sa préparation est longue, el 
me semble d’un grand prix. 

En mer 

Le jeudi suivant, 15 février, je pris la mer à midi avec le navire qui étail 
arrivé du royaume de Naples. C’était un beau bateau, vaste, dont le patron 
était catalan et s’appelait Michel Boquere, il repartait pour Barcelone 
Nous avons pris la route de Cagliari, dans le royaume de Sardaigne. 

Après vingt et un milles, nous avons vu arriver une nef, on ne savail 
d’où. Il y avait la guerre entre les Catalans et les Génois qui avaient rompu 
la trêve ', si bien que le patron de notre nef et les autres crurent que ce 
bateau était génois, et que c’était donc un ennemi, venu sans doute du port 
de Palerme d’où nous étions partis. Le patron envoya une barque pleine de 
gens vers eux pour savoir s’ils étaient génois ; de même, ils nous 
envoyèrent l’écrivain de leur navire, ce que nous ne savions pas. Avant le 
retour de notre barque, un vent contraire fit virer de bord notre bateau dans 
la direction d’où nous venions, si bien que les deux nefs suivirent le même 
chemin. L’autre bateau crut passer devant nous, mais nous nous retrouvâ- 


I . En 1420, la Corse fut attaquée par le roi Alphonse V en représailles d’un coup de main 
des Génois en Sardaigne, qui était une possession aragonaise. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1115 

mes au même endroit, et je ne sais s’il voulut partir en nous voyant prendre 
la même route que lui, mais nous étions si proches de lui que les châteaux 
avant des deux navires s’entrechoquèrent et se brisèrent, ainsi que la 
mâture, ce qui transperça la grande voile de trous de la taille d’une grosse 
pipe. Notre navire porta un tel coup à l’autre qu’il lui arracha son château 
avant et mit en pièces son mât, dont les morceaux volèrent à la mer. En 
voyant ce qui arrivait, nous avons tous cru qu’il s’agissait de Génois qui 
voulaient nous attaquer, et nous lançâmes vers eux des flèches et des 
lances à un tel point que personne ne restait à découvert, et que le nombre 
des traits les empêchait de se regrouper ou de faire quoi que ce fût pour se 
défendre. Puis les navires s’éloignèrent un peu l’un de l’autre, et notre 
bateau refit un tour pour revenir vers eux. Nous leur avons crié d’abaisser 
leurs voiles. 

Craignant un autre choc, ils les rentrèrent, car notre nef était plus puis- 
sante et mieux équipée. Arrivés face à eux, ils nous montrèrent une ban- 
nière de Sicile, disant qu’ils étaient des nôtres, en appelant à Dieu et à 
notre pitié car leur bateau était endommagé, et la mer s’y engouffrait en 
plusieurs endroits. Ils criaient que nous voulions leur perte. Comme je me 
trouvais près du patron, je lui dis de cesser les attaques. Encore une, et 
ils auraient été en péril, et nous devions avoir pitié d’eux puisqu’ils le 
demandaient. Ainsi fut fait, faute de quoi ils auraient péri en mer. Nous 
leur avons alors demandé pour quelle raison ils avaient voulu nous atta- 
quer puisque nous étions bien plus forts qu’eux. Ils nous répondirent 
qu’ils ne l’avaient pas voulu, mais que le vent les avait dirigés contre leur 
volonté. Ensuite, notre barque revint à nous avec l’écrivain de leur nef ; 
on lui demanda s’il s’agissait de Génois ou de Siciliens comme ils le pré- 
tendaient. Il répondit qu’ils étaient bien siciliens, et venaient d’Alexan- 
drie où ils avaient chargé des épices, puis étaient passés par Candie pour 
acheter cent quatre-vingts pipes de vin de Malvoisie destinées à Palerme. 
I.e vent contraire était si violent que nous avons dû retourner vers 
l’alerme. Le lendemain, nous sommes arrivés dans un port appelé Saint- 
Georges où il y a une église entre la cité et la montagne, nommée le mont 
l’ellegrino. Le patron me dit que je pouvais gagner la ville, car il fallait 
attendre un bon vent, et qu’il m’enverrait chercher quand la nef serait 
réparée. Il me fit amener la barque pour me conduire à terre, et je retour- 
nai donc dans la ville d’où j’étais parti le jour précédent. 

Détours involontaires vers la Berbérie 

J’attendis quatre jours dans cette cité et regagnai la nef le lundi 19 de 
ce mois, pour reprendre notre route à la grâce de Dieu. Après soixante 
milles, je trouvai une île déserte appelée Ostegue, puis trois îles alignées 
l’une devant l’autre : Yuissie, Favignana et Marettimo. On laisse ces trois 
îles à main gauche pour aller en Sardaigne. Nous avions si bien avancé 



1 1 16 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


que la Sardaigne était en vue et que nous pensions y arriver le lendemain 
A la tombée de la nuit, qui était très obscure car il n’y avait pas de lune 
les marins, craignant de heurter les côtes, revinrent en haute mer. Une fois 
au large, la nef fut emportée si loin par le vent que le lendemain on ne 
voyait plus terre. Alors que nous pensions avoir achevé notre parcours, 
nous avons été tout étonnés de constater que nous étions bien loin de la 
côte que nous avions vue le jour précédent. Nous avons erré çà et là en 
mer, à la recherche de l’île sans savoir quel port atteindre, tournant sui 
nous-mêmes. Le soir venu, les marins montèrent en haut du mât sur la 
hune pour voir si on apercevait la terre. Nous étions près des côtes de 
Berbérie et de Tunis où demeure un roi sarrasin à moins de vingt milles ' 
Tous, nous avons été complètement stupéfaits de voir que nous étions 
près de ces rivages. Le vent avait cessé, et c’était le calme, si bien que 
nous ne pouvions aller ni en avant ni en arrière. Devant cette situation, 
chacun commença à donner son opinion ; l’un disait : « Si nous nous 
sommes trompés de chemin, c’est parce que les marins ont pris trop au 
large de notre route » ; l’autre : « La trop grande obscurité de la nuit nous 
a empêchés de nous diriger » ; un autre : « Il aurait fallu attendre la lune 
avant d’embarquer » ; un autre encore : « Tant que cette femme restera 
allongée près de la barre de la nef, nous ne pourrons aller de l’avant » ; 
ou bien : « Il doit y avoir quelque maléfice là-dessous qui nous empêche 
d’avancer». Enfin, quelqu’un ajouta qu’il y avait près de Cagliari une- 
église dédiée à Sainte-Marie-Débonnaire qui accomplissait de grands 
miracles, et que nous devrions donner de l’argent pour faire brûler un 
beau cierge devant son image afin qu’elle nous prenne en pitié et nous 
fasse la grâce de retrouver notre chemin. On vint me parler de la chose. Je 
répondis que tout ce qui était en l’honneur et révérence de Notre-Dame ne 
pouvait être que bien. Ils me dirent alors ce qu’ils avaient donné, j’en fus 
content, et je fis en sorte qu’on ait le cierge, et les autres continuèrent. Aus- 
sitôt que ce fut fait, nous nous sommes mis à genoux et avons chanté le 
Salve Regina ; en arrivant à Ostende nous avons dit chacun Or a pro nobis 
sancta Dei Genitrix (« Priez pour nous, sainte Mère de Dieu »), et nous 
avons achevé notre prière. Après cela nous avons attendu toute la nuit, 
espérant un bon vent pour arriver le lendemain dans un pays connu. Au 
leverdujour, on ne voyaitque le ciel et la mer, et nous étions plus loin que- 
jamais de toute terre. Nous n’étions pas du tout heureux, et il y avait de 
quoi, car la Berbérie était devant nous, et il y avait toujours des corsaires 
en mer. De plus, notre navire n’avait plus assez de vivres, car au moment 
du dernier ravitaillement, nous pensions atteindre prochainement Cagliari 
Nous n’avions plus de bûches et nous faisions du feu avec des cordes qui 
étaient aussi grosses que le bras d’un homme ; il restait peu d’eau fraîche, 
le bateau était bien pouvu de vin grec, quelque cent soixante-dix pipes, 
mais il n’y avait plus de provisions. Les gens étaient découragés, redoutant 
que quelque malheur ne survînt pendant la nuit, comme de heurter des 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1117 

rochers, car nous ne connaissions pas cette mer. « Hélas ! disaient-ils, si 
nous avons été détournés de notre chemin ainsi, cela s’ appelle de l 'enchan- 
tement ! » Ils sont venus me demander si cela se pouvait. Je leur répondis : 
« Je ne sais si c’est la volonté de Dieu, mais voilà ce que je pense ; l’autre 
soir nous avons commencé le Salve Regina , et nous ne l’avons pas achevé 
avec O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria , c’est pourquoi je voudrais 
que nous le récitions en entier. Une fois récité, je place mon espérance en 
Dieu et la Vierge Marie pour nous envoyer un bon vent. » Les uns approu- 
vèrent, les autres se mirent à rire. « Riez, leur dis-je, mais vous avez peu 
prié, il me semble donc que vous serez peu aidés. » 

Les choses en restèrent là pendant deux jours, sans un vent suffisant 
pour nous pousser, car notre nef était un grand navire ayant besoin d’un 
bon vent. Au bout de deux jours, ils revinrent vers moi, et me dirent : 
« Vous nous avez dit que nous ne pourrions partir d’ici si nous n’ache- 
vions pas le Salve Regina. » Je leur répondis : « Je vous l’ai bien dit et ce 
n’est pas une tromperie. Plus vous tarderez à le réciter, plus vous vous 
en repentirez, mais il faut que vous commenciez tout de suite. » Ils me 
répondirent : «Nous voulons bien. » C’était mardi soir, et nous étions 
déjà depuis quinze jours en mer. Nous nous sommes alors tous mis à 
genoux pour réciter le Salve Regina , qui cette fois-ci fut terminé. « Priez, 
leur dis-je, prions pour que Notre-Seigneur nous aide, ayons foi en Notre- 
Dame, espérons qu’elle nous aidera ! » 

Au point du jour, un petit vent frisquet se leva et nous poussa vers la 
Sardaigne. Nous avons continué notre route toute la journée. Le lende- 
main, alors qu’il faisait à peine clair, le guet de notre nef aperçut un 
bateau. J’étais déjà levé, sorti de ma chambre et près de lui à ce moment 
là. 

Chacun monta sur le pont du navire pour le voir. On ordonna de mettre 
une barque à la mer pour voir de qui il s’agissait. Cela fut fait tout de 
suite. Une fois près du navire, les occupants de notre barque y montèrent. 
Ils apprirent que le bateau était sicilien ; parti de Trapani, il avait erré en 
mer pendant cinq jours, comme nous l’avions fait, et comme nous, il 
voulait se rendre en Sardaigne. Nous éprouvions une grande joie d’avoir 
trouvé de la compagnie et d’avoir des nouvelles, car nous ne savions quel 
chemin nous restait à parcourir. On nous dit que nous étions bien à trente 
milles de Sainte-Marie-Débonnaire, qui elle aussi était à trente milles de 
Cagliari où nous voulions tous nous rendre. Ces nouvelles noua réconfor- 
tèrent, car nous pensions être beaucoup plus éloignés et nous redoutions 
des difficultés si la situation se prolongeait. Mais notre joie fut de courte 
durée quand nous avons su qu’il nous restait néanmoins cent vingt-cinq 
milles à parcourir. Heureusement, toute la journée nous avons eu un vent 
si fort que nous avons dépassé l’autre navire, le perdant de vue. Nous ne 
nous sommes pas aperçus que nous arrivions au port de Cagliari un peu 
avant le milieu de la nuit, le 1 er mars. 



1 1 18 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Fin delà traversée 

Le lendemain, en mettant pied à terre, sans me reposer en ville, je pris 
le chemin de Sainte-Marie-Débonnaire avec plusieurs autres personnes 
du navire. Là, j’entendis la messe dans la chapelle. Le lendemain, on y 
apporta le cierge que nous avions offert à Notre-Dame avec mes armes 
dessus, il pesait trente-huit livres. Nous remerciâmes Notre-Dame de la 
grâce qu’elle nous avait faite. En contrebas de l’église, dans un endroit 
qui s’avance dans la mer, se trouve une église appelée Saint-Elie, à deux 
milles de Cagliari. 

Je demeurai huit jours à Cagliari, et j’en partis le 9 mars à l’heure de 
tierce. Nous avons rencontré en mer le bateau que nous avions déjà vu ; 
il n’avait pu rentrer au port à cause d’une grande tempête, je crois. Nous 
avons continué notre route jusqu’au cap Teulada, distant de soixante 
milles de Cagliari. 

De Teulada au port de Porto-Bota : dix milles ; devant ce port se trouve 
une île appelée Palma di Soltz à huit milles, j’en ai parlé en détail au début. 
Au-delà, à cinq milles en mer, un îlot appelé le Vedel. À dix milles de 
Vaca, il y a une grande île rocheuse, ronde, appelée le Toro, et je passai 
entre l’une et l’autre. Le Toro est une belle île où se trouve un château qui 
paraissait solide et bien fortifié à condition qu’il ait du ravitaillement. De 
Toro à l’île Saint-Pierre : vingt milles ; elle est assez grande mais inha- 
bitée. 

Ensuite, en s’en éloignant, on entre dans le golfe du Lion, long de deux 
cent quatre-vingts milles, et au bout se trouve l’île de Minorque. Là, à 
flanc de montagne, il y a une église appelée Sainte-Marie-de-Touron de 
Minorque. Plus haut, sur une colline, se trouve le château bien fortifié de 
Foumel. Minorque a cent milles de tour. 

De Minorque au royaume de Majorque : soixante milles. Il a deux cents 
milles de tour. 

De Majorque à la cité de Barcelone : deux cents milles. J’y suis arrivé 
le 14 mars 1419, et j’en repartis le 24 mars. 


IX 

RETOUR À CAUMONT 

Je pris la direction de Molins de Rey, distante de deux lieues. À la 
moitié du chemin, à main gauche, il y a une place forte très en hauteur, 
appelée Comella. 

De Molins de Rey à la ville de Martorell : deux lieues ; à mi-chemin, 
je pris une barque pour franchir la rivière Lobregat. 

De Martorell à Saint-Pierre de Breze : une lieue. 

De Saint-Pierre de Breze à Esparraguera : une demi-lieue. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER A JERUSALEM 


1119 


D’Esparraguera à Collbeto, où est bien situé un petit château : une 
tlcmi-lieue. 

De Collbeto à Notre-Dame de Montserrat : une lieue ; j’y arrivai le jour 
de Notre-Dame de mars où l’on compte 1420. 

De Montserrat au château Gualhin : deux lieues. 

De Gualhin à Manrèse : une lieue. 

De Manrèse à Tarruella : une lieue. 

De Tarruella au château de Caslus : une demi-lieue. 

De Caslus au lieu-dit de Suria : une demi-lieue. 

Le comté de Cardone 

De Suria à Cardone, capitale du comté : deux lieues ; il y a un château 
fort en haut d’une montagne de sel à laquelle s’approvisionne toute la 
Catalogne. 

De Cardone à Salsona : deux lieues. 

De Salsona au château de Cambrils : trois lieues ; il est très fortifié, et à 
pic sur un rocher, de tous les côtés, sauf sur un petit chemin, en surplomb. 

De Cambril à Perlas : une lieue. À main droite, il y a un château sur un 
éperon rocheux, appelé Livian. En quittant Perlas, on entre dans la 
vicomté de Castelbo. 

La vicomté de Castelbo 

En quittant Perlas, on passe au pied d’un château appelé Canelles, puis 
près d’un autre, la Roquete, et encore devant Pigols, et Narygo, tous très 
fortifiés. 

Ensuite, on passe par la ville d’Organya, d’où jusqu’à Sentis il y a deux 
lieues. De là à Asfa : une demi-lieue. Quittant Asfa, on passe par le 
château de Montferrer. Ensuite, se trouve le beau château de Ciutat, avec 
à ses pieds la cité de Seo de Urgel, distante d’Asfa de seulement une 
demi-lieue. 

Le val d’Andorre 

En quittant le Seo de Urgel, on pénètre dans le val d’Andorre où l’on 
trouve tout d’abord le château de la Bastide, puis Saint Jolyau 1 et 
Andorre. Après un pont de pierre, on trouve une fontaine d’eau chaude, 
ensuite un logis appelé Encamp, ensuite un autre, Canillo, distant d’Urgel 
de quatre lieues. 

De Canillo à l’hôpital Sainte-Suzanne 2 : trois lieues. Là, on franchit un 
long col enneigé, et la montée, comme la descente, est rude et dangereuse. 


1. SantJulia. 

2. L'Hospitalet. 


1 120 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


De cet hôpital à Mérens : une lieue. 

De Mérens à Ax-en-Savartes : une lieue, avant de pénétrer dans la ville 
En dehors, à main droite, il y a un château très fortifié et c’est l’endroit 
où l’on sort du val d’Andorre, et où l’on entre dans le comté de Foix. 

Le comté de Foix 

Depuis Ax à la ville de Tarascon : trois lieues. Dans cette ville, il y a 
un château fort, ainsi qu’un autre à proximité, le château de Lordat, qui 
est très fortifié. 

De Tarascon à Foix : deux lieues. En chemin, on trouve deux places 
fortes, situées toutes deux avantageusement, et la première à main droite 
s’appelle Montgaillard. 

De Foix à Cadarcet : une lieue. 

De Cadarcet à la Bastide : une lieue. 

De la Bastide à Castelnau : une lieue. 

De Castelnau à Rimont : une lieue. 

De Rimont à Fescure : une demi-lieue. 

Le comté de Cominges 

De Lescure à Montjoye : une demi-lieue. 

De Montjoye à la cité de Saint-Fizier de Cosserons : une demi-lieue. 
De Saint-Fizier à un château appelé Caumont : une lieue. 

Au pied du château passe une rivière, appelée Salat, et au-delà, il y a 
un autre château appelé Taurignan-Castel. 

De Caumont au château de Prat Bon-Repaus : une lieue. 

De Prat Bon-Repaus à Pointis : trois lieues. 

De Pointis à Miramont, qui est bien fortifié : une lieue ; là j’ai franchi 
la Garonne. 

Le pays de Nebusayn 1 

De Miramont jusqu’à une bonne ville appelée Saint-Gaudens, à main 
gauche de la route, se trouve un lieu appelé Valentine. En continuant, à 
main droite, se trouve un château qui s’appelle Villeneuve, distant de 
Saint-Gaudens d’une demi-lieue. 

De Villeneuve, où l’on entre dans le Fanguedoc, à Fannemezan : trois 
lieues. 

De Fannemezan à Toumay : deux lieues ; l’on y voit, à main gauche, 
un château fort appelé Mauvezin. 

De Toumay à la cité de Tarbes : deux lieues. 


1. Nébouzan. 



LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1121 

Le comté de Bigorre 

De Tarbes à Ybos : une demi-lieue. 

D’Ybos à Ger : une demi-lieue. 

Le pays de Béarn 

Entre Ger et 1 e château de Pau : quatre lieues. C e château est pour beau- 
coup de gens le plus beau du monde, construit de main d’homme sur un 
beau talus, rehaussé d’une maçonnerie de pierres carrées. En bas, il y a 
un moulin, grosse tour fortifiée, et le gave passe à ses pieds. Au sommet 
de ce talus, on voit un beau jardin avec une fontaine. De là, on peut aller 
au sommet de la tour du moulin par le pont-levis. Il y a un autre talus 
construit de la même manière que celui du jardin, en surplomb et entouré 
d’une muraille, mais moins haut. À l’intérieur se trouve la muraille du 
château, bien haute aux quatre angles, avec des mâchicoulis et quatres 
grosses tours. Elles sont bien construites et renferment de nombreuses 
salles, chambres et chapelles. La place au milieu du château a un beau 
pavement en pierre, et il a un jeu de paume. En haut de la place, il y a un 
puits. Celui qui veut entrer dans le château doit franchir cinq portes de 
fer. À mon avis, c’est le plus beau que j’ai jamais vu et le mieux achevé 
à tous points de vue. Il a été construit par le comte de Foix, appelé Fébus '. 

De Pau à la cité de Lescures : une lieue. 

De Lescures à Lacq : trois lieues. 

De Lacq à Orthez : deux lieues ; c’est une ville riche et puissante. Au 
sommet de la ville, il y a un beau château fort 1 2 , entouré d’un beau fossé 
en pierres taillées. A l’intérieur des murailles, la tour est belle et bien for- 
tifiée. Au pied du château, tout autour se trouvent une grande prairie et 
une forêt entourée d’une palissade où il y a des cerfs et des daims. A 
l’intérieur du château, à l’entrée de la grande salle, il y a un joli porche 
où sont sculptés mâles et femelles de ces animaux. J’ai fêté Pâques dans 
ce château appartenant au comte de Foix. 

La fête achevée, je quittai Orthez, et je suis allé dormir à deux lieues 
dans un château et une ville appelés Sault de Navailles. 

De Sault à Urgons : quatre lieues. 

D’Urgons à Duhort : deux lieues. 


1. Le comte de Foix, Gaston Fébus ( 1343-1391 ), fit reconstruire en 1388 le château sur 
le gave de Pau, comme le rapporte Froissart dans ses chroniques. 

2. Le château d’Orthez, où Caumont célébra le jour de Pâques, avait été la résidence favo- 
rite de Gaston Fébus qui y reçut Froissart. Mais au moment du passage de Caumont, le comte 
de Foix, Jean de Grailly, avait choisi comme résidence principale le château de Mazères. 


m 



1 122 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


La vicomté de Marsan 

De Duhort, je suis allé dîner dans une abbaye proche, Saint-Jean 
Castel, d’où je me suis rendu à la ville de Cazères. J’ai continué vers le 
château de Puyoô-le-Plan, et j’ai passé la nuit à Roquefort, à cinq lieues 
de l’endroit d’où je venais. Dans cette ville se trouvent deux châteaux el 
deux rivières, la Douze et l’Estampon. 

De Roquefort, je suis allé au château Geleux pour entendre la messe el 
y dîner. 

Je suis arrivé à Caumont, distant de neuf lieues de Roquefort, le 
14 avril 1420, ayant achevé mon voyage le huitième jour de Pâques. J’ai 
accompli ce voyage en un an, un mois et quinze jours. Plaise à Dieu que 
ce soit pour le salut de mon âme ! Amen. 

L ’explicit du voyage d’outre-mer 

Il s’appelle Jean, celui qui a écrit, et son nom est Ferriol 1 . Qu’il soil 
béni ! 


X 

VOICI LES OBJETS PRÉCIEUX QUE J'AI ACHETÉS À JÉRUSALEM 
ET RAPPORTÉS DANS UN COFFRE DE CYPRÈS 

Premièrement, un drap de damas rouge, et un drap d’or. 

Ensuite, des pièces de camelot noir, de satin blanc, de toile fine, de 
toile indienne rayée, de la toile blanche, et une pièce de soie blanche. 

Un chapelet d’ivoire blanc. 

Six chapelets de musc 2 noir. 

Quatre chapelets avec de la calcédoine et du cristal. 

Quatre ceintures de soie blanche. 

Du fil d’or de la longueur du Saint-Sépulcre de Notre-Seigneur, et de 
celui de Notre-Dame. 

Trois bourses de soie et de fils d’or. 

Deux petits draps de soie et de fils d’or, faits pour recouvrir le ciboire 
de Notre-Seigneur. 

Ensuite, trente-trois anneaux d’argent qui ont touché le Saint-Sépulcre. 

Douze croix d’argent doré, une en calcédoine entourée d’argent ; elles 
ont toutes touché le Saint-Sépulcre et les autres saintes reliques. 


1 . Le Livre Caumont fut très probablement dicté par Nompar de Caumont, qui prit des 
notes au cours de son voyage ainsi que le laissent supposer certains passages de son récit, 
à un certain Jean Ferriol. On trouve des Ferriol mentionnés à cette époque dans le comté 
de Foix. 

2. Il s’agit très probablement de noix de muscade. 


LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 


1 123 


Une pierre précieuse à trois reflets, enchâssée dans de l’or avec une 
perle qui a touché le Saint-Sépulcre de Notre-Seigneur. 

Une pierre précieuse, bonne pour les yeux. 

Cinq serpentines, efficaces contre le venin, trois de couleur jaune, une 
de couleur perse et blanche, et une dernière toute blanche. 

Puis une grosse croix dorée qui a touché le Saint-Sépulcre. 

Six anneaux de calcédoine vermeil, qui sont bons pour arrêter le sang 
et qui ont touché le Saint-Sépulcre. 

Dix anneaux de serpentine : cinq verts, cinq bariolés de la même 
couleur, tous ont touché le Saint-Sépulcre et les autres saintes reliques. 

Des reliques 1 de la sainte terre de Jérusalem venant : du lieu où se 
trouve la sainte colonne à laquelle le Christ fut attaché, battu et flagellé, 
du mont Calvaire où Jésus-Christ fut crucifié, de la crèche où Notre-Sei- 
gneur fut déposé entre le bœuf et l’âne, du lieu où fut trouvée la vraie 
Croix, du tombeau où fut ensevelie madame sainte Catherine, de la Porte 
Dorée par laquelle entra Jésus-Christ le jour des Rameaux à Jérusalem, et 
un fragment d’os de saint Bamabé et des onze mille vierges. 

Une bourse de damas noir, brodée de fils d’or. 

Deux paires d’éperons dorés, dont une a touché le Saint-Sépulcre. 

Quatre roses d’outre-mer qui ont touché le Saint-Sépulcre. 

Six paires de gants de chamois, blancs. 

Un chapelet en or, avec un fermoir d’or, un rubis et huit perles. 

Cinq couteaux de Turquie. 

Quinze chapelets de cyprès et de bois d’aloès. 

Six bourses faites de fils d’or et de soie. 

Des oiselets de Chypre pour parfumer les chambres 2 . 

Trois coffres : un en cyprès et les deux autres peints où se trouvaient 
les objets que j’ai cités. 

Un autre petit coffre de cyprès où j’ai mis quatre écus de saint Georges, 
portant ma devise brodée avec des fils d’argent et de soie. 

Douze couteaux de Turquie. 

Vingt et une bourses de soie. 

Une ampoule remplie d’eau du Jourdain et contenant une palme. 

Quatorze bourses de soie à fils d’or. 

Je rapportai ces objets précieux pour les donner à ma femme, aux sei- 
gneurs et dames de mon pays. 


1. On connaît l'importance des reliques au Moyen Âge. Elles étaient le moyen de 
prolonger le lien sacré que le pèlerin avait établi au cours de sa visite des Lieux saints, un 
moyen également de conserver un contact avec des forces bénéfiques. 

2. Les oiselets ou « auzelles » de Chypre sont mentionnés en 1412 dans les Comptes 
du duc de Berry, qui en donnent la description : ce sont des petits oiseaux factices remplis 
d’une poudre parfumée, que l’on perçait au fur et à mesure de l’usage pour parfumer les 
chambres, ainsi que le note Caumont. 


Journal de voyage à Jérusalem 1 

Louis de Rochechouart 
xv' siècle 


INTRODUCTION 


Au siècle dernier, un érudit, Camille Couderc, découvre par hasard sur 
les quais de la Seine un manuscrit latin relatant le pèlerinage à Jérusalem 
de Louis de Rochechouart en 1461, et le publie en 1893 avec une impor- 
tante notice biographique. La traduction qui est présentée ici a été établie 
à partir de cette édition. Malheureusement, le manuscrit est incomplet de 
ses derniers feuillets. 

Né vers 1433, l’auteur de cette relation est fils de Jean de Roche- 
chouart, seigneur de Mortemart et de Vivonne, et de Jeanne de Torsy. Il 
embrasse la carrière ecclésiatique, devient archidiacre d’Aunis, puis 
évêque de Saintes en 1460, succédant dans cette charge à son oncle, Guy 
de Rochechouart. La date de son décès n’est pas connue avec certitude, 
mais Camille Couderc la situait au plus tard vers 1496. 

C’est donc un jeune évêque, âgé d’environ vingt-huit ans, qui part pour 
Jérusalem très peu de temps après son élection à l’évêché de Saintes. 

Nous le connaissons également par des arrêts des parlements de Paris 
et de Bordeaux, rendus à la suite d’interminables procès contre le chapitre 
de Saintes qui l’avait pourtant élu, puis contre son neveu, Pierre de 
Rochechouart. Dès son retour de Terre sainte, notre évêque s’attaque en 
effet aux divers privilèges des chanoines. Sans les énumérer ici, précisons 
que ces privilèges tenaient surtout au système bénéficiai et concernaient 
donc les revenus attachés à une charge ecclésiatique. Les conflits entre 
évêque et chapitre n’étaient pas rares. Dans le cas présent, les raisons qui 
firent agir l’évêque de Saintes ne sont pas très bien connues, mais on peut 
songer à l’action d’un évêque à l’esprit réformateur. Au xv e siècle, la 
réforme de l’Église, dont on débattait depuis quelques décennies, deve- 
nait urgente. Toujours est-il que notre évêque tenta d’amoindrir les privi- 
lèges de son chapitre, qui adressa alors des requêtes aux parlements de 


1 . Texte intégra] traduit du latin, présenté et annoté par Béatrice Dansette. 




JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM — INTRODUCTION 1125 

Bordeaux et de Paris. Les procès se succédèrent jusqu’en 1485. Mais ni 
la justice civile, ni la justice ecclésiastique ne donnèrent gain de cause à 
Louis de Rochechouart, qui refusa de se soumettre aux arrêts des parle- 
ments. Le roi Louis XI et le pape Sixte IV durent alors intervenir en per- 
sonne. Le pugnace évêque fut emprisonné à Paris, et son évêché lui fut 
retiré en 1485. 

Mais peu après sa libération, l’affaire rebondit, car il fallait pourvoir 
l’évêché de Saintes, donc trouver un nouvel évêque. Un conseiller au par- 
lement de Paris, Claude de Chauvreux, fabriqua un faux par lequel Louis 
de Rochechouart lui donnait procuration pour la résignation (renoncia- 
tion) de l’évêché de Saintes en faveur de son neveu, Pierre de Roche- 
chouart. Celui-ci, semble-t-il, n’avait pas pris part aux ma ; ’iinations du 
faussaire qui cherchait à obtenir une rémunération substan. Ile pour son 
action. 

On fit passer Louis de Rochechouart pour fou, mais il engagea un 
procès contre son neveu en l’accusant de l’avoir spolié de son bénéfice 
épiscopal. Ce procès se prolongea jusqu’en 1495, année probable de sa 
mort. L’existence de notre pèlerin fut donc marquée par de graves diffi- 
cultés pendant plus de trente ans. 

Toutefois, l’existence de celui qui fut un des clercs importants du 
royaume de France ne se résume pas à ces contentieux. Son journal de 
voyage et d’autres documents nous le font connaître comme un homme 
curieux, rigoureux et de grande culture étant donné la qualité de ses infor- 
mations. Un des arrêts du parlement de Paris indique que sa bibliothèque 
comportait deux cents livres, dont on ignore malheureusement les titres, 
livres sans doute manuscrits, car l’imprimerie était encore peu dévelop- 
pée. Son récit fait référence à Homère, Virgile, Fortunat, poète latin du 
vi c siècle, à Bède le Vénérable, moine anglais du vin c siècle dont les écrits 
encyclopédiques furent lus tout au long du Moyen Âge, à Jacques de 
Vitry, évêque d’ Acre au début du xm e siècle qui rédigea une Histoire de 
l'Orient. L’auteur nous apprend qu’il a lu des ouvrages sur la Terre sainte 
pour s’informer avant son départ, et qu’il a poursuivi ses lectures à la 
bibliothèque du couvent des Franciscains, à Jérusalem. 

Nous savons par ailleurs que l’homme fut un grand lettré dont la répu- 
tation s’étendait bien au-delà de Saintes. Par son journal de voyage, nous 
apprenons qu’il avait pour ami le curé de l’église Sainte-Opportune à Poi- 
tiers, Pierre Mamoris, maître de l’université. Celui-ci, à la demande de 
Louis de Rochechouart, avait écrit un traité contre les sorciers, et le lui 
avait dédié. Dans le prologue de ce traité, il faisait l’éloge de son évêque, 
insistant sur sa grande culture comme sur sa piété, et soulignant qu’il 
avait accompli un pèlerinage à Jérusalem. 

Cette réputation de l’évêque de Saintes est confirmée par un des grands 
humanistes du xv e siècle, Robert Gaguin, juriste, historien et philologue, 
professeur en Sorbonne. Dans trois de ses lettres, il lui témoigne son 



1 126 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


estime, et il sollicite son avis sur certains de ses écrits. Ainsi que l’a noté 
Camille Couderc, « nous voilà loin du plaideur obstiné et malheureux... ». 
La lecture de son récit de voyage confirme cette opinion, et souligne la 
diversité de sa culture : culture religieuse bien entendu, car il connaît bien 
la Bible et ses commentateurs, tel Nicolas de Lyre auquel il se réfère et 
qui était un des exégètes les plus appréciés de ses contemporains ; mais 
aussi culture profane, dont témoigne sa familiarité avec les auteurs de 
l’Antiquité, avec les chansons de geste ou les recherches érudites de son 
temps, comme celles concernant l’étymologie. Sa culture est déjà celle 
d’un humaniste. 

Mais notre auteur est d’abord un pèlerin de son temps, en ce sens que 
sa piété est très christocentrique, à l’égal de celle de ses contemporains. 
Il semble peu soucieux en revanche de gagner les indulgences attachées 
aux Lieux saints, car il ne les mentionne pas une seule fois. Son journal 
porte témoignage d’une recherche spirituelle aux sources du christia- 
nisme, du désir de vénérer les Lieux saints, et souligne le besoin du 
concret et du tangible qu’éprouve tout pèlerin de son époque, ce qui est 
manifeste à la lecture de sa description du Saint-Sépulcre, par exemple. 
Sa piété est une illustration des sentiments religieux des hommes du 
xv e siècle, non seulement rationnelle, mais aussi affective pour ce que 
nous pouvons en saisir, toute tournée vers l’humanité du Christ dont il 
retrouvait les traces en Terre sainte. 

Tout au long de ses déplacements, Rochechouart fut un voyageur 
curieux et observateur. En se rendant à Jérusalem, la plupart des pèlerins 
découvrent les problèmes politiques de l 'Orient méditerranéen que se par- 
tageaient au premier chef Turcs et Mamelouks. Dès le début de son récit, 
lorsqu’il longe les côtes grecques en particulier, Rochechouart souligne 
l’expansion des Turcs ottomans dans les Balkans. En effet, le sultan turc 
Mehmed II, le conquérant de Constantinople en 1453, venait de s’empa- 
rer de la majeure partie de la Morée (Péloponnèse) et de la Serbie dont il 
convoitait les mines d’argent de Novo Brdo. Il était de plus devenu le 
maître des côtes anatoliennes, élargissant ainsi les frontières asiatiques de 
l’Empire ottoman. 

Quant à Venise, Rochechouart souligne bien sa puissance maritime. 
Elle assurait sans grande concurrence le transport des pèlerins en Terre 
sainte. Son empire colonial, la Romanie vénitienne, constituait un réseau 
de communications entre des relais économiques, depuis 1 ’ Istrie et le long 
de la côte adriatique jusqu’à la Grèce et ses îles, qu’elle administrait plus 
ou moins directement. Ses colonies, que Rochechouart prend soin de 
relever, nécessitaient un contrôle permanent, des efforts d’organisation et 
une puissance navale dont les pèlerins bénéficiaient. Cependant, sa puis- 
sance était limitée par celle du sultan turc à qui elle versait un tribut. Si 
elle avait renouvelé en 1454 un traité de paix avec Mehmed II, celui-ci 
est à la veille d’entreprendre une guerre contre elle (1462-1470), guerre 



JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM — INTRODUCTION 1 127 

qui lui fera perdre l’Eubée, île grecque de la mer Égée, mais lui laissera 
l’essentiel de ses possessions pour quelques décennies encore. 

Ensuite, les pèlerins découvrent Rhodes. Les Hospitaliers sont maîtres 
de l’île depuis 1 3 1 0 et se refusent à payer un tribut aux Turcs. Ordre mili- 
taire, chassé de la Terre sainte en 1291 par les Mamelouks, qui s’étaient 
emparés à cette date des États latins d’Orient, les chevaliers de Saint- 
Jean-de-Jérusalem restent en lutte contre l’Islam. Rhodes est un État sou- 
verain qui prolongera la présence des Occidentaux dans cette région de la 
Méditerranée jusqu’en 1522, date de la conquête de l’île par les Turcs. 

Quant aux Lieux saints, ils se situent tous dans le plus puissant empire 
musulman, celui des Mamelouks, maîtres du sultanat du Caire. Le centre 
de gravité de cet empire est l’Égypte, et le sultan est considéré comme le 
protecteur du calife et des lieux saints de l’Islam. Depuis le xm e siècle, la 
dynastie mamelouke avait autorité et pouvoir sur un empire s’étendant de 
l’Asie Mineure au désert libyen, mais sa frontière septentrionale vers le 
Karaman est de plus en plus menacée par les Turcs ottomans. Les émirs 
mamelouks, qui représentaient les cadres militaires et administratifs de 
l’empire, élisaient l’un d’entre eux comme sultan, ce qui entraînait des 
luttes perpétuelles. Bien qu’exposé aux révolutions de palais, le sultanat 
du Caire reste au xv e siècle une grande puissance politique et économi- 
que, contrôlant encore le trafic des épices en provenance de l’océan 
Indien, à travers la mer Rouge et aux points d’aboutissement des routes 
caravanières. Lorsque Louis de Rochechouart pénétre dans l’empire des 
Mamelouks, les émirs se font la guerre pour régler la succession du sultan 
al-Achraf Aynâl, décédé depuis le 26 février 1461, et il en décrit les 
conséquences sur le voyage des pèlerins. Sa relation de pèlerinage attire 
l’attention du lecteur sur les différentes forces politiques qui rivalisent 
entre elles dans l’Orient méditerranéen. 

Le journal de voyage s’articule autour de deux principaux moments : 
la traversée du pèlerin de Venise jusqu’à Jaffa, et son séjour à Jérusalem. 
Parti de Paris le 9 avril 1461, Louis de Rochechouart ne décrit pas son 
trajet vers Venise. Curieusement, il reste muet sur cette ville où tant de 
pèlerins séjournent pour la visiter. En revanche, il détaille sa traversée, 
mêlant souvenirs érudits et légendes mythologiques, remarques d’actua- 
lité et détails familiers : le mal de mer l’empêche parfois de tenir son 
journal, nous dit-il. La partie consacrée au séjour en Terre sainte est mal- 
heureusement incomplète. Après la relation du pèlerinage proprement dit, 
l’auteur décrit les coutumes des musulmans, et à cet endroit du texte 
s’achève la lecture, les dernières pages du manuscrit ayant été perdues. 

Néanmoins, la majeure partie du texte a été sauvegardée. Le bouillant 
évêque de Saintes nous a laissé des informations parfaitement concordan- 
tes avec celles des autres voyageurs du xv e siècle. Il confirme le rôle 
essentiel de Venise dans le transport des pèlerins vers Jérusalem, leur 
prise en charge matérielle et spirituelle par les franciscains, la pratique 


1128 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


du chemin de croix à Jérusalem, et la localisation des principaux épisodes 
évangéliques. 

Son récit est surtout le témoignage d’un esprit observateur et curieux. 
Si certaines informations lui échappent légitimement, comme celles 
concernant les ruines du palais de Cnossos qu’il attribue à Dédale, son 
journal de voyage figure en bonne place parmi ceux qui sont susceptibles 
de retenir notre attention. 


Béatrice Dansette 


BIBLIOGRAPHIE : Édition du texte : couderc c., « Journal de voyage à Jérusalem 
de Louis de Rochechouart », Revue de l'Orient latin, Paris, 1893, t. l,p. 1-107. 

Pour approfondir : clkrmont-ganneau ch., « Le pèlerinage de Louis de Roche- 
chouart », Recueil d’archéologie orientale, Paris, 1905, t. VII, p. 125-141. 

Sous la direction de mayeurj m„ pietrich., vauchez a., vénardm., Histoire du chris- 
tianisme, Paris, Desclée-Fayard, 1990, t. VI. 

Sous la direction de mantran r , Histoire de I Empire ottoman, Paris, Fayard, 1 989. 
ducellier a., doumerc B., imhaus B., miceli J. de. Les Chemins de l 'exil, bouleverse- 
ment Je l’Est européen et migrations vers l 'ouest à latin du Moyen Age, Paris, Armand 
Colin, 1992. 

ayalon D„ Studies of the Mamluks of Egypt (1250-1517), Variorum Reprints, 
Londres, 1977. 



I 

DE VENISE À JAFFA 

PARENZO, POLA, ZARA, CANDIE, RHODES 
25 mai-25 juin 1461 

L’année 1461 de l’enfantement de la Vierge, le 9 avril, sous le pontifi- 
cat romain de Pie II ', sous le règne de Charles VII de France, moi, Louis 
de Rochechouart, je partis du pays des Parisiens vers Venise pour gagner 
la Terre sainte en bateau. Là, je trouvai un navire, c’est-à-dire une galère 
prête à appareiller, et appartenant au noble vénitien Andrea Contarini, 
avec qui j’établis un bon contrat. Puis je pris la mer, ainsi que je vais le 
raconter longuement dans ce récit. 

Nous avons quitté Venise le lendemain matin après le jour solennel de 
la Fête-Dieu, mais nousavons seulement parcouru un mille dans la journée 
en mer Adriatique. Le 25 mai, le vent que nous attendions s’est levé, on 
l 'appelle communémentpojjaj?/ en italien, c’est à mon avis zéphyr en latin. 
Nous avons jeté l’ancre le mardi, attendant l’arrivée du patron qui vint au 
milieu de la nuit. Le mercredi, nous avons attendu toute la journée jus- 
qu’au coucher du soleil pour avoir un bon vent, le zéphyr dont il a été ques- 
tion. Nous avons navigué toute la nuit, longeant les montagnes de 1 ’lstrie, 
que nous avons vues de près à notre gauche, tandis qu’à notre droite se 
trouvait la Marche d’Ancône. A partir de là, nous n’avons plus aperçu la 
terre, la navigation fut facile, et la mer si paisible qu’aucun des pèlerins ne 
fut malade. Le jeudi, avançant selon nos vœux sur une mer calme, non pas 
avec la bora proprement dite mais avec un vent semblable qui soufflait, 
nous avons vu à notre gauche les montagnes de 1 ’lstrie, et à droite, sans 
fin, la Marche d’Ancône appartenant au pontife romain. 

La province d’I strie. Le vendredi matin, nous sommes arrivés au port 
de Parenzo 1 2 . Le patron envoya une barque vers la cité pour chercher de 


1. Pie II, le célèbre humaniste Enea Silvio Piccolomini, fut pape de 1458 à 1464. L’une 
des grandes idées de son pontificat fut l’organisation d’une croisade contre les Turcs, mais 
elle connut un total insuccès. 

2. Porec. 




1130 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


l’eau douce et du poisson frais : l’on y trouve le meilleur. La ville esl 
distante de Venise de cent milles. 

Dans une île se trouve un monastère élevé en l’honneur de saint 
Nicolas ou saint André. Je gagnai la terre en barque pour visiter Parenzo, 
cité d’Istrie de l’empire de Venise. C’est une petite cité où habitent seule- 
ment des pêcheurs qui nous vendirent d’excellents poissons que nous 
avons apportés sur notre navire. Nous avons attendu au large de Parenzo 
jusqu’au milieu de la nuit pour larguer les amarres, et, par la grâce de 
Dieu, un fort bon vent s’est levé. 

Le samedi, au lever du soleil, on voyait toujours l’Istrie sur notre 
gauche, et assez proche la cité de Rovigno 1 qui est sous la domination 
des Vénitiens. Là se trouve le corps de la vierge sainte Euphémie. Sur 
notre droite, nous ne voyions pas la terre ferme, mais une large mer au- 
delà de la Marche d’Ancône. Ce jour fut très ensoleillé, la mer calme el 
tranquille. De loin, nous voyions sur notre gauche plusieurs places fortes, 
des cités et des tours, toutes en Istrie, appartenant aux Vénitiens, el 
notamment Pola, une très belle cité. Au loin de très hautes tours apparu- 
rent, construites par Roland tandis que Charlemagne 2 se rendait en Grèce 
et qu’il entreprenait là même de nombreux combats. Mais à mon avis, 
bon nombre d’entre eux se déroulèrent en Italie ; cependant, le souvenir 
de notre Roland reste attaché à l’Istrie. 

Près de Pola, des amphithéâtres sont visibles ; ils étaient à l’honneur 
dans l’Antiquité, très appréciés des païens. Ce jour-là, nous avons mangé 
de très bons poissons et notre patron nous entretint aimablement. 

L’Esclavonie 3 ou Dalmatie. Le dimanche de l’octave de la Pentecôte 
où l’on célébrait la fête de la Trinité, nous avons navigué tranquillement. 
Je me levai vers la cinquième heure et contemplai la mer de tous côtés. A 
notre droite, je n’ai pas vu la terre ferme bien qu’on m’ait dit que la 
Marche d’Ancône était proche ; à notre gauche nous avons vu la Dalmatie 
ou Esclavonie et nous sommes entrés dans le golfe de Quamero. Ce golfe 
se situe là où on laisse 1 ’ Istrie au nord et où commence la Dalmatie ; il esl 
très dangereux en cas de tempête, mais grâce à Dieu nous avons eu une 
mer très calme et très paisible. Sur notre gauche, il y avait plusieurs îles de 
Dalmatie dont la première est appelée Nya, une autre en italien Sansego el 
une autre Saint-Pierre en Hyène. Nous avons vogué vers le sud avec un 
vent du midi soufflant régulièrement. 


1. Rovinj. 

2. La localisation des thèmes épiques delà Chanson de Roland en Istrie s'appuie sur une 
réalité historique, car à la fin du vin' siècle elle fut une des marches de l'empire carolingien. 

3. La galère pèlerine longe la côte dalmate que l’auteur appelle indifféremment Esclavo- 
nie, Sclavonie ou Dalmatie. Il s’agit donc des régions de la Croatie s'étendant de Rijéka 
(Fiume) à Rotor. 



JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM 1131 

Le lundi 1 er juin fut un jour très ensoleillé ; naviguant calmement et 
tranquillement le long d’innombrables îles de Sclavonie, nous sommes 
arrivés vers la huitième heure entre deux petites îles. Là, la mer devient 
plus étroite, c’est pourquoi à notre droite, presque à un mille, nous pou- 
vions toucher terre. Toute la Dalmatie appartient à Venise. À notre 
gauche, nous voyions continuellement les très hautes montagnes de Dal- 
matie au pied desquelles se trouve une infinité d’îles dont l’une, appelée 
Cerva, est très peuplée ; il y a de nombreux et fertiles pâturages. Nous 
aurions pu avancer vers le large et ne pas circuler entre ces îles, mais nous 
avons laissé de côté cet itinéraire car nous allions à Zara ', où nous 
sommes arrivés à l’heure des vêpres. Par la grâce de Dieu, selon nos 
vœux, nous avions eu un bon vent, le zéphyr, pour naviguer entre ces 
îles ; nous les vîmes de près à notre gauche, mais encore plus proches à 
notre droite, à proximité de Zara. À droite, se trouve le château Saint- 
Michel, poste de garde de la mer Adriatique contre les pirates ; à gauche, 
au pied de la montagne, se trouve la cité de Nona. 

Mardi , nous nous sommes reposés au port de Zara et nous sommes des- 
cendus à terre le matin pour la célébration des offices. Nous nous sommes 
d’abord dirigés vers l’église Saint-Siméon qui est très majestueuse. Là, 
nous avons vu le corps du glorieux prophète qui reçut le Christ au T emple ; 
il est intact, à l’exception du pouce droit que la reine de Hongrie préleva. 
Une grande controverse s’éleva entre les pèlerins au sujet du nom de la 
cité ; mais nous avons appris par les habitants que nous avons rencontrés 
qu’elle était bien appelée Zara, ce qui signifie en dalmate courant « temple 
des dieux », parce qu’ils l’ont protégée depuis l’Antiquité, Vénus la pre- 
mière, dont la statue fut érigée au sommet d’une colonne ; elle s’y trouve 
encore. Nous sommes allés à l’église de l’archevêque qui s’appelle Sainte- 
Anastasie et renferme son corps. J’ai trouvé une inscription qui disait : 
« archevêque de Zara », alors j’ai noté son nom. La cité de Zara est une 
petite ville, entourée de murailles de pierres, protégée par la mer depuis le 
nord jusqu’à l’est, dans une contrée très fertile en céréales, vin et huile. 
Toutes les provisions sont ici bon marché. La métropole de l’Esclavonie 
appartient à Venise, elle était autrefois au roi de Hongrie. Une des plus 
grandes maladies qui soit y sévissait, car de très nombreux lépreux se trou- 
vaient au milieu d’hommes en bonne santé. Je crois que cette maladie est 
très répandue ici à cause des vins qui sont très forts. 

Le mercredi 3 juin , au lever du soleil, nous avons quitté le port de Zara 
et navigué quelque temps entre des îles appelées Lépreuses, parce que la 
mer est très étroite à cet endroit. On voyait le fond de la mer, mais il est 
très dangereux d’y naviguer par temps de tempête. 


1. Zara, métropole de l'Esclavonie fut en effet longuement disputée par la Hongrie et 
Venise, qui en prit définitivement possession en 1409. 


■ 



1 132 


PELERINAGES EN ORIENT 


Le 4 juin , jour de la fête du Corps du Christ, nous naviguions toujours 
entre les îles dalmates. On voyait beaucoup de petites montagnes à droite 
et à gauche, car la mer était très étroite. Nous avons peu navigué le matin, 
faute de vent, mais vers midi environ un bon vent nous permit de naviguer 
toute la journée. Dieu soit loué ! 

Le 5 juin, nous avons été poussés dans notre course par un vif zéphyr 
À droite, nous avons dépassé une petite île appelée Lissa où poussent en 
grand nombre les meilleurs raisins. Nous avons vu de ce côté six ou huit 
îles très petites. Vers notre gauche se trouvait la cité de Lésina apparte- 
nant aux Vénitiens comme l’île de Curzola renfermant une cité du même 
nom ; toutes sont en Esclavonie, c’est-à-dire en Dalmatie. Il y avait aussi 
sur notre droite l’île de Meleda. 

Le 6 juin nous sommes entrés dans le port de Raguse '. C’est la métro- 
pole de la Dalmatie, une cité petite, mais très belle, parée d’or, d’argent, 
de plomb et d’étain. On dit que c’est l’antique Épidaure où naquit Escu 
lape, dont nous avons vu l’épitaphe sur un tombeau. 

Le 7 juin, naviguant toujours entre les montagnes dalmates, nous avons 
laissé l’Apulie 1 2 sur notre droite sans pouvoir l’apercevoir à cause de la 
largeur de la mer. À cet endroit, je fus très malade, c’est pourquoi j’ai peu 
écrit. Dieu soit loué ! 

La province d’Albanie, le 8 juin. Laissant à notre gauche la Dalmatie, 
la Hongrie et au-delà l’Illyrie, nous avons longé l’Albanie, dont nous 
avons vu les très hautes montagnes, mais nous avons peu avancé car lè- 
vent du nord-ouest soufflait. Par la grâce de Dieu nous étions tous en 
bonne santé, alors que la veille nous étions anéantis à cause d’un venl 
contraire. Louons Dieu ! Autour de l’heure de vêpres, arriva un vent fort 
qui provoqua un grand changement de temps : l’horizon s’illumina de- 
nombreux éclairs, et nous avons subi une mer déchaînée, plongés toute la 
nuit dans la tempête. 

Le 9 juin, la mer nous fut toujours hostile, et j’étais très malade, ce que- 
montre mon journal, tandis que nous naviguions entre l’Albanie et l’Apulie 

Le royaume de Grèce. Ce grand mal de mer me laissa épuisé presque- 
toute une journée, mais le 10 juin je repris mes esprits. Après avoir inter- 
rogé ceux qui avaient connaissance de la situation, les nouvelles étaient 


1 . La république de Raguse (Dubrovnik) était en théorie une cité maritime indépendante, 
mais en fait sous suzeraineté vénitienne, puis turque, car elle versait un tribut au sultan. Sa 
prospérité provenait du contrôle qu’elle exerçait sur les mines d’or et d’argent de la Serbie ci 
de la Bosnie. La légende d’Esculape se localisait à Epidaure, site grec de Raguse-la-VieilIc 

2. Les Pouilles. 



JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM 1 133 

que nous avions navigué entre l’Albanie et la Sicile 1 . À notre gauche, 
nous avons laissé Durazzo 2 , grande cité d’Albanie appartenant aux Véni- 
tiens. C’était déjà une grande ville sous l’empereur Constantin. Nous 
avons aperçu Valona qui appartient aux Turcs. A partir de là, nous avons 
quitté le golfe des Vénitiens et nous avons longé la Grèce. A droite et à 
gauche, il y avait d’innombrables îles qui portent des noms grecs sur les- 
quels je passe. Vers l’heure du couchant, nous avons pénétré dans une 
mer plus large qui ne s’appelle plus Adriatique mais Ionienne. A notre 
gauche, la terre était fertile, pleine de céréales, de vignes, d’oliviers et 
d’orangers doux : tout était déjà coupé et mûr. Il y avait les vestiges d’une 
cité antique qui fut détruite par un dragon qui habitait dans de très hautes 
collines. Il en reste quelques édifices anciens, et l’on appelle cet endroit 
le rocher du Dragon. Aujourd’hui, une chapelle y a été construite en 
l’honneur de la très glorieuse Vierge Marie. Là se trouve la frontière de 
la latinité et commence la langue grecque, vulgaire et littéraire. A notre 
droite, il y avait un nombre infini de forts sous la domination des Turcs 
qui en ont pris possession depuis peu 3 , tandis qu’à notre gauche, ce sont 
les possessions des Vénitiens. Nous avons vu également une cité qui s’ap- 
pelle Buthrote d’après Virgile 4 . 

Le 1 1 juin, nous sommes passés devant Corcyre, c’est-à-dire Corfou en 
français, mais sans nous y arrêter à cause de la peste qui y sévissait. L’île 
de Corcyre est une île grecque, métropole de la province du même nom 
qui appartient aux Vénitiens. Il y a deux châteaux très fortifiés, perchés 
dans la montagne, dont Virgile dit qu’Enée y monta. En ce temps, l’île 
des Phéaciens appartenait aux Albains ; elle est longue de cent cinquante 
milles, appelée Kerkyra en grec mais Corcyre en latin. Nous avons 
navigué toute la journée dans la mer Ionienne qui est très vaste. A notre 
droite et à notre gauche, nous avons vu la terre ferme, de très nombreuses 
îles, fertiles en blé, vigne et beaucoup d’autres choses. 

Le 12 juin, un vent chaud, contraire, se leva, que les Italiens appellent 
sirocco ; nous n’avons pas avancé, ou très peu, et tous pour ainsi dire, 
mais seulement les pèlerins, nous avons été malades. 

Le 13 juin à l’aurore, grâce à un bon vent que les Italiens appellent 
mistral , nous avons navigué vite et bien. A notre gauche, laissant Céphalo- 
nie et Ithaque, l’île d’Ulysse, nous sommes passés devant Zante. Devant 


1 . Tel dans le texte. 

2. Durrës. 

3. Mehmed II avait récemment agrandi l’Empire turc en s’emparant d’une partie de 
l’Albanie, malgré la résistance de Georges Castriote dit Scanderbeg, et de la Morée (Pélo- 
ponnèse) en 1460. Venise conservait, à la suite d’accords avec la Porte, ses possessions 
de Modon et Coron. 

4. L’auteur se réfère au livre III de l 'Enéide, dans lequel Virgile décrit le moment où 
les Troyens abordent la cité de Buthrotum, en Épire. 



1134 


PELERINAGES EN ORIENT 


nous, se trouvaient les îles Strophades que l’on appelle communément 
Strivoli, où résident de nombreux moines grecs, appelés caloyers 1 dans 
leur langue. Ils desservent une église, fortifiée car chaque jour ils subissent 
les assauts des Turcs et des Sarrasins venant de Berbérie. À notre droite, 
nous avons vu la terre ferme, et Ton dit que de l’autre côté se trouve la 
Sicile, et au-delà, la Sardaigne. À notre gauche, à l’heure de vêpres, nous 
avons quitté la Morée, province de la Grèce, apercevant les très hautes 
montagnes d’Arcadie, et un très bon vent nous poussa vers une haute mon- 
tagne, appelée Sapientia. Là commence l’Achaïe. Un peu plus loin, se 
trouve la petite cité de Patras, où fut crucifié le bienheureux André. 

Le 14 juin, nous sommes passés devant Méthoni, ville d’Achaïe que 
Ton nomme Modon en français. C’est le poil réservé aux navigateurs qui 
font escale, surtout les Vénitiens car il leur appartient. Mais à cause de la 
peste, nous ne nous y sommes pas arrêtés et nous avons navigué toute la 
nuit. Le lendemain matin, nous avons vu de très nombreux rochers près 
de Méthoni sur notre gauche. Cette région est appelée impropremenl 
Morée, mais il s’agit du Péloponnèse que les Turcs ont envahi. Dépassant 
ensuite la ville de Coron, à notre droite, il y avait non pas la terre ferme, 
mais seulement la vaste mer Ionienne. 

Le 15 juin, à main gauche, nous avons laissé l’île de Delphes que les 
Italiens appellent Cerigo. On y trouve les vestiges d’un temple dans 
lequel séjourna Apollon quand Hélène fut enlevée par Pâris. L’île appar- 
tient aux Vénitiens et est appelée en grec Kythéria, les Italiens la 
nomment Cythère. Près de Cythère, nous avons vu d’autres îlots, dont 
l’un nommé Ovo, parce qu’il surgissait de la mer semblable à un œuf. 
Toute la journée, grâce à Dieu, nous avons eu une mer calme, alors qu’il 
semblait que nous aurions dû avoir un vent contraire. Au coucher du 
soleil, nous avons laissé sur notre gauche la route qui conduit à Constanti- 
nople et une chapelle, dite des Saints-Anges, qui se trouve dans Tune des 
nombreuses îles appartenant aux Vénitiens, comme Nègrepont, appelée 
Euripe, du nom d’un philosophe, ainsi que Napoli de Romanie et le fort 
Loreo. Vers ces régions se trouve THellespont 2 que les Italiens appellent 
le district de Gallipoli. 

[La CrèteJ Le 16 juin, quittant la mer Ionienne, nous avons navigué en 
pleine mer Egée. A notre droite, nous avons vu 1 ’île de Crète vers laquelle 
notre navire se dirigea en direction de la cité de Candie 3 , qui nous apparut 
au loin. Nous nous sommes éloignés d’innombrables îles grecques, pos- 
sessions des Vénitiens. 


1. «Caloyer» est écrit en grec par l’auteur. Ce mot désigne un moine grec. 

2. Nauplie, pour Romanie ; les Dardanelles, pour l’Hetlcspont. 

3. Hérakléion. 



JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM 1 135 

Le 17 juin, vers midi, nous sommes arrivés à la cité de Candie, métro- 
pole de l’île de Crète. Nous ne sommes pas descendus tout de suite à terre, 
restant au port à cause de la peste qui sévissait. Le lendemain, beaucoup 
de pèlerins, presque tous, descendirent vers la cité. Elle est très belle, bien 
entourée de murailles, les maisons sont magnifiques et toutes construites 
en pierre. Il y a de nombreuses églises grecques et latines. Cette cité est 
célèbre à beaucoup d’égards, et surtout pour son vin de Malvoisie, terri- 
blement fort, que l’on coupe à peine d’eau. Des marchands viennent de 
toutes les parties du monde pour acheter ce vin. L’île de Crète est fertile 
et produit en abondance des biens comme le bois de cyprès avec lequel 
on fabrique des plafonds, des écritoires et toutes sortes de coffrets. J’ai 
même vu tous les meubles d’une maison joliment confectionnés avec ce 
bois fin. Dans l’île, il y a beaucoup de fruits, très savoureux. Près de la 
ville de Candie, se trouvent le labyrinthe du Minotaure et la demeure de 
Dédale. Nous avons interrogé les habitants, qui nous racontèrent qu’il 
était facile d’y entrer avec des lanternes, mais qu’il se passait là des 
choses singulières. Nous sommes restés deux jours au port de Candie. 

Le 19 juin, nous avons quitté la Crète et navigué en mer Égée entre les 
îles grecques, laissant les Cyclades sur notre gauche. Nous allions quitter 
la Turquie quand, à l’heure de vêpres, survint un navire de pirates qui 
nous pourchassa cinq heures durant. Mais, par la grâce de Dieu, il ne put 
nous atteindre car le Seigneur nous envoya un bon vent, et nous avons 
navigué heureusement vers Rhodes. 

/ Rhodes / Le 20 juin. Autour de la huitième heure, à notre droite, nous 
avons aperçu l’église de la Bienheureuse Marie de Palerme, autrement dit 
Philerma. À notre gauche, se trouvaient la Turquie, Lango et le château 
Saint-Pierre 1 qui sont possessions des chevaliers de Rhodes. Nous avons 
abordé à Rhodes vers midi, et nous sommes descendus tous à terre, 
accueillis avec bienveillance par les frères, chacun dans sa langue. 

Le 21 juin, nous nous sommes dirigés vers l’église Saint-Jean pour 
entendre la grand-messe. Là, nous avons vu de très précieuses reliques : 
tout d’abord une épine de la couronne du Seigneur, conservée dans une 
châsse de cristal qui permet de bien la voir. Les frères nous rapportèrent 
que chaque année, le jour de la Parascève 2 , elle reverdissait et fleurissait 
bien visiblement. Au sujet de cette épine, on rapporte que c’est celle qui 
s’enfonça le plus profondément dans la tête du Sauveur, pénétrant jus- 
qu’au cerveau. En outre, nous avons vu une croix suspendue qui fut 


1 . Le mont Filérimos, pour Philerma ; Cos, pour Lango ; Halicamasse-Bodrum, pour le 
château Saint-Pierre. 

2. Le vendredi saint. Les Hospitaliers avaient ramené de Terre sainte de nombreuses reli- 
ques, donnant lieu à un florilège de légendes. La cathédrale Saint-Jean-Baptiste et la cha- 
pelle du grand maître conservaient chacune à Rhodes une épine de la couronne du Christ. 




1 136 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


confectionnée par la bienheureuse Hélène avec le bassin dans lequel le 
Christ lava les pieds des Apôtres. Cette croix a transversalement deux 
bras. Au-dessus de la sainte Croix, il y avait un très grand parchemin. 
Nous avons également vu un des trente deniers pour lesquels le Sauveur 
du monde fut vendu. Ce denier est entièrement en argent en forme de 
ducat, mais plus épais, et à mon avis en le comparant à la monnaie de 
France, il vaut bien six blancs 1 ; d’un côté il porte l’image de César et de 
l’autre une fleur de lis. Nous avons vu une quantité de reliques que je ne 
citerai pas dans ce livre. 

Nous avons visité la ville de Rhodes qui est assez belle mais petite. Il 
y a un énorme château, imprenable, où se trouve l’archevêque de Colos- 
se 2 , mais les Rhodiens disent « de Rhodes ». Dans cette île il y a des fruits 
en grande abondance, et des vins très forts : on n’en trouve pas de sembla- 
ble ailleurs, et nous en avons acheté un tonneau pour la France. 

Le 22 juin , au lever du soleil, notre navire navigua entre la Turquie el 
la Berbérie, mais nous n’avons pas vu la terre ferme sur notre droite, 
tandis qu’à gauche nous avons aperçu les très hautes montagnes de 
Turquie. 

Le 23 juin, nous avons navigué sans interruption, et vers midi nous 
sommes passés devant Château-Rouge 3 , qui jadis appartenait à la sei- 
gneurie de Rhodes, mais maintenant est entre les mains des Catalans. 
Laissant à gauche la cité de Catane, qui a été engloutie par les flots, nous 
sommes entrés dans le golfe de Satalie où les eaux bouillonnent et tourbil- 
lonnent très fortement à cause de la profondeur de la baie. Nous avons 
franchi ce golfe avec un bon vent. Il est appelé golfe de Satalie à cause 
de la proximité de la ville de Satalie 4 . 

Le 24 juin, jour où l’on célèbre la fête de saint Jean-Baptiste le Précur- 
seur, nous avons dépassé l’île de Chypre 5 et Paphos, nous dirigeant vers 
Jaffa avec un bon vent régulier ; en quittant le golfe de Satalie, nous avons 
pénétré dans la haute mer à laquelle on donne des noms bien singuliers 
selon sa bonne ou mauvaise fortune. A notre droite, il y avait la mer 
Océane que certains appellent la Méditerranée, et je crois que c’est un 
meilleur nom. 


1. En France, les blancs désignaient en général des monnaies d'argent, blancs au soleil 
et petits blancs. 

2. Rhodes, place avancée de la chrétienté en Méditerranée orientale, appartenait à l’ordre 
militaire des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, c’est-à-dire les Hospitaliers. Chassés 
de la Terre sainte en 1291 au moment de la chute des États latins d'Orient, ils s’installèrcnl 
à Rhodes en 1309. L’évêque de Rhodes en 1461 était Jean Morelli et, comme tous ses prédé- 
cesseurs, il portait le titre d'évêque de Colosse. 

3. Castellorizo. 

4. Antalya. 

5. Chypre appartenait depuis le xih siècle à une dynastie franque, originaire du Poitou, 
les Lusignan, qui régnèrent sur l’île jusqu’en 1489. Mais depuis 1426 Chypre était sous la 



JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM 


1 137 


Le 25 juin, nous avons toujours navigué vers Jaffa sans voir ni à notre 
droite ni à notre gauche la terre ferme, car nous étions en plein océan, ou 
Méditerranée, bien qu’à notre gauche se trouvât l’île de Chypre. Nous 
avons laissé l’Europe derrière nous et l’Afrique à notre gauche 1 , nous 
dirigeant vers l’Asie. 


II 

DE JAFFA À JÉRUSALEM 
26 juin-3 juillet 1461 

Le 26 juin au milieu de la nuit, nous avons aperçu la Terre sainte, et 
peu après, la tour de Joppé, appelée communément Jaffa. Le patron 
envoya deux personnes à terre qui se rendirent à Ramleh auprès de l’émir 
du sultan pour demander les sauf-conduits. Il écrivit une lettre au père 
gardien des frères mineurs pour obtenir des ânes et autres choses néces- 
saires. A propos de la situation de la Terre sainte et de la région, nom- 
breux sont ceux qui ont écrit et parlé sur ce sujet avec discernement, et 
nous avons notamment les écrits du très vénérable Bède 2 , bien qu’à son 
époque je ne croie pas que Joppé fût en ruine puisqu’elle a été fondée par 
les chrétiens. Elle a été détruite par le sultan ou par Godefroy de Bouil- 
lon 3 . Deux petites tours seulement subsistent qui ressemblent à un 
pigeonnier sur une colline dominant la Méditerranée. Nous avons dû 
attendre au port. Sur notre droite, il y avait un petit îlot rocheux où le 
prince des Apôtres, le bienheureux Pierre, pêchait. Le patron nous rap- 
porta que l’on y voyait la trace du pied de l’apôtre. A notre gauche appa- 
raissaient des rochers, et l’on disait qu’ Andromède 4 avait été ligotée à 
l’un d’eux. Au pied de Jaffa se trouvent de nombreuses grottes rocheuses 
d’où furent extraites les pierres avec lesquelles on construisit la cité. 
Aujourd’hui, elles abritent les pèlerins. 

Le 27 juin, toujours au port, nous attendions des nouvelles des envoyés 
de notre patron. Nous étions las et épuisés par les flots, car la Méditerra- 
née est toujours agitée et hostile, et parce que notre galère avait été très 
secouée. Cependant, pour nous consoler nous avions la vue de la Terre 
sainte sous nos yeux. Les Sarrasins nous vendirent de très bons fruits, très 


suzeraineté du sultanat du Caire, et connaissait une guerre de succession au trône depuis 
1460. 

1. Tel dans le texte. 

2. Bède le Vénérable (674-735) fut un moine anglais, auteur de nombreux ouvrages 
parmi les plus lus du Moyen Âge, en particulier une description des Lieux saints, qui était 
un abrégé du récit de pèlerinage à Jérusalem de l’évêque français Arculphe. 

3. Élu roi de Jérusalem, le 27 juillet 1099, à l’issue de la première croisade et de la prise 
de Jérusalem, Godefroy de Bouillon prit seulement le titre d’avoué du Saint-Sépulcre. 

4. Au large de Jaffa, les légendes mythologiques comme celle de Persée et Andromède 
voisinaient avec les traditions évangéliques se rapportant à l’apôtre Pierre. 


1 138 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


frais, des prunes, des figues, des melons que nous prenions en quantité 
pendant tout ce temps, pour nous rafraîchir. J’ai regardé le lever du soleil 
et j’ai constaté que Jaffa n’était pas dans l’axe du soleil levant, mais entre 
l’orient et le sud, plus proche cependant de l’orient. Ce jour-là, notre 
pêcheur captura de bons poissons près de l’endroit où pêchait le bienheu 
reux Pierre. 

I Jaffa j Le jour des apôtres Pierre et Paul, nous nous sommes enlm 
rendus au port de Jaffa où nous fûmes dénombrés selon l’habitude 
comme du bétail, avant d’aller dans des grottes creusées à la main et dont 
la cité de Jaffa est pourvue depuis longtemps. Il y a de très nombreuses 
grottes côte à côte ; on dit qu’elles servaient d’entrepôts aux marchands 
dans l’Antiquité. Aussitôt à terre, nous fûmes tous comptés par un Sarni 
sin qui se disait scribe du sultan. Il y avait également le grand truchement 
du sultan qui servait d’interprète, et dont le nom était Callilus, c’est-;i 
dire Kalil. Celui-ci n’avait pas bien appris l’italien, mais il avait avec lui 
deux ou trois brigands qui connaissaient l’italien et l’allemand : l’un s’ap 
pelait Abdelcade, ce qui signifie au service de Dieu, l’autre Mahomet. Ils 
étaient côte à côte sur des ânes, attendant la répartition des pèlerins 
Pendant cette répartition, une dispute s’éleva entre les âniers qui voulaicm 
obtenir des pèlerins. Le nom de mon ânier était Abplasis ; il me donna 
une bonne mule sur laquelle je grimpai. Il en fut de même pour les autres 
pèlerins, et nous formâmes plus ou moins un cortège. Puis nous avons 
dirigé nos pas vers Ramleh. Nous avons vu tout d’abord les ruines de 
la cité de Jaffa, autrefois défendue par une forte et longue enceinte qui 
l’entourait très largement. Elle fut construite par Godefroy de Bouillon, 
mais Saladin 1 la détruisit. En avançant, nous vîmes la terre des Philistins 
où elle se situe. C’est une région plate, faite pour produire, remplie de 
melons, citrons et concombres. L’eau est rare, il y a des puits profonds où 
l’on puise de l’eau en faisant travailler avec habileté des chameaux. Nous 
vîmes plusieurs églises détruites, et nous passâmes par un endroit appelé 
Jasur. Jadis il y eut de belles églises élevées en l’honneur de la Bienheu 
reuse Marie. En nous approchant de Ramleh, nous avons vu des terres 
abondantes et fertiles en vin et fruits, regorgeant de tous les produits de 
la terre. Nous avons laissé l’Égypte, Le Caire et Alexandrie, Acre, Naza 
reth, le mont Carmel, le mont Thabor et plusieurs lieux très saints aux 
quels il sera fait référence plus avant. 

/ Ramleh ] Près de Ramleh, à environ un demi-mille, nous sommes des 
cendus des ânes et avons pénétré à pied dans la ville. Nous avons été 


1 . Saladin fut le grand sultan ayyubide d’Égypte ( 1 171-1 192) qui s’empara de Jérusalem 
le 2 octobre 1187. 



JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM 1139 

envoyés à l’Hôpital 1 qui était desservi par les frères mineurs pour rece- 
voir les pèlerins ; il est très adapté à cela, construit selon la mode orientale 
sans côté. Il ne ressemble à rien de ce qu’on trouve en Occident où toutes 
les maisons sont couvertes de tuiles, alors qu’ici elles sont recouvertes de 
terre compacte. Dans cet hôpital, il y a une citerne pour recueillir l’eau de 
pluie, car il ne pleut que très rarement en Judée. À Ramleh, des Sarrasins 
vinrent pour notre approvisionnement ainsi que des chrétiens de la Cein- 
ture, qui nous apportèrent tout ce qui est nécessaire comme pommes 
douces, prunes, amandes et du bon raisin noir, mais nous ne trouvâmes 
pas de vin. Ils nous vendirent en outre des nattes de jonc parce qu’il n’y 
avait pas de lits, étant donné que la coutume orientale est de dormir par 
terre. Nous nous sommes reposés toute la nuit. 

Le matin, le père gardien de l’ordre des frères mineurs célébra la messe 
à l’aurore dans un autre portique puisque à l’hôpital il n’y avait pas 
d’église. Au moment de l’offertoire, le père gardien nous fit de nombreu- 
ses recommandations. Tout d’abord, il a absous ceux qui étaient entrés en 
Terre sainte sans licence pontificale, ensuite il nous a exhortés à l’amour 
fraternel et à l’abandon de toute haine ; en troisième lieu, concernant les 
périls rencontrés habituellement par les pèlerins, il allait de soi que nous 
devions nous déplacer tous ensemble en prenant garde à nos bourses, et 
que nous devions cacher notre vin, parce que les Sarrasins l’apprécient 
beaucoup ; quatrièmement, nous devions distribuer des faveurs en 
échange des injures qui nous seraient faites, et encore beaucoup d’autres 
indications qui ne sont pas rapportées dans ce livre. Une fois la messe 
achevée, nous quittâmes l’Hôpital et la cité, remontant sur nos ânes en 
dehors des portes de la ville. 

[Lydda] Nous sommes arrivés à Lydda par une route droite et plane 
bordée d’arbres à fruits. Nous nous sommes rendus, à travers le pays des 
Philistins, à l’église Saint-Georges, où nous avons vu la pierre sur laquelle 
on lui trancha la tête. Autrefois l’église était très belle et d’une construc- 
tion majestueuse, mais maintenant elle est en ruine. Les Grecs la desser- 
vent et une mosquée de Sarrasins lui est contiguë. Depuis l’église Saint- 
Georges, nous avons repris la route de Ramleh toute la journée. 

Le jour suivant, I" juillet, nous nous sommes reposés à Ramleh. Nous 
n’avons pu aller à Jérusalem à cause de la guerre des Sarrasins, qui rendait 


1 . Les frères mineurs étaient établis à Ramleh depuis 1 290. Ils avaient reçu en 1403 l’Hô- 
pital fondé par les Hospitaliers à l’emplacement d'un ancien caravansérail. Ramleh était un 
centre de commerce important au xv e siècle, et représentait la première et véritable halte des 
pèlerins en Terre sainte. Le père gardien qui les accueillait prononçait toujours, au cours de 
la première messe, un sermon accompagné de recommandations bien nécessaires aux pèle- 
rins, en général totalement ignorants des mœurs et des coutumes locales. Il donnait en outre 
une absolution collective à ceux qui s’étaient rendus aux Lieux saints sans autorisation pon- 
tificale, l’obligation de se la procurer étant largement tombée en désuétude. 



1 140 PÈLERINAGES EN ORIENT 

les routes peu sûres. À ce sujet, il faut savoir qu’au moment où nous 
accomplissions notre pèlerinage en Terre sainte, le sultan, mort depuis 
quarante jours, était enterré. De nombreux Sarrasins voulaient élire sultan 
son fils contre la coutume du pays, pratiquée par des seigneurs, anciens 
chrétiens convertis que l’on appelle Mamelouks, ce qui en syrien veut 
dire « armé ». Au sujet de l’insurrection des Mamelouks ', qui sont les 
maîtres de toute cette terre, ils voulaient que l’un d’entre eux fût élu 
sultan, et le seigneur de Damas était le premier à mettre ses droits en 
avant. La région était remplie de gens en armes, et beaucoup d’Arabes 
les redoutaient. Nous avons attendu toute la nuit. Ce jour-là, les enfants 
sarrasins nous apportèrent des branches d’épines semblables à celles dont 
fut faite la couronne du Christ. Ce ne sont pas des joncs marins comme 
ceux qui annoncent un mauvais automne, mais ce sont des branches épi- 
neuses comme celles des buissons du pays, de couleur blanche, sembla- 
bles à celles que nous avons vues à Rhodes. 

Le 2 juillet, vers cinq heures du matin, nous avons quitté Ramleh précé- 
dés de notre truchement et guide, Kalilo, et nous allâmes jusqu’au centre 
de la ville que nous n’avions pu voir précédemment parce qu’il nous avait 
toujours été interdit. C’est une belle ville, possession du sultan. Il y a une 
église grecque, et les chrétiens de la Ceinture, payant le tribut, y sont 
nombreux. Cette ville, située dans le pays des Philistins, regorge de fruits 
et des biens de la terre. En arrivant aux portes de la ville, nous avons 
trouvé nos âniers qui nous attendaient pour nous faire monter sur nos 
ânes, et nous nous sommes dirigés vers Jérusalem. Passant à travers le 
pays des Philistins où il y avait des champs remplis de melons, de citrouil- 
les, de concombres, de mûriers et de nombreux produits de la terre. Nous 
avons dépassé Béthumbe 1 2 , ancien château des Philistins. Là commence 
une région de montagnes et de collines. A partir de Béthumbe, nous avons 
marché à travers les monts sur une route difficile et pierreuse vers le 
bourg d’Emmaüs où les disciples reconnurent le Seigneur à la fraction du 
pain. Il y a une église en ruine où fut enseveli Cléophas. Le château fui 
démoli, il n’en reste que des ruines, dont on vient de parler. A partir 
d’Emmaüs, la route pour se rendre à Ramatha est très resserrée entre les 
montagnes et difficile, située entre les monts d’Éphraïm. Joseph d’Arima- 
thie est né à Ramatha, ainsi que le dit de Lyre 3 . Là se trouve le tombeau 
de Samuel, et jusqu’à ce jour, les Sarrasins appellent cet endroit Saint- 


1. Le pouvoir du sultan, malgré les tentatives de quelques-uns, n’était pas un pouvoir 
héréditaire. Celui-ci était choisi parmi les Mamelouks, devenus la classe militaire diri 
geante. À l’origine, ils formaient la garde personnelle des sultans ayyubides, constituée 
d’esclaves turcs. Si les émirs mamelouks élisaient les sultans, ils les renversaient tout aussi 
facilement. 

2. Ce lieu n’a pas été identifié. 

3. Nicolas de Lyre fut un exégète franciscain (1270-1340) qui composa un commentaire 
complet de la Bible, très célèbre au Moyen Âge. 



JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM 


1 141 


Samuel, comme il est écrit au livre II des Rois, chapitre xx. Le bourg 
d’Emmaüs est distant de six milles de Jérusalem. Après le Déluge, l’arche 
de Noé reposa plusieurs années dans cette cité d’Arimathie. Le père 
gardien nous montra depuis cet endroit le mont des Oliviers. 


III 

VISITE DE JÉRUSALEM ET DE SES ENVIRONS 
4-18 juillet 1461 

Avançant entre les montagnes, sur une route difficile, nous montions 
vers Jérusalem, laissant à notre droite l 'Égypte et à notre gauche Samarie. 
Ayant hâte d’arriver à Jérusalem, à une distance d’un demi-mille à peu 
près, nous sommes descendus à terre pour voir la sainte Jérusalem. Nous 
sommes entrés dans la sainte Cité précédés du patron, du gardien, du tru- 
chement et des interprètes. Je n’ai pas pu savoir le nom de la porte par 
laquelle nous sommes entrés. Après avoir pénétré dans la sainte Cité, on 
nous conduisit en premier lieu devant les portes closes du Saint-Sépulcre. 
C’est une très belle église, ressemblant à une cathédrale, construite en 
pierre, et avec beaucoup de marbre. Elle a un très beau clocher à gauche, 
semblable à une tour. Cette église a vraiment un bel aspect extérieur. Le 
portail est sculpté, et j’ai pu seulement reconnaître deux tableaux : pre- 
mièrement, Marie-Madeleine baisant les pieds du Seigneur, et ensuite 
l’image du Christ marchant avec des palmes vers la sainte Cité. Ce portail 
est double, fermé par une partie supérieure et inférieure, que nous appe- 
lons communément chez nous « crapaud ». La partie supérieure, fermée 
par un volet de bois, est marquée aux armes du sultan. Devant la porte, se 
trouve une place peu large, longue, où il n’y a rien à signaler, si ce n’est 
un pavement de marbre au milieu duquel est insérée une dalle où le Christ 
Jésus se reposa alors qu’il portait la Croix. Après cela, nous fûmes 
conduits à l’Hôpital des pèlerins, qui n’est pas celui de jadis destiné aux 
pèlerins, mais un hôpital récent acquis par les frères mineurs, médiocre- 
ment adapté à la venue des pèlerins, mais pas au point de celui de Ramleh, 
sans eau, ni citerne. 

/ La Voie douloureuse] Le 4 juillet. Les frères mineurs sont venus au 
point du jour pour nous faire accomplir les pérégrinations de a sainte 
Cité, précédés tout d’abord de frère Laurent de Sicile, de l’ordre des frères 
mineurs, du patron, d’un truchement, et nous fûmes guidés de place en 
place '. 

1. Il s’agit des stations du chemin de croix dont la pratique s’est développée à Jérusalem 
dès le xiv' siècle, sous l’influence des frères mineurs. Le « chemin rectiligne » que suivent 
les pèlerins représente la Voie douloureuse. Ces pérégrinations se déroulent selon un ordre 
bien établi au xv e siècle : maison de Véronique, maison du mauvais riche, Trivion, lieu de 


1 142 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Nous sommes passés d’abord devant la maison de Véronique qui tendit 
au Christ marchant vers son sacrifice un voile de lin sur lequel la sueur 
imprégna sa très sainte Face. Ce linge est maintenant honoré à Rome. À 
partir de cet endroit, nous avançâmes un tout petit peu jusqu’à la demeure 
du riche qui refusa quelques miettes à Lazare. Ensuite nous gagnâmes un 
carrefour où les Juifs réquisitionnèrent Simon. De là, toujours en avan- 
çant pas à pas vers une autre voie toute droite où la Bienheureuse Vierge 
Marie rencontra le Christ conduit au sacrifice, se trouve une église en 
ruine appelée Sainte-Marie-du-Spasme. Toujours sur ce chemin rectili- 
gne, se trouvent deux petits arcs érigés par la bienheureuse Hélène dans 
lesquels sont enchâssées deux pierres de marbre blanc : l’une en souvenir 
de l’endroit où s’assit Pilate, l’autre en souvenir de la condamnation du 
Christ. De là, assez proche à droite, se trouve la maison où la Bienheu- 
reuse Vierge est née, et où elle apprit à lire. 

Puis de là nous sommes allés à la maison de Pilate où le Christ fut, 
injustement et à la hâte, condamné au supplice de la croix. Aujourd’hui 
cette maison paraît bien pauvrement construite, et je ne sais si elle était 
ainsi autrefois, cependant elle est suffisante pour un juge. De là, à main 
gauche, dans un endroit en hauteur, sur une éminence, se trouve la maison 
d’Hérode, qui à présent est encore couverte de marbre noir et blanc, et 
paraît bien, à première vue, ressembler à la demeure d’un roi ; quoi 
qu’elle fût, elle est très belle, peu longue mais haute comme un arc. À 
proximité, se trouve la maison de Simon le lépreux où le Christ remit à 
Marie-Madeleine ses péchés. De là, nous fûmes conduits le long de cette 
voie droite à la piscine probatique qui est contiguë au temple de Salomon, 
et à côté de la porte Saint-Étienne, ainsi appelée parce qu’à cet endroit le 
saint marcha vers son martyre. Cette piscine probatique montre des ruines 
anciennes, et l’endroit se présente comme une large fosse. L’été il n’y a 
pas d’eau, mais l’hiver, je crois qu’il doit y avoir l’arrivée des eaux. 

[Val de Josaphat/ Nous sommes donc sortis par la porte Saint-Étienne, 
et nous avons trouvé des chameaux en quantité chargés de marchandises 
diverses, bois, herbes et autres choses nécessaires aux habitants. Nous 
sommes descendus dans le val de Josaphat, jusqu’à l’endroit où saint 
Étienne fut lapidé. La terre est nue, et rien ne distingue cet endroit si on 
ne connaît pas le passé. En descendant au fond du val de Josaphat, nous 


la Pâmoison de la Vierge, maison de Pilate, maison d’Hérode et porte Saint-Étienne. Cet 
itinéraire à stations comportait des indulgences que ne mentionne pas notre auteur, car elles 
figuraient dans les guides destinés aux pèlerins. En raison des rapports difficiles avec la 
population locale, cette « marche à la suite du Christ » s’accomplissait du Calvaire au Pré 
toire, au heu de suivre les stations dans l’ordre chronologique du Prétoire au Calvaire, tel 
que le reproduira le chemin de croix en Occident à partir du xvi e siècle. Par cette pratique 
de piété née à Jérusalem, les Franciscains voulurent inciter les pèlerins à méditer « méthodi- 
quement » la vie du Christ. 



JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM 


1 143 


sommes arrivés au tombeau de la Bienheureuse et très glorieuse Vierge 
Marie. On descend quinze marches sous terre au pied du mont des Oli- 
viers, à l’orient et à l’ouest depuis le mont Sion. Nous y descendîmes tous, 
et priâmes avec humilité, tenant des chandelles dans nos mains parce que 
l’endroit est très petit et très obscur. Le tombeau de la Vierge est en 
marbre et, dans ce lieu étroit, il y a un seul autel. Quoique la chapelle soit 
entièrement souterraine, elle est assez longue mais peu large, et à mon 
avis, l’escalier qui y conduit est la plus belle partie de cette très sainte 
église. Les Sarrasins eux-mêmes vénèrent ce très saint sépulcre avec une 
très grande dévotion. 

En sortant de cette très sainte église, nous contemplâmes un peu la 
vallée de Josaphat et le torrent du Cédron. Notons que ce torrent est à 
sec ; c’est seulement en hiver ou lorsqu’il pleut que les eaux pluviales 
descendent du mont Sion et du mont des Oliviers, mais en été aucune eau 
souterraine ne s’en écoule ; il reste seulement quelques flaques d’eau. Il 
y a un pont, car la vallée est profonde, resserrée et assez étroite. Dans 
cette vallée, se situe le domaine de Gethsémani où il y avait dix ou douze 
maisons dont une seule reste aujourd’hui. Au-delà de Gethsémani, se 
trouve le tombeau d’Absalon ', très digne d’intérêt. Mais selon Bède, 
auquel je me suis référé, c’est la tombe du roi de Josaphat dont la vallée 
porte le nom, parce qu’Absalon est mort au-delà du Jourdain. Des blocs 
de pierre ont été disposés en tas au-dessus des morts, et les frères disent 
les avoir vus. 

[Le mont des Oliviers J Quittant la vallée de Josaphat, nous sommes 
montés au mont des Oliviers, et on nous montra d’abord le lieu où le 
Christ pria son Père, en disant : « Père, si c’est possible... » C’est une 
grotte peu vaste, étroite et profonde. Je crois que les pierres tombales dis- 
posées tout autour, comme à Gethsémani, en ont été extraites. De là, nous 
sommes allés dans le jardin où se tint le Christ avec ses disciples quand 
Il fut arrêté par les Juifs. Ce jardin n’est pas cultivé aujourd’hui, il est 
entouré d’un muret de pierres sèches, semblable à ceux des autres jardins 
voisins. C’est le lieu où le Christ alla vers les Juifs en disant : « Qui cher- 
chez-vous ? » De là, à environ quatre pas, se trouve l’endroit où Pierre 
sortit son épée et trancha l’oreille de Malchus ; je crois que ce lieu est 
semblable à ce qu’il était quand cet événement se déroula. Là se trouve 
le mur qui empêcha Malchus de fuir et d’éviter l’épée de Pierre puisqu’il 
y était adossé. Ce mur a un aspect très ancien, et il pouvait se présenter 
de la sorte du temps du Christ, ainsi que l’église qui a été édifiée à cet 
endroit. Puis nous sommes allés vers le lieu où le Christ ordonna aux dis- 
ciples de demeurer et de prier. Les Apôtres restèrent donc là, au-dessus 


1 . La vallée de Josaphat renferme plusieurs tombeaux juifs, dont, selon la tradition, celui 
d’Absalon, le fils ingrat de David. 


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PÈLERINAGES EN ORIENT 


d’un immense rocher enfoncé dans la terre, et s’endormirent parce que 
leurs paupières s’alourdissaient de sommeil. 

Nous avons gravi encore le mont des Oliviers, où restent de très vieux 
oliviers, et les frères mineurs disent qu’à leur avis, ce sont des arbres qui 
datent du temps du Christ. De là, nous sommes allés dans un endroit sacré 
où l’on croit que la Vierge Marie donna sa ceinture à saint Thomas avant 
de s’élever au ciel. Là se trouve l’endroit où le Christ pleura sur la cité, 
en disant : « Si vous saviez... » Assez près de là, on dit que se trouve le 
lieu où les anges vinrent avec des palmes arracher la Vierge aux troubles 
de ce monde. Là les pèlerins reçoivent des palmes, comme c’est l’usage. 
Alors, nous montâmes au sommet du mont des Oliviers, et nous vîmes 
une citadelle en face de nous : c’est bien sûr celle de Jérusalem. Nous 
eûmes une longue explication au sujet de la cité antique et moderne. Droit 
devant nous, se tenait le temple de Salomon qui, dans l’Antiquité, était 
d’une étonnante grandeur ; aujourd’hui, il est divisé en trois mosquées, 
c’est pourquoi ma voix en tremble, et je ne peux tenir ma plume pour en 
parler plus longuement. Que les chrétiens regardent et pleurent quand ils 
s’en approcheront ! 

En regardant depuis le mont des Oliviers en direction du Temple, se 
trouve Bethléem où Jacob vit une échelle dans les cieux. L’emplacement 
du Temple est petit, et aujourd’hui il y a une mosquée de Sarrasins avec 
une seule coupole selon l’habitude. Les frères nous dirent de regarder les 
lampes du temple de Salomon, parce qu’on ne pouvait pas s’en approcher 
de plus près. Nous vîmes la Porte Dorée par laquelle le Christ entra à 
Jérusalem le jour des Rameaux et des Palmes. Elle est dite « dorée » parce 
qu’elle est faite en cuivre. J’en ai vu de grands morceaux arrachés ; en 
effet, quand les pèlerins le peuvent, ils s’en servent comme présents. 
Aujourd’hui, cette porte est close, obstruée par des pierres et du ciment. 
Les Sarrasins disent que si on l’ouvrait, il y aurait des déprédations et 
qu’elle serait détruite. 

En montant au sommet d’une colline, les frères nous montrèrent, à 
droite, l’endroit que l’on appelle Galilée. Je ne sais comment, mais les 
frères mineurs disent que toutes les indulgences qui étaient en Galilée 1 
ont été transférées ici afin de ménager la peine des pèlerins. Là, il y a une 
ouverture fermée par un rocher, par laquelle on descend sous terre. A 
notre droite, se trouve une très sainte et très vénérable église où le Christ 
monta aux cieux. Au milieu de l’église, une chapelle renferme une pierre 
qui porte visiblement les traces très saintes du pied du Sauveur, qui nous 
les laissa en montant au ciel, à la droite du Père. Là, les pèlerins prièrent 
avec une très grande vénération ; les Sarrasins vénèrent aussi ce lieu, et 


1 . Il ne s’agit pas de la Galilée, mais d’une colline sur le mont des Oliviers où les Apôtres 
virent le Christ après sa Résurrection. Les pèlerins se trouvent dans la basilique de l’As- 
cension. 



JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM 


1 145 


ils se prosternèrent ici. Il faut noter que Bède dit que les traces de pas du 
Christ sont dans la terre meuble, et que même si la terre est cultivée, les 
marques de pas réapparaissent toujours. Celles que nous avons vues 
étaient tracées dans la roche dure. Dans cet endroit, on officie rarement, 
mais pour fêter le jour de l’Ascension, les chrétiens se rassemblent tous 
dans ce lieu très sacré. Latins, Arméniens, Grecs et Indiens. Près de ce 
très saint lieu, à peu près à dix pas, se trouve une chapelle où repose sainte 
Pélagie. 

De là, nous sommes allés à l’endroit où les Apôtres composèrent le 
Symbole '. C’est maintenant un champ, bien que seuls quelques restes 
d’une chapelle soient visibles, gardés par un Sarrasin. 

En descendant le mont des Oliviers, du côté de Jérusalem, se trouve le 
lieu où le Christ fit le « Notre Père ». Cependant, frère Laurent me dit 
qu’à son avis cette prière fut faite près du mont Thabor. 

Ensuite, nous sommes allés là où la Bienheureuse Vierge Marie, après 
l’Ascension de son Fils notre Seigneur, vint se reposer seule et s’asseoir 
après la visite des Lieux saints. Il y a là un petit rocher que nous sommes 
allés vénérer. 

En descendant dans le val de Josaphat, nous sommes passés devant le 
village de Gethsémani et le tombeau d’Absalon au milieu de la vallée. 
Nous nous sommes rendus à l’endroit où l’on dit que Jacques le Mineur 
demeura trois jours après la Passion du Christ sans manger ni boire 
jusqu’à ce qu’il apprenne la Résurrection. Le Christ ressuscité lui apparut, 
disant : « Lève-toi, Jacques, parce que le Fils de l’homme est ressuscité. » 
Dans ce lieu, se trouvent les tombes de Zacharie, de Baruch, creusées 
dans la paroi rocheuse. 

[Le mont Sionj Puis, de là, nous avons gravi le mont Sion 1 2 où se trou- 
vent une petite église et le couvent des frères mineurs. Dès que cela fut 
possible, les frères mineurs célébrèrent une grand-messe. Une fois 
achevée, nous fîmes une procession en direction du grand autel, situé à 
l’endroit où le Christ célébra la dernière Cène avec ses frères et ses disci- 
ples. Il y a là une peinture reproduisant la Cène. A droite, se trouve le lieu 
où le Christ lava les pieds des disciples ; il y a un autel et une peinture 
figurant la scène. 

En sortant de l’église, nous sommes allés vers l’endroit où se 
tenaient les Apôtres quand l’Esprit saint descendit sur eux. Le duc 


1 . Le Symbole de la foi ou Credo. 

2. Les frères mineurs s’installèrent sur le mont Sion, au lieu du Cénacle, dès 1230 sous 
le pontificat de Grégoire IX. Mais c’est seulement en 1309, par un firman du sultan 
mamelouk, qu’ils reçurent le droit d’y résider officiellement, à la suite de négociations 
diplomatiques engagées entre le roi de Naples, Robert d’Anjou, et le sultan du Caire pour 
l’achat de terrains en leur faveur. 


1146 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


de Bourgogne 1 a commencé ici à édifier une très belle et remarquable 
chapelle, que l’on appelle chapelle du Saint-Esprit, mais il y a plus 
de cinq ans, et les infidèles et perfides Sarrasins l’ont pillée et détruite 
de fond en comble. 

De là, nous sommes descendus dans le petit cloître du couvent. Il y a 
une petite chapelle à l’endroit où le Christ apparat à Thomas de Didyme. 
Ces lieux saints sont dans l’église des frères mineurs. Plus avant, se 
trouve une maison avec un grand pavement, là où le Christ envoya ses 
disciples en leur disant : « Allez dans la ville vers une certaine... » Cette 
maison était grande à l’époque du Christ, située au sommet du mont Sion. 
Les Anciens disent que, dans l’Antiquité, se trouvait à cet emplacement 
le château de David qui renfermait l’arche d’alliance. Dans l’église, nous 
sommes allés à l’endroit où fut rôti l’agneau pascal. Ce lieu est aujour- 
d’hui contre le mur de l’église à droite, et dans l’Antiquité il était dans la 
maison, de plus on voit une pierre dont on dit qu’elle servit à rôtir 
l’agneau. Puis nous avons gagné un endroit proche où fût enterré le bien- 
heureux Etienne. Assez près de là, se trouve une pierre où s’assit le Christ 
quand II prêchait à ses apôtres au moment de quitter ce monde pour 
rejoindre le Père, et après avoir mangé l’agneau de la Pâque. Il y a là une 
autre pierre où se tenait la Mère du Christ. 

De là, on se rend, en direction de Jérusalem, à l’endroit où la Vierge 
Marie demeura quatre ans après la Passion de son Fils. Tout près, se 
trouve le lieu où le sort désigna Matthias 2 . Quatre pas plus loin, toujours 
vers Jérusalem, se trouve l’endroit où, dit-on, Jean l’Evangéliste célébra 
la messe pour la Vierge Marie. Ce lieu est situé entre le mont Sion et la 
maison de Caïphe où se fit la division des disciples et des Apôtres. 

Depuis le couvent des frères au mont Sion jusqu’à la maison de Caïphe, 
il y a vingt-cinq pas. Ce sont les Arméniens catholiques qui gardent cette 
maison. Une chapelle s’y trouve avec un grand autel fait d’une pierre 
digne de respect qui y fut déposée ; de très grande dimension, cette pierre 
a dû inquiéter les saintes femmes qui ont dit : « Qui roulera pour nous la 
pierre en arrière... » Moi, je crois, c’est mon avis, que vingt-cinq femmes 
n’auraient pas pu la rouler. Cette pierre est brute, rugueuse, faite d’une 
roche dure. Les Arméniens ne permettent pas que l’on en prenne des mor- 
ceaux, pour ne pas la diminuer, et les frères ne pourront jamais en avoir, 
à ce qu’ils nous ont dit. 

Assez près, à main droite, se trouve un grand autel dans un endroit res- 
serré. C’est le lieu que l’on appelle la prison du Christ, où il demeura 


1. Le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, s’intéressa à divers titres à l’Orient : projets 
de croisade, traités, envoi d’ambassadeurs, voire d’espions, comme Bertrandon de la Bro- 
quière. Il distribua en outre de larges aumônes aux frères mineurs. En 1460, la population 
musulmane venait en effet de détruire cette chapelle du Saint-Esprit consacrée au souvenir 
de la Pentecôte et édifiée grâce à ses dons. 

2. L’apôtre qui remplaça Judas. 



JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM 


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toute une nuit, attendant d’être conduit auprès de Pilate au lever du jour. 
Là, en outre, se trouve la colonne de marbre où, dit-on. Il fut attaché ; 
cette chapelle est appelée chapelle du Saint-Sauveur. 

Ensuite nous avons quitté la maison de Caïphe, descendant le mont 
Sion vers la vallée de Josaphat jusqu’à l’endroit où les Juifs voulurent 
enlever le corps de la Vierge qui venait de mourir, comme beaucoup le 
racontent. Je ne sais si c’est vrai. 

De là, nous fûmes conduits vers la maison d’Anne, et nous quittâmes 
la route qui conduit à la ville par la porte de Saturne 1 . Il y a dans la maison 
d’Anne une chapelle gardée par les Arméniens, appelée chapelle des 
Saints-Anges. 

Puis, nous fûmes conduits où Pierre pleura amèrement. Cet endroit est 
circulaire parce que dans l’Antiquité une chapelle ronde y fut édifiée, 
dont il reste à peine quelques ruines aujourd’hui. Et, en regardant vers la 
sainte Cité, on nous montra une porte par laquelle, dit-on, la Vierge entra 
au Temple pour y présenter l’enfant Jésus. Nous avons vu ce lieu de l’ex- 
térieur de la cité, parce que le Temple aujourd’hui est contigu au mur 
d’enceinte de la ville. 

Le même jour, à l’heure de vêpres, on nous conduisit au très Saint- 
Sépulcre du Seigneur. En venant du mont Sion, vers la sainte Cité, on 
trouve d’abord l’église de Saint-Jacques-le-Majeur, qu’Hérode fit décapi- 
ter. Là se trouve une très sainte église qui est gardée par des Arméniens 
en très grand nombre. Ensuite, sur une route toute droite, on voit le lieu 
où le Christ apparut aux trois femmes. 

/ Basilique du Saint-Sépulcre, la procession] Nous nous sommes 
rendus devant les portes du Saint-Sépulcre. Nous avons été comptés un à 
un, introduits, puis enfermés pour toute la nuit. Le père gardien nous ras- 
sembla dans la chapelle de la Bienheureuse Marie et nous fit un sermon. 
Il nous exposa les raisons de la sainteté des lieux. Nous les visitâmes avec 
des larmes et un cœur meurtri. Les frères organisèrent la procession, et 
nous avançâmes en suivant un ordre 2 . On nous montra d’abord les lieux 
saints qui sont dans la chapelle de la Bienheureuse Marie : le lieu où l’on 
croit pieusement que le Christ ressuscité apparut à la Vierge, sa mère ; en 
son honneur fut édifiée cette chapelle. A main droite de cette chapelle, il 
y a une arcade dans laquelle se trouve une partie de la colonne de la fla- 


1. Ce lieu n'a pas été identifié. 

2. La procession des pèlerins à l’intérieur de la basilique du Saint-Sépulcre était 
conduite par les Mineurs selon un ordre bien établi au xv e siècle, destiné à rappeler la 
Passion du Christ et sa Résurrection : chapelle de l’Apparition du Christ à sa Mère, cha- 
pelle de la Sainte-Croix, chapelle de Marie-Madeleine, prison du Christ, chapelle de la 
Division des vêtements, chapelle de l’Invention de la Croix, église Sainte-Hélène, chapelle 
des Impropères ou du couronnement d’épines, le Golgotha, lieu de la Crucifixion, le lieu 
de la Pierre de l’Onction, et enfin le tombeau du Christ. Le chemin de croix s’achevait 
donc au Saint-Sépulcre, terme de la Passion. 


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PÈLERINAGES EN ORIENT 


gellation provenant de la maison de Pilate. Cette colonne est en marbre, 
de couleur rougeâtre, pas très importante comme grosseur. J’en ai vu une 
autre à Rome dans l’église Sainte-Praxède, mais qui n’avait pas si parfaite 
allure, bien que celle-ci soit plus frêle et de couleur plus claire. Je ne sais 
à quoi est due leur différence. 

À main droite, il y a un autel avec une arcade appelée l’Exaltation de 
la sainte Croix parce qu’il y a là une partie de la Croix que laissa en héri 
tage la bienheureuse Hélène. Devant l’autel central, sur le sol de la cha 
pelle, il y a une dalle de marbre insérée dans le pavement, sur laquelle fut 
faite l’expérience d’Hélène à la recherche des trois croix, celle du Christ 
et celles des deux larrons : au cours de ces recherches, on déposa une 
croix au-dessus d’une fosse et aussitôt elle se redressa. 

De là, nous avons marché directement vers une chapelle située à l’en- 
droit où le Christ apparut à Madeleine en jardinier : une pierre de marbre- 
ronde s’y trouve, insérée dans le pavement de l’église. 

Toujours en procession, à main gauche, nous sommes allés à l’endroit 
appelé la prison du Christ. Dans l’Antiquité, il pouvait y avoir une 
caverne, dans laquelle les Juifs laissèrent le Christ pendant qu’ ils faisaient 
creuser l’emplacement de la Croix ; aujourd’hui c’est une petite chapelle. 

Plus loin, nous avons vu la chapelle où les vêtements du Christ furent 
partagés. Avançant toujours en procession, en arrière du chœur, nous 
sommes arrivés à l’endroit où la bienheureuse Hélène trouva la Croix 
cet endroit est sous terre, nous avons descendu un escalier de quarante 
marches, d’égale hauteur, et, avec les dernières, cela faisait environ cin- 
quante marches. Cet endroit a un dallage de marbre, la voûte est faite d’un 
roc très solide, qui dut être très dur à creuser. Les Géorgiens gardent ce 
lieu transformé en chapelle en l’honneur de la bienheureuse Hélène ; elle 
est au milieu de l’église. En procession, de l’autre côté derrière le chœur, 
nous avançâmes vers une chapelle où, sous un autel, se trouve une 
colonne ronde à laquelle le Christ fut attaché quand on le couronna 
d’épines. 

Puis, à droite du chœur, se trouve le mont Calvaire où l’on gravit vingt 
marches. C’est le lieu choisi de toute éternité, où le Christ, sauveur du 
monde, en paya le prix. Il y a une ouverture ronde par laquelle on enfonça 
jusqu’à deux pieds le bois du Salut. Une pierre reste qui se brisa pendant 
la Passion du Seigneur. Dans ce lieu, les pèlerins répandirent des larmes 
et se mirent en adoration. Nous ne pouvons pas expliquer par une simple 
description la très grande sainteté de ce lieu, cependant, en souvenir de 
toi, Pierre Mamoris ', je vais décrire le lieu du Calvaire. Le Calvaire, dans 
le second Evangile, était à proximité de la ville dans l’Antiquité, mais 
maintenant il se trouve à l’intérieur de la ville qui fut édifiée par Hadrien 


I . Pierre Mamoris, curé de Sainte-Opportune à Poitiers, auteur d’un traité des maléfices, 
à qui Louis de Rochechouart s'adresse plusieurs fois dans son récit. 



JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM 


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Aélien 1 , sur l’emplacement du Saint-Sépulcre. Là donc, fut construite 
une chapelle admirable et exceptionnelle entièrement revêtue de plaques 
de marbre, et le sol est dallé de pierres en damier de couleurs différentes. 
La voûte est toute dorée et porte de somptueuses peintures 2 , semblables 
à celles des églises vénitiennes. Elles ont été beaucoup plus remarquables 
et plus riches, mais aujourd’hui, ces maudits infidèles ne permettent à 
quiconque de les restaurer et les laissent tomber en ruine : les peintures 
deviennent sombres, les parois noircissent, de telle sorte qu’il est à peine 
possible de discerner les vestiges de ces anciennes peintures. J’ai fait, 
quant à moi, un grand éclairage en allumant des chandelles afin de savoir 
ce qu’elles représentaient. J’y ai d’abord trouvé le témoignage de la pro- 
phétie de la Passion du Christ, quand David dit : « La mort l’enleva... » 
J’ai lu ensuite de la même manière Daniel disant : « Le Christ sera mis à 
mort... » D’autres peintures consacrées aux prophètes restaient, qui 
étaient vraiment sombres et que je n’ai pu identifier. Dans cette chapelle 
dont nous parlons, se trouvent trois autels dans l’ordre suivant : le 
premier, entre deux autels, marque l’endroit où fut plantée la Croix dans 
le roc ; un des deux autels, avec une chapelle à l’arrière, est gardé par les 
Arméniens, et le troisième, à l’angle, est desservi par les Latins, c’est- 
à-dire les frères mineurs qui y célèbrent l'office quand ils le veulent. Bède 
dit, je crois, que le Calvaire est au centre du monde, et il composa ces 
vers : « Voici le lieu que nous appelons nombril du monde, et que les 
Juifs nomment, dans leur patrie, Golgotha. » D’autres disent que ces vers 
que j’ai cités sont ceux de Fortunat, évêque de Poitiers. 

Ensuite, en descendant le mont Calvaire, et en laissant le chœur à 
notre droite, nous sommes allés directement devant la grande porte. 
C’est le lieu où Joseph d’Arimathie, avec l’aide d’autres saintes 
personnes, déposa le corps du Christ de la Croix pour l’envelopper 
dans des linges fins et le parfumer d’aromates. Ce lieu est plat, mais 
il y a sur le sol une pierre 3 sur laquelle toutes ces tâches ont été 
accomplies. Quatre ou cinq lampes brûlent sans cesse dans ce lieu 
gardé par les chrétiens syriens. 

De là, nous sommes allés à l’entrée du chœur, où, en face, se trouve le 
Saint-Sépulcre du Seigneur ; nous y fûmes conduits tandis que les frères 
chantaient : « J’ai organisé le repas pascal... », et arrivant au verset « le 
Christ s’élève dans la gloire », ils dirent : « Le vainqueur des enfers revint 
dans ce tombeau... », au moment où nous nous y introduisions l’un après 
l’autre, car ce lieu est étroit. Si je voulais décrire ce lieu, je le tenterais en 
vain, puisqu’il faut surtout le voir plutôt que de se fier à ce que l’on 


1. En 70, le futur empereur Titus termina victorieusement la guerre contre les Juifs 
révoltés. Il rasa alors Jérusalem, édifiant à la place la cité romaine d’Aelia Capitolina. 

2. Il s’agit de mosaïques. 

3. Il s’agit de la Pierre de l’Onction. 



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PÈLERINAGES EN ORIENT 


entend, ou à ce qui est écrit. Je décrirai cependant rapidement ce que je 
pourrai. 

Ce saint lieu du Saint-Sépulcre, où l’auteur de toute vie, le Christ notre 
Seigneur, a enduré des funérailles, est recouvert de marbres variés toul 
autour des murs, carrés selon l’habitude, bien que l’endroit soit deux fois 
plus long que large ; un mur est édifié à l’intérieur. La première porte 
d’entrée est de bonnes hauteur et grandeur, ce qui permet à un homme 
grand d’entrer facilement sans se courber. Une fois entré, se présente à 
vous en premier une pierre sur laquelle les anges étaient assis quand ils 
annoncèrent aux femmes que le Seigneur était ressuscité. Cette pierre esi 
cassée, et il faudrait deux hommes pour la soulever. Dans ce lieu, dix 
hommes peuvent se tenir debout sans être serrés : là se trouve le monu 
ment qui rappelle le souvenir du Christ. L’entrée de ce très saint monu- 
ment est carrée, basse et souterraine, et un homme ne peut s’y introduire 
sans se courber et fléchir les genoux. Une fois entré, on atteint le Saint- 
Sépulcre à l’avant, à hauteur d’estomac, tandis qu’au fond, le mur est à 
hauteur des épaules. Cet endroit est tellement étroit que seulement trois 
hommes peuvent s’y tenir côte à côte, et pas davantage. 

Lorsque la messe y est célébrée, les assistants sont hors du monu- 
ment. Ce lieu fut creusé dans le roc, il est semblable aux monuments 
funéraires que les Juifs avaient coutume d’y tailler. Nous en avons 
vu plusieurs de ce type près d’Haceldama, où se trouvent des tombes 
juives désertes. À mon avis, dans le Saint-Sépulcre, le fond rocheux 
de la tombe est d’un seul bloc. Cependant il y avait une concavité 
assez petite, profonde de deux doigts, afin qu’un corps soit séparé 
de l’autre. Notez qu’il y avait la place pour deux corps, sans qu’ils 
soient serrés, mais pas davantage, sauf en disposant un corps au- 
dessus de l’autre. Alors, dans ce cas, on pouvait en déposer dix ou 
douze, comme le firent les anciens frères, dont on dit : « Dans le 
monument de ses pères... » Tous les tombeaux juifs que nous avons 
vus près d’Haceldama sont construits ainsi. En effet, ils sont taillés 
dans le roc, à la façon des petites sépultures. Tel fut et est le sépulcre 
du Seigneur. Il faut vraiment savoir que cette partie de ce très saini 
lieu où reposa le corps du divin Seigneur, notre Christ, est ornée 
aujourd’hui d’une table de marbre, à la façon d’un sépulcre rectangu- 
laire long de sept pieds trois pouces, et d’une hauteur de trois pieds 
et demi, et érigée en autel, bien que trop bas. La couleur du marbre 
est blanche, et je crois que c’est ainsi que le fit faire et déposer la 
bienheureuse Hélène dans ce lieu, où reposa pendant quarante heures 
l’Hostie, salut du monde. En outre, le toit de cette crypte est celui 
d’une voûte en longueur. 

Maintenant, retournons à notre description de l’église. La première 
église au moment de sa construction, comme il se doit, fut très belle el 
très ornée par sainte Hélène, puis couverte par les rois latins de riches 



JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM 1151 

peintures à la mode vénitienne, comme en témoignent les vestiges qui 
subsistent. Le chœur est très vénérable. Il y a une rotonde à l’est, dont j’ai 
fait reproduire dans ce livre l’aspect par l’architecte qui nous accompagna 
dans notre pèlerinage pour que comprenne celui qui en est capable. Je ne 
décris pas sa longueur et sa largeur parce qu’elle est presque ronde de 
toutes parts. 

En arrière du chœur, à main droite, il y a quatre ou six tombes de rois 
latins, dont on ignore le nom faute d’épitaphes. Sous le mont Calvaire, à 
main droite, se trouve le tombeau de Godefroy de Bouillon avec cette 
inscription : « Ici repose l’illustre duc Godefroy de Bouillon qui rendit 
toute la Terre sainte au culte chrétien, que son âme repose auprès du 
Christ. » Notez que Godefroy ne voulut pas être couronné roi à cause du 
couronnement de notre Seigneur Jésus-Christ. 

À droite, juste à l’opposé, se trouve le tombeau de son frère, Baudouin, 
avec une inscription en vers : « Le roi Baudouin, le second Judas Macca- 
bée, espoir de la patrie, soutien de l’Eglise... 1 ». 

IV 

LES CHRÉTIENS QUI SONT À JÉRUSALEM 

C’est maintenant le moment de décrire les différentes sortes de chré- 
tiens qui sont au Saint-Sépulcre, elles sont au nombre de neuf. Les Latins 
tout d’abord, les Grecs, les Arméniens, les Jacobites, les Gorgiens ou 
Géorgiens, les Syriens, les Indiens — que l’on appelle d’une autre façon 
également, Abyssins-Maronites — , les Nestoriens et les chrétiens de la 
Ceinture. 

On appelle Latins les frères mineurs de Jérusalem qui résident sur le 
mont Sion ; trois d’entre eux assurent une présence dans l’église du Saint- 
Sépulcre, et récitent les heures de la Bienheureuse Marie dont ils desser- 
vent la chapelle. Ils ont deux ou trois pièces attenantes à l’église. En 
arrière de la chapelle de la Bienheureuse Marie se trouve une bonne 
citerne et tout ce qui est nécessaire pour les usages quotidiens. Ils ont, de 
plus, la garde du très Saint-Sépulcre 2 et de l’autel du Calvaire. Il faut 
savoir que jadis des chanoines réguliers desservaient l’église du Saint- 
Sépulcre et le mont des Oliviers. Mais dans la vallée de Josaphat, 
c’étaient des moines noirs. 


1 . Épitaphes gravées sur les tombeaux des premiers souverains de Jérusalem, Godefroy 
de Bouillon et son frère Baudoin I er , roi de 1 100 à 1118. 

2. A partir du xiv' siècle, les frères mineurs furent les seuls religieux latins à demeurer à 
Jérusalem, ayant obtenu la « garde » du Saint-Sépulcre. L’idéal de saint François, qu’ils 
propagèrent en Orient, fut celui de l’idéal missionnaire destiné à supplanter l’idée de croi- 
sade. Saint François avait lui-même agi en ce sens durant la croisade proclamée par Inno- 
cent III, lorsqu’il se trouva à Damiette en 1218, et qu’il tenta de convaincre les croisés de 
signer la paix, tout en affrontant le sultan Melek el-Kamel pour le convertir. 



1 152 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Les Grecs 1 possèdent de nombreuses maisons dans la sainte Cité. Ils 
desservent le chœur du Saint-Sépulcre. C’est dans le chœur que, de nos 
jours, les pèlerins dorment quand ils sont enfermés dans l’église. Quand 
nous arrivâmes, les Grecs ne nous permirent pas d’y dormir, et ils projetè- 
rent de l’eau à l’endroit où nous devions nous reposer. Alors le père 
gardien alla se plaindre, et les Sarrasins mirent en prison le malfaiteur. 
Les Grecs disent que les Latins ne sont pas dignes de célébrer la messe à 
leur autel, ils nous appellent chiens, et ils éprouvent une grande haine à 
l’encontre des frères mineurs. Les mêmes s’enfoncent dans leur erreur de 
jour en jour au sujet de la procession du Saint-Esprit, du Père et du Fils ; 
ils célèbrent la messe avec du pain au levain, et ils ne croient pas que le 
pontife de Rome soit le vicaire du Christ. 

Les Arméniens 2 diffèrent peu des Latins, mais entre eux et les Grecs, 
il y a une haine implacable. Comme les Grecs, ils mangent de la viande 
seulement deux fois par an, le vendredi. Ce sont nos très chers amis. Ils 
nous ont baisé les mains et ils nous respectent beaucoup. Leur habit est 
presque semblable à celui des Grecs. Ils ont un évêque ou un patriarche 
qui réside dans une maison proche de celle qu’ils habitent à Jérusalem 
Ils possèdent des terres et des biens. Des pèlerins sont venus d’Arménie 
par voie de terre, durant le carême. L’année précédente, on nous a dil 
qu’il en était venu quatre cents, qui étaient restés quarante jours à Jérusa- 
lem. Au sujet de leur foi, il faut savoir qu’ils ne célèbrent pas la Nativité 
du Christ, mais qu’ils jeûnent pendant la Nativité, et célèbrent la fête le 
jour de l’Épiphanie. Pour le reste, ils sont assez proches de nous. Ils ont 
leur propre alphabet. Les Arméniens desservent le Calvaire, l’église 
Saint-Jacques-le-Majeur, et la maison de Caïphe où se trouve une pierre 
déposée dans un monument. 

On appelle Géorgiens 3 ceux qui fêtent saint Georges, mais Georges 
l’Hérétique dont ils suivent l’erreur : ils entretiennent une barbe et une 
chevelure immenses, portent de très grands bonnets, aussi bien les laïcs 
que les clercs, mais les laïcs les ont carrés et les clercs ronds. Ils célèbrent 


1. Les Grecs, c’est-à-dire les chrétiens schismatiques de rite byzantin. En dépit de l'éta- 
blissement de l'Acte d’union au concile de Florence en 1439 pour mettre fin au schisme 
entre les Latins et les Grecs, ceux-ci n’acceptèrent pas l'union avec Rome. Les Grecs ortho- 
doxes formaient une Église héritière du siège de Constantinople. La question de la proces- 
sion du Saint-Esprit, c’est-à-dire de sa filiation, était un point de désaccord séculaire avec- 
la théologie latine. 

2. Les Arméniens, en 1461, étaient divisés en Arméniens catholiques ayant prêté serment 
de fidélité au pape au concile de Florence, tout en gardant leur rite et leur langue, « nos 
très chers amis » souligne l’auteur, et Arméniens monophysites, hérétiques, souvent appelés 
Grégoriens. Les Arméniens formaient une Église héritière du siège d'Antioche. 

3. Les Géorgiens étaient de rite byzantin et avaient conservé leur langue. Leur Église 
était héritière du siège de Constantinople, ce qui fait dire à l’auteur qu’ils « imitent les 
Grecs ». 



JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM 1153 

le Saint Sacrifice avec du pain au levain, et imitent les Grecs presque en 
tous points. Cependant, ils ont leur propre alphabet. Ils desservent un 
autel sous le mont Calvaire, et le lieu de l’Invention de la Croix. 

Les Jacobites du nom de Jacob l’Hérétique, ont été pervertis par 
l’hérésie de Nestorius. Ils ont un alphabet proche de celui de la 
Chaldée, et desservent une chapelle contiguë à l’arrière du Saint- 
Sépulcre. Ils sont circoncis ; ils ne se confessent pas. Au lieu de se 
confesser, ils se placent en arrière de l’autel, brûlent de l’encens et 
disent que les péchés s’échappent avec la fumée ! Ils se voilent la 
tcte pour l’office et sont pieds nus. 

Les Nestoriens 2 3 sont des hérétiques qui ont suivi Nestorius. Ils affir- 
ment que le Christ ne fut pas un homme. Ils ont l’alphabet chaldéen, ils 
desservent la chapelle Sainte-Marie-Madeleine-de-1 'Apparition, située à 
main droite en sortant de la chapelle de la Bienheureuse Marie que desser- 
vent les frères. Ils font le signe de la croix avec un doigt. 

Les Syriens 3 sont improprement appelés ainsi parce que le « y » pro- 
noncé vient du « u », comme « cupressus » pour « cyprès ». Ils sont origi- 
naires du pays des Sarrasins ; entre leur culte et celui des Jacobites, il y a 
peu de différence. Leur alphabet et leur langue contiennent des mots 
arabes ou syriens, surtout en langue vulgaire. Dans leur foi, ils sont 
proches des jacobites. Ils entretiennent une barbe, mais ils la taillent. Ils 
desservent un autel plus loin derrière le Saint-Sépulcre, ainsi que le lieu 
où le Christ fut oint. 

Les Indiens 4 , ou Orientaux du royaume du Prêtre Jean, observent le rite 
de la circoncision, célèbrent la messe avec du pain levé, ont beaucoup de 
croyances communes avec les Jacobites, chantent les offices, tiennent une 
crosse dans leurs mains, font le tour du chœur en hululant comme les 
loups, quand ils chantent le Christe eleison ou Y Alléluia. Ils font beau- 
coup d’abstinences, ne mangent pas le jour du Seigneur avant la Cène, et 
ils ne se confessent pas. 


1. Ce sont les Syriens monophysites qui prirent le nom de Jacques Baradaï, ancien 
évêque d’Édesse au vi e siècle. Leur Église de rite syrien est héritière du siège d’Antioche, 
et leur langue est à la fois le syrien et l’arabe. L’auteur les différencie avec raison des 
Syriens melkites, chrétiens restés fidèles à la foi orthodoxe en Syrie et en Égypte, et parlant 
l’arabe en majorité. 

2. Les Nestoriens forment une Église hérétique, héritière du siège d’Antioche en Syrie 
et Mésopotamie orientale, issue de l’hérésie de Nestorius, patriarche de Constantinople au 
v 1 ' siècle. Son enseignement concernant le rapport de la divinité et de ('humanité en Jésus- 
Christ fit scandale, et sa doctrine fut condamnée en 431, au concile d’Éphèse. 

3. Il s’agit des Syriens melkites. 

4. C’est-à-dire les Éthiopiens, dont le rite en langue gheez caractérise leur Église. La 
célèbre légende du royaume du Prêtre Jean n’était plus localisée en Inde à la fin du Moyen 
Age, mais en Éthiopie, christianisée depuis le vi e siècle. 



1 154 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Les chrétiens de la Ceinture'. Tous sont grecs, mais ils portent les 
mêmes vêtements que les Sarrasins, excepté la couleur puisque les Sarra- 
sins ont des vêtements blancs, alors que ceux de ces chrétiens sont de 
couleur perse ou bleu azur. Il y a une grande controverse au sujet de la 
signification de cette ceinture. Certains disent que c’est la ceinture remise 
par la Vierge au bienheureux Thomas quand elle monta au ciel, et conver- 
tit les chrétiens à la foi. Ceci est faux, parce que Thomas prêcha en Inde 
La meilleure explication de cette appellation « de la Ceinture » est que, 
selon l’habitude des Sarrasins dont ils imitent la tenue excepté la couleur, 
ils portent leur costume sans ceinture, mais également qu’ils se ceignenl 
les reins pour marcher. Ce que nous avons vu est confirmé par ce que 
nous ont dit les frères. 

Les Maronites 1 2 , c’est-à-dire les Maronites chrétiens, habitent à côté du 
Liban proche de Damas, Beyrouth et Tripoli. On les dit maronites comme 
disciples de l’hérétique Marone qui affirmait qu’il y a dans le Christ une 
seule volonté, mais ils ont été convertis par les frères mineurs et aujour- 
d’hui ils sont en tous points, dit-on, en accord avec les Latins pour célé- 
brer la messe. Leur seule différence est leur langue syrienne. Les 
Maronites ont un grand respect pour notre seigneur le pape, ils ont écril 
il y a quelques années à Sa Sainteté. Ils jeûnent les quarante jours, mais 
ne mangent pas de poisson. Ils ont un chef qu’ils appellent Machademum. 
qui paie un tribut au sultan. Ce chef possède cinquante fermes et cin- 
quante mille habitants près des montagnes du Liban, dans la province de 
Phénécie. Les frères nous ont dit que souvent ils les avaient interrogés au 
sujet de la venue des chrétiens pour savoir s’ils viendraient récupérer la 
Terre sainte, ce qu’ils espéraient ardemment. Secrètement, ils veuleni 
anéantir les Sarrasins. On interrogea les frères mineurs pour savoir si 
c’était un péché de la part de leurs prêtres de ne pas faire vœu de chasteté. 
Ils ont un patriarche qui ordonne leurs prêtres. 

Beaucoup des différences que j’ai décrites entre les chrétiens attachés 
au Saint-Sépulcre n’ont pu être détaillées une à une, car nous étions trop 
pris par les offices et les saintes pérégrinations. 


1 . Cette appellation a donné lieu à diverses interprétations : l’auteur rapporte une des 
plus fréquentes. Il faut remarquer que ces chrétiens étaient très souvent des intermédiaires 
entre les voyageurs et les autorités iocales. 

2. Les Maronites forment une Église héritière du siège d’Antioche. Originaires du Liban, 
ils tirent leur nom de saint Maron, ascète syrien ami de saint Jean Chrysostome. Ses disci- 
ples fondèrent à sa mort un monastère dans la vallée de I ’Oronte. Par la suite, les moines du 
monastère, refusant de prendre parti entre Jacobites et Melkites, se réfugièrent dans les 
hautes vallées du Nord-Liban. Il faut distinguer Jean Maron, dont parle l’auteur, propagateur 
au vu' siècle de l’hérésie monothélite selon une certaine tradition, de saint Maron. Des mis- 
sions franciscaines furent envoyées auprès des Maronites dès 1445, mais leur rattachemenl 
à Rome ne fut définitif qu’au xvi' siècle. 



JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM 


1 155 


V 

VISITE DES ENVIRONS DE JÉRUSALEM. BETHLÉEM, BÉTHANIE 
6-9 juillet 1461 

Maintenant, je prends la plume pour décrire la suite de notre itinéraire. 
Voici qui est fait. Nous sortîmes de la basilique du Saint-Sépulcre à peu 
près à huit heures. On nous conduisit à l’Hôpital, alors que je croyais aller 
au mont Sion, et qu’après le déjeuner nous irions au mont de la Quaran- 
taine et au Jourdain. Nous ne le pûmes à cause des Arabes qui occupaient 
les chemins, et nous attendîmes toute la journée sans rien faire. 

Le 5 juillet au matin, nous espérions allerau Jourdain, mais nous n’osâ- 
mes pas à cause de la guerre qui sévissait entre l’Arabie et le sultan, dont 
j'ai déjà parlé ; alors, on nous conduisit ce jour-là au Saint-Sépulcre, à 
l’heure des vêpres. 

Le 6 juillet après midi, nous sommes sortis de la sainte Cité avec un 
interprète, et on nous conduisit dans les montagnes de Judée à travers un 
chemin détourné et à l’écart. Nous avons vu tout d’abord une église 
grecque, que l’on appelle Sainte -Croix, parce qu’à son emplacement, 
raconte-t-on, poussa un des bois de la sainte Croix, ou qu’on l’y a trouvé. 
Cette église est assez belle et desservie par des Géorgiens. De là, nous 
avons gagné l’endroit où est né le Baptiste, précurseur du Christ ; c’était 
dans l’Antiquité la maison de Zacharie, mais ce n’était pas sa demeure 
principale qui se trouve plus haut dans la montagne 1 ; toutefois, Zacharie 
pouvait avoir deux maisons, c’est l’opinion générale. Autrefois fut 
construite là une maison assez belle, mais les Sarrasins en ont fait une 
maison de commerce, et ils y font reposer les boeufs et les ânes. 

Puis nous nous dirigeâmes vers l’endroit où Élisabeth alla directement 
trouver la Vierge Marie en lui disant : « Voici venir à moi la mère de mon 
Seigneur. » Là, se trouve une très belle fontaine d’eau douce, celui qui en 
boit peut en donner le témoignage. 

En montant, nous nous sommes dirigés vers la maison de Zacharie qui 
est plus modeste que l’autre, mais fut belle dans l’Antiquité, d’après les 
vestiges qui en restent. Dans la partie basse, se trouve l’endroit où la 
Vierge Marie composa le Magnificat ; en montant vingt marches, se 
trouve la chambre de Zacharie et l’endroit où il prophétisa en disant : 
« Béni soit le Seigneur, Dieu d’Israël. » Là, se trouvent les ruines d’une 
très belle chapelle, et il y a un grand autel, à la droite duquel se trouve 
une assez grande fenêtre : on dit que là se cacha saint Jean par crainte 
d’Hérode. Cette maison est gardée par les Arméniens. 

En se dirigeant vers Bethléem, à droite, se trouve le mont Abakuk d’où 


1. Aïn-Karem. 


■ 



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PÈLERINAGES EN ORIENT 


il fut enlevé, et la maison du prophète Élie Puis nous avons pris la route 
qui conduit à Bethléem, route pierreuse et difficile entre les montagnes. 
Toutefois, nous avons vu de la vigne, bien que cette terre soit surtoul 
réservée à la culture des céréales. Il faut noter que nous avions laissé de 
côté la route de Bethléem, mais que depuis la maison de Zacharie nous 
avions retrouvé notre chemin. On trouva ensuite, à droite, le tombeau de 
Rachel, femme de Jacob, qui, alors qu’elle engendrait Benjamin, mourut 
et fut enterrée dans un tombeau ordinaire. Ce tombeau est tout à fail 
commun, érigé sur une hauteur. Les habitants l’appellent encore aujour- 
d’hui le tombeau de Rachel. 

/ Bethléem / Nous sommes allés ensuite à Bethléem, cité de David, qui 
est en contrebas des montagnes de Jérusalem, distant de quinze milles. 
Mais nous avons parcouru une route plus longue parce que nous sommes 
allés dans les montagnes de Judée. Nous ne pouvons pas dire grand-chose 
à propos de cette très sainte cité, parce qu’elle est tout en ruine et qu’il y 
a peu d’habitants. Tous les murs sont détruits, si bien qu’aucune ville ne 
semble avoir existé ; il y a seulement quelques vestiges. On nous condui- 
sit à l’église qui, dans l’Antiquité, fut une cathédrale consacrée à la 
Vierge, recouverte de marbre sur les murs et le sol. La toiture est faite 
d’un amas de poutres qui jadis a servi à sa construction, et cette armature 
s’est détériorée avec le temps, surtout au-dessus du chœur. Les Sarrasins 
ne permettent pas de la réparer ou de la reconstruire, et c’est un miracle 
de la part de Celui qui est né là, que les restes tiennent debout. Ce fut une 
très remarquable église, d’un grand coût, ressemblant par sa construction 
à l’église Saint-Gatien de Tours, à l’exception de sa nef qui n’a pas de 
voûte en pierre mais en bois. Toutes les parois de cette église sont peintes 
de très somptueuses peintures semblables à celles des églises vénitiennes 
Bien qu’elles soient assombries, il reste de précieux vestiges ; sont repré- 
sentées les cités de Judée et la généalogie du Sauveur en alphabet latin cl 
grec. À l’intérieur, il y a cinquante colonnes de marbre, et je n’en ai 
jamais vu autant dans une petite église. Sur l’autel principal avait été 
peinte l’image de la Vierge Marie, elle fut arrachée de la paroi par la 
force ; à droite il y a Abraham, et à gauche, David. Au-dessus du chœur, 
se trouve une épitaphe, pas exactement une épitaphe mais un texte pour 
expliquer à quel moment et par quel empereur fut construite l’église. 
Voici les vers : « Le roi Amaury, rempart de l’ennemi, ... Manuel, puis- 
sant empereur, l’évêque Raoul : . » 

Nous sommes restés dans l’église de Bethléem environ une heure, cl 


1 . Le prophète Élie, défenseur du monothéisme face au roi d’Israël Achab et de sa femme 
Jézabel. Son souvenir était surtout localisé au mont Carmel. 

2. Il s’agit d’un texte évoquant le roi de Jérusalem, Amaury I" ( 1 163-1 174), l’empereui 
de Byzance, Manuel I" Comnène (1143-11 80), et un évêque de Bethléem, Raoul. 



JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM 


1157 


les frères mineurs, qui desservent cette très sainte église, firent une pro- 
cession solennelle et nous montrèrent les très saints lieux. Nous sommes 
allés d’abord dans le cloître. Il y avait eu là, nous dit-on, la grotte où saint 
Jérôme passa sa vie à interpréter les trois langues. Ce lieu est à environ 
vingt-cinq marches sous terre. À proximité, se trouve un autre tombeau, 
de je ne sais qui, et j’ai pensé que ce devait être celui de Paule ou d’Eusto- 
chie 1 . Les frères m’ont dit que non, et qu’il appartenait à un ancien 
monastère de moniales, et qu’elles y étaient enterrées. 

Basilique de la Nativité. De là, nous avons pénétré dans l’église 2 , nous 
dirigeant vers la partie sud. À cet endroit se trouve l’autel où le Christ fut 
circoncis. Puis nous sommes allés au lieu où, dit-on, l’étoile disparut aux 
yeux des mages qui la suivirent jusqu’à l’endroit où se trouvait l’Enfant. 

Hors du chœur, dans la partie gauche, se trouve un autel à l’endroit où 
les Rois mages déposèrent leurs présents, s’arrêtant l’un derrière l’autre 
pour les offrir au Seigneur. 

De là, nous sommes descendus sous le chœur, dans la partie gauche, 
pour aller dans la très sainte chapelle où le Christ est né de la Vierge, et 
où II fut déposé dans l’étable, qui est en arrière du lieu de la Nativité, à 
droite mais en oblique. Les Sarrasins vénèrent ce lieu avec un très grand 
respect. 

Personnellement, j’en ai vu un faire ses oraisons, mais je ne sais pas ce 
qu’il disait, ni s’il s’adressait à Dieu ou à Mahomet. Les frères nous ont 
dit qu’à leur avis, il s’adressait à Dieu le Père ; cet endroit est un de ceux 
que vénèrent les Sarrasins. La chapelle et ses parois sont revêtues de très 
beaux marbres, ainsi que le pavement. Elle renferme des restes de pein- 
ture à la mode vénitienne, mais plus belles ; seulement il n’en reste que 
des parties. On voit d’un côté une peinture intacte, mais très assombrie. 
A gauche, dans la partie inférieure, se trouve l’endroit où fùrent jetés les 
corps des Innocents. 

Le 7 juillet, nous avons quitté Bethléem, et on nous montra non loin de 
la sortie le lieu où les anges annoncèrent aux bergers la Nativité. Nous 
n’avons pas vu ce lieu, si ce n’est à un mille parce qu’il est assez loin de 
Bethléem. Les frères nous dirent que c’était une grotte où se reposaient 
les bergers. Dans l’Antiquité se trouvait là le monastère de Paule et 
d’Eustochie, dont il reste quelques vestiges. 


1 . Saint Jérôme se retira à Bethléem, où, accompagné de sainte Paule, une patricienne 
romaine, il propagea l’idéal monastique, et élabora pendant une trentaine d’années une 
œuvre immense. Sainte Paule y fonda en 386 un monastère, et sa fille Eustochie l’y 
rejoignit. 

2. La basilique de la Nativité fut édifiée par l’empereur Constantin sur une des nombreu- 
ses grottes naturelles de Palestine. Remaniée en 526, elle échappa, contrairement au Saint- 
Sépulcre, aux destructions du xi' siècle et fut seulement transformée et redécorée pendant les 
croisades. Les frères mineurs desservirent l’église après cette période. Ainsi que le souligne 
l’auteur, la toiture s’effondrait au moment de son pèlerinage. Ceci est confirmé par une bulle 


1158 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


En avançant plus loin, se trouve le lieu où David vit Goliath, et qu’on 
appela Beth Golie. Beth, parce que c’est le nom de famille ; Goliath hahi 
tait là et non à Bétulie qui est proche de la Jordanie, région égalemcm 
habitée par les Philistins. 

Nous avons cheminé des deux côtés en nous suivant et nous sommes 
arrivés par le chemin de droite qui conduit à Jérusalem. Nous avons 
trouvé les restes d’un canal qui allait de Jérusalem à Bethléem. Il était très 
visible, car Bethléem est en contrebas de Jérusalem. Le frère Laurent nous 
a dit que lui-même avait suivi son tracé du commencement jusqu’à la fin. 
et qu’il avait vu en hiver les eaux s’écouler dans le temple de Salomon, 
descendant par le canal souterrain de Bethléem à Jérusalem ; au-delà de 
Bethléem, il y a des bassins et des aqueducs dans un endroit situé en 
hauteur et rempli d’eau, qui traverse Bethléem et se dirige vers Jérusalem 

En allant à Jérusalem, nous trouvâmes Gion, heu où les prêtres tinrem 
conseil pour comploter contre Jésus. Depuis ce moment jusqu’à aujotir 
d’hui, on l’appelle la maison du Mauvais Conseil. On dit que là, l’étoile 
attendit les mages quand ils entrèrent dans la ville à la recherche d’Hé 
rode. Dans l’Antiquité, il y eut construction d’une église en l’honneur de 
saint Cyprien. On dit aussi que c’est le heu où Salomon fût oint roi. 

Le septième jour, on nous conduisit pour la seconde fois à 1 ’ intérieur 
du Saint-Sépulcre. 

/Val de JosaphatJ Le 8 juillet au matin, on nous emmena accomplii 
d’autres péréginations à travers la sainte Cité, que nous n’avions pas 
encore faites, en premier heu vers le champ appelé Haceldama, c’est 
à-dire le Champ du Sang, situé sur le méridien de la Sainte Cité au sud ; 
il mesure en longueur ni plus ni moins de vingt-quatre pas, et environ une 
dizaine en largeur. Depuis l’Antiquité, ce champ fût un heu de sépulture 
des pèlerins, et il reste d’importants vestiges. Beaucoup présentent des 
ouvertures carrées, et jusqu’à aujourd’hui des Arméniens y étaient enter- 
rés. Dans les excavations vides, l’on pouvait faire reposer de nombreux 
corps. Alentour, ici et là, on trouve de nombreuses sépultures juives, et je 
crois que l’une des raisons pour lesquelles ce champ fût utilisé, c’est parce 
que le cimetière juif lui est contigu. 

De là, nous sommes descendus dans la vallée de Siloé qui est proche 
de la vallée de Josaphat ; un pont les sépare près du village de Gethsémani 
et du tombeau d’Absalon. Dans notre descente, nous avons vu beaucoup 
de cavernes et de grottes, dans lesquelles, dit-on, se rendaient les Apôtres, 
après avoir fùi et abandonné le Seigneur, ce qui est très vraisemblable. 

De là, nous sommes allés au heu où fut scié Isaïe 1 ; aujourd’hui s’y 

du pape Nicolas V (1447-1455) qui autorisa Philippe le Bon à la restaurer. Les Franciscains 
entreprirent les travaux vers 1465. 

I. Le prophète Isaïe annonça la venue du Christ dans de nombreuses prophéties. La Bible 
ne rapporte pas ce supplice, dont l’histoire appartient à la tradition juive. 



JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM 


1159 


trouve un arbre entouré d’un mur de toutes parts. Puis, nous allâmes à la 
piscine de Siloé : c’est une grande fontaine carrée dans laquelle on peut 
sc plonger, c’est pourquoi on l’appelle piscine. Dans toute la cité de Jéru- 
salem et ses environs, il n’y a pas d’eau courante, excepté en cet endroit. 
Tout autour se trouvent de nombreux portiques. C’est un endroit assez 
vaste dans lequel on descend par quarante marches. De nombreux Sarra- 
sins viennent y prendre de l’eau fraîche. 

[Béthanie] Le 9 juillet. À la deuxième heure après midi, nous sommes 
allés à Béthanie. En quittant le mont Sion, avec nos ânes, nous sommes 
descendus dans la vallée de Siloé. Nous avons pris un chemin qui montait 
vers Béthanie, laissant le mont des Oliviers sur la gauche. Ce n’est pas 
la voie que le Christ emprunta le jour des Palmes, puisqu’il arriva par 
Hethphagé, chemin direct depuis le mont des Oliviers, que nous laissâmes 
ù notre gauche. À droite, nous avons dépassé d’assez près le lieu où Judas 
sc pendit au sommet d’une colline qui domine Siloé. Il y avait là un arbre 
qui s’est desséché, et qui en quelques années se déracina. Il y a beaucoup 
d'arbres de la même espèce dans cette région, que l’on appelle « carou- 
biers ». Ils portent des fruits assez agréables à consommer. 

De là, nous sommes allés à Béthanie, qui est tout à fait abandonnée, 
l’on y voit à peine quelques ruines. Aujourd’hui, il y a seulement quarante 
maisons habitées. C’est une colline isolée de toutes parts. Puis nous avons 
continué vers la maison de Simon le Lépreux, qui est inhabitée, et nous 
sommes allés voir le tombeau de Lazare, qui est en marbre. Je crois 
cependant qu’il n’était pas ainsi quand Lazare ressuscita, mais qu’il fut 
construit par les Latins. Le tombeau n’est pas vraiment au milieu de 
l’église. Le chevet de l’église est à l’emplacement du lieu où le Christ se 
tenait quand II dit : « Lazare, sors de ta tombe. » 

En sortant de l’église de Lazare, nous avons vu la maison de Marthe, 
OÙ fut hébergé notre Seigneur Jésus-Christ. C’est une maison inhabitée. 

De là, nous sommes allés à l’endroit où se trouve un grand rocher sur 
lequel s’est assis Jésus quand Marthe lui dit : « Seigneur, si tu avais été 
là, mon frère ne serait pas mort. » Là, le Christ fit une halte quand II des- 
cendit de Jérusalem à Béthanie. Tous les pèlerins prirent un morceau de 
ce rocher. Nous allâmes ensuite de Béthanie à Bethphagé. 

VI 

AUTRES LIEUX DE PÈLERINAGE EN PALESTINE 

Après avoir vu ces lieux, nous avons gravi une petite colline d’où les 
frères mineurs nous montrèrent la mer Morte, le Jourdain, le mont de la 
Quarantaine. Je n’ai pu me rendre surces très saints lieux, mais je me suis 
renseigné sur eux tous. Les pèlerins visitent un lieu appelé Champ rouge 


1160 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


ou Terre rouge, sur la route qui va de Bethphagé à Béthanie, car c’est la 
maison que Joachim habita quand il fut expulsé du Temple à cause de la 
stérilité de sa femme. On l’appelle Terre rouge, car les collines soin 
rouges, et c’est là que l’Ange annonça la nativité de la Vierge Marie. Ce 
lieu est distant de quinze milles, et la maison où dorment les pèlerins esi 
un château en ruine. 

On chemine parmi les montagnes le long d’une route indirecte et diffi 
cile qui se trouve à quinze milles de Terre rouge vers le mont de la Qua 
rantaine où jeûna le Christ. Il y a une grotte. Au pied de la montagne, se 
trouve un bois ou une forêt, et près de là, la source très douce de Mara 
qu’Élisée adoucit en lui retirant son sel. Ce mont est d’un accès difficile 
c’est pourquoi les pèlerins le gravissent avec beaucoup de peine. Il y a un 
autre mont très haut où le diable transporta le Christ et lui montra tous les 
royaumes du monde. 

De là, on descend à Jéricho, qui est habitée par les Arabes. C’est une 
région très chaude, et l’on y trouve des raisins mûrs dès le début du mois 
de juin, comme me l’a dit frère Laurent. On fait naître ici avec art les 
poussins : les œufs sont déposés dans du fùmieroù ils naissent en nombre 
incalculable, et sont ensuite vendus selon leur taille, mais à faible prix, cl 
en les mesurant à l’aide d’un demi-cercle. C’est aussi le lieu où le Chrisi 
rendit la vue à l’aveugle assis au bord du chemin, et où se situe la maison 
de Zachée qui, après avoir reçu le baptême, fut appelé Sylvain. 

De l’autre côté, en allant vers le Jourdain, à main droite existe un 
monastère dans une vaste solitude où habita saint Jérôme. De là, on va au 
monastère Saint-Jean-Baptiste, distant d’un mille du Jourdain, monastère 
édifié en l’honneur de Jean-Baptiste ; ce sont les Grecs qui l’habitent. 

On se rend ensuite au Jourdain où le Christ fut baptisé par Jean. Ce 
fleuve descend des montagnes du Liban, au pied desquelles coulent deux 
torrents, Jor et Dan, qui réunis dans le même lit forment le Jourdain. Il 
s’écoule toujours impétueusement, et son cours est rapide et violent. 1 1 esi 
enserré entre les roches, large comme un jet de pierre. Il coule vers la mei 
Morte qui est proche pour y disparaître. Un pont franchit le Jourdain que 
l’on emprunte pour aller à Damas, on l’appelle le pont de Jacob. De 
l’autre côté du Jourdain se trouve une église construite à l’endroit où Jean 
baptisait. Ce n’est pas le désert de saint Jean, qui est près de la vallée 
d’Hébron, mais c’est un désert où Marie l 'Égyptienne fit pénitence- 
pendant trente ans. Les frères disent qu’ils ont vu des lions dans ce désen 
de part et d’autre du Jourdain. 

[La mer Morte J On dit que le Jourdain s’engouffre dans la mer Morte 
où Dieu engloutit Sodome. Beaucoup s’étonnent que cette mer ne soit pas 
faite d’eau douce à cause des eaux du Jourdain qui s’y jettent, mais les 
décisions de Dieu l’emportent. On peut dire qu’il y a une telle quantité de 



JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM 


1161 


bitume 1 et de poix qu’elle ne pourra jamais être de l’eau douce. Les frères 
m’ont dit que si une goutte d’eau de la mer Morte tombe sur du pain, elle 
fait une tache comme une olive. Frère Laurent m’a dit en avoir posé une 
goutte sur sa langue, et que pendant deux heures il en avait conservé de 
l’amertume. On l’appelle mer Morte parce que rien n’y vit, ni poisson, ni 
oiseau. On retire de la mer Morte de la poix et du sel ; on ramène sur le 
bord de la mer la poix qu’elle rejette, à l’aide d’un cheval ou d’un bœuf. 
Cette poix est très recherchée, principalement par ceux qui ont du vin, car 
ils l’utilisent pour en enduire le bois des vignes afin que les fourmis ou 
les limaces ne puissent atteindre le raisin. 

En vérité, maître Pierre Mamoris, tu as pratiqué cela selon la théorie de 
Palladius avec de la graisse de porc, et de la cendre. Le sel provient de la 
mer Morte naturellement, et il est consommé à Jérusalem et couramment 
dans toute la Syrie, il est blanc et bon. 

À côté de cette mer, à peu près à quatre milles, croissent des arbres qui 
portent de grosses prunes ; elles ont un jus putride, de couleur cendrée, 
quand on les retire de l’arbre pour les servir telles quelles, pleines de ce 
jus. La mer Morte peut avoir vingt-cinq milles de large, et environ cent de 
long ! En deçà, se trouvent les montagnes d’Arabie, au-delà de la Syrie. 

Voilà les habituelles pérégrinations accomplies par les pèlerins aujour- 
d’hui quand ils viennent de Jaffa et qu’ils veulent visiter Nazareth, le mont 
Thabor et le mont Carmel. Ils doivent descendre à Acre, puisque les Sarra- 
sins ne veulent pas conduire les ânes à Nazareth. C’est pourquoi la foule 
de pèlerins ne peut y accéder ; mais à dix ou douze personnes, ils peuvent 
s’y rendre avec plus de facilité car on trouve ce nombre d’ânes, mais non 
pas pour cent ou deux cents pèlerins. Il faut noter que, tandis que les pèle- 
rins descendent à Jaffa, le patron envoie la galère à Acre pour les marchan- 
dises 2 . En effet, là on trouve la soie en abondance, et en attendant les 
pèlerins, on fait des achats, restant 'à-bas une dizaine de jours, puis on 
revient à Jaffa chercher les pèlerins. Cela se passa ainsi cette année. 

Acre est à soixante milles de Jaffa. C’est un très beau port, très bien 
protégé, d’après ce que disent les marins. On lit dans les Gestes de Bau- 
douin et de son frère Godefroy de Bouillon que cette contrée fut conquise 
par les armes afin que les pèlerins puissent y accéder. Deux frères sont à 
l’origine des noms de cette terre, à savoir Ptolémée qui a donné Ptolé- 
maïs, et Accon, Acre. Elle est située entre la Syrie et la Phénicie, entre la 
mer et les montagnes, là où s’écoule le fleuve Belo. Depuis Acre, on se 
rend à Nazareth, qui en est distante de vingt milles. C’est le lieu où s’est 
annoncé le salut du monde, et où un ange fût envoyé à la Vierge. 


1 . Cette remarque est juste, car la mer Morte comprend des masses bitumeuses qui flot- 
tent à la surface. Son goût détestable provient du chlorure de magnésium qu'elle contient. 

2. Il s’agit de l’ancienne Saint-Jean-d’Acre perdue par les croisés en 1291. Cette remar- 
que de l'auteur apporte la confirmation de l’habitude qu’avaient les patrons d’utiliser les 
galères pèlerines pour faire du commerce, ce que Venise avait interdit dans sa législation. 


1162 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


À six milles de là, se trouve le mont Thabor, isolé au milieu d’une 
plaine, car il n’y a pas d’autres montagnes alentour. Il y a une grotte ronde 
où le Christ fut transfiguré. 

Près de Nazareth, les armées des rois de Juda, dans l’Antiquité, se ras- 
semblaient là à cause de l’étendue des plaines et de l’abondance des 
sources. Jadis, à Nazareth, une église fut construite, d’une étonnante gran- 
deur et très belle. De grandes colonnes de marbre reposent à terre aujour- 
d’hui. Il y a une grotte où priait la Vierge Marie quand l’Ange vint la 
saluer où l’on célèbre la messe. Ce lieu est desservi par de pieuses 
femmes grecques, d’après ce que m’a dit frère Laurent. 

De Nazareth à Jérusalem, non loin, on laisse les monts Gelboé. Dans 
la plaine de Galilée, il y a de petites collines au nombre de sept. J’ai inter- 
rogé les frères pour savoir s’il y avait de la pluie, et ils me dirent que 
sur les monts de Gelboé, il n’y avait ni pluie ni rosée. On dit que c’esl 
l’interprétation de David. 

Entre Jaffa et Acre, se trouve le mont Carmel, à une distance de trente 
milles de Nazareth. Sur ce mont, séjournèrent Élie et Elisée. Il faut remar- 
quer que le sommet du mont Carmel surplombe la mer ; il est double, à 
quatre milles d’Acre. Il y a un autre Carmel au-delà du Jourdain, à côté 
d’un vaste désert sans aucune habitation, ni aucun habitant de Moab et où 
se rendit David s’enfuyant de la vue de Saül. 

Il y a beaucoup d’autres saintes pérégrinations dans la vallée d’Hébron, 
que les pèlerins ne peuvent accomplir parce qu’elles sont trop éloignées 
de la route habituelle, reliant Gaza à Jérusalem. Hébron aujourd’hui esl 
une aussi grande ville que Jérusalem, et à l’extérieur se trouve le champ 
de Damas où fut créé Adam. Ce champ, d’après ce que m’a dit frère 
Laurent, a une terre noire. Tout autour poussent des arbres qui produisent 
de bonnes prunes. 

De là, à peu près à un mille, se trouve la vallée de Mambré où habita 
Abraham, et où il vit trois anges. C’est le lieu où lui fut annoncée la nais- 
sance d’Isaac, et où Sara fut rabrouée. A Hébron, il y a une grotte double 
où furent enterrés Abraham et d’autres patriarches. Frère Laurent m’a dit 
qu’aujourd’hui les Sarrasins ont transformé ce lieu en mosquée, et que la 
grotte des Patriarches est toute couverte d’or et d’argent, car les Sarrasins 
ont une grande vénération pour ce lieu et s’y rendent en pèlerinage, 
comme nous à Jérusalem. Nous y avons vu deux ou trois pèlerinages 
quand nous y étions, car ils célèbrent leur Pâque. 

Au-delà d’Hébron, à quinze milles, se trouve le désert de saint Jean- 
Baptiste. Entre les montagnes, il y a des petits arbres au feuillage peu 
touffu, qui produisent des fruits que l’on vend aux pèlerins le dimanche. 
Là se trouve une église construite en l’honneur de saint Jean. A côté, il y 
a une source où il baptisait, avant de se retirer dans le désert du Jourdain : 
il y passa le reste de sa vie, y demeurant vingt-cinq ans, et se nourrissant 
de miel et de sauterelles. J’ai trouvé au mont Sion, dans un livre de l’évê- 



JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM 


1163 


que d’Acre ce qui suit : dans le désert de saint Jean, poussent des tiges 
qui ont un jus très sucré, et dont on tire le sucre. Les frères disaient que 
Jean mangeait les feuilles de leurs arbres. Jean se nourrissait également 
de sauterelles et d’herbes, et de choses diverses. Ceci, je l’ai appris au 
mont Sion. 


VII 

SITUATION DE JÉRUSALEM 

Maintenant, je reviens à la sainte cité de Jérusalem où nous séjournâ- 
mes, ainsi que dans les environs, quatorze jours. Quand j’en eus le loisir, 
j’interrogeai les frères sur la situation de la ville et les coutumes de la 
région. Il faut noter en premier lieu que ceux qui ont écrit sur la très sainte 
cité sont nombreux, parmi eux, Bède, qui écrivit sur le saint voyage. 
L’évêque d’Acre, contemporain de Godefroy de Bouillon 1 2 , fit une des- 
cription de toute la Syrie, que j’ai lue au couvent du mont Sion. Mais 
aujourd’hui, tout est bouleversé : le nom des lieux a changé et les édifices 
sont en ruine. Toutefois, la région est toujours là, et par la volonté du 
Très-Haut, qu’il daigne prendre en considération le cœur des fidèles qui 
exposent leurs forces pour reconquérir ces Lieux très saints d’un glaive 
vengeur. L’accès en est très facile, les gens ne sont pas armés, et cette 
terre est remplie de chrétiens qui se cachent, mais que nous avons recon- 
nus à travers leur langue et leurs mœurs. En l’occurrence, je me retiens 
de décrire la situation de Jérusalem, car cela a été écrit précédemment, et 
aucun historiographe n’a négligé de dire ce qu’il fallait. Cependant j’ai 
pris soin de mettre par écrit le témoignage de ce que j’ai vu de mes 
propres yeux, car les hommes y accordent davantage de crédit qu’à ce 
qu’on leur raconte. 

La ville de Jérusalem, ainsi qu’en a témoigné l’évêque d’Acre, est pos- 
session des patriarches, ville des prophètes, entourée de toutes parts de 
montagnes, sise dans une partie de la Syrie appelée Palestine et province 
de Judée où coulent le lait et le miel. Les frères ont dit que là se trouvent 
en abondance le lait, le blé, l’huile et le meilleur vin. A l’orient de Jérusa- 
lem, se trouve le mont des Oliviers, au couchant les monts d’Éphraïm, au 
nord la Samarie, au sud le mont Sion. Jérusalem ne bénéficie pas directe- 
ment de l’eau des fleuves, elle n’a pas non plus de sources, excenté celle 
de Siloé qui est au pied du mont Sion et traverse la vallée de Josaphat, et 
donne tantôt des eaux en grande abondance, tantôt très peu. Sur ce sujet, 
on en a dit assez. Il y a une autre fontaine, celle de la Vierge, dont les 


1. Jacques de Vitry fut évêque d’Acre en 1214. Auteur d’une Hisloria orientalis qui va 
de 622 à 1218, cet ouvrage servit de référence à Louis de Rochechouart, puisqu'il nous fait 
savoir qu’il l’a lu à la bibliothèque du couvent franciscain du mont Sion. 

2. La référence à Godefroy de Bouillon semble être une erreur du copiste. 



1164 


PELERINAGES EN ORIENT 


eaux sont peu abondantes. Dans la ville de Jérusalem et dans les environs, 
il y a des citernes pour recueillir les eaux de pluie, ce qui est suffisant tanl 
pour les hommes que pour les animaux. Les moineaux y boivent avec une- 
grande difficulté, car il leur faut descendre au fond de la citerne, sinon ils 
ne peuvent boire. Mais maître Stéphane Tallivelli leur donne de l’eau à 
sa fenêtre, et c’est là que se rassemblent tous les moineaux de la ville. 

La cité de Jérusalem n’a pas de moulin, à cause du manque d’eau, et 
on ne peut pas non plus utiliser des moulins à vent comme chez nous. 
Mais ils ont des moulins près de leurs habitations qu’ils font tourner avec 
des chevaux, ainsi en ont les frères du mont Sion. 

Les portes de Jérusalem ne sont plus telles aujourd’hui que les a décri- 
tes Bède, à l’exception de la porte Saint-Étienne, que les Sarrasins appel- 
lent Hesbeofel ', et la porte de la vallée parce qu’elle conduit à la vallée 
de Josaphat. 


VIII 

LES HABITANTS DE LA PALESTINE 

J’ai décidé de décrire maintenant les mœurs des infidèles qui occupeni 
la Terre sainte. 

Commençons par les Sarrasins. Ils se disent descendants de Sara, cl 
c’est faux, les Italiens les appellent communément Maures. Je n’ai pu en 
savoir l’origine, si ce n’est ce que m’a dit frère Laurent, à savoir qu’on 
les appelle en latin Amorrhéens, d’autres disent Mosseroumy, ce qui veut 
dire « du Sauveur ». Il y a une différence entre les Sarrasins, et on les 
appelle soit Druses, soit Raphati, soit Raranduli, soit Arabes 1 2 . 

Les Druses habitent entre Acre et Beyrouth. Ils ne croient pas en 
Mahomet mais en l’Évangile, et ne mangent pas la viande de porc ; on les 
appelle Sarrasins, mais cependant ils tuent les Sarrasins. Ils ont une reli- 
gion secrète sur laquelle ils ne veulent pas s’étendre. Ils boivent du vin 
ouvertement. Ils sont environ cinquante mille, et se comportent comme 
des chrétiens, adorant la Croix en secret. 

Les Raphati habitent à côté du Liban, ne croient pas aux disciples de 
Mahomet, mais en Mahomet seul. Ils sont hostiles aux Sarrasins et ne 
mangent pas dans de la vaisselle. 

Les Raranduli. Les Raranduli sont sarrasins, et réputés pour leurs senti- 
ments religieux auprès des Sarrasins. Ils vivent dans les mosquées en sol i - 


1. Ce nom n’a pu être identifié. 

2. La transcription des noms arabes est sans doute peu fiable et se prête à diverses inter 
prétations. 



JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM 


1165 


taires, vêtus de peaux de bêtes avec par-dessus un vêtement de mille 
couleurs ; contrairement à la coutume de leur patrie, ils rasent leur barbe 
et ne portent rien sur la tête ; seulement quelques-uns portent un bonnet, 
et ils sont couverts de plumes d’autruche, comme cela est habituel pour 
les fous ; ils ont la réputation comme eux d’être saints. Ils vont et viennent 
comme des victimes, en demandant l’aumône, brandissant des flûtes et 
des tambourins et chantant les louanges de Mahomet. Ils portent à même 
la peau des chaînes de fer et des anneaux à leur prépuce ; frère Laurent 
m’a dit que l’un d’entre eux avait arraché son membre viril pour conser- 
ver sa chasteté ; ils ne sont pas hostiles aux chrétiens. Quand ils marchent 
à travers la cité, ils s’élèvent jusqu’au troisième ciel, ou font des gesticu- 
lations, vociférant comme s’ils voyaient le diable. 

Les Arabes 1 habitent de part et d’autre du Jourdain, et vivent comme 
des bêtes sauvages. Ils ont, en guise de maison, des tentes qu’ils transpor- 
tent. Ils n’ont aucune attache ni aucune crainte. Ils vivent de rapine, de 
lait de chamelle et de viande, sont couverts de vêtements l’été, ne boivent 
du vin d’aucune sorte, et sont les ennemis des Sarrasins : quand nous 
étions à Jérusalem, ils en tuèrent soixante devant les portes de la cité. 
Nous les avons vus sur des brancards. Entre Arabes, il y a des différences, 
et on prend parti pour les uns ou pour les autres qui portent un turban 
blanc ou rougeâtre. Tous vivent selon la loi de Mahomet. 

Les Sarrasins 2 qui habitent en Syrie, en Égypte, en Berbérie et jus- 
qu’en Asie Mineure sont des gens bestiaux. Ils suivent la loi de Mahomet 
et le Coran. Cependant, contrairement à leur loi, ils boivent du vin, j’en 
ai vu plusieurs le faire ; quand ils n’ont pas de vin, ils font bouillir des 
raisins qu’ils ont en grande abondance, et avec lesquels ils font un assez 
bon vin. Les Sarrasins disent que Jésus-Christ a été conçu par Dieu, et 
qu’il est né du flanc de la Vierge, car ils disent qu’il est indigne de Dieu de 
naître par les voies naturelles. Les Sarrasins disent que Marie fut toujours 
vierge. Ils ont de la haine pour les Juifs. Ils ne croient pas que Jésus soit 
mort, mais Simon de Cyrène à sa place, et affirment qu’il est monté aux 
cieux, vivant et glorieux. C’est pourquoi ils adorent le mont des Oliviers. 
Les Sarrasins vénèrent quatre lieux saints, d’après ce que m’a dit frère 
Laurent : d’abord le lieu de la Nativité, en second Nazareth, troisième- 
ment Béthanie, quatrièmement le tombeau de la Vierge ; on en ajoute un 
cinquième en général, le mont des Oliviers. Les Sarrasins montrent une 
grande ferveur religieuse dans leurs mosquées, ils ont des prédicateurs 
qui prêchent tête nue. Les Sarrasins chantent des psaumes traduits dans 
leur langue, ainsi les cinq livres de Moïse et les quatre Évangiles, mais ils 


1. Bédouins du désert. 

2. Il ne s’agit pas seulement des Arabes, mais de tous les musulmans vivant dans l'Em- 
pire mamelouk. 



1 166 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


disent que nous avons faussé les textes qui rapportent la Passion du Christ 
à laquelle ils ne croient pas, car ils n’admettent de l’Évangile que ce qui 
est contenu dans le Coran. Les Sarrasins s’acquittent du dixième de leurs 
biens. Ils construisent des mosquées, des hôpitaux pour recevoir leurs 
voyageurs ; ainsi entre Jérusalem et Le Caire, où il y en a beaucoup, 
d’après ce que m’ont dit maître Stéphane Tallivelli et frère Laurent le 
Sicilien. 

Les Sarrasins ne portent pas de pantalons parce qu’ils se lavent souvent 
la nature, et en cela ils sont semblables aux Juifs : « Soyez lavés et pro- 
pres. » Les femmes, en revanche, portent des pantalons avec par-dessus 
d’amples vêtements ; quand elles veulent satisfaire un besoin naturel, je 
les ai vues procéder à la façon des marins puisque leur pantalon descend 
jusqu’à leurs pieds. 

Les Sarrasins ne crachent pas dans les églises ou dans leurs mosquées ; 
par révérence, jamais ils n’y parlent, et ils s’y déplacent pieds nus. Cepen- 
dant, ils y dorment et y mangent quand ils voyagent. Pendant que nous 
étions à Jérusalem, les Sarrasins jeûnaient selon leur coutume, et ils 
appellent ce jeûne le ramadan. Ils célèbrent le jeûne selon les lunes, ils 
ont douze mois lunaires, et au treizième commence le jeûne. Cette année, 
ils ont commencé leur jeune le 8 juin, jour de la première lune; on l’ap- 
pelle première, quand elle commence à apparaître, et non seconde, selon 
l’habitude de l’Église. Pour l’année en cours, ils terminèrent le jeûne le 
28 juin, qui fût la première lune après les autres. C’est pourquoi, pour 
calculer les jeûnes, ils reculent toujours de onze ou douze jours. Quand 
ils jeûnent, ils ne mangent rien jusqu’à l’apparition d’une étoile dans le 
ciel, comme je l’ai vu ; mais pendant toute la nuit, ils mangent et forni- 
quent. Ils mangent de la viande et du poisson en même temps. Les Sarra- 
sins mangent tous les jours de la viande, ils pêchent peu de poisson, sauf 
à Jaffa où ils attrapent de nombreux petits poissons, mais à Jérusalem on 
en trouve rarement. 

Les Sarrasins ne célèbrent pas de fêtes, excepté le vendredi, jour de 
leurs oraisons au temple, et leur fête de la Pâque. Beaucoup durant leur 
travail font leurs prières : les uns se tournent vers le soleil 1 s’ils sont dans 
les champs, les autres se tiennent sur des tapis, dans la position des sar- 
cleurs, pour réciter leurs racontars ; ils font apporter le tapis par des 
esclaves. 

Les Sarrasins ne parlent jamais en urinant, et s’ils le font, c’est une 
grande injure ; quand ils urinent, ils s’accroupissent comme les femmes, 
et d’après leur religion, ils s’essuient la nature sur une pierre, et font beau- 
coup d’autres choses honteuses. 

Les Sarrasins disent que c’est faire grande offense à quelqu’un que de 


1 . L’auteur fait allusion à la Qibla, c’est-à-dire à la direction de La Mecque, vers laquelle 
se tourne tout musulman pour prier cinq fois par jour. 



JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM 


1167 


le frapper avec un pied chaussé. Quand ils s’assoient, ils enlèvent leurs 
chaussures, j’en ai vu plusieurs le faire. 

Les Sarrasins ont cinq grandes règles dans leur religion 1 : aller à La 
Mecque, tous observent communément ce précepte et s’y rendent après 
leur quarantaine en grande foule ; ils appellent cela dans leur langue Kar- 
navam, et ils font une grande fête avant de se mettre en route. 

[Le manuscrit conservé se termine ici.] 


1 . Cette observation concerne les cinq piliers de l’Islam, c’est-à-dire les cinq obligations 
auxquelles chaque musulman doit se soumettre. 


Récit anonyme d’un voyage à Jérusalem et au mont Sinaï' 

Fin xv' siècle 


INTRODUCTION 


Le texte dont la traduction est présentée ici appartient à un manuscrit 
français, sans doute une copie de la fin du xv e siècle ou du début du xvi', 
conservé à la bibliothèque municipale de Rennes, qui fut transcrit par nos 
soins et édité pour la première fois en 1979. 

C’est le récit anonyme d’un pèlerinage à Jérusalem et au mont Sinaï 
dont il manque le début et la fin, qui n’ont pas été recopiés. Néanmoins, 
le texte comporte des indications permettant de le dater et de cerner la 
personnalité de son auteur. Celui-ci nous apprend en premier lieu qu’il 
est français et navigue à bord d’une galère vénitienne, la Contarina. Il 
cite au nombre des passagers un pèlerin allemand, Conrad Grünemberg, 
dont on sait par sa relation de voyage, conservée intégralement, qu’il se 
rendit en Terre sainte en 1486. Bien plus, notre pèlerin français rapporte 
qu’il part visiter le mont Sinaï en compagnie d’un certain Georges Leng- 
herand qui accomplit également son pèlerinage en 1486. Ce dernier fut 
« mayeur », c’est-à-dire chef des échevins, de la ville de Mons en 
Hainaut, alors aux Pays-Bas, puis conseiller ordinaire de son souverain, 
Philippe le Beau (1478-1506). À son tour, il rédigea une relation de son 
voyage qui permet de compléter celle de l’Anonyme français, dont on 
peut donc dater avec certitude le pèlerinage de la même année. 

L’étude comparée de ces trois récits permet de supposer que l’Ano- 
nyme est vraisemblablement un clerc saintongeais, Guy de Toureste. 
Quelques éléments inclinent à le penser, mais pour que cette hypothèse 
soit totalement vérifiée, il faudrait retrouver le manuscrit original. Nous 
continuerons donc de le désigner comme « l’Anonyme de Rennes ». 

On peut établir avec profit une comparaison entre les différents récits 
du pèlerinage de 1486, ce qui permet souvent d’en mieux comprendre le 
déroulement. 


1 . Texte intégral traduit du moyen français, présenté et annoté par Béatrice Dansette. 




RECIT ANONYME... — INTRODUCTION 


1169 


Lorsque l’Anonyme de Rennes quitte la France, celle-ci est dirigée par 
Anne et Pierre de Beaujeu, régents du royaume pendant la minorité du roi 
Charles VIII (1483-1498). Il s’embarque à Venise dans les derniers jours 
de mai 1486. Deux galères appareillent ensemble pour la Terre sainte, 
celle d’Agostino Contarini, qu’il emprunte, et celle d’un autre patron 
vénitien, Piero Lando, à bord de laquelle navigua Georges Lengherand. 
Venise conserve le monopole du transport des pèlerins, et détient encore 
la majeure partie de son empire, malgré l’expansion des Turcs en Médi- 
terranée. En 1479, elle avait dû signer un traité de paix avec le sultan 
Mehmed II (Mahomet II), qui lui avait fait perdre des possessions en 
Albanie et en Grèce, l’obligeant en outre à s’acquitter d’un lourd tribut. 
Il lui fallait de plus en plus compter avec les Turcs, car le nouveau sultan 
Bayézid II (Bajazet) poursuivait depuis 1481 cette politique de conquête 
en Europe et en Asie, qui cependant n’empêchait pas les pèlerins de se 
rendre en Terre sainte. 

Nos deux galères ne naviguent pas de conserve. Mais les patrons en 
général se retrouvent aux principales escales, où ils ménagent leurs inté- 
rêts commerciaux malgré les interdictions de l’État vénitien. Après avoir 
longé l’Istrie dans les premiers jours de juin, puis dépassé Zara et Sebe- 
nico (Sibenik) en Croatie, l’île de Curzola (Korcula), Raguse (Dubrov- 
nik), Corfou, Modon et Coron dans le Péloponnèse, la Contarina aborde 
la Crète le 7 juillet, Rhodes le 12, et Chypre le 19 du même mois. Après 
cette longue traversée, les pèlerins arrivent au large de Jaffa, seulement 
le 28 juillet. Mais ils sont empêchés de débarquer rapidement, car les for- 
malités auxquelles doivent souscrire obligatoirement les patrons traînent 
en longueur. L’attente des pèlerins se prolonge donc au large du port, et 
enfin, le 8 août 1486, ils peuvent descendre à terre. 

Le récit de l’Anonyme débute au moment où ils sont tous rassemblés 
dans les grottes de Jaffa, attendant dans de pénibles conditions, et après 
une navigation éprouvante, de partir pour Jérusalem. Outre les autorités 
locales musulmanes et des guides, les frères mineurs accueillaient les 
pèlerins en Terre sainte. Dans ce rôle, l’Anonyme cite un « frère pèle- 
rin ». Selon la tradition franciscaine, ce nom était porté par un frère 
mineur en souvenir de Peregrinus de Falerone, étudiant converti par saint 
François. Il avait en vain recherché le martyre en Terre sainte, et se 
dévoua alors à la cause des pèlerins sous le nom de « frère pèlerin », fonc- 
tion conservée après lui. 

Le trajet de Jaffa à Jérusalem se déroula du 8 au 13 août, avec une 
halte habituelle au couvent des frères mineurs de Ramleh. Les pèlerins 
séjournent dans la ville sainte du 1 3 au 17 août. Les Français sont logés 
dans l’ancien Hôpital des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. On les 
installa probablement dans ce qui fut la grande salle d’armes des Hospita- 
liers, lieu très inconfortable, souligne l’Anonyme, car ils étaient entourés 
de musulmans peu accueillants. 


1170 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Ensuite, les frères mineurs les conduisent le long de la « Voie doulou- 
reuse », et à l’intérieur du Saint-Sépulcre, où ils passent, selon l’habitude, 
leur première nuit de dévotion. 

Entre le 17 et le 22 août, ils visitent Bethléem et le Jourdain. De retour 
à Jérusalem le 23 août, la plupart ont alors achevé leur pèlerinage en Terre 
sainte et s’apprêtent à regagner l’Europe, en particulier le chevalier alle- 
mand, Conrad Grünemberg, qui avait voyagé sur la Conlarina avec 
l’Anonyme de Rennes. Georges Lengherand, au contraire, poursuit son 
pèlerinage vers le Sinaï avec celui-ci. 

Comment évaluer le nombre de pèlerins qui prolongeaient ainsi leurs 
pérégrinations, dans des conditions beaucoup plus difficiles et coûteu- 
ses ? Compte tenu de leur capacité, les deux galères avaient probablement 
transporté chacune deux cents pèlerins au minimum. Or, seuls dix-sepl 
d’entre eux partent pour le Sinaï et l’Égypte, dont le duc Jean de Bavière 
qui, malade à Gaza, doit quitter le petit groupe de pèlerins avec ses 
compagnons, décédant quelques jours plus tard. En outre, évitant de peu 
la mort, deux autres pèlerins regagnent à leur tour la Flandre. Au total, 
douze voyageurs seulement parviennent alors au Caire après avoir visité 
le monastère Sainte-Catherine du Sinaï. 

Moins de vingt pèlerins sont donc demeurés à Jérusalem le 23 août. 
Jusqu’au 13 septembre, ils se préparent à la traversée des déserts. Les 
Français sont logés chez un chrétien de la Ceinture, nommé Gazelles, 
auquel plusieurs voyageurs eurent recours à la fin du xv c siècle, tout en 
se plaignant de sa malhonnêteté. Mais celui-ci est sans doute un intermé- 
diaire nécessaire entre les habitants et les pèlerins qui devaient se procurer 
des objets et des provisions indispensables pour le périlleux voyage du 
Sinaï. 

Le 14 septembre 1486, le groupe quitte Jérusalem. Après une halte à 
Bethléem, les pèlerins arrivent à Gaza le 19 septembre. Ils sont contraints 
par leurs guides d’y séjourner jusqu’au 3 octobre, car ceux-ci veulent 
faire une partie du chemin avec une caravane de marchands qui emprun- 
tent leur itinéraire. Ils traversent alors les déserts de la presqu’île du Sinaï 
jusqu’au monastère de Sainte-Catherine, entre le 3 et le 16 octobre. 

Dès le lendemain de leur arrivée, sans prendre de repos, les pèlerins 
repartent pour gravir les deux montagnes sacrées du mont Moïse (djebel 
Mousa) et de Sainte-Catherine (djebel Katerin), où la tradition chrétienne 
localisait les souvenirs de la révélation biblique de Dieu à Moïse. 

Leur séjour au couvent de Sainte-Catherine dure peu de temps, comme 
de coutume : du lundi 1 6 octobre au vendredi 20 au matin. La petite cara- 
vane prend ensuite la direction de l’Égypte en longeant la côte du golfe 
de Suez, et atteint Le Caire le 30 octobre, après avoir visité le célèbre 
jardin du Baume, propriété du sultan. 

Nous savons peu de choses du retour de l’Anonyme. En comparant son 
récit avec celui de Georges Lengherand, on peut supposer qu’il se rend 



RECIT ANONYME... — INTRODUCTION 


1 171 


avec lui à Rhodes à bord de la même caravelle. Abordant P île le 9 décem- 
bre, les deux pèlerins prennent une direction différente, alors que la saison 
devient peu favorable à la navigation. Lengherand regagne directement 
Venise où il arrive le 4 janvier 1487, tandis que l’Anonyme de Rennes se 
rend à Chio, l’île du mastic, sans que l’on en connaisse la raison. A cet 
endroit s’interrompt le texte manuscrit. 

Ce récit mérite l’attention du lecteur soucieux de comprendre l’intérêt 
que les hommes du xv e siècle portaient à l’Orient et à la Terre sainte. 

Notre pèlerin anonyme exprime bien la piété de son temps. Il a tout 
d’abord le souci d’une certaine « comptabilité de l’au-delà », car il relève 
avec soin les indulgences attachées aux Lieux saints. Mais surtout, 
comme bon nombre de ses contemporains, il se livre à une méditation 
affective de la vie du Christ, en particulier à Jérusalem en accomplissant 
le parcours du « chemin de croix ». Intéressantes dans le contexte des ten- 
tatives d’union de la papauté avec les Églises orientales, surtout depuis le 
concile de Florence en 1439, les préoccupations religieuses de notre 
pèlerin semblent d’abord tournées vers les chrétiens orientaux, dont il 
relève les principales distinctions. Ses lectures religieuses sont des textes 
bibliques bien entendu, mais aussi les Evangiles apocryphes , la Légende 
dorée de Jacques de Voragine ou les écrits de saint Jérôme. Il sait expli- 
quer par exemple, comme le ferait un clerc instruit de son époque, l’allé- 
gorie mystique du buisson ardent au Sinaï, symbole de la maternité 
virginale de Marie. 

Il faut par ailleurs remarquer ses dons manifestes d’observation, sa 
curiosité d’esprit, en particulier lorsqu’il décrit la procession d’un « fou 
sacré » chez les musulmans, ou bien leurs rites funéraires ou le ramadan. 
Il raconte de façon vivante les péripéties de son voyage, ses difficultés 
avec les populations locales et ses perpétuelles disputes avec les guides. 
Autant de descriptions saisies sur le vif, car notre auteur s’informe des 
croyances et des coutumes des musulmans, observe leurs mosquées, leurs 
rites, leurs gestes, et s’en indigne parfois, comme le montre l’anecdote de 
la chamelle de Mahomet. 

On le voit également attentif à ses compagnons, à leurs épreuves ou à 
leurs maux, ainsi lorsqu’en compagnie de Georges Lengherand il va, pour 
un pèlerin allemand malade, chercher de l’eau qui venait à manquer dans 
le désert. 

Esprit observateur, curieux, l’Anonyme aime aussi le merveilleux et se 
laisse séduire par les légendes de l’Orient : il décrit avec une certaine 
naïveté l’existence de « pierres d’aimant » qui seraient au fond de la mer 
Rouge et provoqueraient le naufrage des navires en leur arrachant leurs 
clous, ou bien la légende de la montagne de diamants qui appartient aux 
contes des Mille et Une Nuits. 

Notre pèlerin sait donc nous faire revivre son voyage en consignant 
dans son récit des descriptions et des informations de qualité, ainsi que 


1172 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


des remarques très personnelles, ce qui est peu fréquent, et cela suffirait 
à retenir notre attention. Mais sa relation de voyage en Terre sainte a le 
mérite, en outre, de s’ajouter à celles de Georges Lengherand et de 
Conrad Grünemberg, ce qui contribue, du fait de possibles recoupements 
d’informations concernant le voyage de 1486, à étendre notre connais- 
sance de ce qu’on peut appeler « un pèlerinage organisé » au xv e siècle. 

Béatrice Dansette 


BIBLIOGRAPHIE : Manuscrit : Voyage en Terre sainte, au mont Sinaï et au 
couvent de Sainte-Catherine , manuscrit 15937 de la bibliothèque de Rennes, n° 261 
(157) dans le Catalogue général des bibliothèques de France , t. XXIV, Paris, 1 894. 

Édition du manuscrit : dansette b., « Relation inédite d’un pèlerinage effectué en 
1486 », Archivum Franciscanum Historicum , n° 72, 1979, p. 106-133 et 330-428. 

Pour approfondir : morin e., « Notice sur un manuscrit de la bibliothèque publique 
de Rennes », Mémoires de la Société archéologique du département d'Ille-et-Vilaine. 
1861, Rennes, 1862, p. 216-232. 

Voyage de Georges de Lengherand à Venise, Rome, Jérusalem, au mont Sinaï et Le 
Caire, I4S5-I4S6, traduit par le marquis de Godefroy de méniLglaise, Mons, 1861. 

pannier L , Les Lapidaires français du Moyen Age des xiF , xi/T et xV siècles , Paris. 
1882. 

lane-pool s„ A History ofEgvpt in the Middle Ages, Londres, 1 848. 

lewis p.s , La France à ta fin du Moyen Age, Paris, Hachette, 1977. 

assfalg J., kruger p , Dictionnaire de 1 Orient ancien, Tumhout, Brépols, 1991. 



I 

ARRIVÉE À JAFFA 
8 août 1486 

Tous ceux de notre galère, la Contarina, ont été conduits dans une 
grotte, tandis que les autres pèlerins le furent dans une autre ; nous dûmes 
payer deux marques 1 pour avoir un plein poing de paille. Puis, il nous 
fallut dîner sur un sol jonché d’ordures, et manger des mets que les 
Maures nous apportèrent déjà cuits. Nous passâmes ainsi deux nuits, mal- 
traités, et complètement entre leurs mains : aucun de nous ne pouvait se 
lever la nuit, même pour aller pisser, sans payer l’un de ces ribauds qui 
nous gardait. Plusieurs pèlerins furent battus, notamment un chevalier 
allemand bien âgé, qui par la suite s’en est mal trouvé. Par des ouvertures 
de la grotte, d’autres Maures nous lancèrent de grosses pierres. Grâce à 
Dieu, personne ne fut blessé, bien qu’elles tombassent près de nous. Il en 
tomba une près de moi, assez grosse pour assommer un bœuf. 

II 

JAFFA-JÉRUSALEM 

10-13 août 1486 

Nous avons attendu ainsi jusqu’au jeudi matin la venue de deux frères 
cordeliers. L’un d’eux, nommé frère pèlerin, nous dit que nos ânes étaient 
prêts, que chacun de nous devait monter sur le sien, après avoir reçu un 
billet écrit, et que nous nous gardions de donner quelque argent à nos 
âniers, car quarante-trois médines 2 par personne leur avaient été remis 


1. Marque, marquet ou sequin sont les différents noms d'une même monnaie d’argent 
vénitienne, utilisée dans l’Orient méditerranéen, et contenant environ quatre grammes 
d’argent. 

2. Le médine était une subdivision du dirhem, monnaie d’argent qui circulait dans l’em- 
pire mamelouk. 


1174 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


pour toutes les courtoisies Les patrons et les Cordeliers agissaient ainsi 
à l’encontre des pèlerins, car ils étaient tenus de leur louer des ânes. Cer- 
tains répondirent qu’ils n’en feraient rien, car leur guide les maltraiterait. 
On s’en aperçut après, quand certains ne voulurent pas leur donner cour- 
toisie, ainsi que cela avait été interdit : ils furent jetés à terre, et forcés de 
cheminer à pied. Nous sommes donc montés sur nos ânes, après qu’on 
nous eut remis par écrit le nom de notre ânier pour pouvoir l’appeler, ou 
nous plaindre de lui s’il nous faisait autre chose que du bien. Alors nous 
leur avons donné des courtoisies, chacun selon son vouloir. 

A Ramleh. Nous avons chevauché sur nos ânes par la chaleur pendant 
au moins quatre milles jusqu’à un village appelé Malle Case, où femmes 
et enfants firent fuir les pèlerins à coups de pierres, en frappèrent et jetè- 
rent certains à terre. À partir de là, nous avons avancé pendant onze milles 
jusqu’à Ramleh par une chaleur inimaginable. Dès que nous y sommes 
arrivés, un chevalier allemand, messire Thibaud Habsepert 1 2 , qui avait été 
battu à Jaffa, ainsi qu’un autre gentilhomme allemand moururent étouffés 
par la forte chaleur du jour dont ils avaient souffert. Pareillement, l’abbc 
de Saint-Méen 3 en Bretagne fut si malade qu’il n’y avait plus d’espoir 
pour sa vie ; furent également en grand danger de mort un gentilhomme 
de Tournai, Nicolas de Saint-Génois 4 , maître Jean d’Acquilla 5 , maître 
des Quinze- Vingts, et bien d’autres. 

L 'Hôpital duduede Bourgogne. Nousavonsétélogésdansune maison 
appartenant aux frères Cordeliers du mont Sion, avec des chambres selon 
la coutume du pays, assez honnêtes. Cette maison fut édifiée à Ramleh 
par le bon duc Philippe de Bourgogne 6 pour accueillir et loger les pèlerins 


1. Les courtoisies sont des gratifications payées en sus. L’expression, qu’on retrouvera 
souvent dans le texte, « payer devoirs et courtoisies » signifie le paiement de surtaxes arbi- 
traires. 

2. Thibaut de Iiaspberg, chevalier allemand, s’était embarqué sur la Contarina avec 
l’Anonyme et Conrad Grünemberg, qui mentionne également sa mort. 

3. L’abbé de Saint-Méen était Robert de Coëtlogon, fils d’Olivier de Coëtlogon, premier 
président de la chambre des comptes de Bretagne. L'abbaye bénédictine de Saint-Méen était 
située près de Rennes. 

4. Nicolas de Saint-Génois, bourgeois de la ville de Tournai, était parti avec son frère 
Amoul pour Jérusalem. Il fut cinq fois prévôt de Tournai. 

5. Jean d’Acquilla, nommé aussi Jean de l’Aigle, fut le premier laïc à diriger l’hospice 
des Quinze-Vingts fondé pour les aveugles par Saint Louis. C’était un chevalier renommé 
pour sa piété, qui avait fondé avec sa femme, Louise, des hôpitaux pour les pèlerins, en 
particulier, face au gué du Mont-Saint-Michel. 

6. Philippe le Bon devint duc de Bourgogne après le meurtre de son père, Jean sans Peur, 
le 10 septembre 1419. Après avoir longtemps soutenu les Anglais contre le dauphin Charles 
il abandonna l’alliance anglaise et mit fin à la guerre civile en signant la paix d’Arras en 
1435. 11 conçut des projets de croisade sans lendemain, mais s’intéressa de très près a 
l’Orient pendant de longues années. Il y envoya tout à la fois des ambassadeurs et des 
espions, tout en pratiquant une politique de larges aumônes en faveur des pèlerins et des 
frères mineurs de Terre sainte, contribuant à la restauration de certains lieux saints. 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1175 

qui passeraient par là à l’avenir. Depuis Jaffa jusqu’à Ramleh, nous avons 
traversé tout au long de ce jour un bon et beau pays pour les labours. Le 
soir, nous avons couché sur des nattes de jonc que nous avions louées. 

Le lendemain, nous apprenions que les patrons et les Cordeliers avaient 
décidé de nous conduire à Jérusalem sans passer comme de coutume par 
Lydda où saint Georges fut décapité. Ils faisaient cela pour éviter de payer 
le tribut qu’ils devaient verser pour nous à cet endroit. Alors, nous 
allâmes leur dire que nous voulions nous y rendre, car ils étaient obligés 
de nous conduire sur les lieux habituellement visités par les pèlerins. Mais 
ils prétextèrent qu’ils devaient suivre les ordres du gouverneur et seigneur 
de Jérusalem, et qu’ils ne pouvaient décider de nous y emmener. 

Le vendredi matin, le vicaire 1 chanta la messe, fit un petit sermon en 
latin, puis il le prononça en italien et le fit traduire en allemand. Il encou- 
ragea tous les pèlerins à supporter, en l’honneur du voyage et de la 
Passion du Christ, toutes les injures et tous les maux que leur feraient 
subir les Maures et infidèles. À la fin de son sermon, en tant que vicaire 
par l’autorité qu’il détenait de Notre Saint-Père le pape, il donna l’absolu- 
tion à tous ceux qui étaient excommuniés pour être entrés en Terre sainte 
sans autorisation pontificale. 

Lydda, samedi 12 août. Le lendemain, nous avons vu le lieu où saint 
Georges eut la tête tranchée ; il devait y avoir une belle et grande église, 
à en juger par les ruines. Elle fut construite autrefois par sainte Hélène, 
puis détruite par les Maures. Là, au plaisir de Dieu, nous gagnâmes sept 
ans et sept quarantaines de pardon. Ce jour-là, de bonne heure nous 
retournâmes à Ramleh. J’y vis un Maure qui prit par la force des offrandes 
que les pèlerins avaient distribuées à plusieurs chrétiens de la Ceinture, 
qui furent battus. Bien près de Ramleh, à environ un trait d’arbalète, se 
trouve Geth, d’où Goliath était natif ; à présent sa maison est transformée 
en mosquée, qui est le lieu de prière des Maures. 

Route de Ramleh à Jérusalem. Le soir, nous avons quitté Ramleh, et 
nous sommes arrivés de nuit pour dormir en un lieu appelé la Citerne 
distant de quatorze milles de Ramleh où nous nous sommes couchés sous 
les oliviers. En chemin, nous avions rencontré un grand rassemblement 
d’Arabes 2 qui avaient dressé leurs tentes dans les champs ; ils avaient 
avec eux leurs nombreuses familles et leurs chameaux. Ils ne vivent que 
de rapine, mais ne nous firent aucun mal, se moquèrent seulement de nous 
pour obtenir du patron des courtoisies. Ils ont coutume d’aller ainsi de 
pays en pays, j’en reparlerai plus longuement. Cette nuit-là, les âniers 


1 . C’est-à-dire le père gardien. 

2. Ce sont des Bédouins dont les conditions d’existence étaient rendues plus difficiles 
par la guerre qui sévissait entre les Mamelouks et les Ottomans en I486. 


1 176 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


maures ou sarrasins dérobèrent aux pèlerins ce qu’ils purent ; l’un d’eux 
voulut m’ôter de force mon bissac, ce que je ne pus souffrir, nous tirâmes 
longuement chacun sur ma poche, et comme je ne voulais pas la lui 
laisser, il me prit par une jambe pour me jeter à terre sur un tas de pierres 
Je fis un si beau saut que dix jours après je m’en ressentais encore. 

Le samedi, au point du jour, nous montâmes sur nos ânes. Sur la route 
de Jérusalem, nous passâmes par Emmaüs. Il y a une église, aujourd’hui 
détruite, sur le lieu où les deux pèlerins reconnurent Dieu à la fraction du 
pain, alors qu’ils parlaient de sa résurrection. Le sépulcre de Cléophas, 
l’un des deux pèlerins, s’y trouve. Il y a sept ans et sept quarantaines de 
pardon, seulement en passant et saluant ce lieu. À partir de là nous avons 
suivi la route empruntée par Dieu après sa glorieuse Résurrection, dont II 
parla avec les deux pèlerins. Vous pensez bien qu’il y eut beaucoup de 
belles paroles entre eux ! Et là, à côté d’un grand chemin, à main gauche, 
nous avons vu Ramatha à environ neuf heures du matin ; on dit que 
l’arche de Noé s’y trouva pendant plusieurs années. 


III 

SÉJOUR À JÉRUSALEM 
13 août-13 septembre 

Dimanche 13 août. Le lendemain 13 août, joyeusement et en louanl 
Dieu, nous sommes entrés dans la sainte cité de Jérusalem. Assez loin de- 
là cité, nous avons mis pied à terre, et nous nous sommes rendus à la porte 
de l’église du Saint-Sépulcre. On nous montra et nous fit embrasser une- 
pierre, au milieu d’une grand-place devant l’église, sur laquelle Notre 
Seigneur se reposa un peu en regardant le mont Calvaire, lieu où II devait 
être crucifié pour notre rédemption. Puis nous sommes allés à l’Hôpital, 
titre porté par les frères de Rhodes de l’ordre de monseigneur saint Jean 
de Jérusalem qui autrefois le desservaient, avant d’en être chassés. Nous 
y avons logé, dans un endroit qui ressemble à une vaste grange avec des 
piliers de pierre, plein de poussière et de mauvaises odeurs. Les frères 
Cordeliers hébergèrent plusieurs Italiens au mont Sion, la plupart des 
Allemands se logèrent en ville dans plusieurs maisons, tandis que nous 
autres. Français, nous sommes restés à l’Hôpital, car nous avions peur, 
comme je l’ai expliqué 1 plus avant. Nous avons supporté les bruits intem 


I. Le récit de Georges Lengherand permet de comprendre le sens de cette allusion : le 
frère du sultan turc, Bayézid IL le prince Djem, à l’issue d’une guerre de succession, se 
réfugia à Rhodes, alors qu’auparavant il était allé au Caire. Le grand maître de l’Hôpital, le 
français Pierre d’Aubusson, avait refusé au sultan Mamelouk, Kâytbay, de lui remettre 
Djem. Il l’envoya en France dans une commanderie de l’ordre, à Bourganeuf, où de fait il 
resta prisonnier entre 1 482 et 1 488. Le prince turc fut u n enjeu diplomatique entre Le Caire 
la Porte, le pape Alexandre VI et le roi de France Charles VIII. 



RÉCIT ANONYME D'UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1 1 77 

pestifs des Maures ; ils enlevaient leur vin et leur viande à certains pèle- 
rins, se moquaient de certains autres, et criaient si fort qu’on ne pouvait 
ni dormir, ni se reposer. Nous sommes restés là, prenant patience, sur des 
nattes de jonc que nous avions achetées, puis les Cordeliers nous firent 
remettre des tapis de velours et des oreillers de cuir que monseigneur le 
grand maître de Rhodes leur avait envoyés pour l’usage des pèlerins. 

Lundi 14 août. Le lundi matin, lendemain de notre arrivée, deux frères 
du mont Sion vinrent à l’Hôpital, et l’un d’eux chanta la messe devant les 
pèlerins. Puis, nous allâmes tous ensemble avec le patron de l 'autre galée, 
nommé messire Bernard ', et trois frères, visiter les lieux et faire les péré- 
grinations qui s’ensuivent. 

La Voie douloureuse 

La maison de Véronique. On nous conduisit en premier lieu devant la 
maison de sainte Véronique qui, alors que les Juifs conduisaient Jésus- 
Christ au Calvaire pour le crucifier, lui tendit un linge pour s’essuyer car 
il était plein de sueur et de crachats que les faux Juifs lui avaient jetés au 
visage, à tel point qu’on ne le reconnaissait plus. Quand II s’essuya, sa 
Face y demeura empreinte. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. 

La maison du mauvais riche. Nous sommes passés devant la maison du 
mauvais riche qui refusa de donner à un pauvre les quelques miettes de pain 
qui tombaient sous sa table ; il est, ainsi le croit-on, enseveli aux enfers. 

Le Trivion. De là, nous nous sommes rendus à un carrefour appelé le 
Trivion parce que trois rues y aboutissent ; à cet endroit, les Juifs voyant 
Notre-Seigneur si las, à cause des souffrances et du martyre qu’il avait 
endurés toute la nuit, qu’il ne pouvait plus porter la croix qu’on lui avait 
mise sur ses épaules, et redoutant qu’il mourût avant d’arriver au lieu où 
honteusement ils voulaient le crucifier, contraignirent Simon de Cyrène à 
porter la croix pendant le reste du chemin. Là également, Dieu dit aux 
femmes qu’il vit pleurer de pitié : « Ne pleurez pas sur moi, pleurez plutôt 
sur vous-mêmes... » Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Lieu de la Pâmoison de Notre-Dame. En tournant à main droite, à 
environ un demi-jet de pierre, se trouve une grosse pierre à l’endroit que 
l’on appelle Notre-Dame du Spasme car c’est le lieu où la glorieuse 
Vierge Marie s’évanouit, et tomba à terre, à cause de l’incommensurable 
douleur qu’elle ressentit en voyant Jésus, son enfant béni, porter sa croix 
et maltraité par les Juifs. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Arc de l'Ecce Homo. A environ deux jets de pierre de là, se trouve un 
arc de pierre qui enjambe la rue et forme une sorte de porte sous laquelle 


1. Il s’agit bien de la galère de Georges Lengherand dont le patron était Pierre Lando ; 
le « patron » dont parle l’Anonyme est son second, Bernard Bousledon. 




1 178 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


on passe. Au sommet de l’arc, sainte Hélène fit sceller deux grosses pier- 
res ; sur l’une Dieu était assis quand II fut condamné à mort, et sur l’autre 
se tenait Pilate quand il prononça sa maudite sentence. Il y a sept ans et 
sept quarantaines de pardon. 

L’école de Notre-Dame — La maison d’Hérode. Assez près de là, à 
main droite, se trouve l’école de Notre-Dame, et au bout d’une ruelle, à 
main droite, il y a la maison d’Hérode qui a été reconstruite. Au coin de 
la ruelle, dans la grand-rue sur notre chemin, nous vîmes la maison de 
Pilate où Dieu fut jugé et condamné à mort. C’est une église, mais nous 
n’y entrâmes point, car des Maures y demeuraient, qui ne l’auraient pas 
accepté. En la saluant, il y a plénière rémission. 

Le temple de Salomon. Puis, à main droite, nous passâmes par une autre 
ruelle où l’on franchit une porte pour se rendre au temple de Salomon ; 
de là, on voit le Temple, mais personne n’oserait s’en approcher sans 
risquer sa vie ; on se recueille là, et il y a plénière rémission. 

L’église Sainte-Anne. Près de là, à main droite, se trouve l’école où 
Notre-Dame apprit son psautier et ses Heures. Puis, encore à droite, on 
nous montra une grande porte qui est à l’entrée de l’église Sainte-Anne 
que sainte Hélène fit construire. C’était anciennement la maison de 
Joachim où naquit la Bienheureuse Vierge Marie. De même, ici nous ne 
sommes pas entrés parce que les Maures l’ont transformée en mosquée, 
ni non plus dans la piscine où les malades étaient guéris. Mais après le 
départ des pèlerins de Jérusalem, nous y allâmes, j’en parlerai plus loin ; 
en saluant seulement le lieu, on gagne plénière rémission. 

Pérégrinations hors de Jérusalem — La porte Saint-Etienne. Puis, 
nous sommes sortis de la ville en passant par la même porte que saint 
Étienne, conduit hors de Jérusalem pour être lapidé. A partir de là, en 
descendant vers la vallée de Josaphat, à mi-chemin, on nous montra un 
rocher où saint Étienne se tenait au moment de sa lapidation. Un peu plus 
haut, sur un autre roc, était assis Saül, qui par la suite fut appelé Paul, 
alors qu’il gardait les vêtements de ceux qui lapidaient saint Étienne. Il y 
a là sept ans et sept quarantaines de pardon. 

La vallée de Josaphat. Nous sommes descendus au fond de la vallée el 
nous sommes passés sur un pont de pierre qui remplaçait Une planche 
avec laquelle fût faite la croix de Notre-Seigneur ; en dessous, passe le 
torrent du Cédron, qui alors était à sec à cause de la grande sécheresse, 
mais en hiver il y a de l’eau en assez grande abondance. La reine de Saba 
ne voulut pas emprunter cette planche de bois quand elle se rendit à Jéru- 
salem pour voir le Temple, prophétisant que ce serait le bois du Salut. 
Ainsi que le disent les Écritures, c’est la vallée du Jugement qui doit être 
rendu après la résurrection de la chair ; là, plusieurs pèlerins, pour signi- 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 


1179 


fier la force de leur foi en la résurrection, jetèrent des pierres comme si 
déjà ils voulaient choisir leur place ; il y a plénière rémission... 

Le sépulcre de Notre-Dame. Au-delà de ce torrent, à main gauche, se 
trouve l’église Notre-Dame où les Apôtres l’ensevelirent dévotement ; 
ensuite, de ce lieu elle monta aux cieux glorieusement. Au milieu de 
l’église, qui est sous terre, en descendant au moins quarante marches, se 
trouve le sépulcre de Notre-Dame recouvert d’une grande dalle de marbre 
blanc ; on y accède par une petite porte, et on sort par une autre. Là, il y 
a plénière indulgence. 

La grotte de l 'Agonie de Notre-Seigneur. En partant de là, nous prîmes 
une petite ruelle à main gauche en direction du lieu où Notre-Seigneur, 
après la Cène au mont Sion, pria Dieu, son Père, en disant par trois fois : 
« Seigneur, si cela est possible, que ce calice s’éloigne de moi, cepen- 
dant... » Sa grande souffrance le fit suer sang et eau. L’endroit ressemble 
à une grotte dans laquelle on entre par une ouverture de la hauteur d’un 
homme à peu près. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. 

La Porte Dorée. Puis nous sommes passés à nouveau devant l’église 
Notre-Dame pour gravir le mont des Oliviers. On nous montra la Porte 
Dorée qui jadis était une des portes de la ville et par laquelle Dieu entra 
à Jérusalem le jour de Pâques fleuries : « Béni soit celui qui vient... » A 
présent elle est murée, et les chrétiens n’osent s’en approcher parce que 
les Maures y ont fait un de leurs cimetières ; mais en la saluant pieuse- 
ment, il y a plénière indulgence. 

Un peu plus haut, à un jet de pierre, nous sommes arrivés au lieu où 
Judas vint embrasser Notre-Seigneur pour le trahir et le livrer aux Juifs. 
Là, il y a rémission plénière. Près de là, à sept ou huit pas, se trouve l’en- 
droit où saint Pierre coupa l’oreille de Malchus ; il y a sept ans et sept 
quarantaines de pardon. 

Saint Thomas. A environ deux jets et demi de pierre de là, se trouve 
l’endroit où saint Thomas vit Notre-Dame emportée aux cieux par les 
anges. Afin qu’il pût en témoigner, il reçut sa ceinture. Entre les deux 
endroits, à mi-chemin se trouve le lieu où Dieu priait tandis que dor- 
maient les Apôtres. On y gagne sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Le souvenir du « Dominus flevit ». En montant toujours, nous trouvâ- 
mes un gros rocher sur lequel Dieu était assis quand II pleura sur la cité 
de Jérusalem, disant en la contemplant : « Si tu savais... » Il y a sept ans 
et sept quarantaines de pardon. 

Au sommet du mont après un assez long chemin, l’un derrière l’autre, 
empruntant une voie étroite sur une partie du trajet, car nous redoutions 
les bastonnades des Maures qui gardaient leurs jardins, nous sommes 
arrivés en Galilée, où apparut Notre-Seigneur à onze de ses apôtres après 


■ 



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PÈLERINAGES EN ORIENT 


sa Résurrection. Il avait demandé aux Marie de les rassembler là, disant 
« Dites aux disciples et à Pierre... » À cet endroit, sainte Hélène lil 
construire autrefois une église, mais depuis deux ans les Maures en onl 
détruit les fondements, et ils font édifier une tour pour faire le guet. Il y a 
plénière rémission... 

Nous avons repris le même chemin étroit, jusqu’au coin d’une muraille 
située à l’endroit où l’ange révéla à Notre-Seigneur l’heure de sa mon 
bénie, lui disant qu’à son trépas II serait préservé de la vision des diables 

L 'église de l 'Ascension. Poursuivant notre chemin au sommet du monl 
des Oliviers, nous sommes allés dans une église quasiment ronde présen 
tant au centre une sorte de tour voûtée au milieu de laquelle est situé l’en- 
droit d’où Dieu quitta ce monde pour monter glorieusement aux cieux ; il 
y a encore là une pierre portant en profondeur la trace du pied droit de 
Notre-Seigneur. Là le patron paya tout pour les pèlerins, car les Maures 
ont la clé et, sans leur autorisation, on ne peut y entrer. Il y a plénière 
rémission... 

Assez près, se trouve une petite église gardée par les Maures, à l’en- 
droit où sainte Pélagie fit pénitence. Devant cette chapelle, au milieu du 
grand chemin par lequel nous sommes descendus, se trouve un rocher où 
Dieu souvent s’asseyait pour prêcher à ses apôtres ; là fut fait le Sermon : 
« Heureux les doux... » Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Le souvenir du Credo. Puis nous nous sommes dirigés vers les ruines 
de l’église Saint-Marc où les Apôtres composèrent le Credo. Il y a aussi 
sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Ensuite, nous descendîmes le mont des Oliviers jusqu’à l’endroit où 
Notre-Seigneur apprit à ses apôtres et disciples à prier Dieu en composanl 
le « Notre Père ». Il ne reste qu’une muraille le long d’un grand chemin, 
et l’on gagne sept ans et sept quarantaines de pardon. Plus bas dans le 
chemin, nous vîmes un rocher sur lequel Notre-Dame avait l’habitude de 
se reposer lorsqu’elle venait visiter les saints lieux. Il y a sept ans et sepl 
quarantaines de pardon. Au pied de la montagne, nous passâmes devant 
la sépulture d’Absalon. 

La grotte de saint Jacques le Mineur. Puis, sur le grand chemin à main 
gauche, nous nous sommes dirigés vers l’église de Saint-Jacques-le 
Mineur, à présent quasiment détruite. Il y a une petite caverne où saint 
Jacques demeura trois jours et trois nuits par crainte des Juifs, sans boire 
ni manger, jusqu’à ce que Dieu lui apparût le jour de sa Résurrection. Il 
fut enterré là après sa mort, ainsi que Zacharias, le prophète, fils de 
Baratie. Il y a plénière rémission. 

De là, nous voulions aller visiter la vallée de Siloé ; mais le soleil était 
tellement chaud et fort que les Cordeliers nous dirent qu’il valait mieux 
retourner au mont Sion, qu’ils nous montreraient en montant ce qu’il y 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1181 

avait, et que nous irions un autre jour. Nous repartîmes donc, en passant 
devant la sépulture d’ Absalon. 

En gravissant le mont Sion, les cordeliers nous montrèrent, outre la 
vallée et l’église Saint-Jacques, la maison de Judas et le lieu où il se 
pendit après qu’il eut vendu et trahi Notre-Seigneur, mais l’arbre a 
disparu car il est mort. On nous montra aussi une fontaine où Notre-Dame 
lavait très souvent les langes de Notre-Seigneur, le lieu où le prophète 
Isaïe fut scié en deux et enseveli ; à cet endroit se trouve une fontaine 
appelée Natatoria Siloé, où Dieu envoya l’aveugle qui retrouva la 
lumière. 

On nous montra encore le lieu où se cachèrent les Apôtres qui s’enfui- 
rent au moment où Dieu fût arrêté au jardin des Oliviers, puis le champ 
appelé Archidémac, acheté avec les trente deniers rendus par Judas qui 
les avait obtenus pour avoir trahi Notre-Seigneur. Partout, il y a sept ans 
et sept quarantaines de pardon. 

Le lieu du « Mauvais Conseil ». De la même façon, on nous montra au 
fond de ladite vallée, vers le champ d’Archidémac, le mur d’une maison 
que l’on appelle le château de Mauconseil. C’est là que les Juifs ont 
décidé de l’arrestation de Notre-Seigneur, et que Judas alla leur dire : 
« Que voulez-vous me donner ? » C’est aussi à cet endroit que Notre-Sei- 
gneur discuta avec les Juifs, prêtres de la Loi, à l’âge de douze ans, alors 
que Joseph et Notre-Dame le croyant perdu le cherchaient avec inquié- 
tude. Nous fîmes nos prières à cet endroit, car les Maures ne veulent pas 
laisser pénétrer les chrétiens, mais en visitant le lieu de l’extérieur, on 
gagne plénière rémission. 

La Pierre angulaire. Au coin de l’ancienne muraille de la ville se 
trouve la pierre dont David dit : « La pierre qu’avaient rejetée les bâtis- 
seurs... » C’est une grosse pierre mal taillée. En montant, nous trouvâmes 
en chemin le lieu où saint Pierre pleura amèrement après avoir renié Dieu 
dans la maison de Caïphe ; on y gagne sept ans et sept quarantaines de 
pardon. 

Le lieu oit les Juifs se disputèrent le corps de Notre-Dame. Toujours 
en montant, nous sommes arrivés à un carrefour où aboutissent un chemin 
venant de la ville, et un autre venant du mont Sion ; il y a une pierre à 
l’endroit où les Juifs voulurent enlever aux Apôtres le corps de la Vierge 
Marie tandis qu’ils la transportaient après son trépas dans la vallée de 
Josaphat pour l’ensevelir ; lesdits Juifs devinrent aveugles. Puis sur la 
prière de saint Pierre, par miracle, la vue leur fut rendue. De même, il y a 
sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Le soir du lundi 14 août. La chaleur était très forte, et nous attendîmes 
le lendemain pour visiter les autres lieux, ainsi que le mont Sion, bien 
qu’il fût proche. Or, le jour où les pèlerins le visitent, ils doivent y dîner. 


1182 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


selon la coutume, grâce à une fondation du bon duc Philippe de Bourgo- 
gne qui en permet le paiement annuel aux Cordeliers du mont Sion encore 
aujourd’hui. Nous étions le jour de la vigile de l’Assomption de Notre- 
Dame, et il n’y avait pas assez de vivres ; pour cette raison, on remit ce 
dîner au lendemain. Ainsi, tous les pèlerins retournèrent à l’Hôpital, y 
compris les Français, mais en vérité on leur donna un mauvais conseil, 
car il n’y avait personne pour les protéger, et les Maures leur causaieni 
beaucoup d’ennuis. Je dis cela, pour avertir ceux qui voyageront, d’en 
parler aux patrons avant de partir afin d’être gardés à l’Hôpital, car on 
reçoit peu d’aide. 

Vêpres au val de Josaphat dans l'église Notre-Dame. Après dîner, 
nous allâmes tous entendre les vêpres en l’église Notre-Dame, dans la 
vallée de Josaphat. Se trouvaient là toutes les sortes de chrétiens qui soin 
à Jérusalem ; il y en a neuf, tous hérétiques, ainsi que je l’expliquerai pai 
la suite. Les Cordeliers chantèrent les vêpres, belles et solennelles, ainsi 
que les autres, chacun selon sa cérémonie. Les pèlerins demeurèrent toute 
la nuit dans l’église pour entendre la messe le matin, mais la plupart s’en 
allèrent car l’église était malodorante et humide. Pour ma part, je dus 
partir, car je fus pris d’une fièvre qui dura toute la nuit et d’une étonnante 
douleur de gorge, à tel point que le lendemain je ne pus retourner entendre 
la messe, ainsi que le firent les autres. Après l’avoir entendue, tous revin 
rent au mont Sion pour faire les voyages que nous avions délaissés le soii 
précédent. 

Mardi 15 août. Je les rejoignis, et les Cordeliers nous conduisirent en 
l’église Saint-Michel desservie par les chrétiens arméniens. C’était autre 
fois la maison d’Anne, où Dieu fut conduit après son arrestation au jardin 
des Oliviers. Là, Dieu répondit à Anne qui l’interrogeait sur sa doctrine 
et les Juifs le frappèrent et lui donnèrent des soufflets en disant : « C’est 
ainsi que tu réponds au grand prêtre ?» Il y a sept ans et sept quarantaines 
de pardon. 

La maison de Caïphe. De là, nous allâmes au coin de la maison de 
Caïphe, où Dieu fût conduit après avoir été frappé chez Anne, et nous 
vîmes l’endroit où saint Pierre, après avoir renié Dieu trois fois, se souvint 
de la parole que Dieu lui avait dite : « Cette nuit même, avant que le coq 
ne chante, tu m’auras renié trois fois », et il alla pleurer amèrement à l’en- 
droit dont j’ai parlé où il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. À 
l’autre angle de la maison, qui est assez grande, se trouve un endroit où 
saint Jean, voyant le mauvais traitement que les Juifs infligeaient à Dieu, 
courut dire à Notre-Dame la douloureuse nouvelle ; elle accourut immé- 
diatement dans ce lieu où elle resta toute la nuit jusqu’à ce que Notre 
Seigneur sortît de la maison de Caïphe et fiât conduit chez Pilate ; il y a 
sept ans et sept quarantaines de pardon. 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1183 

À l’intérieur de la maison, au milieu de la cour, nous vîmes l’endroit 
où saint Pierre se chauffait près du feu quand il renia Dieu. 

Puis, nous entrâmes dans l’église Saint-Sauveur, aujourd’hui détruite, 
où Dieu fut conduit devant Caïphe, fut couvert de crachats et injurié, 
comme chacun sait. Dans cette église, une pierre qui scellait le sépulcre 
de Notre-Seigneur sert d’autel ; elle a neuf paumes de long, quatre de 
large, et une coudée d’épaisseur environ. Au coin de l’autel, se trouve la 
prison où Dieu fut conduit, fut couvert de crachats, et détenu une grande 
partie de la nuit jusqu’à sa comparution devant Pilate ; il n’y a ni fenêtre, 
ni clarté, pas la moindre, et deux ou trois personnes bien serrées peuvent 
y tenir. Il y a plénière rémission. 

En quittant, l’église, à main gauche, se trouve dans le mur une pierre 
sur laquelle Dieu s’assit devant Pilate quand doucement et avec pitié II 
regarda Pierre après son reniement. Assez près de la maison, il y a une 
autre pierre où saint Jean l’Évangéliste avait l’habitude, après l’Ascen- 
sion de Notre-Seigneur, de chanter chaque jour la messe devant Notre- 
Dame. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. 

La demeure de Notre-Dame. Assez près de là, se trouve une autre 
pierre à l’endroit où Notre-Dame après l’Ascension de Notre-Seigneur 
demeura dix-sept ans, et rendit son âme à Dieu, glorieusement. Il y a plé- 
nière rémission. 

Lieu de la division des Apôtres. En se dirigeant vers l’église du mont 
Sion, se trouve le lieu où saint Matthias fut reçu au nombre des Apôtres. 
A partir de là, à main gauche, à environ un petit jet de pierre, fut faite la 
division des Apôtres, auxquels il fut dit : « Allez, proclamez... » Près de 
là, à main gauche en revenant vers l’église, se trouve l’endroit où furent 
découverts les corps de saint Étienne et de saint Abibon. 

Lieu où fut rôti l'agneau pascal. A main droite, à l’angle de l’église 
des frères, se trouve l’endroit où fut rôti l’agneau pascal, le jour de la 
Cène de Notre-Seigneur. 

Le sépulcre de David. En tournant vers la porte de l’église, à une lon- 
gueur d’elle, nous vîmes le sépulcre de David où les chrétiens n’entrent 
pas ; aussi n’y a-t-il nul pardon. Au-delà de cette sépulture, il y a deux 
pierres distantes de quatre à cinq pas l’une de l’autre : sur l’une Dieu 
s’asseyait lorsqu’il prêchait à ses apôtres et disciples, et sur l’autre Notre- 
Dame l’écoutait. 

Puis nous fut montré le lieu où Notre-Dame avait son oratoire ; elle y 
priait Dieu très souvent. Tous ces lieux susdits ont sept ans et sept quaran- 
taines de pardon. 

L 'église du mont Sion. Montant huit ou dix marches, nous entrâmes 
dans l’église du mont Sion desservie par les religieux de l’observance de 


■ 



1184 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


l’ordre de saint François, qui commencèrent à chanter la grand-messe. Le 
vicaire qui l’avait chantée fit un sermon dans lequel il expliqua la sainteté 
du lieu. Il convia les pèlerins à dîner après la procession qui se déroula 
pour visiter les lieux saints de la façon suivante : on chanta l’hymne 
P ange lingua gloriosi, on s’inclina devant la Cène avec ses disciples et 
apôtres ; là fut mangé l’agneau pascal, et fut institué le très digne sacre- 
ment de l’autel. Il y a indulgence plénière. 

La chapelle du lavement des pieds. Puis, nous allâmes à côté du grand 
autel, à main droite, dans une chapelle dont l’autel est situé sur le lieu où 
Dieu lava les pieds aux Apôtres. Il y a sept ans et sept quarantaines de 
pardon. 

Lieu de la Pentecôte. Nous sortîmes ensuite de l’église, par la porte 
d’entrée, la croix en tête de notre procession. Nous pénétrâmes dans une 
cour à la façon d’une terrasse en montant environ vingt marches. Nous 
trouvâmes une muraille de pierres sèches, construite jadis par les Maures 
pour empêcher qu’on avance jusqu’à l’endroit où les Apôtres reçurent 
l’Esprit-Saint et furent illuminés de sa grâce le jour de la Pentecôte, car 
près de là, sous terre, se trouve le tombeau de David dont ils disent que 
nous ne sommes pas dignes de fouler ie sol ; devant ce mur on chanta 
l’hymne Veni, creator Spiritus... Il y a plénière rémission de tous péchés. 

La chapelle Saint-Thomas. De là, nous descendîmes dans la cour et 
passâmes par un petit dortoir réservé aux frères, puis nous gagnâmes le 
cloître où se trouve la chapelle Saint-Thomas. Dieu apparut en ce lieu à 
ses apôtres après sa Résurrection, les portes étant fermées. Saint Thomas, 
qui ne voulait pas croire en la Résurrection, mit son doigt dans le côté de 
Notre-Seigneur. Il y a rémission de tous péchés. Nous achevâmes ainsi la 
visite des saints lieux du mont Sion, puis nous y dînâmes tous, grâce au 
bon duc Philippe de Bourgogne, comme je l’ai expliqué. 

A l’intérieur du Saint-Sépulcre 

Nuit du 15 au 16 août. Après le dîner, chacun regagna son logis jus- 
qu’aux vêpres. Ensuite, on nous conduisit à l’église du Saint-Sépulcre où 
arrivèrent les Mamelouks et le seigneur de Jérusalem pour ouvrir les 
portes de l’église dont il garde toujours la clé. Que Dieu, par pitié, la leur 
veuille ôter et remettre entre les mains des chrétiens 1 ! 

En nous comptant, ils nous firent entrer dans l’église, et nous enfermèrent 
avec les Cordeliers et les chrétiens de huit sectes, dont je parlerai ensuite ; 
ordinairement, on les enferme ainsi que les Cordeliers, et on leur donne leur 
nourriture à travers des ouvertures de la grande porte de l’église. 


1. L’espoir de reconquérir la Terre sainte alimentait encore au xv e siècle de chimériques 
projets de croisade, comme ceux du roi de France Charles VIII. 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 


1185 


Une fois à l’intérieur, les frères nous conduisirent immédiatement dans 
la chapelle de Notre-Dame, nous remettant un cierge allumé entre les 
mains. Un des frères nous fit un beau sermon, nous recommandant de 
purifier nos consciences. Puis, tous en procession, la croix devant, nous 
avons commencé la visite des lieux saints à l’intérieur de l’église. 

Chapelle de l 'Apparition. L’autel de la chapelle Notre-Dame se trouve 
à l’endroit où se tenait la Vierge Marie quand Dieu lui apparut après sa 
Résurrection. 

Morceau de la colonne de la flagellation. On nous montra ensuite deux 
niches à côté de l’autel : l’une d’elles, à main droite, renferme une partie 
de colonne, de deux pieds de long environ et de la taille d’un homme 
moyen ; elle est en pierre, et Dieu y fut lié et battu dans la maison de 
Pilate ; dans la niche de gauche, reposa longtemps la moitié de la digne 
et véritable Croix de Notre-Seigneur qu’y déposa sainte Hélène après 
l’Invention de la Croix ; elle donna l’autre moitié à son fils Constantin, 
ainsi que le rapporte la légende ; à présent, il n’en reste dans cette niche 
qu’une petite partie enfermée avec d’autres reliques. Au milieu du pave- 
ment de la chapelle, il y a un morceau de marbre rond qui marque l’en- 
droit de la résurrection miraculeuse d’un mort, qui permit de distinguer 
la croix de Notre-Seigneur de celles des deux larrons. Il y a sept ans et 
sept quarantaines de pardon. 

Autel de sainte Madeleine. Nous sommes sortis de la chapelle en pro- 
cession, et nous avons vu deux morceaux de colonne de marbre à une 
distance de cinq pas l’un de l’autre : sur l’un d’eux Dieu était assis, lors- 
qu’il apparut en jardinier après sa Résurrection à Marie-Madeleine : elle 
vint à lui pour lui demander s’il n’avait point vu Dieu, lui disant : « Si 
vous l’avez trouvé, dites-moi... » Puis, elle reconnut Dieu ressuscité. Pour 
les deux lieux, il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Prison de Notre-Seigneur. Nous allâmes ensuite à main gauche, dans 
une chapelle voûtée, obscure, dans laquelle Dieu fut conduit pour un 
moment sur le chemin du mont Calvaire où on allait le crucifier, tandis 
que les Juifs préparaient la croix, les clous et ce qu’il fallait pour le mettre 
à mort. Il y a aussi sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Chapelle de la Division des vêtements. De là, allant toujours à main 
gauche, nous trouvâmes une petite chapelle à l’emplacement de la divi- 
sion des vêtements de Notre-Seigneur ; sa tunique sans couture fut tirée 
au sort. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Chapelle Sainte-Hélène. Au bout de l’église, derrière le grand autel, 
nous descendîmes trente-neuf marches, atteignant une chapelle basse où 
demeura sainte Hélène après l’Invention de la Croix et sa recherche des 


1186 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


véritables lieux saints de la Passion de Notre-Seigneur, tandis qu’elle 
faisait faire une construction somptueuse. Il y a plénière indulgence. 

Lieu de l 'Invention de la Croix. Puis nous descendîmes encore plus bas 
onze grandes marches, jusque dans une sorte de grotte en partie taillée 
dans le roc, où grâce aux recherches de sainte Hélène fut trouvée la vraie 
Croix. Dans le même lieu on trouva la couronne d’épines de Notre-Sei- 
gneur, les clous et l’éponge que les Juifs lui avaient tendue, et qui furent 
préservés de la destruction par la volonté de Dieu. Il y a plénière rémis- 
sion de tous péchés. 

Chapelle des Impropères. Nous remontâmes par la chapelle Sainte- 
Hélène en haut de l’église, et nous trouvâmes à main gauche une chapelle 
dont l’autel recouvre une colonne un peu plus grande que celle dont j’ai 
déjà parlé, à laquelle Dieu fut attaché quand on lui mit une couronne 
d’épines. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Autel du Calvaire. Puis nous montâmes une marche à côté du grand 
autel de l’église et pénétrâmes par seize autres marches de pierre dans 
une chapelle desservie par les Cordeliers du mont Sion. Tous les pèlerins 
reçurent là Dieu notre Créateur. 

On appelle l’ensemble le mont Calvaire, mais c’est en entrant à main 
gauche qu’est le lieu proprement dit où notre Sauveur et Rédempteur Jésus- 
Christ fut mis en croix. Il ne faut pas demander si le lieu est saint, car quand 
on voit le lieu où Dieu paya le prix de la rédemption humaine, il n’est de 
cœur, si dur soit-il, qui ne s’attendrisse, il n’est de jambe qui ne tremble de 
peur. On voit aussi dans ce monument le roc qui s’ouvrit le jour de la 
Passion et se fendit plus que de merveille. Il y a rémission de tous péchés. 

Pierre de l’Onction. Puis nous nous dirigeâmes vers la grande porte de 
l’église ; entre elle et le chœur, est situé le très digne lieu où Dieu à la 
descente de la croix fut remis entre les bras de la Vierge Marie, sa glo- 
rieuse mère ; se trouvaient là les pieuses Marie, Joseph, Nicodème, et 
d’autres pieuses personnes. Le Christ fut oint et enseveli à cet endroit. 
Avec grande douleur et compassion, ils le transportèrent pour l’ensevelir 
dans le Saint-Sépulcre. De même, il y a plénière rémission. 

L 'édicule du Saint-Sépulcre. Une fois notre oraison achevée, ainsi que 
nous l'avions fait vers les autres lieux, nous partîmes en procession 
jusqu’à la grande porte du chœur vers le très digne et dévot Sépulcre dans 
lequel on déposa Notre-Seigneur après sa mort, et d’où II ressuscita glo 
rieusement le troisième jour. Après avoir récité plusieurs belles antiennes 
et oraisons, on nous ouvrit le Saint-Sépulcre, et tous, l’un après l’autre, 
nous y pénétrâmes et l’embrassâmes. On y entre par un petit lieu voûlé 
comportant cinq petites fenêtres barrées ; au milieu se trouve une petite 
pierre carrée sur laquelle était assis l’ange qui apparut aux Marie, leur 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1187 

disant : « Il est ressuscité. Il n’est pas ici... » De ce lieu étroit, parune petite 
porte devant laquelle une grosse pierre fermait le monument, on pénètre 
dans un autre lieu étroit, sans clarté, à l’exception de celle des lampes qui 
brûlent. On ne peut y faire entrer que trois personnes, et bien serrées. Il y a 
là une belle dalle de marbre creusée à l’avant de la même façon que celle 
d’une autre tombe. Le très précieux corps de notre Sauveur et Rédempteur 
Jésus-Christ y fut déposé et étendu ; on y chante la messe. 

Nous demeurâmes toute la nuit enfermés dans l’église, faisant çà et là 
nos voyages à travers les saints lieux, chacun selon sa dévotion. . 

Mercredi 16 août. Retour à l’Hôpital. Le lendemain matin, vers huit 
heures, les Maures et les Mamelouks ouvrirent les portes de l’église, nous 
firent sortir, et chacun regagna son logis. Seuls demeurèrent à l’intérieur 
des chrétiens de neuf sectes, comme je l’ai dit, deux par secte. À leur 
sujet, je veux dire ce que j’ai appris concernant leurs coutumes et leur foi. 
Il s’agit des Cordeliers, des Grecs, des Arméniens, des Géorgiens, des 
Syriens, des Basins autrement dits Indiens, des Jacobites, des Nestoriens, 
et des Maronites. 


IV 

LES DIFFÉRENTES SORTES DE CHRÉTIENS 

Les Cordeliers '. Je parlerai d’abord des Cordeliers qui sont des chré- 
tiens latins, obéissant au Saint-Siège apostolique et à l’Église de Rome, 
gardant et observant la vraie foi de Jésus-Christ. Dans l’église, ils sont les 
maîtres du Saint-Sépulcre, desservent la chapelle où Dieu apparut à la 
Vierge Marie, la moitié du mont Calvaire à côté de l’endroit où flit plantée 
la croix. Près de la chapelle Notre-Dame, ils ont des chambres, un logis, 
et une citerne d’eau, ce que les autres chrétiens n’ont point. 

Les Grecs 1 2 . Ils forment la deuxième sorte de chrétiens de l’église du 
Saint-Sépulcre. Ils sont, d’après ce que j’ai entendu, depuis toujours, 
inventeurs d’hérésies. Autrefois, ils exerçaient le plus grand pouvoir tem- 


1 . Les Cordeliers ou frères mineurs de l’ordre de saint François furent les seuls chrétiens 
latins à demeurer à Jérusalem après la chute des États latins en 1291. Depuis le début du 
xiv' siècle, les Franciscains avaient obtenu le droit d’officier au Saint-Sépulcre, à la grotte 
de Bethléem et au tombeau de la Vierge, sans préjudice des droits acquis dans ces lieux 
par les autres chrétiens. 

2. On constate ici que l’opposition séculaire entre Grecs orthodoxes et Latins catholi- 
ques est toujours très vive malgré l’union proclamée au concile de Florence, le 6 juillet 
1439. Le concile avait en théorie résolu la question de la réunion des deux Églises grecque 
et latine, mais l’empereur Jean Vil Paléologue ne réussit pas à l'imposer à son peuple. 
L’auteur emploie le mot pappas , qui est le mot grec désignant familièrement le prêtre 
orthodoxe, et dans l'église primitive il était réservé à l’évêque. 11 fait ici allusion au 
premier concile œcuménique de Nicée, réuni en 325 pour condamner l’arianisme. Saint 
Athanase, évêque d’Alexandrie, y joua un rôle de premier plan. 


1 188 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


porel et spirituel parmi les autres nations. Mais Dieu qui humilie les 
orgueilleux, ainsi qu’il lui a plu dans sa divine sagesse, les a tellement 
punis qu’aujourd’hui ils sont comme esclaves ou tributaires, soit des 
Vénitiens, soit des Turcs, ou bien du sultan, et sont quasiment dans la 
pauvreté comme les Juifs. 

Revenons aux hérésies qu’ils professent depuis longtemps : ils affir- 
ment tout d’abord que le Saint-Esprit ne procède point du Fils mais seule- 
ment de Dieu le Père ; ils disent ensuite que le pape de Rome n’est ni le 
chef de l’Église, ni celui de l’Église catholique en laquelle ils ne veulent 
pas croire. 

Ils ont un patriarche dans la plupart des lieux où je suis allé, à Rhodes 
et dans l’île de Chio ; ailleurs, selon le lieu, ils ont un protopappas admis 
par les Turcs ou le sultan, qui ordonne les prêtres appelés pappaï. Ainsi 
leur Église repose sur ces prêtres ou pappaï qui sont mariés à des filles 
vierges. 

Troisièmement, ils disent qu’il n’existe pas de purgatoire, et que les 
âmes des morts ne peuvent éprouver aucune joie au paradis jusqu’à la 
résurrection de la chair. 

Le jeudi saint, ils consacrent toutes les hosties dont ils font usage pour 
la communion des malades tout au long de l’année, et ils affirment 
qu’elles ont plus de vertu et d’efficacité que celles qui sont consacrées 
dans l’année. 

De plus, chaque année, ils excommunient le pape avec l’ensemble des 
catholiques qu’ils tiennent pour chiens damnés, disant que seule leur foi 
est valable, et que la nôtre est fausse. Ils professent d’autres hérésies 
énormes, et quand ils peuvent convertir un chrétien latin à leur foi, ils le 
rebaptisent, en particulier les jeunes enfants qu’ils peuvent avoir contre 
les Latins. 

Ils disent encore que c’est licite de vendre leur prélature et d’autres 
choses saintes ; ils agissent ainsi, car les Turcs confirment le patriarche 
qui les paie le plus. 

Quant au mariage, ils disent qu’on peut le rompre pour trois raisons, 
qu’on peut faire séparation de lit et se remarier : à cause de la lèpre, d’un 
adultère et de la parenté. Ils disent aussi qu’une simple fornication n’est 
pas un péché mortel, mais que le sacrement de dernière onction ne peut 
l’effacer. 

Avant de chanter la messe, ils bénissent le pain qui est un gros pain de 
froment levé, ils le coupent en deux carrés. L’un est consacré comme 
hostie, l’autre mis sur la patène est considéré comme relique du corps de 
la Vierge Marie, ce qui est une horreur. Ils bénissent le reste du pain el 
après la messe le prêtre le met lui-même dans la bouche des gens. Ils n’au- 
torisent aucun prêtre latin à célébrer la messe à leur autel, soit à Rhodes 
soit ailleurs, car tous croient que c’est un péché que d’accepter le sacre- 
ment des Latins, la messe ou un autre. 


RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1189 

Ils ont d’autres hérésies, et toutes furent condamnées au saint concile, 
contraints à chanter le Credo qu’Athanase composa en grec où est conte- 
nue toute la croyance de l’Église catholique, et le psaume « Celui qui veut 
être sauvé ». 

Il faut dire que malgré leurs erreurs, ils font de grandes et austères abs- 
tinences, ils ont notamment quatre carêmes. 

Les Grecs possèdent dans le Saint-Sépulcre le grand autel du chœur, et 
beaucoup de pieux et saints lieux à travers la Syrie et l’Égypte. 

Les Arméniens Ils représentent la troisième sorte de chrétiens et sont 
venus du quartier d’Antioche. Ils élisent un évêque parmi eux qu’ils 
nomment catholicos. Ils manifestent un grand respect envers le pape et le 
Siège de Rome. Ils célèbrent la messe avec du pain rond et non levé 
comme les Latins, et ils sont plus près de notre foi que les Maronites ; 
toutefois, ils sont hérétiques en plusieurs points. 

En premier lieu, ils disent qu’on ne doit pas célébrer le corps de Jésus- 
Christ le jour de sa Nativité, mais que l’on doit jeûner, car, disent-ils, on 
rompt le jeûne en célébrant la messe. C’est pour cette raison qu’ils ne 
célèbrent la messe que le dimanche pendant le carême ; quand ils consa- 
crent le pain et le vin en corps et sang du Seigneur dans le calice, ils n’y 
mettent point d’eau. Ils célèbrent la messe en langue vulgaire, si bien que 
les femmes et le peuple comprennent. 

Ils ne croient pas à l’existence du purgatoire, ni que Dieu eut deux 
natures, mais ils croient qu’il possède seulement la nature divine. Ils ne 
veulent jeûner en aucune de nos fêtes, ni à celle des Quatre-Temps. Mais 
ils jeûnent avec tant d’obstination et d’austérité qu’ils affirment que c’est 
un plus grand péché de manger avec de l’huile et de boire du vin pendant 
leurs abstinences que de forniquer. 

Ils font communier les enfants à peine âgé de deux mois. 

De Pâques à la Pentecôte, le vendredi comme les autres jours, ils 
mangent de la viande. 

En sortant du Saint-Sépulcre, dans l’église, ils desservent une chapelle 
voûtée ; ils détenaient jadis le mont Calvaire, mais plus maintenant. Hors 
de la ville, ils possèdent la maison de Caïphe qui est devenue l’église 
Saint-Sauveur où se trouve la pierre qui fut roulée devant le tombeau du 
Christ, comme je l’ai dit. Ils possèdent aussi la maison Saint-Ange, qui 
fut la maison d’Anne, et l’église Saint-Jacques-le-Majeur où il fût déca- 
pité. Le tout est situé entre la ville et le mont Sion. 


I . Les Arméniens étaient divisés en Arméniens catholiques, qui avaient accepté l’union 
avec Rome depuis 1441, et Arméniens schismatiques, appartenant au groupe des Églises 
monophysites. Le monophysisme était une doctrine affirmant l’existence d’une seule nature, 
divine, dans le Christ. 


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PÈLERINAGES EN ORIENT 


Les Géorgiens Ils sont la quatrième sorte de chrétiens venus de l’Orient, 
dits Géorgiens car saint Georges est leur patron. Ils sont aux confins de la 
Perse et de la Syrie ; courageux, ils sont très redoutés de leurs voisins. 

Ils officient comme les Grecs. Les prêtres portent une tonsure ronde et 
les clercs lettrés l’ont en carré. Une fois par an, ils se rendent très nom- 
breux en procession au Saint-Sépulcre, sans payer aucun tribut au sultan 
ni aux Maures, entrant à Jérusalem et dans la basilique la bannière 
déployée. Les Maures les craignent. 

Leurs femmes les accompagnent toujours, même à la bataille, armées 
d’arcs et de flèches comme les hommes. Au commencement d’un 
combat, elles se mettent à l’avant pour donner courage aux hommes. 

Il y a entre eux et les chrétiens arméniens une mortelle inimitié. 

Ils ont les mêmes croyances que les Grecs. Ils possèdent au Saint- 
Sépulcre le mont du Calvaire, qu’ils ont enlevé de force aux Arméniens 
et où Notre-Seigneur fut mis en croix, ainsi que le bas du Calvaire appelé 
Golgotha où à présent il y a une chapelle dans laquelle fut enterré Gode- 
froy de Bouillon ; on dit qu’à cet endroit, après le Déluge, on trouva la 
tête d’Adam. De même, ils ont entre les monts de Judée et Jérusalem 
l’église Sainte-Croix, à l’emplacement d’un des arbres dont le bois servit 
à faire la croix de Notre-Seigneur. 

Les Syriens 2 3 . La cinquième sorte de chrétiens sont les Syriens qui vien- 
nent de la Syrie et sont aussi appelés chrétiens de la Ceinture : leur foi 
leur vient de la ceinture de Notre-Dame donnée à saint Thomas. Ils sont 
en accord avec les croyances et les cérémonies des Grecs, et dans leur 
langue ordinaire parlent la langue des Maures. En Terre sainte, ils sont en 
plus grand nombre que les autres car ils sont du pays. Dans le Saint- 
Sépulcre, ils ont leur chapelle tout au bout de l’église sous la voûte der- 
rière le Saint-Sépulcre, et ainsi ils possèdent le lieu où Notre-Seigneur fut 
oint et enseveli après sa mort. 

Les Indiens 1 ’. La sixième sorte de chrétiens s’appelle Basins, autrement 
dit Indiens, car ils sont originaires de l’Inde de la terre du Prêtre Jean, 
grand seigneur, qui a vingt-deux royaumes sous son autorité. Il a le très 


1. Les Géorgiens, originaires du Caucase, retiennent l’attention des voyageurs à cause 
de leurs traditions nationales. L’auteur décrit ici sans doute à la fois le clergé demeurant à 
Jérusalem et le pèlerinage annuel des Géorgiens, qui étaient très attachés aux Lieux saints. 
Ayant adopté le rite byzantin, on ne sait à quelle date ils ont rompu avec Rome ; sans doute 
au xiii' siècle. 

2. Les Syriens, que l’on appelle aujourd’hui les melkites, sont assimilés aux chrétiens de 
la Ceinture par l’Anonyme. Cette interprétation, qui est fréquente, s’ajoute à celles déjà 
nombreuses concernant ces chrétiens dont la communauté est mal définie. 

3. Indiens pour Abyssins, c’est-à-dire Éthiopiens. L’Église éthiopienne suivait le rite 
copte, mais utilisait son idiome national, le gheez, dans lequel furent traduits les Livres 
saints. La légende du Prêtre Jean puisa en partie son origine dans les initiatives missionnai- 
res du pape Alexandre III ( 1 1 59-1 1 81 ). Ce royaume fut localisé pendant longtemps en Inde. 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1191 

grand désir, à ce qu’on dit, de partager la foi des Latins. Il fait toujours 
porter devant lui une croix de bois, et, quand il combat, une autre en or, 
richement ornée de pierreries. Dans son royaume, se trouve le corps de 
saint Thomas qui reçoit de tout le pays grands honneurs et respect. Faute 
d’avoir reçu la doctrine des Latins, ils sont tombés dans plusieurs héré- 
sies. Ils sont circoncis comme les Maures. Ils consacrent avec du pain 
levé, comme les Grecs, et donnent à leurs petits enfants le « corps du Sei- 
gneur ». Ils font habituellement de si grandes et austères pénitences que 
c’est stupéfiant et difficile à croire. De même les gens d’ Église sont si 
éprouvés par leurs mortifications que certains ne veulent pas manger et 
se laissent mourir de faim, croyant ainsi être sauvés et avoir grande gloire. 
Je crois, d’après ce que j’ai entendu dire, qu’on compte parmi eux plu- 
sieurs gens de bien qui facilement seraient amenés à la vraie foi en Jésus- 
Christ selon l’Église de Rome, s’ils avaient des prédicateurs latins. J’ai 
entendu dire qu’un grand seigneur de l’Inde s’était rendu il y a trois ans 
sur l’ordre du Prêtre Jean au Saint-Sépulcre afin de rechercher quelle était 
la meilleure foi parmi les chrétiens de Jérusalem. Celui-ci finalement 
reconnut, c’est évident, que la foi des Latins était la meilleure et la plus 
parfaite, et négocia avec le gardien du mont Sion pour faire parvenir à 
Rome une demande au pape afin qu’il lui envoie des prédicateurs avec 
lesquels il parte en Inde. Il donna l’assurance que ceux-ci seraient bien 
reçus, et que chacun serait contraint de croire leur enseignement. Des 
messagers allèrent à Rome et Notre Saint-Père le pape envoya certains 
docteurs. Je ne sais depuis ce qui est arrivé. Dieu par sa grâce veuille y 
pourvoir ! Ces Indiens ont une chapelle dans l’église du Saint-Sépulcre, 
sous la voûte, à droite en sortant, ainsi que la chapelle renfermant la 
colonne à laquelle le Christ fut attaché quand on le couronna d’épines. 

Les Jacobites 1 . La septième sorte de chrétiens est représentée par les 
Jacobites, ainsi nommés à cause de Jacques, le patriarche d’Alexandrie. 
Ils sont entre l’Orient et la Médie, répandus dans une grande partie de 
l’Asie jusqu’à l’Inde, et l’Égypte. Ces chrétiens ne se confessent pas à un 
prêtre mais seulement à Dieu, et ils jettent de l’encens dans le feu, disant 
qu’ainsi leurs péchés sont pardonnés avec la fumée. 

Ils affirment que Jésus-Christ ne possédait qu’une nature divine. Ils se 
baptisent avec un fer chaud. Ils font le signe de la croix au front, à l’esto- 
mac et au bras. Certains parlent le chaldéen, d’autres l’arabe, et les autres 


Mais, à la fin du Moyen Âge, ce mythe, lié aux richesses de l’Orient comme aux projets de 
croisade, s’était déplacé en Éthiopie. Il fut entretenu du fait de missions franciscaines 
conduites dans le cadre des missions pontificales en Orient pour la réunion des Églises chré- 
tiennes avec Rome. 

2. Les Jacobites sont souvent différenciés au xv' siècle des Syriens, auxquels on doit 
cependant les assimiler. Leur communauté était issue de l’Église monophysite fondée au 
vi' siècle par Jacques Baradaï, évêque d’Édesse et non d’Alexandrie comme l’écrit l’auteur 
de façon erronée. Leur langue, en revanche, est bien l’arabe, mais aussi le syriaque. 


1192 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


la langue de la contrée dans laquelle ils se trouvent. Autrefois, ils ont été 
condamnés au concile de Chalcédoine. Ils possèdent un emplacement à 
l’arrière du Saint-Sépulcre. 

Les Nestoriens Ils forment la huitième sorte de chrétiens hérétiques 
de Constantinople. Ils habitent principalement en Tartarie et Judée 
majeure. Ils utilisent le chaldéen dans leurs cérémonies et célèbrent la 
messe avec du pain levé. Ils disent que Jésus-Christ n’était pas fils de 
la Vierge Marie comme Dieu, mais seulement comme homme. Ils furent 
condamnés au concile d’Éphèse. Ils ont un emplacement à côté du Saint- 
Sépulcre, assez proche de l’endroit de l’apparition de Dieu à Madeleine. 

Les Maronites 1 2 . La neuvième sorte de chrétiens s’appelle Maronites, à 
cause de Maron qui fut un bon serviteur de Dieu. Ils habitent en Liban, 
province de Phénicie. Ce sont de grands clercs, experts, et courageux au 
combat. Ils ont un patriarche envoyé par le pape. Ils utilisent le chaldéen 
pour leurs cérémonies. À l’époque de Maron, ils obéissaient à l’Église de 
Rome, puis ils s’en séparèrent. Leur patriarche Jérémie fut condamné au 
concile qui se tint à Rome en l’église Saint-Jean-de-Latran à l’époque du 
pape Innocent. Condamnés aussi au concile de Constantinople, ils persis- 
tèrent dans leurs erreurs. Mais au temps du pape Paul le second, ils furent 
convertis par la prédication de frère Gazon, français de l’ordre de saint 
François. Ils persévèrent toujours dans la vraie foi catholique et restent 
soumis à Rome. Dans l’église du Saint-Sépulcre, ils tiennent la chapelle 
de madame sainte Hélène. 

Quand on se trouve dans cette église, c’est une chose merveilleuse que 
d’entendre chaque nation et sorte de chrétiens faire à toute heure leurs 
cérémonies en chantant, chacun sur divers tons, ce qui donne un grand 
bruit stupéfiant. Ils font de très longues cérémonies et solennelles avec 
beaucoup d’encens. Que Dieu par sa sainte grâce les veuille tous ramener 
à la vraie foi catholique véritable. 

Dans la ville de Jérusalem, se trouvent d’autres infidèles, comme les 
Sarrasins, et les Juifs dont je parlerai à un autre endroit, car ils ne sont pas 
à compter au nombre des chrétiens et ils n’honorent pas l’église du Saint- 
Sépulcre. Maintenant, je parle à nouveau de notre voyage : le mercredi 
1 6 août, chacun regagna son logis. 


1 . Les Nestoriens pratiquaient en effet le rite chaldéen. Leur communauté prit naissance 
avec l’hérésie de Nestorius, patriarche de Constantinople au v c siècle, qui fut condamné au 
concile d’Éphèse en 43 1 . 

2. Les Maronites devaient leur origine au monastère de Saint-Maron en Syrie dans la 
vallée de l’Oronte. Au vin' siècle, leur communauté et leurs fidèles se sont réfugiés dans les 
hautes vallées du Liban à la suite des conquêtes arabes en Syrie. Leur union avec Rome fut 
le résultat de missions franciscaines, auxquelles prit part le frère Gryphon, dont l’auteur 
écorche le nom dans son récit. Ce Flamand franciscain fut un des plus grands missionnaires 
de son temps, chargé par le pape Paul II en 1470 de l'union des chrétiens orientaux avec 
Rome. 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 


1193 


V 

SUITE DE LA VISITE DES LIEUX SAINTS 

Le jeudi suivant, au matin, on nous conduisit à l’endroit où Dieu 
apparut aux Marie, situé à proximité du château de David sur la route du 
mont Sion. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Eglise Saint-Jacques-le-Majeur. Nous avons continué notre chemin 
vers l’église Saint-Jacques que tiennent les Arméniens ; à l’intérieur se 
trouve une chapelle où saint Jacques fut décapité. Il y a sept ans et sept 
quarantaines de pardon. 

Le mont Sion. Puis, nous sommes allés au mont Sion entendre la messe. 
Aussitôt après, les patrons firent appeler tous les pèlerins pour leur expli- 
quer que, bien qu’il fût d’usage de les emmener au Jourdain, ils ne pour- 
raient les y conduire, car messire Augustin, c’est-à-dire notre patron, 
beaucoup plus accoutumé au pays que l’autre patron dont c’était le premier 
voyage, était très gravement malade. Ils considéraient que le temps était 
extraordinairement chaud, et qu’il y aurait des malades, et peut-être même 
des morts comme à Ramleh. De plus, il y avait, disaient-ils, quatre à cinq 
cents Arabes sur le chemin qui pourraient voler les pèlerins ; ils voulaient 
les en avertir, afin de décider ensemble si l’on partait ou non. Les pèlerins 
discutèrent entre eux : il leur sembla que les patrons avaient dit tout cela 
pour les empêcher d’y aller, et pour être quittes de leurs devoirs et des 
courtoisies qu’ils devaient payer en chemin. Ils dirent donc aux patrons 
qu’ils voulaient se rendre au Jourdain. Ceux-ci n’en furent pas très joyeux, 
et chaque année ils ont l’habitude de faire de telles inventions auxquelles 
les pèlerins doivent prendre garde. Ils nous dirent que puisqu’il en était 
ainsi, on irait d’abord à Bethléem, puis au fleuve Jourdain. 

VI 

BETHLÉEM 
17-18 août 

Départ pour Bethléem. Le jeudi soir, nous montâmes sur nos ânes pour 
aller à Bethléem, distant de Jérusalem de cinq milles. En chemin, à 
environ deux milles de Jérusalem, nous vîmes le lieu où l’étoile apparut 
pour la seconde fois aux trois rois qui allaient adorer Notre-Seigneur, et 
où ils passèrent la nuit après avoir quitté Hérode. Un peu plus loin, nous 
trouvâmes l’endroit où naquit le prophète Élie, et où l’ange prit Habacuc 
par les cheveux pour le transporter auprès de Daniel dans la fosse aux 
lions. De l’autre côté du chemin, nous trouvâmes la maison de Jacob, et 


1194 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


assez près de Bethléem le sépulcre de Rachel, femme de Jacob. Dans les 
environs, il y a un champ où chaque année poussent des épis semblables 
au froment, mais qui portent à la place des petites pierres. 

L’église de la Nativité. Le soir après le coucher du soleil, nous 
entrâmes dans l’église Notre-Dame-de-Bethléem, et on nous donna aussi- 
tôt un beau logis à l’intérieur du cloître. Ensuite, un cierge allumé à la 
main, nous allâmes tous en procession, la croix devant, chantant antiennes 
et hymnes pour visiter les lieux qui suivent : nous fîmes d’abord une 
station devant une porte du cloître qui mène en bas à la chapelle où se 
trouve la sépulture de monseigneur saint Jérôme, mais pour éviter de se 
hâter nous n’y descendîmes qu’après la procession. Nous allâmes dans 
une chapelle hors du chœur, à main droite, dont l’autel se trouve sur le 
lieu de la circoncision de notre Seigneur Jésus-Christ. Il y a plénière 
rémission. 

Puis nous nous sommes dirigés à main gauche, de l’autre côté au bout 
de l’église, vers un autel situé à l’endroit où les trois rois préparèrent leurs 
présents pour adorer notre Seigneur Jésus-Christ. Il y a sept ans et sept 
quarantaines de pardon. 

De là, nous descendîmes environ quinze marches, dans une chapelle 
basse sans clarté, excepté celle des lampes qui brûlent près du grand autel. 
À l’entrée, à main gauche, nous vîmes le lieu où Jésus-Christ, notre 
Rédempteur, naquit, et où à présent se trouve un autel de marbre où les 
prêtres célèbrent la messe. Il y a plénière rémission. 

Un peu plus bas, à cinq pas, en descendant trois petites marches, nous 
vîmes l’endroit où Dieu, après sa naissance, fut déposé dans la crèche 1 
entre les animaux qui mangeaient là : c’est sous le roc, car Notre-Dame 
et Joseph s’étaient logés très pauvrement à cause de la grande foule qu’il 
y avait à Bethléem, ainsi que chacun sait. Depuis, ce lieu fût construit et 
orné par sainte Hélène, on ne peut dire à quel point il est sacré. Dans la 
crèche comme au lieu de la Nativité, il y a plénière indulgence. 

Au fond de la chapelle, qui est longue de douze pas environ, est marqué 
l’emplacement où les trois rois perdirent de vue l’étoile. Ainsi s’acheva 
la procession. 

Puis, nous allâmes tous voir la sépulture de saint Jérôme, dans une cha- 
pelle située au bas de vingt-cinq marches, où saint Jérôme demeura plu- 
sieurs années, y composant une partie de ses livres. 


1. L’encadrement de la foi des fidèles parles frères mineurs, à Bethléem comme à Jérusa- 
lem, est le résultat d’une volonté pédagogique d'une partie de l’ordre, conforme à la tradition 
de la mystique franciscaine, de donner à la piété des pèlerins une orientation plus intérieure 
en les faisant méditer sur les différents aspects de l’humanité du Christ. Le thème de la crèche, 
en particulier, fut illustré par saint François lui-même, qui célébra Noël en 1 223 à Greccio en 
participant à une crèche vivante. La basilique de la Nativité à Bethléem, édifiée par l’empereur 
Constantin puis remaniée en 526, restait au xv' siècle l’unique témoignage architectural de 
l'èrejustinienne, et à ce titre le plus ancien des Lieux saints. 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1195 

Ensuite, par un chemin secret inconnu des Maures, les frères nous 
conduisirent dans une grotte remplie de recoins où furent déposés très 
longtemps les corps des Innocents qu’Hérode fit tuer. 

Nous passâmes toute la nuit à écouter des messes et accomplir nos 
dévotions dans cette église très somptueusement construite, et dont les 
murs sont recouverts de plaques de marbre. 

Vendredi 18 août. Le lendemain, en partant, on nous montra l’endroit 
où l’ange apparut aux bergers, leur disant : « Gloire à Dieu... » À présent, 
il y a une petite église. 

Maison de Zacharie. Ensuite, nous gravîmes les monts de Judée dis- 
tants de Bethléem de cinq milles environ, et nous arrivâmes d’assez 
bonne heure près d’une chapelle sans toit qui passe pour être la maison 
de Zacharie qui écrivit en parlant de saint Jean : « Jean est son nom. » 
Après avoir recouvré la parole, il y composa « Béni sois-tu. Dieu d’Is- 
raël ». Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Nous descendîmes par une marche étroite dans une autre chapelle 
basse à l’endroit où la Vierge Marie rendit visite à sainte Élisabeth, et où 
ensemble elles composèrent le Magnificat. Il y a sept ans et sept quaran- 
taines de pardon. 

Dans cette même chapelle, se trouve une niche où l’on dit que saint 
Jean enfant fut caché, de crainte que les Juifs ne le missent à mort. 

Maison de saint Siméon. Nous allâmes assez près de là, vers la maison 
de saint Siméon le Juste, qui, au Temple, reçut Dieu entre ses bras. Il y a 
sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Aïn-Karem. Plus loin, nous passâmes devant une fontaine où saint Phi- 
lippe baptisa l’eunuque. 

Lieu delà naissance de saint Jean. À deux traits d’arc de là, nous entrâ- 
mes dans une église que les Maures avaient transformée en étable, y 
mettant des animaux. A côté du grand autel, à main gauche, se trouve 
une chapelle carrée à l’intérieur, où naquit saint Jean l’Évangéliste. Il y a 
plénière rémission. 

L 'église Sainte-Croix des Géorgiens. Aussitôt après, nous revînmes en 
arrière, en parcourant trois milles, vers l’église Sainte-Croix aux mains 
des Géorgiens, qui fut fondée à l’endroit où poussa l’un des arbres dont 
le bois servit à faire la sainte Croix de notre Sauveur Jésus-Christ. Il y 
a plénière indulgence. Nous y vîmes une des mains de madame sainte 
Barbe. 

Nous dînâmes ensuite légèrement. 

Deuxième nuit au Saint-Sépulcre, du vendredi 18 au samedi 19 août. 
Nous fûmes de retour à Jérusalem de bonne heure et, après souper, les 


1196 


PELERINAGES EN ORIENT 


Maures firent entrer tous les pèlerins dans l’église du Saint-Sépulcre où 
nous fûmes enfermés toute la nuit. Nous fîmes nos dévotions çà et là 
comme l’autre fois, et au matin les Maures revinrent ouvrir les portes 
pou; nous faire sortir. 


VII 

JÉRICHO, LE JOURDAIN, BÉTHANIE 
18-22 août 

Dimanche 20 août. Le jour suivant, nos patrons firent amener nos ânes 
au mont Sion au coucher du soleil, et nous les chevauchâmes pour nous 
rendre au Jourdain. Nous avons parcouru, ce jour-là, environ sept milles 
jusqu’à une fontaine, où nous nous sommes reposés, mais bien peu. 
Quand la lune se leva, nous remontâmes sur nos ânes, cheminant toute la 
nuit jusqu’au point du jour. Nous parvînmes à l’endroit où Dieu donna la 
lumière à l’aveugle, sur le chemin de Jéricho, quand celui-ci lui cria : 
« Fils de David, aie pitié de moi... » 

Après avoir descendu une vallée bien droite, nous vîmes à main droite 
le lieu où le bon Joachim s’enfuit quand on le chassa du Temple, demeu- 
rant là plusieurs jours à cause de la honte qu’il éprouvait de ne pas avoir 
de descendance. Ce lieu est appelé Terre rouge. 

Lundi 21 août, Jéricho. Maison de Zachée. À deux milles de là, se 
trouve Jéricho où nous arrivâmes de bon matin. On nous montra la 
maison de Zachée où Dieu se logea quand II descendit à Jéricho. Après 
le lever du soleil, plus loin, nous trouvâmes le désert où demeurait saint 
Jean quand il baptisa Dieu dans le fleuve Jourdain. 

Le Jourdain. Nous nous dirigeâmes alors vers le fleuve, et un des Cor- 
deliers récita des oraisons, puis certains pèlerins se déshabillèrent et se 
baignèrent tout nus, et parmi eux le seigneur de La Guerche '. A la sortie 
de son bain, il se sentit moins las qu’il n’était en y entrant, étant donné la 
fatigue qu’il avait éprouvée, et il se sentit plus frais ainsi qu’il me le dit 
comme à toute la compagnie. 

Le reste des pèlerins se lava le visage et les mains par dévotion, car 
c’est le lieu où Dieu fut baptisé, et il y a plénière indulgence. 

Le Jourdain est large comme la rivière d’Oese ou de Boutonne 1 2 , son 
eau est trouble et peu courante, boueuse quand on y pénètre, assez pro- 


1 . Il s’agit de François de Toumemine, un important seigneur du duché de Bretagne, qui 
prit part en 1484 à une révolte contre le trésorier du duc de Bretagne François II, Pierre 
Landais. 

2. La Boutonne est un affluent de la Charente qui naît près de Chcf-Boutonne, baigne 
Dampierre, Saint-Jean-d’Angély et Tonnay-Boutonne. La mention de cette rivière par Fau- 
teur étaye l’hypothèse de ses liens avec la Saintonge. 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1197 

fonde au milieu, et sablonneuse ; ses rives sont rocheuses, parsemées de 
souches d’arbres. Non loin, il se jette dans la mer Morte que l’on distin- 
guait clairement, là où furent englouties les cinq cités, Sodome, 
Gomorrhe... 

Nous ne sommes pas allés au-delà du fleuve Jourdain, mais on y trouve 
non loin le désert où sainte Marie l’Égyptienne fit pénitence, et l’endroit 
où la femme de Loth fut changée en statue de sel ; on voit aussi dans cette 
partie le mont Nébo que gravit Moïse quand Dieu lui montra la Terre 
promise dans laquelle il n’entra point, ainsi que cela est dit dans la Bible, 
et où il mourut. Toujours dans cette direction, se trouve la cité deSabacoù 
se rendit Jacob en quittant le Jourdain. À main gauche, nous vîmes d’assez 
près le monastère où saint Jérôme demeura un long temps, et fit pénitence ; 
il est appelé « solitude immense » ; c’est le lieu dont on a écrit : « Resté 
auprès d’Eustochie dans l’immense solitude du désert... » 

Lundi 21 août, mont de la Quarantaine, fontaine d'Elisée. Nous 
sommes revenus par le désert Saint-Jean et par Jéricho. À environ dix 
heures du matin, nous arrivâmes au lieu dit la Quarantaine, distant de huit 
milles du Jourdain. Nous descendîmes, et nous nous repûmes de l’eau 
d’une fontaine, jadis très salée, mais saint Elisée la bénit et y jeta du sel, 
ce qui la transforma aussitôt en eau douce et bonne à boire, comme nous 
l’avons connue. 

Nous gravîmes ensuite péniblement une montagne haute et dangereuse 
en bien des endroits, jusqu ’à une chapelle taillée dans le roc où Dieu jeûna 
la sainte Quarantaine ; c’est un lieu de piété et de solitude où il y a plé- 
nière indulgence. 

Encore plus en haut, se trouve l’endroit où le diable transporta Dieu 
pour le tenter, mais II lui dit : « Arrière, Satan, tu ne tenteras pas ton 
Dieu. » Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Château-Rouge. Une fois tous descendus et rassemblés, nous montâ- 
mes sur nos ânes, et fîmes si bien que nous retournâmes dormir à quinze 
milles de là, dans une sorte de cour entourée de murs qu’on appelle 
Château-Rouge. En chemin, nous avions rencontré des Maures et des Sar- 
rasins qui voulaient obtenir des courtoisies des pèlerins ; certains pèlerins 
se trouvant très en arrière furent sollicités par eux ; comme ils passèrent 
outre, ils reçurent de bonnes bastonnades et des pierres, notamment le 
seigneur de La Guerche, et je sais bien que si je ne le disais, il ne s’en 
vanterait pas. 

Béthanie : mardi 22 août. Le lendemain matin, après être tous montés 
sur nos ânes, nous voulions partir, mais les Maures et les Mamelouks qui 
nous conduisaient voulurent avoir des courtoisies avant notre départ. Ils 
firent rentrer prestement ceux qui étaient déjà sortis, dont mon compa- 
gnon qui reçut un bon coup de pierre dans le côté, et s’il eût osé, il s’en 


1198 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


serait plaint encore huit jours après. Finalement, les patrons nous fireni 
ressortir un peu après le lever du soleil. 

Nous arrivâmes à Béthanie qui est distante de Château-Rouge d’envi- 
ron six milles ; nous allâmes dans la maison de Marie-Madeleine qui fui 
pardonnée de tous ses péchés. Il y a sept ans et sept quarantaines de- 
pardon. 

Assez près de là, comme à un trait d’arc, nous trouvâmes une maison 
ou un château tout détruit, où Dieu très souvent se retirait, logeant auprès 
de Marie et de sa sœur Marthe, à laquelle II dit : « Marthe, Marthe, tu 
t’inquiètes et t’embarrasses de beaucoup de choses. » Il y a sept ans cl 
sept quarantaines de pardon. 

À un autre trait d’arc environ, nous vîmes une grosse pierre sur laquelle 
Dieu se reposa en venant de Galilée ; Il s’y reposait quand sainte Marthe 
vint Lui dire en pleurant : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne sérail 
pas mort. » De même, il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Nous fûmes conduits ensuite à l’endroit où Dieu ressuscita le lépreux ; 
là se trouvait son sépulcre bien paré de marbre, et à présent il y a une 
église, mais elle ne contient pas d’autel, on trouve seulement au fond une 
sorte de chaire sur laquelle Dieu était assis lorsqu’il ressuscita le lépreux, 
disant : « Lazare, sors 1 !» Il y a plénière indulgence. Les Maures soin 
maîtres de ce lieu, et il faut que les patrons payent pour y entrer. 

De là, nous allâmes dans la maison de Simon le Lépreux où la bienheu 
reuse Madeleine répandit son parfum sur Notre-Seigneur et Lui inonda 
les pieds de ses larmes ; ses péchés lui furent tous remis et pardonnés. Il 
y a sept ans et sept quarantaines de pardon. 


VIII 

ATTENTE À JÉRUSALEM 
22 août- 1 3 septembre 

Arrivée le mardi 22 août. Ensuite nous sommes revenus à Jérusalem cl 
le lendemain, pour la troisième fois, nous sommes entrés dans l’église du 
Saint-Sépulcre pour y dormir. 

Durant cette nuit, furent faits chevaliers au Saint-Sépulcre par un che 
valier allemand 2 portant l’habit de saint François, messire René de Cha- 


1 . L'auteur commet ici une confusion entre les deux épisodes évangéliques : voir respec 
tivement Mt vm, 2 et Jn xi, 43-44. 

2. Le problème de la continuité d'un ordre de chevalerie appelé ordre du Saint-Sépulcre 
est assez complexe. Plusieurs témoignages du xv' siècle mentionnent comme fondateur d'un 
ordre du Saint-Sépulcre vers 1480 Jean de Poméranie, chevalier prussien entré dans l’ordre 
de saint François. Ayant créé une milice spirituelle destinée à défendre les Lieux saints, il 
sacrait chevaliers des pèlerins au Saint-Sépulcre. Cependant, on ne peut être certain qu'il 
existe une continuité avec les traditions antérieures concernant un ordre du Saint-Sépulcre 
à Jérusalem. 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 


1 199 


teaubriand, seigneur du Lyon d’Angers, messire Alain de Villiers, 
seigneur de la Frète, messire Nicolas de Saint-Génois, de Tournai, et plu- 
sieurs autres, dont beaucoup de gens de bien d’Allemagne. 

Le lendemain, nous sommes sortis de l’église, et certains pèlerins qui 
n’avaient pas visité la vallée de Siloé ou autre lieu firent leurs dévotions. 

Ce jour-là, puis le lendemain, les pèlerins pensaient s’en aller, puisque, 
grâce à Dieu, tous leurs voyages étaient accomplis, mais les patrons, cher- 
chant leur profit, achetaient des draps de soie et autres marchandises, et 
différaient leur départ autant qu’ils le pouvaient '. Ils prétextèrent que leur 
guide ne voulait pas abandonner un fou que les Maures appellent « saint 
homme », ainsi que je l’expliquerai plus loin. 

Puis, pour occuper les pèlerins, certains voulurent les faire coucher au 
Saint-Sépulcre, même les frères du mont Sion, mais les pèlerins furent 
avertis que les patrons ne voulaient pas y entrer. Or, s’ils n’y pénétraient 
pas avec eux, ils auraient été fortement rançonnés. C’était bien vrai, car 
on nous le confirma ensuite, et pour cette raison, ils n’y entrèrent point. 

Noms des pèlerins en partance pour le Sinaï. Pendant ce temps, moi qui 
désirais me rendre à Sainte-Catherine du mont Sinaï, en compagnie du duc 
de Bavière et de sept autres Allemands, de monseigneur de La Guerche, 
de messire Nicolas de Saint-Génois et de son frère, de Georges Lenghe- 
rand 1 2 du pays de Picardie avec deux Hollandais, nous fîmes un contrat et 
conclûmes un marché avec un Maure nommé Amet, à présent interprète à 
Jérusalem. A le voir, il nous semblait être un homme honnête selon sa reli- 
gion, et beaucoup nous le conseillèrent, mais il nous fit de nombreux 
larcins. Nous décidâmes avec lui qu’il nous conduirait de Jérusalem à 
Sainte-Catherine du Sinaï, puis de là jusqu’à Matarea près du Caire ; pour 
chaque voyage, il devait nous fournir un bon âne pour chevaucher et un 
chameau pour porter les bagages et les vivres ; il devait nous accompagner 
en personne, payant pour nous tributs, devoirs et courtoisies quels qu’ils 
fussent, et dans n’importe quel lieu, jusqu’à Matarea. Pour cela, nous 
étions tenus de lui payer vingt-cinq ducats par tête, sans autre chose. 

Dimanche 27 août. Le dimanche vingt-septième jour d’août, la plupart 
des pèlerins quittèrent Jérusalem pour regagner Jaffa, et retrouver les 
galées. Au nom de Dieu, ils prirent la route pour retrouver chacun leur 
pays ; nous prîmes congé d’eux et nous leur donnâmes par écrit des nou- 
velles pour nos parents et amis. 


1. La raison de ce retard est l’existence d’une foire annuelle à Jérusalem qui attirait de 
nombreux marchands dès la fin du mois d’août. 

2. Le pèlerinage d’outre-mer le plus répandu, Jérusalem et ses environs, s’achevait donc, 
et la majorité des pèlerins allait regagner Jaffa pour réembarquer vers l’Europe. Seuls dix- 
scpt pèlerins des deux galères s’apprêtaient à accomplir un long périple vers le Sinaï et 
l’Égypte. Les différents récits du pèlerinage de 1486 en donnent la liste. Ainsi est confirmée 
la présence de Georges Lengherand, dont la personnalité a été évoquée précédemment. 


1200 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Changement de logis pour les Français. Nous autres. Français, nous 
avons été logés tous ensemble dans la maison d’un chrétien de la Ceinture 
nommé Gazelles ', procureur des religieux du mont Sion. Nous avons 
préparé là nos provisions de chair de bœuf et de mouton, confitures 
ustensiles de cuisine, paillasse de coton pour dormir dans le désert, atten 
dant pour préparer le reste de nos provisions, comme biscuits et volailles 
nous avions apporté suffisamment de vin. Tandis que notre interprète rae 
compagnait les pèlerins vers les galères, nous nous tenions prêts, car nous 
espérions partir dès son retour. Mais, il ne fut pas proche, et cela ne nous 
arrangea pas. Nous avons dû séjourner là jusqu’au 13 septembre. Tous 
les jours pendant ce temps, nous allions au mont Sion. 

Incident avec F oulcardin. Le jour de la vigile de la nativité de Notre- 
Dame, le gardien des Cordeliers nous rassembla pour nous expliquer, eu 
présence d’un Maure nommé Foulcardin 2 3 que de tout temps, il avait le 
droit de prélever, à l’arrivée à Jaffa, la somme de cinq ducats sur chaque 
galère pèlerine. Cette année, il en était arrivé deux, il demandait donc dix 
ducats qui ne lui avaient pas été payés étant donné qu’il se trouvait au 
Caire sur ordre du suitan, et il voulait que les pèlerins qui étaient encore 
là les lui payassent. Nous lui répondîmes qu’à notre avis, nous ne lui 
devions rien, et qu’il ne pouvait pas s’en prendre à nous, puisque dans le 
contrat que nous avions passé avec nos patrons, c’était eux qui devaieni 
régler tous les devoirs et courtoisies. S’il n’avait pas été payé, lui seul 
était responsable de ne pas en avoir fait la demande aux patrons avant lem 
départ. Nous ajoutâmes que nous étions en si petit nombre que nous ne 
pouvions pas payer pour tous les pèlerins qui étaient partis, et que si 
quelque chose lui était dû, il devait s’en prendre aux patrons des galères, 
et non pas à nous ; nous n’avions pas l’intention de lui payer quoi que ce 
fût, et il convenait qu’il attendît l’année à venir le retour des patrons, aux 
quels il pourrait s’en prendre. 

Mais lui, qui était sarrasin, homme sans foi ni raison, ne fut pas satisfaii 
de ces paroles, et jura par son mariage, ce qui est leur grand serment, de 
nous mettre dans un lieu d’où nous ne pourrions partir si nous ne le 
payions pas. Pendant qu’il sortait, pour éviter sa fureur et sa menace, le 
plus secrètement et rapidement que nous pûmes, nous regagnâmes notre 
logis. Nous y restâmes jusqu’au lendemain matin. Alors, nous décidâmes 
avec les frères du mont Sion et notre truchement 1 Amet, d’entrer le soir 


1. Ce chrétien de la Ceinture est mentionné sous ce nom dans plusieurs récits de la fin 
du xv" siècle : il semble avoir été un intermédiaire entre les pèlerins et la population locale 
pour leur approvisionnement. 

2. Foulcardin ou Fakhr ed-Din et son fils, Khalil, sont mentionnés dans les écrits de frère 
Suriano, supérieur du couvent du mont Sion, comme « protecteurs » des pèlerins, charges 
par le sultan Kâytbây de veiller au bon déroulement de leur pèlerinage. L’anecdote rappoi 
tée par fauteur montre bien qu’ils ne se privaient pas de rançonner les voyageurs. 

3. Porte-parole, interprète. 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1201 

tlans l’église du Saint-Sépulcre. Nous passâmes la nuit à grande aise et en 
nous reposant, car nous étions en petit nombre. Nous avons pu faire nos 
dévotions à loisir. 

Piscine probatique. Le lendemain, jour de la nativité de Notre-Dame, 
nous allâmes en compagnie des frères du mont Sion et des interprètes qui 
nous guidaient, voir la « piscine probatique », c’est-à-dire une sorte de 
petit lac où se tenaient jadis toutes sortes de malades et d’infirmes. Un 
certain jour, un ange descendit du ciel et vint remuer l’eau. Depuis lors, 
le malade qui pouvait s’y jeter le premier était guéri sur l’heure, quelle 
que fût sa maladie. On peut lire à propos de ce lieu qu’il y avait parmi les 
malades un homme si impotent que, depuis trente-huit ans, il n’avait 
jamais pu se jeter le premier dans le lac jusqu’à l’arrivée de Notre-Sei- 
gneur. Dieu lui demanda pourquoi il n’avait pas été guéri comme les 
autres : il dit que c’était à cause de son impotence ; alors, par miracle, il 
fut promptement guéri. À présent, il n’y a plus d’eau, et l’endroit est 
rempli d’ordures. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. 

Eglise Sainte-Anne. De cet endroit, nous allâmes non loin en l’église 
de madame sainte Anne que madame sainte Hélène fonda avec un 
couvent de nonnes. Mais maintenant, les Maures l’ont transformée en 
mosquée. Nous y pénétrâmes avec leur permission, moyennant un médine 
par tête. Près d’une clôture, à l’endroit de l’ancienne grande église, à 
l’emplacement de la maison du bon Joachim et de sainte Anne, père et 
mère de Notre-Dame, nous descendîmes dans un lieu en contrebas, sorte 
de chambre obscure, sans clarté ; au fond, à un angle, nous vîmes l’en- 
droit où naquit la glorieuse Vierge Marie. Il y a plénière rémission. Les 
autres pèlerins n’avaient pu s’y rendre, car les Maures les en avaient 
empêchés, mais seulement en saluant le lieu, on gagne le pardon comme 
je viens de le dire. 

Ensuite, nous regagnâmes notre logis, conduits par nos truchements 
vers une voie couverte et secrète, et à un endroit, ils nous montrèrent bien 
près et clairement le temple de Salomon : entre autres choses, nous vîmes 
bien à notre aise une grande place, pavée de larges carreaux, située devant 
l’entrée du Temple, la plus belle qu’on puisse voir. 

Coutumes musulmanes 

Anecdote du fou sacré. Peu après, nous avons rencontré une grande 
procession de Maures à pied et à cheval, criant et hurlant comme des 
chiens enragés. Parmi eux se trouvait un grand vieillard, maure ou sarra- 
sin, fou de naissance, courant les rues et dont on disait qu’il était un saint 
homme 1 . Il était vêtu d’une pelisse blanche, chacun lui baisait les mains 

1. Les pèlerins assistent à une procession en l’honneur d’un fou. C’était une fréquente 
manifestation du culte populaire des saints chez les musulmans. Le fou était pour eux un 


■ 


1202 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


et les pieds, et il y avait une telle bousculade qu’on ne pouvait pas l’appro 
cher. On portait quatre bâtons de laiton doré, au bout desquels il y avau 
une sorte de cercle, ainsi qu’il est d’usage d’en porter devant les grands 
seigneurs ; de même, on portait devant lui quatre bannières avec des 
calices peints ', représentant les armes du sultan. Ils allaient tous ainsi à 
traveis la ville, chantant selon la religion de leur Mahomet, comme nous 
le ferions dans la Sainte Église de Dieu devant quelque sainte relique. En 
général, c’est leur croyance de considérer les fous ou les idiots comme de- 
vrais saints, et ils les honorent durant toute leur vie, comme les chrétiens 
le feraient envers le corps d’un saint. Ils disent aussi que la première 
maison dans laquelle ils pénètrent le matin est bénie et sanctifiée, et duranl 
la journée, on va voir avec grand respect ceux qui y demeurent. Nous 
avons vu de nombreux autres fous, auxquels on fait tant de sottes choses, 
comme de les oindre de graisse et d’huile, que ce serait naïf d’en parler. 

Dimanche 3 septembre I486. Le dimanche suivant, mon compagnon 
et moi, nous nous rendîmes aux vêpres, au mont Sion. Nous y trouvâmes 
encore Foulcardin qui réclamait ses ducats. Il nous reposa la même ques- 
tion, et nous lui fimes la réponse de l’autre fois. 11 n’en fut pas satisfait 
Après nous avoir attendu à la sortie de la chambre où nous étions venus 
rendre visite au duc Jean de Bavière qui était malade, il s’approcha de 
nous avec d’assez bonnes façons comme s’il n’était pas fâché. Il vint près 
de mon compagnon en feignant de vouloir regarder une bouteille qui 
pendait à sa ceinture remplie de l’eau du mont Sion, et sans rien dire, il 
le frappa sur la joue bien fort, des quatre doigts et du pouce. Surces entre 
faites arrivèrent les frères, des Maures et des chrétiens de la Ceinture qui 
lui demandèrent pourquoi il l’avait frappé ; il répondit que c’était parce 
qu’il ne l’avait pas salué ! Nous sommes partis ainsi, mon compagnon 
chargé de son soufflet. 

Peu après notre départ, Foulcardin se rendit dans la chambre du duc de 
Bavière, bien malade, et il voulut l’emmener prisonnier, mais les Corde- 
liers l’en dissuadèrent à force de prières. Ils nous demandèrent ensuite de 
rester dans notre logis sans sortir, car Foulcardin avait projeté de s’empa- 
rer de nous. Le lendemain soir, nos interprètes prirent un arrangemenl 
avec les autres, disant qu’ils attendraient l’année suivante l’arrivée des 
patrons pour se faire payer. 

Nous pensions partir le lendemain pour faire notre voyage de Sainte- 
Catherine, mais survint une autre querelle avec notre hôte, le chrétien de 


être inspiré, mais ces traditions, produit des exigences religieuses populaires, étaient sans 
rapport avec l’exercice officiel de la religion islamique. 

1 . La scène à laquelle assistent les pèlerins est un simulacre de la procession solennelle 
du sultan. Durant cette procession, les emblèmes du pouvoir étaient reproduits sur des ban 
nières. Lorsque l’auteur voit des sortes de « calices », il peut s’agir des insignes du sultan 
régnant, Kâytbây, ou de ceux de l’émir de Syrie Ezbek. 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 


1203 


la Ceinture, nommé Gazelles, qui se disait officier du sultan et de son 
conseil. À cause de sa fonction, il avait le droit, nous dit-il, d’imposer à 
tout pèlerin partant à Sainte-Catherine de se fournir en vin chez lui, sinon 
il fallait lui payer, par privilège du vin, deux ducats par tête. Ce n’était 
pas vrai, toutefois les Cordeliers du mont Sion, dont il est le procureur et 
ami, nous dirent que c’était l’usage, et que les pèlerins des années précé- 
dentes les lui avaient payés. Ils ajoutèrent que si les Maures ne reçoivent 
pas les tributs qui leur sont dus, ils en tirent les conséquences et se font 
toujours payer par la suite. Nous retardâmes notre paiement, mais notre 
truchement, qui était le plus grand ami de Gazelles, nous déclara qu’il ne 
partirait pas tant que nous ne serions pas en règle avec lui. Voyant que 
notre voyage était retardé, et comme les Cordeliers nous affirmaient que 
les autres pèlerins avaient payé, nous fûmes contents de nous entendre 
avec lui pour un ducat par tête ; alors notre truchement nous promit de 
partir le mercredi suivant, 1 3 septembre, ce que nous fîmes. 

IX 

JÉRUSALEM, GAZA, LE SINAÏ 
13 septembre- 16 octobre 

Mercredi 13 septembre. Environ cinq heures après dîner, nous avons 
fait charger nos vivres et tout ce qui nous était nécessaire sur les chevaux 
fournis par notre guide. Nous sommes montés sur nos ânes et avons 
couché à Bethléem. Il y avait des Maures et des Arabes en grand nombre. 
Des frères Cordeliers vinrent à la porte au-devant de nous pour nous dire 
que si nous transportions du vin, nous devions l’envoyer par un autre 
chemin, sinon les Sarrasins nous l’enlèveraient et le boiraient. Aussitôt, 
notre guide le fit porter sur les chameaux qui étaient encore à l’arrière en 
leur faisant prendre un autre chemin ; ainsi notre vin fut-il sauvé des 
Arabes, mais les chameliers, qui étaient maures, en burent leur saoûl toute 
la nuit et goûtèrent largement de nos vivres. 

Les musulmans. Nous avons été logés pour la nuit chez les Cordeliers, 
mais nous sommes allés faire nos dévotions à grande peine dans l’église 
de la Nativité de Notre-Seigneur, à cause des Maures et des Arabes. En 
effet, c’était pitoyable de les entendre toute la nuit, car ils ne cessèrent de 
boire et de manger, étant donné que c’était leur carême qui dure toute la 
lune de septembre ; pendant cette période, ils ne mangent jamais le jour, 
seulement dès que le soleil est couché, ils mangent toute la nuit et autant 
que bon leur semble, n’importe quels viande ou poisson, mais ils ne 
doivent jamais boire de vin selon la religion de Mahomet. 

Durant l’année, ils ne font pas d’autres abstinences, excepté un carême 
semblable les dix premiers jours de novembre, qu’ils appellent « carême 


■ 



1204 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


du mouton », en souvenir de l’histoire d’Abraham qu’ils empruntenl 
à l’Ancien Testament : sur l’ordre de Dieu, Abraham voulut sacrifier 
son fils Isaac, mais Dieu, voyant son obéissance, ne le permit pas, 
et lui envoya par un ange un mouton, qu’il sacrifia, ainsi qu’il est dil 
dans la Bible. Donc, en mémoire d’Abraham pour lequel ils ont grand 
respect et qu’ils honorent fort, ils jeûnent les dix premiers jours de 
novembre, ne mangeant que la nuit comme je l’ai expliqué, et le onzième- 
jour ils tuent des moutons. Ce jour-là, on voit tuer tant de moutons que 
c’est étonnant ; ils ne les mangent point mais les donnent à Dieu pendanl 
leur carême. Durant ce temps, plus qu’à aucun autre moment, dans toutes 
leurs mosquées, qui sont comme des églises autour d’une tour, sorte de 
clocher, ils font brûler la nuit des lampes en grand nombre ; de nombreu 
ses fois, jour et nuit et au soleil levant, un Maure monte en haut de la tom 
des mosquées qui sont largement répandues dans leurs villes, pour crier 
en leur langue mauresque avec une horrible voix beaucoup de choses que 
nous ne pouvons pas comprendre. Mais toutefois, nous avons appris qu’il 
criait de louer Dieu et son prophète Mahomet, de croître et de se multi 
plier 

Ils n’ont point de cloches, et les Cordeliers doivent user de timbres de- 
bois à la place de cloches. 

Mahomet. Ces Maures et Sarrasins, ces infidèles, suivent la religion de 
Mahomet, qui fut un homme diabolique, plein d’hérésies, et ennemi de- 
toute vérité. Il est né en Arabie en l’an de l’Incarnation 6 1 2 1 2 ; il fit un 
livre appelé le Coran, plein de faussetés et d’hérésies, en lequel croienl 
les Maures et les Sarrasins, comme les chrétiens en l’Évangile. 

Doctrine. Pour mieux m’indigner de leur folie, je me suis enquis au 
plus près de leurs hérésies et folles croyances pour les mettre par écnl 
avec justesse et les garder en mémoire. 

Ils croient bien en Dieu, qu’ils appellent Dieu le Grand, mais ils nienl 
la Trinité, car ils disent que Dieu ne peut avoir de fils puisqu’il n’eul 
jamais de femme. Ils confessent que Jésus-Christ fut un bon et juste pro- 
phète et que tous les hommes ont connu le péché par Satan, excepté Jésus 
Christ et sa Mère. Mais ils disent une chose folle : que si Dieu avait un 
fils, tout le monde serait en péril et en querelle, car le Fils pourrait déso 
béir au Père, et chacun prendrait parti, ce qui provoquerait de grands 
maux. D’autre part, Mahomet dit que Jésus-Christ lui-même s’accusa, 
disant qu’il n’était pas Fils de Dieu, mais qu’il était bien né de la Vierge 


1. Les informations que nous donne l’Anonyme sont justes dans l’ensemble : il décru 
une veillée du mois de ramadan, qui commença le 31 août I486 et prit fin le 29 septembre 

2. L’auteur a visiblement cherché à se renseigner sur les musulmans et la « doctrine » de 
Mahomet. En ce qui concerne la date de la naissance du Prophète, que l’on situe sans cem 
tude vers 570, il commet une erreur : 612 serait l’année de la première révélation divine a 
Mahomet. 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1205 

Marie pour laquelle ils ont grand respect. Ils disent aussi que Jésus-Christ 
ne mourut point, qu’il ne fut pas crucifié par les Juifs, mais un autre qui 
lui ressemblait, et que Dieu le fit monter à Lui. À la fin du monde, Il 
reviendra tuer l’Antéchrist, et lui-même se tuera. 

Mahomet, par sa fausse religion, leur promet quand ils seront au 
paradis qu’ils boiront et mangeront à satiété. Ils croient que la béatitude 
consiste à boire, manger, s’abandonner à la luxure et à tous les plaisirs, 
comme les robes précieuses, et à toutes les sensualités auxquelles le corps 
peut se livrer comme la sodomie, qui est détestable. Ils disent que celui 
qui ne donne pas au corps ce qu’il demande est homicide de lui-même. 
Ils ont beaucoup d’autres erreurs auxquelles ils croient fermement, et leur 
manière de vivre est la plus grande horreur du monde : en dehors de la 
luxure, dont ils n’ont aucune conscience puisqu’ils la tiennent pour une 
vertu, ils montrent leur nature sans honte comme des chiens, pissent en 
s’accroupissant comme des femmes et, quand ils ont terminé, s’essuient 
la nature sur une pierre. 

Les femmes. Elles portent beau, restent dans leur maison bien oisives 
et ne pensent qu’à faire étalage de leurs habits. Quand elles vont en ville, 
elles sont si couvertes qu’on ne les reconnaît pas ; chez elles, elles sont 
toujours très richement parées. 

Les prières et les rites. Pour leurs oraisons, les Maures et Sarrasins font 
de grandes cérémonies : quand ils veulent prier Dieu, tout d’abord ils se 
lavent le visage, les mains, les bras jusqu’au coude, les pieds et les jambes 
jusqu’aux genoux, cela leur sert de confession, et ils pensent par ce 
moyen obtenir le pardon de leurs péchés. Ensuite, ils se lèvent, étendent 
les bras, puis les serrent en s’accroupissant pour baiser la terre très 
souvent en marmonnant je ne sais quelles paroles. Ils recommencent ainsi 
plusieurs fois, certains plus d’un grand quart d’heure ou une demi-heure ; 
peu leur importe l’endroit où ils prient, mais très souvent, et je crois par 
hypocrisie, ils font leurs oraisons devant les gens, sur les chemins, et le 
visage toujours dirigé vers le soleil levant. Leur gouvernement et leur 
police sont étranges, ainsi que je l’expliquerai plus loin. 

De Bethléem à Gaza. Revenons au jeudi deux heures après minuit à 
Bethléem. Nous voulions monter alors sur nos ânes pour partir en évitant 
la chaleur du jour, mais les Maures qui se trouvaient dans l’église nous 
empêchèrent de sortir pendant un long moment jusqu’à ce que notre inter- 
prète vienne nous dire qu’ils l’avaient rançonné de huit ducats. 

Vendredi 15 septembre, arrivée à Gaza. Nous sommes partis ensuite, 
et vers sept heures du matin, nous sommes arrivés près d’un village 
appelé Beth Zachara, distant de huit milles de Bethléem. Là et en chemin, 
notre interprète Amet ne cessa de nous emprunter de l’argent bien plus 
que prévu dans notre contrat ; sa réputation d’homme respectable fit que 


i 



1206 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


chacun lui en donnait, croyant que c’était nécessaire. À quinze milles de 
Gaza, arriva un autre interprète de la ville, et on nous mena dormir dans 
une masure close d’assez basses murailles, sans toit, donc il n’y avait pas 
d’ombre, et nous ne pouvions guère nous protéger de la chaleur. Nos cha 
meaux et nos vivres auraient dû arriver le soir, mais ils ne nous parvinrent 
que le lendemain vers midi. On nous en avait pris et dérobé très large 
ment, notre truchement ne savait ni où ni quand ! Nous sûmes alors que 
c’était un misérable voleur, car pendant que nous étions dans notre 
masure, lui et l’autre truchement de Gaza nous tinrent à leur merci et dans 
une telle crainte que nous n’osions partir pour aller acheter ce qui nous 
était nécessaire comme vivres ; de plus, ils ne permettaient à personne 
d’entrer pour nous en apporter, et il fallait que nous passions par eux, si 
bien que ce qui valait un médine nous en coûtait trois. Mais nous n’osions 
rien dire de peur d’aggraver nos ennuis. 

Attente de dix-sept jours. Nous ne devions que passer à Gaza, mais 
nous y sommes restés dix-sept jours, ce qui nous coûtait quantité de bis- 
cuits et autres choses. Il faut aussi savoir qu’il y avait un Mamelouk 
parlant français, qui nous valut beaucoup de maux et d’opprobre, cl 
voulut nous rançonner. 

Mardi 19 septembre, maison de Samson. Nous sommes allés le 
mardi 19 septembre voir la maison de Samson ; il la détruisit par déses- 
poir, à cause de la trahison de Dalila et des Philistins, tuant tous ceux qui 
s’y trouvaient et lui-même en la faisant s’écrouler, ainsi que le rapporte 
l’histoire. On voit encore un gros pilier dans une muraille, semblable à 
l’un de ceux qu’il brisa pour faire choir la maison. 

Ce jour-là, notre truchement dut payer pour nous tributs, devoirs cl 
courtoisies, et nous fûmes contraints par le seigneur de la ville, ou celui 
qui feignait de l’être, de payer un demi-ducat chacun, pour louer la 
masure où nous étions, alors qu’elle ne valait pas deux médines pour une 
année. 

Episode de l'ouvrage d’or. Ce même jour, l’interprète nous conduisil 
devant un Maure qui nous expliqua que le seigneur de Gaza voulait faire 
fabriquer un ouvrage d’or ; il lui fallait avoir pour cela des ducats véni- 
tiens ', aussi voulait-il que nous lui en remettions dix chacun, et il nous les 
changerait en médines. Par crainte, nous lui en donnâmes tous, et certains 
allèrent jusqu’à seize ducats. Il ne voulut nous donner que vingt-six 
médines, alors que cela en valait vingt-sept, ce qui nous faisait perdre 


1. Les ducats vénitiens ou les écus d’or de Florence servaient de monnaie de référence 
pour le commerce méditerranéen. A la fin du xv' siècle, le bon aloi des monnaies égyptien 
nés (dinars, dirhems) était très compromis. Les pèlerins qui transportaient de la « bonne- 
monnaie » étaient l’objet de fréquentes exactions. 


RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1207 

environ huit blancs par pièce. Or la plupart des médines étaient faux et 
nous ne pûmes nous en défaire. 

Mais cela ne leur suffit point ; le mercredi suivant, nos interprètes, 
jeunes et vieux, vinrent à nous pour nous dire que le seigneur de Gaza 
nous demandait de lui envoyer un baril de notre vin ; nous leur répondî- 
mes qu’ils devaient nous acquitter de toute courtoisie. Ils répliquèrent que 
si nous ne le leur remettions pas rapidement, nos biens seraient détruits ; 
il voulait notre vin parce qu’il venait de Venise, et qu’il n’y en avait pas 
d’autre en ville ; le seigneur nous faisait la promesse de nous en récom- 
penser. Nous abandonnâmes donc notre vin, mais les paillards mentaient, 
car ils le donnèrent au seigneur à nos dépens, puisque jamais il ne nous 
le paya. 

Le jeudi suivant, des jeunes Maures nous apportèrent de l’eau pour un 
demi-médine le petit seau ; alors nos truchements les en empêchèrent 
pour nous la vendre eux-mêmes un médine, ce qui fait vingt deniers. 

Vendredi 22 septembre, nouveau prix du voyage. Le vendredi matin, 
vers l’heure du dîner, arrivèrent les Arabes et les chameaux qui devaient 
nous conduire à Sainte-Catherine. Aussitôt, Amet, notre truchement, 
continua de bien nous traiter ! Il nous déclara qu’il ne viendrait pas avec 
nous mais qu’il nous laisserait Califf, le vieux truchement, pour nous 
guider avec les Arabes auxquels il avait marchandé les chameaux. Nous 
lui répondîmes que nous n’avions pas passé de contrat avec Califf, mais 
avec lui-même pour vingt-cinq ducats chacun et qu’il devait s’acquitter 
de ce pour quoi nous l’avions payé, et que s’il ne venait pas, ce Califf 
nous rançonnerait car nous savions que c’était un terrible larron, et qu’il 
nous soutirerait indûment de l’argent. Toutefois, nous ne sûmes que faire 
ni que dire tandis qu’il laissait plusieurs larrons nous voler. Il nous aban- 
donna entre les mains du vieux voleur Califf. 

Mardi 26 septembre. Le mardi, Amet repartit avec le duc de Bavière et 
son serviteur, qui étaient venus jusqu’à Gaza pour aller à Sainte-Catheri- 
ne ; celui-ci fut si malade à la suite des mauvais traitements que nous 
eûmes en ce lieu, qu’il en mourut. Ont également quitté Gaza messire 
Nicolas de Saint-Génois et son frère Amoul, que son frère ne voulait pas 
abandonner parce qu’il était malade. Ils voulaient repartir tous les quatre 
ensemble, et Amet les rançonna de vingt-sept ducats pour les conduire 
seulement à Jérusalem. Nous n’étions plus que douze pour nous rendre à 
Sainte-Catherine. Quand nous vîmes qu’ Amet allait partir et nous laisser 
entre les mains de Califf, nous avons dit à ce dernier de nous prendre en 
charge à condition seulement de respecter le pacte que nous avions passé 
avec Amet. Et ce fieffé menteur, qui comme tous les menteurs promettent 
et ne tiennent rien, nous jura qu’il ferait si bien que nous n’aurions qu’à 
le louer. 

Nous sommes donc restés entre ses mains et celles de vieux diables 



1208 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


d’Arabes avec lesquels Amet avait conclu de nous accompagner. Tous, 
chaque jour, nous promettaient de partir, mais ils n’en faisaient rien ! Ils 
attendaient toujours la fin de leur carême, qui dure toute la lune de sep- 
tembre, comme je l’ai dit. 

Vendredi 29 septembre. Le culte des morts, les femmes. Le jour de 
Saint-Michel était un vendredi, qui est Tune de leurs grandes fêtes, 
comme Pâques pour les chrétiens. Nous vîmes ce jour-là, et déjà la veille, 
les femmes se rendre dans les cimetières sur la tombe de leurs parents et 
amis : elles poussaient des cris et des gémissements étonnants, et qui ne 
duraient pas qu’un peu ! Elles semblaient défaillir, mais les larmes ne jail- 
lissaient pas de leurs yeux. D’autres femmes crièrent toute la nuit dans 
leur maison, appelant ceux qui venaient de disparaître dans Tannée et 
disant en langue mauresque, ainsi qu’on nous Ta rapporté : « Pourquoi 
n’es-tu pas ici, mon ami ou mon amie ? Viens manger les viandes que j’ai 
fait préparer ! Viens voir mes habits de fête ! Que t’ai-je fait ? Pourquoi 
m’as-tu laissée ? » 

Elles criaient toutes ces choses continuellement, et si haut, que toute 
nuit semblait disparue de la ville '. 

Les hommes. Un repas funéraire. Les hommes vont dans les mosquées 
appeler Mahomet à leur aide, ils l’appellent à haute voix et de plus en 
plus fort. Ce jour-là, ils se parent de leurs meilleurs habits, apportent 
beaucoup de viandes, et ne cessent de boire et de manger, comme des 
pourceaux. Lorsqu’ils enterrent un Maure, quelque peu homme public, ils 
disposent devant sa tombe une nappe chargée de viandes. Ses amis 
mangent devant lui et lui laissent les restes, car ils croient qu’il doit 
manger. En effet, Mahomet dans son Coran dit que le trépassé doit boire 
et manger. Si le lendemain ils ne trouvent plus rien — ce qui se produit 
maintes fois car les souffreteux ou les bêtes mangent les restes — , ils 
pensent que le mort est au paradis. 

Dimanche D' octobre I486. Le jour de Saint-Michel, les Arabes étaient 
venus pour nous guider avec seulement une partie de leurs chameaux. Ils 
prenaient bonne contenance comme pour partir. Le dimanche 1 er octobre, 
le truchement Califf, toujours prêt à nous voler, nous dit qu’un Arabe lui 
avait appris que notre chemin n’était pas sûr à cause d’une troupe d’Ara- 
bes qui s’y trouvaient et tuaient tout le monde. Mais il ajouta que le lende- 
main une grande caravane de chameaux devait partir de Gaza dans notre 
direction, et que ce serait bon de partir en grande compagnie. Nous étions 
sûrs qu’il mentait, et nous lui répondîmes que nous ne voulions plus retai - 


1. Le culte des morts chez les musulmans comportait des rites d’origine préislamiquc 
comme celui des lamentations. L’Islam a combattu ces coutumes telles que le rituel des 
pleureuses ou le repas funéraire que l’auteur mentionne peu après, mais la loi islamique fui 
impuissante à réformer entièrement les usages païens traditionnels. 



RÉCIT ANONYME D'UN VOYAGE À JÉRUSALEM.. 1209 

der notre départ. Comme il ne trouvait plus d’excuse pour nous retenir, il 
fit jeter hors de notre masure tous nos bagages, et les fit porter dans un 
champ en dehors de la ville. Il nous retint de force, jusqu’à ce que chacun 
de nous lui remît deux médines, or nous lui avions déjà donné un demi- 
ducat auparavant et devions être quittes ; mais par personnes interposées 
il nous volait. Arrivés dans le champ en question, on nous dit que les 
chameliers ne voulaient pas charger nos bagages car ils n’avaient pas 
assez de chameaux. Nous répondîmes qu’on devait, comme convenu, 
nous fournir un chameau par personne pour transporter nos affaires, et 
qu’il ne serait pas trop chargé. Califf comprit qu’il n’obtiendrait plus rien 
par la raison, alors, plein de mauvaises intentions, il nous demanda quatre 
ducats pour avoir un chameau, sinon nous retournerions dans notre 
masure. Pour abréger notre voyage et nos ennuis, nous fûmes contraints 
de les lui donner. 

Deux nuits sous la pluie. Nous avons passé toute la nuit dans ce champ, 
attendant les chameaux avec vent, éclairs et tonnerre. Il plut très fort sur 
nous, et c’en était stupéfiant, car il n’y avait pas eu de pluie dans le pays 
depuis huit mois. Il ne pleut que durant trois ou quatre mois de l’année, à 
savoir novembre, décembre et janvier. Nous sommes restés là, encore 
toute la journée et la nuit suivante. Ledit Califf s’amusait de nous, nous 
promettant d’heure en heure de partir, nous volant tellement que nous 
décidâmes d’aller nous plaindre au seigneur de la ville. 

Nous sommes partis avec l’interprète du lieu pour nous conduire à lui. 
Mais il participait aux larcins dont nous étions victimes, et il nous condui- 
sit auprès d’un seigneur qui était prévenu, et dont nous ne pûmes avoir 
raison. Je savais bien qu’il nous trompait ! Ce n’était pas lui, car aupara- 
vant j’étais allé porter le contrat que nous avions passé avec notre truche- 
ment au seigneur de Gaza qui l’avait demandé, en compagnie d’un 
Allemand. Nous y avons rencontré un méchant teigneux. Nous avons été 
si mal traités à Gaza que je conseille aux pèlerins de ne jamais s’y rendre, 
et de la dépasser si possible. 

Toutefois, nous avons trouvé moyen de parler au seigneur en question, 
qui ne savait rien de ce que nous firent subir les truchements, et les punit, 
nous a-t-on dit. Alors, on nous fit partir promptement. 

Gaza-le Sinaï, 3-16 octobre. Le mardi 3 octobre, vers neuf heures du 
matin, nous sommes montés sur nos ânes. Arrivés à Carsa, distant de 
Gaza de douze milles, nous avons mis pied à terre pour nous alimenter 
près de ce village de cinq ou six maisons en pisé. Nous nous sommes assis 
sous des arbres que les uns appellent « jumels », et les autres « figuiers 
de pharaon » ; ils portent des petites figues le long de la branche là où i! 
n’y a pas de feuilles. Le truchement de Gaza, qui nous accompagnait bien 
qu’il ne le voulût point, nous demanda à chacun un demi-ducat pour nous 
avoir accompagnés. Nous lui répondîmes que notre truchement devait 


1210 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


tout payer car nous ne l’avions pas fait venir nous-mêmes, et qu’il n’au- 
rait rien. Mais ce traître de Califf nous dit de le payer, sinon il partirait 
chercher des Mamelouks pour nous y obliger, et qu’ils nous empêche- 
raient de nous plaindre au seigneur du lieu, comme nous l’avions fait à 
Gaza. Il nous rançonna encore d’un ducat et demi. 

Mercredi 4 octobre. Nous autres. Français, considérant que nous subi- 
rions tous les jours de semblables pilleries, nous avons cherché à nous 
allier des Arabes qui nous accompagnaient, et nous leur avons demandé 
s’ils voulaient nous conduire avec diligence en dix jours à Sainte-Cathe- 
rine pour deux ducats, et en leur donnant à boire et à manger à satiété. Ils 
nous promirent de n’en point parler à Califf, et d’agir comme nous le 
voulions. Une heure avant le lever du jour, alors que nous pensions partir, 
ces Arabes avaient renvoyé deux de leurs chameaux. Ils nous dirent qu’ils 
s’étaient échappés, et feignirent d’en louer d’autres au village, pensant 
que nous allions les payer. Mais nous ne voulûmes pas, et à la fin, ils en 
trouvèrent. 

Greniers à blé. Nous avons chevauché jusqu’à midi par un bon pays 
de labours, et il semble qu’autrefois il y ait eu une grande prospérité, car 
à travers champs, vous pouvez voir de nombreux greniers à blé Puis, ce 
fut la fin du pays fertile, et nous trouvâmes le commencement du désert. 

Le désert, jeudi 5 octobre. A partir de là 1 2 , nous avons vu plusieurs 
bêtes qu’ils appellent moutons sauvages ; leurs corps est rayé comme un 
daim, mais de couleur plus blanche, et leurs cornes semblables à celles 
d’une chèvre, ainsi qu’une très grande autruche. Nous avons chevauché 
à travers des bruyères en touffes mais très clairsemées de-ci de-là, dans 
lesquelles il y a des rats gros comme une moitié de lapin, et en si grand 
nombre que c’est étonnant ; ils sont tout blancs, et tellement nombreux 
dans les champs qu’ils les transforment en clapiers. Ce jour-là, nous 
avons parcouru trente-six milles, et le soir nous avons dormi dans une 
combe à l’écart du grand chemin, par crainte des Arabes. Le lendemain 
5 octobre, nous sommes partis avant le jour. 

Rencontre de Bédouins. Nous avançâmes toute la matinée à travers le 
même pays de landes et de sables durs puis mous, jusqu’à une autre 
combe entre des montagnes de sable, distante de trente milles de notre 
point de départ. Nous nous sommes arrêtés pour manger et dormir, et 


1 . Ces « greniers à blé » sont des silos à grains qui existaient dans tout l’empire mame- 
louk. On les appelait aussi « greniers du sultan », car les maîtres de l’Égypte avaient le souci 
permanent de contrôler les réserves de céréales. Ils étaient construits près de moulins et 
d’entrepôts appartenant au sultan. La région de Gaza était une riche région agricole. 

2. En quittant Gaza, les pèlerins s’engagent dans le désert de Tîh, empruntant la route 
nord-sud du Sinaï, qui croise à Kalaat-en-Nakl, grand centre caravanier, la route est-ouest 
reliant Suez à Eïlat. 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1211 

nous avons aperçu des perdrix aussi grosses que des dindes, noires 
comme je n ’en ai jamais vu. Ce jour-là, sur le chemin, sept Arabes vinrent 
au-devant de nous, l’un à cheval, les autres à pied, chacun ayant en main 
un solide javelot. Ils nous demandèrent des courtoisies, et nous leur avons 
donné deux ou trois pains biscuités pour qu’ils s’en aillent. 

Ces Arabes 1 sont ainsi appelés car ils viennent d’Arabie, pays des 
déserts dont j’ai parlé. Ils sont parmi les plus misérables au monde, car 
ils sont sans habitation ; ils demeurent dans les montagnes et les déserts 
où ne pousse aucun fruit. Ils vont et viennent sans cesse, espérant toujours 
rencontrer une caravane ou une troupe de gens qui pourraient leur donner 
du pain et auxquels ils pourraient dérober quelque chose. Ils mangent si 
peu que c’en est étonnant : pour six jours, ils se contenteront d’un seul 
pain qu’un chrétien mangerait en un repas. Ils sont presque tout nus, 
n’ayant sur eux qu’une chemise ou un vêtement léger ; la plupart vont nu- 
pieds, certains ont une semelle de cuir attachée au gros orteil et à la jambe 
par une cordelette. Ils vont ainsi par les montagnes et les rochers, leur 
lance au poing, munis d’un petit bouclier, courant comme des lévriers, un 
chapeau rouge sans bord sur la tête et une serviette tout autour 2 . Ils ne 
reconnaissent aucun seigneur ni maître quel qu’il soit, et ne payent nul 
devoir à quiconque. S’ils font le mal ou volent quelque chose, c’est une 
nécessité d’en prendre son parti, car on ne saurait à qui s’en plaindre, ni 
où les poursuivre. Leur foi est celle des Maures et des Sarrasins, mais ils 
disent de plus qu’ils peuvent voler sans pécher n’importe où, car 
Mahomet qui vivait en Arabie le permit expressément. Ils ne vivent que 
d’herbe et de racines. 

Caravane du Caire. Le soir, à l’endroit où nous nous étions arrêtés, 
entre deux montagnes, arriva une caravane d’au moins cent cinquante 
chameaux, avec des Maures et des Arabes qui apportaient du blé au Caire. 
Ils se mirent près de nous et nous regardèrent boire et manger, ce qui ne 
nous rassurait pas trop, mais ils ne nous firent aucun mal. 

Vendredi 6 octobre. Provision d'eau. Nous sommes partis le lende- 
main, deux heures avant le lever du jour, quittant la caravane et chevau- 
chant sans route ni chemin tracé, entre des montagnes de sable. Vers midi, 
nous sommes arrivés près d’une fontaine appelée el Marzabé dont l’eau 
était salée ; nous n’en avions pas trouvé depuis Carsa, mais un peu plus 
haut, il y en avait une meilleure, nommée Seille, où nous avons envoyé 
nos guides et âniers remplir les peaux de chèvres qui nous servaient à 


1. Il s’agit des Bédouins qui inquiètent souvent les voyageurs. Il y eut recrudescence du 
pillage bédouin à la fin du xv' siècle dans l’empire. C’est la raison pour laquelle les guides 
des pèlerins voulaient voyager pendant une partie de leur trajet avec les caravanes de musul- 
mans. T rop habitués à ce que les guides leur extorquent de l’argent, les pèlerins ne voulurent 
pas les croire. 

2. Il s’agit à l’évidence du keffieh. 


1212 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


transporter l’eau, ainsi que les pots en terre que chacun de nous avait sus- 
pendus au bât de son âne pour que nous puissions boire de l’eau qui ne 
sente pas la chèvre. Les Arabes et âniers abreuvèrent les chameaux et les 
ânes qui n’avaient pas bu depuis deux jours. 

La chamelle de Mahomet. Au moment de partir, lorsque les Arabes 
chargeaient leurs chameaux, j’en vis un qui mit la main sous la queue 
d’une chamelle, et ensuite baisa sa main. Je lui demandai pour quelle 
raison il avait fait cela. Il me répondit que c’était en l’honneur de 
Mahomet, qui un jour, lorsqu’il était en route, vit une belle fille à qui il 
demanda de venir en sa compagnie ; mais celle-ci ne voulut point ; aussi- 
tôt embrasé de luxure, de façon infâme et détestable, il connut une cha- 
melle. En racontant cela, ces traîtres, ribauds et infidèles, louèrent 
Mahomet, disant qu’il avait montré une grande humilité en connaissant 
ainsi une si vile bête. Nous poursuivîmes notre route le reste du jour à 
travers une contrée toute de sable, sans aucune bosse. 

Samedi 7 octobre. Le lendemain, nous avons parcouru au moins trente 
milles, sans mettre pied à terre, dans une plaine située entre deux monta- 
gnes de sable noir, qui semblait être brûlée par la grande chaleur du soleil. 
Ce jour-là, environ deux heures après midi, nous avons trouvé un grand 
tas de pierres servant de signal pour guider ceux qui traversent ce pays. 
A cet endroit, nous avons pénétré dans le grand désert où nous n’avons 
trouvé que du sable et de gros cailloux de feu. Le soir, nous avons dormi 
entre deux montagnes de sable fin construites autrefois par le vent. Cette 
nuit-là, tandis que mon compagnon faisait le guet ainsi que chaque nuit 
par peur des Arabes, il vit un âne zébré ; on dit qu’il y en a beaucoup à 
cet endroit. 

Dimanche 8 octobre. Nous sommes partis dimanche, avant le lever du 
jour, à travers le même pays, avançant jusqu’à environ huit heures du 
matin. Nous sommes arrivés à une fontaine puante et très malsaine, mais 
il fallut prendre de l’eau, car depuis le vendredi précédent nous n’en 
avions pas trouvé. Nous avons passé cette eau à travers un linge pour 
emplir nos pots. Lorsque les chameliers et les guides eurent abreuvé leurs 
ânes, nous sommes remontés à cheval. Le lendemain, nous avons avancé 
tout le jour à travers le désert sans mettre pied à terre, dormant peu la nuit, 
sans trouver ni eau ni broussaille. 

Mardi 10 octobre, manque d’eau. Le mardi suivant, nous avons avancé 
jusqu’à midi, pensant trouver une fontaine. A cette heure-là, un Alle- 
mand, le comte de Vert d’Aubert, fut très malade à cause de la forte 
chaleur et il dut descendre de sa monture. Notre eau puante nous man- 
quait, car nous en avions besoin ; en effet, c’est un grand danger de boire 
du vin sans eau, alors nous avons mélangé à notre vin de l’eau boueuse 
que nous avons trouvée dans une petite lisière de bruyères où nous avons 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 


1213 


vu deux lièvres. Nous avons traversé ensuite 1 e grand chemin qui va du 
Caire à Bellet et jusqu’à La Mecque, dont je parlerai ensuite '. 

Mercredi 11 octobre. Ledit comte un peu reposé, le mercredi suivant, 
nous avons cheminé jusqu’à midi, mais il fut à nouveau malade, et pour 
l’amour de lui, nous nous sommes arrêtés. Mais nous n’avions pas d’eau, 
et nous n’osions pas boire de vin à cause de la grande chaleur. Alors, 
mon campagnon et moi sommes allés à six milles de là vers la fontaine 
Megemardus à côté du grand chemin, accompagnés de trois Arabes pour 
nous guider. Cette eau était verte, pleine de boue, laide et épaisse, mais 
elle sentait moins mauvais que la dernière que nous avions trouvée. Mon 
compagnon et moi avons dîné là avec les vivres que nous avions apportés, 
à bon profit, car il y avait trois jours que nous n’avions guère bu, endurant 
une grande soif. Nous sommes revenus alors vers notre groupe par une 
chaleur étonnante. Nous étions les bienvenus en apportant de l’eau ! 

Jeudi 12 octobre. Nous chevauchâmes toute la nuit jusqu’au lever du 
soleil, jeudi matin, où nous arrivâmes à une fontaine nommée Hierca. Là 
les Arabes et les guides firent boire les bêtes qui n’avaient pas bu depuis 
dimanche, et ils emplirent les peaux de chèvre. Nous avons dormi en 
attendant les chameaux, et sommes demeurés là tout le jour et jusqu’au 
lendemain vendredi. 

Vendredi 13 octobre, une dispute. Ce jour-là, onze Arabes vinrent vers 
nous en courant, munis de javelots et de boucliers. Aussitôt, nous leur 
avons envoyé notre interprète Califf ; ils lui dirent qu’ils voulaient des 
courtoisies. Nous leur avons donné du biscuit en quantité, mais ils ne 
furent pas contents car ils voulaient de l’argent. Alors nous dîmes à notre 
truchement qu’il était tenu de nous laisser quittes, et que si bon lui sem- 
blait, il leur en donnât. Mais il nous répondit qu’il n’en avait pas. Alors, 
un pèlerin allemand, qui ne comprenait que sa langue, tira son épée et 
voulut se ruer sur les Arabes. Aussitôt, six autres survinrent si bien qu’ils 
se trouvèrent dix-sept. Nous mîmes la main à l’épée croyant qu’il y aurait 
une grande querelle, et nous dîmes à Califf que s’il ne les payait pas, il 
serait le premier attaqué en cas de querelle. Alors il trouva la façon 
d’avoir de l’argent et les renvoya. 

Le restant du jour nous chevauchâmes par un étrange pays que nous 
n’avions pas encore vu, fait de montagnes et de vallées rocheuses ; ce 
n’était pas la route habituelle empruntée par les pèlerins 1 2 , car nous la lais- 
sions bien loin à main droite. 


1 . Les pèlerins dépassent la route caravanière reliant Le Caire au port de Tôr (Al-Tûr) 
sur le golfe de Suez. 

2. Cette indication laisse supposer que les douze pèlerins prennent un sentier plus direct, 
mais abrupt, pour gagner le monastère de Sainte-Catherine du Sinaï : laissant la route cara- 
vanière de l’oued Ech-Cheikh, ils s’engagent probablement sur le sentier pentu de l’oued 
Sahab. 


1214 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


Samedi 14 octobre. Le samedi suivant, nous franchîmes une montagne 
appelée Abacorba, qui est grande et haute à merveille, pleine de rochers 
et pénible à descendre. Les Arabes nous dirent qu’il y avait beaucoup de 
gros serpents, mais nous n’en vîmes aucun. Au bas de la montagne, nous 
arrivâmes dans une combe large de quarante-cinq à cinquante pieds. Les 
pentes hautes et droites, faites de sable blanc dur comme du roc, étaient 
comme une croûte fendue en plusieurs endroits, et très souvent de grands 
lopins s’en détachaient, pesant bien cinquante pipes, comme nous en 
eûmes l’expérience. Il y faisait un temps moite et malsain. Nous traversâ- 
mes cette combe pendant au moins deux milles, et au bout nous pénétrâ- 
mes dans une plaine d’où l’on commençait à voir le mont Sinaï. Chacun 
avec dévotion remercia Dieu et le loua de son mieux. Nous nous arrêtâ- 
mes pour manger et dormir. 

Le soir survint une dispute entre l’Allemand dont j’ai parlé et un des 
Arabes qui nous conduisait, pour une bien petite affaire. Il voulut le battre 
tellement que les autres Arabes voulurent nous abandonner là, et ils l’eus- 
sent fait si nous autres Français nous n’étions intervenus. 

Dimanche 15 octobre. Le lendemain dimanche, nous chevauchâmes à 
travers une plaine de sable fin, puis nous gravîmes de hautes montagnes 
si près l’une de l’autre que le soleil y pénètre difficilement s’il n’est pas 
bien haut. Il y avait tant de chemins que nos Arabes s’écartèrent de la 
bonne route, et que nous dûmes retourner en arrière. Nos guides mon- 
taient de sommet en sommet pour retrouver notre chemin, mais rien n’y 
faisait car ils ne savaient plus où l’on se trouvait. Enfin, ils rencontrèrent 
un autre Arabe qui nous guida tout le reste de la journée jusqu’à la fon- 
taine Hasquedar. C’était une eau bien meilleure que celle que nous avions 
trouvée jusque-là, mais non courante, d’ailleurs nous n’en avions jamais 
vu à travers le désert. Enfin, nous en avons bu à satiété, appréciant la 
fraîcheur de l’eau avant de dormir. 

Lundi 16 octobre. Le lendemain, lundi du mois d’octobre, nous nous 
sommes avancés à travers un assez beau pays, plat et plein de bruyères, en 
rencontrant beaucoup de lièvres et de moutons sauvages. Et nous avons 
retrouvé ces montagnes aux rochers étonnants. Entre deux monts se trou- 
vait un roc d’une hauteur de huit pieds environ où l’on dit que Moïse s’est 
assis quand il marcha avec les enfants d’Israël vers le Sinaï. La pierre 
s’inclina sous ses fesses, ainsi qu’on peut le voir ; c’est vrai, ce n’est pas 
une fable. Les Maures et les Arabes qui nous accompagnaient marquèrent 
là un grand respect et embrassèrent la pierre. 

Nous avons encore avancé pendant huit milles environ, toujours entre 
de hautes montagnes de roc, mais en trouvant aussi des vallées avec de 
beaux chemins de sable. 



1215 


RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 

X 

LE MONT SINAÏ 
1 6-20 octobre 

En s’approchant du mont Sinaï et du monastère Notre-Dame du 
Buisson où se trouvent des moines grecs pour desservir l’église, des 
Arabes vinrent au-devant de nous, descendant de toutes parts de la monta- 
gne. Mais ce n’était pas pour nous demander quelque chose ou nous faire 
du mal, car ils venaient du monastère et de ses environs pour nous y 
conduire. Un peu avant, nous vîmes leurs maisons qui ressemblaient à de 
petits enclos à pourceaux. 

Mont Horeb. Nous étions passés au pied du mont Horeb, où les enfants 
d’Israël adorèrent le veau d’or ; le laissant à main droite, nous vîmes aus- 
sitôt le monastère situé dans une vallée entre deux montagnes, c’est-à- 
dire entre le mont Sinaï vers le midi appelé aussi le mont Horeb, et une 
autre montagne au nord. Avant d’entrer, nous trouvâmes un grand jardin 
clos de pierres sèches planté de beaucoup d’arbres, comme des oliviers 
ou des amandiers. L p s moines y font pousser des herbes dont ils profitent 
peu, car les Arabes les mangent. 

Entrée au monastère. A cet endroit fut forgé le veau que les enfants 
d’Israël adorèrent, ainsi que nous le dirent les moines par la suite. Nous 
descendîmes devant la porte du monastère pour déposer nos bagages et 
nos vivres à l’intérieur. La porte d’entrée est petite, bardée de fer ; il y a 
beaucoup de petites chambres pour loger les moines. 

L ’ église Sainte-Catherine. Le monastère est carré ', clos de pierres de 
taille, et au centre se trouve l’église Notre-Dame du Buisson qui a en vis- 
à-vis une mosquée, ce qui fait pitié, mais il faut endurer cela, sinon les 
Arabes mettraient tout à terre. Tout autour de l’église se trouvent les 
petites chambres des moines et des moulins à bras pour moudre leur 
farine. Ils nous logèrent dans deux petites chambres tout en haut du 
monastère où se trouve une chapelle de sainte Catherine. Les pèlerins qui 
ont apporté leurs ornements peuvent dire la messe, car les moines ne 
peuvent souffrir qu’on chante autrement qu’en grec dans l’église Notre- 
Dame du Buisson. Ensuite, nous nous sommes rendus dans l’église, en 


1 . Le couvent, construit au vi e siècle, était situé sur le versant nord du djebel Mousa à 
1518 mètres d’altitude. Les moines grecs qui s’y étaient installés à l’origine vivaient selon 
la règle de saint Basile. La réputation du couvent, à proximité des lieux consacrés par la 
Révélation de Dieu à Moïse, reposait sur des reliques de sainte Catherine, dont le cuite est 
attesté au Sinaï à partir du IX e siècle. Cette martyre d’Alexandrie du iv e siècle était l’objet 
d’un culte très répandu dans toute la chrétienté. Le monastère, ainsi que le souligne l’auteur, 
renfermait une mosquée, car des musulmans y avaient acquis un très ancien droit de rési- 
dence, contre divers services rendus aux moines et aux pèlerins. 


1216 


PELERINAGES EN ORIENT 


descendant onze marches ; il y a des marches des deux côtés de la grande 
porte. À l’intérieur, à côté du grand autel, à main droite, contre le dernier 
pilier vers l'orient se trouve une petite châsse de marbre blanc où repose, 
d’après ce que nous dirent les moines, le coips sacré de madame sainte 
Catherine ; là nous avons prié. 

Du même côté, nous avons pénétré dans une chapelle carrée, dédiée à 
saint Jean-Baptiste, où il y a sept ans et sept quarantaines de pardon ; on 
nous avait fait enlever nos souliers auparavant ; à l’emplacement de 
l’autel se trouve le lieu du buisson dans lequel Moïse vit le feu qui ne 
brûlait pas, symbole de la virginité de Notre-Dame, ainsi qu’il est écrit : 
« Le buisson que Moïse vit brûler sans se consumer. » Il faut se déchaus- 
ser ici, puisque Moïse en reçut l’ordre de Dieu pour s’en approcher, et 
parce que la chapelle est sur ce saint lieu ; elle est belle et sacrée, et il y a 
rémission plénière de tous les péchés. 

Nous sommes revenus par la nef dans laquelle étaient suspendues de 
très nombreuses lampes ; il y a douze piliers, six de chaque côté, et chacun 
d’eux porte un tableau peint qui illustre une fête pour chaque mois de leur 
année qui commence au mois de septembre, et sous les tableaux se trouve 
une croix de plomb avec des reliques, disent-ils. L’église est belle, non 
voûtée, et recouverte de plomb. Enfin, le soir de notre arrivée, sans justifi- 
cation, notre truchement nous rançonna encore de huit médines. Ainsi se 
déroula la quatorzième journée depuis notre départ de Gaza, sans les trois 
pèlerins qui repartirent pour Jérusalem ; quatorze jours à travers les 
déserts, par une forte chaleur, bien que ce fût le mois d’octobre, si forte 
que même en été, en France, je n’en ai jamais vu ; mais les nuits sont fraî- 
ches, et il y a tellement de rosée le matin qu’il semble avoir plu. 

Mardi 17 octobre, le mont Sinaï. Le lendemain, dix-septième jour du 
mois, au point du jour, nous avons pris des vivres pour deux jours, chacun 
de nous ayant un bâton en main que nous avaient donné les moines, en 
nous disant que c’était le même bois que celui du bâton de Moïse. En 
compagnie d’un moine parlant italien et d’un Arabe, nous sommes partis 
faire nos voyages au mont Sinaï. 

En sortant du monastère, nous avons gravi la montagne, et trouvé après 
un bon moment une source sortant du roc. Plus haut, à environ un quart 
du chemin, il y a une petite chapelle en l’honneur de Notre-Dame, en 
souvenir d’un miracle qui se déroula à cet endroit : les religieux du 
monastère étaient en très grand nombre et disposaient de trop peu de 
nourriture pour vivre ; de plus, il y avait au monastère tant de poux et de 
punaises que la plupart avaient décidé de s’en aller. Un jour, alors que 
tous allaient visiter les saints lieux dans la montagne et gagner les pardons 
en allant servir Dieu, et à la recherche d’un lieu où ils pourraient manger, 
à l’endroit de la chapelle, ils virent Notre-Dame en habit de jeune fille 
assise sur un rocher ; elle leur demanda où ils allaient. Ils lui expliquèrent 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1217 

quelle était leur intention. Elle leur dit de gagner leurs pardons dans la 
montagne, mais de repasser par le monastère avant de s’en aller. Ils firent 
ainsi après trois jours passés dans la montagne. Ils trouvèrent à l’entrée 
du monastère trois cents chameaux chargés de blé, de vin, de pois, de 
fèves et d’autres provisions. Ils demandèrent alors aux marchands qui les 
avait fait venir ; ceux-ci dirent avoir rencontré en chemin une dame et un 
seigneur qui avaient acheté ces vivres pour les provisions des moines. 
Aussitôt, ils eurent en mémoire la dame qu’ils avaient vue dans la monta- 
gne. Alors, remerciant Dieu et Notre-Dame, ils firent rentrer les vivres à 
l’intérieur. Un des marchands passa devant l’église, vit une image peinte 
de Notre-Dame et de Moïse et dit que c’était eux qui les avaient envoyés 
là. Depuis, la vermine disparut du monastère. Les moines disent qu’un 
pouilleux, s’il demeure au monastère, devient net en trois jours. 

La chapelle d’EIie. En montant plus haut, resserrées entre deux monts 
nous trouvâmes deux portes de pierre voûtées, assez loin l’une de l’autre, 
avec une fontaine entre elles ; au-dessus se trouve une chapelle où Elie fit 
pénitence. Là se trouve un moine, plutôt un ermite. Ensuite, nous vîmes 
une grosse pierre sur laquelle saint Élie, prophète, vit un ange assis, alors 
qu’il allait visiter le lieu où Moïse reçut la Loi. L’ange lui révéla de s’en 
retourner et de faire pénitence. Le moine nous dit qu’autrefois pas un 
pèlerin ne passait par là sans que sa barbe ou sa robe ne brûlât, mais sans 
lui faire de mal. Je ne sais ce qu’il en est. 

Encore plus haut, nous trouvâmes un rocher à l’endroit où Dieu donna 
à Moïse les Tables de la Loi ; effrayé par la grande lumière autour de 
Dieu, il se cacha sous ce rocher, bien à l’étroit, mais la pierre s’affaissa 
sous son poids et lui fit de la place, comme il y en a l’apparence, car 
elle semble porter la trace de ses épaules et de ses fesses. Il y a plénière 
rémission. 

Chapelle de saint Moïse. Aussitôt au-dessus, se trouve la chapelle de 
saint Moïse que desservent les moines, en face d’une mosquée devant 
laquelle on voit une fosse où Moïse jeûna quarante jours et quarante nuits, 
pour être digne de recevoir la loi de Dieu. Nous avions atteint là le point 
le plus haut de la montagne, et nous étions très las, car nous avions monté 
sept mille marches depuis le bas. Nous dînâmes devant l’église et redes- 
cendîmes de la montagne par un autre chemin, très mauvais et pénible. 

Les Quarante Martyrs. En bas, nous trouvâmes l’église dite des Qua- 
rante-Saints, car quarante martyrs furent enterrés entre cette montagne et 
celle où madame sainte Catherine fut emportée par les anges. Dix moines 
demeurent dans cette église et dans une maison close de murs, qui avait 
brûlé il y a deux mois à cause d’un vieux moine chargé de la garder. 
Devant se trouve un jardin planté, sur au moins deux jets d’arc, de grena- 
diers, d’orangers, d’oliviers, d’amandiers et de figuiers. Les moines font 


1218 


PELERINAGES EN ORIENT 


pousser des herbes pour leurs provisions, et tout au long de ce jardin coule 
une belle eau vive. Tout au fond, se trouve une pauvre petite chapelle où 
l’on dit que saint Offic mourut après une longue pénitence. Nous restâmes 
dans cette maison jusqu’à la fin de la journée à cause de la grande cha- 
leur ; plusieurs Arabes y pénétrèrent pour demander du pain, ils voulurent 
battre notre moine, qui serait parti si nous ne l’avions retenu par nos 
prières. 

Mercredi 18 octobre. Le lendemain 1 8 octobre, au moins quatre heures 
avant le jour, nous partîmes avec notre moine et trois Arabes que nous 
retrouvâmes couchés dans le jardin dont j’ai parlé. Nous commençâmes 
à gravir le mont Sinaï. Il faut noter qu’il y a deux montagnes, celle-ci et 
celle où Moïse reçut la Loi, mais on dit « le » Sinaï car elles se joignent 
et sont très proches l’une de l’autre. 

Nous sommes montés assez longtemps jusqu’à une source belle et 
claire sortant du rocher, nous reposant souvent à cause de la grande 
chaleur et de ce long chemin très difficile. Cette montagne est sans 
comparaison bien pire que l’autre, car il n’y a pas de marches : elle est 
droite et raide, et deux fois plus haute que celle où Moïse reçut la Loi. 
Après avoir gravi les trois parties, jusqu’au sommet, nos guides ont lancé 
des traits d’arc enflammés pour effrayer et écarter les lions et les léopards 
qui se trouvent dans ces montagnes et mangent souvent ânes et bêtes, 
ainsi que les femmes et les enfants des Arabes qui demeurent là sans habi- 
tation ni maison. 

Sommet où fut déposée sainte Catherine. Enfin à l’aube, bien fatigués, 
nous sommes arrivés au sommet de la montagne. Nous avons vu le rocher 
sur lequel les anges déposèrent le corps de madame sainte Catherine, qui 
rendit son âme à Alexandrie après avoir subi glorieusement le martyre. 
Elle demeura là trois cent soixante ans, sans que personne n’en sache rien 
car nul ne prenait la peine de monter si haut. Mais une révélation divine 
permit de la trouver, et on la transporta à Notre-Dame du Buisson où à 
présent elle repose, je raconterai comment plus tard. On voit ici comment 
le roc s’amollit sous son corps, l’endroit de sa tête, de son échine et de 
ses jambes. Il y a rémission de tous péchés. 

De cet endroit, on voit la mer Rouge et le désert où saint Antoine fit 
pénitence. C’est un lieu très étrange, difficile à imaginer. Après nos dévo- 
tions, vers sept ou huit heures du matin, nous commençâmes à redescen- 
dre par le même chemin qu’à la montée. A dix heures un quart, nous 
fûmes en bas et allâmes dîner et nous rafraîchir là où nous avions dormi. 

Retour au monastère. Puis nous sommes montés sur nos ânes, et nous 
sommes revenus au monastère par un autre chemin. En route on nous 
montra une grande pierre que Moïse frappa de son bâton et d’où sortit de 
l’eau en douze points. Les trous sont encore bien clairement visibles mais 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1219 

rien n’en jaillit. Nous vîmes en chemin des petites églises où se tiennent 
des moines solitaires comme des ermites. 

Jeudi 19 octobre. Le jeudi suivant de bon matin, on nous montra la 
châsse de madame sainte Catherine dans laquelle nous vîmes sa tête et ses 
deux mains ; à l’une, il y avait un anneau d’or avec une pierre rouge ; on 
voyait aussi l’os d’une épaule et d’autres os des jambes. Son corps n’était 
pas tout entier. On dit que lorsqu’on célèbre la messe dans l’église, il sort 
de son corps une liqueur. Il est vrai que l’intérieur de cette châsse est très 
moite et gras, comme si de l’huile avait été répandue, mais si ses osse- 
ments rendent manne ou liqueur, je n’ai rien aperçu ; on dit que depuis que 
le corps a été divisé, et les reliques dispersées de-ci, de-là, il n’en produit 
plus comme auparavant. Les reliques sont pauvrement enchâssées, car 
cette châsse est seulement en marbre blanc, mais les moines disent, et je le 
crois, que si elle était plus ornée les Arabes la pilleraient. 

Nous avions achevé nos dévotions, et gagné les pardons qui donnent 
plénière rémission, au plaisir de Dieu. Ainsi prit fin ce voyage avec l’aide 
de Dieu. 

XI 

LE SINAÏ-LE CAIRE 
20-30 octobre 

Fontaine Aquedar. Le lendemain, vendredi vingtième jour du mois, 
nous sommes partis, poursuivant notre chemin jusqu’à la fontaine 
d’ Aquedar. 

Le samedi 21 octobre, nous avons traversé une combe où il y avait plu- 
sieurs arbres nommés en langue mauresque szaemaic, plus épineux que 
de l’aubépine, avec des épines longues, blanches et raides, pointues à 
merveille. On dit que la couronne du Christ fut faite avec la même sorte 
d’épines, et je le crois bien, car j’ai vu les mêmes à Rhodes. Ailleurs, ces 
mêmes arbres produisent de la gomme arabique, que nos Arabes cueil- 
laient et mangeaient fréquemment car ils disaient qu’elle leur rafraîchis- 
sait l’haleine. 

Nous avons parcouru un bon chemin, car nous avions promis à nos 
Arabes deux ducats s’ils nous conduisaient à Matarea 1 avec diligence en 
huit jours. Nous étions partis deux heures avant le lever du soleil, et nous 
chevauchâmes toute la journée sans mettre pied à terre jusqu’au soleil 
couchant. Malgré la grande chaleur, il en fut ainsi tous les autres jours, et 
nous nous arrêtions seulement pour prendre de l’eau. 


1. Matarea, ou Matariah, est une grande oasis située près des ruines d’Héliopolis, au 


1220 


PELERINAGES EN ORIENT 


Dimanche 22 octobre. À l’heure du dîner environ, nous sommes passés 
devant la fontaine Mouliart qui se trouve au moins à un mille à l’écart de- 
là route ; les Arabes voulurent faire boire les bêtes, mais ils trouvèrent la 
mare tarie. Il fallut chevaucher jusqu’à minuit pour arriver à la fontaine 
Dacre, qui se trouvait au moins à quatre milles en dehors de notre chemin 
Les Arabes abreuvèrent alors les bêtes et rapportèrent de l’eau puante que 
nous n’aurions pu boire. 

Lundi 23 octobre. Heureusement, le lendemain nous atteignîmes la 
fontaine Gharondel, qui est la plus belle et la meilleure que nous ayons 
trouvée dans le désert. Là, nous fîmes cuire de la viande pour deux jours, 
car on nous dit qu’à partir de là nous n’allions plus trouver de landes. Les 
jours précédents, nous avions avancé par une plaine entre deux monta- 
gnes, où il y avait de nombreuses traces de bêtes sauvages, dont certaines 
avaient le pied étonnamment grand. Nous pensions, comme les Arabes cl 
notre interprète, que c’étaient des lions, mais personne ne les vit, excepté 
Georges Lengherand qui chevauchait un peu à l’arrière : il dit en avoir 
aperçu un sur la croupe d’une montagne. 

Mardi 24 octobre, la mer Rouge. Puis, nous commençâmes à longer la 
mer Rouge à main gauche. Le mardi soir, nous nous arrêtâmes pour nous 
reposer, après un chemin de quatre milles. Mon compagnon et moi, avec 
le seigneur de La Guerche et un Allemand, nous allâmes tout nus nous 
baigner, ce qui nous rafraîchit fort, car ce jour-là et les précédents il avaii 
fait très chaud. 

On parle de mer Rouge, mais l’eau est semblable à celle des autres 
mers, toutefois le sable et les pierres qui sont au fond sont plus rouges 
qu’ailleurs ; la marée se produit deux fois par jour comme au Ponant, cl 
cette mer est remplie de poissons. Sur la grève, nous trouvâmes les plus 
étranges coquillages du monde ; certains sont apportés à Naples et en 
Catalogne pour fabriquer du fard blanc. 

Mercredi 25 octobre. Le lendemain matin, notre truchement conduisit 
les pèlerins à un autre endroit pour voir la mer. De là nous allâmes cher- 
cher de l’eau à la fontaine de Moïse, que certains Maures appellent 
Hoyon, les autres Golemos. Nous y puisâmes de l’eau trouble et salée, 
toutefois elle est vive et assez bonne, en comparaison des autres. Moïse 
fit jaillir cette source après avoir franchi la mer Rouge, en frappant la terre 
de son bâton, pour donner à boire aux enfants d’Israël. En face, la met 
Rouge n’est large que de cinq ou six milles à cet endroit. 

Mer Rouge. Il y a un port appelé Suez, et un autre, le port de la Tout, 
qui est à deux journées de Sainte-Catherine ; on y apporte par barques des 
marchandises. Il faut savoir que de ce port de la Tour jusqu’aux Indes, il 
faut naviguer avec des bateaux sans fer ni clou, à cause de la calamite. 


RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1 22 1 

c’est-à-dire la pierre d’aimant 1 . Car on dit que cette mer renferme de 
nombreux petits rochers qui grâce au fer pourraient les attirer au fond et 
les feraient périr. Aussi, aucun navire ne pénètre en mer Rouge, excepté 
ceux qui sont assemblés et chevillés de bois. Les voiles sont faites de 
jonc, comme les nattes, et sont appelées esturiers. Depuis le port de la 
Tour jusqu’à Suez, il y a un canal, ou un détroit de mer, et les petites 
barques cloutées avec du fer peuvent y naviguer, car il n’y a point 
d’aimant. 

Près de là, nous vîmes l’endroit où Moïse traversa la mer Rouge avec 
les enfants d’Israël quand Pharaon les persécuta. L’endroit que franchit 
Moïse est une merveille, car sur cent ou cent vingt pas l’eau ne bouge 
pas : il n’y a ni vague ni marée, elle coule seulement doucement et paisi- 
blement dans le canal. 

Jeudi 26 octobre, la fontaine du Sultan. Le soir, nous perdîmes de vue 
la mer Rouge et le lendemain nous arrivâmes près de la fontaine Age- 
noust, autrement dite fontaine du Sultan. Il y a une grande citerne, très 
large et extraordinairement profonde, entourée d’un mur ; à l’intérieur se 
trouve un petit logis où demeure deux mois par an, c’est-à-dire juillet et 
août, un envoyé du sultan avec un chameau pour puiser l’eau de la citerne 
et la faire couler dans des conduits qui passent sous le mur vers quatre 
réservoirs d’eau, situés à l’extérieur de l’enclos. Ils servent à abreuver les 
chameaux des caravanes, qui chaque année se rendent à La Mecque, en 
nombreuse compagnie, et au port de la Tour. Il y avait à peine quatre jours 
que cinq mille chameaux s’étaient arrêtés là avec huit mille personnes qui 
se rendaient à La Mecque pour la fête du mouton, dont j’ai déjà parlé, le 
onzième jour de novembre. 

La Mecque. Leur fameuse Mecque est, à vrai dire, la maison qu’Abra- 
ham fit construire près de l’endroit où il voulait sacrifier à Dieu son fils 
Isaac. Une immense foule se déplace pour cette fête, fait étonnant ! A la 
grande caravane du Caire s’ajoutent celles de Damas, du désert Saint- 
Antoine, des Turcs et ceux qui viennent de tous les pays où règne la reli- 
gion de Mahomet. Ceux qui ne peuvent pas s’y rendre, étant donné que 
cela coûte de l’argent de traverser les déserts pendant quarante jours, vont 
à Jérusalem au temple de Salomon. La Mecque est située près d’une ville 


1. Tôr, ou Al-Tûr, était le port de commerce des épices et marchandises en prt /enance 
d'Extrême-Orient, commerce contrôlé par les Mamelouks. Cela explique l’importance du 
trafic caravanier Tôr-Le Caire. Les marchandises transitaient par l’océan Indien jusqu’à 
Djeddah et Al-Tûr. L’auteur rapporte ici un vieux mythe concernant les dangers de la navi- 
gation en mer Rouge dus aux « pierres d’aymant ». Il est rapporté dans les lapidaires du 
Moyen Age, qui se référaient eux-mêmes à des passages de Y Histoire naturelle de Pline 
l’Ancien : les fonds de la mer Rouge étaient censés renfermer des pierres attirant à elles les 
clous des navires s’ils en étaient pourvus. Alors ils étaient disjoints et sombraient dans la 
mer. De naïves gravures illustraient cette légende dont les fondements reposaient sur les 
perturbations magnétiques que l’on peut toujours observer en mer Rouge. 



1222 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


appelée Bellet où les Indiens apportent de nombreuses marchandises 
par la mer Rouge. Au-delà, à douze journées de désert, se trouve Médine 
où Mahomet fut enterré ; elle a reçu la foudre il y a quatre ans, et elle a 
brûlé. Beaucoup s’y rendent. 

Commerce avec les Indes. Au retour, les chameaux reviennent chargés 
des marchandises que les Indiens ont apportées au port de Bellet, des 
épices, des toiles et des pierreries. Celles-ci proviennent en effet des mon- 
tagnes de l’Inde, ainsi qu’on nous l’a dit, à savoir les rubis balais 1 2 , les 
émeraudes et les turquoises, extraits des rochers mais jamais de sous la 
terre : il faut donc utiliser un ciseau pour les retirer du roc. Les diamants 
sont tirés d’une montagne très haute, droite et inaccessible, qu’aucun 
homme ne peut gravir, et où les oiseaux peuvent à peine voler. A la saison 
de fonte des neiges, l’eau jaillit de façon si étonnante qu’elle brise et mine 
le roc, faisant descendre les diamants. Les seigneurs qui possèdent la 
montagne les font ramasser et vendre. 

Ensuite, depuis la fontaine du Sultan, nous reprîmes la route. 

Vendredi 27 octobre. Nous avons chevauché tout le jour sans trouver 
ni arbustes ni arbres jusqu’au vendredi suivant où nous sommes arrivés 
dans un endroit appelé Matemoury. Là, grâce à Dieu, nous avons achevé 
la traversée des déserts. Nous avions vu une autruche parmi les champs. 
Nous avions mis seulement huit jours de Sainte-Catherine à la sortie du 
désert, alors que d’habitude il en faut dix ou douze. Mais les deux ducats 
que nous avions promis à nos Arabes en surplus nous permirent de faire 
diligence. 

Matemoury est un très beau lieu où le sultan a fait construire une 
maison le long d’un étang, dans laquelle il se rend à l’époque de la crue 
du Nil. Dans les environs et jusqu’à Matarea, pendant cinq milles, se trou- 
vent les plus beaux jardins du monde, entourés de murets de terre, plantés 
de palmiers et de cèdres, de telle sorte qu’il y a toujours de l’ombre. Ils 
ne sont pas plantés près de l’eau afin que les faucons du sultan qui vont 
voler vers la rivière soient toujours vus des fauconniers qui doivent les 
récupérer. 

Le soir, nous avons marché le long de cet étang. Nous avons été logés 
à Matarea dans une maison appartenant au sultan où se trouvait une salle 
basse, sans toit à la façon du pays ; dans un mur il y avait une niche de 
marbre où Notre-Dame se cacha pour fuir la fureur d’Hérode et cacha 
notre Seigneur Jésus-Christ sur le chemin de l’Égypte. Devant brûle une 
lampe qu’entretiennent assez honnêtement des Maures pour l’honneur de 
Notre-Dame qu’ils respectent un peu ; aussi les chrétiens leur donnent-ils 


1. Il s'agit sans doute du port de Djeddah, le port de la mer Rouge le plus important pom 
le commerce en provenance de l’océan Indien. 

2. Ces rubis étaient importés des régions montagneuses de l’Afghanistan actuel. 


RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1 223 

de la monnaie. Au pied du mur où est creusée cette niche il y a une fon- 
taine qui coule à quatre ou cinq pas de là, et dont on dit qu’elle jaillit 
miraculeusement au moment où Notre-Dame manqua d’eau pour son 
enfant, notre Seigneur Jésus-Christ. 

Dimanche 29 octobre. Le lendemain, un Mamelouk castillan que nous 
envoya le grand truchement en apprenant notre venue, comme c’est la 
coutume, nous emmena aussitôt voir le jardin du baume 1 et nous payâmes 
six médines par tête. À l’entrée, nous vîmes un gros figuier devant lequel 
les Maures entretiennent une lampe, car on dit que la Vierge Marie s’y 
cacha avec Jésus-Christ par crainte des gens d’Hérode ; le figuier s’ouvrit 
par le milieu ; il se rouvrit lorsqu’elle voulut sortir. Puis nous pénétrâmes 
dans un autre jardin où nous vîmes le baume : c’est un arbre à petites 
feuilles qui vont par cinq, et le bois est de la couleur de l’érable. Entre la 
première écorce et le bois se trouve une grosse écorce, verte et tendre, où 
se trouve le baume. On retire une feuille et on incise l’arbre à cet endroit, 
alors aussitôt en sort le baume. Il est clair et épais comme l’huile. Notre - 
Seigneur perdit ses langes près de la fontaine dont j’ai parlé et les épar- 
pilla dans le jardin, les frotta contre le bois de l’arbre qui alors n’embau- 
mait pas, mais qui prit son odeur à ce moment-là et sa vertu. Le baume 
ne peut provenir d’aucun autre endroit au monde. Le jardin contient 
environ un joumau 2 de terre, et il est arrosé par la fontaine dont il a été 
question. 

Lundi 30 octobre, arrivée au Caire. Le lendemain, au point du jour, 
nous avons pris de nouveaux chameliers et d’autres ânes pour porter nos 
vivres et nous rendre au Caire, distant de cinq milles. 

Nous sommes arrivés du côté des sépultures des Maures ; elles sont 
très nombreuses à cet endroit, si vastes que sont enterrés au moins cinq 
ou six mille morts du pays. Nous avons vu en particulier la sépulture que 
le sultan fit construire pour lui 3 ; elle est grande comme deux journaux 
de terre, ou presque, et close de murs, car c’est leur coutume de toujours 
faire des jardins. Il y en a d’autres aussi belles. 


1 . Les pèlerins ont abordé l’oasis de Matarea à Test, où se trouvait une résidence d’été 
du sultan et le très célèbre jardin du baume. Les baumiers ou balsamiers étaient la propriété 
exclusive du sultan qui s’en réservait l’exploitation. Ce baume était une sorte de myrrhe 
employée surtout en Occident dans les eaux baptismales et les saintes huiles. Les pèlerins 
vénéraient à Matarea le souvenir de plusieurs épisodes de la vie du Christ, comme la fuite 
en Égypte, consignés dans les Évangiles apocryphes. 

2. Le journau est une ancienne mesure de superficie équivalant à la quantité de terrain 
qu’un homme pouvait labourer en un jour. 

3. Les pèlerins arrivent au Caire du côté de la « ville des morts », le Miçr, où s’élèvent 
de belles mosquées funéraires, en particulier celle du sultan régnant, Kâytbây, remarquée 
par l’auteur. Cette mosquée, dont la construction débuta en 1474, est un des chefs-d’œuvre 
de l'architecture mamelouke du xv' siècle, encore visible aujourd’hui. 


1224 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


XII 

LE RETOUR 

située dans l’île de Langoul 1 2 qui appartient à la religion de 
Rhodes. Dans l’île demeurent vingt-cinq frères pour la défendre contre 
les corsaires turcs qui se trouvent en face. Nous voulions aller au château 
Saint-Pierre 3 puisque nous en étions bien près. On le voyait nettement. 
Mais notre patron n’accepta pas, craignant que le vent ne tombe. 

Alors, nous fîmes voile en passant par le golfe des Chaumes et devanl 
une île où il y avait un château appartenant aux Turcs que les frères de la 
religion de Rhodes ont détruit. 

Le vendredi dix-neuvième jour du mois, nous arrivâmes au port de 
Syon 4 appartenant aux Génois 5 . Nous y descendîmes, et vîmes une ville 
close de solides murailles qui, bien qu’elle fût voisine des Turcs, était très 
puissante. 

C’est une île fertile, qui regorge de biens. De crainte d’avoir la guerre, 
les Génois payent chaque année un tribut aux Turcs, entre vingt-cinq el 
trente mille ducats, dit-on. 

Là, les femmes sont très richement habillées, mais plus lourdement que 
je ne l’ai vu ailleurs, et elles parent bien leur coiffure. 

Dans cette île de Syon, le mastic croît dans des arbres de la taille des 
pruniers. On distille le mastic comme la gomme à partir d’arbres très 
nombreux. Personne n’oserait en prendre une seule goutte sans risquer la 
pendaison. Elle est recueillie au profit de la seigneurie, ce qui lui procure 
énormément d’argent, car il n’en pousse pas dans tout le Levant. Cette 
ville de Syon est la plus commerçante qui soit au Levant, car elle esl 
proche de Constantinople ; en face d’elle, en Turquie, se trouve une autre 
ville appelée Terrangue, d’où lui parviennent de grandes quantités de 
coton et d’autres marchandises. Dans cette ville poussent aussi des arbres 
qui produisent la térébenthine. 


1 . Lacune du manuscrit. 

2. C'est-à-dire l’île de Cos, toujours possession des Hospitaliers malgré la progression 
des conquêtes turques en Méditerranée orientale. Rhodes avait subi le 28 juillet 1480 un 
assaut des Ottomans. Le grand maître de l’ordre, Pierre d’Aubusson, avait soutenu le siège 
de Rhodes jusqu’à sa victoire contre le sultan Mehmed II. L’île resta pour quelque temps 
encore, jusqu'en 1522, aux mains des Hospitaliers. 

3. Bodrum-Halicamasse. 

4. Chio. 

5. L’île de Chio, possession des Génois de 1346 à 1566, était un important centre de 
commerce en Orient, carrefour de routes maritimes bien reliées aux ports européens. Sa 
réputation provenait de la production du mastic, gomme résineuse fournie par le ientisque, 
qui fit sa fortune. Comme Venise, Gênes payait un tribut au sultan turc. 



RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 


1225 


Dans les villages de File, on rencontre de grands troupeaux de perdrix 
familières, que les jeunes filles et les enfants gardent dans les champs, 
puis on les ramène le soir à la maison, comme on le fait avec les oies. 

C’est là que mourut Jacques Cœur ', argentier du feu roi Charles — que 
Dieu l’absolve ! — , il fut enterré chez les Cordeliers, au bout [... 1 2 ] 


1 . Jacques Cœur, le grand argentier du roi Charles VII, homme politique et homme d’af- 
faires, avait constitué un vaste réseau de relations commerciales du nord de l’Europe jusqu’à 
l’Orient. Disgracié et arrêté en 145 1 , il s’évada et se réfugia auprès du pape Nicolas V qui 
projetait une croisade contre les Turcs. Après la mort du pontife, ce projet fut repris par le 
pape Calixte III, qui réunit une flotte en 1456, dont il confia le commandement à Jacques 
Cœur. Partie d’Ostie, la flotte mouilla à Chio à l’approche de l’hiver. Déjà malade lorsqu’il 
y aborda, c’est dans cette île que mourut Jacques Cœur, peu de temps après son arrivée. Il 
fut effectivement enterré dans l’église du couvent des frères mineurs. 

2. Lacune du manuscrit. 



Traité sur le passage en Terre sainte ' 


Emmanuel Piloti 
xv' siècle 


INTRODUCTION 


L’unique manuscrit qui nous a conservé le Traité d’Emmanuel Piloti 
sur le Passage en Terre sainte provient de la cour de Philippe le Bon. 
L’ouvrage devrait plus exactement s’intituler Traité d'Emmanuel Piloti 
sur l’Egypte et les moyens de conquérir lu Terre sainte 1 2 3 . On le verra par 
la structure même du récit, parcours complexe dans lequel Emmanuel 
Piloti engage son lecteur. 

Le Traité nous intéresse à plusieurs titres : Philippe le Bon n’avait pas 
oublié ce qu’on appelait à l’époque la « déconfiture de Nicopolis » et la 
défaite de Jean sans Peur ; ses projets de croisade alimentèrent la vie 
diplomatique et les manifestations festives de sa cour. On pourra aisément 
s’en souvenir en relisant les chroniques des Splendeurs de la cour de 
Bourgogne 3 : la noblesse bourguignonne, lors de la fête de Lille en 
février 1454, avait prononcé les Vœux du Faisan par lesquels elle s’enga- 
geait à partir en croisade 4 . Ainsi la politique orientale de Philippe l’inci- 
tait-elle à rassembler des documents, des récits de voyage transmis par 
des observateurs tels que Bertrandon de la Broquière ou Guillebert de 
Lannoy. D’autre part, le duc alimentait de ses rêves de conquêtes orienta- 
les un bon nombre des productions littéraires de sa cour. À la cour de 
Bourgogne les ambassades affluaient, et par suite les demandes d’hom- 
mes et d’argent pour le combat. La chrétienté tout entière était sollicitée 
et la chute de Constantinople en mai 1453 avait permis au duc d’accueillir 
des réfugiés byzantins. Dans ce contexte la fête du Faisan fut l’ occasion 


1 . Traduit du moyen français, présenté et annoté par Danielle Régnier-Bohler. 

2. C’est l’avis de l’éditeur de l’œuvre, P. H. Dopp, Paris et Louvain, 1958. 

3. Dans la collection « Bouquins», Robert Laffont, 1995, en particulier les parties qui 
concernent « L’imaginaire chevaleresque ». 

4. Olivier de La Marche a décrit cette fête des Vœux du Faisan. Voir la traduction et 
l’introduction qu’en donne Colette Beaune dans Splendeurs delà cour de Bourgogne , éd. 
cit., p. 1191 et suivantes. 



1228 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


de jouer le grand spectacle d’un départ en croisade, qui demeura sans 
suite. S’annoncer chef de croisade, pour Philippe, comme pour son fils 
Charles le Téméraire, permettait à la fois de lutter pour une cause sainte 
et de montrer la puissance de la maison de Bourgogne en Occident. 

Pour ce qui concerne Emmanuel Piloti, dont la rédaction du Traité 
débute en 1420, il nous intéresse par son témoignage des intentions de 
croisade turque, très visibles dès lors qu’on se penche sur l’inventaire de 
la bibliothèque du duc Philippe. Il s’agit de la « Section d’outre-mer » qui 
contient de nombreux manuscrits sur les croisades et l’Orient. Du fonds 
des bibliothèques de Jean sans Peur et de Philippe le Hardi, Philippe avait 
reçu La Conqueste de Constantinople de Villehardouin, sa Continuation 
par Henri de Valenciennes, les Chroniques d’Emoult et de Bernard le 
Trésorier, la Fleur des histoires d’Orient du prince Hayton, le récit de 
Marco Polo ainsi qu’un manuscrit de Jean de Mandeville. Pour sa part, le 
duc Philippe acquit la Vie de Saint Louis , de Joinville, et commanda à 
Bertrandon de la Broquière une traduction de VAdvis sur la conqueste de 
la Grèce et de la Terre sainte de Jean Torzelo ( 1 439). Parmi les ambassa- 
deurs les plus connus, Ghillebert de Lannoy voyagea en Syrie et en 
Egypte. Quant à Bertrandon de la Broquière, il se rendit en Palestine, en 
Syrie et en Asie Mineure, en passant par Constantinople, Andrinople et 
la Serbie. 

Dans ce contexte, la relation de voyage d’Emmanuel Piloti est un docu- 
ment de prix. Sur le vif, il put observer l’Egypte, sa richesse et ses forces 
armées. « Son traité donne tous les renseignements utiles pour une expé- 
dition contre Alexandrie, clef du Caire et de la Terre sainte '. » L’intérêt 
de l’ouvrage est non seulement le fait qu’il laisse apparaître dans la 
longue durée les désirs de reconquête, mais plus précisément qu’il relève 
d’un genre bien établi par les chroniques antérieures, ici remarquable- 
ment illustré par la plume de l’auteur : le discours testimonial. On est 
frappé par le registre d’une expérience personnelle dont fait état le Traité. 
L’auteur s’est bien écarté de l’usage de la compilation : il a tout, ou 
presque, observé lui-même, même les détails qui concernent les assauts 
possibles, l’approvisionnement de l’armée et son débarquement. Piloti 
possède l’œil d’un homme de guerre et la sagesse d’un diplomate. S’il 
s’agit du même espace que celui qu’ont parcouru bon nombre de pèlerins, 
c’est pourtant une autre voix qui se fait entendre : celle d’un grand mar- 
chand à la fois occidental et levantin. 

Le Traité est un témoignage irremplaçable sur le commerce en Orient : 
Emmanuel Piloti a laissé un document vivace sur cet aspect des relations 
avec l’Occident. Son destinataire est le pape, auquel il suggère instam- 
ment de subventionner l’expédition, mais le Saint-Siège n’était pas en 
période faste. Piloti s’adresse alors aux grands de la chrétienté, à ceux de 


I. Voir l'édition de P. H. Dopp, en particulier son Introduction, pages vi à XLVin. 



TRAITÉ SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE — INTRODUCTION 1229 


« toutes nations crestiennes », aux princes des nations qui pratiquent le 
commerce, la Bourgogne, Venise, l’ensemble du bassin méditerranéen. 
Prendre Jérusalem, c’est occuper Alexandrie, et donc favoriser le 
commerce de l’Égypte et du monde oriental avec les terres chrétiennes. 
Or dans ce domaine Pi loti est une voix extrêmement crédible, car il 
connaît à la fois les marchands d’Orient et les souverains locaux. Né en 
Crète vers 1371 ', il connaît remarquablement l’Orient, et particulière- 
ment le pays auquel il s’attache. Comme il décrit Le Caire, la Citadelle, 
les prisonniers de Nicopolis, il devait se trouver en Égypte en 1396. C’est 
en tout cas d’une longue activité commerciale qu’il rend compte ici : sur 
plus de quarante années, il en a passé vingt-deux en Égypte, séjour entre- 
coupé de voyages au Moyen-Orient, à Salonique, à Damas, à Venise. 

Quant au Traité qui a fait partie de la bibliothèque importante de Phi- 
lippe le Bon, il y eut d’abord une version en vénitien, probablement tra- 
duite par l’auteur lui-même. Celui-ci, pour mieux se faire entendre, l’a 
peut-être envoyée au grand-duc d’Occident. La rédaction même de l’ou- 
vrage commence en 1420 et se termine lorsque Piloti se retire définitive- 
ment à Florence, après 1438. L’œil du voyageur est particulièrement 
attentif à la terre du Levant, à ses ressources, aux produits des lieux et 
aux richesses. En outre, Piloti est l’homme de la sociabilité et de la tolé- 
rance. 11 fait état de nombreux entretiens au cours desquels il échange 
avec les Sarrasins des propos sur la religion. Piloti n’hésite pas à émettre 
des opinions sur la cour du Saint-Siège. Il tente avec vivacité de convain- 
cre le pape de la nécessité de s’emparer d’Alexandrie. Eugène IV, que 
Piloti a bien connu, était malheureusement occupé par le grand schisme, 
et notre auteur n’est pas parvenu à son but. Ses rapports avec les sultans 
semblent avoir été excellents, en particulier avec le sultan Faradj qui le 
reçut en audience. Piloti lui rendit des services, et il rapporte du sultan de 
très belles paroles au chapitre cxxx du Traité. Quant au regard porté sur 
l’Égypte, il révèle que ce pays fut aimé d’une véritable affection. Piloti 
voudrait le voir soumis à la chrétienté, car il souhaite y finir sa vie et 
prévoir sa sépulture à Saint-Serge dans le Vieux Caire. 

La structure du Traité peut déconcerter le lecteur : il y a — P. H. Dopp 
le soulignait — des digressions et des redites, mais le but en reste toujours 
très clair : il faut prendre Alexandrie, la chrétienté en tirera de « grands 
profits matériels et moraux 1 2 ». L’énonciation testimoniale s’y fait d’une 
manière conforme à la tradition. Le préambule fait état du peu de savoir 
de l’auteur, qui néanmoins adresse au pape et aux souverains chrétiens un 
appel véhément pour la croisade. Il donne des conseils pour la préparation 
d’une telle entreprise en rappelant les croisades anciennes, menées par 


1 . L’île appartenait alors à Venise. 

2. P.H. Dopp parle à juste titre d'un « long plaidoyer pour la prise d'Alexandrie » (Intro- 
duction, p. XXVI). 





1230 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


des figures illustres, Godefroy de Bouillon et Louis IX. Puis il s’attache 
aux conditions de la conquête d’Alexandrie. Hélas ! La chrétienté appa- 
raît divisée alors que les Sarrasins sont unis. Ce qui nuit à l’entreprise 
devrait être surmonté en vue de l’unité de la chrétienté, rassemblée en un 
mouvement unique de croisade qui saurait éviter ce qui dans le passé n’a 
mené qu’à des issues regrettables. Il s’agit à la foisde la construction d’un 
projet et d’un bilan. 

L’unique manuscrit du Traité sur le passage en Terre sainte est mutilé 
de quelques feuillets '. Son trajet linguistique ne manque pas d’intérêt, 
puisque l’original aurait été composé en italien vénitien, ou « dans cette 
lingua franco à base d’italien, mais mêlée d’éléments pris à des idiomes 
divers, qui servait communément au commerce dans les ports du 
Levant 1 2 ». La syntaxe, souvent italianisante, est flottante pour les yeux 
d’un lecteur familier des textes littéraires, et dans quelques cas il a fallu 
adapter le texte pour le rendre intelligible. Nombre de pages sonl 
empreintes de solennité, car Piloti se livre à un plaidoyer qui repose sur 
les constats du passé et invoque les raisons objectives de l’heure présente. 

Emmanuel Piloti est un témoin partie prenante : l’homme du négoce 
évoque l’abondance de la terre et l’ingéniosité des hommes, et il rêve d’un 
libre échange sur terre et sur mer. Très frappante est l’attention portée aux 
modes de vie en terre égyptienne : crues du Nil, irrigation, production 
agricole, modalités d’un négoce que l’on souhaite libre et fructueux, sur 
lequel cependant pèsent les taxes des sultans. Très généralement, Piloti 
est ouvert aux mœurs des habitants, à l’étrangeté des coutumes, à la 
culture de l’Autre. Il sait noter des traits de comportements, l’absence 
d’esprit belliqueux par exemple. Rapportant la légende de Mahomet et du 
caloyer, il parle d’un fondateur qui n’est pas barbare, mais intéressé par 
la discussion et la confrontation, ouvert aux conseils, victime malheu- 
reuse des machinations d’hommes du pouvoir. Sur l’esprit de tolérance, 
il suffit de rapporter ces lignes du chapitre xxix : « Je me trouvais avec 
quelques Sarrasins qui étaient mes amis, et auxquels je disais : “Vous 
entendez que la religion de Mahomet aura bientôt une fin, mais à quelle 
religion vous attachez-vous ?” — Et ils répondirent : “A une religion 
pacifique et bonne” 3 . » 

Voilà donc une physionomie individualisée par l’expérience et le don 


1. Ce n'est pas une œuvre inachevée que nous propose E. Piloti : « Les feuillets man 
quants ont dû se perdre parce qu'ils étaient volants et ne formaient pas un cahier complet » 
(P. H. Dopp, Introduction, p. vi). 

2. /</., Introduction, p. xxxiv. 

3. Il s’agit là d'un passage où l'auteur évoque les prédictions sur la fin de l'Islam. Et il 
poursuit en s'adressant au pape : « ... je vous signale que les Sarrasins ont plus mauvaise 
opinion des Juifs et les méprisent ainsi que leur religion, plus que nous ne faisons nous 
mêmes. Et ils estiment fort notre propre religion et espèrent la retrouver. » 



TRAITÉ SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE — INTRODUCTION 1231 

d’observation. C’est en tout premier lieu l’activité intense du commerce 
qui intéresse Piloti, la diversité des produits qui circulent entre l’Orient et 
l’Occident, la nécessité d’accorder à ce commerce toute la liberté néces- 
saire. Pour la reprise de la croisade, c’est une raison de plus, et très impor- 
tante, que Piloti ne cesse d’invoquer dans son livre. Le commerce, la 
séduction du profit, suggèrent une façon d’instaurer entre les hommes le 
dialogue. La liberté du négoce dans l’espace méditerranéen pourrait 
rejoindre cette cause sainte qui anime les désirs d’une expédition nouvelle 
en Orient. Celle-ci, on l’aura compris, passe par la conquête d’Alexan- 
drie, la « bouche » et la « clef » de l’Égypte, et l’étape nécessaire vers 
Jérusalem, pour le plus grand bien des âmes des chrétiens. Le Traité 
conjoint les espoirs de la chrétienté et une perception intelligente des acti- 
vités des hommes dans un espace propice à l’accomplissement d’un idéal, 
ainsi qu’aux prospérités plus concrètes. On saura gré à Emmanuel Piloti 
de donner, en ce Moyen Âge de la première moitié du xv e siècle, deux 
visions des choses, qui ne sont pas, et de loin, antagonistes. 

Pour l’ensemble de notre volume consacré à Outre-mer , il n’était pas 
utile de traduire l’intégralité du Traité sur le passage en Terre sainte. On 
a souhaité en dégager l’esprit par des passages significatifs, tout en livrant 
la structure de l’ouvrage. Les passages qui n’ont pas été retenus pour la 
traduction sont indiqués par un résumé qui en donne les arguments, le 
contenu et la situation, par chapitre ou groupes de chapitres. Les rubriques 
des chapitres sont fidèles, par leur emplacement, à celles qu’a proposées 
l’éditeur du texte d’Emmanuel Piloti, P. H. Dopp. Pour leur contenu, elles 
sont parfois développées. Les notes données pour expliquer le texte qu’il 
transcrivait ont été précieuses, tant pour leur précision historique que pour 
l’attachement aux détails de la vie matérielle qui intéressent le grand 
commerçant du Levant. Le lecteur trouvera ici des chapitres tirés essen- 
tiellement de la première et seconde parties 1 . Si la troisième embrasse des 
sujets plus éparpillés, les deux premières sont extrêmement révélatrices 
de la conscience d’un homme de bonne foi lorsqu’il entend convaincre 
les « seigneurs chrétiens », et pour commencer le pape, de la nécessité de 
reprendre la Terre sainte. 

Danielle Régnier-Bohler 


BIBLIOGRAPHIE : Traité et 'Emmanuel Piloti sur te passage en Terre sainte (1420), 
publié par Pierre-Herman Dopp, Louvain et Paris, Publications de l’université Lova- 
nium de Léopoldville 4, 1958. 


1. De ce que l’éditeur du texte considérait comme des « parties ». 



Emmanuel Piloti débute son Traité par la très habituelle clause d’humi- 
lité : si la « matière » est « grande », la « réputation de I ’aucteur » est « peti- 
te ». C 'est seulement « pour abréviation » qu 'il rappellera la croisade de 
Godefroy de Bouillon et le rôle de Pierre l’Ermite. L 'auteur affirme que sa 
« science », c ’est-à-dire son savoir, est authentifiée par le fait qu 'il la 
possède « par veue propre et pratique personnelle par dessus les dis pays dès 
que eulx. XXV. ans jusque je eu passé .LX. ans » ; ce sont presque cinquante 
ans de « longue veue » et « longue pratique », d'observation et d’expérience, 
qui l 'autorisent à parler. 


[I-XH. Il s’agit en tout premier lieu d'un appel au pape en faveur d’une 
croisade. Emmanuel Piloti s 'adresse à Eugène IV, élu en 1431, mort en 1447, 
« l’un des premiers papes humanistes 1 ». S'il a tenté d’introduire des réfor- 
mes des ordres religieux, s 'il s 'est soucié du clergé de Rome, il a affronté le 
grand schisme. Or, Emmanuel Piloti rappelle au pape que Dieu fait naître 
dans son cœur et sa « pensée » l’ardent désir de ne pas faillir à la tâche : 
Dieu souhaite en effet voir les Lieux saints arrachés des mains des païens, 
revenir enfin aux mains des chrétiens afin que soit cultivé « l’honneur de 
Dieu en cette Terre sainte selon la manière qui est due », et que vengeance 
soit tirée des païens, ennemis de Dieu. Ceux-ci, ajoute Emmanuel Piloti, en 
ne reconnaissant pas la religion authentique, ont commis et commettent sans 
cesse d 'innombrables fautes à l 'égard de Dieu, et en particulier à l 'égard du 
Sépulcre du Fils de Dieu. Emmanuel Piloti demande donc au pape d'accor- 
der toute sa vigilance au temps présent. Cette supplique s 'adresse également 
à tous les grands princes et seigneurs du monde.] 

De même que Dieu monta dans la barque de saint Pierre sur le lac de 
Tibériade pour faire cesser la tempête, ainsi faut-il que la croix de Jésus- 
Christ prenne place sur les navires et qu’elle conquière Jérusalem avec 


1. Note de l’éditeur, op. cit., p. 5. 



1234 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


l’armée des chrétiens ; il faut que tous aillent adorer ce lieu sacré, voir et 
entendre la sainte messe en ce lieu sacré du Saint-Sépulcre, dans le triom- 
phe et bannières déployées sans crainte des païens. Il faut que le Levant 
soit soumis à la sainte foi, comme il l’a été dans le passé : ce fut le premier 
lieu où fut vénérée la religion de Jésus-Christ. Et en agissant de la sorte, 
vous [le pape] travaillerez pour Dieu, pour la rédemption de votre âme, 
pour la rédemption de nombre de chrétiens, pour l’honneur de toute la 
chrétienté, pour accroître votre renommée et votre gloire tant que vous 
serez en ce monde, de sorte que jamais rien ne nous manquera, et vous 
aurez ainsi tout accompli. Et je prie Dieu de vous aider, de vous apporter 
son aide ainsi qu’à tous les autres grands princes et autres seigneurs qui 
sont de fidèles chrétiens, qui vous suivront dans cette entreprise louable 
et excellente '. 

[Emmanuel Pilori évoque alors les causes qui ont ébranlé la cohésion de 
la chrétienté. Il s’agit d’abord du grand schisme d'Occident : l’auteur parle 
des difficultés rencontrées par Sigismond de Luxembourg, qui, élu empereur 
d 'Allemagne et couronné à Aix-la-Chapelle, ne put se faire couronner comme 
roi des Romains par Eugène IV qu’à l’âge de soixante-cinq ans à Rome. 
Sigismond nourrissait l’espoir de lancer une croisade contre les Turcs qui 
menaçaient d 'envahir son royaume de Hongrie. Il participa à la croisade de 
1396, mais on sait quelle en fut l’issue à Nicopolis. Sigismond lui-même 
échappa à grand-peine à la défaite. 

Cette guerre avait pour objet la suzeraineté sur des villes de l'Istrie 
appartenant à l 'Empire. Les conflits qui opposaient les Vénitiens à l 'em- 
pereur d’Allemagne, « les dissensions et les guerres entre l’illustre empe- 
reur et la seigneurie sérénissime de Venise », nuirent à la cohésion de la 
chrétienté. La troisième cause enfin que déplore Emmanuel Piloti 
concerne les conflits entre le duc de Bourgogne et le roi de France 1 2 ], qui 
sont les premiers et principaux seigneurs et chefs des chrétiens, et cette 
division a suscité de grands malheurs et a dangereusement menacé la 
chrétienté. Ces faits regrettables furent l’objet de la vigilance de Votre 
Sainteté, qui envoya légats et ambassades à ces princes de sorte que pour 
finir, avec l’aide du Saint-Esprit, ils se réconcilièrent et conclurent une 
paix honorable. Cet accord et cette paix ont apporté un grand réconfort 
aux chrétiens, ils leur ont donné l’espoir d’être soutenus dans leurs prépa- 
ratifs et ils ont permis la dispersion des païens. 

[Emmanuel Piloti émet alors le vœu que les grands chefs de la chrétienté 
maintiennent entre eux l’esprit de paix. En apaisant les querelles entre les 
chrétiens, le pape pourrait réunir toutes les forces de la chrétienté pour la 
délivrance de Jérusalem.] 


1. Édition citée, p. 7. 

2. Il s’agit des inimitiés entre le duc Philippe et Charles VII et les Armagnacs. Philippe 
leur reprochait le meurtre de Jean sans Peur, son père. La réconciliation eut lieu avec Charles 
au traité d’Arras, en septembre 1435. 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1235 


Comme dans le passé vous avez recherché cette fin, qu’il vous plaise 
d’en faire de même pour l’heure présente et pour l’avenir, de sorte qu’il 
en vienne tant de biens que ces chrétiens bénis puissent s’engager à faire 
leur devoir, pour l’honneur de Dieu, contre les païens et tirer des mains 
de ces barbares païens la sainte ville de Jérusalem, le lieu saint de Dieu 
en ce monde ; si elle demeurait entre les mains des païens, comme elle 
l’est actuellement, les cœurs de tous les fidèles chrétiens devraient en être 
affligés jour et nuit pour le respect dû à Jésus-Christ '. 

[Il est vrai que les seigneurs qui participeront à la croisade doivent remplir 
des conditions. La croisade concerne la vie spirituelle : il faut donc que 
chacun mesure avec prudence les moyens dont il dispose et sache s 'ils seront 
suffisants pour l'ampleur de l’entreprise. Les conditions énumérées par 
E. Piloti concernent les vertus des Miroirs du Prince, cette fois mises au 
service d'une cause immédiate et précise ; il faut s’entourer d'« hommes 
pourvus de sagesse, de prudence et d’expérience du monde ». La seconde 
condition est de rassembler suffisamment d’or : il en faudra beaucoup. La 
troisième, que le peuple des princes témoigne du zèle pour la cause de leur 
gloire et de leur réputation. La quatrième, que les princes obéissent à l 'Em- 
pereur. Il faudra observer deux choses : « L’entreprise doit rester secrète, car 
le secret la favorise. La rendre publique lui serait nuisible » ; il faut en outre 
que le seigneur jouisse d ' une grande estime, car s 'il a besoin d 'aide, il l 'aura 
plus vite des seigneurs qui le respectent. 

Si ces conditions sont observées, elles peuvent laisser espérer celle qui 
assure le succès, c 'est -à-dire l 'unité du commandement : il faut que des « na- 
cions » diverses s 'assemblent pour constituer une force importante et impo- 
sante. La vertu d 'obéissance est ici louée et souhaitée, et c 'est bien un chef 
unique qu 'il faut à cette noble entreprise. 

Emmanuel Piloti rappelle brièvement, en en tirant la leçon, les deux croi- 
sades passées qui se sont terminées par un échec ou dont les conquêtes n 'ont 
pas été durables. « Ainsi je veux prouver à tous ceux qui possèdent intelli- 
gence et expérience que ceci est vrai, et je le prouverai par une expérience 
solide et par de bonnes raisons. » L 'expérience des événements passés, exami- 
nés avec soin, permet de mieux comprendre les choses du présent. Ainsi la 
croisade de Godefroy de Bouillon, « illustre chrétien et homme de sainte 
mémoire ». n 'a pas entamé la puissance du sultan du Caire. Saint Louis a 
échoué en Egypte, car il ne s 'était pas auparavant emparé d’Alexandrie et la 
saison n 'était pas favorable.] 


[XIII-XIV. L 'auteur, pour convaincre de la nécessité de prendre Alexan- 
drie, décrira Le Caire et l’Egypte : Le Caire est la résidence principale du 
sultan. Cette description précise est nécessaire pour éclairer les moyens de 
les conquérir.] 


I . Édition citée, p. 10 et 11. 


1236 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


XV 

IMPORTANCE DU CAIRE. SA POPULATION. LE NIL. LE DÉSERT 

La cité du Caire est la plus grande cité du monde, parmi celles que 
l’on connaît. Sa circonférence est de dix-sept milles ; il y vit un nombre 
incalculable de gens, si bien qu’il n’y a pas assez de demeures dans la 
ville, et qu’ils couchent actuellement dans les nues, sans toit. Leur nombre 
ne peut se compter. Que chacun sache qu’il y a là une population nom- 
breuse. Cette cité est située dans le pays d’Égypte, sur le rivage du fleuve 
appelé le Nil, dont on dit qu’il prend sa source au Paradis terrestre '. Les 
habitants y vivent d’eau et de produits de la moisson, de poissons et de 
fruits, comme je vous l’ai déjà dit auparavant et je compléterai mon 
propos. Dans aucun écrit on ne trouve que cette ville ait jamais été 
vaincue, ni entièrement ni en partie, ce qui est dû à la position forte du 
lieu où elle est assise. D’abord, la cité donne sur le fleuve, dont le cours 
suit la même direction que le vent appelé sirocco , et elle descend dans le 
sens opposé au vent que l’on appelle vent de Noroît. La ville est placée 
du côté oriental du fleuve, et de ce côté personne ne peut lui nuire, quel 
que soit le nombre des hommes qu’on y mettrait. Du côté du levant, on 
passe par des terres labourées que peuvent recouvrir les eaux du fleuve. 
Si l’on dépasse ces étendues de terre, commence le désert où l’on ne 
trouve que du sable ; il n’y a ni eau ni herbe, ni arbre ni habitations. Pour 
le traverser, il faut plusieurs journées, et il touche aux confins de la 
Syrie 1 2 . Le désert entoure la ville. 

Puisque la moitié de cette ville du Caire est en position forte, il ne peut 
y passer beaucoup de monde, car on manquerait de vivres et d’eau. Èt si 
l’on voulait attaquer avec peu de gens, l’armée de la ville opposerait de 
la résistance. Pour cette raison — c’est ce qui est arrivé dans le temps 
passé — , personne ne peut lui nuire du côté du levant, ce serait impossi- 
ble. Et je vais vous le prouver par un fait réel : quand le grand Tartare 
Tamerlan descendit de Tartarie vers l’année 1400, avec six cent mille 
hommes, et qu’il conquit toute la Perse, tout l’empire de Tartarie, toute la 
Turquie, et puis toute la Syrie, en accomplissant des exploits étonnants, 
il voulut conquérir Le Caire, après avoir pris la Syrie. Il voulut s’informer 
des conditions du parcours et s’y rendre les yeux bien avertis comme font 
les seigneurs pourvus de sagesse. Après avoir entendu la description des 
lieux, comme je l’ai fait plus haut, il se rendit clairement compte qu’il ne 
lui serait pas possible de passer cet immense désert du côté du Caire, et 
qu’il n’avait pas assez de forces armées pour une telle conquête. En 


1 . Le Nil était avec le Gange, le Tigre et l’Euphrate, l’un des fleuves du Paradis. 

2. Par Syrie il faut entendre la Syrie actuelle et la Palestine. 



TRAITÉ SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1237 


apprenant ces nouvelles, il renonça à l’entreprise et s’en retourna. Ainsi 
du côté du levant la ville est imprenable. 

Du côté de l’occident il en est de même, à cause du fleuve qui est si 
large que l’on s’imaginerait une mer, ce qui vaut des fossés et des murs. 
Pour cette raison, la ville est également inexpugnable du côté occidental. 
Par cette situation on sait qu’elle peut résister, et l’on ne peut lui causer 
aucun tort par voie de terre, ni du côté du levant ni du côté de l’occident. 
Ainsi elle s’est maintenue si longtemps et elle se maintiendra, si Dieu 
n’ouvre les yeux aux chrétiens sur la voie que je vous indiquerai, et par 
les manières et moyens que je rappellerai avec la grâce du Saint-Esprit. 

XVI 

PROSPÉRITÉ DU CAIRE : LA FERTILITÉ DU SOL ET LE COMMERCE 

Cette ville est la plus prospère du monde, pour tous les aspects dont on 
peut parler. Sa prospérité tient à deux raisons principales : d’abord à cause 
du pays qui est très fertile jusqu’à l’entrée du désert du côté du levant, 
comme je l’ai dit plus haut. Mais du côté d’occident il n’y a nul désert : 
cette terre peut être inondée d’eau, elle est féconde et remarquablement 
fertile pour la quantité et la qualité de ce qu’elle produit, comme je le 
dirai dans ce livre. De ces conditions du pays provient une grande part de 
sa prospérité. Le reste vient des activités remarquables et bénéfiques pour 
la vie des hommes, activités très profitables à la richesse, comme je le 
dirai ensuite. Nous commencerons par parler des choses qui poussent 
dans le pays, produits courants et nécessaires à la vie. Puis nous parlerons 
de l’autre cause de la prospérité. 

XVII 

PRODUITS DU SOL 

D’abord le froment et toutes les céréales poussent en très grandes quan- 
tités ; ensuite il y pousse des légumes, c’est-à-dire des fèves, des haricots, 
des lentilles et toutes autres sortes de légumes en grande abondance, si 
bien que, malgré le grand nombre des gens qui y demeurent, tons vivent 
dans l’abondance et sans pénurie. En de nombreuses occasions, la Syrie 
a manqué de blé et a reçu de l’aide apportée par le pays dont je parle, qui 
lui a fourni par voie maritime des céréales et des légumes. Que chacun 
évalue avec bon sens : les habitants sont nombreux, et malgré tout ils 
vivent dans l’abondance. En outre ils peuvent secourir d’autres pays ! 
Ainsi peut-on conclure, et sans se tromper, que le pays est fertile. Et pour 
parler des aliments que l’on mange en période de carême, outre ce dont 


1238 


PELERINAGES EN ORIENT 


j’ai parlé plus haut — pour être bref et faire connaître les conditions du 
pays, et également parce que plus loin, et plus en détail, j’en parlerai dans 
ce Traité — , ils ont du poisson frais, pêché dans le fleuve en très grande 
abondance ; des fruits, et pour commencer des raisins qui donnent du vin ; 
quant à la consommation d’autres fruits, ils en ont peu, et ils les mangent 
avant leur maturité, à cause du nombre élevé de la population. Ils n’ont 
point d’huile, il faut qu’ils en reçoivent de la région d’occident, et partiel- 
lement aussi de Syrie, car la Syrie en produit en grandes quantités. 


XVIII 

AUTRES APPROVISIONNEMENTS 

Parmi les produits comestibles, comme les viandes de toutes sortes, ils 
en ont en grande quantité : bœufs, buffles, brebis, chèvres et autres sortes 
d’animaux. Ils ont une grande quantité de volailles et en font commerce, 
et ceci se déroule d’une manière étonnante, comme je le raconterai en un 
autre chapitre de ce Traité. Ils ont du gibier. Pour toutes les autres denrées 
nécessaires, il faut qu’elles soient importées par le port de la ville 
d’Alexandrie, laquelle peut incontestablement être considérée comme 
l’entrée et l’issue du Caire et de toute l’Égypte ; sans la ville d’Alexan- 
drie, Le Caire ainsi que l’Égypte entière ne pourraient subsister, comme 
je le montrerai par la suite très clairement. 


XIX 

CLIMAT SAIN DU CAIRE. VERTU DE L’EAU DU NIL. FORTE NATALITÉ. 

LES MAUX D’YEUX. CARACTÈRE PACIFIQUE DES HABITANTS. 

Outre ce qui est nécessaire à la vie, chacun constate que la ville du 
Caire jouit du climat le plus agréable au monde, le plus bénéfique à la vie 
des hommes. Il est tempéré, si bien que jamais il n’y fait froid. Il ne fait 
jamais trop chaud, et tout particulièrement les habitants connaissent les 
produits susceptibles de rafraîchir, dont ils usent sans cesse au temps de 
la chaleur qu’ils supportent ainsi aisément : il s’agit d’eaux médicinales, 
de sirops de sucre et d’autres préparations, les plus profitables qui soient 
au monde. Comme ils ont chez eux les maîtres les plus compétents qui 
soient, avec ces remèdes-là ils restent frais et dispos, et la chaleur ne les 
accable pas. Enfin ils ont l’eau du fleuve qui est la plus précieuse du 
monde : tous ceux qui se trouvent là peuvent en boire autant qu’ils 
veulent, à toute heure, et jamais elle ne leur nuira, si l’on observe les 
usages du pays. L’eau doit se puiser dans le fleuve : on la verse dans un 
grand récipient de terre, fermé et placé en un endroit où elle puisse 



TRAITÉ SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1239 


reposer durant vingt-quatre heures. Elle est trouble lorsqu’on la puise, 
mais quand elle a reposé quelque temps, elle devient tout à fait limpide. 
Lorsqu’elle est limpide, on peut la boire, et elle est étonnamment bonne, 
comme je l’ai dit. Elle a sur l’homme les effets suivants : elle permet une 
très bonne digestion, de sorte qu’on est toujours en appétit, plusieurs fois 
par jour, et la digestion se fait bien ; elle permet d’éviter les maux d’esto- 
mac, les calculs à la vessie, la goutte et ces maux terribles et mortels qui 
accablent le reste du monde. Tous sont en bonne santé. Et si des habitants 
de pays étrangers sont frappés de ces maux, ils sont guéris s’ils séjournent 
en ces lieux un an au moins. C’est la vérité : le climat et l’eau sont excel- 
lents, et ceci est prouvé par le fait que ces gens sont prolifiques. Il suffit 
de considérer la natalité, chacun comprendra que je dis vrai. Une seule 
maladie se trouve dans ce pays, et aucune autre : elle survient par accident 
et non par la faute du climat. Il s’agit d’une maladie des yeux, causée par 
la poussière abondante soulevée dans toute la ville par le grand nombre 
des gens qui vont et viennent, ainsi que par le commerce actif qui s’y fait. 
Pour cette maladie ils ont des remèdes puissants, parce qu’ils sont très 
compétents et pleins d’expérience. En outre, le climat a encore un défaut, 
c’est que les hommes du pays ne sont pas animés d’humeurs belliqueu- 
ses : ils sont paisibles et veulent vivre dans la tranquillité. Ce sont des 
hommes d’une grande sagesse et d’un esprit très délié, mais ils ne 
connaissent aucunement l’exercice des armes. Voici les effets du climat 
et de ces eaux, pour parler bref. 

XX 

SECOND FACTEUR DE PROSPÉRITÉ : LE COMMERCE. 

PREMIÈREMENT PAR VOIE DE TERRE 

La seconde raison de la prospérité de la ville est l’afflux de gens pour 
le commerce auquel tout le monde s’adonne au Caire, par voie maritime 
et par voie de terre. D’abord les marchands en grand nombre, venant de 
la Perse qui se trouve du côté de l’Empire byzantin, transportent des mar- 
chandises de grande qualité et de grande valeur, qu’ils apportent au 
Caire ; de là ils se rendent en Inde Majeure et Mineure situées dans le 
sens inverse du vent du sud et du sirocco. Les habitants de la Perse, 
connaissant l’important négoce et le profit que l’on peut espérer, fréquen- 
tent de nombreux marchands du Caire. Et à leur tour, les gens de l’Inde 
viennent en nombre avec des épices de toutes sortes, qui valent autant 
qu’une très grande quantité d’or. Ils apportent le tout au Caire, ensuite se 
rendent dans toute la Perse et l’Occident, et ils rapportent des marchandi- 
ses pour eux-mêmes, si bien que ces gens de l’Inde en tirent grand profit. 
Et il serait encore plus grand pour toutes les nations qui se rendent en ces 
lieux si le sultan les traitait bien : mais il faut dire que la moitié de leurs 


1240 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


marchandises est revendiquée par le sultan et ses fonctionnaires, qui sou 
mettent tous ceux qui arrivent à des taxes exorbitantes. Comme cette ville 
jouit de la position forte que l’on sait, les marchands ne peuvent faire 
autrement que d’y aller et de subir les taxes que réclament le sultan cl 
tous ses fonctionnaires. C’est de là que provient une grande partie de 
l’immense et inestimable trésor en la possession du sultan et des siens 
ainsi qu’entre les mains d’une grande partie des habitants de la ville, 
c’est-à-dire les gens importants. 

La situation de la ville est étonnante, à cause de tous ceux qui y vien 
nent, de Perse et d’Inde, deux nobles parties du monde, et je vous assure 
qu’une grande partie du pays du Levant y afflue pour les raisons dont j’ai 
parlé. Mais ce n’est pas toujours le cas, car une partie des gens du Levanl 
se rend à Damas, ville principale de la Syrie. Voilà pour ce qui concerne 
le commerce par voie de terre. Les bénéfices de ce commerce — c’est-à- 
dire ceux qui sont licites et honnêtes, tels que les droits de douane ordinai- 
res — appartiennent au sultan ; outre les taxes dont on a parlé, ces droits 
de douane rapportent des trésors innombrables chaque année. Les habi 
tants de la ville, pour effectuer leurs achats et pour vendre des marchanda 
ses, en tirent grand profit. Et de même les métiers et les industries qui 
profitent de ce commerce. Enfin les serviteurs et les porteurs, les 
animaux, les embarcations sur le fleuve, les logements, et tout ce qui 
concerne les habitants de cette ville, tous en retirent grand profit. Une 
grande partie des richesses de cette ville provient de ce commerce par 
voie de terre, le reste provient de la mer, comme je vais en parler plus 
précisément maintenant. 


XXI 

DEUXIÈMEMENT : LE COMMERCE MARITIME 

L’autre activité menée au Caire est due aux deux mers qui se rejoignenl 
en ce lieu, entre lesquelles se situe la ville du Caire, c’est-à-dire la mer 
d’Orient et la mer d’Occident. [Suivent les détails géographiques sur la 
situation de ces deux mers.] 

La mer du Levant pénètre dans les terres comme dans un golfe, jusqu’à 
un lieu nommé La Mecque, qui se trouve entre les mains du sultan ; c’est 
là que parviennent la plupart des épices, et c’est là qu’on en fait le charge 
ment. Ces marchands qui vont chercher les épices de La Mecque appor- 
tent d’Occident des marchandises de toutes sortes vers Alexandrie, pour 
en pourvoir les pays dont il a été question. Ces biens sont apportés généra- 
lement par les caravanes de La Mecque, on les vend et on échange, on 
achète les épices et d’autres marchandises, ce qui est la source d’un grand 
profit. C’est ce que font les gens du Levant qui apportent les épices et 
emportent les marchandises d’Occident vers le Levant. De la sorte. Le 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1241 


Caire, ville située entre ces deux mers, permet au monde de se nourrir et 
île satisfaire aux nécessités : l’Occident reçoit les marchandises du 
Levant, et le Levant reçoit les marchandises d’Occident. La Perse et 
l'Inde s’approvisionnent par cette voie. Ce commerce est une activité 
remarquable et surprenante : je crois qu’il n’en est pas de semblable au 
monde. La ville s’enrichit, car la bonne substance se trouve là. 


[XXII -XXV. L 'auteur reprend en détail la description du Caire et du pays 
d'Egypte. Il s'attache aux différentes classes de la population, dont la pre- 
mière est le peuple égyptien. Ses maîtres sont le calife et le sultan. Il évoque 
alors des faits contemporains : la révolte de mamelouks contre le sultan 
Earadj, la mort de ce sultan.] 

XXVI 

LA RELIGION MUSULMANE. LOI PUNISSANT LES NÉGATEURS. 

DISCUSSIONS RELIGIEUSES DE L’AUTEUR AVEC DES MUSULMANS 

À propos de sa religion, Mahomet dit : « Comme la religion que je 
vous enseigne est vraie et bonne et souveraine par-dessus toutes les autres 
religions, et parce que Dieu sera juge de tous, et afin qu’elle ne soit ni 
contestée ni mise en doute, j’ordonne qu’elle ne puisse être discutée. 
Celui qui voudra discuter sera aussitôt fendu de la tête aux pieds. » Et 
ainsi, si quelqu’un se met à discuter de leur religion, ils le font couper en 
deux. 

Quand leur prêcheur 1 monte en chaire dans leurs mosquées, il pro- 
nonce d’abord ces phrases, puis tire l’épée hors du fourreau et la tient nue 
devant lui, jusqu’à ce qu’il ait terminé de prêcher. 

Comme j’ai longuement fréquenté les païens, au Caire et en d’autres 
lieux, quand je me trouvais dans l’intimité avec quelques Sarrasins que je 
connaissais bien, et comme je voyais que leur cœur était pur et dénué de 
malice, je me faisais hardi et leur demandais si leur religion ne parlait pas 
des enseignements pour l’âme. Ils répondaient que non : il s’agissait des 
plaisirs du corps. 

« Pour cette raison elle peut être considérée comme une religion de 
buffles et de chameaux et d’autres animaux. Mahomet vous a transmis 
une religion fermée et mise sous clé, car il veut qu’elle ne soit pas connue. 
Et je considère qu’elle n’est point authentique, elle est très mauvaise et 
elle mène à la damnation des âmes. » 

Et donc, seigneurs chrétiens, je puis affirmer en vérité qu’un grand 
nombre d’entre eux ont toujours consenti à reconnaître que je disais vrai ; 


1. Il s’agit de l’imâm qui monte en chaire le vendredi : il tient à la main une épée de bois 
signifiant la défense de la doctrine de Mahomet. 



1242 


PELERINAGES EN ORIENT 


mais les chrétiens ont le tort de ne pas permettre de discuter de religion, 
et de considérer que la leur est la meilleure et qu’il faut que tous y adhè- 
rent. Pour cette raison, prions Dieu que l’armée des chrétiens prenne des 
dispositions telles que l’on puisse confronter la religion chrétienne à celle 
des païens. 


XXVII 

SYMPATHIE DE MAHOMET POUR LES CHRÉTIENS. 

LÉGENDE DE MAHOMET ET DU CALOYER : 

ORIGINE DE L’INTERDICTION DU VIN 

Mahomet, disent-ils, a déclaré dans le livre de la religion : « Les chré- 
tiens sont des gens respectables, et ils ont toujours été nos amis ; et ainsi 
je vous les recommande beaucoup, et je veux que leurs églises ne soient 
point touchées afin qu’ils puissent en profiter et n’aient pas à édifier 
d’églises neuves. » Ce qui est fait 

Les habitants qui peuplaient la région de la Syrie à La Mecque étaienl 
tous païens, et la moitié d’entre eux croyaient au feu, l’autre moitié à 
l’eau. Mahomet, le grand chef des Bédouins, sortit de La Mecque avec- 
douze conseillers, et, accompagné d’un grand nombre d’hommes, il alla 
conquérir ces gens avec grand succès. Près de lui il y avait un caloyer 1 2 , 
c’est-à-dire une sorte de vieux moine chrétien qu’il aimait comme son 
père. Il dormait toujours dans sa tente à ses côtés — et les douze conseil- 
lers dormaient au-dehors de la tente — parce que Mahomet prenail 
conseil auprès de ce moine, tous les jours, pour savoir quelle religion il 
devait enseigner au peuple dont il se rendait maître. Le moine lui parlaii 
toujours de la religion chrétienne. Les conseillers s’y opposaient el 
disaient de la religion chrétienne qu’elle était mauvaise, sévère et difficile 
à observer. De sorte que tous les jours il y avait des différends entre les 
conseillers et le moine, parce que Mahomet tenait fermement à ce que lui 
disait le moine. Le temps passait et les conseillers étaient fort irrités de 


1. Piloti ne sait visiblement pas que le Coran ne mentionne pas les églises : le calife 
Omar, lors de la conquête de l’Égypte, donne l’ordre aux chrétiens de ne construire aucun 
édifice religieux, et de relever les bâtiments en ruines. (Note de l’éditeur, op. cil., p. 39.1 

2. Les caloyers sont des moines grecs de l’ordre de saint Basile. La légende date du 
vin' siècle en Arabie, elle se répand en Mésopotamie, en Syrie, à Byzance puis en Europe 
elle fait état d’un moine jacobite ou nestorien. Le point de départ, estime l’éditeur d’Ém 
manuel Piloti, aurait pu être l’idée d’une influence chrétienne sur l’enseignement de 
Mahomet. Pourtant, la légende du meurtre du moine par Mahomet ne semble pas s’être 
réellement répandue dans la culture médiévale. D’après Guillaume de Tripoli, qui se trouve 
à Saint-Jean-d’Acre en 1273 et qui se sert de sources arabes, le moine, nommé Bahayni, 
était reclus dans un monastère sur la route de La Mecque au Sinaï. Il aurait fait l’éducation 
du jeune Mahomet, qui, après avoir déjà acquis beaucoup de notoriété, revenait voir son 
maître. Les compagnons de Mahomet, mécontents, décidèrent de se débarrasser du moine 
La légende de l’origine de l’interdiction du vin est donc connue sous cette forme an 
xm e siècle. Voir également le récit du dominicain Riccoldo da Montecroce, mort en 132(1 
qui connaissait le Coran et voyagea en Palestine : il fait une allusion à cette légende. 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1243 


voir qu’un moine s’opposait à l’opinion de ceux qui se considéraient 
comme des autorités auprès de Mahomet. Si bien qu’un jour Mahomet se 
rendit à la taverne où il s’enivra. Quand il fut bien ivre, il alla dormir 
dans sa tente, le moine à ses côtés. Alors, durant la nuit, les conseillers se 
concertèrent et décidèrent de tuer le moine. L’un des douze conseillers 
entra dans la tente, prit l’épée de Mahomet, la tira du fourreau et alla vers 
l’endroit où dormait le moine ; il lui coupa la tête. Puis il remit l’épée 
toute sanglante dans le fourreau. Le matin, quand Mahomet se leva et vit 
le moine mort à ses côtés, il en fut très accablé et voulut absolument 
savoir la vérité et trouver le meurtrier. Alors les douze conseillers lui 
dirent : « Seigneur, vous avez passé hier toute la journée à la taverne. 
Vous avez bu plus que de coutume, et puis vous êtes allé dormir. Vers le 
milieu de la nuit, vous vous êtes levé, en proie à une grande agitation. 
Vousavez tiré votre épée du fourreau en la brandissant de tous côtés dans 
la tente. Nous avons craint que vous ne tuiez l’un d’entre nous, et nous 
n’avons pas osé nous approcher de vous. Allez prendre votre épée, sei- 
gneur, et vous la trouverez toute sanglante encore, comme nous venons 
de vous le dire. » 

Mahomet prit son épée, la tira du fourreau et la vit ensanglantée. Il 
crut donc qu’il était vrai qu’il avait tué le moine. Aussitôt il prononça la 
promesse de ne plus jamais boire de vin, ni lui ni les autres païens. Et ainsi 
ils s’en gardent par peur, mais non par dévotion : là où ils en trouvent, ils 
s’y noient. Seigneurs, depuis la mort du moine, il n’y eut aucun autre pour 
se souvenir de la religion chrétienne. Et de cette manière les douze 
conseillers accomplirent leur funeste projet. Cette religion bestiale se 
répandit, devenant l’ennemie de la sainte religion de Jésus-Christ. Cela 
est dû à la défaillance des seigneurs chrétiens, et tout d’abord du pape de 
Rome, de l’Empereur et des autres seigneurs de la chrétienté. 

fXXVIII-XXX. Il s 'agit là des démarches que l’auteur dit avoir effectuées 
en faveur des chrétiens et des juifs en 1411 . Il rapporte également les prédic- 
tions astrologiques sur la fin de l’Islam '. Il parle de la révérence en laquelle 
les musulmans tiennent la foi chrétienne. Enfin il rapporte une anecdote rela- 
tive à l 'auteur sur le châtiment d'un blasphémateur 1 2 . Il relate la destruction 
de l’église Sainte-Marie-de-Maghatas sur l’ordre du sultan Barsbey, en 
1438, en fin la mort de ce sultan.] 


1. Il a été impossible de trouver les sources des prédictions qui annoncent cette fin de 
l’Islam. Elles semblent se servir d’un fonds de traditions connues au xm' siècle. Voir 
Guillaume de Tripoli à la fin du xm' siècle, le dominicain Guillaume Adam en 1332 
affirmant que les Sarrasins croient à une prédiction suivant laquelle leur secte doit être 
anéantie par un prince de France. Cf. édition citée, p. 47, note. 

2. « Une fois un Sarrasin blasphémait notre religion chrétienne : j’allai trouver l’émir, 
pour exposer ma plainte de ce qu’il tenait de mauvais propos sur Jésus-Christ, mon pro- 
phète, le fils béni de sainte Marie. Alors ce Sarrasin fut pris, et on lui donna tant de coups 


1244 


PELERINAGES EN ORIENT 


XXXI 

LE RAMADAN. 

LOI CONTRE L’USAGE DE LA CHAIR DE PORC ET DU VIN 

Le carême durant lequel les païens jeûnent commence le premier jour 
de la lune et dure jusqu’à la pleine lune, et jusqu’au moment où ils voient 
la nouvelle lune, laquelle dure près de trente jours. Et ils commencent à 
manger lorsqu’ils aperçoivent la première étoile, et ils ont le droit de 
manger jusqu’à l’aube ; puis ils jeûnent jusqu’à la nuit, au moment où 
paraît la première étoile. Durant toute la journée, ils ne peuvent ni manger 
ni boire, et si l’un d’eux a mangé ou bu, la religion prévoit qu’on lui 
donnera quatre-vingts coups de bâton sur la chair nue et qu’il sera mené 
tout nu à travers la ville. Leur repas de carême est aussi abondant que 
d’ordinaire ; leur carême s’appelle le Ramadan. Il a lieu une fois dans 
l’année. 

Mahomet ordonna que celui qui mangerait de la viande de porc ou 
boirait du vin serait frappé de quatre-vingts coups de bâton sur la chair 
nue et serait mené dans la ville, car ils n’ont d’autre pénitence que les 
coups de bâton. 


XXXII 

L’AUTEUR CONDAMNE LA FOI MAHOMÉTANE. 

LA MENACE TURQUE SUR L’EUROPE 

Seigneurs chrétiens, la religion de Mahomet ne parle ni d’amour ni de 
charité ni de foi, car elle ne repose aucunement sur le bien de l’âme, elle 
ne s’occupe que du corps. C’est une religion bestiale. Elle n’est observée 
que par peur de l’épée et des coups de bâton, et pour cette raison il est 
interdit de la discuter. Mais cette religion bestiale prospère, se diffuse, 
attaque la chrétienté et veut la soumettre. Voyez l’empire de Constantino- 
ple où tout est converti et soumis à la puissance du Grand Turc. [...] Tous, 
avec leurs hommes et leurs armes, vont attaquant la chrétienté, de sorte 
qu’il n’y a plus de chrétiens dans la nation des Byzantins. Et déjà on a 
commencé à assaillir la religion catholique, comme cela s’est passé en 
Hongrie et dans une partie d’Allemagne, où les gens sont pris et traînés 
comme des troupeaux de bêtes. On les emporte, on les fait devenir turcs 
ou païens. 


de bâton qu’il resta pour ainsi dire mort. Et c’est ainsi qu’ils [les Sarrasins] honorent notre 
très sainte religion », édition citée, p. 48. 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1245 


[XXXIII-XXXVII. L 'auteur s 'attache ici à la deuxième classe delà popula- 
tion : les mamelouks, à la façon dont les mamelouks furent achetés à leur 
éducation, à leur carrière. Emmanuel Piloti parle également de la troisième 
classe de la population, les Bédouins 1 2 .] 

XXXVIII 

IMPORTANCE DES BÉDOUINS ET D’ALEXANDRIE 
POUR LA VIE DE L’ÉGYPTE 

La domination des Bédouins sur le pays commence au Caire et va 
jusqu’à Alexandrie. Cette cité d’Alexandrie se maintient et vit par le 
passage des Bédouins : tout d’abord pour les farines et céréales, les oies, 
les volailles et toutes sortes de viande de boucherie, bœufs, moutons, et 
toutes autres sortes de denrées. Les Bédouins font vivre cette ville. Et 
quand ils sont en guerre et que les chemins sont coupés, la cité d’Alexan- 
drie est en grande détresse [...]. Les Bédouins alors ravagent tout ce qui 
pousse au pays. C’est qu’ils transportent toutes les choses qui leur sont 
nécessaires, sans lesquelles ils ne peuvent vivre. Ces biens, ce sont 
d’abord les draps de laine, puis les tissages de Barbarie pour se vêtir, et 
ensuite, pour leur consommation, l’huile, le miel, le savon, les noix, les 
noisettes, les amandes, les châtaignes, les raisins secs, beaucoup de petits 
raisins, l’argent d’orfèvrerie et de nombreux autres produits nécessaires à 
leur pays ; ce sont des biens qu’ils achètent, et ils donnent en échange des 
produits apportés de leur pays, qui ne pourraient se vendre autrement. 
Ainsi il n’est pas possible et d’aucune manière que le pays des Bédouins 
puisse vivre sans la ville d’Alexandrie, ni la ville d’Alexandrie sans le 
pays des Bédouins. 

XXXIX 

SYMPATHIE DES BÉDOUINS POUR LES CHRÉTIENS D’OCCIDENT. 

LEURS MAUVAISES DISPOSITIONS À L’ÉGARD DU SULTAN 

La nation des Bédouins est plus proche que nulle autre nation païenne 
de ce que veulent les chrétiens. Souvent nous étions en train de nous 
entretenir au sujet des mauvais traitements que leur inflige le sultan, 


1 . « En Turquie, et à la cour du Grand Turc, qui se trouve à Andrinople, il y a d’impor- 
tants négociants païens, qui ne font autre commerce que d’acheter des petits esclaves, 
garçons et filles, à l’intention du sultan, pour les conduire au Caire » (chapitre xxxiv). Les 
plus prisés, dit Piloti en indiquant leur prix, sont les Tartares, puis les Tcherkesses, puis les 
Byzantins, les Albanais, les Slavons, les Serbes. Le sultan envoie aussi ses serviteurs à 
Caffa, porte de Crimée, où l’on demande aux esclaves s’ils veulent être chrétiens ou païens. 
Ceux qui disent vouloir être chrétiens sont gardés sur place. Ceux qui disent vouloir être 
païens sont conduits au Caire, auprès des autres, et ils prennent la religion de Mahomet. 

2. Le texte dit « les Arabes » : il s’agit des Bédouins d’Égypte. 



1246 


PELERINAGES EN ORIENT 


comme aux marchands chrétiens 1 . Et ils disaient : «Où est la grande 
armée des chrétiens d’Occident, et pourquoi ne veulent-ils pas attaquer la 
ville d’Alexandrie et libérer tous ces gens des mains du mauvais sultan 2 ? 
Et pourquoi ne se rendent-ils pas maîtres d’une si noble ville, la tête et la 
clé du Caire et du reste du pays ? » [...] Et les Bédouins rapportaient les 
propos de leurs grands maîtres : « Si nous remettions nos femmes et nos 
enfants entre vos mains, pour votre sûreté au sein de cette ville, nous vou- 
drions vivre et mourir avec vous comme il est juste de le faire, car nous 
ne pouvons plus supporter les cruautés exercées contre nous. » Et pour 
cette raison, seigneurs chrétiens, ne doutez pas que si les chrétiens étaient 
maîtres de la ville d’Alexandrie, en peu de temps les Bédouins seraient à 
leurs côtés pour précipiter l’anéantissement du sultan, car les seigneurs 
du Caire ont l’habitude de leur donner des coups de bâton sur la chair nue 
pour tirer des ducats de la main du peuple du pays, et il leur est interdit 
de monter des chevaux, ils n’ont droit qu’aux ânes 3 . 


XL 

LA CRUE ANNUELLE DU NIL 

Au pays d’Égypte, il ne pleut jamais, et les habitants placent leur espoir 
et leur vie en la crue du Nil, laquelle a lieu une fois l’an. Elle commence 
le quinzième jour de juin et elle croît. Au milieu du fleuve, au Caire 4 , est 
plantée une haute colonne de marbre, de couleur sanguine ou violette, 
semée de signes 5 . Et tous les matins de nombreuses personnes vont à 
cheval, en ordre et les bannières sur l’épaule, pour observer de combien 
de marques l’eau est montée durant la nuit. Ces gens-là, à cheval avec 
leurs bannières, parcourent la ville en criant : « Le fleuve a augmenté 
cette nuit de tant de marques ! » Ces cris doivent apporter au peuple joie 
et réconfort. Ainsi, du premier jour d’août au 8 de ce mois, la rivière 
atteint sa crue la plus forte. Et le peuple est assuré que cette année-là 
l’abondance régnera. 

Autrefois on avait creusé au Caire un fossé dans la terre ; la bouche de 


1 . Musulmans et chrétiens, dès lors qu'ils étaient marchands en Égypte, étaient, semblc- 
t-il, très mécontents du sultan Barsbey qui entravait la liberté du commerce sur les terres sc 
trouvant sous sa domination. Cf. édition citée, p. 59, note 2. 

2. Ainsi, ce sont tous les marchands d’Égypte, aussi bien musulmans que chrétiens, qui 
se plaignent du sultan Barsbey, décrit comme mauvais et rapace. 

3. Il s’agit d’une ordonnance de 850 qui concernait le costume des juifs et des chrétiens : 
ils étaient obligés de porter la ceinture, il leur était interdit de monter à cheval. Ils ne pou- 
vaient chevaucher que des mulets ou des ânes. Ce sont là prétextes à amendes, estime l’édi- 
teur d’Emmanuel Piloti. 

4. « Babilone » dans le texte ancien : ce nom désigne le Vieux Caire. 

5. Il s’agit du nilomètre, décrit par de nombreux voyageurs. Cette colonne fut édifiée en 
715. 



TRAITÉ SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1247 


ce fossé est fermée de terre pressée à la main Ce jour-là se déroulent 
une grande fête et un cortège triomphal de barques et de galères sur le 
fleuve. Le sultan chevauche vers la bouche du fossé fermée par la terre : 
il descend de sa monture et avec une houe d’or par trois fois frappe la 
terre qui recouvre le fossé 1 2 , puis il remonte à cheval. Alors arrive un très 
grand nombre de gens avec des houes et ils enlèvent la terre de la bouche 
du fossé. Aussitôt l’eau vive pénètre dans la ville et les hautes demeures 
de tous les côtés. De nombreuses barques y naviguent. Il y a des chants 
et des manifestations de joie. 

Il est vrai qu’il arrive parfois, mais le fait est rare, que la crue n’ait pas 
lieu au signe accoutumé, et on ne peut semer. Dans ce cas les vivres sont 
chers et rares, beaucoup de gens meurent. Et s’il n’y avait des céréales de 
l’an précédent, et sans les secours que les chrétiens leur apportent par 
chargements de navires, céréales, farines, bestiaux, pois et fèves, il en 
mourrait beaucoup plus, car une grande famine les accablerait. Durant les 
vingt-deux ans où j’ai fréquenté ce pays, ce fait n’est arrivé qu’une seule 
fois : et chaque jour j’ai vu un grand nombre de gens mourir de faim. 

XLI 

IRRIGATION DU PAYS 

Quand le fleuve a atteint le signal le plus élevé et que la crue est à son 
comble, à quelque vingt-sept milles du Caire, le fleuve se divise en deux 
bras. L’un va vers Damiette 3 , l’autre vers la bouche de Rosette. Entre ces 
deux bras se trouve l’île de Gharbîya 4 , qui est le principal secours du 
Caire. C’est de là que proviennent tous ses vivres, ou du moins une 
grande partie. 

Quand le fleuve a atteint son niveau le plus élevé, aussitôt les gardes 
font dresser sur les rives des tentes rondes très nombreuses. Chacune est 
destinée à dix mamelouks dont la charge est de faire ouvrir les bouches 
des fossés et de laisser courir les eaux au milieu des champs. Elles se 
répandent et couvrent tout le pays, qui alors ressemble à une large mer. 
Les villages en émergent, qui ressemblent vraiment à des îles. Et quand 
le pays est recouvert par les eaux, les mamelouks sont prévenus au moyen 
de feux, la nuit, et ils font refermer les bouches qu’auparavant ils avaient 
fait ouvrir. Ils le font d’abord du côté de l’Occident, du côté de la Barba- 


1. Il s'agit d’un canal qui aboutissait au Nil en face de Pile de Roda. 

2. Le « fossoir » est une sorte de houe qui était encore en usage en Égypte il y a quelques 
dizaines d'années. C’est par de telles solennités que le barrage du canal est ouvert. 

3. Port sur une bouche du Nil. 

4. La Gharbîya est une province de la Basse-Égypte, comprise entre les deux branches 
de Rosette et de Damiette. 


1248 


PELERINAGES EN ORIENT 


rie puis ils en font de même de l’autre côté du fleuve, vers la Syrie, du 
côté du levant. Les eaux ainsi répandues sur le pays, on utilise des barques 
pour aller d’un village à l’autre. Avec le temps, les eaux baissent, et la 
terre, gorgée d’eau, est prête à être travaillée. Les paysans se mettent alors 
à semer, et ils font comme il leur plaît. Durant l’été, ils moissonnent et 
récoltent bien vingt à vingt-cinq fois plus qu’ils n’ont semé. Ils n’ont 
d’autre eau que celle du fleuve ; durant l’hiver, il y a de grandes rosées, 
mais seulement la nuit. Pendant la journée, durant l’été, le climat est 
agréable. 

Tous ceux qui veulent construire une demeure au village prennent 
autant de terre qu’il leur faut dans le fossé, pour édifier une fondation 
haute de deux quartiers 1 2 , et sur cette fondation ils construisent la maison. 
Chaque village a ainsi un fossé plus grand que la place d’une ville. DuranI 
l’époque où les eaux se répandent sur la région, les fossés s’emplissent 
de cette eau dont se servent tous les villages et les animaux. Au bout de 
l’année, ces fossés restent pleins ou diminuent. Dans tout le pays 
d’Égypte on ne trouve point d’eau douce, sinon celle du fleuve, et celle 
du puits de Matariya qui se trouve à trois milles du Caire, où naît le 
baume, comme le dit l’histoire du pays, et comme on le peut lire dans ce 
livre. 


XLII 

SITUATION D'ALEXANDRIE. 

SON APPROVISIONNEMENT EN EAU DOUCE 

V 

Mes seigneurs, la ville d’Alexandrie est édifiée à trente-cinq milles du 
fleuve, et elle se trouve en lieu sec. Et celui qui l’édifia le fit dans l’espoir 
de permettre au secours d’arriver par la voie du fleuve ; il décida que dans 
la campagne, du fleuve jusqu’aux murs d’Alexandrie, on creuserait la 
terre à la force des bras, et il fit creuser un canal assez large pour que les 
bateaux, petits et grands, puissent aller du fleuve à Alexandrie, et retour- 
ner au fleuve chargés de toutes les marchandises souhaitables. Du fleuve 
jusqu’à Alexandrie on compte trente-cinq milles. 

La ville d’Alexandrie est en lieu sec, et il n’y a que des puits d’eau 
salée. Mais chaque demeure se trouve construite sur une crypte dans 
laquelle se trouve une citerne qui s’emplit d’eau. Ainsi tous les ans, lors 
de la crue, grâce au fossé creusé à la force des bras comme il est dit plus 
haut — ce fossé s’appelle Caliz 3 — par lequel les eaux parviennent jus- 


1 . « Barbarie » : les pays barbaresques. 

2. Il s’agit d’une unité de mesure, probablement le quart de l’aune. 

3. « Caliz » vient du mot arabe khalîg , c’est-à-dire « canal ». Des canalisations souterrai 
nés mènent l’eau du khalîg vers des puits où les habitants venaient la prendre pour les citer 
nés des maisons particulières. Ghillebert de Lannoy, qui passa par Alexandrie en 1422, parle 
avec précision de cette alimentation en eau par conduits souterrains. 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1249 


qu’auprès des murs d’Alexandrie, il y a un passage où se trouve une 
bouche pourvue de baguettes de fer et les eaux entrent par les conduits 
jusqu’aux puits de la ville. Par la vertu des eaux nouvelles, ceux-ci se 
remplissent d’eau douce, de la qualité des eaux du fleuve. Je vous dis que 
dans toutes les maisons il y a une citerne 1 2 , et au bout de la maison il y a 
des puits dont on tire de l’eau à l’aide de seaux, grâce aux bras des innom- 
brables paysans du pays. Les citernes de la ville se remplissent de la 
manière que j’ai décrite. Voici comment la ville d’Alexandrie s’est main- 
tenue et se maintient toujours. Et si elle tombe au pouvoir des chrétiens, 
elle se pourvoira d’eau par de nombreuses autres façons, parce que Dieu 
le Tout-Puissant y veillera par Sa grâce et Sa miséricorde. 

Dans la ville d’Alexandrie il y a dix citernes de la grandeur d'une 
grande place, dans des cryptes et sur des colonnes, lesquelles sont 
nommées citernes du sultan, et celles-ci se remplissent et restent remplies 
comme réserves, par crainte d’un événement défavorable qui pourrait sur- 
venir du fait des chrétiens d’Occident. Au bout d’un certain temps, on les 
vide, et on les remplit à nouveau. Ces citernes, si Dieu le veut, seront là 
pour servir la chrétienté. 

[XLIll-XLV. Emmanuel Piloti mentionne alors les moyens de chauffage et 
le bois de construction, les légumes et les fruits. Il s 'attarde sur ce grenier de 
l 'Egypte qu 'est l île de Gharbîya.] 


[...] Cette île, par son étendue, est la plus féconde du monde, très dense 
en habitants. Elle a au moins quatre cents villages de cent, deux cents, 
trois cents et quatre cents feux chacun. Sur cette île habitent des gens de 
toutes les nations païennes. Et toutes sortes de gens y viennent avec leur 
famille, des marchands qui vont et viennent, et également des marchands 
francs d’Occident, pour vendre et pour acheter : ils vont et viennent. Sur 
cette île poussent le sucre, le coton, le lin en grande quantité. Il y pousse 
aussi du sésame, dont on fait une grande quantité d’huile, du riz, du blé, 
des pois et fèves en très grande abondance. Le lieu abonde en toutes sortes 
d’animaux, chevaux, bœufs, de chameaux, brebis, chèvres et toutes autres 
bêtes de boucherie ; on y trouve des oies et des gélinottes en grandes 
quantités. L’on y fait beaucoup de fromage de buffle et de brebis, que 
l’on apporte au Caire. Il y pousse aussi beaucoup de fruits : des pêches, 
des coings, des grenades, des figues, des pommes de Paradis 3 , des 

1. Une bouche grillagée. 

2. Les voyageurs étaient apparemment très frappés par ces citernes qui étaient l'une des 
curiosités de la ville : ils sont nombreux à en parler (voir édition citée, p. 55). 

3. Il s’agit de bananes : pour ce fruit, le dominicain Félix Faber, qui voyagea en ces lieux 
à la fin du siècle, dit que c’est le fruit d'un arbre comparé à l’arbre de la science du bien et 
du mal au Paradis. Tous les Orientaux le pensent, chrétiens. Sarrasins et juifs. 


1250 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


amandes, des courges, des concombres, des oranges, des citrons. Et tous 
ces fruits se mangent avant leur maturité, à cause du grand nombre des 
gens qui se trouvent là. Et elle est pourvue de toutes sortes de légumes, 
en grandes quantités et à très petit prix. 

Cette île est fertile comme une fontaine ruisselant de toutes les grâces 
de Dieu : c’est elle qui assure la vie du Caire. Elle n’a pas besoin de l’aide 
des autres pays. Et on dit que si cette île n’était pas en la dépendance du 
Caire, Le Caire ne pourrait subsister, et il faudrait trouver un accord avec 
ceux qui seraient seigneurs de cette île [...]. 


[XL V I-XL V II. L ' auteur décrit l’industrie du poisson au lac Borollos ainsi 
que l’irrigation de la Gharbîya.J 


XLVIII 

MATARÎYA. LE PUITS DE LA VIERGE. 

LE JARDIN DES BAUMIERS. RÉCOLTE ET COCTION DU BAUME 

Au pays d’Egypte on ne trouve point d’eau douce, sinon celle du Nil, 
et auprès du Caire, à trois milles dans la direction de Jérusalem, là où sc 
trouve un jardin qu’on appelle la Matarîya ', avec un puits d’un marbre 
blanc comme s’il venait d’être taillé. Il est rempli d’eau douce, et c’est en 
ce lieu que Notre-Dame lava les langes de notre Seigneur Jésus-Christ \ 
Là où elle les étendit pousse le baumier 1 2 3 , tout proche ; ce sont de petits 
arbres semblables à une petite vigne, sortant de terre d’un peu plus d’un 
demi-bras, dont les feuilles sont vertes comme la vigne. 

Le baumier verdit et fleurit au mois d’août, et sa feuille est large 
comme l’ongle d’un homme. Et au mois d’août et de septembre, quelques 
chrétiens enlèvent les feuilles, de sorte que les branches de ces feuilles 
distillent une sueur. Les jardiniers chrétiens pressent ces branches de leurs 
mains et récoltent cette sueur, qu’ils mettent aussitôt en des flacons de 


1. Il s’agit d’un lieu qui se trouve près de l’emplacement de l’Héliopolis ancienne. C’ctaii 
l’une des curiosités de l’Égypte : le jardin de baumiers, source miraculeuse vénérée par les 
musulmans comme par les chrétiens. La légende disait que la Sainte Famille y avait fait 
halte pendant la fuite en Égypte. Les pèlerins s’y arrêtaient sur leur parcours vers le mont 
Sinaï. Voir ci-dessus les récits de pèlerinage de Symon Semeonis et de Ludolf de Sudheim 
On n’oubliera pas Jean de Ghistele ( 148 1-1485) et Félix Faber ( 1480, 1483-84). Piloti s’ins 
crit donc dans une belle tradition. En revanche, aucun autre auteur n’a parlé du marbre dont 
le puits serait fait. 

2. Il s’agit d’une légende apocryphe. 

3. La tradition du baumier appartient à la longue durée. Voir Jean-Pierre Albert, Odeurs 
de sainteté. La Mythologie chrétienne des aromates. Paris, Éditions de l’École des hautes 
études en sciences sociales, 1990, p. 35 à 129. Ce jardin merveilleux fut saccagé en 1497 
par un mamelouk insurgé. Les Turcs remirent le jardin en état et firent chercher des rejetons 
de baumiers dans les environs de La Mecque. (Voir édition citée, p. 74-79.) 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1251 


verre, jour après jour, tout au long du mois de septembre, de façon à en 
emplir plusieurs flacons. Ce baume est de couleur verte. Les flacons sont 
aussitôt apportés au sultan, et alors arrivent le patriarche jacobite 1 — natif 
de l’Inde, laquelle est soumise au Prêtre Jean 2 — et le patriarche de 
Constantinople qui est natif du Caire. Ceci se passe en la présence du 
sultan, du calife, de leurs quatre dignitaires 3 et d’hommes versés en la 
religion de Mahomet, ainsi que de leurchef d’armée. La scène se déroule 
dans le palais du sultan. Alors on prend le baume pour le mettre sur le feu 
et on le fait un peu bouillir. Et pendant cette cuisson, le calife et ses digni- 
taires d’un côté disent leur office et leurs prières, et de l’autre côté les 
deux patriarches chrétiens disent leurs offices selon la religion chrétienne. 
Au terme de cette cuisson, la couleur verte est devenue rouge sombre. Et 
les patriarches chrétiens sont là parce que les païens croient fermement 
que cette opération importante se fait grâce au pouvoir de la religion chré- 
tienne. De ce baume on donne six « ralts 4 » au patriarche d’Inde, celui de 
Constantinople en reçoit quatre ; le reste revient au sultan. 


[XL1X. Il y est question de la richesse des patriarches du Caire.] 

L 

DÉVOTION DES SARRASINS À LA SOURCE DE MATARÎYA 

Je me suis trouvé plusieurs fois dans ce jardin et j’ai vu des Sarrasins 
qui se déshabillaient et se lavaient de l’eau de ce puits avec grande dévo- 
tion. Je leur disais : « Pourquoi vous lavez-vous à ce puits qui appartient 
à la religion chrétienne ? » Ils répondaient : « Ce sont des miracles de 
sainte Marie, et nous, païens, nous révérons ses miracles. » Je m’entrete- 
nais avec eux de la sorte. 

Dans ce jardin il y a une chapelle de sainte Marie en forme de grotte, 
et à côté un grand sycomore 5 . 


1 . Le patriarche jacobite, ou copte, est également patriarche d’Abyssinie. 

2. Il s’agit du négus d’Abyssinie. 

3. Qui sont dits « prélas » dans le texte : les dignitaires malikite, hanafite, shafiite et han- 
balite représentent les quatre sectes orthodoxes de l’Islam (édition citée, p. 81). 

4. Rotolli : le mot « ralt », ou « ritl », est encore en usage en Egypte, et il désigne un 
poids de 449 grammes. Mais à l’époque, le poids semble plutôt désigner deux à trois livres. 
(Note de l’éditeur dans son glossaire, édition citée.) 

5. Lequel, d’après la légende, abrita la Sainte Vierge. Les pèlerins en ont souvent parlé. 


1252 


PELERINAGES EN ORIENT 


LI 

LÉGENDE CONCERNANT LA POSSESSION DU JARDIN DE BAUME 

Grâce aux informations que de nombreuses personnes m’ont données 
au Caire, j’ ai su qu’autrefois le jardin se trouvait entre les mains des chré- 
tiens et qu’un sultan le leur enleva pour le placer entre les mains des Sar- 
rasins. De telle sorte que tous ceux qui allaient passer du temps dans ce 
jardin, une intervention de Dieu les frappait de mort subite afin que le 
jardin revînt entre les mains des chrétiens. Et ce sera le cas jusqu’à ce que 
Dieu permette que les seigneurs chrétiens aillent le conquérir et lui rendre 
l’honneur qui lui revient et y édifier des églises comme lieux de dévotion 
pour la chrétienté. 


LII 

DIVERSES PRÉPARATIONS DE BAUME 

Quand les arbres de cette petite vigne où pousse le baume sont en fleur, 
on taille les bouts des branches, on les prépare avec du sucre ; cette prépa- 
ration porte le nom de « sirop de baume 1 », lequel est très utile pour la 
santé, comme les médecins le disent et le prouvent. Mais après que ces 
arbres ont perdu leurs feuilles, comme la vigne, et qu’ils sèchent et 
perdent leur verdure, les branches sèches sont coupées et on les recueille 
pour en faire des bottes. On leur donne le nom de lignum balsamum ; on 
les transporte à Alexandrie en bateau, puis en Occident. Les apothicaires 
achètent ce bois, qui leur est utile pour leurs préparations. 


LUI 

LE CIMETIÈRE DU CAIRE 

À la distance d’un mille du Caire, il est une ville qui n’a point de murs 
Elle est de la grandeur de Venise, ses maisons sont basses, d’autres sonl 
hautes 2 . Dans cette ville sont ensevelis tous ceux qui meurent au Caire 
Chaque Sarrasin, chaque habitant du bourg a une demeure dans cette 
ville. Dans la maison basse ils ensevelissent leurs morts. Dans la maison 
haute tous les vendredis les seigneurs distribuent des aumônes aux pau- 
vres 3 . Ces jours-là sont pour eux des jours de fête où ils récitent leurs 


1 . C’est une préparation médicinale sucrée, élaborée à partir de la sève des rameaux. 

2. Les maisons basses sont les tombes où le défunt est placé, la tête tournée vers La 
Mecque. Les maisons hautes sont les demeures où les parents des défunts se réunissent lors 
de certaines fêtes, à proximité des tombes. 

3. Ces maisons hautes sont en effet construites par les familles riches. 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1253 


prières bestiales et ils mangent beaucoup. Ce jour-là, tous les pauvres du 
Caire s’y rendent pour avoir de la nourriture, et également de l’argent. La 
coutume des Sarrasins est telle — et pour commencer au Caire, à Alexan- 
drie et à Damas ainsi que dans tous les autres pays païens — qu’on ne 
peut ensevelir un corps dans aucune ville habitée. 

[LIV-LV. Emmanuel Piloti parle ici, en négociant et en connaisseur, du lin 
de Haute-Egypte, des manufactures de soie et de toile à Alexandrie, et de leur 
décadence.] 

LVI 

DÉPEUPLEMENT D’ALEXANDRIE 

À cause du mauvais exercice du pouvoir par les seigneurs du Caire en 
ce pays, Alexandrie, qui est pourtant la bouche et la clé de leur condition, 
est dépeuplée et abandonnée, bien qu’elle soit une belle ville remplie de 
belles demeures et qu’il s’y trouve de belles œuvres de marbre. Mais 
comme ses citoyens l’ont quittée et abandonnée, j’ai vu, lorsque j’y étais, 
que pour l’une de ces demeures valant trois ou quatre mille ducats, on ne 
donnerait pas quatre cents ducats à l’heure présente. Et ceux qui les achè- 
tent maintenant ne les achètent pour nulle autre raison que d’enlever les 
beaux objets en marbre et autres œuvres qui s’y trouvent, qu’ils transpor- 
tent par mer, sur une germe ', pour les placer dans les maisons du Caire. 
Ainsi Alexandrie peut se dire dépeuplée et abandonnée par les païens. 
Elle le restera jusqu’à ce que les chrétiens viennent la conquérir, y demeu- 
rer et lui rendre sa condition première. Que le béni Jésus-Christ vous en 
donne la grâce ! 


LVII 

PRODUITS NATURELS DES ENVIRONS D’ALEXANDRIE 

La ville d’Alexandrie est environnée de jardins, dans lesquels se trou- 
vent de nobles habitations et de beaux palais. Et il y pousse toutes sortes 
de fruits, qui se mangent avant leur maturité : figues, grenades, raisins 1 2 , 
ainsi que des pastèques. Quasiment tout au long de l’année, on trouve des 
fruits frais en grande quantité, si bien que jamais on n’en manque, tels 
des citrons à l’écorce fine en abondance ; il n’en est pas de meilleurs au 
monde, on n’en a nulle part de plus grandes quantités. Et tous les ans on 
les met dans de grands récipients, avec un brouet, et l’on en fait plus de 


1 . Barque du Nil à fond plat. 

2. Le texte dit « raisins annelins », c’est-à-dire « raisins d’Arménie », mais P. H. Dopp 
pense qu’il s’agit d’une « sorte de raisins d’Égypte ». 


1254 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


cent cinquante tonneaux — parfois plus, parfois moins — qu’on envoie 
pour une part à Venise, pour une autre à Constantinople, et parfois en 
Flandre. 

Cette ville d’Alexandrie abonde tant en citrons qu’il en reste une 
grande quantité dans les jardins, car ils ne peuvent être vendus. Les 
citrons mis en brouet vaudront trois ou quatre ducats le tonneau. Dans les 
jardins d’Alexandrie pousse le canafistolle ', appelé « cassia », qui ne se 
trouve en aucune autre région d’Orient, et qui est transporté à Venise et 
vers les autres pays d’Occident. Ce canastifolle provient des jardins qui 
appartiennent au sultan, et les fonctionnaires du sultan le vendent à 
Alexandrie. Dans la campagne du Delta poussent des câpres de trois 
sortes, qui sont les meilleures que l’on puisse trouver. Les Bédouins 
d’Égypte les cueillent, ainsi que les villageois, au mois de mars. Ils en 
font des bottes à Alexandrie et les vendent sans peine, et on les transporte 
à Venise, à Constantinople, en Occident, et parfois en Flandre. 


L VII I 

LE COMMERCE DES POULES AU CAIRE. LES FOURS À COUVER 1 2 

Entre le Vieux Caire et la ville du Caire 3 on a construit six fours, de la 
forme des fours dans lesquels nous cuisons la vaisselle et les pots de terre. 
Et sur l’étage percé de trous où nous posons ces objets, on place environ 
soixante à quatre-vingt mille œufs, les plus frais que l’on puisse trouver 
dans tout le pays. Les gens les recouvrent de fiente d’étable. Le lieu où 
nous allumons le feu, c’est-à-dire le fond de ce four, est rempli de fientes 
d’animaux. L’entrée de ce four est fermée par une petite porte de fer qui 
a un petit trou : ils y placent un pieu, et constamment, jour et nuit, ils 
remuent cette fiente sans jamais prendre de repos, ni nuit ni jour. Il y a 
des gens expérimentés assignés à cette tâche. 

Cette fiente produit une si grande chaleur qu’elle passe dans le four par 
les trous où sont posés les œufs. Ils s’échauffent de telle sorte qu’en 
douze, treize, quinze ou dix-sept jours, toutes les coquilles des œufs se 
brisent ; à l’intérieur se trouvent les poussins. Alors les gens crient partout 
à haute voix : « Le four à couver est fait et sera déchargé demain. Tous 
ceux qui veulent acheter des poussins à nourrir, qu’ils viennent, ils en 
auront autant qu’ils voudront, pour le prix habituel ! » Et les nouvelles 
vont si loin que beaucoup d’hommes et femmes viennent en acheter, par 


1 . Appelé ainsi par Piloti à cause des « gousses en tonne de cannes suspendues aux bran- 
ches », voir édition citée, p. 93. 

2. Cette curiosité de voyageurs a été mentionnée par de nombreux récits. 

3. Le Vieux Caire est appelé dans le texte « Babilone », et Caire désigne la ville bâtie au 
nord de « Babilone » par les Fatimides au x' siècle. 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1255 


mesures, comme chez nous un plein setier. Ils les remplissent sans 
compter, puis les emportent chez eux et les élèvent. Grâce à ces fours le 
pays a beaucoup de volailles et s’ils faisaient comme nous faisons chez 
nous, ils en tireraient bon prix. 

Au Caire l’on vend les gélinottes de la manière suivante : un homme 
fait aller devant lui trois ou quatre mille gélinottes, comme nous faisons 
avec les oies de notre côté ', et il les vend en passant dans les rues. De la 
même manière, ceux qui ont acheté les poussins nés dans les fours sorti- 
ront devant leur porte et diront au gardien du troupeau de gélinottes : 
« Veux-tu acheter quatre ou cinq cents poussins ? » Aussitôt le gardien 
va les voir, et s’ils se mettent d’accord, celui qui élève les poussins les 
poussera hors de la maison vers le troupeau des gélinottes. Ainsi le 
gardien vend et achète. Les rues peuvent être pleines de monde, à pied et 
à cheval, et il peut arriver que tout d’un coup il y ait une multitude de 
gens et de bestiaux, et voici que le troupeau de gélinottes se disperse si 
bien qu’on les perd de vue. Mais le gardien du troupeau ne bouge pas du 
lieu jusqu’à ce que la presse soit passée : il aperçoit ses gélinottes d’un 
côté, qui reviennent toutes au milieu de la rue où elles se trouvaient aupa- 
ravant, de sorte qu’il n’en perdra aucune, ce qui est un beau spectacle 1 2 . 
Quant à moi, pour mon plaisir, je suis allé voir souvent ces gélinottes 
lorsqu’elles passaient en troupeaux. 


LIX 

FERTILITÉ DE L’ÉGYPTE QUI A SOUVENT APPROVISIONNÉ LA SYRIE 
LORS DE DISETTES DANS CE PAYS 
IMPORTANCE VITALE DU PORT D’ALEXANDRIE À CE POINT DE VUE 

Les conditions du Caire, pour ce qui concerne l’alimentation, montrent 
que le pays d’Égypte est plantureux et fécond, d’abord en céréales et 
légumes de toutes sortes, en animaux de boucherie de toutes sortes, 
volailles et oies, et en toutes sortes de denrées dont on a parlé plus haut, 
en si grande quantité que les habitants peuvent continuellement apporter 
de l’aide à ceux qui en ont besoin, au-dehors de leur pays. Souvent les 
habitants de Syrie ont reçu d’eux des céréales ainsi que d’autres denrées. 
Pour cela il faut passer par Alexandrie. C’est pourquoi, si la ville 
d’Alexandrie échappait au sultan, il serait nécessaire de négocier avec les 
chrétiens, si ceux-ci étaient maîtres d’Alexandrie. 


1. Au temps d’Emmanuel Piloti, le commerce des oies se faisait encore comme dans 
l’ancienne Rome : des troupeaux immenses partaient de Gaule à pied vers Rome. Pline en 
fait mention. 

2. Voir aussi ci-dessus le récit du pèlerinage de Ludolph de Sudheim. 


1256 


PELERINAGES EN ORIENT 


[LX-LXVIII. Emmanuel Piloti parle de La Mecque sous la suzeraineté du 
sultan d’Égypte, des démêlés du sultan du Caire avec le prince d'Aden, de la 
caravane du Caire à La Mecque, de la durée du voyage et de la foire de La 
Mecque, du transport des marchandises de La Mecque au Caire. L 'auteur 
s ' attache au commerce de l 'Occident avec l 'Égypte et la Syrie, en énumérant 
les produits importés d’Orient ; il souligne l’importance de ce commerce 
pour l’Occident, enfin l'importance de la place du Caire dans les relations 
de l'Égypte avec la Syrie et avec l'Inde. A Alexandrie, des droits exorbitants 
sont prélevés sur les marchandises par le sultan Barsbey.] 


[LXIX'. L’auteur adresse une apostrophe au pape, à l'empereur et aux 
seigneurs chrétiens.] 


LXX 

IL SUFFIRAIT DE PEU DE FORCES POUR CONQUÉRIR LE CAIRE 

Jusqu’ici nous avons exposé les circonstances et la position du sultan 
au Caire, en parlant également de ses conditions matérielles et de sa reli- 
gion bestiale. Désormais nous exposerons les raisons multiples et véridi- 
ques qui pourront réconforter tous les vrais chrétiens. Et dans ce but, au 
nom de Dieu, nous commencerons par dire comment une petite armée de 
seigneurs chrétiens pourrait conquérir Le Caire, qui tient en sa domina- 
tion Jérusalem et le reste de la Syrie. 


LXXI 

IMPORTANCE DU CAIRE, RÉSULTANT DE SA SITUATION GÉOGRAPHIQUE 

Seigneurs chrétiens, ce livre explique comment la ville du Caire est 
construite entre deux mers, et comment la jonction des deux mers permet 
l’entrée des épices, qui grâce à l’accès au port d’Alexandrie se répandent 
par la voie maritime, par les chargements de navires et de galères qui se 
rendent dans tout l’Occident et les pays chrétiens. De toutes les parties 
d’Occident arrivent toutes sortes de marchandises et d’une très grande 
valeur, et également beaucoup de ducats d’or, et tout ceci passe par la 
bouche et le port d’Alexandrie, qui commande l’entrée et la sortie. Ces 
richesses parviennent au Caire et diffusent dans tout le pays. S’il n’en 
était pas ainsi. Le Caire n’aurait ni puissance ni renommée en ce monde, 
et serait un lieu dépeuplé et aride comme l’est le reste de l’Egypte. 


I . Ici commence ce que P. H. Dopp, dans son Introduction, p. xxvut, considérait comme 
« deuxième partie » du Traité, à savoir le « Discours circonstancié pour la conquête 
d’Alexandrie ». 



TRAITÉ SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1257 


LXXII 

ALEXANDRIE, BOUCHE NÉCESSAIRE À LA VIE DE L’ÉGYPTE 

Seigneurs chrétiens. Le Caire, avec tout l’intérieur du pays d’Égypte, 
peut se comparer à la forme, à la manière et à l’apparence d’une créature 
qui vit par la bouche. Si vous lui obstruez la bouche, cette créature étouf- 
fera et perdra la vie. Et ainsi, seigneurs chrétiens. Le Caire peut lui être 
comparé : la ville d’Alexandrie est la bouche même qui fournit les ali- 
ments et la vie au Caire ainsi qu’au reste du pays. Et si on obstrue la 
bouche qui sert à importer et à exporter dans et hors de la ville d’Alexan- 
drie, qui diffuse dans le pays d’Égypte et qui exporte et charge sur les 
navires vers les pays du Ponant, Le Caire ne pourrait résister pour rien au 
monde et serait à peu près comme une personne emprisonnée, et bien vite 
le lieu serait aride et sec. Bien vite, si cela leur était possible, les gens 
chercheraient un accord selon les termes de celui qui serait maître de la 
ville d’Alexandrie, afin que les marchandises entrent et sortent du pays 
de la manière accoutumée, et afin que la population nombreuse de 
l’Égypte puisse subsister. 


LXXIII 

ON NE POURRA CONQUÉRIR ET GARDER LES LIEUX SAINTS 
QU’EN S’EMPARANT DU CAIRE, TÊTE DU MONDE MUSULMAN 

Seigneurs chrétiens, lorsqu’on veut affronter ses ennemis, il faut les 
frapper droit sur la tête, et non sur les membres. Car si la tête reste en bon 
état, on peut toujours guérir les blessures des autres membres. Si les 
choses du passé peuvent éclairer celles de l’avenir, on dit que Jérusalem 
et la ville d’Acre et tous les autres lieux de Syrie furent au pouvoir des 
chrétiens '. Mais le sultan du Caire, avec la grande armée qu’il avait 
emmenée du Caire, alla conquérir Jérusalem et le reste du pays se trou- 
vant sous la domination chrétienne, et il causa beaucoup de tort aux chré- 
tiens. Ainsi, seigneurs chrétiens, l’armée des chrétiens doit avoir pour but 
de conquérir Le Caire, qui est la tête sur laquelle doit tomber le coup, 
ce qui permettra aussitôt de s’emparer de tout le reste du corps et sans 
résistance. 


1 ._ Jérusalem, reprise aux croisés par Saladin, fut rendue à Frédéric II en 1229, et annexée 
à l’Égypte par le sultan Al-Saleh Ayûb. Acre, conquise par Baudouin I", retombée aux 
mains de Saladin en 1 197, reprise en 1191 par Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion, 
devient la capitale du royaume latin sous le nom de Saint-Jean-d’ Acre. Elle tombe définiti- 
vement, cent ans plus tard, aux mains du sultan d’Égypte. 


1258 


PELERINAGES EN ORIENT 


LXXIV 

L’AUTEUR EST BON JUGE DE LA SITUATION, CAR IL CONNAÎT LE PAYS 

Seigneurs chrétiens, pour en arriver à la justification de ce livre et au 
véritable moyen de conquérir Jérusalem, je réponds et dis que le juge qui 
entend l’une des parties et n’entend pas l’autre n’est pas un bon juge. Le 
juge qui entend l’une et l’autre des parties, ce juge-là est un bon et juste 
juge, et il saura formuler de bons jugements. 

De même, celui qui a l’expérience de la condition des païens au Levant 
et n’aurait pas connu la situation des chrétiens en Occident ne pourrai! 
savoir ce qui convient à l’armée des chrétiens allant affronter celle des 
païens. Mais celui qui a bien connu la situation des païens au Levant, et 
également celle des chrétiens en Occident, celui-là est bon juge et peut 
émettre de vrais jugements concernant l’arrnée des chrétiens qui doit 
affronter celle des païens. 

Et donc je réponds que dès le temps de ma jeunesse ’, alors que je 
n’avais pas vingt-cinq ans, jusqu’au temps de ma vieillesse, à l’âge de 
soixante-dix ans, j’ai fréquenté le Levant et j’ai connu la situation des 
païens, et j’ai connu également l’Occident, la situation et les forces des 
chrétiens. Et j’ai toujours prié Dieu qu’il me veuille apprendre comment 
conseiller l’armée des chrétiens, et ce savoir Dieu me l’a dispensé. Mais 
on ne peut voir ni faire autre chose que ce que j’exposerai ci-après — que 
ce soit au nom de Dieu et du Saint-Esprit, sans lesquels aucun bien ne 
peut s’accomplir — à savoir la conquête de la ville d’Alexandrie, qui sera 
le commencement, le moyen et la fin pour parvenir à la conquête de Jéru- 
salem avec la certitude de la garder jusqu’à la fin du monde. Ce sera éga- 
lement le début d’une conversion des païens qui pourront ainsi être guidés 
vers le respect de la sainte religion de Dieu Jésus-Christ. 


LXXV 

MOYENS DE CONQUÉRIR ALEXANDRIE : 

ARMER SECRÈTEMENT UNE FLOTTE. NÉCESSITÉ DU SECRET, 
ILLUSTRÉE PAR LA LÉGENDE DE BARBEROUSSE AU CAIRE 

Seigneurs chrétiens, si l’on veut s’emparer de la ville d’Alexandrie, il 
est nécessaire de passer pai i’écoie de ceux qui se nomment marins, sei- 
gneurs et maîtres de la mer, et de voir comment ils peuvent, par leur 
compétence et secrètement, aborder et conquérir la ville, car ils le savent 
et ont le pouvoir de le faire. Cette conquête sera la résurrection de la chré- 


1 . A pueritia , dit le texte. 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1259 


tienté, et de cette conquête viendra un grand bien pour les chrétiens. Et 
pour cette raison, tous les seigneurs chrétiens devraient souhaiter être de 
ceux qui mèneront à bien cette conquête, pour la gloire de Dieu et la 
renommée étemelle en ce monde. 

C’est la raison pour laquelle il est nécessaire, pour tout dessein des 
chrétiens, que les choses se passent secrètement. Et je vous en donnerai 
un bel exemple : il s’agit de l’empereur Barberousse qui s’en alla jusqu’au 
Caire, déguisé sous l’apparence d’un homme pauvre pour n’être pas 
reconnu, afin d’acquérir une bonne et parfaite information sur le pays, 
avec l’intention d’ordonner à son retour les préparatifs pour la conquête 
de Jérusalem, pour le bien et la protection de la religion chrétienne. 

11 arriva que le pape, ou l’un de ses prélats, écrivit au sultan une lettre 
pour lui révéler comment l’empereur s’était rendu dans son pays, et pis 
encore, on lui fit savoir comment la personne de l’empereur était dégui- 
sée, de sorte que le sultan usa de ruse et s’empara de lui. Le sultan le 
menaça de mort, et pour l’affliger plus encore, lui montra la lettre qui lui 
avait été envoyée par le pape de Rome. Ils eurent ensemble beaucoup 
d’entretiens et pour finir se concertèrent. Pour susciter des divisions entre 
les chrétiens et provoquer une effusion de sang, et pour que l’empereur 
eût la possibilité de se venger de ce qui lui avait été fait, le sultan le laissa 
partir. Quand le pape apprit la décision de l’empereur, il s’enfuit de Rome 
et fut ensuite retrouvé à Venise, dans un monastère de la Charité, où il 
exerçait les fonctions de cuisinier. Quand il fut reconnu, la seigneurie de 
Venise le reçut, et on lui rendit tous les honneurs qu’il méritait. 

À cette époque, l’empereur rassembla une grande flotte de galères pour 
affronter les Vénitiens et prendre le pape. La seigneurie de Venise en fit 
de même et rassembla beaucoup de galères, qui sortirent de Venise pour 
affronter l’armée de l’empereur. L’affrontement eut lieu, le combat fut 
étonnant. La victoire, pour finir, revint aux Vénitiens ; ils prirent le fils de 
l’empereur, qui était capitaine de l’armée. Ainsi l’empereur vint à Venise 
et se réconcilia avec le pape. La seigneurie de Venise reçut de grands hon- 
neurs du pape. Cette histoire est peinte dans la salle neuve de Venise, et 
c’est une œuvre très belle à voir qui représente le déroulement de ces faits 1 . 

Ainsi, seigneurs chrétiens, le seigneur et messager de Dieu qui voudra 
se lancer dans une telle entreprise doit y réfléchir, s’entourer de bons 
conseillers, et mener les choses aussi secrètement que possible, jusqu’au 
moment où il plaira à Dieu que l’assaut soit mené. Puis on fera sonner 
toutes les cloches de la chrétienté et on organisera de grandes processions 


I . Les luttes de l’empereur Frédéric Barberousse et de la République de Venise, alliée 
du pape Alexandre III, avaient été peintes par Gentile. Emmanuel Piloti a pu voir ces fres- 
ques dans la salle du Grand Conseil au palais des Doges (édition citée, p. 120, note 
détaillée). 



1260 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


pour l’honneur de Dieu. C’est la voie qu’il faut prendre pour préserver la 
chrétienté. 


LXXVI 

MESURES DE DÉFENSE AUXQUELLES IL FAUT S’ATTENDRE 
DE LA PART DU SULTAN, SI LE SECRET N’EST PAS BIEN GARDÉ 

Seigneur chrétiens, si par hasard et par malheur il arrivait que le sultan, 
par quelque révélation de chrétiens, vînt à connaître le projet, et si le 
sultan venait à deviner que les chrétiens ont pour but de se lancer sur 
Alexandrie, étant donné que cette terre est la clé de toute sa puissance, en 
homme prudent et avisé, il ferait bien vite des plans. Je crois que le 
premier serait de détruire et de raser les murs de cette ville, comme ils le 
firent pour la ville d’Acre, pour cesser de craindre les chrétiens. Et s’il ne 
leur semblait pas bon d’agir ainsi, le deuxième plan serait de faire de 
grands préparatifs et de prévoir une très grande armée, la plus grande pos- 
sible, dans la ville d’Alexandrie. Le sultan la renforcerait pour qu’elle pût 
affronter toute l’armée des chrétiens. Si cela devait se produire, même si 
l’armée des chrétiens voulait s’en emparer, elle ne pourrait le faire sans 
grande effusion de sang chrétien, sans dépenser une fontaine d’or et sans 
prendre le risque de gagner ou de perdre. Toutes ces circonstances 
seraient pour la chrétienté une menace d’anéantissement. Ainsi il faut 
avoir le conseil d’une personne expérimentée qui sache attaquer el 
exercer le métier de larron pour enlever à l’autre ses affaires '. 


LXXVII 

DEUXIÈME CONDITION INDISPENSABLE AU SUCCÈS : 

L’UNITÉ DU COMMANDEMENT ENTRE LES MAINS D’UNE SEULE NATION, 

À LAQUELLE ON DONNERA LE GOUVERNEMENT D’ALEXANDRIE 
APRÈS LA CONQUÊTE 

Seigneurs chrétiens, la conquête d’Alexandrie exige qu’un grand puis- 
sant, célèbre et aimé de tous les princes et seigneurs de la chrétienté, se 
mette à agir comme messager de Dieu pour faire aboutir cette conquête. 
Celle-ci doit être menée et mise en œuvre de façon secrète, et il importe 
qu’elle ne soit menée que par une seule nation, soumise à l’obéissance el 
aux ordres de ses chefs. Pour de nombreuses raisons tout à fait justifiées, 
on voit que la ville d’Alexandrie est de telle nature que toutes les nations 
des chrétiens et toutes les nations des païens ne peuvent subsister sans 
elle. Ainsi, seigneurs chrétiens, en fuyant tout scandale et tout différend 


I . Il s’agit vraisemblablement d’une expression ayant pour sens : « anticiper les plans de 
l’autre ». 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1261 


et en préservant la bonne et sainte intention, il faut que cette ville soit 
laissée au pouvoir du grand seigneur qui l’aura conquise. Il importe que 
tous soient en bon accord pour la préserver et la gouverner, comme la 
ville et le bien du grand seigneur dont on a parlé, et tout ceci dans le 
but de donner aux chrétiens et aux païens la possibilité de bien vivre et 
longuement, en jouissant de cette ville, dans la paix, sous la domination 
d’un seul seigneur. Si elle se trouvait sous la domination de plus d’un 
seigneur, le scandale et le différend pourraient bien vite survenir, et la 
terre serait perdue. C’est ce qui arriva pour la ville d’Acre : dans la 
mesure où elle était entre les mains de plusieurs nations chrétiennes, elle 
fut perdue deux fois à cause de leurs différends. La dernière fois que les 
païens la prirent, ils décidèrent de la ravager et de la raser jusqu’à ses 
fondations, comme elle se trouve jusqu’à l’heure présente. Il faut donc 
prendre en compte les événements passés, lesquels nous expliquent les 
choses à venir. Mais j’exprime ici l’espoir qu’il n’en sera pas ainsi 
d’Alexandrie. 


LXXVIII 

PROSPÉRITÉ ASSURÉE D'ALEXANDRIE APRÈS LA CONQUÊTE 

Si c’était la volonté de Dieu qu’Alexandrie tombât sous la domination 
des chrétiens, elle pourrait s’organiser et accroître son renom. Et la raison 
en est que lorsque Alexandrie sera devenue terre chrétienne, toutes les 
nations chrétiennes s’y rendront pour vendre leurs marchandises et en 
rapporter des épices, et elles seront en sécurité comme dans leur propre 
demeure et ne seront pas sous la domination des païens. Si cet événement 
juste et honorable devait s’accomplir, toutes les caravanes des épices sou- 
haiteraient parvenir là où seraient les chrétiens acheteurs d’épices. Et 
ainsi Damas serait abandonnée de tous les marchands chrétiens et des 
païens et ne vaudrait plus grand-chose dans le domaine des marchandises. 
De la sorte, Alexandrie, ville célèbre et noble, port de mer conquis par les 
chrétiens, mériterait la renommée et la prospérité en ce monde, d’où il 
résulterait qu’en cette ville les païens se convertiraient à la sainte foi du 
Christ. Et autrefois à Famagouste, qui est au bout de l’île de Chypre, du 
côté du levant — de Beyrouth et de Tripoli en Palestine, il y a une dis- 
tance de cent soixante milles — , on pratiquait le commerce pour toute 
la nation des chrétiens d’Occident. Ainsi toutes les caravanes chargées 
d’épices arrivaient à Beyrouth et à Tripoli de Syrie, et de là, avec leurs 
navires, les cotons et autres marchandises qui proviennent de Syrie, tout 
cela était transporté sur leurs navires à Famagouste, pourvue d’une 
enceinte et d’un port. Il y a là une place très grande, ainsi qu’une rue 
longue avec des loges magnifiques de toutes les nations de chrétiens 
d’Occident. La plus belle est celle des Pisans, et aujourd’hui encore, au 
temps présent, elles sont en bon état. 


1262 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


[LXXIX-LXXXI. Les chrétiens d’Asie Mineure, Turquie et Petite Arménie 
Décadence de F amagouste '. Interdiction prononcée anciennement par le 
pape contre le commerce avec les Sarrasins 1 2 .J 


LXXXII 

MESURES QU’IL FAUDRAIT PRENDRE 
POUR FAVORISER LA PROSPÉRITÉ D’ALEXANDRIE SOUS LES CHRÉTIENS : 

RENOUVELER L’INTERDICTION DU TRAFIC DIRECT DES CHRÉTIENS 
AVEC LES PORTS SARRASINS 

Quand il plaira à Dieu qu’Alexandrie se trouve entre les mains d’un sei- 
gneur chrétien, celui-ci devra tout de suite veiller à l’approvisionnemeni 
qui se faisait à Famagouste, et encore plus soigneusement que cela n’était 
le cas à Famagouste. Et la première chose serait que le pape de Rome pro- 
nonçât l’excommunication expresse contre tous les chrétiens, lesquels, 
pour une raison ou une autre, iraient en Terre sainte, afin qu’aucun d’entre 
eux ne put apporter ni charger des épices de la Terre sainte — d’aucun lieu 
ni d’aucune région, ni des mains de chrétiens ni de celles de païens — pour 
les emporter en Occident, si ce n’est de la ville d’Alexandrie ; et la même 
peine serait infligée à celui qui chargerait du coton et d’autres marchandi- 
ses provenant des régions de Syrie. Cette mesure aurait pour effet que 
toutes les nations païennes auraient l’occasion de prendre des dispositions 
contre le sultan, afin d’avoir la voie assurée et libre vers la ville d’Alexan- 
drie, et de pouvoir fréquenter les chrétiens, et en terre chrétienne, là où 
régneraient le droit et la justice ; ils apprendraient ainsi à connaître la foi 
chrétienne. Mais après que les seigneurs chrétiens auront fait connaissance 
des habitants de l’Inde, et également des païens qui sont les seigneurs des 
îles et des lieux qui produisent les épices, ils veilleront à mille bonnes dis- 
positions afin de pouvoir venir à Alexandrie en toute sécurité et pour tou- 
jours, avec leurs épices, comme s’ils étaient dans leur propre demeure ; et 
je vous assure qu’ils ont sans cesse adressé et adressent à Dieu leur prière 
pour qu’Alexandrie soit entre les mains des chrétiens. 


1 . Les Génois prennent Famagouste et imposent au successeur de Pierre II de Lusignan, 
Jacques I", de renoncer à tous les droits sur la ville. Gênes veut y concentrer tout le 
commerce de l’île et fait fermer les autres ports de Chypre au commerce extérieur. Contrai- 
rement aux attentes de Gênes, ceci ne servit pas Famagouste, qui fut abandonnée au profil 
des ports de Beyrouth et d’Alexandrie, puisqu’à cette époque « les anciennes interdictions 
de trafic avec les pays sarrasins tombaient en désuétude » (édition citée, p. 1 26). 

2. Le pape fait excommunier les chrétiens qui se rendent en Terre sainte : il s’agit des 
marchands, et la mesure ne touche pas, bien évidemment, les pèlerins. Cette mesure remonte 
au concile de Latran (1 179) qui interdisait le commerce avec les Sarrasins. Cette défense 
est renouvelée par les papes durant le xiif siècle. Elle s’étend alors à de nombreux produits : 
le fer, le bois, les vivres, et également aux patrons de navires. En 1360, l’interdiction esl 
levée par Urbain V, car le blocus de l’Égypte avait semblé tout à fait irréaliste. C’est ce qui 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1263 


LXXXIII 

ALLIANCE ASSURÉE DU PRÊTRE JEAN, NÉGUS D’ABYSSINIE 

Le Prêtre Jean, seigneur de l’Inde, qui est un chrétien authentique et croit 
en tous les sacrements de la sainte foi catholique ', à cause de cette victoire 
dont Alexandrie sera l’objet, fera organiser de grandes processions à la 
louange de Dieu ; par la suite, il apportera largement son aide à celui qui 
sera le maître d’Alexandrie, et il donnera également de grandes sommes 
d’or et d’argent afin que Le Caire et le Vieux Caire soient libérés des mains 
des chiens et des païens, et que les chrétiens puissent s’établir honorable- 
ment dans ce pays. Que Jésus-Christ veuille nous en accorder la grâce ! 

LXXXIV 

LA MESURE PRÉCONISÉE SERA RENDUE EFFECTIVE 
PAR UN CONTRÔLE NAVAL 

Le seigneur d’Alexandrie devra disposer d’une petite flotte, et voici de 
quoi elle sera faite : deux navires de haut bord 2 et deux ou trois galères 
armées. Cette flotte aura à surveiller toute la côte de Palestine jusqu’en 
Turquie, Adalia 3 et Candelore 4 , afin qu’aucun navire, aucun navire de 
haut bord ni galère, appartenant à des chrétiens ou à des païens, ne puisse 
naviguer dans ces eaux. Cette disposition causera la ruine de Syrie, car 
ces gens ont l’habitude de fréquenter les marchands chrétiens, surtout à 
Damas, mais également dans le reste du pays. Ainsi seront-ils contraints 
d’examiner la voie et la manière de conclure un accord avec les chrétiens, 
et ils se rebelleront et anéantiront le pouvoir de ce très mauvais sultan, 
issu de bêtes, qui pratique une religion bestiale. 


[LXXXV-CV. L’auteur revient sur la nécessité d'armer une flotte. Les 
raisons qu 'il donne de s 'adresser aux Vénitiens 5 . Le commerce d 'Alexandrie 
avec les pays étrangers, d'abord avec Tunis, Tripoli et la Barbarie. Les mar- 


permet à Emmanuel Piloti de décrire Alexandrie comme un centre de commerce extrême- 
ment actif. 

1. Le négus d’Abyssinie est un copte monophysite d’Égypte. Quelques différences de 
dogmes et de rites séparent ces coptes de l’Église de Rome. 

2. Naves dans le texte signifie : navire de haut bord, à voiles, pour le commerce et pour 
la guerre (glossaire de l’édition citée). 

3. Sathalie : port situé sur la côte méridionale de l’Asie Mineure. 

4. Candiloro : port surla côté méridionale de l’Asie Mineure, dans le golfe d’Alia (Alaya). 

5. Cet avis est partagé par un personnage bien connu de la vie culturelle et politique à 
la cour de Bourgogne, Jean de Wavrin, capitaine et gouverneur général des vaisseaux et 
galères du duc Philippe le Bon. Voir l’édition citée, p. 132. 


1264 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


chandises de Syrie Les marchandises d'Asie Mineure 1 2 . Incident contempo 
rain de l’auteur : une galère turque est capturée par un corsaire catalan 
Marchandises de Turquie d’Europe 3 4 . Le commerce des esclaves à Caffa ' 
Marchandises de Flandre 5 6 . Marchandises de Séville, de Majorque, de Sicile, 
de Catalogne, de Gènes, de Venise, d'Istrie, de Dalmatie, de Corfou, de 
Morée b , de / ’Eubée, de l ’ile de Chio et de Palatia 7 , de Rhodes et des îles de 
l’Archipel, de Chypre, de Crète.] 


CV1 

ALEXANDRIE EST LE MARCHÉ DE RENCONTRE 
DE L’OCCIDENT ET DE L’ORIENT. 

Saint-Père, depuis ce premier jour béni où arrivant de Florence je vins 
m’incliner au pied de Votre Sainteté, mon but essentiel et premier — au 
moyen d’une parole et d’écrits incessants, et jusqu’au jour présent — a 
toujours été la conquête d’Alexandrie. C’est de là que viennent et c’est là 
que se rendent les chrétiens des mers d’Occident, et elle apparaît comme- 
une fontaine d’or et d’argent et de toutes les autres marchandises et tous 
les biens nécessaires au pays d’Égypte. 

Ce pays est quasiment désert, car il n’y pleut jamais. L’arrivée des 
chrétiens à Alexandrie est l’occasion pour les marchands du pays d’Inde 
d’arriver avec leurs navires chargés d’épices et d’autres biens de valeur, 
joyaux, rubis, diamants, perles de prix et toutes autres choses précieuses 
— et ceci par mer et par terre — , qui sont transportées à Alexandrie. Les 
marchands atteignent là le but espéré, pour lequel ils ont quitté leurs 
demeures, tout comme font les marchands chrétiens qui viennent des 
mers d’Occident vers Alexandrie. Ils s’y trouvent tous rassemblés, 
vendent et achètent comme ils ont toujours eu coutume de le faire. Mais 
en vérité, si les chrétiens des mers d’Occident ne se mettaient pas en mou 
vement et ne venaient pas à Alexandrie, les marchands de l’Inde n’au 
raient pas de raison de se rendre à Alexandrie. Et comme il n’y aurait plus 


1. Entre autres, le sucre : inconnu en Europe avant les croisades (on utilisait du miel), 
les Arabes font connaître la culture de la canne à sucre en Espagne, en Sicile, et les croises 
en furent témoins en Syrie. 

2. Il s’agit de la Turquie d’Asie. Ces marchandises sont, entre autres : le safran très 
prisé, la soie, la cire, le sésame, les tapis, la noix de galle (à propriétés astringentes), etc 

3. Dite dans le texte « Grétie ». 

4. En Crimée. 

5. Il s’agit du commerce des draps de laine venus de Flandre et de Brabant. Les galées 
véniciennes qui servaient Bruges étaient appelées « galées de Flandre ». 

6. Dont Piloti dit qu’elle est tenue par les trois frères de l’empereur de Constantinople 
Les Francs firent du Péloponnèse — échu aux Vénitiens après la quatrième croisade, lors 
du partage de l’Empire byzantin la principauté de Morée. On retrouve ici l’activité de 
Geoffroi de Villehardouin et de Guillaume de Champlitte. La Morée fut disputée entre les 
Francs, les Catalans, les Vénitiens, les Génois et les Byzantins. Elle fut reconquise peu à 
peu par les Paléologues. 

7. Port d’Asie Mineure, près de l’emplacement de l’ancienne Milet. 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1265 


de mouvement de part et d’autre, le sultan du Caire n’aurait et ne pourrait 
avoir ni de force ni de bien qui vaudrait un seul marc de Venise. 

Comme la cité du Caire est édifiée entre deux mers, si ces deux mers 
ne communiquaient pas. Le Caire ne vaudrait pas grand-chose et serait 
comme un désert abandonné et dépeuplé. Mais le tort des chrétiens qui 
se rendent en ces lieux — à savoir les chrétiens qui viennent des mers 
d’Occident — , c’est de venir avec leur entourage et leur avoir comme bon 
leur semble, et ils sont soumis au sultan qui fait d’eux et de leurs biens ce 
qu’il lui plaît, en se moquant de la foi chrétienne et en causant de grands 
torts à la chrétienté. Ainsi les droits de douane importants et les contrain- 
tes qui pèsent sur le marché des épices font qu’elles coûtent le double de 
ce qu’elles coûteraient. Et tout ceci se fait aux dépens des citoyens de 
Flandre, d’Allemagne, de Hongrie, et de tous les autres pays chrétiens. 


CVII 

L'INTERDICTION PRONONCÉE ANCIENNEMENT PAR LE PAPE 
CONTRE LE COMMERCE DES CHRÉTIENS AVEC ALEXANDRIE 
NE SAURAIT TENIR. 

IMPORTANCE VITALE DE CE COMMERCE POUR LES PAYS CHRÉTIENS 

Saint-Père, j’apprends de la bouche de Votre Sainteté que vous ne 
laissez aucun chrétien se rendre, en aucune manière, à Alexandrie. Si ce 
qui est noté dans ce présent livre est vrai, cette mesure a beaucoup nui à 
la chrétienté. Cependant, Saint-Père, à ceci je réponds qu’il n’est pas pos- 
sible que les chrétiens obéissent à Votre Sainteté en ne se rendant pas à 
Alexandrie et dans les autres parties de Terre sainte. La raison en est que 
ces pays sont si féconds, et si bien pourvus par la nature, qu’ils sont très 
utiles au peuple chrétien et qu’ils l’aident à vivre. Et ainsi, si les chrétiens 
tombent dans ce péché, la faute n’en revient pas à eux, comme on pourrait 
le dire, car Alexandrie, dès les temps antiques, était déjà sous la domina- 
tion chrétienne. Et pour l’heure présente, elle attend de le redevenir. 


CVIII 

MAIS IL FAUT QU’ALEXANDRIE DEVIENNE CHRÉTIENNE. 

L'OR DE LA PAPAUTÉ DEVRAIT ÊTRE UTILISÉ À CETTE FIN, 

AU LIEU DE SERVIR À SOUTENIR 
DES LUTTES FRATRICIDES CONTRE DES CHRÉTIENS 

Saint-Père, voici dix ans que je ramène constamment à votre mémoire 
la conquête de la ville d’Alexandrie, à l’aide des raisons que je consigne 
dans ce livre. Cette conquête serait le début, le moyen et le but à atteindre 
pour la conquête de Jérusalem, et pour en être maître jusqu’à la fin du 



1266 


PELERINAGES EN ORIENT 


monde. Plus jamais les chrétiens n’auraient à traverser des terres païen- 
nes, mais ils seraient en terre chrétienne et la ville d’Alexandrie serait aux 
chrétiens. Ce serait le lieu où l’on trouverait toutes les nations chrétien- 
nes, lesquelles ne peuvent vivre ni subsister, en particulier ceux qui onl 
besoin de marchandises, sans cette ville et sans la grâce de Dieu. Cette 
fois, on pourrait dire que la roue a tourné en faveur des chrétiens 1 . 
Comme aucune nation païenne ne peut vivre sans la ville d’Alexandrie, 
et comme tous sont contraints de se procurer les biens qui leur sont néces- 
saires, ils viendraient à Alexandrie qui serait entre les mains des chrétiens, 
tout comme par le passé les chrétiens se rendaient vers cette ville qui était 
entre les mains des païens. 

Et pour cette raison, Saint-Père, Votre Sainteté depuis sa jeunesse jus- 
qu’au jour présent a toujours témoigné du désir de conquérir Jérusalem. 
Pourtant, si depuis que vous êtes pape vous vous y étiez attaché, si vous 
aviez mis de côté une somme d’or, c’est-à-dire chaque mois un peu d’or 
dans une cassette, environ cinq mille ducats — ce qui aurait été une petite 
réserve prise sur quelque bénéfice ecclésiastique — , vous auriez alimenté 
le désir que Votre Sainteté éprouvait. En dix ans, vous vous seriez trouvé 
en possession de deux cent mille ducats, lesquels auraient suffi à conqué- 
rir Alexandrie, le Vieux Caire et Jérusalem, et en peu de temps. Il est 
connu, par une information qui m’a été transmise, qu’en dix ans la 
Chambre apostolique ainsi que les autres domaines de l’Etat temporel de 
la chrétienté ont reçu plus de deux millions de ducats ; et jusqu’à présent 
tous ont été jetés à la mer. Pourquoi ? Dans le passé les papes ont mis ces 
sommes de côté, et Votre Sainteté a pris la même disposition. Et pourtan! 
Dieu a ordonné la condition de la chrétienté de sorte que sur le plan tem- 
porel il ne lui est rien resté, et tout ceci a été permis par Dieu. Pour la 
raison suivante : les rentrées de l’Église de Rome, qui doivent se dépenser 
dans la lutte contre les païens en secourant la foi chrétienne, sont dépen- 
sées en hommes de guerre que l’on paie, pour ruiner la condition de la 
chrétienté et créer la discorde entre les chrétiens, de sorte qu’ils sont 
amenés à s’entretuer. 


CIX 

UNE PARTIE DES REVENUS DE L'ÉGLISE DE ROME 
DEVRAIT ÊTRE AFFECTÉE À LA CROISADE 

Saint-Père, l’empereur Constantin a doté l’Église de Rome d’une 
richesse comparable à une fontaine d’or 2 , reçue par la Chambre apostoli- 
que, sans compter les autres rentrées qu’elle reçoit au fil des jours. Et cette 


1 . Il s’agit de la roue de Fortune, image allégorique bien connue de la culture médiévale. 

2. Il s’agit de la fameuse donation de Constantin, qui a d’ailleurs été contestée. Le père 
Dopp parle du caractère apocryphe du document, sur la foi duquel elle était établie (édition 
citée, p. 162, note). 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1267 


donation, l’empereur l’a faite dans l’espoir de fortifier l’établissement de 
la religion chrétienne. Et qu’en est-il de cet accroissement ? Et que signi- 
fie accroître et consolider la foi chrétienne ? La raison et l’intention de 
cet empereur étaient qu’il faudrait prendre de ce grand trésor d’or que 
reçoit la Chambre apostolique pour mener la guerre et entreprendre la 
conquête des païens, pour les amener à se soumettre à l’authentique foi 
chrétienne, afin que la foi païenne aille reculant, et que la foi chrétienne 
demeure souveraine comme la lumière de la vérité. O seigneurs chrétiens, 
la foi bestiale de Mahomet ordonne que l’armée des seigneurs païens 
s’acharne avec constance à la ruine de la chrétienté et à la consolidation 
de la foi païenne. C’est ce qu’ils font, et tous sont unis en une même 
volonté pour la ruine de la chrétienté. Le pape de Rome fait tout le 
contraire à l’égard des païens. Et l’avis général est que si la foi païenne 
était dotée d’autant de bénéfices que ceux que reçoit l’Eglise de Rome 
grâce à la foi chrétienne, les païens espéreraient tirer avantage de tels 
bénéfices, et ils ne se lanceraient jamais contre les chrétiens. Au contraire, 
ils garderaient la coutume de Rome, qui profite des bénéfices et ne se 
lance jamais contre les païens. 


[CX-CXIV. Il est traité d’une division idéale du monde, gouverné par des 
conseillers pontificaux. De même qu 'elles ont des consuls à Alexandrie, les 
nations d'Occident devraient en avoir à la cour de Rome. Ces consuls 
seraient chargés des affaires de leurs nations à la cour de Rome. On cesserait 
alors de se plaindre et de médire de Rome dans le monde. L auteur dit avoir 
fréquemment entretenu le pape de ces propositions, mais regrette d’avoir 
rencontré peu d’accueil dans l’entourage de la cour de Rome. L 'institution 
des consuls à Rome sera le moyen de ramener toutes les nations chrétiennes 
à l’obédience du Saint-Siège.] 

CXV 

ALEXANDRIE CONQUISE DEVIENDRAIT COMME UNE SECONDE ROME 
ET UN FOYER DE CONVERSION DES SARRASINS 

Saint-Père, moyennant la grâce de Dieu le Tout-Puissant, avec les 
raisons bien fondées que j’ai consignées dans ce livre, et pour d’autres 
multiples raisons, plus nombreuses qu’on ne pourrait dire, la conquête de 
la ville d’Alexandrie doit permettre de relever la situation de la chrétienté 
et de la glorifier dans un grand triomphe. Et cette ville sera appelée la 
Rome nouvelle, comme s’appelait Constantinople. Dans cette ville se 
tiendront ensuite les grandes discussions de la foi chrétienne contre celle 
des païens, et au terme de tous ces débats, les païens éclairés par la 
lumière de la vérité se convertiront et se soumettront à la sainte foi de 
Jésus-Christ. 


1268 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


[CXVl-CXVlll. Emmanuel Piloti propose de prélever pour la conquête et 
la conservation d’Alexandrie la moitié des redevances que les nations chré- 
tiennes payent à Rome. C'est la révoltante administration temporelle de 
l’Eglise qui provoque les guerres impies et ruineuses entre chrétiens. Pirate- 
ries du roi de Chypre en Syrie et blocus d’Alexandrie en 1415. Représailles 
du sultan qui ferme le Saint-Sépulcre. Descente de Barsbey à Chypre en 
1426. Il faut donc prémunir le royaume de Chypre contre une nouvelle inva- 
sion qui entraînerait son annexion.] 


CXIX 

LES FORCES QU’IL FAUDRAIT POUR ATTAQUER ALEXANDRIE. 

LA ROUTE À SUIVRE 

Pour conquérir la ville d’Alexandrie, on a besoin en premier lieu de dix 
navires de sept tonneaux ; sur chaque navire, il faut deux cents arbalé- 
triers et cent marins, ces derniers possédant leurs armes et arbalètes 
comme les arbalétriers. Ensuite, vingt galères et dix petites galères, et 
trente barques de la dimension des barques de peottes ', qui naviguent à 
l’aide de huit rames. Chacune d’elles porterait quatre arbalétriers et deux 
bombardelles 1 2 pour embarcations. Cette flotte, avec la proportion de trois 
barques pour un navire, serait composée de trente barques, avec vingl 
barques auprès des galères. Au moment où il en serait besoin, cette flotte 
pourrait apparaître composée de cent vingt voiles 3 . La dernière escale de 
cette armée sera le port de Palocacastro 4 , où se trouve le cap Sidero de 
l’île de Crète, du côté de l’orient, et de là elle devra faire voile vers le cap 
Salmone qui est proche, et de là, au nom du Saint-Esprit, prendre la mer 
entre la Crète et l’Égypte. De là jusqu’au port d’Alexandrie il y a quatre 
cent et un milles. Ce parcours se fera du 1" jusqu’au 10 septembre, 
époque favorable pour traverser ces régions maritimes en quatre ou cinq 
jours. Il faut garder à l’esprit qu’à la vue d’Alexandrie, les cent vingt 
voiles devront se montrer toutes ensemble, afin de provoquer une plus 
grande frayeur chez les habitants du pays. Cette nouvelle parviendra au 
Caire, non qu’il y a cent vingt voiles : comme ils en ont l’habitude, ils 
diront qu’il y en a plus de deux cents ! Et cette nouvelle provoquera une 
grande confusion parmi les gens du sultan. Il s’en trouvera peu pour lui 
obéir à ce moment, car tout le peuple dira que cette flotte arrive à cause 


1. « Barques de piotti de Venise » : il s’agit de barques à fond plat, d’une dizaine de 
mètres, utilisées à Venise pour le transport des marchandises. (Note de l’éditeur, op. cil.) 

2. Petite pièce d’artillerie. 

3. Dix naves, vingt galées et dix galiotes, et trente barques à huit rames, plus trente cha 
loupes de naves, plus vingt chaloupes de galées : voici le compte que donne en effet le texte 
édité par P. H. Dopp, p. 1 77, note. 

4. Palaicastro, au nord-est de la Crète. 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1269 


des torts que le mauvais gouvernement du sultan a fait subir aux chré- 
tiens. Et le peuple sera monté contre lui. 


CXX 

ON NE MANQUERA PAS D’EAU DOUCE À ALEXANDRIE 

À Alexandrie, il pleut en hiver tout comme sur 1 ’île de Crète, à Rhodes 
et à Chypre. Et les terrasses des demeures sont plates, et les eaux de pluie 
coulent par un canal qui est prévu à cet effet et elles sont ainsi dirigées 
vers les citernes. Chaque terrasse correspond à une demeure, et chaque 
demeure a sa citerne. Les réserves sont mesurées, et ainsi l’eau se répand 
dans les citernes. Ainsi avec quatre grosses galères on peut se rendre 
jusqu’à la bouche du fleuve à Rosette ', car en deux journées elles revien- 
dront avec mille tonneaux. Elles peuvent se décharger dans la ville 
d’Alexandrie et les vider dans les citernes. Tout ceci montre bien qu’on 
ne manquera pas d’eau. Mais je le dis pour ceux qui ne sont pas informés 
et qui ne parlent que par ouï-dire — et non d’après leur propre expé- 
rience — et qui penseraient qu’Alexandrie pourrait manquer d’eau. 

Pour ce qui me concerne, je ne parle pas par ouï-dire, mais à cause de 
ce que j’ai vu durant les nombreuses années que j’ai passées dans cette 
ville d’Alexandrie. Et je me souviens qu’au mois de septembre, nous nous 
en remettions à Dieu pour pouvoir travailler la terre, et grâce à la grande 
crue du fleuve, tous les puits d’eau salée se remplissent d’eau douce, et 
les citernes des demeures habitées sont pleines. Les autres demeures qui 
ne sont pas habitées peuvent également se pourvoir, quelles que soient les 
dispositions du sultan, sans qu’il puisse s’y opposer. Par ce moyen très 
sûr on aura de l’eau pour dix ans. En peu de temps on pourra trouver un 
accord avec les Bédouins, et ainsi les chrétiens seront maîtres du fleuve 
et de toute la terre. 

CXXI 

MANIÈRE D’ABORDER LA PLAGE D’ALEXANDRIE 

Pour la raison qu’au port d’Alexandrie navires et galères ne peuvent 
aborder — il s’agit en effet d’une plage — , je rappelle que le lieu où 
navires et galères peuvent aborder n’est pas très éloigné. Et comme les 
préparatifs auront prévu dix galiotes, des chaloupes de navires et autres 
embarcations, qui atteindront le nombre de quatre-vingt-dix, bien vite les 
hommes d’armes avec tout ce qui leur sera nécessaire seront à terre ; tous 


1. Rosette se trouve à l’une des bouches du Nil ; aujourd’hui, Rachid. 


1270 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


seront rapidement prêts pour l’assaut afin de conquérir les lieux. Sans 
aucun doute, les gens du pays ne seront pas préparés à se défendre, et ils 
abandonneront plutôt leur terre. Et même s’ils voulaient se défendre, ils 
ne pourraient le faire contre de telles forces. De même, ils ne pourraient 
recevoir aucune aide du Caire avant huit jours ou davantage. 


/ CXXI /- CXXIII. Données topographiques pour l’attaque delà ville. Saison 
la plus favorable à l ' entreprise '.] 


CXXIV 

CURIEUSES RECOMMANDATIONS DE L'AUTEUR 
AU SUJET DES MOYENS DE PROPAGANDE CHRÉTIENNE APRÈS LA CONQUÊTE 

Comme cette ville d’Alexandrie est l’objet d’une très importante entre- 
prise, il faut se procurer de grandes cloches et les placer dans les tours et 
clochers de leurs mosquées, pour rassurer les Sarrasins qui resteront, 
après ce jour-là, dans les environs d’Alexandrie. Comme il y a à Alexan- 
drie sept églises chrétiennes, il sera bon d’amener, avec l’armée, des 
moines et serviteurs de Dieu qui puissent dire l’office dans ces églises. Et 
il faudra organiser de grandes processions chaque jour à travers la ville, 
pour rendre grâces à Dieu le Béni, pourtous les bienfaits dont II nous aura 
comblés, et pour cette raison les Sarrasins ne manqueront pas de venir de 
leur propre gré en ces lieux. Ils verront nos coutumes, et ainsi commence- 
ront-ils à aimer les chrétiens. 


CXXV 

PROSPÉRITÉ ASSURÉE D’ALEXANDRIE APRÈS LA CONQUÊTE. 

LES FAMILLES CHRÉTIENNES POURRONT S’Y ÉTABLIR 

Seigneurs chrétiens, soyez assurés que lorsqu’il plaira à Dieu le Béni 
qu’Alexandrie se trouve aux mains des chrétiens, en l’espace de deux ou 
trois ans elle sera peuplée et habitée de toutes les nations chrétiennes. 
Tous viendront avec leurs femmes et enfants, car la terre est féconde, et 
toutes les nations chrétiennes et toutes les nations païennes peuvent 
trouver là leur subsistance. Or on ne le pourrait sans cette cité. Au temps 
où je vivais à Alexandrie, tous les jours chaque nation chrétienne adres- 
sait de grandes prières à Dieu pour demander qu’Alexandrie tombât en la 
domination des chrétiens. C’est pourquoi ces gens viendraient aussitôt, 


1 . Il s’agit du mois de septembre, époque des crues, moment du grand commerce et de 
l’abondance. 



TRAITÉ SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 127 1 

amenant leurs femmes et enfants, et ils y habiteraient et finiraient leurs 
jours dans cette ville. Aussitôt que le peuple d’Occident aura témoigné là 
de tous ses efforts, ils auront plus grand désir de s’y rendre et de pouvoir 
lutter contre les païens. 

CXXVI 

PROJET DE CONVERSION DES MAHOMÉTANS 
ET DE SOUMISSION DE L'ÉGYPTE PAR LA DISCL'SSION OFFICIELLE 1 

Dieu le Glorieux nous comble de bienfaits pour qu’Alexandrie soit 
entre les mains des chrétiens, de sorte qu’il n’y a rien d’autre à faire que 
de chanter à Dieu : Laudamus te, en le louant, et de faire jouer les ménes- 
trels, résonner les trompettes, les harpes et les luths, et d’être dans la joie 
et le réconfort. Il n’y aura rien d’autre à faire que de bien nous entendre 
avec les Sarrasins, sans chercher avec eux de querelle, dans le but de pré- 
server la paix de la terre. La première chose à accomplir sera de faire 
envoyer par les Sarrasins eux-mêmes des ambassadeurs au sultan et à son 
calife, comme si c’était leur pape — car Le Caire est la Rome des païens 
et ce sont les guides de la religion païenne — et ces ambassadeurs leur 
feront savoir que les chrétiens ne sont venus avec toute leur armée que 
pour faire du bien aux païens, et pour les arracher à toutes les entraves et 
aux tourments qu’ils ont subis. 

Le but est le suivant : chacun sait que toutes les créatures nées dans le 
monde croient en un seul Dieu, chrétiens et païens. Or le monde est 
divisé, et nous croyons en deux religions. L’une d’entre elles est vraie et 
sainte, et son but est la rédemption des âmes ; l’autre est perdue et 
condamnée, elle ne peut que perdre les âmes. 

Voici ce que l’on peut faire et dire au nom de Dieu : «Nous vous 
demandons de votre côté d’envoyer dix de vos maîtres, et nous de notre 
côté nous enverrons dix maîtres diplômés, versés en la foi chrétienne. Ces 
deux groupes se rendront en des lieux qui auront été prévus et décidés, et 
ils délibéreront et examineront comment déterminer quelle est la vraie 
et sainte foi. Une fois celle-ci déterminée, que toute créature du monde 
universel s’incline, croie et obéisse jusqu’à la fin du monde, de sorte que 
tous croient en un seul Dieu et en une seule vraie et sainte foi, afin que 
les âmes ne soient plus damnées à cause de la mauvaise religion qui a 
régné dans le passé, et que toutes les créatures demeurent en la grâce de 
Dieu le Tout-Puissant, et que tous puissent prendre la voie du Paradis ! 
Ce pays d’Égypte est vôtre : chacun sera seigneur de ses biens, dans la 
paix, à ceci près que le pays sera gouverné par la nation dont la religion 
aura été reconnue pour bonne. » Nous sommes persuadés que vous pren- 


1. Emmanuel Piloti est à rapprocher ici de l’esprit de Raymond Lulle au xni* siècle : 
écarter la force et conquérir la Palestine par la force de la persuasion. 




1272 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


drez cette décision, seigneurs chrétiens, et que vous mènerez l’entreprise 
à bien. Ainsi nous espérons conquérir ce pays, par la force de l’épée que 
Dieu nous a donnée, et nous le soumettrons, comme il nous semblera bon. 


CXXVI1 

LA PRISE D’ALEXANDRIE SERA UN GRAND PAS 
VERS LA RÉALISATION DE CE PROJET 

Seigneurs chrétiens, pour s’engager dans cette entreprise, il faut être 
animé d’espoir : de nombreuses fois, nous avons eu des discussions avec 
les Sarrasins, en leur disant que leur religion pouvait faire l’objet d’un 
débat face à la nôtre. Ils ne cessent de donner le tort aux chrétiens, mais 
si les chrétiens obtiennent le pouvoir à Alexandrie, sans aucun doute ils 
attendront de voir comment les événements se dérouleront. Ainsi le plan 
sera mené à terme, et il y aura des débats, afin que Dieu pourvoie au bien 
des chrétiens. Si la ville du Caire, qui est la Rome des païens et qui s’ap- 
pelle la Sainte Porte de la foi païenne, était convertie, et si elle acceptait 
dans l’obéissance la foi chrétienne, les autres païens suivraient : la vérité 
serait alors reconnue comme la lumière et la certitude pour toutes les créa- 
tures. 


CXXVII1 

MODÉRATION À OBSERVER APRÈS LA CONQUÊTE. 

LES MOULINS D’ALEXANDRIE 

Il faut envisager qu’à l’arrivée de l’armée à Alexandrie, il sera difficile 
d’éviter que la terre ne soit mise à sac pour ce qui concerne les épices 
et autres marchandises et tout ce qui s’y trouvera ; assurément il faudra 
ordonner qu’il ne soit fait aucun mal, qu’il ne soit causé aucun désagré- 
ment aux Sarrasins, aussi bien hommes que femmes, et qu’on leur 
accorde des marques d’honneur et de respect. C’est la façon de réconfor- 
ter et de rassurer tous les gens du pays, elle adoucira leurs esprits et leurs 
cœurs, et ils se mettront à éprouver amour et affection pour la qualité de 
la chrétienté. Et je vous rappelle que le peuple d’Égypte est d’une nature 
pure et sans malice ; les gens sont crédules, et c’est en toute pureté qu’ils 
observent la foi bestiale de Mahomet, jusqu’à ce que Dieu leur fasse 
connaître la lumière de la vérité. 

Je vous rappelle que dans la ville d’Alexandrie il y a beaucoup de 
moulins à blé, qui sont mis en mouvement par un cheval, et ainsi se fait 
la mouture, bien que peu les utilisent. Pourtant si besoin est, il serait facile 
de les mettre en route. 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1273 


CXXIX 

LES MUSULMANS OBSERVENT PLUS FIDÈLEMENT LEUR RELIGION 
QUE LES CHRÉTIENS ET MANIFESTENT PLUS DE CHARITÉ 

[L ’ ensemble des chapitres qui suivent, considéré comme une « troi- 
sième partie » du Traité, est très hétérogène : chaque chapitre est indiqué 
par la rubrique du texte édité. On pourra se faire ainsi une idée des pro- 
blèmes évoqués ainsi que de la structure même du Traité, dont les élé- 
ments les plus importants ont été soulignés plus haut. Reste qu ’à travers 
T éparpillement documentaire, Emmanuel Piloti complète, en une sorte 
de polyphonie, ce qu 'il exposait plus posément dans les deux premiers 
tiers de son Traité.] 

cxxx 

PLAINTE DU CONSUL DES VÉNITIENS AU SULTAN FARADJ VERS 1404 
CONTRE DES ÉMIRS D’ALEXANDRIE. NOBLE RÉPONSE DU SULTAN 

En l’an 1404, je me trouvais au Caire avec monseigneur Andrea Justi- 
nian, consul des Vénitiens, qui avait longuement séjourné en Tartarie et 
en parlait la langue. Comme il se trouvait en la présence du sultan, il prit 
la parole : 

« Seigneur sultan, votre pays vous vient de Dieu, comme pour tous les 
païens, tous les chrétiens et toutes les créatures que Dieu a créées en ce 
monde. Et nous les Vénitiens, dans nos demeures, nous sommes les 
maîtres comme l’ont été nos prédécesseurs, tout comme vos émirs qui 
sont devant vous. Et nous avons quitté Venise avec des navires et des 
galères, avec des hommes et des marchandises, nous avons traversé les 
périls de la mer et des corsaires, et nous sommes venus dans votre pays 
pour vendre et acheter, comme Dieu le veut. Mais en votre terre 
d’Alexandrie, nous sommes mal traités et pressurés par deux émirs et 
trois fonctionnaires. Pourtant, nous supportons cela avec patience, et 
aussi longtemps que nous le pourrons. Mais quand nous ne le pourrons 
plus, nous quitterons votre pays. Plus tard, avec les forces de Dieu, nous 
reviendrons dans votre pays et y pénétrerons. Alors nous serons reconnus 
et appréciés ! » 

Alors le sultan se tourna vers ses émirs et après s’être brièvement entre- 
tenu avec eux, il vint trouver le consul : 

«Ta réputation est celle d’un homme sage et plein d’expérience du 
monde. Cette fois pourtant tu manques de sagesse, et tu te lamentes des 
mauvais traitements de mes fonctionnaires. Voici ma réponse : si mes 
fonctionnaires t’ont mal traité, tu aurais dûenvoyervers moi un messager, 
et aussitôt et sans délai on t’aurait rendu justice. Ensuite tu dis que mon 


1274 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


pays dépend de Dieu, comme tous les païens et les chrétiens, et comme 
toutes les autres créatures. Sur ce point je réponds que je ne puis et ne 
veux autre chose, sinon que mon pays dépende de Dieu, qu’il s’agisse de 
païens et de chrétiens et de toutes autres créatures. Tu dis qu’à cause des 
mauvais traitements que t’ont infligés les fonctionnaires de mon pays, tu 
veux t’en aller et partir, et qu’après quelque temps, avec les forces que 
Dieu vous donnera, vous retournerez dans mon pays : sur ce point ultime 
je réponds que je fais peu de cas de toute votre force, de celle des Véni- 
tiens et de celle de toute la chrétienté, et elle m’importe autant qu’une 
paire de souliers percés. Et parce que vous, chrétiens, vous êtes divisés 
dans votre foi, je crois pour ma part en un seul Dieu du ciel et de la terre. 
Vous avez deux papes, et la moitié des chrétiens croit en un pape, l’autre 
moitié en l’autre. Votre pouvoir est divisé en deux, il ne peut rien contre 
les païens. Comme nous, païens, croyons en un seul et vrai Dieu du ciel 
et de la terre, nous avons un seul calife qui nous tient lieu de pape, à qui 
tous les païens obéissent. C’est pourquoi Dieu nous a donné l’épée et la 
force pour attaquer et détruire les chrétiens. » Sur cette réponse, nous 
quittâmes le sultan Melequenasar, fils de Barquoquo. 


[CXXX1-CXXXII. Vaine entreprise de Boucicaut contre Alexandrie en 
1403'. Autres faits de Boucicaut dans le Levant. Sac de Beyrouth par les 
Génois (1403). Bataille de Modon entre les flottes génoise et vénitienne.] 


[CXXXII1. Tort que ces expéditions vaines font au prestige des nations 
chrétiennes en Egypte.] 


[CXXXIV. Qu 'il ne serait pourtant pas difficile de prendre Alexandrie.] 


[CXXXV-CXXXVI. L 'auteur chargé par le conseil des marchands vénitiens 
de négocier, pour le compte du sultan Faradj, le rachat de cent cinquante 


1. Jean le Maingre, maréchal de Boucicaut, fait prisonnier à Azincourt, meurt en Angle- 
terre. En 1401, il avait été nommé gouverneur de Gênes et en 1403 il fait partir une flotte- 
génoise. Il veut se rendre à Chypre pour obliger le roi Janus de Lusignan à reconnaître les 
droits de Gênes sur Famagouste. La vérité est que Boucicaut a le projet de se rendre .i 
Alexandrie. Il demande à l’amiral vénitien une aide pour cette expédition contre l’Égypte 
Boucicaut met le siège devant Candelore. Il apprend la paix de Nicosie avec Janus de Lusi 
gnan. Janus lui promet son appui contre les Sarrasins. Les vents sont contraires : il gagne 
alors la côte de Syrie pour poursuivre son expédition contre l’Égypte. Il arrive devant Bcv 
routh où les Sarrasins ont été avertis par Venise. Ses hommes mettent la ville à sac, en 
particulier les entrepôts vénitiens. D’où les représailles de Venise contre la flotte génoise 
A Modon, les pertes génoises sont importantes, il s’agit bien d’une défaite. 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1275 


prisonniers sarrasins vendus au duc de Naxos par un corsaire. Heureuse 
issue de cette mission.] 


[ CXXXVJI-CXXXVIII. Satisfaction du sultan. L 'auteur lui offre une ban- 
nière à l ' effigie de saint Marc. Habiles déclarations de l 'auteur au sultan. Sa 
récompense.] 


[CXXXIX. Souhaits de l 'auteur pour la prise d’Alexandrie et du Caire. Les 
églises du Vieux Caire'.] 


[CXL. Guerre de Barsbev contre Kara Vuluk 2 sur les frontières de Syrie 
en 1429. Lourdes pertes de mamelouks.] 


[CXLI-CXLII. La perte de Saint-Jean-d'Acre, due aux désaccords des 
nations chrétiennes, enseigne qu 'il faut confier Alexandrie, une fois conquise, 
au gouvernement d'une seule nation l La même leçon doit être tirée de la 
chute de Tripoli*.] 


[CXLIII. L 'ordre des chevaliers de Rhodes est impuissant à protéger les 
chrétiens du Levant et à contenir les Sarrasins 5 .] 


[CXL/V. Funestes effets des rivalités passées entre Venise et Gênes.] 


1 . Sainte-Marie de la Cave : nom de l'église copte du Vieux Caire, aujourd'hui Saint- 
Serge. 

2. Kara Yuluk, prince turcoman du Mouton blanc (c'était son enseigne), menaçait la 
frontière de Syrie. Barsbey envoie contre lui une armée. Mais les mamelouks sont contraints 
à la retraite, ils rentrent en Syrie, avec pour prisonnier le fils de Kara Yuluk, en 1429. La 
disette et la peste empêchent Kara Yuluk de poursuivre son projet. Finalement, il y a trêve, 
mais sans réel succès, car Kara Yuluk poursuit ses incursions en Syrie. Il se soumet en 1434. 
(Voir P. H. Dopp pour le détail, édition citée, p. 2 1 1 . 

3. Acre fut perdue deux fois, une fois au temps de Saladin en 1 187, l’autre fois en 1291 
sous 1 e sultan Al-Ashraf Khalîl, fils de Kalaûn, qui rasa I a ville. 

4. Emmanuel Piloti date, par erreur, la prise de Tripoli de 1 292 : elle eut lieu, en réalité, 
en 1289 (26 avril). 

5. En 1308, les chevaliers de l’ordre assiègent Rhodes, qui appartient à l’empereur de 
Constantinople. Une fois installés dans l’ïle, les chevaliers de Saint-Jean prennent le nom 
de chevaliers de Rhodes (plus tard, en 1530, ils prendront le nom de chevaliers de Malte, 
d’après le siège nouveau que leur donne Charles Quint). Durant l’époque à laquelle s’atta- 
che Piloti, l’ordre était déjà amolli « dans le luxe » (P.H. Dopp, op. cil., p. 216). Il était 
divisé en huit corps représentant les nations de Provence, d’Auvergne, de France, d’Italie, 
d’Aragon, d’Allemagne, de Castille et d’Angleterre. Chaque nation était commandée par un 
« Pilier » et possédait dans son pays un certain nombre de prieurés et de commanderies. En 
tout, il y a eu dix-neuf grands maîtres à Rhodes, entre 1 309 et 1422. 


1276 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


[CXL V. Alliance possible avec certains mamelouks.] 


[CXL V I-CXL V II. Les divisions entre chrétiens ont voué à l’échec toutes 
leurs entreprises contre les Sarrasins. Série d’exemples contemporains de 
l 'auteur. A l ’ opposé des chrétiens, les princes musulmans s 'entendent. Pros- 
périté des T lires.] 


[L 'auteur prédit la chute de Constantinople] Seigneurs chrétiens, prenons 
exemple sur les païens. Il y a trois grands seigneurs païens qui sont les plus 
proches voisins de cette Italie renommée : le roi de Tunis et de Barbarie, le 
sultan du Caire et de Jérusalem, et le Grand Turc, seigneur de la Turquie et 
de la Grèce, depuis Constantinople jusqu’en Hongrie. Ces seigneurs sont 
voisins, il n’y a entre eux ni guerre ni division, mais ils s’aiment comme des 
frères. Ils sont unis par la même volonté de l’anéantissement de la chrétienté, 
ce que montre bien leur grande prospérité. Comme le Grand Turc a conquis 
l’empire de Constantinople et qu’il ne lui reste plus rien à conquérir en Orient 
et en Occident, hormis la ville de Constantinople, il est libre de l’avoir quand 
il lui plaira. Comme il est plein de sagesse et de prudence, il attend de s’affer- 
mir dans le royaume de Hongrie ; puis, à la première occasion, il attaquera 
Constantinople et assemblera tant de forces armées sur mer que l’armée des 
chrétiens ne pourra pas lui résister. 


[CXLVIII. Critique de la politique commerciale du sultan Barsbev, qui 
paralyse le commerce égyptien.] 


[CXL1X. Climat doux et population innombrable du Caire.] 


[CXL-CXU. Le sultan ne peut armer de galères, faute de rames. C 'est avec 
des germes du Nil qu 'il a pris Chypre. Les audiences du sultan. Sa justice. 
Comparaison entre la cour du Caire et celle de Rome, tout à l’avantage de 
la première.] 


[CLII. Il n’y a qu’une voie pour conquérir Alexandrie : la voie de mer. 
commandée par les Vénitiens ] 



TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 


1277 


[CLIIi Administration égoïste d'un émir du Caire, comparable à celle de 
la cour de Rome : « ... et je mets sur le même plan Le Caire et la cour de 
Rome... 1 »7 


[CLIV. Dans le Levant, Damas rivalise de prospérité avec Alexandrie, 
mais qu 'Alexandrie vienne à appartenir aux chrétiens, elle supplantera entiè- 
rement Damas.] 


[CLV. Plan d’un ouvrage de défense d'Alexandrie par le moyen de fossés 
inondés 2 .] 


[CLVl. Tribut payé anciennement par le sultan au négus d’Abyssinie 3 4 ./ 


[CL VIL Sort de deux cents croisés faits prisonniers à la bataille de Nicopo- 
lis et devenus mamelouks au Caire.] 


[CLVIII. Méfaits de corsaires catalans. Inten’entions diverses des sultans 
Farad] et Al-Muaiyad.] 


[CLIX. Ordre de marche des forces du sultan quand il va du Caire à Jéru- 
salem. Préparation des points d 'eau i .] 


[CLX. Les déserts garantissent l 'Égypte de toute attaque par voie de terre. 
Elle n 'est vulnérable que du côté de la Méditerranée.] 


1. Édition citée, p. 226. 

2. Si le sultan voulait détourner les eaux du Nil qui enserrent Alexandrie, il ne pourrait 
assécher les lagunes des côtes d’Égypte, que la mer remplit sans cesse. En construisant des 
écluses, il serait facile de retenir les eaux de la mer et de maintenir l’inondation qui défend 
la ville. 

3. Il s'agit là d’une légende due à la rumeur tenace que le négus d’Abyssinie serait 
capable, en temps de guerre, de détourner le cours du Nil, ce qui inquiétait beaucoup les 
sultans. Voir ce qu’en dit Bertrandon de La Broquière dans le Voyage il’ outre-mer, p. 99 : 
« S'il plaisait au Prestre Jehan, il ferait bien aler la rivyere autre part. Mais il la laisse pource 
qu’il y amoult de Crestiens demourant sur la dite rivyere. » 

4. Le sultan fait en effet préparer ces points d’eau, et de la manière suivante : Katiya, 
agglomération importante sur le chemin de Suez, a une palmeraie importante et des puits 
échelonnés le long de la route. Le sultan fait charger un grand nombre de chameaux d’outres 
très larges, faites de cuir de bœuf, qu’on enfouissait dans le sol. 


1278 


PÈLERINAGES EN ORIENT 


[CLXI Poussée de Tamerlan, qui détruit Damas (1401) et bat le sultan 
ottoman à Ancyre'. Rapide reconstruction de Damas, rivale d’Alexandrie, 
mais qui perdrait son rang si Alexandrie venait à appartenir aux chrétiens .J 


[CLX11. L'auteur voit au Caire les ambassadeurs apportant au sultan 
l’amitié de Tamerlan. S’il l’avait voulu, celui-ci aurait conquis l'Egypte :] 

Il envoya cette ambassade avec de nombreux présents. Je me trouvai 
au Caire à cette époque, et j’ai fréquenté ces ambassadeurs. Et, seigneurs 
chrétiens, si Tamerlan s’était mis en mouvement de si loin avec une très 
grande armée pour conquérir Damas... 

[C’est sur ces termes que le manuscrit s 'arrête, des feuillets ayant été la 
proie du temps.] 


1 . Le sac de Damas par T amerlan se situe en 1401. Damas était l’ancien siège des califes 
omeyades. 



Table des matières 


Préface, par Jean Subrenat VII 

Introduction générale, par Danielle Régnier-Bohler XV 

Note sur la présente édition XLV 

Repères chronologiques LXVII 

Cartes 

Jérusalem (Ancienne ville) LIV 

Itinéraire de Boldensele de Gaza au Caire - du Caire au Sinaï et du 

Sinaï à Bersabée LVI 

Guillaume de Boldensele en Palestine LVIII 

Les premières croisades (xi e -xii L ' siècle) LX 

Les croisades du xm c siècle LXII 

La Méditerranée LXIV 

Possessions féodales dans le royaume de Jérusalem au xn e siècle ... LXVI 
Arbres généalogiques LXVI II 


LITTÉRATURE ET CROISADE 


Chansons de croisade 3 

Le premier cycle de la croisade, par Micheline de Combarieu du Grès 14 

La Chanson d’Antioche, [de Richard le Pèlerin et Graindor de Douai] 

Introduction, par Micheline de Combarieu du Grès 25 

La Chanson d’Antioche 27 

La Conquête de Jérusalem, [de Richard le Pèlerin et Graindor 
de Douai] 

Introduction, par Jean Subrenat 171 

La Conquête de Jérusalem 179 

Le Bâtard de Bouillon 

Introduction, par Jean Subrenat 353 

Le Bâtard de Bouillon 357 



1482 


TABLE DES MATIÈRES 


Saladin 

Introduction, par Micheline de Combarieu du Grès 417 

Saladin 421 

CHRONIQUE ET POLITIQUE 
Chronique , de Guillaume de Tyr 

Introduction, par Monique Zemer 499 

Chronique 507 

La Conquête de Constantinople , de Robert de Clari 

Introduction, par Jean Dufoumet 725 

La Conquête de Constantinople 729 

La Fleur des histoires de la terre d’ Orient, du prince Hayton 

Introduction, par Christiane Deluz 803 

La Fleur des histoires de la terre d’Orient 809 

PÈLERINAGES EN ORIENT 

Les relations du pèlerinage outre-mer : des origines à l’âge d’or, 
par Béatrice Dansette 881 

Vie ou plutôt pèlerinage de saint Willibald 

Introduction, par Christiane Deluz 893 

Vie ou plutôt pèlerinage de saint Willibald 897 

Itinéraire de Bernard, moine franc, de Bernard le Moine 

Introduction, par Christiane Deluz 916 

Itinéraire de Bernard, moine franc 919 

Le Pèlerinage de Maître Thietmar, de Thietmar 

Introduction, par Christiane Deluz 928 

Le Pèlerinage de Maître Thietmar 93 1 

Le Voyage de Svmon Semeonis d Irlande en Terre sainte, 
de Symon Semeonis 

Introduction, par Christiane Deluz 959 

Le Voyage de Symon Semeonis d’Irlande en Terre sainte 964 

Traité de l 'état delà Terre sainte, de Guillaume de Boldensele 

Introduction, par Christiane Deluz 996 

Traité de l’état de la Terre sainte 1001 

Le Chemin de la Terre sainte, de Ludolph de Sudheim 

Introduction, par Christiane Deluz 1029 

Le Chemin de la Terre sainte 1032 

Le Voyage d’outre-mer à Jérusalem, de Nompar de Caumont 

Introduction, par Béatrice Dansette 1057 

Le Voyage d’outre-mer à Jérusalem 1062 



TABLE DES MATIERES 


1483 


Journal de voyage à Jérusalem, de Louis de Rochechouart 

Introduction, par Béatrice Dansette 1124 

Journal de voyage à Jérusalem 1129 

Récit anonyme d’un voyage à Jérusalem et au mont Sinaï 

Introduction, par Béatrice Dansette 1168 

Récit anonyme d’un voyage à Jérusalem et au mont Sinaï 1173 

Traité sur le passage en Terre sainte, d’Emmanuel Piloti 

Introduction, par Danielle Régnier-Bohler 1227 

Traité sur le passage en Terre sainte 1233